partie d
'une société de tempérance, et bonsoir! Il dit qu'il ne reverra jamais le chien, et comme cela, remarquez bien, qu'il marchera droit ad vitam æternam. Vous connaissez ses idées? Eh bien, en v'là une. Et le chien, comment prend-il la chose?
--Comme un homme. C'est le meilleur chien de toute l'Inde. Ne peux-tu pas faire en sorte que Stanley le reprenne?
--Je ne peux pas faire plus que j'ai fait. Mais vous connaissez ses idées. Il accomplit sa pénitence, et v'là tout. Qu'est-ce qu'il va devenir, quand il va aller dans les Montagnes? Le major l'a mis sur la liste.»
C'est la coutume, aux Indes, de prendre dans chaque régiment un certain nombre de malades, pour les envoyer dans les stations de l'Himalaya au moment des chaleurs; et, malgré la fraîcheur et le bien-être dont les hommes devraient y jouir, la société de la caserne qui est là, en bas, leur manque au point qu'ils font tout leur possible pour redescendre, sinon même pour éviter d'y aller. Je sentis que ce déplacement amènerait une solution. Aussi étais-je plein d'espoir quand je quittai Mulvaney lequel, toutefois, me rappela.
«Il ne reprendra jamais le chien, môssieu. Vous pouvez bien parier un mois de votre paye! Vous connaissez ses idées.»
Je n'avais nullement la prétention de comprendre le fusilier Stanley; aussi fis-je la seule chose à faire: je le laissai tranquille.
Cet été-là, les malades du régiment auquel appartenait mon ami reçurent de bonne heure l'ordre de se rendre dans les Montagnes, les docteurs pensant que la marche ne pourrait que leur faire du bien tandis que les jours étaient encore frais. Leur route filait vers le sud jusqu'en un endroit appelé Umballa, à cent vingt milles ou davantage. Ils devaient alors tourner à l'est et continuer d'avancer dans les Montagnes jusqu'à Kasauli, Dugshai ou Sabathoo. La veille de leur départ, je dînai avec les officiers--ils se mettaient en route à cinq heures du matin. Il était minuit; quand je pénétrai en voiture dans mon jardin, et surpris une forme blanche qui se sauvait par-dessus le mur.
«Cet homme est ici depuis neuf heures du soir, dit mon majordome, à tenir conversation avec ce chien. Il est complètement fou. Je ne lui ai pas dit de s'en aller, parce que ce n'est pas la première fois qu'il vient ici, et que le boy m'a prévenu que si je lui disais cela, je me ferais immédiatement égorger par ce grand chien-là. Il n'a pas demandé à parler au Protecteur du Pauvre, pas plus qu'il n'a réclamé à manger ni à boire.
--Kadir Ruksh, répondis-je, tu as bien fait, car le chien t'aurait certainement tué. Mais je ne pense pas que le soldat blanc revienne jamais, maintenant.»
Garm dormit mal cette nuit-là, et geignit dans ses rêves. Il lui arriva, une fois, de sauter sur pattes avec un aboi clair et retentissant, et je l'entendis remuer la queue jusqu'au moment où cela le réveilla et où l'aboi mourut en un hurlement. Il avait rêvé qu'il se retrouvait avec son maître, et je faillis en pleurer. Tout cela, de la faute de cet imbécile de Stanley!
La première halte que fit le détachement des malades fut à quelques milles de leur caserne, sur le chemin d'Amritsar, et à dix milles de ma maison. Par hasard, l'un des officiers revint en voiture pour bien dîner encore une fois au cercle (la cuisine, en route, est toujours mauvaise), et je l'y rencontrai. C'était un de mes amis personnels, et je savais qu'il savait ce que c'était que d'aimer, ce qui s'appelle aimer, un chien. Son favori était un gros et gras retriever, qui allait dans les montagnes pour sa santé; et, quoiqu'on fût encore en avril, la brune et ronde bête soufflait et suffoquait dans la véranda du cercle au point d'en éclater.
«C'est étonnant, dit l'officier, les ruses que mes sacrés malades inventent pour revenir à la caserne. Est-ce qu'un homme de ma compagnie ne me demandait pas tout à l'heure une permission pour revenir au cantonnement payer une dette oubliée? Cette idée m'a tellement séduit que je l'ai laissé aller, et il est parti, content comme Polichinelle, dans le bruit de grelots d'un _ekka_. Dix milles pour payer une dette! Je me demande ce qu'il y avait là-dessous.
--Si vous voulez me ramener en voiture chez moi, je crois bien que je pourrais vous le montrer,» repartis-je.
Sur quoi nous nous rendîmes chez moi en dog-cart, avec le retriever; et, en route, je lui racontai l'histoire de Garm.
--Je me demandais où était passée la bête. C'est ce que le régiment a de mieux comme chien, dit mon ami. J'en ai offert vingt roupies au petit type, il y a un mois. Mais c'est un gage, dites-vous, de bonne conduite pour Stanley? Stanley est un de mes meilleurs hommes--quand il veut.
--Justement! répliquai-je. Un homme de second ordre n'eût pas pris les choses à cœur autant que lui.»
Nous entrâmes sans bruit en voiture par l'extrémité opposée du jardin, et fîmes à pas de loup le tour de la maison. Il y avait contre le mur un endroit planté de tamaris, où je savais que Garm cachait ses os. Vixen elle-même n'était point autorisée à stationner par là. Dans le beau clair de lune indien, je vis un uniforme blanc penché sur le chien.
«Adieu, mon vieux. (Nous ne pouvions pas ne pas entendre la voix de Stanley.) Pour l'amour du Ciel, ne va pas te faire mordre par quelque galeux de chien pour devenir enragé. Toi, tu peux bien prendre garde à toi, mon vieux. C'est pas toi qui t'en vas te saouler pour aller après cela cogner dans tes amis. Toi, tu te contentes d'emporter tes os et de manger ton biscuit, et de tuer ton ennemi comme un gentleman. Je m'en vais--n'hurle pas--je m'en vais à Kasauli, où je ne te verrai plus.»
Je l'entendis tenir le nez de Garm, au moment où le chien jetait ce nez en l'air, aux étoiles.
«Tu vas rester ici à te conduire de première, hein? Et je vais m'en aller pour tâcher, moi, de bien me conduire, et je ne sais pas comment faire pour te quitter. Je ne sais pas.
--Je crois que tout cela est sacrément idiot, fit l'officier, en flattant son grand vieux joufflu de retriever.»
Il appela le fantassin, lequel sauta sur ses pieds, fit trois pas en avant, et salua.
«Vous, ici? dit l'officier, en détournant la tête.
--Oui, mon capitaine, mais j'allais juste m'en aller.
--Je vais partir à onze heures dans ma charrette. Vous viendrez avec moi. Je ne peux pas avoir des malades à courir partout comme cela. Présentez-vous à onze heures, ici.»
Nous n'en dîmes pas bien long une fois rentrés dans la maison, et l'officier se contenta de marmonner, tout en tirant sur les oreilles de son retriever.
C'était un vieux honteux paillasson de chien, trop nourri; et lorsqu'il se rendit, en se dandinant, à ma cuisine pour s'y faire donner à manger, je fus pris d'une idée géniale.
A onze heures, le chien de cet officier n'était trouvable nulle part, et il fallait entendre le beau tapage que fit son maître. Ce dernier appela, cria, tempêta, et passa une demi-heure à fourrager dans le jardin.
Je finis par dire:
«C'est sûr qu'il reviendra demain matin. Expédiez un homme par le chemin de fer; je vais retrouver la bête et vous la renvoyer.
--La bête? repartit l'officier. Je fais beaucoup plus de cas de ce chien que d'aucun homme de ma connaissance. Vous en parlez à votre aise--vous avez votre chien ici.»
Vixen était là, en effet--sous mes pieds--et, eût-elle été marquée manquante, qu'il n'eût plus été question de boire ni de manger dans ma maison jusqu'à son retour. Mais il y a des gens pour s'amouracher de chiens tout au plus dignes d'un coup de fouet.
Mon ami dut enfin repartir avec Stanley sur le siège de derrière. Et le boy me dit alors:
«Quel drôle d'animal que le chien de Bullen Sahib? Venez voir!»
J'allai dans la case du boy. Le vieux gros vaurien était là, couché sur une natte, soigneusement enchaîné. Il devait avoir entendu son maître appeler pendant vingt minutes, mais n'avait pas même cherché à le rejoindre.
«Cela n'a pas de cœur, dit le boy sur un ton de mépris. C'est un _punniar-kooter_ (un chien couchant). Il n'a pas seulement essayé de s'ôter ce chiffon de la gueule quand son maître l'a appelé. Vixen-baba aurait sauté par la fenêtre, elle, et ce grand chien m'aurait étranglé, malgré toutes les muselières. C'est vrai qu'il y a chien et chien.»
Le lendemain soir, qui s'en revint, si ce n'est Stanley? L'officier lui avait fait reparcourir quatorze milles en chemin de fer, avec un mot pour me prier de rendre le retriever si je l'avais retrouvé; sinon, d'offrir les plus fortes récompenses. Le dernier train pour le camp partait à dix heures et demie, et Stanley resta jusqu'à dix heures à tenir conversation avec Garm. J'argumentai, je suppliai, j'allai jusqu'à menacer de tuer d'une balle le bull-terrier, mais le petit homme resta ferme comme un roc, malgré le bon dîner que je lui offris et la sévérité du ton sur lequel je lui parlai. Garm savait tout aussi bien que moi que c'était la dernière fois qu'il pouvait espérer de voir son homme, et suivait Stanley comme une ombre. Le retriever ne dit rien, et se contenta de se lécher les babines après son repas, pour se retirer en se dandinant, sans même dire merci au boy absolument dégoûté.
Ainsi se trouvait avoir pris fin cette dernière entrevue, après quoi je me sentais aussi désemparé que Garm, lequel, toute la nuit, ne cessa de gémir dans son sommeil.
Quand nous allâmes au bureau, le lendemain, il trouva une place sous la table, contre Vixen, et, s'y laissant tomber à plat, ne bougea plus jusqu'à l'heure de rentrer.
Fini, de courir dans les vérandas, fini, de s'esquiver pour des conversations furtives avec Stanley! Le temps devenant plus chaud, les chiens reçurent défense de trotter aux côtés de la charrette, et prirent place auprès de moi sur le siège, Vixen la tête sous le creux de mon bras gauche, et Garm calé plus loin contre l'accotoir.
Là, Vixen était toujours à son affaire. Elle avait à s'occuper de tout le va et vient du trafic, tel que les charrettes à bœufs qui barraient la route, les chameaux, les poneys menés en main, aussi bien qu'à garder toute sa dignité lorsqu'elle passait d'humbles amis courant dans la poussière. Elle ne jappait jamais pour le plaisir de japper, mais sa voix perçante, altière, était connue tout le long du Mail, et les terriers d'autrui répondaient sur le même ton, et les conducteurs de bœufs, regardant par-dessus leur épaule, nous cédaient la route en souriant.
Mais Garm ne faisait aucune attention à tout cela. Ses gros yeux contemplaient l'horizon, et sa gueule terrible restait close. Il y avait, au bureau, un autre chien qui appartenait à mon chef. Nous l'appelions «Bob le Bibliothécaire», parce qu'il entendait toujours des rats imaginaires derrière les rayons de livres, et qu'en voulant leur faire la chasse il entraînait la moitié des files de vieux journaux. Bob était l'idiot le mieux intentionné du monde, mais Garm ne l'encourageait pas. Bob montrait la tête au coin de la porte, en haletant: «Au rat! Viens donc, Garm!» Sur quoi Garm, décroisant et recroisant ses pattes, se mettait en rond et laissait Bob pleurnicher sur le plus indifférent des dos de chien. En ce temps-là, le bureau eut à peu près la gaieté d'un tombeau.
Une fois, une seule et unique fois, vis-je Garm un peu content de ce qui l'entourait. Il était allé sans autorisation, un dimanche matin, de bonne heure, se promener en compagnie de Vixen, et un imbécile de tout jeune artilleur (sa batterie venait de se transporter en cette partie du monde) essaya de les voler tous les deux. Vixen, cela va sans dire, n'était pas si sotte que d'accepter à manger de la part des soldats; et, d'ailleurs, elle venait d'achever son petit déjeuner. De sorte qu'elle revint au trot, traînant un gros morceau de ce mouton que l'on distribue à nos troupes, le déposa dans ma véranda, et leva les yeux pour voir ce que j'en pensais. Je lui demandai où était Garm, et elle courut devant le cheval pour me montrer le chemin.
A un mille environ sur la route, nous tombâmes sur notre artilleur, assis tout raide sur le regard d'un aqueduc, un mouchoir graisseux en travers des genoux. Garm se tenait vis-à-vis, l'air plutôt satisfait. Pour peu que l'homme remuât bras ou jambe, Garm découvrait ses dents en silence. Le bout d'une ficelle cassée pendait au collier du chien, et l'autre moitié gisait, toute chaude, dans la main inerte de l'artilleur.
Ce dernier m'expliqua, sans cesser de tenir les yeux droit devant lui, qu'il avait rencontré ce chien (il le gratifia de noms terribles) errant tout seul, et qu'il l'emmenait au Fort pour le faire abattre comme un paria sans maître qu'il était.
Je déclarai que, pour moi, Garm ne ressemblait guère à un paria, mais que, si l'artilleur croyait devoir le faire, il était libre de l'emmener au Fort. Il répondit qu'il n'y tenait pas plus que cela. Je lui dis alors de s'en aller au Fort tout seul. Il repartit qu'il n'avait pas besoin d'y aller à cette heure-là, mais que pourtant il allait suivre mon conseil dès que j'aurais rappelé le chien. J'avertis Garm d'avoir à le conduire au Fort, et Garm le fit avancer solennellement, durant un mille et demi sous un soleil torride, jusqu'à la grille, où je racontai au poste ce qui s'était passé; sous les rires, le jeune artilleur fit montre de plus de colère qu'il n'était absolument besoin. Plusieurs régiments, lui dit-on, avaient essayé de voler Garm en leur temps.
Ce mois-là, la chaleur s'établit sérieusement, et les chiens couchèrent dans la salle de bains, sur les carreaux frais et humides où l'on installe le tub. Chaque matin, dès que l'homme remplissait mon tub, les deux amis sautaient dedans, et chaque matin l'homme remplissait le tub une seconde fois. Je lui dis qu'il pourrait tout aussi bien mettre de l'eau dans un petit baquet exprès pour les chiens.
«Non pas, répondit-il en souriant, ce n'est pas leur habitude. Ils ne comprendraient pas. D'ailleurs, ils ont plus de place dans le grand bain.»
Les coolies de punkah, qui tirent sur les punkahs nuit et jour, finirent par connaître Garm intimement. Celui-ci observa que, si le va et vient de l'éventail s'arrêtait, j'appelais le coolie et le priais de tirer d'un coup plus allongé. Si l'homme continuait de dormir, je le réveillais. Garm découvrit également que c'était bon de s'étendre dans la vague d'air, sous le punkah. Il se peut que Stanley lui eût appris tout cela naguère, à la caserne. Toujours est-il que lorsque le punkah s'arrêtait, Garm commençait par grommeler et braquer l'œil sur la corde; si cela n'éveillait pas l'homme--presque toujours cela l'éveillait--il s'en allait sur la pointe du pied parler à l'oreille du dormeur. Vixen était une petite chienne fort intelligente, mais elle ne parvint jamais à relier le punkah au coolie; aussi Garm me procura-t-il des heures délicieuses de frais sommeil. Toutefois, il était foncièrement malheureux--désemparé tout comme un être humain; et, dans sa misère, il s'attachait à moi si étroitement que d'autres le remarquèrent et en conçurent de l'envie. Si je passais d'une pièce dans une autre, Garm me suivait; si ma plume s'arrêtait de gratter, la tête de Garm se fourrait dans ma main; si je me retournais, à demi éveillé, sur l'oreiller, Garm était debout, à mon côté; car il savait que j'étais le seul chaînon le rattachant à son maître, et jour et nuit, et nuit et jour, ses yeux posaient une question--une seule question.--«Quand tout cela va-t-il finir?»
Vivant avec le chien comme je faisais, je ne pris pas garde que les chaleurs l'éprouvaient plus que de raison, jusqu'au jour où quelqu'un, au cercle, me dit:
«Mais votre chien n'en a pas pour une semaine ou deux. Ce n'est plus qu'une ombre.»
Sur quoi je bourrai Garm de fer et de quinine, ce qui ne lui plut guère; et je restai fort inquiet. Il perdit l'appétit, et Vixen fut autorisée à manger le dîner du pauvre Garm sous ses yeux. Cela même n'arriva pas à le faire avaler, et l'on se réunit en consultation à son sujet: le meilleur docteur mâle de l'endroit; une doctoresse qui soignait des femmes de rois; et l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire de toute l'Inde. Ils se prononcèrent sur les symptômes, et je leur racontai l'histoire. Et Garm était là, couché sur le divan, à me lécher la main.
«Il se meurt de chagrin, dit tout à coup la doctoresse.
--Ma parole, repartit l'Inspecteur Général Adjoint, je crois que Mrs. Macræ a parfaitement raison--comme toujours.»
Le meilleur docteur mâle de l'endroit rédigea une ordonnance, que l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire parcourut ensuite, afin de s'assurer que les médicaments étaient dans de convenables proportions de chien; ce fut la première fois de sa vie que notre docteur souffrit de voir reviser ses prescriptions. Il s'agissait d'un tonique puissant, qui remit sur pied le pauvre bonhomme durant une semaine ou deux; après quoi il recommença de maigrir. Je demandai à un homme de ma connaissance, lequel se rendait dans les Montagnes, de l'emmener avec lui. L'homme s'en vint à la porte, son fourniment empaqueté sur le haut de la voiture. D'un seul et rouge coup d'œil, Garm embrassa toute la situation. Le poil se hérissa tout le long de son dos, et il s'assit en face de moi pour émettre le plus terrible grondement que j'aie jamais entendu dans la gueule d'un chien. Je criai à mon ami de partir aussitôt; et, dès que la voiture fut hors du jardin, Garm, posant sa tête sur mon genou, se mit à geindre. Ainsi connus-je sa réponse, et ne pensai plus qu'à me procurer l'adresse de Stanley dans les Montagnes.
Mon tour d'aller prendre le frais arriva tard en août. On nous octroyait trente jours de congé par an, si personne ne tombait malade, et nous les prenions suivant les nécessités du service. Mon chef et Bob le Bibliothécaire s'octroyèrent leurs vacances les premiers; et, lorsqu'ils furent partis, je fis, comme d'habitude, un calendrier que je pendis à la tête de mon lit, pour en arracher jour par jour un feuillet jusqu'à leur retour. Vixen était allée déjà cinq fois aux Montagnes avec moi; et elle en appréciait le froid, l'humidité et les beaux feux de bois presque autant que je faisais.
«Garm, fis-je, nous nous en allons retrouver Stanley à Kasauli. Kasauli, Stanley... Stanley, Kasauli.»
Et je répétai cela vingt fois.
Il ne s'agissait pas, en réalité, de Kasauli, mais d'un autre endroit. Toutefois, me rappelant ce que Stanley avait dit dans mon jardin, la nuit en question, je n'osais pas changer le nom. Alors, Garm se mit à trembler; puis, il aboya; puis, il sauta après moi, frétillant de joie et remuant la queue.
«Pas encore, fis-je, en levant la main. Quand je dirai: «Nous partons», nous partirons, Garm.»
Je sortis le petit paletot et le collier à pointes, que portait toujours Vixen là-haut dans les Montagnes, pour la protéger contre les refroidissements soudains et ces brigands de léopards, et je laissai les deux camarades les sentir et en causer. Ce qu'ils dirent, je n'en sais rien, naturellement; mais cela fit de Garm un tout autre chien. Il avait les yeux brillants, et il aboyait joyeusement quand je lui parlais. Il mangea sa pitance, et tua ses rats durant les trois semaines suivantes; et, s'il commençait à geindre, je n'avais qu'à lui dire: «Stanley, Kasauli... Kasauli, Stanley,» pour lui remonter le moral. Je regrettais de n'y avoir pas pensé plus tôt.
Mon chef revint, tout halé par le grand air, et fort irrité de trouver une telle chaleur dans les Plaines. Ce même après-midi, nous commençâmes tous les trois, en compagnie de Kadir Buksh, à faire nos paquets pour notre mois de vacances, Vixen ne cessant d'entrer dans la malle de bât et d'en sortir comme un boulet, et Garm grimaçant tout partout et cognant de la queue sur le plancher. Vixen connaissait toute cette routine du voyage, comme elle connaissait mon travail de bureau. Elle se rendit à la gare, en chantonnant sur le siège de devant de la voiture, tandis que Garm était assis à côté de moi. Elle se précipita dans le compartiment de chemin de fer, regarda Kadir Buksh y faire mon lit pour la nuit, but sa lampée d'eau, et se coucha en rond, son tape-à-l'œil sur le tumulte du quai. Garm la suivit (la foule lui ouvrit un passage tout spécial), et il s'assit sur les coussins, les yeux flamboyants, la queue en halo derrière lui.
Nous arrivâmes à Umballa au lever du jour brûlant et brumeux, quatre ou cinq hommes qui avions pioché ferme durant onze mois, réclamant à tue-tête nos dâks--ces voitures de voyage, à deux chevaux, qui devaient nous emmener là-haut, à Kalka, au pied des Montagnes. Tout cela était nouveau pour Garm. Il n'avait aucune idée de voitures où l'on s'étend de tout son long sur sa literie; ce n'était pas comme Vixen, qui, d'un bond, fut à sa place, suivie d'ailleurs par lui. La Route de Kalka, avant la construction du chemin de fer, avait environ quarante-sept milles de long, et on changeait de chevaux tous les huit milles. La plupart refusaient, ruaient, plongeaient, mais il leur fallait marcher, et plutôt mieux que de coutume, avec l'aboi profond de Garm à leurs trousses.
Il y avait une rivière que l'on passait à gué, où quatre bœufs tirèrent la voiture, et où Vixen, après avoir fourré la tête par la portière à coulisses, faillit tomber dans l'eau en donnant ses indications. Garm, silencieux et curieux, éprouvait quelque peu le besoin de se voir rassuré au sujet de Stanley et Kasauli. C'est ainsi qu'aboyant et jappant nous arrivâmes à Kalka pour l'heure du lunch, où Garm mangea pour deux.
Après Kalka, la route serpentait entre les Montagnes, et nous prîmes une carriole attelée de poneys à demi dressés que l'on changeait tous les six milles. Personne, à cette époque, ne rêvait encore de chemin de fer allant à Simla, qui s'élevait à sept mille pieds en l'air. La route avait plus de cinquante milles de long, et l'allure réglementaire était celle que pouvait atteindre la vitesse des poneys. Ici encore, Vixen conduisit Garm d'une voiture à l'autre, sauta sur le siège de derrière, et chanta victoire. Un souffle frais venant des neiges nous accueillit à environ cinq milles au sortir de Kalka, et, redoutant sagement un refroidissement au foie, elle geignit après son paletot. J'en avais fait confectionner un pour Garm également; et, dès que nous atteignîmes les fraîches brises, je le lui mis. S'il le mâchonna avec l'air de ne pas comprendre, je crois qu'au fond il en fut reconnaissant.
«Haï-yaï-yaï-yaï!» chantait Vixen, comme nous opérions d'un trait les tournants. «Tout-tout-tout!» faisait la trompette du conducteur aux endroits dangereux, et «yaou! yaou! yaou» aboyait Garm. Kadir Buksh, sur le siège de devant, souriait. Il n'était pas jusqu'à lui qui ne se sentît bien aise d'échapper à la chaleur des Plaines en train de mijoter dans la buée derrière nous. De temps à autre nous rencontrions quelque connaissance en train de redescendre à son travail. «Quel temps fait-il, en bas?» demandait l'homme. Et je criais: «Plus chaud que la braise. Quel temps fait-il là-haut au-dessus?» «Délicieux!» criait-il derrière lui. Et nous continuions d'aller.
Tout à coup, Kadir Buksh dit par-dessus son épaule:
«Voici Solon!»
Et Garm, couché la tête sur mon genou, n'en continua pas moins de ronfler.
Solon est un petit cantonnement peu agréable, mais qui a l'avantage d'être frais et salubre. C'est un endroit tout nu, exposé aux vents; et l'on s'arrête généralement à une petite hôtellerie, près de là, pour manger quelque chose.
Je descendis et pris les deux chiens avec moi, pendant que Kadir Buksh préparait le thé. Un soldat nous avertit que nous trouverions Stanley «par là-bas», en désignant de la tête une colline nue et glaciale.
Quand nous en atteignîmes le sommet, nous aperçûmes ce Stanley, qui m'avait causé tout ce tracas, assis sur un rocher, le visage dans les mains, et son manteau flottant très lâche autour de lui. Jamais je ne vis rien de si abandonné, de si abattu, que ce pauvre petit homme, tout seul, tout recroquevillé et pensif, sur le grand versant morose.
Ici, Garm me quitta.
Il partit sans un mot, et, autant que je pus voir, sans remuer les pattes. Il vola à travers l'espace comme un météore, et j'entendis son «ploff», lorsqu'il s'abattit sur Stanley, renversant le petit homme les quatre fers en l'air. Ils roulèrent pêle-mêle sur le sol, criant, jappant et s'étreignant. Je ne sus plus distinguer l'homme du chien jusqu'au moment où Stanley se releva tout balbutiant.
Il me raconta qu'il avait souffert par ci par là de la fièvre, et qu'il était très faible. Il avait bien l'air de tout cela; mais, dans le temps où je les observais, l'homme et le chien parurent tous deux regrandir à leurs tailles naturelles, exactement comme des pommes séchées regonflent dans l'eau. Le chien était sur l'épaule de l'homme, sur sa poitrine et sur ses pieds tout à la fois, de sorte que la voix de Stanley n'arrivait qu'à travers un nuage de Garm--de Garm suffoquant, sanglotant, bavant. Stanley, d'ailleurs, ne dit rien de clair, à mon sens, sinon qu'il s'était cru sur le point de mourir, mais que maintenant il se sentait tout à fait bien, et n'allait plus renoncer à Garm en faveur de quiconque ne serait point Belzébuth en personne.
Puis il déclara qu'il avait faim, qu'il avait soif, et se sentait heureux.
Nous descendîmes prendre le thé à la petite hôtellerie, où Stanley se bourra de sardines et de gelée de framboises, de bière, de mouton froid et de pickles, dans les moments où Garm ne grimpait pas sur lui. Après quoi Vixen et moi nous nous apprêtâmes à poursuivre notre chemin.
Garm vit tout de suite ce qu'il en était. Il me dit adieu par trois fois, en me tendant les deux pattes, l'une après l'autre, et en me sautant à l'épaule. Il nous escorta encore, en chantant des hosannas à tue-tête durant un mille sur la route. Après quoi il courut rejoindre son maître.
Vixen n'ouvrit pas la gueule; mais, le froid crépuscule arrivant, et comme on apercevait les lumières de Simla au loin dans la montagne, elle souffla du nez sur le devant de mon manteau. Je le déboutonnait, et la fourrai dedans. Elle eut alors un petit reniflement de béatitude, et tomba profondément endormie, la tête sur mon sein, jusqu'au moment où nous débarquâmes à Simla, deux des quatre plus heureuses gens du monde, ce soir-là.
LA RUCHE MÈRE
Si le fonds n'eût été vieux et encombré, jamais la Teigne[10] n'y eût pénétré; mais où il y a pléthore d'abeilles sur le rayon, là nécessairement surviennent la maladie ou les parasites. La chaleur de la ruche s'était élevée avec la miellée de juin, et, quoique les ventileuses travaillassent à entretenir la fraîcheur, au point d'en avoir mal aux ailes, tout le monde souffrait.
[Note 10: La «teigne», en apiculture, est la _galleria cereana_ (gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.]
Une jeune abeille grimpa la planchette d'abordage toute poissée et toute piétinée:
«Faites excuse, dit-elle, mais c'est mon premier vol de miel. Vous seriez bien aimable de me dire si c'est ma...
--Ta ruche? brusqua la Sentinelle. Oui! Rentre, et va-t'en bourdonner dans ton fumier de couvain! A une autre!
--Peuh!» s'écrièrent une demi-douzaine de vieilles ouvrières aux nerfs aussi usés que les ailes.
Et il y eut un instant de lutte et de murmure.
La petite Teigne grise, blottie dans une fente de la planchette d'abordage, avait passé toute la journée à guetter cette occasion. Elle s'insinua comme une ombre, et sachant que les anciennes lui feraient opérer demi-tour incontinent, s'esquiva dans un cadre de couvain, où les novices, qui n'avaient encore vu ni les vents souffler ni se balancer les fleurs, causaient politique. Ici, elle était sauve, attendu que la jeune abeille tolérera toujours n'importe quelle espèce d'intrus. Derrière elle s'en venait l'abeille qui avait essuyé l'argot de la Sentinelle.
«Et qu'est-ce que tu dis du monde? demanda une compagne.
--Rien de fameux! J'apporte une pleine charge de tout ce qu'il y a de bon en denrée, et voilà que la Sentinelle m'envoie «bourdonner dans mon sale couvain!»
Elle s'assit dans le courant d'air frais qui passait sur les rayons.
«Il fallait entendre, dit d'une voix soyeuse la Teigne, le ton qu'a pris la Sentinelle pour insulter notre sœur. Toute la communauté en a été révoltée.»
Elle pondit un œuf. C'était pour cela qu'elle s'était introduite.
«Il y a eu, en effet, un peu de chahut à la porte, dit en riant Mélissa. Vous étiez là, mademoisel... le?...»
Elle ne savait comment au juste s'adresser à la svelte étrangère.
«Ne m'appelez pas «mademoiselle». Je suis une sœur pour tous les affligés... une simple sœur converse. Le cœur m'a saigné de vous voir courbée sous votre fardeau.»
La Teigne caressa Mélissa de ses délicates antennes, et pondit un autre œuf.
«Mais on ne pond pas ici! s'écria Mélissa. Vous n'êtes pas Reine.
--Ma chère petite, je vous donne ma parole d'honneur la plus solennelle que ce ne sont pas des œufs. Ce sont mes principes, et me voici prête à mourir pour eux. (Elle éleva un peu la voix pour dominer le bruissement mêlé de va-et-vient qui l'entourait.) S'il vous plaisait de me tuer, vous savez, ne vous gênez pas.
--Voyons, ne sois pas méchante, Mélissa, dit une jeune abeille, impressionnée par les chastes plis de l'aile dont la Teigne voilait sa ponte incessante.
--Moi! Mais, je n'ai rien fait, repartit Mélissa. C'est elle qui fait tout.
--Ah! ne vous préparez pas de remords pour l'avenir, et, quoi qu'il arrive, inscrivez-moi sur la page de ceux qui auront chéri leurs compagnons de labeur.»
Tout en pondant son œuf à chaque sanglot, la Teigne recula dans un rassemblement de jeunes abeilles, et laissa Mélissa perplexe et ennuyée. Alors, celle-ci éleva sa petite voix pour crier:
«Vivres!»
Et cela jusqu'à ce qu'une équipe de chargeuses d'alvéoles la hélât; sur quoi elle leur laissa sa charge.
«Je crains de t'avoir envoyée coucher, tout à l'heure, dit une voix par-dessus son épaule. Je viens de faire trois heures de faction à la porte, et on enverrait, après cela, coucher la Reine elle-même. Tu ne m'en veux pas?
--Pas le moins du monde, répondit gaiement Mélissa. Je serai moi-même de faction un de ces jours. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire?
--On parle de papillons Tête-de-Mort. Envoie une équipe de jouvencelles à la porte, et dis-leur de la rétrécir à l'aide d'une couple de forts piliers de raclure de cire. Cela va surchauffer la Ruche, mais nous ne pouvons pas avoir de ces Têtes-de-Mort en pleine miellée.
--Par mes ailes! je te crois!»
Mélissa nourrissait toute la haine héréditaire d'une bonne et brave abeille contre ce gros larron des ruches, criard et emplumé.
«Debout! cria-t-elle dans les lignes des jouvencelles. Toutes celles d'entre vous qui ne nourrissent pas, oust! Des piliers de raclure de cire pour la po...orte!»
Elle chanta l'ordre tout au long.
«Bêtises, que tout cela! repartit une duveteuse abeille d'un jour. D'abord, je n'ai jamais entendu parler de Tête-de-Mort entrant dans une ruche. Les gens ne font pas de ces choses-là! En second lieu, construire des piliers pour les empêcher d'entrer, c'est pure malice de Cypriotes, indigne d'abeilles britanniques. En troisième lieu, fiez-vous au Tête-de-Mort, il se fiera à vous. La construction de piliers indique le manque de confiance. Notre chère sœur en gris le dit bien.
--Oui. Les piliers n'ont rien d'anglais, ne sont qu'une provocation, et constituent une perte de cette cire nécessaire à des fins plus hautes et plus pratiques, dit la Teigne, du fond d'une cellule à provisions vide.
--La sûreté de la Ruche est la chose la plus haute dont j'aie entendu parler. Vous n'allez pas nous apprendre à refuser le travail? fit Mélissa.
--Vous m'interprétez mal, comme toujours, ma jolie. Le travail est l'essence de la vie; mais faire la dépense d'une vitalité précieuse et fragile, jointe à un réel labeur, pour conjurer un danger imaginaire, voilà qui est d'une navrante absurdité! Si je peux seulement enseigner ici un... un peu de tolérance... un peu de bonté naturelle vis-à-vis de ce vieux loup-garou que vous appelez Tête-de-Mort, je n'aurai pas vécu en vain.
--Pour sûr, qu'elle n'a pas vécu en vain, la pauvre chérie! s'écrièrent vingt abeilles à la fois. Tu vois bien que c'est une sainte, Mélissa! Elle se consacre uniquement à propager ses principes, et... et... ce qu'elle est gentille!»
Une vieille abeille déplumée s'en vint vers le rayon:
«Les ingénieurs, à la porte! Allez-vous-en me mâcher de la raclure de cire. Oust!» dit-elle.
La Teigne s'éclipsa.
Les jeunes abeilles descendirent du cadre en troupe, toutes chuchotantes.
«Qu'est-ce qu'il leur prend? dit l'ancienne. Pourquoi s'appellent-elles «mon petit chou» et «ma mignonne»? Ce doit être le temps. (Elle eut un reniflement inquiet.) Ce que cela sent le renfermé, ici! Comme de vieilles couettes. Pas de Teigne, je suppose, Mélissa?
--Pas que je sache», répondit Mélissa, laquelle, cela va sans dire, ne connaissait la Teigne que comme une dame à principes, et n'eût jamais songé à signaler sa présence.
Elle avait toujours entrevu les Teignes sous l'armure de libellules rouge-sang.
«Vous feriez bien de ventiler ce coin un instant,» dit la vieille abeille.
Et elle s'éloigna.
Mélissa laissa tomber la tête aussitôt, s'établit solidement sur ses pattes de devant, et, soumise, se mit à ventiler à la marche réglementaire--trois cents coups à la seconde. La ventilation est une chose qui met le caractère de l'abeille à l'épreuve, attendu qu'il faut à celle-ci se tenir tout le temps à la même place, où tout le temps il lui semble qu'elle ne fait rien de bon sans pour cela cesser d'user sa seule et unique paire d'ailes. Or, abeille qui ne peut voler ne doit vivre; et l'abeille le sait bien. La Teigne reparut, et se remit à caresser Mélissa.
«Je vois, murmura-t-elle, que de cœur vous êtes des nôtres.
--Je suis de la Ruche, repartit sèchement Mélissa.
--C'est tout un. Nous et la Ruche ne formons qu'une même chose.
--Alors, pourquoi vos antennes diffèrent-elles des nôtres? Pas besoin de me presser comme cela!
--Ne soyez donc pas province, _carissima_. Vous ne pouvez faire que tout l'univers soit pareil... pas encore.
--Mais pourquoi diable pondez-vous? insista Mélissa. Vous pondez comme une Reine... sauf que vous laissez tomber vos œufs tout partout par plaques. Je vous ai vue à l'œuvre.
--Ah, bel Argus! C'est ainsi que vous avez saisi mon petit truc. En effet, ce sont des œufs. Tout à l'heure, ils répandront nos principes. Vous n'êtes pas contente?
--Vous m'avez donné votre parole d'honneur la plus solennelle que ce n'étaient pas des œufs.
--C'est là tout mon petit truc, ma très chère... pour le bien de la cause. Maintenant, allons dire deux mots à la jeunesse.»
La Teigne courut d'un pas léger vers le quatrième cadre de couvain, où les jeunes abeilles étaient occupées à empâter les nourrissons.
Il faut un certain temps à une honnête abeille pour éventer un mensonge soutenu et malintentionné. «Elle est tout velours et toute douceur,» fut tout ce que se dit Mélissa. «Mais son parler rappelle le goût du miel de lierre. Je ferais aussi bien de retourner aux champs.»
Elle trouva la porte livrée au désordre et à la mauvaise humeur. Les jouvencelles de faction aux piliers avaient refusé de mâcher la raclure de cire, sous prétexte que cela leur faisait mal aux mandibules, et hurlaient après de la drogue vierge.
«Tout, mais qu'on en finisse! dirent les gardiennes harcelées. Allons, en grappe, celles à qui cela chante, et fabriquez-nous de la cire pour ces sœurs à la dent feignante!»
Avant qu'une abeille puisse fabriquer de la cire, il lui faut se gorger de miel. Alors, elle grimpe à la recherche d'un appui solide, et reste là, suspendue, tandis que d'autres abeilles repues s'accrochent à elle en grappe. Alors, elles attendent en silence que la cire vienne. Les écailles sont enlevées des poches de la fabricante par les ouvrières, ou tombent en tintant sur ces ouvrières tandis qu'elles attendent également. Celles-ci les mâchent (non mâchées, elles ne servent à rien) en cette cire de la Ruche qui tout soutient et tout englobe.
Et voilà, maintenant, que la grappe à cire à peine en position, les ouvrières du dessous recommencent à rouspéter.
«Descendez! Descendez travailler! Allons, tas de Turques parasites! N'allez pas vous mettre en tête que vous allez jouir là-haut, tandis que nous sommes ici en bas à nous esquinter!»
La grappe tressaillit. De patte de devant à patte de derrière, un malaise l'avait parcourue toute. A la fin, une ouvrière s'élança, empoigna la cirière la plus basse, et resta suspendue, à gigoter au-dessus de ses compagnes.
«Moi aussi, je ferai bien de la cire! brailla-t-elle. Qu'on me remplisse le ventre, et je vous en ferai des tonnes!
--Faites-en, alors!» dit l'abeille à laquelle elle s'était accrochée.
Le mot interrompit le courant qui tenait la grappe ensemble. Celle-ci se secoua et rayonna comme une fourrure de chat dans les ténèbres.
«Décroche! murmura-t-elle. Pas de cire pour personne, aujourd'hui.
--Espèces de feignantes! Au travail, et tout de suite, pour produire notre cire, dirent les abeilles du dessous.
--Impossible! La ferveur est partie. Pour fabriquer votre cire, il nous faut silence, chaleur et nourriture. Décroche! Décroche!»
Elles se désagrégèrent tout en murmurant, et se fondirent parmi les autres abeilles, dont rien, il va de soi, ne les distinguait.
«Me semble, somme toute, qu'il va falloir mâcher de la raclure de cire pour ces sales piliers, dit une ouvrière.
--Non pas, par tout un rayon! s'écria la jeune abeille qui avait fait s'égrener la grappe. Ecoutez: j'ai passé plus de vingt minutes à étudier la question. C'est simple comme de dégringoler d'une pâquerette. Vous n'avez pas été sans entendre parler de Cheshire, Root et Langstroth[11]?»
[Note 11: Célèbres autorités en matière d'apiculture.]
Quoique n'en ayant jamais entendu parler, elles n'en crièrent pas moins:
«Ce brave Langstroth!
--En voilà trois qui savent tout ce qu'on peut savoir en matière de ruches. C'est un de ces cocos-là qui doit avoir fabriqué la nôtre, et, s'il l'a fabriquée, c'est à lui d'y veiller. La nôtre est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Il n'y a qu'à regarder sur l'étiquette collée derrière.
--Vive le brevet! Vive l'étiquette collée derrière! rugirent les abeilles.
--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, moi, je dis que, quand nous découvrirons qu'ils nous ont trahis, nous pouvons tirer d'eux une terrible vengeance.
--Vive la _vingince_! Vive le brave Root! Assez! La grève!»
La foule poussa des acclamations, et se dispersa au moment où Mélissa la fendait.
«Pardon, mais sais-tu où habitent Langstroth, Root et Cheshire, au cas où tu aurais besoin d'eux? demanda-t-elle à l'orateur bouffi d'orgueil et haletant.
--Que me cloue la mélasse, si je sais seulement s'ils ont jamais existé! Mais ne sont-ce pas là de beaux noms autour de quoi bourdonner? Avez-vous vu si cela a émoustillé la communauté?
--Oui, mais ce n'est pas cela qui garde la Porte.
--Ah! c'est peut-être vrai, mais juge combien ma position est délicate, ma sœur. Je suis pourvue d'un magnifique appétit, et le travail n'est pas mon fort. C'est mauvais pour les méninges. Mon instinct me dit que je peux avoir de l'action sur les autres à titre de frein. Sans moi, elles auraient été pires.»
Mais Mélissa était déjà dans le libre espace, en train de gouverner vers un de ces carrés de trèfle blanc encore vierges, qui, pour une abeille surmenée, possèdent les vertus calmantes du vulgaire tricot pour une femme.
«Je crois que je vais porter cette charge aux crèches, dit-elle, lorsqu'elle eut fini. C'était toujours tranquille par là, de mon temps.»
Et elle ajouta deux petits pains de pollen d'extra pour les nourrissons.
Elle fut, sur le quatrième rayon de couvain, reçue par un flot de sœurs surexcitées, toutes bourdonnant à la fois.
«Chacune à son tour! Laissez-moi déposer ma charge. Voyons, qu'y a-t-il, Sacharissa?
--La Sœur Grise... cette duveteuse, j'entends... voilà-t-il pas qu'elle vient nous raconter que nous devrions être dehors au soleil à récolter du miel, parce que la vie est courte. Elle a dit que n'importe quelle abeille pouvait prendre soin de nos nourrissons, et qu'il arriverait un jour où les vieilles abeilles le feraient. Ce n'est pas vrai, Mélissa, n'est-ce pas? Il n'y a pas de vieilles abeilles qui puissent nous enlever à nos nourrissons, n'est-ce pas?
--Bien sûr. Vous nourrissez les bébés tant que vous avez la tête douce. Dès qu'elle durcit, vous passez aux champs. Chacun sait ça.
--Nous le lui avons dit. Dit et répété. Mais elle s'est contentée d'agiter ses antennes, et a déclaré qu'il nous suffirait de le vouloir pour pondre toutes comme des reines. Et je crains bien qu'il n'y en ait des tas parmi les sœurs les plus impressionnables pour la croire et pour être en train de le faire. C'est un problème si angoissant!»
Sacharissa courut à une cellule d'ouvrière, scellée, dont l'opercule battait, attendu que l'abeille qui était dedans commençait à se frayer passage.
«Venez-vous-en, mon chou!» murmura-t-elle.
Et, de l'autre côté, elle amincit la frêle capsule.
Une chose pâle, moite, ridée, se haussa péniblement jusqu'au rayon. Le ton de Sacharissa changea aussitôt.
«Pas de temps à perdre! Monte sur le cadre te nettoyer! dit-elle. Inscris-toi parmi les nourrices de mon service pour demain soir, six heures. Attends un peu. Qu'est-ce que tu as à la troisième patte droite?»
La jeune abeille tendit sa patte en silence--une patte de faux-bourdon, il n'y avait pas à s'y tromper! incapable de paqueter le pollen.
«Merci. Inutile de t'inscrire jusqu'à après-demain matin.»
Sacharissa se retourna vers sa compagne:
«C'est le cinquième Phénomène éclos aujourd'hui dans mon service depuis midi. Je n'aime pas beaucoup cela.
--Il y en a toujours un certain nombre, dit Mélissa. On ne peut empêcher quelques rares sœurs ouvrières de pondre de temps à autre, lorsqu'elles se nourrissent trop. Elles ne donnent naissance qu'à de faux-bourdons nains.
--Mais, pour le moment, nous ne faisons éclore que des faux-bourdons à ventres d'ouvrières, des ouvrières à ventre de faux-bourdons; des albinos et des pattes-mêlées qui ne peuvent pas paqueter le pollen... comme ce môme là-bas. Je n'aime pas plus que vous les faux-bourdons nains... ils meurent tous en juillet... mais cette éclosion constante de Phénomènes n'est pas sans m'effrayer, Mélissa!
--Comme c'est mesquin de votre part! Ils sont tous si délicieusement intelligents, imprévus et intéressants, flûta la Teigne du fond d'une fente, au-dessous d'elles. Venez ici, mon poussin, et racontez-nous toute votre petite histoire.
--Qu'il y aille et nous fiche la paix!»
Sacharissa baissa la voix.
«Elle va au-devant de ces... heu... Phénomènes, dès qu'ils s'en vont se nettoyer, et les bichonne dans les coins.
--Je crois que la vérité, c'est que nous sommes trop nombreuses et trop bien nourries pour essaimer, dit Mélissa.
--Oui, c'est la vérité,» dit la voix de la Reine derrière elles.
Elles n'avaient pas entendu le lourd pas royal qui fait vibrer les cellules vides. Sacharissa lui offrit aussitôt à manger. Elle mangea et porta son corps pesant en avant.
«Pouvez-vous suggérer un remède? dit-elle.
--Les nouveaux principes! s'écria la Teigne du fond de sa crevasse. Nous en ferons l'application tranquillement... plus tard.
--Supposez que nous fassions sortir un essaim? suggéra Mélissa. La saison est un peu avancée, mais cela pourrait nous soulager.
--Cela nous sauverait, mais je connais la Ruche! Vous allez voir par vous-même.»
La vieille Reine jeta le Cri d'Essaimage, lequel, pour une abeille de bon sang, doit être ce qu'était la trompette pour le cheval de Job. En dépit du grand âge de la souveraine (trois ans), le cri retentit entre les cagnons des cadres à l'instar d'un pibroch dans une passe de montagnes; les ventileuses, changeant de note, le reprirent dans chaque galerie, et les mâles aux larges ailes, trapus et impatients, l'achevèrent en une vibrante explosion de clairons:
«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»
Mais le grondement qui eût dû suivre l'appel, faisait défaut. On entendit une sorte de grommellement entrecoupé, pareil au murmure de la marée descendante.
«Essaimer? Pourquoi faire? Vous me voyez quittant une bonne Ruche pourvue de cadres à barre et de fondations fixes pour quelque vieux chêne pourri, dehors, à la belle étoile, où il peut pleuvoir à toute minute! Nous sommes très bien comme cela! C'est une _Ruche brevetée S.G.D.G._ Pourquoi veut-on nous congédier? A la mélasse l'essaimage! L'essaimage n'a été inventé que pour frustrer l'ouvrière de son peu de bien-être. Allons nous coucher!»
Le bruit s'éteignit au fur et à mesure que les abeilles s'installaient pour la nuit dans des cellules vides.
«Vous entendez? dit la Reine. Je connais la Ruche!
--Tout à fait entre nous, c'est moi qui leur ai appris cela, cria la Teigne. Attendez que mes principes se développent, et vous allez voir la lumière jaillir par ailleurs.
--Pour une fois vous dites vrai, dit la Reine, en changeant de ton, car elle reconnut la Teigne. Cette lumière-là apparaîtra au sommet de la Ruche. Une fumée asphyxiante la suivra, et il n'y aura pas de crevasses capables de cacher vos enfants.
--Est-ce Dieu possible? chuchota Mélissa. J'ai... nous avons parfois entendu parler d'une légende comme cela.
--Ce n'est pas une légende, repartit la vieille Reine. Je le tiens de ma mère, qui le tenait de la sienne. Une fois que la Teigne aura atteint de la force, une ombre tombera en travers de la porte; une voix se fera entendre de derrière un voile; il y aura lumière, fumée asphyxiante et tremblement de terre; et celles qui vivront verront tout ce qu'elles ont fait, réuni en un tas, et réduit à l'état de cendres, en un Grand Feu.»
La vieille Reine prétendait raconter ce qui lui avait été raconté à elle-même à propos du procédé employé par l'Eleveur d'Abeilles à l'égard d'une ruche infectée dans le rucher, il y avait deux ou trois saisons; et naturellement, de son point de vue, l'affaire était tout aussi importante que le Jugement Dernier.
«Et alors? demanda Sacharissa saisie d'horreur.
--Alors, j'ai entendu raconter qu'une petite lumière brillera dans de profondes ténèbres, et que peut-être le monde recommencera de nouveau. Pour moi, je ne pense pas.
--Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des changements.»
En effet. Lorsque ses œufs furent éclos, il se trouva que la cire était criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles. Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans l'existence.
Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus nombreux--albinos, pattes-mêlées, amalgames unioculés, faux-bourdons sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à nourrir ces étranges fardeaux.
La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons trouvèrent la chose mauvaise.
Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on supprimerait les angles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.
Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare. Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes, les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se joindre à quelque fonds bien portant du rucher.
«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts? demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je n'ai qu'une demi-charge.
--Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.
--Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux milles d'ici, s'écria Mélissa.
--Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces. Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?
--Cela l'était. Pour le plus grand malheur, cela l'est.
--Et le miel de ruche est ici, n'est-ce pas?»
La Chose ouvrit une nouvelle cellule à provisions pour le prouver.
«Ou...ui; mais sur le pied d'un pareil impôt, il n'y sera pas longtemps, dit Mélissa.
--Les impôts n'ont rien à voir avec lui. Cette Ruche-ci produit le miel de ruche. Vous autres, braves gens, ne semblez jamais saisir la simplicité économique qui est la base de toute existence.
--Bon sang de bon sang! s'écria Mélissa. As-tu jamais dépassé le seuil de la porte?
--Non, certes. Les yeux de l'insensé sont au bout de la terre[12]. Les miens sont dans ma tête.»
[Note 12: _Proverbes_, ch. XVII, verset 24.]
Il se gorgea à en devenir bouffi.
Mélissa chercha un refuge dans son ingrat travail des champs, et raconta l'histoire à Sacharissa.
«Peuh! dit cette abeille avisée, en se démenant autour d'une vieille bique de chardon. Raconte-nous du neuf. La Ruche en est pleine de comme lui.
--Comment cela finira-t-il? Tout le miel s'en va sans qu'il en arrive d'autre. Les choses, c'est évident, ne sauraient durer longtemps ainsi! dit Mélissa.
--Bah! repartit Sacharissa, je sais maintenant ce que pensent les faux-bourdons à la veille d'être tués. Courte et bonne pour moi!
--Si seulement elle était bonne! Mais pense à ces terribles Phénomènes, bancroches et solennels, qui nous attendent à la maison, rampant, grimpant, prêchant, et salissant tout dans l'ombre.
--Cela m'inquiète moins que leurs sottes rengaines, après qu'ils se sont fait nourrir par nous, sur le _travail parmi les jasmins et les roses_, dit Sacharissa des profondeurs d'une campanule passée.
--Pas moi. Et notre Reine? demanda Mélissa.
--Acceptant facilement son désespoir, comme toujours. Mais elle pond son œuf par-ci par-là.
--Vraiment?»
Mélissa, d'une secousse, sortit à reculons de la campanule voisine.
«Suppose, présentement, que nous autres, bonnes ouvrières, nous essayions d'élever une princesse dans quelque coin bien propre?
--Tu aurais du mal à en trouver un. La Ruche n'est que teignes et ordures. Mais, quoi?
--Une princesse pourrait nous rendre service au moment de cette Voix derrière le Voile dont parle la Reine. Et tout vaut mieux que de travailler pour des Phénomènes qui chantent les louanges du travail dont ils sont incapables, et gâchent ce que nous rapportons à la maison.
--Bah! fit Sacharissa. Je marche avec toi, histoire de rire. Les Phénomènes nous presseraient à mort, s'ils savaient cela. Rentrons, et à l'œuvre.
La place manque pour raconter comment Mélissa, remplie d'expérience, trouva un cadre écarté, tellement sali, tellement maltraité par les essais abandonnés de construction de cellules que les abeilles, par simple pudeur, jamais n'y mettaient les pattes. Comment, dans cette ruine, elle ébaucha une cellule royale de bonne cire, qu'elle défigura à l'aide de décombres au point de lui donner l'apparence du plus abandonné des kopjes. Comment elle décida la Reine désespérée à faire un suprême effort et à pondre un œuf méritoire. Comment la Reine obéit et en mourut. Comment sa carcasse efflanquée fut jetée aux ordures, et comment une multitude de sœurs pondeuses s'en allèrent de côté et d'autre, semant des œufs de faux-bourdon où bon leur semblait, et déclarant qu'il n'était plus besoin de Reines. Comment, à l'abri de cette confusion, Sacharissa apprit à certaines jeunes abeilles à dresser certaines abeilles nouveau-nées dans l'art presque perdu de fabriquer la bouillie royale. Comment le nectar à ce destiné s'obtint au prix d'heures passées sous la morsure de vents glacés. Comment l'œuf caché se prouva conforme aux espérances--non pas un œuf de faux-bourdon, mais un œuf de princesse du sang. Comment il fut recouvert, et comment on travailla désespérément à alimenter et suralimenter les Phénomènes maintenant pullulants, de peur que la moindre interruption dans les fournitures de vivres ne les poussât à entreprendre des recherches; ce qui, avec leurs rengaines sur le travail, était leur amusement favori. Comment, en une heure propice, par une nuit sans lune, la princesse apparut,--une princesse, oui-da, et comment Mélissa la fit passer clandestinement dans un magasin à miel, obscur et vide, afin d'y attendre son heure; et comment les faux-bourdons, devinant sa présence, vinrent rôder en chantant les profondes et impudiques chansons d'amour d'antan--au scandale des sœurs pondeuses qui n'aiment pas le mâle. Tout cela, vous le trouverez écrit dans le Livre des Reines, lequel on tient enfermé au creux du grand frêne Ydrasil.
Au bout de quelques jours, le temps changea de nouveau pour devenir magnifique. Il n'était pas jusqu'aux Phénomènes qui ne se joignissent à la foule en train de prendre l'air sur la planchette d'abordage, et ne chantassent le _travail parmi les jasmins et les roses_, à faire croire, pour une oreille inexercée, que c'était le bourdonnement d'une ruche à l'œuvre. La vérité, c'était que le miel se trouvait depuis longtemps mangé. On vivait au jour le jour sur les efforts d'une poignée de bonnes abeilles, tandis que la Teigne rongeait et consumait encore leur cire archi-perdue. Mais les bonnes abeilles se gardaient d'en parler. Elles savaient que, dans le cas contraire, les Phénomènes organiseraient quelque réunion et les presseraient à mort.
«Pour lors, vous voyez ce que nous avons fait, dirent les Teignes. Nous avons créé tout à nouveau: matériel, entente, type, comme nous l'avions promis.
--Et de nouveaux aperçus pour nous, dirent les sœurs pondeuses d'un air satisfait. Vous nous avez montré la vie sous un nouvel aspect, essentiel et souverain.
--Mieux que cela, chantèrent les Phénomènes, en se chauffant au soleil. Vous avez créé un nouveau ciel et une nouvelle terre. Un ciel sans nuages et accessible (c'était par un soir d'août accompli), et une terre fertile en jasmins et en roses, qui n'attendent que notre honnête labeur pour se voir tous convertis en richesses. L'... heu... Aster, et le Crocus, et la... heu... Cardamine _en leur saison_[13], le Chrysanthème _selon son espèce_[14], et la Boule de Neige _en toute abondance_[15], par-dessus le marché.
[Note 13: _Job_, ch. V, v. 26.]
[Note 14: _Genèse_, ch. I, v. 11.]
[Note 15: _Genèse_, ch. I, v. 21.]
--O saint Hymette! dit Mélissa, frappée d'horreur. Je savais qu'ils ignoraient comment se faisait le miel, mais ils ont oublié l'ordre de succession des Fleurs! Qu'adviendra-t-il d'eux?»
Une ombre se projeta sur la planchette d'abordage. C'était le Maître de Ruches et son fils qui s'en venaient par là. Les Phénomènes se retirèrent, et une Voix derrière un Voile prononça:
«J'ai négligé la vieille ruche trop longtemps. Donne-moi l'enfumoir.»
Mélissa entendit, et d'un trait franchit la porte.
«Venez, oh! venez! cria-t-elle. C'est la fin prédite par la vieille Reine. Venez, princesse!
--Vraiment, vous êtes d'un archaïsme qui dépasse la permission, dit un Phénomène dans une galerie. Un nuage, j'admets, qui aura passé devant le soleil; pas de quoi, pour cela, prendre une attaque de nerfs. Mais, par-dessus tout, pourquoi les princesses à l'heure où nous sommes? Vous rendez-vous compte que c'est l'heure du five o'clock communal? Bourdonnons le bénédicité.»
Mélissa passa sans répondre, sur ses six pattes. Sacharissa avait couru à ce qui restait du rayon de couvain fécondé.
«Sauve-qui-peut! cria-t-elle d'un bout à l'autre de sa brune étendue. Nourrices, gardes, ventileuses, balayeuses... dehors! Laissez les mômes. Ils sont mieux morts. Dehors, avant la lumière et la fumée asphyxiante!»
Le premier appel, clair et intrépide, de la princesse (Mélissa l'avait trouvée) s'éleva et résonna à travers tous les cadres:
«_La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!_»
La Ruche chancela sous le tonnerre déchirant d'une couette collée qu'on arrachait de force.
«Ne vous inquiétez pas, mes chéries, dirent les Teignes. C'est notre affaire. Levez les yeux et vous verrez l'aurore des Temps Nouveaux.»
De la lumière apparut au sommet de la Ruche, comme la Reine l'avait prophétisé--une lumière crue sur les abeilles en ébullition.
Sacharissa ramassa son arrière-garde, laquelle coulait du cadre, tête baissée, et rejoignit le détachement de la princesse, en train de se frayer un chemin vers la porte. Maintenant, la panique était à son comble, et il n'était pas une bonne abeille qui ne se trouvât sous l'étreinte de trois Phénomènes au moins. Le premier instinct d'une abeille qui a peur, c'est de fondre sur les réserves et de se gorger de miel; mais il ne restait pas de réserves, de sorte que les Phénomènes livraient combat aux bonnes abeilles.
«Il nous faut à manger, ou nous allons mourir! crièrent-ils en grimpant, s'accrochant et glissant, tandis que les silencieux perce-oreille, effarouchés, et les araignées minuscules se prenaient dans leurs pattes.
--Pensez à la Ruche, traîtresses! La Ruche sacrée!
--C'est avant, qu'il fallait y penser! crièrent les bonnes abeilles. Restez pour voir l'aurore de vos Temps Nouveaux.»
Elles atteignirent enfin la porte par-dessus les frêles corps de beaucoup à la formation desquels elles avaient contribué.
«En avant! Dehors! Là-haut! rugit Mélissa dans l'oreille de la princesse. Pour le salut de la Ruche! Au Vieux Chêne!»
La princesse quitta la planchette d'abordage, accomplit un cercle, s'élança à la plus basse branche du Vieux Chêne, et son petit essaim royal--vous l'eussiez couvert d'une chope--suivit, s'accrocha et resta là, pendu.
«Tenez serré! dit Mélissa haletante. Les vieilles légendes se sont vérifiées. Regardez!»
La Ruche se trouvait à demi cachée par la fumée à travers laquelle on voyait des formes se mouvoir. On entendit le craquement empoissé d'un cadre que l'on vit se hausser et tournoyer entre des mains énormes--une horreur pustuleuse, ventrue, irrémédiable de cire grise, de couvain corrompu et de petites cellules de mâles, le tout couvert de Phénomènes rampants, étrangers au soleil.
«Mais ce n'est pas une ruche! C'est tout un muséum d'histoire naturelle», dit la Voix derrière le Voile.
Ce n'était que le Maître de Ruches parlant à son fils.
«On ne peut leur en vouloir, mon père, dit une seconde voix. Elle est pourrie de Teignes. Voyez!»
Un autre cadre sortit. Un doigt fourgonna dedans, et tout se dispersa en paillettes bruissantes, en pourriture de cendres.
«Le cadre numéro quatre! C'était jadis le rayon chéri de votre mère, chuchota Mélissa à la princesse. Je l'ai vue y pondre quelques bons œufs.
--N'êtes-vous pas en train de confondre le _pourquoi_ et le _parce que_? dit le Maître de Ruches. La Teigne ne réussit que lorsque des abeilles faibles la laissent entrer.»
Un troisième cadre crépita et apparut à la lumière.
«Tout cela est plein de couvain d'ouvrières pondeuses. Cela n'arrive jamais que lorsque le fonds s'est affaibli. Phuu!»
Il le frappa sur son genou comme un tambourin, et le cadre s'éparpilla en miettes.
Le petit essaim tressaillit en regardant les nymphes de faux-bourdons nains se démener faiblement sur l'herbe. Plus d'une bonne abeille avait été de service sur ce cadre, sachant trop bien que son travail était inutile; mais la destruction d'un travail même inutile décourage le bon ouvrier qui en est témoin.
«Non, il y a encore de l'espoir, dit la seconde voix. Voici une cellule de Reine!
--Mais elle est cachée au diable parmi... Qu'est-ce qui a bien pu arriver à ces bestioles-là? On dirait qu'elles ne connaissent plus leur _a_ _b_ _c_.»
Le père montra le cadre où les abeilles avaient fait l'expérience de la cellule circulaire. On eût dit la tête grêlée d'un champignon vénéneux sur son déclin.
«Elles n'ont pas tout oublié, corrigea le fils. Il y a une rangée, au moins, de cellules parfaites.
--Mon travail, se dit Sacharissa. Je suis contente de voir l'Homme me rendre justice avant...»
Ce cadre, lui aussi, se vit fracassé et jeté sur le tas des autres et des couettes infestées de perce-oreille.
Au fur et à mesure que les cadres se suivirent, l'essaim assista à la mise au jour, à l'examen public et à la destruction de tout ce qui avait été bien ou mal fait dans les moindres recoins de sa Ruche depuis des générations. Il se trouvait tel rayon noir, si vieux qu'elles avaient oublié où il pendait; tel rayon à provisions verni d'orange, de fauve et d'ocre, construit comme les abeilles avaient coutume de construire avant le temps des fondations artificielles; et il y avait un nouveau travail, petit, blanc, fragile. Il y avait feuilles sur feuilles de rayons à couvain unis, aplanis, qui avaient, en leur temps, renfermé des milliers et milliers d'ouvrières anonymes; des morceaux de rayon à faux-bourdons démodé, large et haut d'épaulement, montrant la taille où l'on comptait voir atteindre la nymphe des faux-bourdons; et deux magasins à miel profonds de deux pouces, magasins vides, mais encore de toute beauté; le tout formant un amalgame gluant de raclure de cire tire-bouchonnée sur les fils métalliques, de demi-cellules, d'essais abandonnés, ou de cellules grandioses, faibles de parois, composites, rafistolées à renfort de décombres et coiffées d'ordures.
Bon ou mauvais, chaque pouce en était à ce point criblé de galeries de teigne qu'il éclatait en nuages de poussière lorsqu'on le lançait sur le tas.
«Oh! voyez! s'écria Sacharissa. La Grande Flambée qu'a prédite notre Reine. Qui saurait en soutenir la vue?»
Une flamme lécha le monceau de décombres, et elles sentirent l'odeur de la cire qui roussit.
Les Figures s'accroupirent, soulevèrent la Ruche, et la secouèrent sens dessus dessous au-dessus du bûcher. Il s'en échappa toute une cascade de Phénomènes, de fragments de rayons brisés, d'écailles, de duvet et de nymphes, qui crépita, sifflota, péta un tantinet; après quoi les flammes s'élevèrent en grondant, et anéantirent tout cet aliment.
«Il faut désinfecter, dit une voix. Va me chercher une mèche soufrée. Veux-tu?»
La carcasse de la Ruche fut remise en place, une lumière installée dans son vide gluant; les Figures la reconstruisirent étage par étage, en fermèrent l'entrée, et s'en allèrent. L'essaim regarda la lumière filtrer toute la longue nuit à travers les fentes. A l'aube, une Teigne s'en vint voleter impudemment par là.
«Il y a eu erreur de calcul au sujet des Temps Nouveaux, mes très chères, fit-elle; on ne saurait s'attendre à voir les gens parfaits du premier coup. Ce fut notre méprise.
--Non, la méprise fut tout entière la nôtre, dit la princesse.
--Pardonnez-moi, repartit la Teigne. Quand on songe à l'énorme bouleversement... appelez-le bon ou mauvais... que notre influence a amené, vous admettrez bien que nous, et nous seules...
--Vous? répondit la princesse. Notre fonds manquait de force. C'est ce qui fait que vous êtes venues... comme serait venue toute autre maladie. Tenez bon, là, vous tous, mon petit peuple!»
Lorsque le soleil se leva, les Figures Voilées s'en vinrent, et aperçurent à l'extrémité de la branche leur essaim qui attendait patiemment en vue de la vieille Ruche--une poignée--mais prêt à recommencer.
PAR LA MALLE DE NUIT
UNE HISTOIRE DE L'AN DEUX MILLE DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
A neuf heures, par un soir orageux d'hiver, je me tenais sur les paliers inférieurs de l'une des tours de départ pour l'étranger de la G.P.O.[16]. Mon intention était d'aller faire un tour à Québec par la «_Malle-Poste 162_, ou telle autre désignée»; et ce fut le Directeur Général des Postes en personne qui contresigna l'ordre.
[Note 16: _General Post Office._ En français: Direction Générale des Postes.]
Ce talisman ouvrit toutes portes, jusqu'à celles du caisson d'expédition, au pied de la tour, où l'on était en train de délivrer le courrier du continent tout trié. Les sacs gisaient encaqués comme des harengs dans les longues nacelles grises que notre G.P.O. appelle encore «fourgons». Cinq de ces «fourgons» furent remplis sous mes yeux, et lancés par les coulisses pour aller se faire cadenasser à leurs malles en train d'attendre à trois cents pieds plus près des étoiles.
Du caisson d'expédition je fus conduit par un fonctionnaire aussi courtois que prodigieusement savant--Mr. L.L. Geary, second expéditeur de la route de l'Ouest--à la Chambre des Capitaines (voilà qui éveille un écho de vieille romance), où les capitaines de la malle s'en viennent au moment de prendre leur service. Il me présente au capitaine du _162_--le capitaine Purnall, ainsi qu'à sa relève, le capitaine Hodgson. L'un, petit et brun; l'autre, fort et rouge; mais nantis chacun de ce regard concentré et méditatif, caractéristique des aigles aussi bien que des aéronautes. Vous pouvez voir cela dans les portraits de nos coureurs professionnels, depuis L. V. Rautsch jusqu'à la petite Ada Warrleigh--cette insondable abstraction des yeux habituellement tournés vers l'espace nu.
Sur le tableau enregistreur de la Chambre des Capitaines, les flèches palpitantes d'une vingtaine d'indicateurs enregistrent, degré par degré géographique, la marche de tout autant de bâtiments en cours de rentrée. Le mot «Cap» s'en vient barrer la face d'un cadran; un gong retentit: la malle du milieu de chaque semaine du Sud Afrique vient de rentrer aux Tours d'Arrivée de Highgate. C'est tout. Cela rappelle d'une façon comique cette traîtresse de petite sonnette, qui, dans les greniers des colombophiles, notifie le retour d'un _habitué_.
«Voici l'heure d'appareiller, dit le capitaine Purnall. (Et l'on nous lance par l'ascenseur des passagers au sommet des tours d'expédition.) Notre fourgon viendra s'adapter dès qu'il sera rempli et que les employés seront à bord...»
_Nº 162_ nous attend dans la cale E au plus haut palier. La grande courbe de son dos luit sous les lumières à l'instar d'un verglas, et quelque minuscule altération d'assiette fait qu'il se balance un peu dans ses saisines.
Le capitaine Purnall fronce le sourcil et pénètre à l'intérieur. Avec un doux sifflement, _162_ vient s'arrêter de niveau comme une règle. De son cache-nez d'hiver d'Atlantique Nord (brillant d'usure comme un diamant à force de forer d'innombrables lieues de grêle, de neige et de glace) à l'entrée du tube d'étambot de ses trois arbres d'hélices extérieurs, il y a quelque chose comme deux cent quarante pieds. Sa largeur extrême hors bordage est de trente-sept. Comparez cela aux neuf cents pieds de long sur quatre-vingt-quinze de large de n'importe quel paquebot dernier cri, et vous vous rendrez compte de la force qui, à travers tous les temps, doit pousser pareille coque à plus que la vitesse, en cas d'urgence, du _Cyclonic_!
L'œil ne relève pas une couture dans le placage de l'enveloppe, à part le cheveu de fêlure du gouvernail d'avant--le gouvernail de Magniac, qui nous a assuré l'empire de l'air instable, et a laissé son inventeur sans le sou et presque aveugle. Il est calculé selon la courbe d' «aile de mouette» de Castelli. Levez fractionnellement quelques pieds de cette presque invisible enveloppe, et le bâtiment fera des embardées de cinq milles à bâbord ou tribord avant qu'on s'en rende maître de nouveau. Mettez barre toute, et le voici qui revient dans son sillage comme une mèche de fouet. Poussez le tout en avant--il suffit pour cela d'un simple attouchement à la roue--et le voici qui glisse à volonté en haut ou en bas. Ouvrez le cercle complet du gouvernail, et vous le voyez présenter à l'air une tête de champignon qui le fera s'arrêter net à moins d'un demi-mille.
«Oui,--dit le capitaine Hodgson, répondant à ma pensée,--Castelli croyait avoir découvert le secret de se rendre maître des aéroplanes, alors qu'il avait seulement trouvé le moyen de gouverner les ballons dirigeables. Magniac, inventa son gouvernail afin d'aider les bâtiments de guerre à s'enfoncer l'un l'autre; la guerre passa de mode, et Magniac, lui, passa au cabanon, parce qu'il prétendait ne plus pouvoir servir son pays. Je me demande si aucun de nous sait jamais où réellement il va.
--Si vous voulez voir adapter le «fourgon», vous feriez bien d'embarquer. Voici l'heure,» dit Mr. Geary.
Je franchis la porte située par le travers. Il n'y a rien, ici, pour la parade. L'enveloppe intérieure des réservoirs à gaz descend à moins d'un pied ou deux de ma tête, et s'arrête au tournant des bouchains. Les paquebots et les yachts dissimulent leurs réservoirs sous la décoration, mais la G.P.O. vous les sert tels que, sous une simple couche de peinture officielle grise. L'enveloppe intérieure se ferme à cinquante pieds de l'avant et à autant de l'arrière, mais la cloison étanche d'avant se trouve renfoncée à cause de l'appareil qui contrôle les forces d'expansion, de même que l'arrière est percé en vue des tunnels d'arbres d'hélices. La chambre de la machine est située presque sur le travers du bâtiment. A sa suite, s'étendant jusqu'au tournant des réservoirs d'avant, se trouve une ouverture--un panneau sans fond pour le moment--dans lequel on va fixer notre fourgon. On regarde en bas par-dessus les hiloires, à trois cents pieds, le caisson d'expédition d'où les voix retentissent vers le ciel. La lumière, au-dessous, s'obscurcit au bruit d'un tonnerre, tandis que notre fourgon s'élève sur ses coulisses. Rapidement, il passe de la grandeur d'un timbre-poste à celle d'une carte à jouer, d'un radeau, puis enfin d'un ponton. Les deux employés, son équipage, ne lèvent même pas les yeux lorsqu'il arrive en place. Les lettres à destination de Québec volent sous leurs doigts et sautent dans les casiers étiquetés, tandis que les deux capitaines et Mr. Geary s'assurent que le fourgon est bien adapté. Un employé passe la feuille de route par-dessus l'hiloire du panneau. Le capitaine Purnall la vise et passe à Mr. Geary. Et voilà le reçu donné et pris.
«Une charmante course», dit Mr. Geary, lequel disparaît par la porte qu'un compresseur pneumatique haut d'un pied reclôt derrière lui.
«Ah!» soupire le compresseur soulagé. Nos saisines cèdent avec bruit. Nous voilà partis.
Le capitaine Hodgson ouvre le grand sabord en colloïde de la nacelle par lequel je regarde Londres surilluminé glisser vers l'est, tandis que la brise prend possession de nous. Le premier des nuages bas d'hiver vient intercepter le coup d'œil bien connu et assombrir le Middlesex. A sa lisière sud je vois la lumière d'un paquebot-poste labourer la blanche toison. Un instant, il brille comme une étoile avant de s'abattre dans la direction des Tours d'Arrivée de Highgate.
«La Malle de Bombay, dit le capitaine Hodgson, lequel regarde à sa montre. Elle a quarante minutes de retard.
--Quel est votre niveau? demandè-je.
--Quatre mille pieds. Ne venez-vous pas sur le pont?»
Le pont (ne cessons de louer la G.P.O. comme dépositaire des plus antiques traditions) est représenté par un aperçu des jambes du capitaine Hodgson debout sur la passerelle de commandement qui court en banc de nage au-dessus de nos têtes. Le colloïde d'avant n'a pas son couvercle, et le capitaine Purnall, une main sur la roue, cherche à opérer un biais savant. Le cadran indique 4.300 pieds.
«Le temps est épais, ce soir, murmure-t-il, tandis que, rangs sur rangs, les nuages s'abaissent au-dessous de nous. En général, nous trouvons un courant d'est au-dessous de trois milles, à cette époque de l'année. Je déteste louvoyer dans la ouate.
--C'est comme Van Cutsem. Regardez-le courir sur la piste d'un biais!» dit le capitaine Hodgson.
Un fanal de brume perce la nue à cent brasses au-dessous. La Malle de Nuit d'Anvers fait son signal et monte entre deux nuages en train de faire la course là-bas à bâbord, ses flancs rouge-sang sous l'éclat du Double Phare de Sheerness. Le vent va nous prendre de l'autre côté de la mer du Nord dans une demi-heure, mais le capitaine Purnall laisse le bâtiment aller comme il veut, le nez à tous les points du compas au fur et à mesure qu'il s'élève.
«Cinq mille--six, six mille huit cents»--dit le cadran de hauteur avant que nous arrivions à trouver le courant d'est, introduits par une tourmente de neige au niveau de mille brasses.
Le capitaine Purnall sonne les machines et retarde un peu le modérateur. Il n'y a nul bon sens à presser le mécanisme lorsqu'Eole lui-même nous fournit de bons nœuds pour rien. Nous voilà, cette fois, sérieusement partis--le nez enclanché sur notre étoile d'élection. A ce niveau, les nuages inférieurs se déploient, tous soigneusement peignés par les doigts secs de l'est. Au-dessous encore, c'est le vigoureux souffle de l'ouest, à travers lequel nous nous sommes élevés. Là-haut, une membrane de brouillard en dérive vers le sud étire comme une gaze de théâtre sur le firmament. Le clair de lune métamorphose les stratus inférieurs en argent qui serait immaculé si notre ombre ne nous y sous-poursuivait. Les Doubles Phares de Bristol et Cardiff (ces rayons majestueusement inclinés au-dessus de l'embouchure du Severn) sont droit devant nous, car nous suivons la route d'Hiver du Sud. Coventry Central, le pivot du système anglais, frappe de bas en haut le nord, une fois toutes les dix secondes, de sa lance de diamant; et, à un quart ou deux par tribord de notre avant, le Leek, le grand briseur de nuées de Saint-David's Head, promène son infaillible rayon vert à vingt-cinq degrés de chaque côté. Il doit y avoir sur lui, par ce temps, un demi-mille de ouate, mais cela ne saurait en rien affecter le Leek.
«Notre planète est, si j'ose dire, surilluminée,--déclare le capitaine Purnall à la roue, tandis que Cardiff-Bristol glisse au-dessous.--Je me rappelle le temps des verticaux blancs ordinaires, qui se voyaient à deux ou trois cents pieds en l'air à travers un brouillard, quand vous saviez où les trouver. Par vrai temps de ouate ils auraient tout aussi bien pu être sous votre chapeau. On pouvait alors facilement se perdre en rentrant et avoir de l'agrément. Maintenant on croirait mener dans Piccadilly.»
Il désigne du doigt les colonnes de lumière, là où les brise-nuées percent à travers le plancher de nuées. Nous ne voyons rien des contours de l'Angleterre, rien qu'un pavage blanc, troué en toutes les directions de ces trappes de feu de couleurs variées--le blanc et rouge de Holy Island--le blanc à éclat de Saint-Bee, et ainsi de suite, aussi loin que porte le regard. Bénis soient Sargent, Ahrens et les frères Dubois qui inventèrent les brise-nuées du monde par où nous voyageons en pleine sécurité!
«Comptez-vous monter pour Le Shamrock?» demande le capitaine Hodgson.
Le Phare de Cork (vert, fixe) grandit à mesure que nous fonçons dessus. Le capitaine Purnall fait signe que oui. Le trafic est chargé par ici--le banc de nuages, au-dessous de nous, se raye de fissures courantes de flamme, là où les bâtiments de l'Atlantique se hâtent vers Londres, juste au-dessous de la ouate. Les malles-postes sont censées, d'après les règlements de la Conférence, avoir pour elles la voie libre sur cinq mille pieds de large; mais l'étranger pressé ne se gêne pas pour prendre des libertés avec l'air anglais. _Nº 162_ s'élève au long accent plaintif de la brise dans l'arête d'avant du gouvernail, et nous faisons Valentia (blanc, vert, blanc), à sept mille pieds à l'abri, en inclinant notre projecteur sur un paquebot de Washington qui rentre.
Pas un nuage sur l'Atlantique, où de vagues méandres de crème autour de Dingle Bay montrent que là, sous une force irrésistible, les eaux martèlent la côte. Un gros chargeur français S.A.T.A. (Société Anonyme de Transports Aésiens) plonge et se relève à un mille au-dessous de nous, en quête d'une accalmie dans le continu vent d'ouest. Plus bas encore repose un Danois désemparé; il raconte au chargeur toute son affaire en international. Notre cadran de Communication Générale a saisi sa palabre, et entreprend d'écouter aux portes. Le capitaine Hodgson fait un mouvement comme pour l'arrêter, mais se retient.
«Peut-être vous plairait-il d'écouter?» dit-il.
«_Argol_ de Saint-Thomas», pleurniche le Danois. «Faites savoir armateurs trois collets palier buttée tribord fondus. Pouvons faire Flores comme nous sommes, mais impossible plus loin. Faut-il acheter rechanges à Fayal?»
Le chargeur accuse réception et recommande d'intervertir les collets. L'_Argol_ répond qu'il l'a déjà fait sans succès, et qu'il commence à se refroidir à propos des émaillés allemands économiques pour collets de palier de buttée. Le Français approuve cordialement, crie: «_Bon courage, mon vieux_», et coupe la communication.
Leurs lumières s'enfoncent sous la courbe de l'océan.
«C'est un des bâtiments de la Lundt and Bleamer, déclare le capitaine Hodgson. C'est bien fait, il ne fallait pas mettre des alliages allemands dans leurs paliers de buttée. C'est pas lui qui sera ce soir à Fayal! A propos, vous plairait-il de venir faire le tour de la chambre de la machine?»
J'avais impatiemment attendu cette invitation; et, quittant avec le capitaine Hodgson la passerelle de commandement, je le suis, en me baissant très bas pour éviter le ventre des réservoirs. Nous savons que le gaz de Fleury peut soulever n'importe quoi, ainsi que l'ont démontré les fameux essais de ..89, mais sa puissance pour ainsi dire illimitée d'expansion nécessite beaucoup de place pour les réservoirs. Il n'est pas jusque dans cet air raréfié, où les garages de force ne soient occupés à lui enlever un tiers de sa force d'expansion normale, et encore faut-il modérer _162_ par un coup de plongée du gouvernail, sous peine de voir notre vol se changer en grimpée aux étoiles. La capitaine Purnall préfère un bâtiment trop soulevé à un bâtiment qui l'est trop peu; mais il n'y a pas deux capitaines pour disposer leur bâtiment de la même façon.
«Quand ce sera mon tour de prendre le quart, dit le capitaine Hodgson, vous me verrez garer quarante pour cent de la force d'expansion du gaz, et courir sur le gouvernail de montée. Avec une inclinaison en haut au lieu d'une inclinaison en bas, comme vous dites. N'importe comment, cela ira toujours. Ce n'est qu'affaire d'habitude. Suivez de l'œil notre cadran de hauteur. Tim fait descendre le bâtiment une fois tous les trente nœuds, avec la régularité de la respiration.»
Ainsi en témoigne le dit cadran de hauteur. En cinq ou six minutes la flèche passe de 6.700 à 7.300. On entend le petit «szgii» du gouvernail, et voilà retombée la flèche à 6.600, sur un biais de chute de dix à quinze nœuds.
«Par temps lourd, vous stimulez le bâtiment tout aussi bien avec les hélices», dit le capitaine Hodgson, lequel, faisant jouer la barre articulée qui sépare la chambre de la machine du pont découvert, me fait passer sur le tablier.
Là, nous trouvons le Paradoxe du Vide par la Cloison Etanche de Fleury--que nous acceptons maintenant sans y penser--littéralement en pleine action. Les trois engins sont des turbines de Fleury «assisted-vacuo» H. T. et T., qui vont de 3.000 à la limite--c'est-à-dire jusqu'au point où les ailes d'hélice font «faire cloche» à l'air, se taillent un vide, absolument comme faisaient les propulseurs de la marine surmenés. La limite de _162_ est basse en raison de la petite taille de ses neuf hélices, qui, tout en étant plus commodes que les vieux Thelussons en colloïdes, «font cloche» plus tôt. La machine centrale, généralement employée comme renfort, ne marche pas; aussi, les chambres de vide à turbine de bâbord et de tribord aspirent-elles directement dans les collecteurs de retour.
Les turbines sifflent par réflexion. Des réservoirs d'expansion surbaissés descendent, de chaque côté, les valves en forme de piliers jusqu'aux enveloppes de turbines; et, de là, le gaz obéissant tourbillonne à travers les spirales de palettes avec une force qui ferait sauter les dents à une scie mécanique. Par derrière se trouve sa propre pression tenue en laisse ou bien poussée par les garages de force; devant lui, le vide où danse le Rayon de Fleury en bandes violet-vert et vibrants tourbillons de flamme. Les tubes en U juxtaposés de la chambre de vide sont en colloïde comprimé (nul verre ne résisterait un instant à semblable tension), et un jeune ouvrier mécanicien à lunettes teintées surveille attentivement le Rayon. C'est le cœur même de la machine--un mystère jusqu'à ce jour. Fleury, qui en est le père, et, plus heureux que Magniac, mourut multi-millionnaire, ne saurait lui-même expliquer comment le petit démon turbulent, qui frémit dans le tube en U, peut, dans la fraction de fraction d'une seconde, transformer le souffle furieux du gaz en un liquide glacé, vert grisâtre, qui s'écoule (vous entendez le goutte à goutte) de l'autre extrémité du vide, par les tuyaux d'évacuation et les collecteurs, jusqu'aux cales. Là, il revient à son état... de gaz, j'allais dire sagace, et regrimpe au travail. Réservoir de cale, réservoir supérieur, réservoir dorsal, chambre d'expansion, vide, collecteur de retour (comme liquide), et de nouveau réservoir de cale, tel est le cycle établi. Le Rayon de Fleury veille à cela; et le mécanicien aux lunettes teintées veille au Rayon de Fleury. La plus petite tache d'huile, la simple graisse naturelle des doigts viendrait-elle à toucher aux pôles encapuchonnés, qu'on verrait le Rayon de Fleury clignoter et disparaître, et qu'il faudrait laborieusement l'édifier de nouveau, ce qui se traduit par une demi-journée de travail, pour tout le monde, et une dépense de cent soixante-dix et quelques livres à la charge de la G.P.O. pour les sels de radium et autres bagatelles semblables.
«Maintenant, regardez nos collets de paliers de buttée. Vous n'y trouverez guère d'amalgame allemand. Montés sur rubis, vous voyez», dit le capitaine Hodgson, pendant que le mécanicien écarte l'extrémité d'un bonnet.
Nos coussinets d'arbres sont en pierres C.M.C. (Compagnie des Minéraux Commerciaux) porphyrisées avec autant de soin que les lentilles d'un télescope. Ils coûtent trente-sept livres sterling chacun. Jusqu'ici on n'est pas arrivé au terme de leur existence. Ces coussinets sont venus du _nº 97_, qui les tenait du vieux _Dominion of Light_, lequel se les était procurés après la perte de l'aéroplane _Perseus_, au temps où l'on faisait encore voler des cerfs-volants en bois sur des machines à huile!
Elles sont un reproche éclatant à tous les émaillés «ruby» allemands de basse catégorie, et aux dangereux autant que peu satisfaisants composés d'alumine qui séduisent les armateurs à l'affût de dividendes, et font perdre la tête aux capitaines.
La commande du gouvernail et le garage de force du gaz placés côte à côte sous les cadrans de la chambre de la machine sont le seul mécanisme qui fonctionne visiblement. La première soupire de temps à autre, en même temps que le plongeur à huile s'élève et retombe d'un demi-pouce. Le second, emboîté et protégé comme le tube en U de l'arrière, montre un autre Rayon Fleury, mais inversé et plus vert que violet. Sa fonction est de garer la trop grande force d'expansion du gaz; et, pour cela, pas besoin d'y veiller. C'est tout! Une minuscule tige de pompe poussive et plaintive à côté d'une lampe verte crachotante. A cent cinquante pieds à l'arrière du tunnel à toit plat des réservoirs, une lumière violette, remuante, irrésolue. Entre eux deux, trois tambours de turbines peints en blanc, l'air de paniers à anguilles posés sur le flanc, accentuent les perspectives désertes. On entend le goutte à goutte du gaz liquéfié en train de couler du vide dans les réservoirs de la cale, et le glouc-gloc des clapets à gaz en train de se fermer, tandis que le capitaine Purnall fait descendre _162_ la tête la première. Le bourdonnement des turbines et le bruit de l'air sur notre enveloppe ne sont guère plus qu'un entortillement de ouate auprès de l'universel silence. Et nous marchons à la vitesse d'un mille en dix-huit secondes.
De l'extrémité avant de la chambre de la machine je risque l'œil par-dessus les hiloires du panneau dans le fourgon. Les employés de la malle sont en train de trier les sacs de Winnipeg, de Calgary et de Medicine Hat; mais j'aperçois un paquet de cartes à jouer tout prêt sur la table.
Soudain une sonnette retentit: les mécaniciens courent aux soupapes des turbines, et restent là; mais, pour rien au monde, l'esclave à lunettes du Rayon qui brille dans le tube en U ne lèverait la tête. Il faut qu'il veille sans bouger de sa place. Voilà que, sur un coup de frein, nous faisons machine en arrière; on parle du haut de la Passerelle de Commandement.
«Tim fait des signaux tant qu'il peut à propos de quelque chose, déclare sans sourciller le capitaine Hodgson. Voyons cela.»
Le capitaine Purnall n'est plus l'homme suave que nous avons quitté, il y a une demi-heure, mais l'autorité personnifiée de la G.P.O. Devant nous flotte un antique cul de plomb, rapiécé en aluminium, à hélices jumelles, des plus piteux, sans plus de droit au sentier de cinq mille pieds que n'en a une charrette attelée d'un cheval à une route moderne. Il porte un blockhaus «barbette» suranné--une affaire de six pieds avec une plate-forme à garde-fou sur l'avant--et notre rayon d'avertissement joue sur le sommet de cette tour comme la lanterne du policeman luit sur le rôdeur du sous-sol londonien. Tel un rôdeur, d'ailleurs, émerge un aéronaute aux cheveux hérissés et en manches de chemise. Le capitaine Purnall ouvre violemment le colloïde pour lui adresser quelques mots bien sentis. Il est des moments où la science ne satisfait plus.
«Mille millions d'étoiles! Qu'est-ce que vous f...tez là, espèce de gratte-ciel de ramoneur? crie-t-il, pendant que nous dérivons tous deux côte à côte. Savez-vous bien que c'est un sentier de Malle? Et cela se prétend aéronaute!... Pas même bon à colporter des petits ballons rouges aux Esquimaux... Ton nom et ton numéro! Dépêche et descends, et que le d....!
--Je viens d'être enlevé déjà une fois, crie d'une voix rauque, comme un chien qui aboie, l'homme aux cheveux hérissés. Je m'en f... comme d'une guigne, de ce que vous pouvez faire, mon beau facteur.
--Vraiment, Monsieur? Eh bien, je vais vous apprendre, moi, à ne pas vous en f...; je vais vous remorquer le derrière en avant jusqu'à Disko et vous démolir. Vous verrez ensuite ce que l'assurance vous dira, si vous êtes démoli pour obstruction des voies postales? Comprenez-vous bien cela?»
Sur quoi l'étranger beugle:
«Regardez voir mes propulseurs! Il y a eu là en bas un de ces tourbillons qui nous a réduits à l'état de baleines de parapluie. Nous avons été enlevés à près de quarante mille pieds! Nous ne formons plus, à l'intérieur, qu'une vraie salade! Mon second a le bras cassé, mon mécanicien a la tête fendue, mon Rayon s'est éteint quand les machines se sont fracassées, et... et... de grâce, donnez-moi ma hauteur, capitaine! Nous craignons d'être en train de tomber.
--Six mille huit cents. Pouvez-vous la maintenir?»
Le capitaine Purnall, adoucissant le ton, se penche à mi-corps en dehors du colloïde, les yeux grands ouverts et en reniflant. L'étranger fuit salement.
«Nous devrions, avec un peu de chance, nous trouver poussés dans Saint-John's. Nous sommes en train, pour le moment, de tâcher d'aveugler le réservoir d'avant; mais, tout ce qu'il fait, c'est de rejeter le tampon, gémit le capitaine.
--Il tombe comme un boulet, dit tout bas le capitaine Purnall. Appelez le Ballon Feu des Bancs, George.
--Notre cadran de hauteur indique qu'en nous tenant côte à côte avec le cul de plomb, nous sommes, dans les quelques dernières minutes, tombés de cinq cents pieds. Le capitaine Purnall pousse une aiguille, et notre rayon signal se met à se promener dans la nuit, chatouillant l'infini de ses vibrants jets de lumière.
«Cela atteindra toujours quelque chose», dit-il, tandis que le capitaine Hodgson surveille le Cadran de Conversation Générale.
Il vient d'appeler le Ballon Feu des Bancs du Nord, à quelques centaines de milles à l'ouest, et est en train d'exposer le cas.
«Je vais me tenir près de vous, rugit le capitaine Purnall à la silhouette solitaire qui se dessine sur le blockhaus.
--Est-ce si mauvais que cela? répond-on. Il n'est pas assuré. C'est à moi.
--J'aurais dû m'en douter, grommelle Hodgson. Le risque de l'armateur est le pire de tous.
--Est-ce que je ne peux pas atteindre Saint-John's... pas même avec cette brise? tremble la voix.
--Tenez-vous là, prêt à abandonner le bâtiment. Ne vous reste-t-il plus de force ascensionnelle ni d'avant, ni d'arrière?
--Rien que les réservoirs du centre, et ils ne sont guère trop étanches. Vous comprenez, mon Rayon s'est éteint, et...»
Il tousse dans l'exhalaison du gaz qui s'échappe.
«Pauvre Diable! (Le mot ne parvient pas jusqu'à notre ami.) Que dit le Ballon Feu, George?
--Veut savoir s'il y a du danger pour le trafic. Dit qu'il se trouve lui-même dans un coup de vent et ne peut quitter son poste. J'ai lancé un Appel Général, de sorte que, même si l'on ne voit pas notre projection, il faut toujours que quelqu'un vienne au secours... sans quoi, c'est à nous que cela incombe! Faut-il parer nos élingues? Tenez bon! Voici quelqu'un! Un paquebot de la ligne Planète, encore! Il sera ici dans l'espace d'un tic tac.
--Dites-lui de tenir ses élingues prêtes, crie son frère capitaine. Il n'y a pas grand temps à perdre... Attachez votre second! rugit-il au cul de plomb.
--Mon second va bien. C'est mon mécanicien... il est devenu fou.
--Chassez-lui le gaz de la tête avec une clé à levier. Vite!
--Mais je peux atteindre Saint-John's, si vous restez à portée.
--Ce que vous allez atteindre, ce sont les profondeurs humides de l'Atlantique, d'ici vingt minutes. Vous êtes à moins de cinq mille huit cents, maintenant. Prenez vos papiers.»
Un paquebot Planète, en route vers l'Est, se soulève en une spirale superbe et nous masque en bourdonnant. Le colloïde de sa nacelle est ouvert, et ses élingues de transport pendent comme des tentacules. Nous éteignons notre projection, tandis qu'il s'ajuste, en gouvernant à un cheveu près, au-dessus du blockhaus du cul de plomb. Le second s'en vient, le bras attaché au flanc, et dégringole dans la civière. Un homme à l'horrible tête écarlate le suit, en criant qu'il lui faut retourner édifier son Rayon. Le second lui affirme qu'il va trouver un joli Rayon neuf tout prêt dans la chambre de la machine du paquebot. La tête aux bandages monte, toute branlante d'excitation. Un garçonnet et une femme lui succèdent. Le paquebot applaudit au-dessus de nous, à renfort de «holà! holà, ho!» Et nous apercevons les visages des passagers au colloïde du salon.
«Une jolie femme! A quel idiot le tour, maintenant?» fait le capitaine Purnall.
C'est le patron qui s'en vient, nous suppliant encore de rester à portée pour le voir atteindre Saint-John's. Le voilà qui redescend dans l'abîme, puis revient--à quoi nous autres, petits êtres humains dans le vide, applaudissons plus fort que jamais--avec le petit chat du bord. En haut volent les élingues sifflantes du paquebot, dont la nacelle se réadapte avec fracas, et qui reprend sa course pressée. Le cadran indique moins de trois mille pieds.
Le Ballon Feu signale qu'il nous faut nous occuper de l'épave en train de siffler maintenant son chant de mort, tandis qu'elle tombe au-dessous de nous en longs zigzags lassés.
«Tenez le projecteur dessus, et lancez un Avis Général», dit le capitaine Purnall, en la suivant dans sa descente.
Il n'en est nul besoin. Il n'est pas un paquebot de l'air qui ne sache ce que veut dire cette projection verticale, et ne nous donne, à nous et à notre curée, un large champ libre.
«Mais, elle se noiera dans l'eau, n'est-ce pas? demandè-je.
--Pas toujours, me répond-on. J'ai vu une épave tomber droit debout, se vider de ses machines comme à travers un tamis, et voleter autour des Sentiers Inférieurs durant trois semaines, rien que sur ses citernes d'avant. Nous n'allons pas courir de risques. Donnez-lui le coup de grâce, George, et ayez l'œil. Il y a du gros temps devant nous.»
Le capitaine Hodgson ouvre le colloïde de la nacelle, tire d'une secousse le fer fatal de son râtelier, lequel, dans les paquebots, se trouve généralement enchâssé à la façon d'un canapé dans un fumoir, et, à deux cents pieds, lâche le crampon. On entend le tournoiement des bras en forme de croissant qui s'ouvrent dans la descente. Le front de l'épave est agrippé, étoilé de part en part, et déchiré en diagonale. Elle tombe par l'arrière, notre projecteur sur elle, glisse comme une âme en détresse le long de l'impitoyable échelle de lumière, jusqu'à l'Atlantique, qui la recueille.
«Une jolie ordure!» dit Hodgson. Je me demande à quoi, dans le temps, cela pouvait ressembler?
La même pensée venait de me traverser l'esprit. Et qu'aurait-ce été, si cette carcasse flottante s'était trouvée remplie de ces gens de jadis, élevés (_voilà_ l'horreur!) chacun à croire qu'après la mort ils allaient pour toujours, c'était fort possible, à l'indicible tourment?
Et il y a une génération à peine, nous-mêmes (on sait maintenant que nous ne sommes que nos pères redéveloppés sur la terre), oui, nous-mêmes, je le répète, nous nous décousions, défoncions, donnions le coup de grâce à plaisir.
Ici Tim, de la Passerelle de Commandement, nous crie d'avoir à revêtir nos «gonfleurs» et à lui apporter le sien sur-le-champ.
Endossant au plus vite les lourds complets de caoutchouc--les mécaniciens sont déjà habillés--nous nous gonflons aux robinets de pompe à air. Les gonfleurs du G.P.O. sont trois fois plus épais que les «flickers» d'un coureur, et chauffent abominablement sous les aisselles. George prend la roue jusqu'à ce que Tim se soit gonflé aux limites de la rotondité. Si, d'un coup de pied, vous l'envoyiez dinguer de la passerelle sur le pont, il se trouverait renvoyé d'un bond. Mais c'est _162_ qui va donner le coup de pied.
«Le Ballon Feu est fou... fou à lier, ronfle-t-il en reprenant son commandement. Il déclare qu'il y a devant nous un «bourbier», et veut que je tire jusqu'au Groenland. Je verrai le bâtiment plutôt assommé d'abord! Nous avons perdu une demi-heure en embarras à propos de ce canard mort, là en bas, et l'on voudrait maintenant que j'aille me frotter le dos tout autour du Pôle. En quoi donc s'imagine-t-il qu'est fait un paquebot-poste? En soie gommée? Dites-lui que nous arrivons tout droit, George.»
George le boucle dans le Cadre et appelle le Contrôle Direct. Or, sous l'orteil gauche de Tim se trouve l'Accélérateur de la machine de bâbord; sous son talon gauche, le Renversement de Marche; et de même sous l'autre pied. Les arrêts du garage de force sont en saillie sur le bord de la roue du gouvernail, où les doigts de sa main gauche n'ont qu'à jouer dessus. A portée de sa main droite se trouve le levier de la machine centrale, prêt, en un clin d'œil, à être embrayé. Lui, se penche en avant dans sa ceinture, les yeux collés au colloïde, et une oreille tendue vers la Communication Générale. Désormais il est la force et la direction de _162_ à travers tout ce qui peut arriver.
Le Ballon Feu des Bancs dévide des pages d'instruction B.C.A au trafic en masse. Nous devons assurer tous «objets lâches», mettre le capuchon à nos Rayons Fleury, et «n'essayer, sous aucun prétexte, d'enlever la neige de nos blockhaus jusqu'à ce que la tempête cède». Les bâtiments de moindre puissance, nous dit-on, peuvent monter à la limite de leur force ascensionnelle, les paquebots-poste se garer d'eux en conséquence; les sentiers inférieurs de l'Ouest «creusent» salement, avec fréquents remous, rafales, latéraux, etc.
Toutefois la nuit claire se maintient sans blêmir. Le seul avertissement consiste en la tension électrique de la peau (je sens comme si j'étais un coussin de dentellière) et une irritabilité que le baragouinement de la Communication Générale met à deux doigts de la crise de nerfs.
Nous avons fait huit mille pieds depuis que nous avons donné le coup de grâce au cul de plomb, et nos turbines nous fournissent un fort honnête deux cent dix nœuds.
Très loin, à l'ouest, un long barbouillage de rouge, bas étendu, nous montre le Ballon Feu des Bancs du Nord.
Des points de feu l'environnent, qui montent et descendent--planètes effarées à l'entour d'un soleil instable--navigation impuissante s'accrochant à sa lumière par besoin de compagnie. Pas étonnant qu'il n'ait pu quitter son poste.
Il nous avertit d'avoir à tenir l'œil sur le retour du mauvais tourbillon dans lequel (sa projection le montre) il est à l'instant même en train de se dévider.
Les abîmes de ténèbres, autour de nous, commencent à se remplir de pellicules vaguement lumineuses--formes inquiètes qui vont s'entrelaçant. L'une d'elles se change en un globe de flamme pâle qui, frémissant d'impatience, attend que nous passions. Elle s'élance furieusement à travers la noirceur, s'abat sur le bout même de notre nez, y pirouette un instant et s'éloigne en oscillant. Notre proue rugissante s'abaisse comme si cette lumière fût de plomb--s'abaisse et se redresse pour embarder et trébucher encore sous la prochaine rafale. Les doigts de Tim sur le garage de force frappent les cordes des numéros--1:4:7:--2:4:6:--7:5:3: et ainsi de suite; car il ne marche que par ses réservoirs, en levant ou baissant le bâtiment à l'encontre de l'air malaisé. Les trois machines sont en marche, car plus tôt nous aurons d'un coup de patin franchi ce pas délicat, mieux cela vaudra. Plus haut nous n'osons nous risquer. Toute la voûte supérieure est chargée de pâles vapeurs de crypton, que le frottement de notre enveloppe peut pousser à des manifestations peu catholiques. Entre les niveaux supérieurs et inférieurs--5.000 et 7.000, donne à entendre le Ballon Feu--nous pouvons peut-être prendre la clef des champs si... Notre proue se revêt de flamme bleue et tombe comme une épée. Nul savoir humain ne pourrait marcher de pair avec les tensions changeantes. Un tourbillon nous attrape par le bec, et nous voici descendant un biais de deux mille pieds à un angle (le cadran d'élévation et mon corps rebondissant en sont garants) de trente-cinq. Nos turbines poussent des cris perçants, les propulseurs ne peuvent mordre dans l'air raréfié; Tim gare toute la force d'expansion de cinq réservoirs à la fois, et, grâce au seul poids du bâtiment, le pousse comme une balle de fusil à travers le mælstrôm jusqu'à ce qu'il aille s'asseoir d'un choc sur une risée, à trois mille pieds plus bas.
«Maintenant, ça y est! me dit George dans l'oreille! Le frottement de notre enveloppe, cette dernière glissade, a fait le diable avec les tensions! Ayez l'œil aux latéraux, Tim; il va demander qu'on le tienne un peu en main.
--Je le tiens, répond-on. Viens-t'en, mon vieux.»
Il remonte noblement, mais les latéraux le frappent de droite, de gauche, tels les ailerons d'anges en colère. Il se trouve dérangé de sa course des quatre points cardinaux à la fois, et remis en place d'un coup de poing, pour se voir aussitôt balancé de côté et précipité dans un nouveau chaos. Nous ne restons jamais un instant sans feu Saint-Elme en train soit de grimacer sur notre proue, soit de rouler tête par-dessus talons de l'avant au centre du bâtiment; et, au pétillement de l'électricité autour et au dedans de nous tout ensemble, s'ajoute, une fois ou deux, le crépitement de la grêle, de la grêle qui jamais sur nulle mer ne tombera. Il nous faut aller lentement, à coups de tangage, sous peine de nous casser les reins.
«L'air est un fluide parfaitement élastique, rugit George au-dessus du tumulte. A peu près aussi élastique qu'une mer debout au large du Fasnet, dites?»
George se montre moins que juste vis-à-vis du bon élément. Celui qui s'en va importuner les cieux en train de faire la balance de leurs comptes de volt, troubler les prix de marché du Très-Haut en lançant des coques d'acier à quatre-vingt-dix nœuds à travers des tensions électriques délicatement réglées, ne saurait se plaindre de quelque rudesse dans l'accueil. Tim l'affronta d'un air impassible, un coin de la lèvre inférieure ramassé sur une dent, les yeux flottant dans le noir à vingt mille devant lui, et, à chaque tour de la main, les jointures de ses doigts laissant échapper de farouches étincelles.
De temps à autre, il secouait la tête pour se débarrasser de la sueur qui lui noyait les sourcils, et c'était le moment que George, attentif, choisissait pour se glisser le long du garde-fou et lui éponger le visage à l'aide d'un grand mouchoir rouge. Je n'avais jamais imaginé qu'un être humain pût fournir un labeur aussi continu ni penser avec autant de recueillement que fit Tim durant cette demi-heure d'enfer, où la tourmente fut à son comble. Nous étions tirés ici et là par des aspirations chaudes ou glacées, recrachés au sommet de remous, pris pour une toupie par eux, et brutalement jetés à l'écart par des latéraux, tout cela sous un torrent étourdissant d'étoiles et en compagnie d'une lune titubante. J'entendais le déclic précipité du levier de la machine centrale en son va et vient, le grondement sourd des garages de force, et, dominant les vents qui hurlaient au dehors, le cri du gouvernail d'avant gougeant dans n'importe quelle accalmie qui promit un instant de prise. Nous finîmes par nous hisser sur un vent de côté, gouvernail d'avant et propulseur de bâbord ensemble; et, seul, le plus aimable des balancements de réservoirs nous empêcha de tournoyer comme la balle de fusil de jadis.
«Nous sommes tout de même arrivés à nous accrocher sous le vent de ce Ballon Feu, cria George.
--Il n'y a pas de «sous le vent», protestai-je faiblement de l'endroit où j'oscillais, garrotté à une épontille. Comment voulez-vous qu'il y en ait?»
Il se prit à rire--pendant que nous plongions dans un «bourbier» de mille pieds--oui, cet homme rouge se prit à rire sous son capuchon renflé!
«Regardez! dit-il. Il nous faut, d'un coup de remontée, franchir tous ces réfugiés, là-bas.»
Le Ballon Feu était au-dessous de nous et un peu au sud-ouest, en train de flotter au centre de sa voie lactée éperdue. L'air, à chaque niveau, était encombré de lumières mouvantes. J'imagine que la plupart d'entre elles essayaient de demeurer en place, en tenant tête au vent, et que, n'étant point des hydres, elles n'y parvenaient pas. Une embarcation moghrabi, aux réservoirs par-dessous, étant montée à la limite de sa force ascensionnelle sans y trouver de profit, s'était laissée retomber de deux mille pieds. Là, elle rencontra un superbe tourbillon, qui la souffla en l'air, en la faisant tournoyer comme une feuille morte. Au lieu d'intercepter le gaz, elle fit machine en arrière, et, naturellement, rebondit comme d'un mur presque dans le Ballon Feu, lequel, ainsi que l'enregistra notre C. G., ne lui marchanda pas les expressions.
«S'ils se contentaient de tenir bon, tranquillement, cela vaudrait mieux, dit George dans une accalmie, pendant que nous grimpions comme une chauve-souris au-dessus d'eux tous. Mais il y a des patrons pour vouloir absolument naviguer sans force ascensionnelle suffisante. Qu'est-ce que ce Tad-là croit être en train de faire, Tim?
--Croit qu'il joue aux quatre coins», répondit Tim, d'un air impassible.
Un paquebot des Trans-Asiatiques Directs avait trouvé une bonace et cossé dedans de toute sa force. Mais, derrière cette bonace, se trouvait un tourbillon, de sorte que le T.A.D se vit rejeté au loin comme un pois par une pichenette, tandis qu'il freinait furieusement, tout en fuyant en bas, à deux doigts de faire la culbute.
«Maintenant, j'espère que le voilà satisfait, dit Tim. Cela ne fait rien, je ne voudrais pas être Ballon Feu... Si j'ai besoin de secours? (Le Cadran de Communication Générale avait surpris son oreille.) George, vous pouvez dire à ce Monsieur, avec mes amitiés--amitiés, vous entendez, George--que je n'ai nul besoin de secours. Qui donc est l'officieuse boîte à sardines?
--Un chasse-marée de Rimouski, en quête d'une remorque.
--Fort aimable de la part du chasse-marée de Rimouski. Ce paquebot-poste n'a pour le moment nul besoin d'être remorqué.
--Ces chasse-marée iront n'importe où courir la chance d'un sauvetage, expliqua George.
--Nous les appelons des _pique-ordure_.»
Un quatre-vingt-dix pieds, au long bec, en étincelant acier, flotta bien à l'aise un instant à portée de voix, ses élingues roulées toutes prêtes aux sauvetages, et ne portant qu'un seul homme dans sa tour ouverte, lequel homme fumait. Livré à l'insurrection des airs à travers lesquels nous nous déchirions notre route, il demeurait en paix parfaite. Je vis la fumée de sa pipe monter tout tranquillement avant que son embarcation se laissât tomber, parut-il, comme une pierre dans un puits.
Nous venions de dépasser le Ballon Feu et ses désordonnés voisins, lorsque l'orage prit fin de façon aussi soudaine qu'il avait commencé. Une étoile filante, du côté du nord, remplit le ciel de la verte clarté d'un météorite qui se dissipe dans notre atmosphère.
George dit:
«Voilà qui peut, d'un coup de fer, aplanir toutes les tensions.»
Juste comme il parlait, les vents en conflit se calmèrent; les niveaux se remplirent, les latéraux moururent en longues et molles houles; les routes de l'air se trouvèrent nivelées devant nous. En moins de trois minutes, la couvée qui se pressait autour du Ballon Feu avait rembarqué ses phares et s'était dispersée à ses affaires.
«Qu'est-ce-que c'est? demandai-je sans plus de souffle. (L'orage de nerfs intérieur et le frémissement de l'électricité extérieur étaient passés, et mes gonfleurs pesaient comme plomb.)
--Dieu seul le sait! dit gravement le capitaine George. La friction de cette diablesse d'étoile filante a déchargé les différents niveaux. Ce n'est pas la première fois que je vois cela arriver. Phuuu! Quel soulagement!»
Nous tombâmes de dix à six mille pieds et nous débarrassâmes de nos complets visqueux. Tom intercepta le gaz et sortit du Cadre. Le Ballon Feu s'avançait derrière nous. Tom ouvrit le colloïde sur ce silence céleste, et s'épongea le visage.
«Hé là, Williams! cria-t-il. A un degré, sinon deux, du poste, à ce que je vois?
--Cela se peut bien, repartit le Ballon Feu. J'ai eu de la compagnie, ce soir.
--C'est ce que j'ai remarqué. N'était-ce pas ce qu'on appelle un _petit zéphyr_?
--Je vous ai averti. Pourquoi n'avez-vous pas pris le large vers le Nord? Les paquebots en route vers l'est l'ont fait.
--Moi? Jamais, tant que je ne ferai pas marcher un Sanatorium Polaire de tuberculeux. Je louchais à travers un colloïde, que vous étiez encore au berceau, mon petit.
--Je serais le dernier homme à le nier, répliqua doucement le capitaine du Ballon Feu. La façon dont vous venez de le diriger--je suis assez bon juge en matière de trafic dans une tourmente d'électricité--était à mille révolutions au-dessus de tout ce que j'ai jamais vu.»
Le dos de Tim s'assouplit visiblement sous l'effet de cette onction. Le capitaine George, sur la passerelle, cligne de l'œil et désigne le portrait d'une jeune fille singulièrement attrayante, épinglé sur l'étagère de la lunette de Tim, au-dessus de la roue.
Je comprends. Oui, je comprends parfaitement!
Il est question, au-dessus de nous, de «s'en venir prendre le thé vendredi»; puis, c'est le bref récit du sort de l'épave, et Tim veut bien nous dire en descendant:
«Pour un type du B.C.A, le jeune William n'est pas tout à fait le fou à haute tension qu'on voit tant par ailleurs... Vous vouliez prendre la direction, George? Je vais jeter un coup d'œil autour de cette buttée de bâbord... me semble qu'elle est un rien chaude... et nous allons filer notre bonhomme de chemin.»
Le Ballon Feu s'éloigne en bourdonnant joyeusement, et s'en va se poser dans son aire assignée. Il restera là, observatoire ouvert de toutes parts, poste de ballon de sauvetage, remorqueur de salut, cour de suprême appel sur un rayon de trois cents milles dans toutes les directions, jusqu'à mercredi prochain, jour où sa relève, glissant à travers les étoiles, s'en viendra prendre sa place assaillie par les vents. Sa coque noire, son blockhaus, ses élingues toujours prêtes représentent tout ce qui reste à la planète de ce vieux mot étrange: l'autorité. Il n'est responsable que vis-à-vis du Bureau de Contrôle Aérien, dont le B.C.A se voit traité si cavalièrement par Tim. Mais ce corps, soumis moitié à l'élection, moitié à la nomination de quelques douzaines de personnes des deux sexes, est maître de toute cette planète-ci. «Le transport, c'est la civilisation,» dit notre devise. Théoriquement, nous faisons ce qui nous plaît, tant que nous ne nous mêlons pas du trafic _ni de tout ce qu'il implique_. Pratiquement, le B.C.A confirme ou annule tous les arrangements internationaux, et, à en juger d'après son dernier rapport, ne trouve notre tolérante, spirituelle et paresseuse planète que trop prompte à prendre toute la charge de l'administration publique sur ses épaules.
Je discute cela avec Tim, en sirotant du _maté_ sur la passerelle, tandis que George pousse le bâtiment au-dessus du blanc barbouillage des Bancs en belles courbes remontantes de cinquante milles chacune. Le cadran de hauteur les transcrit sur le ruban en anglaise courante.
Tim en ramasse un écheveau et en examine les quelques derniers pieds, qui retracent le chemin de _162_ à travers la tourmente d'électricité.
«Je n'ai pas eu une carte de fièvre comme ceci à montrer en cinq ans», fait-il tristement.
Le cadran de hauteur d'un paquebot-poste retrace le moindre mètre de la moindre course. Les rubans vont ensuite au B.C.A, qui les compare et en tire des photographies superposées pour l'instruction des capitaines. Tim étudie son irrévocable passé en secouant la tête.
«Hello! Voici une chute de quinze cents pieds à cinquante-cinq degrés. Nous devons alors nous être trouvés la tête en bas, George!
--Est-ce possible! répond George. J'ai cru, sur le moment, le remarquer.»
George peut ne pas avoir la promptitude de chat du capitaine Purnall, mais il est artiste jusqu'au bout des larges doigts qu'il fait jouer sur les arrêts de garage. Les délicieuses courbes de vol s'éloignent sur le ruban sans jamais la moindre indécision. Le fuseau vertical de lumière du Ballon Feu descend vers l'est, et se couche au nez des étoiles qui nous suivent. Vers l'ouest, où nulle planète ne se lèverait, les triples verticaux de la Baie de la Trinité (nous tenons toujours la route du Sud) font comme une brume dont le niveau reste bas. Nous semblons la seule chose en repos sous l'étendue des cieux, flottant à l'aise jusqu'au moment où la révolution du globe nous présentera nos tours de débarcadère.
Et minute par minute notre horloge silencieuse nous donne un mille en seize secondes.
«A quelque belle nuit, dit Tim, nous en remontrerons au Maître de cette horloge.
--Le voici qui vient maintenant, fait George par-dessus son épaule. Je suis en train de chasser la nuit à l'ouest.»
Les étoiles, devant nous, ne se ternissent guère plus que si l'on avait, sans qu'on s'en aperçoive, tiré dessus un voile de vapeur; mais le profond retentissement de l'air sur notre enveloppe se change en acclamation joyeuse.
«La risée de l'aurore, dit Tim. Elle va continuer jusqu'à sa rencontre avec le soleil. Regardez! Regardez! Voici les ténèbres repoussées au-dessus de notre avant. Venez au colloïde d'arrière. Je vais vous montrer quelque chose.»
La chambre de la machine est chaude et étouffante, les employés du fourgon dorment, et l'Esclave du Rayon est prêt à les imiter. Tim fait glisser le colloïde arrière, et révèle la courbe du monde--le pourpre étrangement sombre de l'océan--bordée d'or fumant et insoutenable au regard. Alors, le soleil se lève, et, par le colloïde, frappe de cécité nos lampes. Tim le menace du regard.
«Des écureuils dans une cage, murmure-t-il, c'est tout ce que nous sommes. Des écureuils dans une cage! Il va deux fois plus vite que nous. Attends seulement quelques années, mon brillant ami, et nos enjambées t'étonneront. Nous te la ferons, nous autres, à la Josué!»
Oui, c'est notre rêve: changer à notre gré toute la terre en Vallée d'Ajalon. Jusqu'ici, nous pouvons, en ces latitudes, faire sortir l'aurore à deux fois sa longueur normale. Mais, un jour--quand ce serait sur l'Equateur--nous nous maintiendrons de niveau avec le Soleil en sa pleine allure.
Nos regards plongent maintenant sur une mer encombrée d'un lourd trafic. Un grand submersible émerge soudain de l'eau, puis un autre et un autre encore, avec un bruit de torrent, une sorte de succion et le bouillonnement sauvage de pressions soulagées. Les cargos de mer profonde remontent respirer après la longue nuit, et l'indolent océan est tout entier dessiné d'yeux de paon d'écume.
«Nous aussi, nous allons respirer», déclare Tim.
Et, lorsque nous revenons à la passerelle que George ferme, on ouvre les colloïdes, et l'air frais balaie le bâtiment. Nul besoin de se presser. Les contrats (on doit les reviser à la fin de l'année) accordent douze heures pour une course dont n'importe quel bâtiment peut se tirer en dix. Aussi prenons-nous notre petit déjeuner dans les bras d'un biais d'est qui nous pousse de l'avant à une allure de vingt nœuds languissants.
Pour jouir de la vie et du tabac, commencez-les l'un et l'autre par un matin ensoleillé, à quelque chose comme un demi-mille au-dessus des ceintures de nuages de l'Atlantique moiré, après qu'une tourmente d'électricité vous a nettoyé et détendu les nerfs. Pendant que nous discutions sur le trafic grossissant, avec la supériorité que vous donne un haut niveau à vous réservé, nous entendîmes (et moi pour la première fois) l'hymne du matin sur un Ballon-Hôpital.
Il était voilé d'un écheveau d'ouate embrouillé au-dessous de nous, et nous perçûmes les chants avant de le voir émerger au soleil:
«_Oh, vous, Souffles de Dieu, bénissez le Seigneur! Louez-Le et glorifiez-Le à jamais!_»
Nous déposâmes nos casquettes et fîmes chorus. Lorsque notre ombre alla tomber à travers ses grandes plates-formes découvertes, ils levèrent tous les yeux et tendirent les mains en bons voisins, sans cesser pour cela de chanter. On distinguait fort bien les médecins, les infirmiers, le visage de bouton blanc des malades alités. Il passa lentement au-dessous de nous, en route vers le nord, son enveloppe, humide des rosées de la nuit, flamboyant au soleil. Tel il gagna l'abri d'un nuage et s'évanouit tandis que continuaient ses chants: «_Oh, vous, humbles et saints hommes de cœur, bénissez le Seigneur! Louez-Le et glorifiez-Le à jamais._»
«C'est un hôpital public, sans quoi il n'aurait pas chanté le Benedicite; et c'est aussi un Groenlandais, sans quoi il n'aurait pas de stores à neige par-dessus ses colloïdes, finit par dire George. Il est sans doute en route pour Frederickshavn ou quelqu'un des sanatoria de glaciers. Si c'était un hôpital de blessés, il planerait au niveau de huit mille pieds. Oui... des phtisiques.
--C'est drôle, comme il n'y a rien de nouveau sous le soleil. J'ai lu quelque part, dit Tim à son tour, que les barbares hissaient leurs malades et leurs blessés au sommet des montagnes, parce que les microbes y étaient plus rares. Nous les haussons dans l'air stérilisé pourvu certain temps. C'est la même idée. Combien les médecins prétendent-ils que nous avons ajouté à la moyenne de la vie humaine?
--Trente années, répondit George en clignant de l'œil. Allons-nous les passer ici en haut, Tim?
--Un coup d'aile en avant, donc! Un coup d'aile! Qu'est-ce qui vous en empêche?» dit en riant l'aîné des capitaines, tandis que nous rentrions à l'intérieur.
Nous maintînmes une bonne hauteur, afin de nous débarrasser de la navigation côtière et continentale; et nous en avions besoin. Quoique notre route n'en soit nullement une fréquentée, il y a tout le temps, par ici, comme un constant filtrage de trafic. Nous rencontrâmes les pelletiers de la Baie d'Hudson sortis de la Grande Réserve, se hâtant d'opérer leur départ de Bonavista avec de la zibeline et du renard noir pour d'insatiables marchés. Nous surcroisâmes des paquebots de Keewatin, petits et ratatinés peut-être, mais dont les capitaines, qui ne voient pas la terre entre Trepassy et le Cap Blanc, savent ce qu'ils rapportent d'or de l'Afrique Occidentale. Des Trans-Asiatiques Directs, nous en rencontrâmes en train d'accomplir sagement le tour du monde par le Cinquantième Méridien à un honnête soixante-dix nœuds. Et des fruitiers Ackroyd & Hunt peints en blanc, venus du sud, fuyaient au-dessous de nous, leurs coques ventilées sifflant à l'instar de cerfs-volants chinois. Ils ont leur marché dans le Nord, parmi les sanatoria septentrionaux, où l'on sent, à travers les froides neiges, passer le parfum de leurs «grape-fruits» et de leurs bananes. Les bâtiments à bœufs de l'Argentine, nous les aperçûmes aussi, de capacité énorme et de contour disgracieux. Ils alimentent également les stations médicales du Nord, dans des ports enchaînés par les glaces, où les submersibles n'osent se lever.
Des péniches à minerai, au ventre jaune, et des citernes à pétrole d'Ungava s'en venaient tout à loisir du Nord, tels des cordons de canards sauvages exempts de crainte. Cela ne rapporte peut-être rien, de «faire voler» des minerais et de l'huile un mille de plus qu'il n'est nécessaire; mais les risques du transbordement sur les submersibles dans les banquises, passé Nain et Hébron, sont si grands, que ces lourds chargeurs volent droit sur Halifax, tout en parfumant l'air le long de la route. Ce sont les plus gros culs de plomb de là-haut, à part les cuves à grain de l'Athabasca. Mais ces derniers bâtiments, maintenant que le blé est fini, sont occupés, de l'autre côté de l'épaule du monde, à enlever le bois de charpente en Sibérie.
Nous nous dirigeâmes vers le Saint-Laurent (c'est étonnant comme les anciennes routes de l'eau nous attirent encore, nous autres enfants de l'air) et suivîmes sa large ligne d'encre semée de blocs de glace flottants, tout le long du Parc que la sagesse de nos pères... mais, qui ne connaît la route de Québec?
Nous descendîmes aux Tours d'Arrivée des Hauteurs, de vingt minutes en avance sur l'heure, et restâmes là, pendus tranquillement, jusqu'à ce que le Paquebot Intermédiaire de Yokohama pût sortir et nous donner notre cale. Ce fut un spectacle curieux que de regarder l'action des saisines tout le long des rives glacées du fleuve, au fur et à mesure que les embarcations s'éloignaient ou venaient se fixer. Un gros Hambourgeois quittait Pont-Levis, et son équipage, en démontant les garde-corps de la plateforme, se mit à chanter «Elsinore»--la plus vieille de nos complaintes. Vous la connaissez, cela va sans dire:
_Mother Rugen's tea-house on the Baltic-- Forty couple waltzing on the floor! And you can watch my Ray, For I must go away And dance with Ella Sweyn at Elsinore!_
Puis, tandis qu'ils s'esquintaient à remettre les platines:
_Nor-Nor-Nor-Nor- West from Sourabaya to the Baltic-- Ninety knot an hour to the Skaw! Mother Rugen's tea-house on the Baltic And a dance with Ella Sweyn at Elsinore!_
Les saisines cédèrent avec un geste de congédiement indigné, comme si Québec, étincelante sous ses neiges, rejetait ces légers et indignes amants. Les Hauteurs nous firent signe. Tim vira et se mit à monter; mais sûrement alors fut-ce avec un appel passionné que les bras de la grande tour s'ouvrirent--ou le pensai-je, parce qu'au plus haut palier une petite silhouette encapuchonnée ouvrit aussi tout grands les bras vers son père?
En dix secondes le fourgon avec ses employés descendit heurter le caisson de réception; les garçons d'écurie prirent la place des mécaniciens aux turbines arrêtées, et Tim, plus orgueilleux de ceci que tout, me présenta à la jeune fille de la photographie sur l'étagère.
«Et à propos, lui dit-il, en s'avançant au soleil sous le chapeau de la vie civile, j'ai vu le jeune Williams dans le Ballon Feu. Je l'ai invité à venir vendredi prendre le thé.»
UNE AFFAIRE DE COTON
Il y a longtemps, longtemps, au temps où Dewatta était Roi de Bénarès, j'écrivis certains contes où il était question de Strickland[17], de la Police du Punjab (qui épousa Miss Youghal), et d'Adam, son fils. Strickland a terminé son service de l'Inde, et habite maintenant en un lieu d'Angleterre appelé Weston-super-Mare, où sa femme tient l'orgue dans l'une des églises. Il vient semi-occasionnellement à Londres, où, occasionnellement, sa femme lui fait rendre visite à ses amis. Autrement, il joue au golf et suit la chasse au lièvre, pour le seul profit de sa tournure.
[Note 17: _Miss Youghal's Sais_, dans _Plain Tales from the Hills_.]
Si vous vous rappelez cet Infant[18] qui raconta une histoire à Eustace Cleever, le romancier, vous vous rappellerez, en même temps, qu'il devint baronnet, possesseur de grands biens. Il a, lui, et il en est redevable à la cuisine, quelque peu perdu de sa tournure, mais jamais il ne perd ses amis. J'ai trouvé une aile de sa maison transformée en hôpital pour malades, et j'y ai passé une semaine en compagnie de deux lugubres infirmières et d'un spécialiste en «malaria». Une autre fois, l'endroit était plein d'écoliers--fils d'Anglo-Indiens--que l'Infant avait recueillis pour les vacances, et qui faillirent rendre fou son garde-chasse.
[Note 18: _Un Congrès des Puissances_, dans _la Plus belle histoire du monde_.]
Mais ma dernière visite me laissa sous une moins fâcheuse impression. L'Infant m'ayant appelé par télégramme, je tombai dans les bras d'un de mes amis, le colonel A.-L. Corkran; ce qui fit que les années s'écartèrent de nous, et que nous louâmes Allah, qui n'avait point encore mis fin aux Délices ni séparé les Compagnons.
Après avoir expliqué ce qu'on éprouvait à commander un régiment d'infanterie indigène sur la frontière, Corkran se mit à dire:
«Les Strick viennent passer la soirée--avec leur garçon.
--Je me le rappelle. Le petit type à propos duquel j'ai écrit une histoire, repartis-je. Est-il dans le Service[19]?
[Note 19: Le Service Civil de l'Inde, qui tient une si grande place dans la vie anglaise.]
--Non. Strick l'a fait entrer dans le Centro-Euro-Africo Protectorat. Il est aide-commissaire à Dupé--Dieu sait où c'est! Au Somaliland, n'est-ce pas, Stalky?» demanda l'Infant.
Stalky enfla les narines d'un air de mépris.
«Vous n'êtes qu'à trois mille milles dans l'erreur. Consultez l'atlas.
--En tout cas, il est aussi pourri de fièvre que vous tous, dit l'Infant, étalé de tout son long sur le grand divan. Et il amène un serviteur indigène avec lui. Stalky, soyez un ange et dites à Ipps de le mettre dans la chambre de l'écurie.
--Pourquoi? Est-ce un Yao--comme le type que Wade amena ici--la fois que votre domestique eut des attaques?»
Stalky vient souvent en visite chez l'Infant, et y a vu pas mal de drôles de choses.
«Non. C'est l'un des policemen punjabi du vieux Strickland--et tout à fait un Européen--je crois.
--Houray! Voilà trois mois que je n'ai pas parlé punjabi--et un Punjabi qui arrive de l'Afrique Centrale, ce doit être amusant.»
Nous entendîmes le «choff» de l'automobile sous le porche, et la première personne à entrer fut Agnès Strickland, que l'Infant ne fait nul secret d'adorer.
Il est aux pieds, à la façon placide d'un homme gras, d'au moins huit artificieuses femmes; mais celle-ci l'a soigné, jadis, dans un mauvais accès de fièvre de Peshawer; et, lorsqu'elle est dans la maison, elle se trouve plus que chez elle.
«Vous n'aviez pas envoyé assez de couvertures, dit-elle pour commencer. Adam aurait pu prendre froid.
--On a très chaud dans le tonneau. Pourquoi l'avez-vous laissé se mettre sur le devant?
--Parce qu'il le désirait,» répliqua-t-elle, avec le sourire de la mère.
Et l'on nous présenta à l'ombre d'un jeune homme, qui s'appuyait d'un air accablé sur l'épaule d'un Mahométan punjabi barbu.
«Voilà tout ce qui nous est revenu de lui», me dit le père.
Il n'y avait plus, là-dedans, rien de l'enfant avec lequel j'avais fait route jusqu'à Dalhousie, il y a des siècles.
«Et quel est cet uniforme? demanda Stalky à Imam Din, le serviteur, qui vint au garde à vous sur les dalles de marbre.
--L'uniforme des troupes du Protectorat, Sahib. Quoique je ne sois que le valet de chambre de Petit Sahib, il n'est guère séant, pour nous autres hommes blancs, d'être servis par des gens habillés tout à fait comme des domestiques.
--Et... et vous autres hommes blancs, servez à table à cheval?»
Stalky désigna les éperons de l'homme.
«Eux, c'est pour la gloriole, quand je suis venu en Angleterre», déclara Imam Din.
Adam eut le spectre d'un petit sourire que je commençai à me rappeler, et nous le mîmes sur la grande chaise longue pour prendre des rafraîchissements. Stalky lui demanda combien il avait de congé. A quoi il répondit:
«Six mois.
--Mais il en prendra six autres sur certificat du médecin,» ajouta Agnès d'un air inquiet.
Adam fronça les sourcils.
«Vous ne le désirez guère--hein? Oui, je sais. Je me demande ce que fait, en ce moment, mon remplaçant.»
Stalky tirailla sa moustache, et se mit à penser à ses Sikhs.
«Ah! dit l'Infant. J'ai, moi, pour tout potage, quelques milliers de faisans à surveiller. Venez vous habiller pour dîner. Nous ne sommes que nous. Quelles fleurs Madame commande-t-elle pour la table?
--Que nous? répondit-elle, en regardant les palmiers du grand hall. Alors, des chrysanthèmes--les petits chrysanthèmes de cimetière.»
Ainsi fut-il ordonné.
Or, les chrysanthèmes, pour nous, signifient temps chaud, malaise, séparation, et mort. Cette odeur dans les narines, et le serviteur d'Adam, là, de service, nous retombâmes, naturellement, peu à peu dans le vieux jargon, évoquant à chaque verre ceux qui déjà s'en étaient allés. Nous ne nous assîmes pas à la grande table, mais dans la fenêtre en baie donnant sur le parc, où l'on mettait en charrette le reste du foin. A l'arrivée du crépuscule, nous ne voulûmes pas de bougies, et attendîmes la lune, en continuant de causer dans la pénombre, qui fait qu'on se souvient.
Le jeune Adam ne prenait intérêt à notre passé qu'autant que ce passé avait touché à son avenir. Je crois bien que sa mère lui tenait la main sous la table. Imam Din--sans souliers, par respect pour les parquets--lui apporta sa médecine, la lui versa goutte à goutte, et demanda les ordres.
«Attends, pour le conduire au lit, qu'il se sente fatigué,» dit la mère.
Et Imam Din se retira dans l'ombre, près des portraits d'ancêtres.
«Mais, qu'espérez-vous tirer de votre pays? demanda l'Infant, lorsque--notre Inde mise de côté--nous causâmes de l'Afrique d'Adam, ce qui le réveilla sur-le-champ.
--Caoutchouc--noix--résines--et le reste, répondit-il. Mais notre véritable avenir, c'est le coton. J'en ai cultivé cinquante acres, l'année dernière, dans mon district.
--Mon district! s'écria le père. Ecoutez-le, petite mère.
--Eh oui, cependant! Je voudrais pouvoir vous en montrer l'échantillon. Des marchands de Manchester ont déclaré qu'il valait n'importe quel coton de Sea Island en vente sur le marché.
--Mais qu'est-ce qui a fait de toi un planteur de coton, mon fils? demanda-t-elle.
--Mon chef disait qu'il fallait à tout homme _un shouk_ (un dada) quelconque, et il prit la peine de se détourner d'une journée de cheval de son chemin pour me montrer un lopin de glèbe noire, qui était tout à fait ce qu'il fallait pour le coton.
--Ah! quel genre de chef aviez-vous? demanda Stalky, de son ton le plus engageant.
--Le meilleur homme du monde--réellement. Un type qui vous laisse vous moucher tout seul. Les gens l'appellent... (Adam accoucha de je ne sais quelle expression barbare.) Cela veut dire l'Homme aux Yeux de Pierre, vous savez.
--J'en suis content. Parce que j'ai entendu dire... par ailleurs...»
La phrase de Stalky brûla comme une mèche lente, mais l'explosion n'en souffrit point pour cela de délai.
«Par ailleurs! (Adam étendit une main décharnée.) Quel est le chien qui n'a pas ses puces? Si vous _les_ écoutez, naturellement!»
Le tremblement de sa tête était tel que je me le rappelais parmi les policemen de son père vingt ans plus tôt, et les yeux de sa mère, brillant dans la pénombre, firent appel à moi pour tomber en adoration. Je donnai à Stalky un coup de pied sur le tibia. Gardons-nous de railler chez un jeune homme le premier amour ou loyalisme.
Une touffe de coton brut apparut sur la table.
«Je pensais que le besoin pourrait en venir. C'est pourquoi je l'ai emballée entre nos chemises, dit la voix d'Imam Din.
--Sait-il tant d'anglais que cela?» s'écria l'Infant, qui avait oublié son Orient.
Nous admirâmes tous le coton, à cause d'Adam; et, à vrai dire, c'était un coton fort long et fort lustré.
«Ce n... ce n'est qu'une expérience, avoua-t-il. Nous sommes tellement sans le sou, dans mon district, que nous ne pouvons même pas nous payer une voiture à dépêches. Nous nous servons d'une boîte à biscuits sur deux roues de bicyclette. Je ne suis arrivé à me procurer l'argent pour cela (il allongea au produit une légère tape) absolument que par raccroc.
--Combien cela a-t-il coûté? demanda Strickland.
--Semence et matériel compris--environ deux cents livres sterling. J'ai fait faire le travail par des cannibales.
--Voilà qui semble promettre.»
Stalky étendit la main vers une nouvelle cigarette.
«Non, merci, dit Agnès. Voici un peu trop longtemps que je suis à Weston-super-Mare pour entendre parler cannibales. Je m'en vais dans le salon de musique étudier les hymnes de dimanche prochain.
Elle porta la main du jeune homme légèrement à ses lèvres, et s'en alla d'un pas preste, à travers les arpents de parquet encore rayonnant, au salon de musique, qui avait été la salle de festin des ancêtres de l'Infant. Sa toilette gris et argent disparut sous la galerie des musiciens; deux lampes électriques s'allumèrent, et elle resta là, nous tournant le dos, contre les rangs de tuyaux dorés.
«Qui est-ce qui a pu adapter ici cet abominable pianola? cria-t-elle.
--Moi! répondit l'Infant, sa serviette sur l'épaule. C'est ma façon de jouer _Parsifal_.
--Je préfère l'absence d'intermédiaire. Emportez-le, Ipps.»
Nous entendîmes le pauvre vieux Ipps patiner avec soumission sur tout le parquet.
«Va pour l'absence d'intermédiaire, fit Stalky, lequel se mit en branle pour atteindre le vin de Bourgogne, recommandé par la Faculté comme redonnant de la force au sang affaibli par la fièvre.
--Cela n'en vaut guère la peine. Seulement, le lopin de terre à coton que mon chef me montra s'enfonçait droit dans le pays des Sheshahelis. Nous n'avons pu arriver à faire en justice la preuve du cannibalisme contre cette tribu; mais, lorsqu'un Sheshaheli vous offre quatre livres de poitrine de femme, signes de tatouage et tout, en brochette dans une feuille de bananier avant le premier déjeuner, vous...
--Brûlez naturellement le village avant le second,» dit Stalky.
Adam secoua la tête.
«Pas de troupes, soupira-t-il. J'en ai parlé à mon chef, lequel m'a répondu qu'il fallait attendre, jusqu'à ce qu'ils boulottent un homme blanc. Il m'a averti que si jamais j'en sentais venir le désir, de ne pas commettre un... un inutile _felo de se_[20], mais de laisser les Sheshahelis s'en charger. Ce qui lui permettrait de faire un rapport, et ce qui nous permettrait de les nettoyer!
[Note 20: Suicide.]
--On ne peut plus immoral! C'est comme cela que nous avons eu... (Stalky cita le nom d'une province gagnée par exactement le même sacrifice.)
--Oui, mais les cochons dominaient comme tout un bout de mon lopin de coton. Ils m'en firent déloger, lorsque je vins chercher de la terre pour l'analyser--moi et Imam Din.
--Sahib! Faut-il quelque chose?»
La voix sortit de l'ombre, et vibrait encore, que les yeux luisirent au-dessus de l'épaule d'Adam.
«Rien. Le nom est venu dans la conversation.»
Adam, d'un tour de doigt, le fit rentrer dans l'ombre.
«Je ne pouvais, à ce moment-là, en faire un _casus belli_, attendu que mon Chef avait pris toutes les troupes pour aller taper en haut, dans le nord, sur tout un tas de rois faiseurs d'esclaves. Vous n'avez jamais entendu parler de notre guerre contre Ibn Makarrah? Il manqua fichtrement de nous faire perdre le Protectorat, un moment, tout notre allié qu'il soit aujourd'hui.
--N'était-ce pas, d'ailleurs, la dernière des brutes, même à leur point de vue? demanda Stalky. Wade m'a parlé de lui, l'année dernière.
--Ma foi, tout le pays l'avait surnommé _le Miséricordieux_; et cela, vous savez, ce n'était pas pour des prunes. Aucun de nos bonshommes n'a jamais soufflé son véritable nom. Ils disaient _Il_ ou _Celui-là_, et pas bien haut, ni l'un ni l'autre. Il nous a livré combat pendant huit mois.
--Je me rappelle. Il y a eu un article là-dessus dans je ne sais quel journal, dis-je.
--Nous en sommes venus à bout, cependant. Non... les marchands d'esclaves ne viennent pas de nos côtés, parce que nos bonshommes ont la réputation de trop aisément mourir, le premier mois qui suit leur capture. Cela diminue le profit, vous comprenez.
--Et vos charmants amis, les Sheshahelis?» demanda l'Infant.
--Il n'y a pas de débouché pour les Sheshahelis. On achèterait plutôt des crocodiles. Je crois qu'avant que nous ayons annexé le pays Ibn Makarrah tomba une fois sur eux--histoire de faire la main à ses jeunes gens--et se contenta de les tailler en pièces. Mes bonshommes sont pour la plupart agronomes--juste le calibre qu'il faut pour des planteurs de coton... Qu'est-ce que maman joue?... _Once in royal_[21]?»
[Note 21: Hymne anglais pour petits enfants, bien connu des mères, et dont se souviennent les fils.]
L'orgue, qui, jusque-là, n'avait fait que chantonner aussi amoureusement qu'une mère penchée sur son bébé, ordonna, précisa ses accords.
«Magnifique! Oh, magnifique!» dit l'Infant en toute sincérité.
Je ne l'avais jamais entendu qu'une fois chanter, et, quoique ce fût à une heure supportable de la matinée, son mess l'avait envoyé rouler dans une mare à lotus.
«Comment es-tu arrivé à faire travailler tes cannibales pour toi? demanda Strickland.
--Ils se sont convertis à la civilisation après que mon chef eut écrasé Ibn Makarrah--juste au moment où j'avais besoin d'eux. Vous comprenez, mon chef m'avait promis par écrit que, si je pouvais faire un peu de gratte, il ne l'empocherait pas, cette fois-ci, pour ses routes, mais que je l'aurais pour mon coton. Or, il me fallait la bagatelle de deux cents livres. Et nos revenus n'y correspondaient pas.
--A combien se monte votre revenu? demanda Stalky en patois anglo-indien.
--Avec l'impôt des huttes, les licences de commerce, de chasse, d'exploitation de mines, pas plus de quatorze mille roupies; hypothéquées des mois à l'avance jusqu'au dernier penny.»
Adam soupira.
«Il y a aussi une amende pour les chiens qui vagabondent dans le camp du Sahib. L'année dernière, elle dépassait trois roupies, déclara tranquillement Imam Din.
--Eh oui, j'ai pensé que ce n'était que juste. Ils hurlaient tellement. Nous nous montrions plutôt sévères à propos des amendes. J'ai amené mon commis indigène--Bulaki Ram,--à un degré féroce d'enthousiasme. Il avait l'habitude, après le bureau, de calculer à un centime près les profits futurs de notre projet de coton. Je vous dirai que j'enviai vos juges de paix d'ici, qui tirent de l'argent, chaque semaine, des automobilistes! Je m'y étais pris de manière à faire concorder au mieux nos revenus et nos dépenses ordinaires, et j'étais enragé pour obtenir les deux cents malheureuses livres sterling de mon coton. C'est quelque chose qui finit par prendre de l'empire sur un type, lorsqu'il est seul--et qui parle haut!
--Hul-lo! En es-tu déjà là?» dit le père.
Et Adam, de hocher la tête.
«Oui. J'avais l'habitude de déclamer ce que je pouvais me rappeler de _Marmion_[22] à un arbre. Et, ma foi, c'est alors que la chance tourna. Un soir, un moricaud, parlant anglais, s'en vint, remorquant un cadavre par les pieds... Vous finissez par vous habituer à ces petites choses-là... Il prétendit l'avoir trouvé, et me demanda si je voudrais l'identifier, attendu que, si c'était un des hommes d'Ibn Makarrah, il pourrait y avoir une récompense. C'était un vieux Mahométan, fortement mélangé d'Arabe... un type chauve, à petite ossature; et j'étais en train de me demander comment il avait pu si bien se conserver sous notre climat, lorsqu'il éternua. Si vous aviez vu alors le moricaud! Il poussa un hurlement et prit le large comme... comme le chien dans Tom Sawyer[23], lorsqu'il s'assit sur cet insecte dont j'ai oublié le nom. Il continua de glapir tout en courant, et le cadavre, à éternuer. Je me rendis compte qu'il avait été _sarké_... C'est une espèce de poison résineux, papa, qui s'attaque aux centres nerveux. Notre médecin en chef est en train d'écrire une monographie dessus.--Sur quoi Imam Din et moi rinçâmes illico le cadavre avec mon savon à barbe, de la poudre à fusil ordinaire et de l'eau chaude.
[Note 22: Poème de Walter Scott, que l'on apprend à l'école, en Angleterre.]
[Note 23: Tiré d'un