Part 2
Où rien n’est situé, il n’est pas de passage d’un lieu à un autre, Storge, mais seulement d’un état--et d’un état d’amour--à un autre. Dans l’état actuel de notre tendresse, nous multiplions et divisons à l’infini, et nous nous abandonnons au torrent furieux du rythme, et rien ne nous satisfait. Mais nous mourrons, Storge, et nous entrerons dans cet état béni où multiplication, division et rythme sans cesse insatisfaits, trouvent le nombre suprême absolu, et la finale immuable, parfaite, de tout poème. C’est le second amour, Storge, c’est l’Elysium de Maître Gœthe, c’est l’Empyrée du grand Alighieri, c’est l’Adramandoni du bon Swedenborg, c’est l’Hespérie de l’infortuné Hölderlin. Il est déjà ici--mais que désigne, ô Storge, ce mot ici?--oui, et répandu dans l’universelle matière, dans la matière infinie, donc privée de mouvement et de lieu. Heureux, l’esprit d’affirmation qui découvre, ici-même, cette réalité sûre et unique, cette île de Pathmos, terre de la béatitude, où l’accomplissement du mouvement mental est la correspondance de l’immobilité de la matière infinie! Car un autre état d’amour, un troisième, me fut révélé, à moi, esprit infortuné d’orgueil, de révolte et de négation. Là, la multiplication et la division à l’infini s’efforcent en vain de remplir une noire et atroce éternité de terreur, et un rythme insatiable, sacrilège, infernal vous emporte comme fétu de paille, dans le tourbillonnement et le fracas du chaos de l’expiation. J’ai visité, mon cher enfant, l’une et l’autre contrée, et voici la relation fidèle de mon voyage.
Le quatorze Décembre mil neuf cent quatorze, vers onze heures du soir, au milieu d’un état parfait de veille, ma prière dite et mon verset quotidien de la Bible médité, je sentis tout à coup, sans ombre d’étonnement, un changement des plus inattendus s’effectuer par tout mon corps. Je constatai tout d’abord qu’un pouvoir jusqu’à ce jour-là inconnu, de m’élever librement à travers l’espace m’était accordé; et l’instant d’après, je me trouvais près du sommet d’une puissante montagne enveloppée de brumes bleuâtres, d’une ténuité et d’une douceur indicibles. La peine de m’élever par mon mouvement propre me fut, de ce moment, épargnée; car la montagne, arrachant à la terre ses racines, me porta rapidement vers des hauteurs inimaginables, vers des régions nébuleuses, muettes et sillonnées d’immenses éclairs. Toutefois, la singulière ascension ne fut que de courte durée. Bientôt, tout mouvement cessa et à une assez faible distance de mon front, j’aperçus une nuée lourde et très dense, qu’en dépit de sa couleur légèrement cuivrée, je comparai à la semence fraîchement versée de l’homme. Au-dessus du sommet du crâne, un peu vers l’arrière, apparut alors une lueur comme d’un flambeau reflété par une eau dormante ou un miroir ancien. Tous mes sens demeurèrent, durant la succession rapide de ces tableaux, aussi éveillés qu’ils le sont à ce moment où j’écris; mais je ne ressentais ni crainte, ni curiosité, ni étonnement. Des régions que je savais situées bien loin derrière moi jaillit, l’instant d’après, une sorte d’ove gigantesque et rougeâtre qui, lancé avec une violence inouïe dans l’espace, eut tôt fait d’atteindre la ligne du front; et là, changeant tout à coup de mouvement et de couleur, il s’arrondit, se rétrécit, devint lampe d’or, s’abaissa jusqu’à frôler mon visage, remonta, s’étendit à nouveau, reprit sa forme ovale de soleil angélique, s’alla placer à une faible hauteur au-dessus de mon front et me regarda longuement dans les yeux. Et sous cet astre séraphique, une plaine d’or vaporeux, d’or de Sheba, s’étendit, enchantement pour ma vue, jusqu’aux confins de ce pays d’amour. Alors une immobilité parfaite, une immobilité absolue frappa soleil et nuages, me procurant la sensation inexprimable d’un accomplissement suprême, d’un apaisement définitif, d’un arrêt complet de toute opération mentale, d’une réalisation surhumaine du dernier Rythme. La lettre H était ajoutée à mon nom; je goûtais la paix, oui, Storge, Storge! je goûtais, moi! une sainte paix, il n’y avait plus dans ma tête trace d’inquiétude ni de douleur, j’étais prêtre, selon l’ordre de Melchisédec. Hélas! la vision éternelle et très courte s’évanouit; je me retrouvai dans mon insupportable logis; mais des ailes puissantes, ou, plus exactement, des élytres invisibles mais que je devinais immenses m’éventaient avec un adorable bruissement, et des chuchotements pleins de fraternelle compassion et entrecoupés de sons de luth étranges, m’interrogeaient dans un langage inconnu. Au souvenir très vivant de ce changement d’état survenu en pleine vie physique et conscience mentale absolue, se mêle l’obscur sentiment que ma préparation morale ne répondait pas encore à l’importance du phénomène et que le beau soleil de Sheba n’était lui-même qu’un voile, un dernier voile, peut-être, que mon indignité n’osa point soulever.
Quelque temps après, la grâce me fut accordée de visiter ma vraie patrie spirituelle. Ce deuxième voyage s’accomplit dans des conditions fort différentes de celles du premier; car loin de me sentir parfaitement maître, comme dans l’expédition précédente, de toutes mes facultés physiques et mentales, je me trouvais, à l’instant où l’influx dangereux me saisit, plongé dans un sommeil extrêmement profond. Jérémie, dans le chapitre XXIII de son livre, établit une distinction des plus précises entre le premier état de vision pure ou de Pathmos apocalyptique, et le second, qui est celui de la réceptivité dans les abîmes du sommeil. Une vaste étendue de lacs obscurs, verdâtres et pourrissants, envahis par une folie de tristes nymphéas jaunes, s’ouvrit tout à coup à ma vue. Sur ces eaux stagnantes et désolées comme les yeux des paralytiques, un pont de fer était jeté, d’une forme hideuse et d’une longueur épouvantable, et, à l’extrémité de ce pont, après une traversée de millions d’années, un paysage s’offrit à mes yeux dont je n’entreprendrai pas d’exprimer la mortelle, l’infernale mélancolie. C’était une plaine immense et déserte, enfermée dans un cercle hostile et muet de hautes et vigilantes montagnes. Solitude sans issue, irrévocable condamnation, abandon extrême; et, dans toute cette satanique immensité, pas un pouce de terrain qui ne fût recouvert, à en étouffer, d’une herbe jaune, cendreuse, répugnante, que je comparai, en dépit de sa hauteur d’arbuste, à la mousse roussâtre et altérée qui ronge les vieilles pierres sépulcrales. Le soir tomba. Alors un univers de terreur, des milliards et des milliards de fois plus vaste, plus peuplé et plus scintillant que notre ciel sidéral, s’alluma au-dessus de ma tête, et le mouvement, visible à l’œil nu, de ces cosmos tourmentés, était accompagné d’un bruit odieux, criminel, ennemi de toute méditation, de tout recueillement. Et le sens secret de tout ce mouvement et de tout ce fracas était: il faut multiplier et diviser l’infini par l’infini durant une éternité d’éternités; ni repos, pour toi, ni souvenir, ni amour, ni espoir; multiplie, multiplie, divise, divise; ces mondes tomberont dans le chaos, et tu les remplaceras par d’autres; mais tu seras toujours ici, toujours à cette même place, et tu multiplieras et diviseras. Et tu sentiras éternellement le dernier nombre, le son suprême, la finale de ce rythme martyrisant sur le bout de ta langue, et, misérable victime de ta propre iniquité, ridicule jouet de ton propre orgueil scientifique, tu feras des efforts désespérés pour rejeter ce dernier nombre, pour le cracher, pour le vomir: en vain, il s’effacera de ta débile mémoire et tu retomberas dans le calcul infini, dans le tourbillonnement du rythme éternel. Alors, du fond de mon épouvante et du sommet de mon exaspération, je m’écriai: «où est le Maître de ce pays? où est le Roi de cet affreux Royaume Aven? qu’il apparaisse! lui, il me comprendra, m’abritera sous son aile noire et froide, m’aimera, me sauvera; car, s’il est dans cet infini de douleur, de terreur et d’abandon une créature amie de l’Amour, ce ne peut être que le Prince déchu de ces Royaumes!»
Des milliards d’affreux regards stellaires se concentrèrent sur mon visage, un rire de démon illumina la face de l’éternel Mouvant. «L’étoile du matin cherche l’ÉTOILE DU MATIN, le fils de l’homme appelle le FILS DE L’HOMME. Tout est accompli. Tout est accompli.» Veuille le Divin, sourd à mes noires prières; entendre, ô Storge, les vôtres.
II
MEMORIA
... Il s’effacera de ta débile _Mémoire_ et tu retomberas dans le calcul infini...
Épître à Storge