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Part 3

Le 29 mars notre navigation nous avait portés à plus de 1,200 milles du Portugal et nous avions perdu de vue la grande ourse. Le soleil était sur notre tête, de sorte que rien n’avait plus d’ombre et nous n’avions plus de point de repère dans le ciel le 2 avril.

Dans cette mer j’ai vu des poissons qui volaient comme des oiseaux jusqu’à une portée d’arbalète; ils sont gros comme des maquereaux, des harengs ou des sardines. Et pendant une navigation de plus de 300 milles, nous vîmes des mouettes noires dont la gorge était blanche. Leur queue est comme celle du cygne et elles sont plus grosses que des pigeons ramiers; elles attrapaient les poissons volants à mesure qu’ils s’envolaient.

Le 11 avril nous étions si loin, qu’à midi précis nous voyions le soleil au nord.

En même temps nous n’avions dans le ciel aucun point qui pût servir à nous diriger, ni soleil, ni lune, mais seulement notre boussole et nos cartes.

Ensuite nous atteignîmes une autre mer, où il n’y avait rien de vivant, ni chair, ni poisson ni quoi que ce fût.

Le 20 avril le vent devint contraire pour nous et dura cinq semaines, nous poussant 1000 milles hors de notre route et nous fûmes bien douze jours sans apercevoir aucune terre.

Le 22 mai c’était l’hiver dans ces parages et le jour ne durait que huit heures; et il y eut un grand orage avec de la pluie, de la grêle, de la neige, des éclairs et du tonnerre. Le ciel était découvert vers le cap de Bonne-Espérance et il y eut tempête. En approchant du cap nous dirigeâmes notre course au nord-est.

Le 10 juin nous ne pouvions voir ni la grande ourse ni l’étoile polaire et nous ne connaissions pas le ciel, ce qui nous mettait dans un grand embarras.

Le 14 juin nous arrivâmes devant une ville appelée Scafal[41] et nous demandâmes à faire du commerce; mais on ne voulut pas nous le permettre; parce que les habitants avaient de grandes craintes du côté de la rivière des Paepiens[42]. Il y a là une rivière qui coule du pays des Paepiens[43]. Ce pays des Paepiens[44] est situé dans l’intérieur des terres, enfermé par des murailles, et n’a pas d’autre issue vers la mer que la rivière de Scafal. Et les habitants du pays craignaient que les Paepiens ne vinssent à découvrir cette route; car le roi de Scafal faisait alors la guerre aux Paepiens.

[41] Sofala.

[42] Zara ou Cuama.

[43] Sabia, entre le Cap et 20° S.

[44] La Cafrerie.

Nous parlâmes avec des habitants du pays des Paepiens qui y avaient été faits prisonniers et traités comme esclaves. Ce pays des Paepiens abonde en argent, en or, en pierres précieuses et en richesses, et ce royaume est à 400 milles du cap de Bonne-Espérance.

De là nous fîmes voile pour une île appelée Miskebijc[45]; elle est à 200 milles de Scafal, et le pays se nomme Maerabite; on n’y connaît pas l’usage de la monnaie; mais on échange l’or et l’argent contre d’autres marchandises.

[45] Mozambique.

Nous en partîmes le 18 juillet et nous arrivâmes dans un royaume qui s’appelle Hylo[46]. Le roi de ce pays est très riche et nous le forçâmes de payer au roi de Portugal un tribut annuel de 1,500 matcals. Chaque matcal équivaut à 9 s. 4 d. de monnaie flamande. Il reçoit de plus une bannière, comme marque de sa souveraineté sur le pays. Mais quand le roi sortit de sa cour, ils jetèrent de l’eau et de petites branches sur sa tête, ils étaient très gais, battaient des mains et ils chantèrent et dansèrent. Le roi et tout son peuple, hommes et femmes vont nus, bien qu’ils ceignent leurs reins d’une petite pièce d’étoffe et ils vont tous les jours se baigner à la mer. Il y a des bœufs sans cornes, avec une espèce de selle sur le dos. Il y a aussi des moutons avec des queues si grosses qu’on n’en a jamais vu de semblables et dont la queue vaut mieux que la moitié du mouton. Il y a aussi des corbeaux qui sont noirs et blancs. On y cultive aussi des oignons qui ont presque deux palmes de largeur.

[46] Quiloa.

Nous en partîmes le 20 juillet et nous arrivâmes à une île appelée Melinde[47] qui est à 100 milles de Kilo. Mais nous ne la vîmes pas et nous allâmes au cap Sainte-Marie[48]. Là nous mîmes tout en ordre et nous avions encore à traverser un golfe qui a près de 700 milles de large. C’est là que nous quittâmes le pays des Paepiens[49] et nous arrivâmes devant le pays de Marabia[50], le 30 juillet. Et après avoir navigué 100 milles, notre course fut dirigée au nord-est.

[47] Melinde n’est pas une île.

[48] Ras Mory, Socotora.

[49] Dans les anciennes cartes, la Cafrerie est limitée par l’Abyssinie.

[50] Iram-Arabie?

Il faut savoir que dans ces parages l’hiver dure d’avril à septembre et alors pendant tout ce temps le vent souffle du sud-est. De septembre à avril c’est l’été, et pendant tout le temps le vent souffle du nord-est, c’est-à-dire six mois de chaque côté. Et le courant suit le vent de sorte que l’été est une très mauvaise saison; car j’en ai souffert tout une année.

Le 5 août nous vîmes l’étoile polaire et nous en fûmes très contents car nous étions encore à plus de 500 milles de l’Inde.

En quinze jours nous traversâmes le grand golfe de 770 milles et ce fut le 21 août que nous vîmes la terre de l’Inde et la grande ville de Combaen[51]. C’est une grande ville commerçante et elle est située près du pays de Caldée en Babylonie, sur la rivière Cobar[52].

[51] Cambay.

[52] Le Saubermattee.

Dans le pays de la haute Arabie est la ville de la Mecque, où est enterré Mahomet, le diable des payens. Et la ville est à 600 milles du pays d’orient d’où les épices, les perles et les pierres précieuses, sont apportées en Europe après avoir traversé un golfe.

Nous passâmes au delà d’une ville appelée Oan[53] où il y a un roi. Ce roi a au moins 8000 chevaux et 700 éléphants de guerre, rien que dans son pays. Et chaque ville a son roi et nous avons pris 400 navires à Oan, après avoir tué les gens qui les montaient et nous avons ensuite brûlé les vaisseaux.

[53] Goa.

Nous partîmes de là et nous arrivâmes dans une île appelée Avidibe[54]. Là après avoir pris de l’eau et du bois, nous fîmes débarquer au moins 300 de nos malades et nous tuâmes un lézard qui avait au moins cinq pieds de long.

[54] Anjeedeeva.

Le 11 septembre nous arrivâmes dans un royaume appelé Cannaer[55] et qui est situé près d’une chaîne de montagnes dont le nom est Montebyl[56] et là nous attendîmes les navires de la Mecque et ce sont les vaisseaux portant les épices qui viennent dans notre pays et nous voulions les détruire afin que le roi de Portugal pût seul obtenir des épices de ce pays-là. Mais il nous fut impossible d’accomplir ce dessein. Cependant nous prîmes un navire de la Mecque, qui avait à bord 300 passagers parmi lesquels beaucoup de femmes et d’enfants et après en avoir retiré plus de 12,000 ducats et au moins 10,000 ducats de marchandises, nous fîmes sauter le navire et les passagers qu’il contenait avec de la poudre à canon, le 1er octobre.

[55] Cananor.

[56] Le mont Ely de Marco Polo.

Il y a aussi dans ce pays des cerfs, qui ont de grandes cornes poussant droit sur leurs têtes et contournées comme un tire-bouchon[57].

[57] Des élans?

Le 20 octobre nous allâmes dans le pays de Cannaer[58] pour acheter toute sorte d’épices et le roi vint en grande cérémonie, amenant avec lui deux éléphants et beaucoup d’autres animaux étrangers que je ne puis nommer.

[58] Cananor.

Le 27 octobre nous mîmes à la voile de ce pays et nous arrivâmes dans un royaume qui se nomme Calcoen[59]. Il est à 40 milles de Cannaer et nous déployâmes nos forces devant la ville et combattîmes les habitants pendant trois jours et nous fîmes un grand nombre de prisonniers qui furent pendus aux vergues des navires et après les avoir descendus nous leur coupâmes les mains, les pieds et les têtes; et ayant pris un de leurs navires, les mains, les pieds et les têtes y furent jetés, et après avoir écrit une lettre qui fut mise sur un bâton, nous laissâmes le navire dériver vers la terre. Nous prîmes là un navire auquel nous mîmes le feu et beaucoup de sujets du roi y furent brûlés.

[59] Calicut.

Le 2 novembre nous naviguâmes 60 milles de Calcoen vers un royaume appelé Cusschaïn[60], et entre ces deux villes est un royaume chrétien nommé Granor[61] et il y a beaucoup de bons chrétiens; et ce royaume contient beaucoup de juifs qui y ont un prince. Vous comprenez que tous les Juifs du pays sont sujets du même prince. Et les chrétiens ne communiquent avec personne, et ils sont bons chrétiens. Ils ne vendent ni n’achètent rien pendant les jours consacrés et ne mangent ni ne boivent avec personne qu’avec des chrétiens. Ils vinrent volontiers à nos navires avec de la volaille et des moutons et nous firent faire bonne chère. Ils venaient d’envoyer des prêtres à Rome pour connaître la vraie foi.

[60] Cochin.

[61] Travancore.

Le 28 novembre nous allâmes au pays de Cusschaïn pour parler au roi; et le roi vint à nous en grande cérémonie, amenant avec lui six éléphants de guerre; car il y a dans ce pays beaucoup d’éléphants et d’animaux étranges que je ne connais pas. Alors nos chefs qui étaient avec nous parlèrent au roi afin d’acheter des épices et d’autres choses.

Le 3 janvier nous partîmes de là pour une ville nommé Coloen[62] et là vinrent à nous beaucoup de bons chrétiens qui remplirent d’épices deux de nos vaisseaux. Il y a là près de 25,000 chrétiens et ils payent tribut comme les juifs. Il y a près de 300 églises chrétiennes et elles portent les noms des apôtres et d’autres saints. A 50 milles de Coloen est une île appelée Steloen[63] où l’on trouve la meilleure cannelle que l’on puisse rencontrer.

[62] Culam, Quilom.

[63] Ceylan.

A six journées de Coloen est une ville nommée Lapis[64] et près de Saint-Thomas dans la mer. C’est là que pendant quinze jours, à l’époque de sa fête, on peut passer la mer à pied sec, et on donne le sacrement à tous ceux qui sont en état de le recevoir; et on le refuse à ceux qui en sont indignes. Et cet endroit est à quatre journées de distance de la grande ville d’Edissen[65] où il a construit le grand palais. Mais cette ville de Lapis est en grande partie ruinée et les chrétiens l’habitent à condition de payer un tribut, et tout le monde y compris le roi et la reine y marchent nus à l’exception de leurs reins qui sont couverts.

[64] Meliapour.

[65] Édesse.

A 800 milles de Coloen est une grande ville nommée Melatk[66] où l’on récolte les meilleurs clous de girofle, des muscades et où l’on trouve de riches marchandises et des pierres précieuses.

[66] Malacca.

Les gens de ce pays ont des dents noires parce qu’ils mâchent les feuilles des arbres et avec ces feuilles une substance blanche comme de la chaux; et il en résulte que leurs dents deviennent noires; c’est ce qu’on nomme tombor[67], et ils en portent toujours avec eux lorsqu’ils voyagent. Le poivre croît dans ce pays comme la vigne dans le nôtre.

[67] Bétel.

Il y a des chats aussi gros que nos renards et c’est d’eux que vient le musc, et on le vend très cher; car un chat vaut cent ducats et le musc croît entre ses jambes, sous la queue.

Le gingembre croît comme un roseau et la cannelle comme l’osier; et tous les ans on enlève l’écorce de la cannelle quelque mince qu’elle soit et la plus jeune est la meilleure. Le véritable été est en décembre et en janvier.

Le 12 février nous eûmes une bataille avec le roi de Calcoen, qui avait trente-cinq navires sans compter les bateaux à rames. Dans chacun de ces bateaux il y avait de 60 à 70 hommes, et nous n’en avions que 22 et avec cela, grâce à Dieu, nous les avons battus; et nous prîmes deux grands navires et après avoir massacré tous les gens qu’ils portaient nous brûlâmes les navires devant la ville de Calcoen, en présence du roi; et le lendemain nous mîmes à la voile pour Cannaer après avoir tout préparé pour retourner en Portugal. Cela eut lieu en 1503, le 12 février.

Le 22 mars, à son coucher, le soleil était au nord; dès le 13 mars nous avions perdu de vue l’étoile polaire.

Le 26 mars nous arrivâmes en vue de deux îles où nous ne voulûmes pas descendre parce que nous étions chargés de marchandises précieuses; et quand les habitants virent que nous ne voulions pas débarquer, ils allumèrent un grand feu pour nous attirer.

Le 10 avril nous revîmes le pays des Paepiens et nous avions été alors quarante-huit jours dans le golfe.

Le 13 avril nous revîmes le pays de Meskebijl[68] dont il est parlé plus haut et nous y restâmes jusqu’au 16 juin, puis nous remîmes à la voile. C’est l’époque quand les jours sont les plus courts.

[68] Mozambique.

Il y a un grand royaume appelé Coloen que nous avons décrit précédemment. Là les perles croissent dans une espèce d’huître au fond de la mer; mais la mer n’a pas plus de quatre à cinq brasses de profondeur, et il y a des pêcheurs qui pêchent les huîtres avec des paniers de bois. Ils mettent les paniers dans leurs bouches ou sur leurs nez et ensuite descendent sous l’eau, où ils peuvent rester un quart d’heure et quand ils ont pris quelque chose ils reviennent à la surface et ainsi de suite.

Le 14 juin le pain et les vivres commencèrent à nous manquer et nous étions encore à 1,780 milles de Lisbonne.

Le 30 juin nous trouvâmes une île, où nous tuâmes plus de 300 hommes et en fîmes un grand nombre prisonniers. Là nous fîmes de l’eau et en partîmes le 1er août.

Le 13 août nous revîmes l’étoile polaire et nous étions encore au moins à 600 milles du Portugal.

En l’année 1502 les infidèles perdirent 180 navires; mais si ces navires n’avaient pas été perdus, cela aurait mal tourné pour nous; car ils étaient nos ennemis.

Et ainsi nous retournâmes sains et saufs en Portugal.

DEO GRATIAS.

IMPRIMÉ PAR GUSTAVE RETAUX A ABBEVILLE