Part 1
LE SECOND VOYAGE DE VASCO DE GAMA A CALICUT
RELATION FLAMANDE ÉDITÉE VERS MDIV REPRODUITE AVEC UNE TRADUCTION ET UNE INTRODUCTION PAR J. PH. BERJEAU
PARIS. CHARAVAY FRÈRES ÉDITEURS 51 rue de Seine 51 1881
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE PAR GUSTAVE RETAUX A ABBEVILLE DEUX CENT SOIXANTE DOUZE EXEMPLAIRES DONT:
Douze exemplaires sur papier de Chine (Nº 1 à 12). Deux cent cinquante exemplaires sur papier de Hollande (Nº 13 à 272).
Numéro
[Illustration: FAC SIMILE DE LA CARTE D’AFRIQUE GRAVÉE DANS LE PTOLÉMÉE DE LYON, MDXLI]
INTRODUCTION
On sait combien sont recherchés aujourd’hui en Europe et plus encore en Amérique les relations contemporaines des grandes découvertes faites par les navigateurs du XVe siècle et des premières années du XVIe. Les bibliophiles se disputent à prix d’or dans les ventes publiques ces opuscules de quelques feuillets souvent et s’empressent aussitôt acquis de les faire couvrir de magnifiques reliures, afin que la splendeur de l’enveloppe en frappant les yeux arrête quelque vandale de l’avenir prêt à détruire comme insignifiants ces trésors du passé.
La lettre de Christophe Colomb: «Epistola Christophori Colom: de Insulis Indie supra Gangem nuper inventis (sine loco) 1493 4 ff. in-4º» eut de nombreuses éditions en plusieurs langues dans la même année. Combien en reste-t-il d’exemplaires aujourd’hui? On a perdu de vue pendant des siècles cette curieuse publication et on ne l’a reproduite que de notre temps. Les opuscules d’Americ Vespuce, non moins recherchés à présent par les amateurs de curiosités n’ont été exhumés que récemment de la poussière des bibliothèques.
On n’avait que des détails très incomplets sur le premier voyage aux Indes de Vasco da Gama par la route inconnue jusque-là du Cap de Bonne-Espérance, lorsque MM. Diogo Kopke et Antonio da Costa Païva découvrirent dans la bibliothèque publique de Porto et publièrent le routier d’Alvaro Velho intitulé: «Roteiro da viagem que em descobrimento da India pelo cabo de Boa-Esperança fez dom Vasco da Gama em 1497, Porto 1838 in-8º.»
Ce routier écrit par un des matelots chargés des présents du roi de Portugal pour le rajah de Calicut, a été traduit en français dans le 3e volume des «Voyageurs anciens et modernes» de M. Ed. Charton, Paris, 1855 grand in-8º.
Mais on n’avait toujours que très peu de renseignements sur le second voyage très imparfaitement relaté dans Galvao, Ramusio, Castanheda, Faria, Barros etc. lorsque vers 1860, un chercheur infatigable de curiosités bibliographiques, qui avait découvert à Londres l’opuscule que nous reproduisons, me chargea de le lui traduire en français, car il n’en comprenait qu’imparfaitement le texte néerlandais.
Six ans plus tard, ce bibliophile étant venu à mourir, ses livres furent dispersés dans une vente aux enchères. Je n’avais pas suivi la vente et j’ignorais si le livre y avait passé et ce qu’il était devenu. Enfin en 1874 je m’avisai de chercher, dans les catalogues si complets que le British Museum met à la disposition de ses lecteurs, si par hasard le livre que j’avais traduit n’était pas entré dans la vaste collection. Les catalogues suivent simplement l’ordre alphabétique par noms d’auteurs ou titres d’ouvrages anonymes. Au mot _Calcoen_ je fus renvoyé immédiatement à celui de _Calicut_ et là je trouvai ce que je cherchais. Une demi-heure après avoir écrit mon bulletin on m’apporta non-seulement l’original de _Calcoen_ mais encore le manuscrit de ma traduction que l’amateur avait fait relier dans le même volume par un des grands relieurs de Londres.
J’obtins immédiatement la permission de reproduire l’ouvrage en phototypie. Je le traduisis en anglais et il fut publié sous ce titre: «Calcoen a dutch narrative of the second voyage of Vasco da Gama to Calicut, printed at Antwerp circa 1504 With introduction and translation.» London, Basil Montagu Pickering, 1874, in-4º.
L’édition d’Anvers circa 1504 se compose de six feuillets en caractères gothiques, sine anno, loco aut typographi nota. Sur le f. 1a au milieu de la page est le mot CALCOEN en grosses lettres gothiques de 3 cm. Fº. 1b commencement du texte: _Dit is die reyse._ Fº. 3a porte la seule signature du livre a iij. On compte 29 lignes dans chacune des dix pages de texte. Au verso du dernier feuillet est une gravure de la crucifixion avec la vierge et saint Jean à droite de la croix et à gauche un évêque mitre en tête et la crosse à la main. Cette gravure reproduite ici et que l’on retrouve sans doute dans d’autres livres imprimés à la même époque à Anvers a ceci de remarquable que l’inscription du philactère qui flotte derrière la croix: «deus qi pro redēpciōe» est à l’envers, preuve de l’inexpérience du graveur qui ne se rendait pas compte du résultat de l’impression. Il n’avait pas oublié cependant de graver à l’envers l’inscription INRI qui surmonte la croix et se lit régulièrement sur la gravure. Avec ces indications il est donc facile de retrouver dans les livres de la même époque la même gravure, qui n’a rien à faire dans le livre, sinon à remplir une page blanche, et le nom du typographe qui l’utilisait.
Il est assez singulier que le nom de Vasco da Gama ne soit pas même prononcé dans cette relation de son second voyage. Mais il ne peut faire l’objet d’aucun doute qu’il s’agit bien ici de ce voyage. Car les dates, les lieux visités, les incidents relatés coïncident parfaitement avec la seconde expédition aux Indes du grand navigateur portugais.
Peut-être aussi trouverait-on des renseignements sur cette expédition dans: «Den rechten Weg aus zu fahren von Lisbona gen Callachut.» S. N. in-4º circa 1504; dans «Itinerarium Portugallensium in Indiam et inde in occidentem et demum ad Aquilonem; ex vernaculo sermone in Latinum traducto, interprete Archangelo Marignano» Mediolani 1508 in-fol., ou bien encore dans «Gesta proxime per Portugallenses in India, Ethiopia et aliis, orinetalibus (sic) terris» Coloniæ 1505 in-4º; et dans «Almada (Francisco de) Gesta proxime per Portugalenses in India... ab Emanuele Portugali rege ad Episcopum Cardinalem Portuens. missa» Norinbergae 1507 in-4º. Mais nous n’avons pu malheureusement découvrir aucun de ces livres dans les bibliothèques publiques de Paris.
Quoi qu’il en soit, la présente relation, très naïve dans sa simplicité, est évidemment l’œuvre de quelque aventurier néerlandais qui fut le compagnon de Vasco da Gama, soit comme officier, soit même comme simple matelot.
La narration commence par le récit de cette expédition malheureuse que Vasco da Gama dirigea sur la côte de Barbarie contre le célèbre Barberousse, à la tête de quinze vaisseaux, dit l’histoire, avec soixante-dix suivant notre auteur.
Il était à prévoir que dans une relation si ancienne de voyages dans un pays inconnu jusque-là, l’auteur n’écrirait pas correctement les noms des lieux ou des peuples qu’il visitait; mais il est facile de réconcilier les noms de lieux et de populations qu’il donne, avec leurs appellations modernes.
Ainsi il nomme _Kenan_ la première terre que l’expédition touche après son départ de Lisbonne le 10 février 1502. Il s’agit évidemment du cap Non sur la côte occidentale d’Afrique en face des Canaries. Il omet le nom du cap Vert qui forme la station suivante, mais il en indique exactement la distance du Portugal. Le 29 mars, l’expédition perd de vue la grande Ourse et le 2 avril elle se trouve sous la ligne équinoxiale. Huit jours après elle est dans l’hémisphère austral et le 22 avril à midi vrai, les matelots voient avec étonnement le soleil au Nord. Ils cherchent en vain dans le ciel quelque point de repère connu pour se guider; il ne leur reste que la boussole et leurs cartes, sans doute celles que Vasco da Gama et Bartholomeu Dias avaient dressées lors de leurs précédents voyages.
C’est dans ces parages qu’ils virent pour la première fois les poissons volants s’élancer de la surface de la mer et prolonger leur vol à une portée d’arbalète, pour échapper à leurs ennemis aquatiques, trop heureux s’ils ne sortaient pas de l’eau pour tomber sous les serres des oiseaux de proie qui leur font la chasse dans l’air.
Les hardis navigateurs furent poussés par le vent dans une mer où, dit notre auteur, il n’y avait ni chair ni poisson ni rien de vivant. C’est-à-dire qu’ils avaient sans le savoir atteint cette partie de l’océan austral où le froid empêche la vie de se manifester avec la même abondance que dans le voisinage de l’Équateur ou des Tropiques.
Le 22 mai ils furent assaillis par une violente tempête où la pluie, la grêle et la neige se mêlaient au bruit du tonnerre et à la lueur des éclairs; car l’hiver austral avait commencé pour ces régions qu’aucun navire européen n’avait encore visitées. Ils avaient été repoussés par un vent contraire à plus de mille milles hors de leur route et furent douze jours sans voir la terre. Enfin la tempête calmée ils purent se rapprocher du cap de Bonne-Espérance et firent voile au nord-est. Le 10 juin la grande Ourse et des cieux connus apparurent de nouveau à leurs yeux, ce qui leur causa naturellement une grande joie.
Trois jours après ils abordèrent à _Scafal_ (Sofala) et cherchèrent à y faire du commerce. Mais le roi de Sofala était alors en guerre avec les Cafres ses voisins que notre auteur appelle les Paepiens; il refuse donc d’entrer en relations commerciales avec les quatre navires que Vasco da Gama avait amenés. Les Cafres de l’intérieur dit l’auteur sont séparés du pays de Sofala par une muraille qui n’est autre sans doute que la chaîne de montagnes parallèle à la côte; et comme la rivière qui a son embouchure à Sofala est la seule voie par laquelle les Cafres de l’intérieur puissent avoir accès à la mer, les habitants de Sofala craignaient que les Cafres ne prissent cette voie pour se mettre en communication avec les navires portugais. Là, l’expédition trouva des hommes qui avaient été faits prisonniers et réduits en esclavage par les Cafres, dont le pays, disaient-ils, abondait en argent, en or, en pierres précieuses et en toutes sortes de produits.
L’expédition se rendit de là à _Miskebijc_ (Mozambique) qui est à deux cents milles de Sofala et y trouva une population à qui l’usage de la monnaie était inconnu, mais qui pratiquait l’échange de l’or et de l’argent contre d’autres marchandises.
Le 18 juillet l’expédition arrive à Hylo, nom rectifié plus loin en celui de Kilo, pour Quiloa. Là Vasco da Gama force le roi à payer un tribut annuel de quinze cents ducats à celui de Portugal et à porter une bannière comme signe de la suzeraineté de ce dernier sur le pays. Les Portugais virent là pour la première fois des moutons à grosses queues, des corbeaux noirs et blancs et des oignons larges de deux palmes qui n’étaient probablement que les bulbes de la _Scilla maritima_.
Les navires se dirigèrent de là sur Mélinde, dont l’auteur fait une île; mais ils manquèrent cette escale et s’arrêtèrent à ce qu’ils appellent le cap Sainte-Marie, c’est-à-dire le Ras-Mory qui forme la pointe orientale de l’île de Socotora. Cette île était alors habitée en grande partie par des chrétiens du rite grec. L’abbé Prévost «Histoire des voyages», vol. I, p. 80, La Haye 1747, in-4º, parlant du voyage de Vasco da Gama, vers Mélinde, dit: «Mais un vent impétueux le poussa huit lieues au delà de cette ville dans une baye, où il se trouva plusieurs vaisseaux mores et quelques-uns de Calecut dont il se saisit.»
Là l’expédition quitta ce que notre auteur appelle le pays des Paepiens, c’est-à-dire la Cafrerie qui, à cette époque, était supposée s’étendre du cap de Bonne-Espérance au sud, jusqu’aux frontières de l’Abyssinie au nord; et les vaisseaux firent voile pour la _Marabie_ c’est-à-dire pour l’Iram-Arabie.
Ici notre voyageur ne manque pas de parler des moussons pendant lesquelles le vent souffle six mois du sud-est et les six autres mois du nord-est. Ils avaient déjà revu la grande Ourse dès le 10 juin; mais ils ne revirent l’étoile polaire que le 5 août, lorsqu’ils étaient encore à plus de cinq cents milles de l’Inde.
Le 21 août l’expédition eut enfin connaissance de la terre de l’Inde et elle arriva devant la grande ville de _Combaen_, le Cambaeth de Marco Polo, le Cambay moderne, sur la rivière de Cobar (le Saubermattee). Notre auteur a de singulières notions sur la géographie quand il dit que Cambay est située près du pays de Caldée en Babylonie. Il ne manque pas en bon chrétien de donner un coup de griffe en passant à Mahomet qu’il appelle le diable des payens.
Les Portugais arrivés à Oan (Goa), dont le roi, dit la relation, avait huit mille chevaux et sept cents éléphants de guerre, attaquent les Indiens, leur prennent quatre cents navires qu’ils brûlent après en avoir massacré les équipages.
L’île d’_Avidibe_ où ils font de l’eau et débarquent trois cents de leurs malades est celle de l’Anjedive qui fut depuis la station où les navires portugais ne manquaient jamais de toucher, avant d’aborder le continent de la péninsule indienne. Le lézard de cinq pieds de longueur qu’ils tuèrent à Avidibe était sans doute un de ces crocodiles qui pullulent dans l’Inde.
Le _Montebyl_ de notre auteur dans le royaume de _Cannaer_ (Cananor) est le Mont-Ely de Marco Polo. Ils attendirent là les navires de la Mecque qui allaient porter les épices en Égypte d’où on les expédiait à Venise. On sait que la décadence commerciale de ce grand entrepôt du commerce de l’Orient date de la découverte par Vasco da Gama de la nouvelle route des Indes. Les Portugais, dit notre aventurier, formèrent le projet de détruire tous les navires maures afin que le roi de Portugal devînt le seul importateur des épices en Europe; mais ils ne purent mettre ce projet à exécution.
Ils s’emparèrent pourtant d’un grand navire de la Mecque (le _Merii_, disent plus tard les historiens) qui avait à bord trois cents passagers parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes et d’enfants. C’était sans doute un de ces navires qui conduisent tous les ans un si grand nombre de pèlerins au tombeau du prophète. Ils le pillèrent et le firent sauter avec tous les passagers qu’il portait.
Les historiens portugais, pour atténuer la cruauté de ce procédé, conforme aux mœurs barbares de l’époque, ont dit depuis que les enfants furent sauvés et transportés sur la caravelle du Capitan-Môr; mais notre auteur ne fait aucune mention de cette circonstance atténuante.
Voici comment Lopez de Castanheda, «Historia de descobrimento da India. Libr. I, ch. XLIV», raconte la prise et l’incendie du vaisseau:
«Sur leur route ayant rencontré un navire maure de la Mecque qui revenait de Calicut, ils s’en emparèrent. Le général monta à bord et fit comparaître devant lui les patrons et tous les passagers. Il leur donna ordre de lui remettre tout ce qu’ils portaient, sinon qu’il les ferait tous jeter à la mer. Ils déclarèrent qu’ils n’avaient rien parce qu’on leur avait tout volé à Calicut. Vasco da Gama reçut cette réponse avec dédain et fit immédiatement jeter un des leurs à la mer, après lui avoir fait lier les pieds et les mains. Les Maures furent épouvantés et ils s’empressèrent de déposer tout ce qu’ils portaient et quantité de marchandises précieuses qui furent remises à Diego Fernandez Correa, allant comme facteur à Cochin. Celui-ci fit immédiatement passer la marchandise sur un autre navire. On transporta les enfants maures sur la Capitane où le général promit d’en faire des moines et les fit entrer en effet plus tard au couvent de Notre-Dame de Belem. Quant aux autres choses de peu de valeur elles furent abandonnées aux gens de l’équipage qui s’en emparèrent. Lorsque le navire fut vide de marchandises, Estevam da Gama, qui était lieutenant du général, ordonna qu’on y mît le feu. Tous les Maures avaient été enfermés sous le pont, afin de venger ceux des nôtres qui étaient morts du temps de Pedro Alvaro[1]. Estevam da Gama et deux bombardiers qui avaient mis le feu au navire se retirèrent dans un bateau. Aussitôt que les Maures virent que le navire brûlait, ils brisèrent leurs liens et éteignirent le feu avec beaucoup d’eau qui était entrée par les trous que notre artillerie avait causés au moment du combat. Sur quoi le général qui était à bord du vaisseau d’Estevam da Gama, fit accoster le navire des Maures, ceux-ci coururent aux bordages le sabre à la main pour se défendre contre les nôtres, comme des hommes décidés à mourir. Beaucoup d’entre eux portaient à la main des tisons enflammés qu’ils jetaient sur notre vaisseau. Nos hommes tiraient sur eux et ils en tuèrent beaucoup. Cependant la nuit étant venue ils cessèrent de combattre et les deux navires furent détachés. Car notre général ne voulait pas que les Maures pussent nous aborder et tuer quelques-uns de nos hommes. Il donna ordre cependant de faire entourer par notre flotte le navire maure afin qu’il ne pût gagner la terre qui était proche. Pendant toute la nuit les Maures firent de grands cris, invoquant Mahomet et le priant de venir à leur secours. Au point du jour le général donna ordre à Estevam da Gama d’aborder le navire avec un certain nombre de matelots et de bombardiers et d’y mettre le feu. C’est ce qu’il fit après avoir forcé les Maures à se retirer sur la poupe en combattant. Il resta sur le navire avec quelques matelots et bombardiers jusqu’à ce qu’il fût à moitié brûlé. Les Maures voyant le feu se jetèrent à l’eau, quelques-uns le cimeterre à la main pour tuer ceux des nôtres qui étaient descendus dans les bateaux et contre lesquels ils brandissaient leurs cimeterres comme des bêtes féroces. Ceux que nos hommes frappaient s’accrochaient aux bateaux jusqu’à ce qu’ils fussent tués. Tous ceux qui sautèrent dans l’eau périrent donc et ceux qui restèrent dans le navire furent noyés; car il coula à fond. Ils étaient plus de trois cents et combattirent avant de mourir comme s’ils eussent été en bien plus grand nombre. Ils blessèrent plusieurs de nos hommes; mais ils n’en tuèrent aucun.»
[1] Lors du massacre des facteurs que Vasco avait laissés à Calicut à l’époque de son premier voyage.
Les animaux avec des cornes droites et contournées en spirale que les Portugais prirent pour des cerfs, étaient probablement des antilopes.
Le 20 octobre nos voyageurs abordèrent à _Cannaer_ (Cananor) où le roi les reçut en grande pompe suivi de deux éléphants et accompagné de beaucoup d’autres animaux inconnus aux Européens.
Enfin le 27 octobre ils arrivèrent à _Calcoen_ (en Sanscrit Khalikhodon, en français Calicut). Là ils se battirent pendant trois jours contre les troupes du Samudria-radjah (le roi du rivage) que les écrivains européens ont nommé longtemps le _Zamorin_. A cette époque déjà des marchands flamands, venus de Bruges par l’Égypte ou la Perse, étaient établis à Calicut. C’est ce que confirme la lettre du roi Emmanuel, «Copia de una lettera» (Roma 1505) où il est dit: «Vi sono mercada(n)ti d’tutte q’lle parti e d’mercantia como Bruges i(n) Flandria, Venetia i(n) Italia.»
Le procédé barbare dont se sert Vasco da Gama, en laissant dériver vers la côte un navire chargé des têtes, des mains et des pieds coupés de ses prisonniers de guerre a été raconté et flétri comme il le mérite par d’autres historiens de son expédition. Cet acte odieux ne pouvait évidemment produire aucun résultat pour la reddition de la ville et les Portugais s’en vengèrent en capturant un navire indien qu’ils incendièrent et dans lequel périrent un grand nombre de malheureux sujets du roi de Calicut.
Le royaume de Granor que notre auteur place entre _Calcoen_ (Calicut) et _Cusschaïn_ (Cochin) n’est autre que celui de Travancore où, dit-il, un grand nombre de chrétiens et de juifs vivent sous le même prince.
Comme tous les anciens voyageurs dans l’Inde, Vasco da Gama et ses compagnons prirent pour des chrétiens les sectateurs de Brama et de Bouddha, parce qu’ils s’inclinaient devant les images de la vierge Marie qu’ils voyaient sur les navires portugais, prenant de leur côté cette image pour celle de Maha Madjah qui tient sur ses genoux son fils Shakya. Les Portugais trompés par la ressemblance du nom de la déesse indienne avec celui de Marie et surtout par les auréoles qui entourent les têtes de la mère et de son fils, croyaient entrer dans une église chrétienne quand ils visitaient un temple indien. Le christianisme qui a tant emprunté aux légendes indiennes leur doit-il aussi celle de la vierge Marie? Dans tous les cas il est probable que l’auréole des saints de nos premiers peintres est imitée sinon copiée des images de Maha Madja et de son fils, bien antérieures à l’ère chrétienne.
Il y avait sans doute à l’époque du voyage de Vasco da Gama un certain nombre de chrétiens nestoriens dans la péninsule de l’Indoustan; mais il était loin d’être aussi grand que les Portugais le supposaient. Le chiffre que donne notre auteur de vingt-cinq mille chrétiens et de trois cents églises dans la seule ville de _Coloen_ (Culan), aussi bien que la répugnance de ces prétendus chrétiens à trafiquer, manger ou boire avec ceux d’une autre religion, montrent clairement qu’il s’agit ici des sectateurs de Brama obéissant à leurs préjugés de caste.
_Lapis_ dont notre auteur fait mention est évidemment Méliapour près de Madras, où suivant une tradition gardée par les hagiographes, fut mis à mort l’apôtre saint Thomas. Suivant une autre tradition ce fait eut lieu dans la ville de Calamine d’où le corps de l’apôtre fut transporté à Edessa que notre auteur nomme _Edissen_ et qu’il dit être à quatre journées de Méliapour. Les Portugais, ayant découvert un squelette dans les ruines de cette ville, prétendirent que c’était celui de saint Thomas et le firent transporter à Goa où ces reliques furent longtemps vénérées et ne manquèrent pas bien entendu d’opérer de nombreux miracles.
L’auteur donne au bétel le nom de _tombour_, les voyageurs qui l’ont suivi l’appellent _atambor_. L’origine de ces deux noms erronés provient de ce qu’ils ont pris pour le nom du bétel celui du domestique chargé de le porter et qui dans l’Inde se nomme le _tombuldar_.
La civette est si clairement décrite dans la relation qu’il était impossible de ne pas traduire par _musc_ le mot _iubot_ quoique ce mot ne se trouve d’ailleurs dans aucun dictionnaire flamand ou hollandais ancien ou moderne.
En parlant du second combat naval de Vasco da Gama à son retour de Cochin, avec le rajah de Calicut, le 12 février 1503, notre auteur oublie de mentionner l’arrivée opportune de Vicente Sodre, qui, avec le reste de la flotte, décida l’action et empêcha la défaite de Vasco da Gama. Ce dernier retourna en Portugal tandis que Vicente Sodre resta dans les mers de l’Inde pour bloquer l’entrée de la mer Rouge.
On ne sait pas si les deux îles que l’expédition rencontra le 26 mars étaient les fameuses îles mâle et femelle qu’aucun navigateur n’a rencontrées depuis le voyage du célèbre Marco Polo. Vasco da Gama refusa de s’y arrêter malgré les invitations pressantes des habitants, parce que son navire était chargé de marchandises précieuses qu’il avait hâte de ramener en sûreté à Lisbonne.
L’auteur ne donne pas la date exacte du retour en Portugal.