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chapitre VI

) de remplir son devoir même si celui-ci se trouvait ou devenait difficile, contrariant, crucifiant... Dépourvue de cette intention, latente ou explicite, la volonté, tout en se portant vers ce qui se trouve coïncider avec son devoir, ne peut mériter le nom de bonne volonté. Animée de cette intention, elle peut atteindre au mérite du martyre, au milieu d’une destinée capitonnée de soie et de velours[3].

[3] Il n’est pas bon, toutefois, il est même dangereux, de se représenter en temps ordinaire, dans le détail, les circonstances rébarbatives d’une épreuve qui ne se propose pas en fait: l’imagination, qui parfois exalte et entraîne la volonté, peut aussi l’effrayer et la mettre en fuite. La grâce actuelle, d’ailleurs, n’est donnée qu’au moment voulu. Il suffit que la volonté, sachant qu’elle peut compter sur cette grâce, soit disposée à n’y pas résister.

L’effort virtuel peut également suppléer à l’effort actuel quand ce dernier est rendu impossible par les circonstances; comme le baptême de désir peut suppléer au baptême administré sacramentellement. Le pauvre qui est empêché par sa pauvreté de faire l’aumône établit dans son cœur la volonté et le mérite de la charité en pensant: «Si j’avais de quoi donner, je donnerais.» L’infirme, dispensé de partir en temps de guerre, ne laisse pas pour cela d’être un brave lorsqu’il se dit: «Si j’avais la force et la santé, je les mettrais de toute mon âme au service de mon pays.»

Les impossibilités matérielles ou les impuissances physiques ne sont que des accidents, auxquels peut toujours parer, pour sauvegarder notre responsabilité et assurer notre mérite, le désaveu de notre vouloir. Par contre, les conditions favorables dans lesquelles nous nous trouvons, nos bons instincts naturels, nos atavismes heureux, les bonnes habitudes qui nous ont été inculquées par une éducation bienfaisante, ne sont qu’un cadeau du ciel: rien de tout cela n’influe sur la valeur secrète de notre vouloir, tant que nous n’y aurons pas acquiescé par un acte libre.

Les bonnes habitudes acquises ainsi que les bons attraits innés ont besoin, pour nous servir moralement à quelque chose, d’être rechoisis et revoulus librement par notre volonté raisonnable et consciente[4]. Ils constituent alors le plus bel état de perfection auquel puisse atteindre un être humain: perfection de la nature et perfection de la grâce, adoptées avec le même amour par la volonté.

[4] Voir dans l’_Hérédo_, de Léon Daudet, la donnée et les intéressants développements de ce principe.

D’un homme qui, toute sa vie, exécute machinalement des actes dont son jugement n’a jamais ratifié le choix, on dit, bien à tort, qu’il a des habitudes. Ce n’est pas vrai: ce sont ses habitudes qui l’ont. Cet homme ne possède pas ses habitudes: il est possédé par elles.

Que de gens sont aussi possédés par leur fortune, par leur situation, au lieu de les posséder vraiment, c’est-à-dire d’en faire un libre usage, réfléchi et personnel!

On est possédé par ses bonnes qualités naturelles beaucoup plus qu’on ne les possède lorsqu’on se borne, dans sa conduite, à suivre leur pente, sans se donner la peine d’apporter aux actes qu’elles inclinent à produire une intention raisonnée, délibérée, et volontairement directrice.

Les petits enfants, les hommes simples et primitifs, emploient pour s’exprimer et pour parler d’eux-mêmes ce qu’on est convenu d’appeler le langage nègre. Ils disent: «Moi aime ceci, moi veux cela.» L’homme conscient et éclairé dit: «J’aime», et «je veux».

Le _Moi_, c’est l’être instinctif, ignorant et esclave. Le _Je_, c’est l’être réfléchi, instruit et détaché. Le _Moi_, c’est la résultante involontaire des atavismes et des habitudes. Le _Je_, c’est la personnalité raisonnable et libre.

Le _Je_ ne chasse pas le _Moi_. Il le surveille, le contrôle et l’utilise. Le _Je_ devient le chef du _Moi_. C’est pourquoi l’homme dit: _Je me_ décide. Mais malgré la formule verbale employée, il arrive fréquemment que le _Moi_ décide et mène le _Je_, celui-ci ayant abandonné le pouvoir, et fait abdiquer l’intelligence au profit de l’instinct, la liberté au profit de la passion.

La volonté mauvaise est celle qui souscrit à cette abdication, ou qui établit et maintient la hiérarchie du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du mal. La volonté bonne est celle qui établit et maintient la hiérarchie du _Je_ sur le _Moi_ en faveur du bien.

Le _Moi_ doit toujours être et peut toujours être gouverné par le _Je_, au moins virtuellement. En fait, le _Je_ ne peut pas toujours réduire, mater, vaincre le _Moi_. Le moral ne peut pas toujours, pratiquement, dompter le physique. Mais il le peut plus souvent qu’on ne croit. Le pouvoir moral arrive à restreindre considérablement le champ même des réflexes, des spasmes, des impulsions violentes, des distractions,--ces réflexes de l’esprit--de toutes les méprises et inadvertances du mouvement, des sens et de la pensée, bref, de tous les actes dits involontaires, qui se passent en quelque sorte dans le dos de la volonté. Une volonté avertie, perspicace, sait se retourner à temps; une volonté poussée très loin pénètre de part en part l’outil corporel dont elle dispose... et dans bien des cas il lui est loisible d’en obtenir un rendement très supérieur à celui dont elle se contente en général.

X

Action de la volonté sur la santé, l’intelligence, et leur transmission héréditaire

«Les mauvais ouvriers, dit le proverbe, ont toujours de mauvais outils.» Cela signifie-t-il qu’une perpétuelle malchance s’acharne après les incapables, les paresseux, les maladroits? Si l’on veut appeler malchance leur constant insuccès, tout le monde conviendra que cette malechance est généralement leur œuvre: et qu’il faut attribuer à la gaucherie, à la mollesse ou à la brutalité avec lesquelles ils manient les instruments de leur travail le piètre résultat qu’ils en tirent. Car le plus excellent outil, mis entre les mains d’un de ces mauvais ouvriers, non seulement ne lui servira pas à faire une meilleure besogne, mais sera bientôt détérioré par lui au point de ne plus pouvoir être employé à rien de valable.

La caractéristique du bon ouvrier, au contraire, c’est qu’il est capable de produire un ouvrage excellent même avec un outil médiocre; et c’est surtout que, l’outil dont il se sert, au lieu de le gâter en l’employant, il le conserve intact, et même l’améliore.

Un bon ouvrier aime et respecte sa machine, l’entretient en bon état, la nettoie, la ménage, la préserve à la fois de la rouille et de l’usure; à force d’ingéniosité et d’application, souvent, la perfectionne, et au besoin l’invente.

On prétend que, dans la nature, la fonction crée l’organe. Ceci n’est pas plus à prendre au pied de la lettre que l’énergique axiome: «Vouloir c’est pouvoir.» La fonction ne crée pas véritablement l’organe: car, d’une part, une fonction qui n’existe pas ne peut rien produire, et la fonction n’existe que quand l’organe est produit, au moins dans son embryon; d’autre part, créer au sens littéral du mot n’appartient qu’à Dieu, et nul organe à son origine ne peut être créé que par lui. Mais le désir de remplir la fonction fait découvrir et utiliser tout ce qui peut lui servir d’organe. C’est dans ce sens que le savant invente. Aucun ingénieur ne crée, c’est-à-dire ne tire du néant les moindres matériaux, les moindres éléments de son œuvre: mais il les trouve, les rassemble, les expurge, les combine, les adapte, et les emploie à la réalisation de son désir, de son idée: c’est cela qu’on appelle son invention, sa création.

L’ouvrier, l’ingénieur, ici, c’est notre volonté. Les outils, les matériaux mis à sa disposition, ce sont tous nos organes physiques: organes de l’action, de la sensation, de la pensée. Sans doute, ces organes sont par eux-mêmes plus ou moins bons, plus ou moins défectueux, plus ou moins perfectionnés chez tels hommes que chez tels autres: l’un naît boiteux, l’autre bossu, le troisième magnifiquement constitué... à ces réelles et fondamentales différences la volonté ne peut rien. Mais que de différences secondaires, ultérieures, amplifiées ou réduites la volonté ne peut-elle pas établir! De combien ne peut-elle pas accroître ou amoindrir la valeur des facultés innées, selon la façon dont elle traite les organes qui servent à leur fonctionnement!

Tous les hommes sont d’accord pour reconnaître que se bien porter est ici-bas un avantage de premier ordre. Et si chacun, en naissant, pouvait réclamer et obtenir un brevet de parfaite santé pour tout le cours de son existence, quel est celui de nous qui dédaignerait de s’en munir?

L’homme qui vient au monde ne peut tout d’abord que subir les conditions physiques, heureuses ou malheureuses, dans lesquelles il se trouve appelé à la vie: mais dès que sa raison, en s’éveillant, rend lucide sa volonté, celle-ci devient à son choix complice ou réformatrice de ces conditions. Notre santé, cette santé que nous considérons à juste titre comme le premier des biens terrestres; cette santé que nous faisons si fréquemment examiner, surveiller; pour laquelle nous sommes toujours prêts à abandonner notre fortune, cette santé, pour une large part, est entre les mains de notre volonté.

Est-ce que les plus répandues de nos maladies ne viennent pas de nos excès? Est-ce que l’atrophie de nos muscles ne vient pas de notre paresse? Est-ce que l’épuisement de notre système nerveux ne vient pas de notre surmenage? Est-ce que la mauvaise hygiène, le défaut ou l’abus de nourriture, d’exercice, de repos, n’engendrent pas mille tares physiques, mille infériorités, mille infirmités? Et ces excès, ces abus, ce défaut, cette paresse ou ce surmenage, n’est-ce pas nous qui les avons voulus, puisque nous nous y sommes abandonnés? Même, les maladies occasionnelles qui fondent sur nous: fièvres, congestions, attaques, paralysies, etc..., sans parler des accidents: écrasements, noyades, empoisonnements, etc... ne sont-ce pas en général choses dues à nos imprudences? Et nos imprudences ne sont-elles pas le résultat d’un vouloir mal orienté?

Que les hommes ne disent donc pas qu’ils estiment la santé le meilleur des biens: car ils ne sont pas sincères. Ils lui préfèrent trop de choses! Ils lui préfèrent une cigarette, une promenade, une gageure, une mode, un petit verre... ils lui préfèrent le farniente; ils lui préfèrent la débauche et le plaisir; ils lui préfèrent les honneurs et l’argent; ils lui préfèrent tout! Et si, au contraire, ils la préféraient à tout, ils le lui prouveraient dès qu’ils auraient à choisir entre ce qui la fortifie et ce qui la compromet. Mais ils ne se contentent pas de la trahir presque à chaque fois que ce choix se présente: cette santé trahie, ils l’accusent, et c’est à elle qu’ils s’en prennent lorsqu’ils ne peuvent plus obtenir de leurs organes les services qu’ils en réclament, et lorsque certaines de leurs tâches leur deviennent, de ce fait, impossibles à remplir.

Oui ou non, la volonté est-elle responsable de ces déchéances?

Il est des cas, bien entendu, où la volonté ne fait pas ce qu’elle veut, c’est-à-dire où des obstacles extérieurs l’empêchent de réaliser en acte ce qu’elle adopte virtuellement: on ne demanderait pas mieux que de se soigner, se ménager, ou s’entraîner à certains exercices salutaires: et la nécessité du gagne-pain, des charges de famille, des obligations sociales, s’oppose aux exercices comme aux soins et aux ménagements opportuns. Il est aussi des devoirs supérieurs qui exigent précisément le sacrifice de cette santé dont le bon entretien, la conservation légitime, est un devoir naturel et courant. Ces cas particuliers ne prouvent rien contre le principe ici établi: à savoir qu’une certaine bonne volonté est à la base de la plupart des santés en bon état, comme une certaine mauvaise volonté est à la base de la plupart des santés détruites.

Un autre grand bien de la personne humaine, devant lequel s’accumulent les hommages admiratifs, et que chacun souhaiterait certainement posséder au plus haut degré, c’est l’intelligence.

L’intelligence, comme la santé, fait partie du bagage imposé à l’être humain par les conditions de sa naissance. La finesse, la profondeur, l’étendue de l’intelligence dépendent en premier lieu de l’état plus ou moins sain, normal et perfectionné du système cérébral. Mais là encore la volonté, lorsqu’elle entre en jeu, s’exerce en maîtresse sur un champ beaucoup plus vaste qu’on n’est disposé à le croire. On sait, à moins d’être dénué de toute clarté raisonnable, à moins d’être inconscient à la façon d’un idiot ou d’un fou, que l’intelligence peut se cultiver, tout comme elle peut être laissée en friche; on admet les fruits de l’étude, du travail intellectuel: mais on ne soupçonne pas assez l’influence de la volonté sur l’amélioration ou l’altération de l’outil lui-même, de l’organe physique de l’intelligence.

On reconnaîtra cependant, si l’on veut simplement y réfléchir et prendre la peine de le constater, que certains genres de vie, choisis et voulu délibérément par ceux qui les adoptent, abêtissent et abrutissent. Tout ce qui alourdit le corps, tout ce qui épaissit le sang, appesantit, enfume et embrume le cerveau. Tout ce qui anémie le corps, tout ce qui dilue le sang, étiole et vide le cerveau. Nous avons à vivre d’une vie à la fois animale et spirituelle: toutes les fois que nous donnons trop à celle-là, nous affaiblissons celle-ci; toutes les fois que nous engraissons exagérément la matière, nous diminuons la netteté de notre jugement, la puissance de notre intellect; et toutes les fois que nous refusons au corps ce qui lui est nécessaire pour servir de substratum à la faculté de penser, nous nous appauvrissons mentalement.

Il est des vocations exceptionnelles, des vocations d’ascète, qui comportent une réduction extrême, sinon contre-nature, du moins hors-nature, des exigences de la vie animale: chez les êtres ainsi appelés à un genre de vie extraordinaire et en quelque sorte supra-terrestre, on voit le sens intellectuel, le sens moral, le sens spirituel se développer avec une intensité et une acuité d’autant plus grandes que le corps est plus négligé, plus privé, plus mal nourri, plus rudement traité. Ces états sont le fait d’une intervention quasi miraculeuse de la grâce. La Providence les crée et les distribue à son gré, et ce serait une grande présomption que de vouloir en faire ordinairement sa règle de conduite. La règle de la sagesse ordinaire est celle-ci: pour entretenir la vie normale de la pensée, il faut entretenir normalement la vie physique par une alimentation à la fois large et sobre, par un exercice mesuré à la force des organes, par un repos en rapport avec la fatigue contractée, par tous les soins d’hygiène propres à rafraîchir, à renouveler, à rajeunir le corps tout entier. L’oubli de ces préoccupations amène tôt ou tard un déraillement des facultés cérébrales. Leur exagération conduit d’autre part à des phobies, à des rétrécissements de vue, à des enlisements dans la matière, qui entraînent un amoindrissement considérable de notre valeur intellectuelle.

Là encore, notre volonté n’est-elle pas responsable de la plupart des déchéances qui se produisent?

Vous qui vous plaignez de manquer de mémoire, de ne pouvoir suivre un raisonnement, d’être traqué par des idées fixes, poursuivi par des chimères, hanté d’inquiétudes, énervé de soucis puérils, accablé par les plus petites responsabilités; vous qui vous sentez enfin les victimes d’une mentalité misérable, influant désastreusement sur votre conduite, n’avez-vous pas fait tout le contraire de ce qu’il aurait fallu pour prévenir cet état de choses ou y remédier? Vos cellules nerveuses demandaient peut-être le lessivage d’un sommeil réparateur: vous les avez encrassées par des veilles, nuits de jeu, ou soirées de labeur à outrance... Vous avez peut-être accueilli, pendant des années, par des lectures, des conversations, des spectacles, tout un peuple d’images frivoles, nocives ou désolantes, qui se sont installées dans votre substance cérébrale; pour les en déloger, il n’est qu’un moyen: en mettre d’autres à leur place. Le faites-vous? Lisez-vous d’autres livres, entretenez-vous d’autres conversations, assistez-vous à d’autres spectacles?... Peut-être encore avez-vous laissé se rouiller, se pétrifier votre système cérébral dans un désœuvrement plus ou moins déguisé; sciemment ou inconsciemment, vous vous êtes--pardonnez-moi le mot--embêté; or, analysez un peu, s’il vous plaît, le sens de cette expression: s’embêter, c’est s’enfoncer dans la bêtise... de s’embêter à s’abêtir, il n’y a qu’un cheveu de différence; et le cheveu, c’est tout simplement le degré de stupidité auquel on descend. Pour sortir de cet état, vous n’avez qu’un parti à prendre; unique, mais infaillible: vous occuper, coûte que coûte, à un travail utile, n’importe lequel, pourvu qu’il rende service à quelqu’un. La vie occupée, accompagnée du sentiment que ce que l’on fait sert à quelque chose, c’est le salut de tous les désemparés. Y recourez-vous?

Ne me dites pas, pour vous dispenser d’appliquer votre vouloir au rétablissement de votre santé ou au relèvement de votre mentalité: «Il y a trop longtemps que je vis de telle ou telle manière, ce n’est pas à mon âge qu’on change ses habitudes.» Pourquoi? Une habitude de dix ans, de vingt ans, de cinquante ans, que l’on a contractée soi-même, est-elle donc plus difficile à vaincre qu’une habitude plusieurs fois séculaire déposée par l’atavisme dans la nature d’un enfant? Cependant, cet enfant, tout chargé d’hérédités malsaines, vous attendez de lui qu’il s’amende, qu’il se réforme; et cet effort que vous exigez parfois rigoureusement, impitoyablement, d’un être en qui la raison commence à peine à se faire jour, vous, homme mûr, averti, instruit par l’expérience, vous invoqueriez précisément votre maturité pour vous y soustraire! C’est à la fois inique et absurde.

Ne me dites pas non plus: «J’ai beau faire, je n’arrive à rien.» On arrive toujours à quelque chose. Pas à tout. Mais à quelque chose. Je ne prétends pas que la volonté ait tout pouvoir sur l’organisme. Mais je prétends et j’affirme, en m’appuyant sur des exemples faciles à relever,--et la main sur la conscience, vous êtes obligé d’avouer et d’affirmer avec moi,--que la volonté ne va presque jamais jusqu’au bout du pouvoir qu’elle a: elle reste en chemin, ou revient sur ses pas... dès lors, elle est la cause, la vraie cause, d’un grand nombre des désordres de cet organisme à elle confié. La volonté ne remplit pas son métier de chef, ou elle le remplit mal. Et lorsque les effectifs qu’elle commande sont faussés, diminués, hors d’usage, les trois quarts du temps, c’est à elle qu’ils doivent cette détérioration et cette ruine.

Ce n’est donc pas, tout au rebours de ce que l’on s’imagine trop complaisamment, la bonne santé qui est source et productrice de bonne volonté: c’est la bonne volonté qui, dans une large mesure, est source et productrice de bonne santé. Et c’est aussi la volonté qui, dans une large mesure également, est cause que l’esprit demeure ou devient plus ou moins ouvert, plus ou moins fermé, par l’épanouissement ou l’atrophie de son organe, à la vie intellectuelle.

Et cette grande responsabilité, qui incombe ainsi au vouloir de chaque être pensant, il ne la détient pas seulement pour lui, mais encore pour les autres êtres qui reçoivent ou recevront de lui l’existence.

La perfection relative dans laquelle nous entretenons ou à laquelle nous faisons parvenir nos organes, nous la transmettons à nos descendants, jusqu’aux plus lointaines générations; comme nous leur transmettons les tares, les maladies, les débilités contractées par nos agissements ou nos inerties.

La santé et l’intelligence de la race proviennent en grande partie de la volonté des hommes.

Dieu seul est l’auteur perpétuel de la vie, Dieu seul est le créateur incessant des âmes. Mais les organes de vie, mais les corps auxquels s’adaptent les âmes sortant des mains de Dieu, c’est nous, depuis le premier couple, qui les faisons, et qui les faisons de nous, selon ce que nous sommes nous-mêmes. Encore une fois, nous ne créons pas les éléments de ces corps: mais nous disposons, nous modifions, en bien ou en mal, les éléments du nôtre: et c’est en quoi nous faisons ce qu’ils seront les corps qui descendront de nous.

Quelle répercussion immense a donc notre bon ou notre mauvais vouloir! Quel canon à longue portée est donc en nous cette faculté de choisir, que nous manœuvrons le plus souvent avec une folle insouciance! Dès notre propre jeunesse, notre propre enfance, nous commençons à façonner, en nous façonnant nous-mêmes, le tempérament futur de nos enfants, de nos arrière-petits-enfants. Qui est-ce qui y prend garde? Qui est-ce qui se dit: «Par mes sottises, par mes dérèglements, par mes lâchetés, par les mauvaises habitudes que je contracte, je prépare aux êtres qui naîtront de moi une vie sotte, lâche, déréglée, des tics et des manies, des tentations effroyables, des oppositions terribles à la pratique du bien, à la conquête du bonheur!»

Et qui donc se préoccupe, en fondant une famille, des conséquences du choix de son inclination sur sa descendance? Une jeune fille pure et sensée, résolue à former selon le plus bel idéal de loyauté et de droiture les fils qui lui seront donnés, épousera un libertin ou un homme à jugement faux: et s’étonnera, une fois mère, de rencontrer d’étranges résistances dans la tâche éducatrice qu’elle s’efforcera de remplir. Un homme intelligent prendra pour compagne une jolie poupée ou une brave petite bécasse: et sera tout surpris et tout vexé un jour de constater la niaiserie et la nullité de ses héritiers.

Chaque nouveau venu ici-bas possède, je le sais bien, pour se tirer d’affaire, sa volonté personnelle qui échappe, grâce à Dieu, à tout atavisme. Mais quelles facilités ne lui prépareraient pas des parents qui, s’étant soumis eux-mêmes de bonne heure et continuant à se conformer sans cesse aux règles d’une vie saine et droite, transmettraient à cet enfant né de leur chair un sang pur, des membres vigoureux, des nerfs à la fois délicats et solides, un tempérament harmonieusement équilibré, prêt à obéir sans grincements aux ordres de l’âme qui sera appelée à le gouverner!

XI

L’amour, et la volonté du moment

Ainsi donc, la volonté est, en nous, ce qui accepte ou néglige de consulter la raison; ce qui cherche ou fuit la lumière; ce qui consent à l’effort ou ce qui s’en détourne; ce qui consolide et perfectionne ou au contraire ce qui affaiblit et détériore les dons physiques et les dons intellectuels; ce qui enfin assure ou compromet la valeur de la race.

Consulter la raison, chercher la lumière, consentir à l’effort en vue du bien, respecter et cultiver les dons naturels de l’être qu’on a reçu et qu’on est destiné à transmettre, c’est faire son devoir, c’est faire la volonté de Dieu, c’est, pour tout dire d’un mot, faire le bien. Faire le contraire, c’est faire le mal.

Or, faire le bien, c’est aimer le bien. Faire le mal, c’est aimer le mal. La bonne volonté est donc l’amour du bien, et la mauvaise volonté l’amour du mal. Et comme le bien, c’est l’être, et le mal, le manque de bien, le défaut d’être; comme le bien c’est ce qui est, et le mal, ce qui fait défaut, ce qui manque à l’être,--on peut dire que l’amour du bien seul existe en tant qu’amour, et que l’amour du mal, ce n’est pas l’amour, c’est la haine: haine du bien, haine du devoir, haine de Dieu.

La volonté, tout compte fait, vient donc du cœur. Vouloir, c’est, finalement, aimer ou haïr. Si le cœur est bon, la volonté est bonne et la conduite aussi. Si le cœur est mauvais, la volonté est mauvaise et la conduite aussi. Et tout changement dans la conduite implique un changement dans la volonté et dans le cœur, et réciproquement.

Quand on nomme le cœur comme siège de l’amour et de la volonté, on ne s’exprime pas du tout, hâtons-nous de le dire, du point de vue physiologique, mais du point de vue métaphorique. L’expression: «avoir du cœur», a un sens, chacun le sait, exclusivement moral. Physiologiquement, le cœur n’est l’organe ni de la volonté ni de l’amour. On peut être affligé d’une maladie de cœur et posséder les sentiments les plus nobles, les plus délicats, la tendresse la plus exquise, la volonté la plus droite et la plus excellente. En revanche, une détestable sécheresse d’âme, une volonté égoïste, rétive et rebelle au bien, peut s’allier avec le plus parfait fonctionnement du cœur physique.

Le cœur est le symbole de l’amour, parce que c’est à l’amour que toute notre vie morale se rapporte, comme c’est au cœur que viennent se ramifier toutes les puissances de notre vie physique.

Il faut observer ici qu’amour n’est pas synonyme d’attrait. Et c’est pourquoi la volonté libre s’identifie à l’amour, et la volonté captive à l’attrait. L’attrait n’est pas l’amour, quoique bien des gens prennent l’un pour l’autre. L’attrait vient des sens, l’amour vient de l’âme. Les sens et l’âme peuvent se trouver d’accord pour tendre vers le même objet: et dans toutes les opérations humaines où le corps a sa part, il est à souhaiter que cette entente se produise. Mais l’amour immatériel, l’amour au sens supérieur du mot, est un sentiment qui dépasse et surpasse l’attrait. L’attrait est aveugle. L’amour ne l’est pas. L’amour comporte une appréciation de l’objet de l’amour aux lumières réunies de la raison et de la grâce.

Lorsque Alceste nous dit, avec une mélancolie qui prouve à quel point sa volonté du bien défaille dans son obstination à rester épris de Célimène:

«Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour»,

il nous montre clairement que ce qui l’enchaîne à la coquette, en réalité ce n’est pas l’amour, mais l’attrait. Cet attrait est le tyran d’Alceste, son point faible, son talon d’Achille. S’il aimait Célimène d’amour, eh! bien... il ne l’aimerait pas! car elle n’est pas digne de son amour. Et c’est bien ce dont il s’aperçoit au dernier acte quand, maître enfin de son attrait, il lui déclare:

«Allez, je vous refuse!...»

L’attrait n’est donc pas l’amour. La volonté qui agit par attrait est une volonté esclave. La volonté qui agit par amour est une volonté libre.

Quiconque aime le bien le fait, librement et volontairement. Quiconque fait le mal avec lucidité, en pleine connaissance, ou dans une ombre voulue, veut le mal et hait le bien.

Il est impossible d’aimer le bien sans le faire, comme de faire le mal en aimant le bien.

Le distique célèbre:

«Je ne fais pas le bien que j’aime, Et je fais le mal que je hais»,

signifie et révèle seulement un caractère de la volonté humaine sur lequel l’attention se porte trop rarement: ce caractère, c’est _l’instantanéité_.

Ma volonté n’est vraiment ma volonté qu’au moment précis où j’en fais usage. Et elle n’est pas rigide, mais mobile. En elle, rien d’arrêté, de fixe, d’immuable par nature, mais seulement par choix, et choix qui se renouvelle ou se confirme incessamment, à mesure du temps qui s’écoule. Ma volonté la plus persistante s’accompagne d’une perpétuelle possibilité de changement. Je ne suis sûr de ce que je veux qu’au moment où je le veux. Rien de ce que j’ai voulu jusqu’ici ne me répond formellement de ce que je voudrai tout à l’heure. Ma volonté vit à chaque seconde d’une vie neuve, inengagée, imprévue et soudaine. Vouloir est l’acte le plus indépendant, le moins lié qui soit au passé récent ou ancien, à l’avenir lointain ou proche. Le passé de la volonté n’enchaîne pas son présent; son acte ou son intention du moment ne compromet pas son avenir: ce n’est qu’à la sortie des temps, à la dernière parcelle de seconde qui nous servira de glissoire pour entrer dans l’éternité, que, par son acte ou son intention d’alors, notre volonté nous ouvrira pour jamais le ciel ou l’enfer. Jusque-là, toute volonté humaine a devant elle, dans la succession des instants futurs qui constitue son avenir, un champ toujours vierge, lequel, même jonché des résultats et des conséquences d’un acte antérieur,--fleurs ou ruines--pourra toujours servir de terrain à un démenti de cet acte.

Or, c’est d’un de ces revirements, d’une de ces volte-face toujours possibles de ma volonté que je parle, quand je dis avec le poète que j’aime le bien sans le faire, et que je fais le mal tout en le haïssant. Le bien que je ne fais pas, ce n’est pas le bien que j’aime: c’est le bien que j’aimais il n’y a qu’un instant, et que tout à coup je cesse d’aimer. Le mal que je fais, ce n’est pas le mal que je hais: c’est le mal que je haïssais à la minute, et que tout à coup je cesse de haïr pour me mettre à l’aimer. Je fais ce que mon amour du moment, ma volonté du moment me fait faire.

Ma volonté du moment, mon amour du moment, c’est donc cela seul qui compte. C’est cela seul qui, manifesté par mon acte du moment, dénote l’état de mon cœur, et l’état de mon cœur, c’est cela seul qui me rend bon ou mauvais.

Et nous sommes tellement faits pour le bien, et le bien c’est tellement ce qui est, c’est tellement l’être, et le mal le manque d’être, que, seul, celui dont la volonté se porte vers le bien est appelé _un homme de cœur_. Celui dont la volonté se porte vers le mal on l’appelle _un sans-cœur_. Tant le bien représente l’être et la vie,--le mal, le défaut d’être et la mort!

Mais la vie est une perpétuelle conquête. La volonté de l’homme de cœur est une volonté perpétuellement en éveil, perpétuellement sur ses gardes. L’amour a beau «rendre léger ce qui est pesant, et doux ce qu’il y a de plus amer» (_Imitation_), la volonté du bien nécessite pour se maintenir bonne, en acte ou en puissance, un incessant effort,--puisqu’à toutes les minutes de notre existence la question de continuité se pose; puisque, sans relâche, notre parti doit être pris et repris, notre intention affirmée et confirmée, par une nouvelle naissance et une nouvelle jeunesse de notre volonté et de notre amour.

Et cette persévérance est un effort qui coûte, même à l’amour, parce que l’amour du bien, la volonté du bien n’aboutissent pas toujours, sur la terre, au bien sous la forme du bonheur; parce qu’il y a des échecs, des déceptions, des insuccès provisoires; et aussi des aridités et des ténèbres involontaires, des abandons apparents de la grâce, des épreuves, en un mot. Et parce «qu’on ne vit point sans douleur dans l’amour» (_Imitation_).

Mais cet effort et ces épreuves, la bonne volonté les surmonte. La mauvaise volonté seule se rebute et capitule. Et si la volonté d’un jour, d’une heure ou d’une seconde, s’est troublée et viciée en présence de l’épreuve, la volonté du lendemain, la volonté de l’heure suivante, de la seconde suivante, peut toujours se ressaisir, se purifier et se rénover.

Notre volonté est à nous tout entière, bien à nous, rien qu’à nous. Elle nous appartient à chaque instant, même si l’instant d’avant nous l’avons laissée se constituer esclave. Son libre élan repose sur l’impulsion divine donnée dans le sens du bien; il peut se déclancher soit à l’encontre de cette impulsion, soit d’accord avec elle: mais ce déclanchement peut incessamment revenir sur lui-même, désavouant, corrigeant, réparant l’élan précédent. Ainsi, tant que nous vivons ici-bas, tant que notre séjour sur la terre n’est pas achevé, tant que notre âme n’a pas quitté le corps qu’elle enserre, informe et contient, pas de découragement, pas de désespoir, pas de laisser-aller à la dérive, nul abandon de soi ni des autres ailleurs qu’entre les mains de Dieu et de sa Providence.

«Si Judas, écrivait récemment un moraliste profond et familier[5], au lieu d’aller se pendre après son crime, était venu se jeter aux pieds de Jésus, il y aurait peut-être sur nos autels un saint Judas. Dans la vie, il ne faut jamais se pendre.»

[5] Pierre l’Ermite: _Comment j’ai tué mon enfant_.

XII

L’éducation de la volonté: le dressage

On ne peut ni créer, ni développer la volonté d’un être. Mais on peut l’éduquer, et l’élever.

On éduque la volonté instinctive en la captant. Puis, on élève la volonté consciente en l’éclairant.

L’enfant n’a d’abord qu’une volonté instinctive. Il vient au monde avec des habitudes innées, les unes bonnes, les autres mauvaises, les unes et les autres dues à une hérédité complexe, à des atavismes divers, lointains ou proches, le tout absolument physique. Cet ensemble d’habitudes innées constitue la nature particulière de l’être, et cette nature lui crée des attraits que le vouloir instinctif ne demande qu’à suivre. Contrarier cet instinct lorsqu’il se révèle pernicieux; imposer à l’enfant le contraire de ce qu’il réclame, lorsque ce qu’il réclame doit lui nuire physiquement ou moralement; lui faire, en dépit de son attrait, subir tout traitement approprié à son bien, et exécuter coûte que coûte les actes qui lui seront profitables, c’est la tâche première et immédiate de l’éducateur, tâche élémentaire, aussi aisée que capitale.

Certes, on ne peut vouloir pour personne, et pas même pour un enfant qui vient de naître. Mais comme on peut, au moyen d’un tuteur lié à ses jeunes branches, obliger un arbuste à pousser dans la direction où l’on veut le faire croître, on peut s’emparer de la personne molle et fragile d’un enfant au berceau, et diriger vers le but qu’on désire lui faire atteindre les gestes, les attitudes et les actes qu’on lui impose. Et alors il se produira ceci: le traitement appliqué à l’enfant lui deviendra d’autant moins antipathique, d’autant plus naturel, que plus soutenu; les attitudes, les gestes et les actes imposés se transformeront en habitudes, et c’est-à-dire en attraits: car tout acte répété, devenant plus facile à mesure qu’il se répète, incline à la récidive; tout acte contrarié, devenant plus difficile, incline à l’abandon de cet acte. L’acte qui se trouve facilité devient attrayant, celui qui est rendu difficile tourne à la répugnance. Attraits acquis, habitudes acquises, se substituant aux attraits et aux habitudes innés, s’imposeront au vouloir instinctif de l’être comme une force de nature, et en commanderont la direction. La volonté instinctive se trouvera captée.

Cette première phase de l’éducation ne présente pour les parents, pour les éleveurs, d’autres obstacles que ceux qu’ils se créent eux-mêmes.

L’extrême faiblesse physique de l’enfant le plaçant totalement dans la dépendance et à la merci des grandes personnes, celles-ci ont en mains tout ce qu’il faut pour contraindre et diriger à leur gré cette volonté instinctive. L’énorme supériorité de leur force matérielle sur la force matérielle d’une petite créature qu’elles peuvent manier comme bon leur semble ne laisse aucun doute sur la réussite d’une telle entreprise. Mais il est des personnes qui justement se laissent arrêter, dirait-on, par la trop grande facilité de cette tâche. Se servir ainsi de leur supériorité leur apparaît comme un abus et une lâcheté. Contrarier un innocent leur fait l’effet d’un crime et de quelque chose d’inhumain. Et les voilà prêtes à désarmer devant les sourires, les pleurs ou les caresses du petit être confié à leurs soins, et dont elles ne s’efforceront que de contenter les caprices!

Il y aurait abus, certes, de la part des grandes personnes, si elles allaient dans l’emploi de leur force jusqu’à la violence ou à la brutalité, ou si elles se servaient de leurs prodigieux avantages pour dresser un enfant au mal, ou pour lui imposer des choses contre-nature. Mais diriger un enfant dans le sens du bien, ce n’est pas violenter sa nature, car le bien est son but naturel. L’usage de la force en vue du bien, quand on a charge d’âmes, n’est pas plus un abus que l’acte du chirurgien qui ligote un malade pour pouvoir l’opérer, ou que celui du sauveteur qui étourdit d’un coup de poing son naufragé pour l’empêcher de les faire, en se débattant, couler tous les deux.

Le bien obtenu de l’enfant par le dressage ne sera pas encore pour lui le bien méritoire, qui ne peut exister que dans l’être conscient et réfléchi. Ce sera du moins le bien en fait, le résultat pratique satisfaisant, auquel il convient d’aboutir le plus tôt possible. L’enfant bien dressé sera vite un enfant mieux portant, plus gentil et plus heureux que l’enfant livré aux caprices de son instinct. Ce sera en outre un enfant tout disposé et tout prêt à se conduire de lui-même comme on l’aura fait se conduire dans sa petite enfance.

On garde toute sa vie certains plis pris pendant le premier âge. On aime ce à quoi l’on a été accoutumé. On conserve le goût du genre de nourriture que l’on a d’abord connu, l’attachement aux horizons familiers dans lesquels on a grandi. On reste sensible au charme des anciens airs par lesquels on a été bercé, à la première musique ayant chanté dans l’âme. Toute une aimantation de l’être, aimantation d’une puissance et d’une portée extraordinaires, résulte de ces toutes premières accoutumances, qui semblent à certaines personnes si insignifiantes et si puériles!

Au cours de cette œuvre du dressage, se trouve tout indiqué l’emploi de l’attrait-récompense et celui de la répugnance-punition. Dans l’esprit de l’enfant, si inconscientes encore que soient les opérations de sa mentalité, un lien se forme vite entre l’acte et sa conséquence. Lorsqu’il aura constaté à deux ou trois reprises que se rouler par terre lui vaut le fouet et qu’obéir lui vaut un baiser, il ne tardera pas à choisir de se ranger à la façon d’agir dont le résultat lui est le plus agréable. L’instinct, du reste, suffit ici pour opérer ces rapprochements: le chien savant, le chien de chasse, le cheval de course, tous les animaux que l’on dresse, n’arriveraient jamais à posséder les talents qu’on leur inculque, si leurs maîtres ne faisaient usage tour à tour du morceau de sucre et de la cravache.

Le dressage, période de l’éducation par la force,--commencé dès la naissance pour ne pas laisser aux tendances mauvaises le temps de se développer et de s’affermir par l’exercice,--dure jusqu’au moment où la vigueur physique de l’enfant commence à contrebalancer la vigueur physique de l’éducateur ou de l’éducatrice.

Il y a de pauvres mamans, il y a même d’infortunés papas, qui, réellement, ne sont plus de force à lutter contre leur petit garçon lorsque celui-ci, parvenu à l’âge de cinq ou six ans,--cela dépend des santés!--donne des coups de pied et des coups de poing, galope, s’échappe, s’enferme, se livre enfin à toute la défense matérielle qu’il peut organiser contre l’emploi de la contrainte pour un purgatif à absorber ou une correction à recevoir. Il est à l’éloge des parents que cette lutte,--déshonorante pour l’autorité,--devienne superflue et impossible moralement, à l’époque précise où elle deviendrait redoutable physiquement, parce qu’à cette époque le dressage doit avoir opéré son œuvre, et l’enfant se trouver plié à l’obéissance.

S’il n’en est pas ainsi, c’est que les éducateurs n’ont pas su, ou pas voulu, s’y prendre comme ils auraient dû s’y prendre.

Quoique cette toute première phase de l’éducation ne s’adresse encore qu’à la volonté instinctive, il ne faut pas remettre à plus tard de prononcer devant l’enfant le mot _bien_, le mot _devoir_ et le mot _Dieu_. Le sens, d’abord nul ou confus, de ces mots lui deviendra rapidement, malgré leur abstraction, aussi intelligible que celui de tous les autres mots dont le son frappe constamment son oreille, et qu’il situe parfaitement dans leur domaine. Du reste, on ne sait jamais au juste à quel âge la notion du bien et du mal commence à s’agiter obscurément dans la conscience. En général, cette notion est plus précoce qu’on ne croit. En tous cas, joindre les mains de l’enfant pour la prière, lui faire baiser l’image pieuse suspendue à la tête de son lit, l’habituer au silence et à l’immobilité dans l’église, à une attitude respectueuse en présence des personnes et des choses respectables, c’est le dresser par une pratique machinale à la pratique volontaire, délibérée et méritoire que sa raison et la grâce divine lui feront adopter plus tard en toute connaissance de décision.

XIII

L’éducation de la volonté: deuxième période

A mesure que l’enfant grandit, son intelligence se développe, sa volonté commence à en recevoir les avertissements: elle commence à se transformer de volonté instinctive en volonté consciente et responsable, capable de se constituer bonne ou mauvaise volonté.

Cette transformation ne se fait pas en un jour. L’éducateur a donc encore à éduquer, et c’est-à-dire à capter, ce qui reste dans l’enfant de volonté instinctive, en même temps qu’il va avoir à élever, et c’est-à-dire à éclairer, ce qu’il y apparaît de volonté consciente.

Et ces deux opérations, ces deux procédés, ces deux tâches, il va falloir les mener de front, parallèlement. En même temps qu’on fera obéir l’enfant d’autorité, ou commencera de lui expliquer les motifs raisonnables de son obéissance. La sanction de l’acte s’accompagnera de l’instruction de la parole. Ce n’est plus le moment d’imposer des habitudes par la force: mais par la répétition _ferme, persévérante, et sereine_, des mêmes ordres et des mêmes observations.

L’esprit de l’enfant est essentiellement oublieux et léger. D’une minute à l’autre, il perd de vue ce qu’on vient de lui faire observer. L’éducateur doit dire et redire sans se lasser, sans s’étonner, sans s’indigner, sans rendre l’enfant responsable d’une étourderie inhérente à son âge, ce qu’il a déjà dit mille fois, et qu’il lui faudra redire dix mille fois encore. Rien ne sert de s’énerver, de s’exaspérer, d’accabler un enfant de «En voilà assez!... Tu le fais exprès!... Veux-tu être sage?... Tu es insupportable, à la fin!...» etc., etc... Toutes ces impatiences et toutes ces exclamations ne servent qu’à noyer l’observation essentielle, et à l’empêcher de s’incruster dans le jeune entendement, friable encore à l’excès, et bouleversé en pure perte par tout ce déluge de reproches et de commentaires.

Mais on ne peut se borner à enfermer un enfant dans un cercle d’habitudes. La vie n’est pas que la répétition monotone des mêmes actes. Elle offre un vaste champ à l’imprévu, et l’âme, par un certain côté, aspire à cet imprévu. Il faut tenir compte de ce besoin de nouveauté qui existe en tout être humain, surtout à l’âge où tout est découverte, initiation et émerveillement, et où il est si facile de procurer des surprises joyeuses, des ravissements et des admirations fertiles. Imaginatif et sensible, tel est surtout l’être sur lequel s’exerce cette seconde période de l’éducation. Emprisonner un enfant dans une enceinte de routines et de rabâchages, ce serait lui suggérer un désir fou de s’évader, de connaître à tout prix autre chose. La tâche ici consiste donc surtout à charmer, à séduire, à enthousiasmer cette jeune âme, ce cœur qui s’ouvre et qui frémit de toute la poussée d’un sang chaud et ardent... charme, séduction et enthousiasme suscités, cela va sans dire, en faveur du bien et du devoir, qu’il s’agit de rendre le plus attrayants possible.

Ne pas confondre ce procédé avec celui qui s’appelle vulgairement dorer la pilule. Il n’est pas question, pour rendre le devoir attrayant, de l’incorporer d’une manière artificielle à une apparence de plaisir. L’enfant discerne très bien ce truquage et ne s’y laisse pas prendre. L’huile de ricin avalée dans une tasse à fleurs n’en reste pas moins de l’huile de ricin; et c’est la tasse à fleurs qui risque d’être prise en grippe.

Ne pas non plus, sous prétexte d’opportune condescendance, tourner toute chose sérieuse en amusement. N’occuper l’enfant que de jeu, c’est cultiver en lui une puérilité qu’on a pour mission de faire peu à peu se muer en maturité. L’enfant doit être habitué à prendre au sérieux les choses sérieuses. Vouloir qu’il s’amuse de tout, ce n’est pas lui rendre le devoir attrayant, c’est lui en ôter le respect.

Mais voulez-vous que votre enfant étudie et s’instruise? Faites-lui aimer son travail, car aimer c’est vouloir. Et pour qu’il aime le travail, rendez-lui le travail aimable en lui donnant des professeurs sympathiques, des livres bien faits, une salle d’étude où il ne gèle pas l’hiver et ne cuise pas l’été, et dont les murs ne suintent pas l’ennui. Voulez-vous que votre enfant, en grandissant, reste volontiers dans sa famille et s’attache à son intérieur? Rendez-lui cet intérieur agréable par la paix et l’harmonie que vous y ferez régner, par la gaîté que vous y entretiendrez, par les gentils camarades que vous réunirez autour de lui. Voulez-vous que votre enfant devienne pieux? Rendez-lui la piété douce et souriante par la pratique de petites dévotions faciles, par la poésie des récits bibliques et évangéliques, ouvrant des ailes à son imagination et touchant son cœur. Voulez-vous faire de votre enfant un homme vertueux? Rendez-lui la vertu attirante en la lui représentant vous-même sous des traits plaisants; montrez-lui en votre personne la vertu enjouée, la vertu cordiale, la vertu charmante; exercez sur lui, par votre seul exemple, la séduction de la vertu.

Tout ceci n’empêchera pas qu’en mainte circonstance, le devoir, en se présentant à l’enfant, réclamera de lui un effort. Si l’effort le rebute, s’il commence par s’y dérober, ne l’accusez pas tout de suite de mauvais vouloir. Mesurez d’abord, et faites-lui ensuite mesurer à lui-même ses possibilités. Faites-lui prendre conscience de sa valeur musculaire et intellectuelle. Montrez-lui ce qu’il peut faire, ce qu’il est réellement capable de faire s’il le veut. Ne lui demandez jamais un effort exagéré, impossible, où disproportionné avec son résultat.

Surtout, ne dites jamais à un enfant qu’il n’a pas de volonté. D’abord parce que ce n’est pas vrai. Ensuite parce que vous feriez immédiatement se tourner toute la volonté qu’il a vers l’inaction, la paresse et le _statu quo_.

Dites-lui au contraire qu’il possède toute la volonté nécessaire pour faire ce qu’il doit, et que ce qu’il doit n’est jamais que ce qu’il peut. Faites-lui chercher dans quel obscur ou tortueux repli de sa conscience est allée se terrer cette volonté qui n’apparaît pas pour l’effort antipathique; faites-lui comprendre que s’il ne parvient pas à mettre sa volonté à tel acte qui serait de son devoir, c’est qu’il l’a mise ailleurs: au jeu, au repos, ou au mal... Dites-lui que c’est là qu’il la faut aller dénicher et reprendre, pour la mettre où elle doit être mise; et montrez-lui qu’en somme, pour vouloir ce qu’on ne veut pas, il s’agit d’abord de _dévouloir_ ce qu’on voulait: ce qui sera lui faire toucher du doigt l’existence réelle de cette volonté, toujours employée à quelque chose, et jamais abolie chez personne, en aucun cas.

En même temps que vous éclairerez ainsi peu à peu la conscience de votre élève, vous continuerez à vous servir, pour aiguiller et lancer sa volonté à l’assaut du bien, de l’amorce de l’attrait: attrait-immanence, et aussi attrait-récompense.

Faire choisir à la volonté le devoir pour le devoir, c’est là sans doute le but le plus élevé, le but final de l’œuvre. Mais on n’y arrive pas d’un coup et sans étapes. On n’y arrive même jamais que si celui que l’on dirige veut bien s’y porter librement. Nous l’avons dit: on ne peut vouloir pour personne. On montre le chemin au voyageur: on n’y marche pas pour lui. On n’éduque, on ne dresse, en la captant, que la volonté instinctive. On n’éduque, on n’élève, en l’éclairant, que la bonne volonté. On n’éduque pas, on n’élève pas le mal. Il est oiseux et superflu d’éclairer la mauvaise volonté qui, par définition, fuit la lumière, ou s’en sert pour diriger sa marche à l’opposé du bien. On peut, toutefois, réprimer dans ses effets une volonté mauvaise; on peut aussi l’engager, par l’amorce de la récompense ou la peur du châtiment, à se porter vers le bien dont elle se détournait: mieux vaut le devoir rempli par intérêt ou par crainte que le devoir qui n’est pas rempli du tout! L’éducation ne servirait-elle qu’à brider par la contrainte, enchaîner par l’habitude, captiver par l’attrait ou terroriser par le châtiment un vouloir en révolte contre le devoir, qu’elle serait encore fort utile à la société.

Le système des récompenses et des punitions, levier d’encouragement pour la bonne volonté et de défense contre la mauvaise, n’est d’ailleurs pas le procédé avilissant et grossier que des penseurs hautains méprisent. Dieu lui-même ne néglige pas de s’en servir à notre égard. Le sentiment du devoir peut faire corps avec le désir de la récompense, quand celle-ci représente un bien de qualité noble, un bien supérieur aux appétits bassement matériels. C’est un devoir pour le chrétien de désirer le bonheur du ciel. C’est un devoir pour l’enfant de désirer le regard et le sourire approbateurs dont sa mère le paie pour une bonne action accomplie. C’est un devoir pour le soldat d’ambitionner la croix des braves. Nul n’a le droit de dédaigner les témoignages d’estime attachés à l’accomplissement du devoir: et ce serait offenser gravement le chef qui les décerne que de les refuser par un prétendu désintéressement sous lequel se cacherait l’orgueil d’une présomption insolente.

L’art de l’éducateur consistera donc à n’employer comme récompenses que des choses pouvant élever l’enfant, et non l’avilir; à n’utiliser que des attraits nobles, ou tout au moins innocents; à proscrire ce qui développerait les tendances médiocres ou fâcheuses. Bourrer un enfant de friandises parce qu’il a été sage, c’est le rendre gourmand, beaucoup plus que lui faire aimer la sagesse. Promettre à une petite fille une jolie robe si elle apprend bien sa leçon, c’est l’inciter à la coquetterie bien plus qu’à l’amour du travail. Que de défauts on donne ainsi aux enfants, gratuitement, bénévolement, pour s’étonner ensuite, et se scandaliser, en constatant qu’ils les détiennent!

Et ce n’est pas seulement par le choix de récompenses maladroites qu’on donne aux enfants des défauts et même des vices. Lorsqu’on les humilie par certaine punitions, notamment en révélant sans nécessité leurs méfaits devant des étrangers, on développe ou l’on crée en eux l’esprit de rancune et de vengeance. Il est bon de faire, parfois, qu’un enfant s’humilie: il est toujours mauvais de l’humilier. On les détourne de la franchise en accueillant sans indulgence l’aveu de leurs fautes. On les rend colères, hargneux et grossiers, en se livrant devant eux à la violence, à la mauvaise humeur, à la grossièreté de langage. On compromet la pureté de leur cœur, la saine éclosion de leurs sentiments, lorsqu’on tient en leur présence des propos déplacés, des conversations scabreuses, coupées de réticences, qui les incitent à la fois à la curiosité malsaine et à la sournoiserie, car ils font souvent semblant de ne pas comprendre tout en comprenant fort bien! Enfin, on fausse leur jugement, on fait dérailler leur volonté, en leur donnant sur la vie et sur la morale des notions inexactes ou mal étayées, comme en laissant sans réponse leurs interrogations et leurs inquiétudes, exprimées ou latentes.

L’enfant se demande plus tôt et plus souvent qu’on ne croit le pourquoi des choses. Il faut le renseigner sur les lois de la vie avec prudence, en mesurant les initiations à son âge et à son caractère, mais sans jamais lui mentir. Et dans le domaine de la morale, non seulement il ne faut jamais refuser de lui donner les explications qu’il réclame, mais il faut aller au-devant de ses questions et de ses recherches, en basant tout ce qu’on lui enseigne, et l’autorité sous laquelle on le tient, et le respect qu’on exige de lui,--sur l’enseignement divin, l’autorité divine, et le respect dû à Dieu.

L’éducation sera religieuse ou ne sera pas. Il est impossible d’ancrer dans une âme le caractère obligatoire du devoir sans le faire remonter à son principe, qui est la volonté maîtresse du Dieu Père et Créateur des hommes. Si l’on s’en tient au devoir dicté par les hommes eux-mêmes, l’enfant n’aura de respect pour ce devoir humain qu’autant qu’il sera trop faible pour s’y soustraire, et, devenu homme à son tour, il le modifiera selon sa conception personnelle, c’est-à-dire selon sa fantaisie et son bon plaisir.

L’enseignement humain étayé, fondé sur l’enseignement divin, et se reliant, se rattachant en tout et toujours à cette base, à ce point de départ, est le seul qu’une volonté bien intentionnée puisse, en toute loyauté, se reconnaître le droit de répandre; comme il est le seul auquel une volonté bien intentionnée puisse, en toute sécurité de conscience, aller demander conseil.

XIV

L’éducation de la volonté: troisième période

La troisième phase de l’éducation de la volonté--et l’on peut dire de l’éducation tout court, car élever la volonté c’est élever tout l’individu--est celle qui correspond à l’ébullition dans le jeune cerveau de toutes les idées en tumulte, de toutes les conceptions frémissantes, de toutes les chimères et de tous les rêves, de toutes les inductions et déductions nées de la pensée en travail, pensée alimentée au hasard de tout ce que l’adolescent découvre, voit, entend, soupçonne et croit inventer. En même temps que se produit en lui cette effervescence générale, un désir d’indépendance, un besoin violent d’émancipation commence à l’agiter, et quelquefois furieusement: il se sent pressé de vivre par lui-même, de se conduire d’après ses propres directives, d’utiliser et surtout de manifester les facultés qu’il aperçoit en lui et dont il a hâte de revendiquer à la fois l’usage et la propriété.

C’est à ce moment formidable que l’éducateur peut intervenir comme un bon génie ou comme un sorcier néfaste, selon qu’il versera dans ce chaos la goutte de bon sens, l’élixir divin qui va tout clarifier, ou le poison qui va tout corrompre.

S’il n’intervient en aucune façon, s’il se borne à regarder en spectateur amusé ou indifférent le redoutable précipité qui s’opère chez son élève, il se conduit en sceptique. S’il intervient pour faire, dans cet esprit en gestation, triompher ses idées à lui, ou les idées de son parti, il agit en sectaire. S’il intervient pour faire triompher les idées reconnues par l’élite de l’humanité, depuis que le monde est monde, pour des idées bonnes, justes et sages, et découlées des vérités révélées de Dieu, il agit en apôtre.

Scepticisme, sectarisme ou apostolat: l’homme qui enseigne, professe, gouverne ou légifère, ne peut s’écarter d’un de ces trois systèmes.

Le scepticisme a fait ses preuves. N’offrant ni ligne de conduite à la volonté, ni boussole aux esprits en quête d’absolu, ni consolation aux cœurs troublés, il est le père du désarroi, de l’anarchie, de la débâcle universelle. Le sectarisme sera toujours avec juste raison la bête noire de tous les gens de bien: ennemi-né de la liberté et de la justice, fils de l’orgueil et de l’intérêt personnel, il ne peut engendrer que haine et discorde. L’apostolat seul, c’est-à-dire le dévouement sans arrière-pensée au vrai et au bien puisés à leur source divine, est capable d’élever en l’éclairant la volonté consciente et libre; d’apporter aux êtres qui se débattent dans le conflit de leurs passions naissantes, de leurs désirs fougueux, de leurs aspirations confuses, de leurs angoisses intellectuelles et morales,--le savoir utile, judicieux, qui les fixera dans la vérité, la parole de paix, de vie et de lumière qui contiendra les emportements sans valeur, et donnera l’essor à toutes les envolées fécondes.

A cette époque de fermentation de la mentalité, caractérisant le passage de l’enfance à la jeunesse, les deux grands écueils que nous avons signalés