Part 2
Bien! (_René l’aide à passer son cache-poussière._) Merci! (_Elle met son chapeau._) Ne fais pas la cour à Germaine, en mon absence!
RENÉ
Oh! moi, je suis retraité!...
GERMAINE, _s’approchant, passe 2_
Oh! qui t’a fait cet amour de petit chapeau?
LISE (3)
Les sœurs Lotte!... (_Bas._) Tu vois, il m’apporte mon manteau pour que je parte plus vite!...
GERMAINE, _bas_
Tu es stupide!
LISE
Là... Je suis prête!... (_S’en allant à regret._) Je m’en vais... (_Elle passe 2._) Je serai de retour dans une demi-heure... quarante minutes au plus... Je m’en vais... Tu n’as pas d’autres commissions?
RENÉ, _impatienté_
Non, non!
LISE
Alors, c’est bien!... Je m’en vais!... Je m’en vais!... Tu ne veux pas que je prenne à la gare les journaux de ce matin?
RENÉ
Merci: ça te retarderait!...
LISE
Je pars... Embrasse-moi, mon René!...
RENÉ
Voilà!...
(_Il l’embrasse._)
LISE
Mon chéri!... (_Elle l’embrasse en lui prenant la tête; René, vexé, se recoiffe._) A tout à l’heure!
(_Elle sort._)
SCÈNE V
GERMAINE, RENÉ
GERMAINE, _à part, après un temps, au 2_
Tiens! C’est vrai, il s’est parfumé!
RENÉ, _à part_
Elle n’est pas vilaine, la divorcée!
GERMAINE
Vraiment, je m’en veux d’être pour vous un trouble-fête!
RENÉ
Bah! Lise n’était pas sortie depuis deux jours, et la promenade lui fera du bien.
GERMAINE
Mais vous, monsieur Tournelle, ça ne vous ennuie pas trop de me tenir compagnie?
RENÉ
Je suis ravi, au contraire!... Et vous ça ne vous ennuie pas trop de m’avoir pour compagnon?
GERMAINE (1)
Je vous dirai ça dans une demi-heure.
RENÉ
Je vous préviens, je ne suis pas très distrayant: les musiciens n’ont pas d’esprit.
GERMAINE
En somme, je ne suis pas exigeante. Faites-moi un peu la cour, ça suffira.
RENÉ
Je serai très gauche: j’ai perdu l’habitude.
GERMAINE
Mes compliments! Vous êtes un bon mari!
RENÉ
Faut-il accepter ça pour un compliment?
GERMAINE
Dame, je n’ai pas eu l’idée de vous blesser.
RENÉ
Ce n’est pas très reluisant d’être «un mari», c’est presque humiliant d’être un «bon mari»; ce mot-là vous donne dix ans de plus!
GERMAINE
Mettons que vous n’êtes pas encore un mauvais mari!
RENÉ
Merci pour l’«encore»! Vous m’ouvrez l’avenir!
GERMAINE
Tiens, tiens! Vous avez donc l’intention de mal tourner?
LISE
Nullement! Mais j’aime à me dire que, si je voulais, je pourrais compter parmi les débauchés: ça me permet de les blâmer sans arrière-pensée d’envie.
GERMAINE
Cela vous permet-il le flirt?
RENÉ
Hein!... Je vous dirai ça dans une demi-heure!
GERMAINE, _vexée_
Dites donc, vous êtes presque insolent! Je n’ai pas le temps d’attendre; passez-moi les journaux illustrés.
RENÉ
Je vous prie de m’excuser. Vous voyez, j’ai perdu la main! Mais que penseriez-vous de moi si je me mettais à vous conter fleurette?
GERMAINE, _assise_
Je penserais: «Voilà un homme qui sait recevoir!»
RENÉ
Pas du tout; vous penseriez: «Comment? Tout de suite?... A peine sa femme a-t-elle le dos tourné qu’il en profite pour se jeter sur l’invitée!... Fi! pouah! pouah!...»
GERMAINE
Ces scrupules vous honorent; mais, de trois choses l’une: ou bien vous êtes un parfait mari...
RENÉ
Je le suis!
GERMAINE
Que non!
RENÉ
Que si!
GERMAINE
Que non!... ou bien je ne vous plais pas...
RENÉ
Vous n’en croyez pas un mot!...
GERMAINE, _continuant_
Ou bien vous êtes un malin et vous vous dites: «Laissons venir!»
RENÉ, _vexé_
Tenez voici les illustrés. (_Il lit._) «Armes et Sports, Fémina, la Vie Parisienne...»
GERMAINE
Vous êtes vexé! J’ai deviné juste!
RENÉ
Et vous, chère Madame, vous vous êtes dit: «Tous les hommes sont des polichinelles. En voici un qui passe pour aimer sa femme! Je vais m’amuser à l’emballer, rien que pour me prouver à moi-même que j’ai raison de mépriser ses semblables. Ça ne traînera pas: je lui tendrai l’appât; il sautera dessus. Et, quand il sera pris, je l’abandonnerai là, sur le sable, tout seul...» Eh bien, non! Je ne me laisserai pas prendre. Je ne tournerai même pas autour de l’hameçon, et je ne vous donnerai pas la joie de dédaigner, une fois de plus, le sexe auquel j’ai le malheur d’appartenir. Voici les illustrés!...
(_Il les lui tend._)
GERMAINE
Monsieur Tournelle, vous venez de m’offrir une petite leçon que j’ai méritée: je ne vous en veux pas. Au contraire, je reconnais que je vous avais mal jugé. Déposez les «Armes et Sports», et causons comme de bons amis que nous serons.
RENÉ, _posant les illustrés sur le piano_
Bravo! vous êtes un brave garçon de femme!
GERMAINE
A mon tour, dois-je accepter ça pour un compliment?
RENÉ, _prenant une chaise et s’approchant de Germaine_
Certes. Cela signifie que l’on peut se fier à vous...
GERMAINE
En effet, ça signifie: «Vous n’êtes pas dangereuse! Vous êtes de tout repos; vous n’êtes pas la femme qui me ferez tourner la tête!»
RENÉ, _s’asseyant près d’elle_
Ça signifie tout honnêtement: «Vous n’êtes pas la femme banale et coquette avec qui l’on s’occupe à ce passe-temps stupide du flirt.»
GERMAINE
Pas si stupide!... D’abord, vous ignorez ce que c’est!
RENÉ
Si fait! C’est l’art de chuchoter aux femmes des polissonneries ingénieuses, de leur proposer, d’une façon subtile et délicate, des choses d’une brutalité révoltante, de leur manquer de respect avec toutes les formes de politesse, et de les traiter comme des filles sans leur dire un mot de trop. Tel est le flirt, entre gens civilisés.
GERMAINE
Il y a du vrai, là-dedans.
RENÉ
Et vous m’estimez capable de gâcher ainsi une amitié qui peut être si charmante, une intimité où la confiance ne saurait s’inquiéter d’un peu de tendresse inavouée?... Près de vous, je n’aurai plus la contrainte de me montrer meilleur que je ne le suis, et vous n’aurez plus le souci fatigant de chercher à plaire. Mais vous sentirez, sans que je vous l’aie dit, que vous me plaisez infiniment; et il y aura entre nous un lien plus fort que la complicité d’une coquette et d’un voluptueux.
GERMAINE
C’est fort bien! Mais si vous continuez ainsi, vous allez me faire une déclaration bien nette.
RENÉ
Jamais! Qu’allez-vous inventer là!
GERMAINE
J’ai l’expérience: je n’ignore pas qu’une déclaration débute par des compliments!... Et il me semble bien en avoir entendu quelques-uns?
RENÉ
Est-ce que l’on débite des compliments à une femme telle que vous? Je serais vite grotesque; à chaque phrase prévue vous opposeriez une réponse toute prête.
GERMAINE
Ça, c’est probable.
RENÉ
Je ne vous dirai pas que vous avez une robe délicieuse...
GERMAINE
Je vous répondrais que c’est une vieille robe de l’année dernière.
RENÉ
Je ne vous dirai pas que vous êtes jolie comme un cœur.
GERMAINE
Je vous répondrais que vous exagérez et que je me trouve très vilaine aujourd’hui.
RENÉ
Je ne vous dirai pas que vous avez la figure la plus malicieuse du monde.
GERMAINE _se lève_
Je vous répondrais que je suis amusante, tout au plus, et que c’est la beauté des laides. (_Elle passe au 2._)
RENÉ
Enfin, je ne vous dirai pas que je vous adore.
GERMAINE
Je vous répondrais que vous n’en pensez pas un mot et que vous vous exprimez ainsi par politesse. (_Elle va vers la fenêtre._)
RENÉ
Alors, je ne vous dirai rien de tout ça. (_II se lève, ferme la porte, et revenant._) Mais je vous dirai que vous n’êtes pas comme les autres, que vous vous révélez spirituelle, artiste jusque dans votre façon de vous vêtir. Je vous dirai qu’il y a sur votre visage une lumière de gaîté qui le ferait distinguer entre mille, que la ligne de votre corps est souple et robuste; je vous dirai, enfin, que l’on ne saurait vous oublier lorsqu’une fois on vous a vue, et que l’on ne saurait ne pas vous aimer, lorsque l’on se souvient de vous.
GERMAINE
Allons! Vous me répétez sous une autre forme ce que vous ne vouliez pas me dire tout à l’heure.
RENÉ
Vous croyez?
GERMAINE
J’en suis sûre! La forme est moins banale, voilà tout!
RENÉ
La sincérité seule en fait le mérite.
GERMAINE (2)
Toutefois, vous me paraissez orné d’une belle audace! Il y a dix minutes, vous ne me connaissiez pas, vous ne m’aviez jamais vue.
RENÉ
C’est vous qui avez mauvaise mémoire: je vous ai vue deux fois.
GERMAINE
Ah oui... à l’église, le jour de votre mariage!... Vous ne m’aviez même pas remarquée!
RENÉ
Je n’ai fait attention qu’à vous!
GERMAINE
Bon apôtre! (_Elle dégage à droite._)
RENÉ
Je puis même vous dire comment vous étiez habillée!
GERMAINE
Je vous en défie!
RENÉ
Soit!... Vous aviez une robe kaki, avec un jabot d’Irlande, un petit chapeau de roses pompon très drôle, et une grande canne-ombrelle qui vous donnait un air très hardi.
GERMAINE
Oh! c’est surprenant!... Vous avez une mémoire de couturière!
RENÉ
N’est-ce pas?... Et vous avez causé avec moi longuement!
GERMAINE
Allons donc!
RENÉ
Vous avez prononcé de ces paroles qui vont droit au cœur d’un homme! Vous m’avez dit: «Monsieur, je ne chante que votre musique!»
GERMAINE, _près de lui_
Maintenant, je me rappelle!... Et vous avez gardé ce petit souvenir de rien du tout, au milieu de tant d’autres, plus importants?
RENÉ
Oui!... A mon insu, il s’était créé entre nous deux un lien mystérieux, ce lien dont je vous parlais tout à l’heure. Très souvent, j’ai demandé de vos nouvelles. J’ai appris ainsi toutes les tristesses de votre vie; vous n’avez pas été heureuse!...
GERMAINE
Parbleu! J’étais mariée à un homme comme vous!... Et, vous savez des hommes comme vous, ça fait de déplorables maris...
RENÉ
Oui, mais ça fait des amants exquis.
GERMAINE
Je vous vois venir!... Non, mon brave homme, vous repasserez; on a déjà donné à votre frère, l’autre jour.
RENÉ
Ce n’est pas votre dernier mot!
GERMAINE
Je ne marchande même pas! Vous m’offrez un objet dont je n’ai aucun besoin! D’abord, je ne vous aime pas!
RENÉ
Peut-être que vous raffolerez de moi... ensuite?--Est-il nécessaire de s’aimer pour «s’aimer»? Il suffit de se plaire. Vous me plaisez: le plus fort est fait.
GERMAINE
C’est effrayant d’immoralité, ce que vous racontez là!
RENÉ
Je préfère vous avouer que je n’ai aucune espèce de moralité; je remplace ça par beaucoup de délicatesse.
GERMAINE
Parlons-en, de votre délicatesse! Vous essayez de séduire la meilleure amie de votre femme.
RENÉ
Est-ce ma faute si ma femme ne m’en a pas présenté d’autre?
GERMAINE
Tenez, vous êtes cynique!
RENÉ
Je suis nature...
GERMAINE
Cynique et inexcusable!... Vous auriez une excuse si vous n’aimiez pas votre femme, mais vous l’aimez!
RENÉ
Oui, je l’aime! j’ai pour elle un respect infini, une sincère affection; elle est l’associée de ma vie; elle me montre, à tout instant, une tendresse, un dévouement que je ne mérite pas. Je l’admire, mais ça n’empêche pas les sentiments.
GERMAINE
Non! Vous voulez dire: «Ça empêche les sentiments».
RENÉ
Si vous préférez!... Mais Lise est encore une petite fille; elle sort à peine de chez ses parents; il y a des nuances, des recherches qui lui échappent.
GERMAINE
Il est de fait que cette pauvre Lise est restée un peu pensionnaire.
RENÉ
C’est tout à sa louange; mais il y a, dans le caractère d’un artiste, une part de fantaisie qu’elle ne peut comprendre.
GERMAINE
Et vous vous imaginez que je me prêterai mieux qu’elle à cette fantaisie?
RENÉ
Il ne vous coûte rien de tenter l’expérience... Refuserez-vous?...
GERMAINE
Que penserez-vous de moi si je ne refuse pas?
RENÉ, _assis près d’elle_
Ne vous inquiétez pas de ça: je suis très indulgent pour les péchés dont je profite.
GERMAINE
Tout de même, vous êtes un peu... comment dire?... tartufe!
RENÉ
Moi?...
GERMAINE
Vous avez commencé par solliciter mon amitié, rien de plus!
RENÉ
Mais ce que je vous demande à présent fait partie de l’amitié... telle que je la désire.
GERMAINE
Par exemple!... Il vous faut un lit pour me prouver votre sympathie?
RENÉ
Parfaitement! Lorsqu’une femme aime un homme, lorsqu’elle l’aime... d’affection, elle lui cède une fois, pour se l’attacher. Ils mettent ainsi dans leur union le souvenir d’une aventure sans lendemain qui brillera, parmi les autres souvenirs, comme un clou d’or dans une belle tenture sombre. Jamais ils ne feront allusion à cette faiblesse unique, mais ils se garderont de l’oublier. Parfois, lorsqu’en public ils causeront de choses indifférentes, ils se regarderont; ils penseront en même temps au «clou d’or». La complicité de cette faute ignorée est un charme infiniment précieux, où le plaisir de se rappeler se mêle au regret du roman vite interrompu. On a tout donné en une heure de joie, et la satiété n’a rien gâté; et l’on se dit tout cela dans l’éclair d’un regard. Voilà ce que c’est que «le clou d’or». Qu’en pensez-vous?
GERMAINE, _dégageant à droite_
Une faiblesse unique! C’est bien peu pour un remords qui dure!
RENÉ
On a le droit de récidive... Germaine, laissez-vous persuader! Cela ne fait de mal à personne!
GERMAINE, _sur le canapé_
Je craindrais de vous décevoir!
RENÉ, _lui prenant la main_
Allons donc! Je suis sûr que vous êtes faite pour moi comme je suis fait pour vous! Dès le premier moment, nous nous sommes reconnus partenaires d’égale force au même jeu: ce jeu charmant dont nous avons été tous deux privés, vous par le divorce et moi par le mariage, et nous sommes allés l’un à l’autre. Vous ne résisterez pas parce que vous ne pouvez pas résister! Regardez! Est-ce que je résiste, moi?
GERMAINE, _troublée_
Nous n’êtes pas à moitié fat!...
RENÉ
Malgré vous, le jeu vous entraîne. J’ai pris votre main, et vous ne l’avez pas retirée. Je m’approche de vous, et vous ne vous détournerez pas! Et, si je veux prendre vos lèvres, vous les défendrez mal!
GERMAINE, _émue_
Non! Non!... Je vous en prie... je vous en prie!...
RENÉ
Ne priez pas! Vous n’avez rien à craindre, ce n’est pas ainsi que je vous veux!
GERMAINE, _avec un rire forcé_
Quoi! vous m’épargnez?
RENÉ, _s’approchant d’elle_
Je veux que vous deveniez mienne au jour et à l’heure que vous aurez vous-même choisis. Le don de vous-même sera librement consenti par vous... Tenez, demain vers deux heures, allez près du lac: il y a un petit chalet où je vous attendrai. Promettez-moi que vous viendrez.
GERMAINE
C’est une folie!
RENÉ
Elle durera le temps que vous voudrez!
GERMAINE
Moi qui étais si tranquille!...
RENÉ
C’est dit! Vous acceptez! Un clou d’or, rien qu’un petit!
GERMAINE
Soit! A demain!
RENÉ, _près de la fenêtre_
Attention! Lise est de retour. (_Il gagne à gauche._)
GERMAINE, _avec un soupir_
Nous allons commencer à mentir!
SCÈNE VI
LES MÊMES, LISE, _avec un oreiller de crin_
LISE (2)
Me voilà! J’ai trouvé ce qu’il te fallait!
GERMAINE, _troublée_ (3)
Quoi donc, ma chérie?
LISE
Mais: un oreiller!
GERMAINE
Ah oui! Je te remercie; tu es bien aimable!
LISE
Je n’ai pas été longue...
RENÉ, _troublé_
Non.
LISE
Vingt minutes. Ça m’a paru très long à moi... (_au milieu_). Vous ne vous êtes pas trop ennuyés en mon absence?
RENÉ
Pas trop. Nous avons causé... de choses et d’autres.
LISE
Il ne t’a pas fait la cour?
GERMAINE
Non!... Tu es folle, voyons!
LISE
Je suis allée à la poste réclamer le courrier.
RENÉ
Ah!... Tant mieux!
LISE
Que je suis étourdie! J’ai laissé toutes les lettres dans l’auto... Tu serais bien gentil d’aller les chercher...
RENÉ
J’y vais, j’y vais...
(_Il sort._)
SCÈNE VII
LES MÊMES, _moins_ RENÉ
LISE, _vivement_
Eh bien?... Tu l’as essayé?
GERMAINE, _se ressaisissant, elle va à la fenêtre, au fond_
Oui... J’ai fait de mon mieux.
LISE
Et...
GERMAINE
J’ai échoué.
LISE
Ce n’est pas possible!...
GERMAINE
C’est comme je te le dis!
LISE
Que je suis contente!... Tiens! je suis trop contente, j’ai envie de pleurer.
GERMAINE
Pourquoi?
LISE
C’est la réaction!... Figure-toi qu’en entrant j’ai eu un serrement de cœur: il m’a semblé que vous aviez l’air gêné tous les deux; il paraissait tout drôle! J’ai cru, un instant, que j’arrivais en trouble-fête.
GERMAINE, _passe 2_
Qu’est-ce que tu vas supposer! Tu es folle!
LISE
C’est ça, je suis folle... A présent, c’est fini, je suis heureuse!... J’ai besoin de crier mon bonheur!
GERMAINE
Ne va pas faire ça, au moins!
LISE
Si, si! Grâce à toi, j’ai retrouvé la tranquillité! Je ne crains plus les mauvaises surprises! Tiens, il faut que je t’embrasse.
(_Elle l’embrasse._)
GERMAINE
Tu es insupportable! Tu me décoiffes!
LISE
C’est si bon d’avoir confiance, de ne plus garder d’arrière-pensée!... Mais quelle bonne idée j’ai eue de t’inviter! Nous allons mener une vie délicieuse, tous les trois!
GERMAINE
Ne m’en parle pas!
LISE
Tu n’es pas fâchée?
GERMAINE
De quoi?
LISE
De ce que René t’ait résisté...
GERMAINE
Nullement: c’est un peu humiliant, voilà tout... Ton mari a dû me prendre pour je ne sais quoi!
LISE
N’aie pas peur, je lui expliquerai.
GERMAINE, _inquiète_
Ne va pas faire ça, au moins!
LISE
Tu verras, ça s’arrangera très bien! Tiens, le voici!
GERMAINE
Lise, je t’en prie!...
SCÈNE VIII
LES MÊMES, RENÉ, _avec les lettres_
RENÉ
Le chauffeur demande si l’on n’a plus besoin de la voiture.
LISE, _lui sautant au cou_
Ah! René, mon René!
(_Elle l’embrasse._)
RENÉ
Bon! qu’est-ce qui te prend?
LISE
C’est la joie!... Si tu savais!...
RENÉ
Qu’est-ce qui te rend si joyeuse!
LISE
Ce qui s’est passé en mon absence!
RENÉ
Ah!
LISE
Germaine m’a tout raconté!
RENÉ
Hein?... Qu’est-ce qu’elle a pu te raconter! C’est faux, Il ne s’est rien passé!
LISE
Grande bête! Je m’en doute!... Mais tu m’avoueras que Germaine t’a fait des avances!... Ne te fâche pas, c’était concerté entre nous.
GERMAINE
Lise, voyons!... Tais-toi!
LISE
Je ne veux pas qu’il ait mauvaise opinion de toi. (_A René._) Je voulais être sûre que tu m’aimes, que je puis avoir confiance en toi; alors, j’ai imaginé cette épreuve. En mon absence, elle devait t’«essayer», te pousser à bout à force de coquetterie.
RENÉ, _vexé_
En effet, c’était bien trouvé!... Et j’ai bien passé l’examen?
LISE
Admirablement! Il paraît que tu es un mari modèle.
RENÉ
Je respire!
GERMAINE, _à part_
La canaille!
LISE
C’est égal, j’ai eu bien peur! J’ai passé vingt minutes abominables; je pensais tout le temps: «S’il allait céder!... Si j’allais apprendre que mon mari, l’homme que j’aime uniquement, est pareil aux autres, qu’il est faible et menteur comme tant d’odieux maris!» Je voyais mon bonheur gâché, ma vie finie! Tiens, je suis stupide! Tu vois, je pleure comme une petite bête!
GERMAINE
Ma chérie, remets-toi! puisque te voilà rassurée!...
LISE
Oui!... Ça me serrait à la gorge!... Mon René, mon René à moi!... Il me semble que je te retrouve! Et c’est si bon!
(_Elle se presse contre lui._)
RENÉ
Là, mon petit!... Il faut te calmer, et ne plus penser à ces histoires-là!... Tu es bien tranquille, à présent?
LISE
Oui, mon aimé!
RENÉ
Alors, va essuyer tes yeux: avec un peu de poudre, il n’y paraîtra plus! Va!...
(_Lise sort._)
SCÈNE IX
RENÉ, GERMAINE, _puis_ LISE
RENÉ, _après un silence_
Vous en avez de bonnes, vous! (_Il est près de la porte de droite._)
GERMAINE
Je n’ose plus lever les yeux sur vous; il me semble que nous venons de commettre une vilaine action. Pauvre Lise!
RENÉ
Ne la plaignez pas! Elle est désormais tranquille!
GERMAINE
C’est moi qui ne le suis plus!... Aussi, la promenade au chalet, demain, n’y comptez pas!
RENÉ
Vous avez toutes les délicatesses: nous la remettrons à après-demain.
GERMAINE
Non! Vous ne la ferez jamais, du moins avec moi.
RENÉ
Mais... tout à l’heure...
GERMAINE, _l’interrompant_
Tout à l’heure, il ne s’agissait que d’une jolie fantaisie, qui ne faisait de mal à personne, selon vous. A présent, c’est autre chose; nous serions coupables, oui, coupables d’une action mauvaise envers un être que nous aimons tous les deux; nous n’aurions même pas l’excuse de la passion... Et puis, non! Je ne pourrais pas! J’aurais toujours devant moi l’image de cette petite Lise, en larmes!
RENÉ
Je vous répète qu’elle ne saura rien!
GERMAINE
Je vous en prie, n’insistez pas! C’est manqué!... Nous garderons tous les deux le souvenir, un peu mélancolique, d’une faute inachevée... Que cela vous serve de leçon! Quand vous tromperez Lise... car vous la tromperez...
RENÉ
Hélas!
GERMAINE
... Faites en sorte qu’elle ne s’aperçoive de rien. Et ce ne sera pas commode, je vous avertis! Mon pauvre ami! Vous êtes dorénavant le prisonnier d’une femme jalouse!
RENÉ
Vous me faites trembler!...
GERMAINE
Tant mieux! La crainte du chagrin d’autrui est le commencement de la fidélité... Là-dessus, tendez-moi la main et quittons-nous bons camarades.
RENÉ
Eh bien, non! je ne renonce pas si facilement à vous!... Je me suis pris au jeu, moi aussi! Et je saurai vous regagner.
GERMAINE
Vous n’en aurez pas le temps; je pars dans cinq minutes!
RENÉ
Ce n’est pas possible. Il vous faudrait un prétexte valable, sinon Lise aurait des soupçons!
GERMAINE
Le prétexte? Il ne m’embarrasse pas!
RENÉ
Vous avez annoncé que vous resteriez quelques jours? Il faut rester, bon gré, mal gré. Et alors...
GERMAINE
Tenez!... Il vient, le prétexte... Lise me l’apporte elle-même!
RENÉ (3)
Que voulez-vous dire?
GERMAINE
Vous allez voir!
LISE, _entrant_ (2)
Ma chérie, une dépêche pour toi.
RENÉ, _surpris_
Hein?
GERMAINE (2)
Qu’est-ce que c’est? (_Lisant._) Oh!
LISE
Une mauvaise nouvelle?...
GERMAINE
«Tante Amélie assez souffrante. Venez sans retard.»
LISE
Tu vas partir?
GERMAINE (3)
Il le faut!
LISE
Ma pauvre chérie! Comme je suis peinée!
RENÉ, _remontant 2_
Vous partirez demain matin.
GERMAINE
Impossible! Ma tante est susceptible; il faut que je sois auprès d’elle ce soir... Lise, l’auto est encore là?
LISE, _remontant_
Je vais voir.
(_Elle va près de la fenêtre._)
RENÉ, _à Germaine_
Je suis navré de ce si triste contre-temps.
GERMAINE, _bas_
Ne vous frappez pas! C’est moi qui me suis envoyé le télégramme!
RENÉ
Quoi? C’est vous!...
GERMAINE
Oui, comme je ne savais pas si je ne serais pas importune, je m’étais à tout hasard préparé une sortie, et j’ai écrit ce télégramme à la gare, avant de monter dans le train.
RENÉ
Vous êtes rudement forte!
GERMAINE, _ironique_
N’est-ce pas?
LISE, _redescendant_
Le chauffeur et l’auto sont là!
GERMAINE, _qui met son chapeau, passe 2_
Je n’ai que le temps pour le train de cinq heures... Enfin, je suis bien contente de ma courte visite; j’ai vu ce que c’était que des gens heureux.
LISE (1)
Mais tu reviendras dès que tu sera rassurée?
GERMAINE
Ça dépendra!... On se retrouvera toujours à Paris... Allons, pas d’effusions!... Au revoir, Monsieur.
RENÉ (3)
Au revoir, chère Madame!
GERMAINE
Ne me reconduisez pas: il commence à pleuvoir... Adieu, ma grande chérie! (_Elle l’embrasse._) Soyez heureux!
SCÈNE X
LES MÊMES, _moins_ GERMAINE
LISE, _à la fenêtre_
Elle monte dans l’auto! (_Agitant la main._) Au revoir!... Elle part, elle est partie!...
RENÉ, _maussade_
Bon voyage!...
LISE
Eh bien, comment la trouves-tu, mon amie Germaine?
RENÉ
Très gentille. Mais, si tu veux mon avis, je crois que nous ne verrons pas souvent cette petite femme-là!
RIDEAU
ANGERS.--IMPRIMERIE CENTRALE