part il
n’est question d’un principe vésicant, et encore moins d’un procédé quelconque pour l’en débarrasser et le rendre inoffensif.
Au contraire, le suc du Silphium cyrenaïcum est composé de deux principes, l’un vésicant, l’autre résolutif ; et il est indispensable de lui enlever la propriété vésicante pour pouvoir l’administrer à l’intérieur[7].
III. — Tous les auteurs anciens s’accordent à dire que les bestiaux engraissaient par l’usage du Silphion, et que leur chair devenait meilleure.
Or, le Silphium cyrenaïcum des modernes est considéré comme un poison pour les animaux. « La paille qu’on tire de la région où il abonde n’est donnée aux ânes et aux mulets que lorsqu’elle a été examinée avec soin et reconnue exempte de fragments de tiges et de graines de Silphium cyrenaïcum. » (Dr Reboud, _Lettre à la Société botanique de France_, 1875.)
« On sait, dit M. Cauvet, que les chameliers ont soin de musuler les chameaux et les ânes, pendant le parcours de la région où croît cette plante. Ils prétendent qu’une semence suffit pour déterminer, chez ces animaux, une diarrhée très-intense pouvant amener la mort. » (Cauvet, _Nouv. élém. d’hist. natur. médic._)
IV. — Le Silphion des Grecs (Laserpitium des Romains), était considéré comme un médicament universel, mais il était aussi, et surtout, un condiment très-recherché par les gourmets. Pline dit : « Après les truffes et les champignons, c’est le Laserpitium (le Silphion), qui tient le premier rang. » — Dioscoride raconte qu’on mangeait la racine mêlée avec du sel, pour donner une saveur plus agréable aux viandes. — Enfin, on lit dans Théophraste, que les racines qu’on apportait à Athènes étaient conservées et mises dans des pots avec de la farine, mais qu’elles étaient bonnes également _fraîches_, coupées en tranches et assaisonnées avec du vinaigre.
Or, la plante récoltée par Laval ne pourrait être un condiment, et l’on se garderait bien, assurément, d’en manger la racine _fraîche_ coupée par tranches. Même lorsqu’elle est dépouillée de son principe vésicant, elle ne cesse pas d’être dangereuse, et l’extrait aqueux que contiennent les granules pharmaceutiques demande à être manié avec une grande prudence, d’après le compagnon de voyage du Dr Laval.
« La question du nombre de granules à donner, dit-il dans une instruction écrite que nous avons sous les yeux, est difficile à résoudre. Le nombre doit être en rapport avec l’intensité de la maladie, la susceptibilité nerveuse du sujet, et sa réceptivité pour le médicament. Tel supportera 10 granules jaunes par jour, pendant des semaines, sans qu’il se manifeste la moindre aggravation médicamenteuse ; tel autre ne pourra prendre la moitié de cette dose sans qu’il survienne des crachements de sang et des étouffements. »
En résumé, le Silphium cyrenaïcum n’est pas le Silphion des Grecs :
_Parce que son aspect, d’après le professeur Œrsted, n’est pas du tout celui du dessin des médailles, contrairement à l’affirmation du Dr Laval ;_
_Parce que les graines apportées par le Dr Laval ne ressemblent aucunement aux graines à forme de cœur représentées sur les médailles de la Cyrénaïque_ (voir page 25) ;
_Parce que les feuilles du Silphion étaient semblables à celles du persil, d’après Théophraste, Dioscoride, Pline, alors que celles du Silphium du Dr Laval en diffèrent aussi complétement que possible, et sont en tout semblables à celles du Thapsia garganica_ (pages 24 et 25) ;
_Parce que les bestiaux engraissaient par l’usage du Silphion ancien, alors qu’ils sont empoisonnés par le Silphium moderne ;_
_Parce que le suc du Silphion ancien était constamment pris à l’intérieur, soit comme épice, soit comme médicament, sans préparation chimique, alors que le Silphium moderne ne peut entrer en aucun cas dans l’alimentation ; alors qu’il est indispensable de le priver de son principe vésicant, pour l’employer comme agent médicamenteux ; alors que, même dépouillé de ce principe, l’extrait aqueux peut provoquer, dans certains cas, des crachements de sang et des étouffements._
* * * * *
III
Il nous reste à dire quelques mots sur les propriétés merveilleuses que l’on a attribuées au _Silphium cyrenaïcum_.
Les médicaments qui guérissent _infailliblement_ la phthisie, d’après les prospectus, deviennent chaque jour plus nombreux, et pourtant nous voyons mourir les phthisiques comme auparavant. On ne sera donc pas surpris si nous disons que les promesses qu’on nous fait, au nom du Silphium cyrenaïcum (ou mieux _Thapsia garganica_), nous trouvent tout à fait incrédule. Pour admettre, comme possibles, des résultats même beaucoup moins prodigieux que ceux annoncés par le Dr Laval (la guérison de la phthisie et de la méningite tuberculeuse), il nous faudrait autre chose que les affirmations des petites brochures, autre chose que les réclames de la quatrième page des journaux.
Dans le mémoire inséré au _Bulletin de la Société d’acclimatation_, le Dr Laval parle de quelques guérisons qui auraient été obtenues par le Dr Chartier, médecin en chef de l’hôpital militaire de Valenciennes ; mais son assertion ne nous suffit pas. Où sont les observations médicales du Dr Chartier ? Où est son témoignage ? Ce médecin ne serait-il pas celui auquel il est fait allusion dans les brochures publiées sur le Silphium, et dont l’auteur _n’est pas autorisé_, dit-il, à écrire le nom ? On invoque les règlements militaires pour expliquer ce silence ; mais est- ce que le Dr Laval, médecin militaire, n’a pas publié un mémoire sur le Silphium dans le _Bulletin de la Société d’acclimatation_ ? Est-ce qu’il n’a pas nommé le Dr Chartier ? Est-ce que le Dr Cauvet, pharmacien militaire, a hésité à publier divers travaux sur le même sujet ?
Il serait à désirer, dans l’intérêt de la science et de l’humanité, qu’on sortît de cette réserve et qu’on publiât l’opinion du Dr Chartier ; nous la réclamons avec instance[8].
En attendant, énumérons les maladies que le Silphion des Grecs guérissait infailliblement, et que le Silphium des modernes devra guérir non moins infailliblement :
« L’action du Silphium cyrenaïcum sur les tubercules à forme chronique, dit le Dr Laval, peut être plus rapidement appréciée dans la _tuberculose aiguë_ et dans la _méningite_ de même nature. » (_Bulletin de la Société d’acclimatation_. Mars, 1874.)
D’après deux petites brochures publiées par le compagnon de voyage du Dr Laval, la _phthisie pulmonaire_, la _phthisie laryngée_, le _catarrhe_, l’_angine_, et toutes les maladies indiquées par les anciens comme trouvant leur remède dans le Silphion des Grecs, pourront être guéries à l’aide du Silphium cyrenaïcum, « par les médecins _qui ne reculent pas devant l’application d’un remède nouveau_. » Mais l’auteur de ces brochures est bien injuste, pour le Silphion des Grecs, lorsqu’il se borne à citer, d’après Dioscoride, l’enrouement, l’esquinancie, la toux, les douleurs de côté, les maladies du poumon, comme guéries autrefois par cette plante célèbre.
D’après Dioscoride, le Silphion guérissait encore : la _scrofule_, la _sciatique_, les _hémorrhoïdes_, les _contusions_, les _cataractes récentes_, les _maux de dents_, les _morsures des animaux_, la _gangrène_, l’_anthrax_, les _maladies de la peau_, les _polypes du nez_, les _excroissances de chair_..... Bu _dans un œuf mollet_, il guérissait la _toux_, les _douleurs de côté_ et l’_hydropisie_. Bu dans du vin avec de l’encens, il guérissait les _tremblements_ qui précèdent la fièvre. Pris dans un grain de raisin, il combattait utilement les _fluxions stomacales_. Mêlé au poivre et à la myrrhe, il _provoquait les règles_, etc.
D’après Hippocrate, il était souverain contre la _fièvre singultueuse_, la _fièvre tierce_, la _fièvre quarte_, les _chutes du rectum_, la _pleurésie_, etc.
D’après Pline, il guérissait les _écrouelles_, les _hémorrhoïdes_, les _contusions_, les _spasmes_, la _goutte_, la _jaunisse_, l’_hydropisie_, la _toux_, l’_enrouement_, la _pleurésie_, l’_esquinancie_, les CORS, les DURILLONS ; il arrêtait la chute des cheveux !!! etc.
Voilà le champ dans lequel peuvent désormais se mouvoir, avec une entière sécurité, et avec la perspective de succès éclatants, les médecins _qui ne reculent pas devant l’application d’un remède nouveau !!_ Ce domaine sera des plus vastes, et c’est à peine si celui de la _douce revalescière_ pourra lui être comparé.
Malheureusement, le récit scientifique des résultats obtenus par le Dr Laval, à l’aide du _Silphium cyrenaïcum_, fait absolument défaut.
L’une des brochures de son compagnon de voyage renvoie bien _au livre_ du Dr Laval sur le Silphium cyrenaïcum ; mais ce livre n’a jamais existé. Le libraire qu’on indique ne l’a jamais possédé[9].
« L’emploi du Silphium, dit l’auteur de la brochure citée, n’exclut aucun des moyens _auxiliaires_ que le médecin juge à propos de conseiller : huile de foie de morue, frictions iodées, hypophosphites, _médicaments homœopathiques_[10], granules dosimétriques, eaux minérales, etc. Son action réparatrice s’exerce indépendamment de tout ce qu’on peut lui adjoindre. Nous ferons cependant une exception pour les médicaments altérants, comme l’arsenic à haute dose, l’iodure de potassium, etc. »
D’ordinaire, les nouveaux médicaments, lancés par les petites brochures, ou par la quatrième page des journaux, balayent devant eux, comme dangereux ou inutiles, les médicaments antérieurement employés. Le _Silphium cyrenaïcum_ se garde bien d’imiter cet exemple. Il veut se préparer un bon accueil dans le monde médical ; il tient à vivre en parfaite intelligence avec ses voisins ; il est bon prince, pour tout dire en un mot. Sans doute, il peut guérir _tout seul_ l’angine catarrhale, la phthisie pulmonaire à tous les degrés, la méningite tuberculeuse[11], etc. Mais, si l’on veut employer concurremment les eaux minérales, l’huile de foie de morue, les hypophosphites du Dr Churchill, les granules dosimétriques du Dr Burgraeve, qui sont préparés avec les substances les plus énergiques (atropine, émétique, morphine, cyanure de zinc, digitaline, etc.), le _Silphium cyrenaïcum_ n’y fera aucune opposition. Il acceptera, sans s’en émouvoir, le contact (j’allais dire le concours), de ces agents si actifs et si dangereux que l’auteur de la brochure, par un heureux choix d’expressions, appelle des _moyens auxiliaires_, et qui ne permettront guère assurément de faire à chacun sa part dans les succès ou dans les revers.
Du reste, que les disciples de Hahnemann se rassurent : _même les médicaments homœopathiques_ ne seront pas exceptés ; ils pourront cheminer côte à côte avec le Silphium cyrenaïcum sans gêner en rien ses mouvements, et sans être gênés par lui. Jusqu’ici, nous avions entendu dire que les remèdes homœopathiques n’aimaient pas à rencontrer dans l’organisme d’autres agents médicamenteux, et qu’ils devaient faire seuls leur œuvre, pour qu’elle fût faite utilement. Mais les propagateurs du Silphium ont changé tout cela ; nous n’avons plus qu’à nous incliner.
IV
Et maintenant résumons-nous.
Les propagateurs du _Silphium cyrenaïcum_ affirmaient que cette ombellifère n’avait rien de commun avec le _Thapsia garganica_, ils le prenaient même de très-haut avec ceux qui soutenaient l’opinion contraire ;
_Or, il est démontré aujourd’hui, par les matériaux rapportés de la Cyrénaïque, que les deux ombellifères sont une seule et même plante._
Le Dr Laval avait présenté les graines de son _Thapsia Silphium_ comme différentes de celles du _Thapsia garganica_ ;
[Illustration :Silphium cyrenaïcum du Dr Laval. Thapsia garganica.]
_Or, elles sont absolument identiques ; elles présentent les mêmes variations de formes que dans le Thapsia garganica._
Le Dr Laval avait prétendu ensuite que les feuilles de sa plante n’étaient pas entièrement semblables à celles du _Thapsia garganica_.
_Or, il suffit de jeter les yeux sur les échantillons du Muséum, et aussi sur les dessins que nous donnons ci-dessous et page 35 pour constater combien son assertion était peu fondée._
[Illustration : Silphium cyrenaïcum.]
Tout récemment, le compagnon de voyage du Dr Laval décrivait, après lui, la racine du _Silphium cyrenaïcum_, et affirmait qu’elle était absolument différente de celle du _Thapsia garganica_ ; il ajoutait, avec une assurance digne d’un meilleur sort, que là était surtout le caractère distinctif ;
_Or, en comparant les racines que M. Daveau a rapportées de la Cyrénaïque, avec celles du Thapsia garganica, on constate qu’elles sont entièrement semblables_ (voir pages 18 et 19).
L’auteur des brochures écrivait, après le Dr Laval, que les racines de leur plante étaient _traçantes_, et donnaient naissance à une nouvelle souche, lorsque ces racines rencontraient la surface du sol.
[Illustration : Thapsia garganica]
_Or, M. Daveau affirme,_ de visu, _que rien n’est moins exact ; il soutient que ce mode de multiplication, qu’on disait être le seul pour cette plante, est matériellement impossible, et il en a donné la raison_ (voir pages 17 et 50).
Le Dr Laval assurait que la reproduction de la plante ne pouvait se faire par les graines, parce qu’elles étaient _toutes_ détruites par un insecte de l’ordre des hémiptères ;
_Or, ce fait que nous repoussions à priori avec tous les botanistes, est nié par M. Daveau de la façon la plus positive ; il affirme que la reproduction de la plante se fait par la graine, et qu’elle ne peut se faire autrement._
« Les _graines_, dit M. Daveau, tantôt lisses, tantôt ondulées, qui sont d’un jaune soufre avant leur complète maturité, prennent, lorsqu’elles sont mûres, une teinte plus foncée au centre, avec les ailes de couleur paille. Ces graines sont, dans certaines régions, autour de Dernah par exemple, attaquées _partiellement_ par le _Pentatoma lineata_, insecte de l’ordre des hémiptères ; mais, à mesure qu’on s’élève au-dessus du niveau de la mer, en se rapprochant du Guégueb ou des ruines de Cyrène (aujourd’hui Grennah), ces insectes disparaissent en grande partie, et le plus grand nombre des ombelles sont intactes. _C’est donc par le semis que se fait la reproduction_, et c’est le seul mode de multiplication naturelle du Thapsia de la Cyrénaïque[12]. »
Ainsi donc, autant d’assertions, autant d’erreurs.
MM. Laval et son compagnon de voyage qui ne montraient ni les _tiges_, ni les _feuilles_, ni les _racines_, reprochaient aux savants d’avoir résolu le problème sur la seule inspection des graines. Aujourd’hui, le problème a été examiné sur place par M. Daveau, et à Paris, par les botanistes, _avec toutes les pièces sous les yeux_, et la solution est absolument la même.
Il est donc désormais acquis que le _Silphium cyrenaïcum_ n’est pas du tout le _Silphion_ des anciens, et qu’il est tout simplement le _Thapsia garganica_.
Quant au fameux _Silphion_ des Grecs, il reste toujours plongé dans cette espèce d’obscurité mystique qui caractérise tout ce qui appartient à l’histoire de l’antiquité païenne.
Il importait de ne pas laisser s’accréditer plus longtemps une erreur profondément regrettable. En rapportant de la Cyrénaïque la plante qui était invisible à Paris, M. Daveau a donc rendu, nous le répétons, un véritable service à la science et à l’humanité.
Les débats sont clos. La légende s’évanouit, et la vérité scientifique reprend enfin ses droits. Notre but est atteint.
* * * * *
APPENDICE
* * * * *
LES BROCHURES SUR LE SILPHIUM
M. Petit, pharmacien de première classe à Paris, membre de la _Société botanique de France_, avait démontré très-nettement dans deux lettres adressées à la _Ruche pharmaceutique_, que le _Silphium cyrenaïcum_ était tout simplement le _Thapsia garganica_, et que, dans tous les cas, il n’était pas le Silphion des anciens.
C’est pour combattre cette opinion que le compagnon de voyage du Dr Laval a publié l’une de ses brochures.
Disons tout de suite que cette publication laisse tout à fait intacte la démonstration de M. Petit. Les arguments de _l’explorateur de la Cyrénaïque_ ne sont en rien concluants, et ils ne sauraient résister à un examen attentif. Nous allons en passer quelques-uns en revue et les réduire à néant, bien que nous soyons _du nombre de ceux qui tranchent la question sans avoir vu la plante aux lieux où elle croît_.
« M. Petit, écrit-il, déclare que le Silphion des anciens reste perdu pour nous... Il cite l’opinion du professeur Œrsted, de Copenhague, qui affirme que notre plante (le Thapsia silphium) ne présente, ni dans son aspect, ni dans ses propriétés, la moindre ressemblance avec la célèbre plante de l’antiquité.
J’en demande pardon au savant professeur, mais son affirmation est un peu aventurée. Il ne connaît du Silphion des anciens que l’image reproduite sur les monnaies de Cyrène. Que l’artiste peu expérimenté ne soit pas arrivé à une reproduction rigoureusement exacte de la plante, cela est vrai ; mais il est impossible de ne pas y reconnaître une ombellifère. Et si quelques plantes de cette famille, les _Férules_, les _Fenouils_, etc., offrent quelque analogie avec l’empreinte de ces médailles, il y a une particularité qui place ces ombellifères hors de comparaison, c’est leur _absence absolue_ dans la contrée où croît le Silphium, contrée qui est bien la même dans laquelle on récoltait le Laser cyrenaïcum. »
_L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’en sait pas plus long, assurément, que le professeur Œrsted, sur le Silphion des Grecs et sur les monnaies qui en donnent la figure ; on se demande donc sur quoi il se fonde pour affirmer que l’artiste n’est pas arrivé à une reproduction fidèle de la plante. Et quand il prétend qu’il n’y a pas d’autres ombellifères que le Silphium du Dr Laval, dans la contrée où croissait le Silphion des Grecs, il commet une erreur inexplicable.
En effet, dans son ouvrage _Floræ libycæ specimen, etc._, le professeur Viviani enregistre, pages 15, 16 et 17, _neuf_ espèces d’ombellifères récoltées par Della Cella, parmi lesquelles figurent : _Ferula nodiflora_, _Ferula communis_, _Ferula opopanax_, _Caucalis leptophylla_, son _Thapsia silphium_ ou _Thapsia garganica_ de Linné. De plus, M. Daveau en a rencontré plusieurs espèces qui ont leur importance : _Smyrnium olusatrum_, _Apium graveolens_ (Céleri), _Apium Petroselinum_ (Persil), _Fœniculum vulgare_ (Fenouil), etc.
[Illustration : Silphion des Grecs, d’après la figure publiée par Viviani.]
Nous avons déjà dit notre pensée sur la valeur de l’argument tiré du dessin des monnaies. Nous répéterons : que jamais les ombellifères n’ont de feuilles _opposées_ ; que jamais les graines des _Thapsia_ et du _Silphium cyrenaïcum_ n’ont eu la forme d’un _cœur_, comme celles qui sont représentées sur les médailles cyrénéennes ; que le dessin des médailles ne représente rien moins qu’une ombellifère, ainsi qu’on peut s’en convaincre par l’examen de l’image reproduite à la page précédente.
En admettant l’exactitude relative des dessins représentés sur les médailles, on pourrait émettre cette opinion : que le Silphion des Grecs n’a jamais été un Thapsia, ni un Ferula, etc., par cette raison que, dans ces genres, le fruit est un biakène comprimé dorsalement, tandis que le dessin des médailles a eu la prétention de représenter un biakène déprimé latéralement comme dans le genre Smyrnium ; car si l’artiste n’a pas prolongé l’échancrure supérieure jusqu’en bas de son dessin pour indiquer la suture commissurale des deux carpelles, c’est qu’il a voulu rendre l’illusion du _cœur_ plus complète.
Les auteurs qui ont cherché à faire la lumière sur cette question auraient été plus près de la vérité, croyons-nous, en faisant du Silphion des Grecs un _Smyrnium_ par exemple ; c’est dans ce genre, en effet, qu’on rencontre des ombellifères à feuilles à _peu près opposées_ dans la partie supérieure des tiges, et à fruits pouvant, à la rigueur, être pris pour _un cœur_ par un artiste de l’antiquité. On en jugera par les figures ci-dessous. Nous ajouterons qu’une espèce de ce genre, le _Smyrnium olusatrum_ produit une gomme résine fort estimée dans le pays où croissait jadis le fameux Silphion, et que les habitants de cette contrée en font usage pour guérir les ophthalmies.
[Illustration :Smyrnium olusatrum. Silphion des anciens. Silphium cyrenaïcum de Laval.]
Quant à la disparition complète du Silphion ancien, de la contrée où il s’était développé, ce n’est pointe un fait unique dans l’histoire des végétaux. Tout le monde sait que le Papyrus a disparu de l’Egypte et qu’on le retrouve dans une autre partie de l’Afrique. Et l’auteur de la brochure sur le Silphium qui n’a pas à _devenir_, lui, un botaniste consommé, a certainement constaté, dans ses herborisations, des faits analogues pour plusieurs espèces de la flore française.
« M. Petit, dit encore _l’explorateur de la Cyrénaïque_, déclare que le Silphium cyrenaïcum ne saurait être le Silphion des anciens, parce que les bestiaux pouvaient manger celui-ci, tandis que le premier fait périr les animaux qui en mangent. Mais il oublie de dire que si les Vandales ont entrepris la destruction du Silphion lors de leur invasion dans la Cyrénaïque, c’est qu’il tuait leurs chevaux, ce qui prouve qu’il n’était pas plus inoffensif qu’aujourd’hui. »
Dans sa thèse, M. Deniau exprimait à titre de simple supposition cette idée : que les Vandales avaient pu entreprendre la destruction du _Silphion_, parce qu’il tuait leurs chevaux ; et aussitôt les propagateurs du Silphion ont transformé l’hypothèse en un fait acquis. _L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’est pas heureux dans ses affirmations. Les auteurs anciens ont expliqué la disparition du Silphion de diverses manières, mais aucun ne parle de son action mortelle sur les chevaux des Vandales. Le Dr Laval n’en dit pas un mot ; il connaissait sans doute, lui, ce passage de Théophraste : « Il est étrange de dire que le bétail se purge en mangeant le Silphion ; au contraire, il s’engraisse merveilleusement, et sa chair en devient meilleure. »
L’adversaire de M. Petit s’est tout simplement fourvoyé. C’est le _Thapsia_ qui tuait le bétail, et non le _Silphion_ ; ce qui prouve une fois de plus que le Dr Laval n’a trouvé en Cyrénaïque que le Thapsia garganica. « Le Thapsia, dit Théophraste, croît en plusieurs lieux, mais principalement en la terre d’Athènes ; les bêtes du pays n’en mangent point (par instinct), et si les bêtes étrangères en mangent, il faut nécessairement que leur ventre se lâche ou qu’elles meurent. » (