livre 1
-- HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES 1 -- HISTOIRE DU PEUPLE D’ISRAËL 5 -- ÉTUDES D’HISTOIRE RELIGIEUSES 1 -- NOUVELLES ÉTUDES D’HISTOIRE RELIGIEUSE 1 -- AVERROËS ET L’AVERROÏSME, essai historique 1 -- ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE 1 -- MÉLANGES D’HISTOIRE ET DE VOYAGES 1 -- QUESTIONS CONTEMPORAINES 1 -- LA RÉFORME INTELLECTUELLE ET MORALE 1 -- DE L’ORIGINE DU LANGAGE 1 -- DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 1 -- DRAMES PHILOSOPHIQUES, édition complète 1 -- SOUVENIRS D’ENFANCE ET DE JEUNESSE 1 -- FEUILLES DÉTACHÉES 1 -- DISCOURS ET CONFÉRENCES 1 -- L’AVENIR DE LA SCIENCE 1 -- LETTRES INTIMES DE E. RENAN ET HENRIETTE RENAN 1 -- ÉTUDES SUR LA POLITIQUE RELIGIEUSE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL 1 -- LETTRES DU SÉMINAIRE (1838-1846) 1 -- MÉLANGES RELIGIEUX ET HISTORIQUES 1 -- CAHIERS DE JEUNESSE (1845-1846) 1 -- NOUVEAUX CAHIERS DE JEUNESSE (1846) 1 -- MISSION DE PHÉNICIE.--Cet ouvrage comprend un volume in-4º de 888 pages de texte, et un volume in-folio, composé de 70 planches, un titre et une table des planches.
Format grand in-18.
CONFÉRENCES D’ANGLETERRE 1 vol. ÉTUDES D’HISTOIRE RELIGIEUSE 1 -- VIE DE JÉSUS, édition populaire 1 -- SOUVENIRS D’ENFANCE ET DE JEUNESSE 1 -- FEUILLES DÉTACHÉES 1 -- FRAGMENTS INTIMES ET ROMANESQUES 1 -- PAGES CHOISIES 1 --
Édition illustrée, format in-16 jésus.
MA SŒUR HENRIETTE 1 vol. PATRICE 1 --
En collaboration avec M. VICTOR LE CLERC
HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE AU XIVe SIÈCLE, 2 vol. gr. in-8.
Il a été tiré de cet ouvrage TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE, tous numérotés.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1921, by Calmann-Lévy.
AVANT-PROPOS
L’éditeur du présent volume ne s’est pas dissimulé les inconvénients que présentait l’entreprise de faire un choix, d’un point de vue particulier, dans l’œuvre d’Ernest Renan. Ces fortes constructions, aux arêtes logiques, se prêtaient moins que d’autres au morcellement, et la crainte de trahir une pensée si riche et si complète a plus d’une fois arrêté un travail entrepris à la suggestion d’un de nos universitaires les plus éminents[1].
[1] M. Samuel Rocheblave, professeur à l’Université de Strasbourg.
Deux raisons ont encouragé son achèvement. On a pensé que la réunion sous un volume portatif faciliterait la connaissance de morceaux politiques et sociaux célèbres, cités souvent durant la guerre même, et dispersés dans des volumes dont le public ne se rapproche pas facilement. On a surtout désiré mettre en lumière, au moment le plus glorieux de notre histoire, les réflexions profondes, parfois amères, toujours si passionnément françaises, du grand esprit qui souffrit tant des malheurs et des fautes de son époque. Espérer que ce travail mettra fin à la légende du scepticisme de Renan, si solidement établie par une critique superficielle, serait bien hardi. Il nous suffira de rassembler ces pensées vieilles de plus d’un quart de siècle et auxquelles la mort des deux petits-fils de Renan, tués à l’ennemi en 1914 et 1917, prête un caractère pathétique, pour que les esprits réfléchis y trouvent la réponse à ces banalités.
De préférence à l’ordre chronologique, on a divisé ces morceaux en trois groupes, dont le plus considérable est celui qui concerne la guerre de 1870. En effet, le but de ce volume n’était pas un historique de la pensée de Renan, mais la présentation d’un ensemble touchant les destinées de la France, de l’Europe, le rôle particulier de notre patrie dans l’histoire de la civilisation. Pour marquer clairement le caractère de chaque extrait, on lui a donné un titre tiré du texte même. On y a joint quelques notes explicatives très brèves pour rester dans le caractère presque scolaire d’une publication où on n’a désiré que servir la pensée d’Ernest Renan et la France.
FRANCE ET EUROPE
L’ADHÉSION LIBRE
Le morceau de ce volume auquel j’attache le plus d’importance et sur lequel je me permets d’attirer l’attention du lecteur est la conférence: _Qu’est-ce qu’une nation?_ J’en ai pesé chaque mot avec le plus grand soin; c’est ma profession de foi en ce qui touche les choses humaines, et quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots: _nation_, _nationalité_, _race_, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là. Je les crois tout à fait correctes. On va aux guerres d’extermination, parce qu’on abandonne le principe salutaire de l’adhésion libre, parce qu’on accorde aux nations comme on accordait autrefois aux dynasties le droit de s’annexer des provinces malgré elles. Des politiques transcendants se raillent de notre principe français, que, pour disposer des populations, il faut préalablement avoir leur avis. Laissons-les triompher à leur aise. C’est nous qui avons raison. Ces façons de prendre les gens à la gorge et de leur dire: «Tu parles la même langue que nous, donc, tu nous appartiens», ces façons-là sont mauvaises; la pauvre humanité, qu’on traite un peu trop comme un troupeau de moutons, finira par s’en lasser.
L’homme n’appartient ni à sa langue, ni à sa race; il n’appartient qu’à lui-même, car c’est un être libre, c’est un être moral. On n’admet plus qu’il soit permis de persécuter les gens pour leur faire changer de religion; les persécuter pour leur faire changer de langue ou de patrie nous paraît tout aussi mal. Nous pensons qu’on peut sentir noblement dans toutes les langues, et, en parlant des idiomes divers, poursuivre le même idéal. Au-dessus de la langue, de la race, des frontières naturelles, de la géographie, nous plaçons le consentement des populations, quels que soient leur race, leur langue, leur culte. La Suisse est peut-être la nation de l’Europe la plus légitimement composée. Or, elle compte dans son sein trois ou quatre langues, deux ou trois religions et Dieu sait combien de races. Une nation, c’est pour nous une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant, dans le passé, de souvenirs, de sacrifices, de gloires, souvent de deuils et de regrets communs; dans le présent, du désir de continuer à vivre ensemble. Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir.
(Discours et Conférences, 1887. _Préface_.)
LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
Ailleurs, la littérature et la société sont choses distinctes, profondément divisées. Dans notre pays, grâce à vous[2], elles se pénètrent. Vous vous inquiétez peu d’entendre annoncer pompeusement l’avènement de ce qu’on appelle une autre _culture_, qui saura se passer du talent. Vous vous défiez d’une _culture_ qui ne rend l’homme ni plus aimable, ni meilleur. Je crains fort que des races, bien sérieuses sans doute, puisqu’elles nous reprochent notre légèreté, n’éprouvent quelque mécompte dans l’espérance qu’elles ont de gagner la faveur du monde par de tout autres procédés que ceux qui ont réussi jusqu’ici. Une science pédantesque dans sa solitude, une littérature sans gaieté, une politique maussade, une haute société sans éclat, une noblesse sans esprit, des gentilshommes sans politesse, de grands capitaines sans mots sonores, ne détrôneront pas, je crois, de sitôt, le souvenir de cette vieille société française si brillante, si jolie, si jalouse de plaire. Quand une nation, par ce qu’elle appelle son sérieux et son application, aura produit ce que nous avons fait avec notre frivolité, des écrivains supérieurs à Pascal et à Voltaire, de meilleures têtes scientifiques que d’Alembert et Lavoisier, une noblesse mieux élevée que la nôtre au XVIIe et au XVIIIe siècles, des femmes plus charmantes que celles qui ont souri à notre philosophie, un élan plus extraordinaire que notre Révolution, plus de facilité à embrasser les nobles chimères, plus de courage, plus de savoir-vivre, plus de bonne humeur pour affronter la mort, une société, en un mot, plus sympathique et plus spirituelle que celle de nos pères, alors nous serons vaincus. Nous ne le sommes pas encore. Nous n’avons pas perdu l’audience du monde. Créer un grand homme, frapper des médaillons pour la postérité n’est pas donné à tous. Il y faut votre collaboration. Ce qui se fait sans les Athéniens est perdu pour la gloire; longtemps encore vous saurez seuls décerner une louange qui fasse vivre éternellement.
[2] L’Académie française.
_Discours de réception à l’Académie française_, 3 avril 1879 (Discours et Conférences.)
LETTRE A UN AMI D’ALLEMAGNE
A PROPOS DU DISCOURS PRÉCÉDENT
Mon cher ami,
Vous m’apprenez qu’un passage de mon discours de réception a été mal accueilli parmi vous comme la voix d’un ennemi. Relisez ce que j’ai dit, et vous verrez combien ce jugement est superficiel. J’ai défendu notre vieil esprit français contre d’injustes reproches qui viennent presque aussi souvent de chez nous que de chez vous. J’ai soutenu contre des novateurs qui sont loin d’être tous Allemands, que notre tradition intellectuelle est grande et bonne, qu’il faut l’appliquer à des ordres de connaissance sans cesse élargis, mais non pas la changer. J’ai exprimé des doutes sur la possibilité pour une dynastie de jouer dans le monde un rôle universel sans bienveillance, sans générosité, sans éclat. J’ai pu aller à l’encontre de certaines opinions des militaires et des hommes d’État de Berlin; je n’ai pas dit un mot contre l’Allemagne et son génie. Plus que jamais je pense que, si nous avons besoin de vous, vous aussi, à quelques égards, avez besoin de nous. La collaboration de la France et de l’Allemagne, ma plus vieille illusion de jeunesse, redevient la conviction de mon âge mûr, et mon espérance est que, si nous arrivons à la vieillesse, si nous survivons à cette génération d’hommes de fer, dédaigneux de tout ce qui n’est pas la force, auxquels vous avez confié vos destinées, nous verrons ce que nous avons rêvé autrefois, la réconciliation des deux moitiés de l’esprit humain. Oui, sans nous, vous serez solitaires et vous aurez les défauts de l’homme solitaire; le monde n’appréciera parfaitement de vous que ce que nous lui aurons fait comprendre. Je me hâte d’ajouter que, sans vous, notre œuvre serait maigre, insuffisante. Voilà ce que j’ai toujours dit. Je n’ai nullement changé; ce sont les événements qui ont si complètement interverti les rôles que nous avons peine à nous reconnaître dans nos affections et dans nos souvenirs.
Personne n’a aimé ni admiré plus que moi votre grande Allemagne, l’Allemagne d’il y a cinquante ou soixante ans, personnifiée dans le génie de Gœthe, représentée aux yeux du monde par cette merveilleuse réunion de poètes, de penseurs, qui a vraiment ajouté un domaine nouveau aux richesses de l’esprit humain. Tous tant que nous sommes, nous lui devons beaucoup, à cette Allemagne large, intelligente et profonde, qui nous enseignait l’idéalisme par Fichte, la foi dans l’humanité par Herder, la poésie du sens moral par Schiller, le devoir abstrait par Kant. Loin que ces acquisitions nous parussent la contradiction de l’ancienne discipline française, elles nous en semblaient la continuation. Nous prenions au sérieux vos grands esprits quand ils reconnaissaient ce qu’ils devaient à notre XVIIIe siècle; nous admettions avec Gœthe que la France, que Paris étaient des organes essentiels du génie moderne et de la conscience européenne. Nous travaillions de toutes nos forces à bannir de la science et de la philosophie ces mesquines idées de rivalité nationale qui sont le pire obstacle aux progrès de l’esprit humain.
Depuis 1848, époque où les questions commencèrent à se poser avec netteté, nous avons toujours admis que l’unité politique de l’Allemagne se ferait, que c’était là une révolution juste et nécessaire. Nous concevions l’Allemagne devenue nation comme un élément capital de l’harmonie du monde. Voyez notre naïveté! Cette nation allemande que nous désirions voir entrer comme une individualité nouvelle dans le concert des peuples, nous l’imaginions sur le modèle de ce que nous avions lu, d’après les principes tracés par Fichte et Kant. Nous formions les plus belles espérances où prendrait place dans la grande confédération européenne un peuple philosophe, rationnel, ami de toutes les libertés, ennemi des vieilles superstitions, ayant pour symbole la justice et l’idéal. Que de rêves nous faisions! Un protestantisme rationaliste s’épurant toujours entre vos mains et s’absorbant en la philosophie, un haut sentiment d’humanité s’introduisant avec vous dans la conduite du monde, un élément de raison plus mûre se mêlant au mouvement général de l’Europe et préparant des bandages à plusieurs des plaies que notre grande, mais terrible Révolution avait laissées saignantes! Vos admirables aptitudes scientifiques sortaient d’une obscurité imméritée, devenaient un rouage essentiel de la civilisation, et ainsi, grâce à vous et un peu grâce à nous, un pas considérable s’accomplissait dans l’histoire du progrès.
Les choses humaines ne se passent jamais comme le veulent les sages. Aussi les esprits éclairés parmi nous ne furent-ils pas trop surpris de voir proclamer à Versailles, sur les ruines de la France vaincue, cette unité allemande qu’ils s’étaient représentée comme une œuvre sympathique à la France. Grande fut leur douleur en voyant l’apparition nationale qu’ils avaient appelée de leurs vœux indissolublement liée aux désastres de leur pays. Ils se consolaient au moins par la pensée que l’Allemagne, devenue toute-puissante en Europe, allait planter haut et ferme le drapeau d’une civilisation qu’elle nous avait appris à concevoir d’une façon si élevée.
La grandeur oblige, en effet. Une nation a d’ordinaire le droit de se renfermer dans le soin de ses intérêts particuliers et de récuser la gloire périlleuse des rôles humanitaires. Mais la modestie n’est pas permise à tous. Vos publicistes, interprètes d’un instinct profond, ont pu être moins discrets à cet égard que vos hommes d’État et proclamer tout haut que l’ère de l’Allemagne commençait dans l’histoire. La fatalité vous traînait. Il n’est pas permis, quand on est tout-puissant, de ne rien faire. La victoire défère au victorieux, qu’il le veuille ou non, l’hégémonie du monde.
Tour à tour la fortune élève sur le pavois une nation, une dynastie. Jusqu’à ce que l’humanité soit devenue bien différente de ce qu’elle est, toutes les fois qu’elle verra passer un char de triomphe, elle saluera, et les yeux fixés sur le héros du jour, elle lui dira: «Parle, tu es notre chef, sois notre prophète.» La solution des grandes questions pendantes à un moment donné (et Dieu sait si le moment présent se voit obsédé de problèmes impérieux!) est dévolue à celui que les destins désignent. Alexandre, Auguste, Charles-Quint, Napoléon n’avaient pas le droit de se désintéresser des choses humaines; sur aucune question, ils ne pouvaient dire: «Cela ne me regarde pas!» Chaque âge a son président responsable, chargé de frapper, d’étonner, d’éblouir, de consoler l’humanité. Autant le rôle du vaincu, obligé de s’abstenir en tout, est facile, autant la victoire impose de devoirs. Il ne sert de rien de prétendre qu’on a le droit d’abdiquer une mission qu’on n’a pas voulue. Le devoir devant lequel on recule vous prend à la gorge, vous tue; la grandeur est un sort implacable auquel on ne peut se soustraire. Celui qui manque à sa vocation providentielle est puni par ce qu’il n’a pas fait, par les exigences qu’il n’a pas contentées, par les espérances qu’il n’a pas remplies, et surtout par l’épuisement qui résulte d’une force non employée, d’une tension sans résultat.
Faire de grandes choses dans le sens marqué par le génie de l’Allemagne, tel était donc le devoir de la Prusse quand le sort des armes eut mis les destinées de l’Allemagne entre ses mains. Elle pouvait tout pour le bien; car la condition pour réaliser le bien, c’est d’être fort. Qu’y avait-il à faire? Qu’a-t-elle fait? Huit ans, plus de la moitié de ce que Tacite appelait _grande mortalis ævi spatium_, se sont écoulés depuis qu’elle jouit en Europe d’une supériorité incontestée. Par quels progrès en Allemagne et dans le monde cette période historique aura-t-elle été marquée?
Et d’abord, après la victoire, la nation victorieuse a bien le droit de trouver chez elle les récompenses de ses héroïques efforts, le bien-être, la richesse, le contentement, l’estime réciproque des classes, la joie d’une patrie glorieuse et pacifiée. En politique, elle a droit surtout au premier des biens, à la première des récompenses, je veux dire à ces libertés fondamentales de la parole, de la pensée, de la presse, de la tribune, toutes choses dangereuses dans un État faible ou vaincu, possibles seulement dans un État fort. Ces grandes questions sociales qui agitent notre siècle ne peuvent être résolues que par un victorieux, se servant du prestige de la gloire pour imposer des concessions, des sacrifices, l’amnistie à tous les partis. Donner la paix, autant que la paix est de ce monde, et la liberté, aussi large qu’il est possible, à cette Europe continentale qui n’a pas encore trouvé son équilibre, fonder définitivement le système représentatif, aborder franchement les problèmes sociaux, élever les classes abaissées sans leur inspirer la jalousie des supériorités nécessaires, diminuer la somme des souffrances, supprimer la misère imméritée, résoudre la délicate question de la situation économique de la femme, montrer par un grand exemple la possibilité de faire face en même temps aux nécessités politiques opposées que l’Angleterre a conciliées, parce que le problème se posait pour elle d’une manière relativement facile: voilà ce qui eût justifié la victoire, voilà ce qui l’eût maintenue. La victoire, en effet, a toujours besoin d’être légitimée par des bienfaits. La force qu’on a déchaînée devient impérieuse à son tour. Dès qu’il a reçu la première salutation impériale, le César appartient à la fatalité jusqu’à sa mort.
De ce programme, que la force des choses semblait vous imposer, qu’avez-vous réalisé? Votre peuple est-il devenu plus heureux, plus moral, plus satisfait de son sort? Il est clair que non; des symptômes comme on n’en a jamais vus après la victoire se sont manifestés parmi vous. La gloire est le foin avec lequel on nourrit la bête humaine; votre peuple en a été saturé, et il regimbe!... Napoléon Ier, en 1805-1806, avait imposé silence par l’admiration à toute voix opposante; une centaine de personnes tout au plus murmuraient; l’idée d’un attentat contre sa personne eût paru un non-sens. Comment se fait-il qu’au lendemain de triomphes comme on n’en avait pas vus depuis soixante ans, votre gouvernement se soit trouvé en présence d’un mécontentement profond? Pourquoi est-il toujours préoccupé de mesures restrictives de la liberté? D’ordinaire, on n’a pas à réprimer après la victoire; la répression est le propre des faibles. Ce qui se passe chez vous, n’importe comment on l’explique, renferme un blâme contre vos hommes d’État. Si votre peuple est aussi mauvais qu’ils le disent, c’est leur condamnation. Apres et durs, comprenant l’État comme une chaîne et non comme quelque chose de bienveillant, ils croient connaître la nature allemande et ne connaissent pas la nature humaine. Ils ont trop compté sur la vertu germanique, ils en verront le bout. On a fait de vous une nation organisée pour la guerre; comme ces chevaliers du XVIe siècle, bardés de fer, vous êtes écrasés par votre armement. S’imaginer qu’en continuant de subir un pareil fardeau sans en retirer aucun avantage, votre peuple aura la souplesse nécessaire pour les arts de la paix, c’est trop espérer. Ces sacrifices militaires vous mettent dans la nécessité ou de faire la guerre indéfiniment--et vous avez trop de bon sens pour ne pas voir que ces parties à la Napoléon Ier mènent aux abîmes--ou d’avoir une place désavantageuse dans la lutte pacifique de la civilisation. Les agitations socialistes sont, comme la fièvre, à la fois une maladie et un symptôme; on doit en tenir compte; il ne suffit pas de les étouffer, il faut en voir la cause et à quelques égards y donner satisfaction. Les erreurs populaires s’affaiblissent par la publicité; on les fortifie en essayant de ramener le peuple à des croyances devenues sans efficacité. Vos maîtres d’école auront beau revenir au pur catéchisme, cela n’y fera rien. Les lois répressives n’y peuvent pas davantage; on ne tue pas les mouches à coups de canon.
Et dans l’ordre politique, dans la réalisation de cet idéal de gouvernement constitutionnel qui nous est si cher à tous, quel progrès avez-vous accompli? En quoi votre vie parlementaire a-t-elle été plus brillante, plus libre, plus féconde que celle des autres peuples? Je n’arrive pas à le voir, et ici encore, au lieu de cette largeur libérale qui est le propre des forts, je trouve vos hommes d’État surtout préoccupés de restrictions, de répressions, de règlements coercitifs. Non, je le répète, ce n’est pas par ces moyens-là que vous séduirez le monde. La répression est chose toute négative. Et si, pendant que vos hommes d’État sont plongés dans cette ingrate besogne, le paysan français, avec son gros bon sens, sa politique peu raffinée, son travail et ses économies, réussissait à fonder une République régulière et durable! Ce serait plaisant. L’entreprise est trop difficile et trop périlleuse pour qu’il soit permis d’en escompter le succès; mais ce qui est incroyable est souvent ce qui arrive. Les soldats écervelés du général Custine, les grenadiers héroïques et burlesques qui semèrent à tous les vents les idées de la Révolution, ont réussi à leur manière.
La gloire nationale est un grand excitateur pour le génie national. Vous avez eu quatre-vingts ans d’un admirable mouvement littéraire, durant lequel on a vu fleurir chez vous des écrivains comparables aux plus grands des autres nations. Comment se fait-il que cette veine soit comme tarie? Après notre âge littéraire classique du XVIIe siècle, nous avons eu le XVIIIe siècle, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, d’Alembert, Diderot, Condorcet. Où est votre continuation de Gœthe, de Schiller, de Heine? Le talent ne vous manque certes pas; mais il y a, selon moi, deux causes qui nuisent à votre production littéraire; d’abord, vos charges militaires exagérées, et en second lieu, votre état social. Supposez Gœthe obligé de faire son apprentissage militaire, exposé aux gros mots de vos sergents instructeurs. Croyez-vous qu’il ne perdrait pas à cet exercice sa fleur d’élégance et de liberté? L’homme qui a obéi est à jamais perdu pour certaines délicatesses de la vie; il est diminué intellectuellement. Votre service militaire est une école de respect exagéré. Si Molière et Voltaire eussent traversé cette école-là, ils y auraient perdu leur fin sourire, leur malignité parfois irrévérencieuse. L’état de conscrit est funeste au génie. Vous me direz que ce régime, nous l’avons adopté de notre côté. Ce n’est peut-être pas ce que nous avons fait de mieux; en tout cas, on ne voit guère encore venir le jour où nous serons malades par exagération du respect.
Votre état social me paraît aussi très peu favorable à la grande littérature. La littérature suppose une société gaie, brillante, facile, disposée à rire d’elle-même, où l’inégalité peut être aussi forte que l’on voudra, mais où les classes se mêlent, où tous vivent de la même vie. On me dit que vous avez fait depuis dix ans de grands progrès vers cette unité de la vie sociale; cependant je n’en vois pas encore le principal fruit qui est une littérature commune, exprimant avec talent ou avec génie toutes les faces de l’esprit national, une littérature aimée, admirée, acceptée, discutée par tous. Je n’ignore pas les noms très honorables que vous allez me citer; je ne peux trouver néanmoins que votre nouvel empire ait réalisé ce qu’on devait attendre d’un gouvernement concentrant en lui toutes les forces du génie allemand. C’était à vous de faire sonner bien haut le clairon de la pensée; ces accents nouveaux qui devaient faire battre tous les cœurs, nous les attendons et nous ne voyons pas bien comment, de l’état moral que certains faits récents nous ont révélé, sortirait un mouvement de libre expansion et de chaude générosité.
Vous étiez forts et vous n’avez pas fait la liberté! Votre campagne contre l’ultramontanisme, légitime quand elle s’est bornée à réprimer l’intolérance catholique, n’a pas fait avancer d’un pas la grande question de l’Église et de l’État. Vos ministres sont toujours restés dans le vieux système où l’État confère à l’Église des privilèges et a pour elle des exigences sans voir que ces exigences, qui ont une apparence tyrannique, sont loin d’égaler les privilèges qu’on lui accorde d’une autre main. Certes, vous n’irez pas à Canossa. Léon XIII n’est pas Grégoire VII; c’est lui qui viendra où vous voudrez. Mais ici encore, nous attendions du grand et du neuf, et nous ne le voyons pas venir.
Je ferais sourire vos hommes d’État si je disais que votre empire, dans ces premières années qui sont toujours les plus fécondes, n’a pas non plus rempli ses devoirs envers l’humanité, et que l’avenir lui demandera compte de beaucoup de questions auxquelles il a tourné le dos comme à des rêves d’idéologues. Nos habitudes d’esprit et notre histoire nous donnent peut-être des idées fausses en ce qui concerne l’idéal d’une grande hégémonie nationale et dynastique. Nous pensons toujours à Auguste, à Louis XIV; nous ne comprenons pas qu’on règne sur le monde sans grandeur, sans éclat, sans rechercher l’amour du monde et forcer sa reconnaissance. Une nation ou une dynastie dirigeante nous apparaît comme quelque chose de noble, de sympathique, comme une force chargée de patronner tout ce qui est beau, de favoriser le progrès de la civilisation sous toutes ses formes. Éclat, générosité, bienveillance, nous semblent des conditions nécessaires de ces grands règnes momentanés qui sont tour à tour dévolus à chaque nation. Louis XIV n’entendait pas parler d’un homme de mérite, de quelque pays qu’il fût, sans se demander: «Ne pourrais-je pas lui faire une pension?» Il se croyait le dieu bienfaisant du monde; l’Europe a vécu pendant cent ans de son soleil en cuivre doré. Vanité des vanités! L’humanité est quelque chose d’assez frivole; il faut le savoir si l’on aspire à la gagner ou à la gouverner.
Pour la gagner, il faut lui plaire; pour lui plaire, il faut être aimable. Or, vos hommes d’État prussiens ont tous les dons, excepté celui-là. Force de volonté, application, génie contenu et obstiné, ils ne se sont montrés inférieurs pour les qualités solides à aucun des grands génies politiques du passé. Mais ils se sont trompés en se figurant qu’avec cela on peut se dispenser de plaire au monde, de le gagner par des bienfaits. Erreur! On ne s’impose à l’humanité que par l’amour de l’humanité, par un sentiment large, libéral, sympathique, dont vos nouveaux maîtres se raillent hautement, qu’ils traitent de chimère sentimentale et prétentieuse. On ne discute pas contre des poses, contre des modes passagères; mais il est bien permis de dire qu’une ostentation d’égoïsme et de froid calcul n’a jamais été le ton des grands hommes qui méritent de figurer au Panthéon de l’humanité.
Traitez-moi d’arriéré, mais je ne reconnaîtrai jamais comme ayant réalisé l’ancien idéal allemand ces hommes durs, étroits, détracteurs de la gloire, affectant un terre-à-terre vulgaire et positif, prétextant un dédain de la postérité qu’au fond ils n’ont pas. Dans le passage de mon discours de réception qui vous a blessés, je n’ai pas voulu dire autre chose. Le génie de l’Allemagne est grand et puissant; il reste un des organes principaux de l’esprit humain; mais vous l’avez mis dans un étau où il souffre. Vous êtes égarés par une école sèche et froide, qui écrase plus qu’elle ne développe. Nous sommes sûrs que vous vous retrouverez vous-mêmes, et qu’un jour nous serons de nouveau collaborateurs dans la recherche de tout ce qui peut donner de la grâce, de la gaieté, du bonheur à la vie.
16 avril 1879. (Discours et Conférences.)
RICHELIEU
Certes, il n’est pas défendu de porter envie aux âges où le problème de la fidélité était plus simple et où le devoir se bornait à servir de son mieux un pouvoir établi sur des bases indéniables. Dans les temps les plus troublés, néanmoins, le patriote libéral trouve encore moyen de contribuer au bien de la patrie. Il y aura toujours une France à aimer. Ils nous approuveraient dans nos apparentes faiblesses, ces créateurs de l’unité française qui mirent avant tout le salut de l’État. Le jour où une bande d’idiots profana le tombeau de Richelieu à la Sorbonne, le crâne de notre illustre fondateur tomba sur les dalles, et les enfants du quartier le firent rouler à terre comme un jouet. Vanité des vanités! dira-t-on; la voilà finie comme le reste cette pensée altière au succès de laquelle on avait fait servir tant de force, de volonté, tant de savantes combinaisons, tant de crimes. Pas si finie qu’il semble. Si cet œil éteint, où rayonna autrefois le génie, s’était rouvert à la lumière, il eût vu se dessiner sur les murailles voisines des lettres fraîchement tracées: _République française, une et indivisible._ Sauf un mot, c’était là ce que le grand politique avait voulu. Il n’était donc pas vaincu, malgré l’affront que des misérables faisaient à ses os.
_Réponse au discours de M. Cherbuliez à l’Académie française_. (Discours et Conférences.)
L’ACTEUR D’ANTIOCHE
On raconte que quand la ville d’Antioche fut prise par les Perses sous Valérien, toute la population était rassemblée au théâtre. Les gradins de ce théâtre étaient taillés dans le pied de la montagne escarpée que couronnaient les remparts. Tous les yeux, toutes les oreilles étaient tendus vers l’acteur, quand tout à coup celui-ci se met à balbutier; ses mains se crispent, ses bras se paralysent, ses yeux deviennent fixes. De la scène où il était, il voyait les Perses, déjà maîtres du rempart, descendre la montagne au pas de course. En même temps, les flèches commencèrent à pleuvoir dans l’enceinte du théâtre et rappelèrent les spectateurs à la réalité.
Notre situation est un peu celle de l’acteur d’Antioche, monsieur[3]. Nous voyons ce que la foule ne voit pas. Cette patrie française, construite au prix de mille ans d’héroïsme et de patience, par la bravoure des uns, par l’esprit des autres, par les souffrances de tous, nous la voyons guidée par une conscience insuffisante, qui ne sait rien d’hier et ne se doute pas de demain. Comme il arrive dans les passages difficiles de montagnes, nous voyons ce que nous avons de plus cher vaciller au bord du précipice, se balancer sur le vide, confié au pas irresponsable d’un être instinctif! Ah! chère patrie française! Ceux qui tremblent sont ceux qui l’aiment. Ses vrais ennemis sont les présomptueux qui flattent ses défauts, renchérissent sur ses erreurs, et qui, sûrs d’avance de l’amnistie des imprévoyants, se montreraient, le lendemain des désastres, frais, légers, alertes, prêts à recommencer. Une nation ne peut durer si elle ne tire de son sein la quantité de raison suffisante pour prévenir les causes de ruine extérieure ou de relâchement intérieur qui la menacent. Les anciens organismes y pourvoyaient d’une manière qui ne suffisait pas toujours pour faire éviter de grandes fautes, mais qui suffisait pour assurer la continuité de l’existence. La question est de savoir si les formes nouvelles où on a renfermé la vie nationale n’amèneront pas pour le cerveau de la France de funestes moments d’étourdissement, de passagères anémies.
[3] M. Victor Cherbuliez.
Je dis passagères; car il n’est pas possible qu’un pays qui possède dans son sein tant d’esprit, tant de cœur, tant de force de travail, une telle somme de conscience et d’honnêteté, ne surmonte pas les germes de maladie qu’il porte en lui. Les dix justes qui auraient pu sauver Sodome eussent pesé d’un poids bien léger, les jours d’élection, dans les scrutins de cette ville coupable, et pourtant, au jour solennel où l’Éternel compte les siens, ils auraient suffi pour faire absoudre la cité entière. Finissons donc par l’espérance, monsieur. Oui, nous la reverrons encore avant de mourir (vous surtout qui êtes plus jeune que moi), cette vieille France rétablie dans des conditions de vie séculaire, avec ses haines pacifiées, ses horizons rouverts, les ombres de ses victimes apaisées, ses gloires réconciliées. Nous la verrons telle qu’elle fut en ses beaux jours, forte, modérée, raisonnable, relevant le drapeau abandonné du progrès libéral, nullement corrigée de son amour désintéressé pour le bien, instruite cependant par l’expérience et attentive à éviter certaines erreurs où l’indulgence trompeuse du monde, au moins autant que ses défauts, l’avaient engagée.
_Réponse au discours de M. Cherbuliez à l’Académie française_. (Discours et Conférences.)
LE GÉNÉRAL VICTORIEUX
Le programme de notre compagnie[4] n’est pas une simple culture littéraire, poursuivie pour elle-même, et n’aboutissant qu’à de frivoles jeux à peine supérieurs à ces difficiles enfantillages où se sont perdues les littératures de l’Orient. Ce sont les choses qui sont belles; les mots n’ont pas de beauté en dehors de la cause noble ou vraie qu’ils servent. Qu’importe que Tyrtée ait eu ou n’ait pas eu de talent? Il a réussi; il valut une armée. La _Marseillaise_, quoi qu’en disent les musiciens et les puristes, est le premier chant des temps modernes puisque à son jour elle entraîna les hommes et les fit vaincre. Le mérite personnel, à cette hauteur, est peu de chose; tout dépend de la prédestination, ou, si l’on veut, du succès. Il ne sert de rien de dire qu’un général aurait dû gagner une bataille, s’il la perd. Le grand général (et on en peut dire presque autant du grand politique) est celui qui réussit, et non celui qui aurait dû réussir.
[4] L’Académie française.
Les personnes qui, un moment, ont été surprises de votre élection connaissent donc bien peu l’esprit de notre compagnie. Vous avez cultivé le plus difficile des genres, un genre depuis longtemps abandonné parmi nous, la grande action; vous avez été du petit nombre de ceux qui ont gardé la vieille tradition française de la vie brillante, glorieuse, utile à tous. La politique et la guerre sont de trop hautes applications de l’esprit pour que nous les ayons jamais négligées. Le maréchal de Villars, le maréchal de Belle-Isle, le maréchal de Richelieu, le maréchal de Beauvau n’avaient pas plus de titres littéraires que vous. Ils avaient remporté des victoires. A défaut de ce titre, devenu rare, nous avons pris le maître par excellence en fait de difficulté vaincue, le joueur hardi qui a toujours gagné son pari dans la poursuite du probable, le virtuose qui a pratiqué avec un tel consommé le grand art perdu de la vie. Si Christophe Colomb existait chez nous de nos jours, nous le ferions membre de l’Académie. Quelqu’un qui est bien sûr d’en être, c’est le général qui nous ramènera un jour la victoire. En voilà un que nous ne chicanerons pas sur sa prose, et qui nous paraîtra tout d’abord un sujet fort académique. Comme nous le nommerons par acclamation, sans nous inquiéter de ses écrits! Oh! la belle séance que celle où on le recevra! Comme les places y seront recherchées! Heureux celui qui la présidera!...
_Réponse au discours de M. de Lesseps à l’Académie française_. (Discours et Conférences.)
LA VIEILLE MÈRE
Nous aimons trop cette vieille mère, dont nous avons sucé tous les instincts, si l’on veut toutes les erreurs, pour oser prendre avec elle le ton rogue de l’homme sûr d’avoir raison. L’amour nous rend inconséquents. Nous voyons les imprudences, et nous suivons tout de même. Il est si triste d’être plus sage que son pays. Par moments, on prend la résolution d’être ferme: on se promet, quand viendront les jours sombres, de se laver les mains des fautes qu’on a déconseillées. Eh bien, non! quand viennent les jours sombres, on est aussi triste que ceux qui n’avaient rien prévu, et le fait d’avoir eu raison quand presque tout le monde avait tort devient une faible consolation. On ne tient pas rancune à sa patrie. Mieux vaut se tromper avec elle que d’avoir trop raison avec ceux qui lui disent de dures vérités.
La nation qui sait aimer et admirer n’est pas près de mourir. A ceux qui disent que, sous la poitrine de ce peuple, rien ne bat plus, qu’il ne sait plus adorer, que le spectacle de tant d’avortements et de déceptions a éteint en lui toute confiance dans le bien, toute foi en la grandeur, nous vous citons, chers et glorieux confrères; nous rappelons le culte dont vous êtes l’objet, ces couronnes, ces fêtes qui n’ont coutume d’être décernées qu’à la mort, ces tressaillements de cœur, enfin, que nos foules éprouvent au nom de Victor Hugo, de Ferdinand de Lesseps. Voilà ce qui nous console, ce qui nous soutient, ce qui nous fait dire avec assurance: Pauvre et chère France, non, tu ne périras pas; car tu aimes encore, et tu es encore aimée.
_Réponse au discours de M. de Lesseps à l’Académie française_. (Discours et Conférences.)
AUX JEUNES GENS
Ce qu’on appelle indulgence n’est, le plus souvent, que justice. On reproche à l’opinion sa mobilité; hélas! jeunes élèves[5], ce sont les choses humaines qui sont mobiles. La largeur d’esprit n’exclut pas de fortes règles de conduite. Tenez toujours invinciblement pour la légalité. Défendez jalousement votre liberté, et respectez celle des autres. Gardez l’indépendance de votre jugement; mais n’émigrez jamais de votre patrie, ni de fait, ni de cœur. Consolez-vous en tenant ferme à quelque chose d’éternel. Tout se transformera autour de vous. Vous serez peut-être les témoins des changements les plus considérables qu’ait présentés jusqu’ici l’histoire de l’humanité. Mais il y a une chose sûre, c’est que, dans tous les états sociaux que vous pourrez traverser, il y aura du bien à faire, du vrai à chercher, une patrie à servir et à aimer.
[5] Du lycée Louis-le-Grand.
N’oubliez jamais que par votre éducation exceptionnelle, vous avez des devoirs plus stricts que les autres envers la société dont vous faites partie. Pauvre France!... Vous la verrez, j’en suis sûr, vengée, florissante, apaisée. Ayez une règle absolue: c’est de suivre la France, c’est-à-dire la légalité, malgré toutes les objections, toutes les répugnances, toutes les antipathies. Que ce soit là le panache blanc qui vous guide. Ne vous brouillez jamais avec la France. Donnez-lui toujours de bons conseils; ne vous fâchez pas si elle ne les suit pas. Elle a peut-être eu ses raisons pour cela. Quelque chose de mystérieux agite ce peuple; suivez-le, même quand il refuse de vous écouter, quand il s’abandonne aux plus indignes. Ne vous croyez pas obligés de prendre des airs consternés, parce que les choses ne vont pas de la façon que vous croyez la meilleure. Que de fois on arrive à se féliciter que l’avis qu’on avait émis n’ait pas été suivi et que les événements vous ait donné tort!
_Discours à la distribution des prix du lycée Louis-le-Grand_, 1883. (Discours et Conférences.)
QU’EST-CE QU’UNE NATION?
Je me propose d’analyser une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus graves malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie;--la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes;--la cité à la façon d’Athènes et de Sparte;--les réunions de pays divers à la manière de l’empire achéménide, de l’empire romain, de l’empire carlovingien;--les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des Israélites, des Parsis;--les nations comme la France, l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes;--les confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique;--des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les Germains, les Slaves;--voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus graves inconvénients. A l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave: on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques, une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat: c’est presque de la vivisection; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur et l’impartialité les plus absolues.
I
Depuis la fin de l’empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un nouvel empire romain ou d’un nouvel empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont les cases varient sans cesse, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas. L’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée, ne furent à aucun degré des nations. C’était des troupeaux menés par un fils du Soleil ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens; l’empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l’histoire générale de la civilisation.
L’empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au Xe? Ils changèrent peu le fond des races; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l’ancien empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgundie, une Lombardie; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un moment l’unité de l’Occident; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, l’Espagne s’acheminent par des voies, souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États? C’est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou, plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de Gondebaud, d’Alboin, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d’une autre particularité importante: c’est que les Francs, les Burgundes, les Goths, les Lombards, les Normands, avaient avec eux très peu de femmes de leur race. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des errants sont latines; toute la tribu épouse des femmes latines; ce qui fit que la _lingua francie_, la _lingua gothica_ n’eurent, depuis l’établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées. Il n’en fut pas ainsi en Angleterre; car l’invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle; la population bretonne s’enfuit, et, d’ailleurs, le latin n’était plus ou, même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.
De là ce fait capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. _France_ devint très légitimement le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population de la France, si évidente dans Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré dans les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une différence de race; c’est une différence de courage, d’habitude et d’éducation transmise héréditairement; l’idée que l’origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population; leur influence n’en avait pas moins été profonde; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la formation d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait toujours brutalement; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire, le type idéal d’un cristallisateur séculaire; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige; la nation qu’il avait formée l’a maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de Saint-Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences: elle a causé la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il est Burgunde, Alain, Taïfale, Visigoth; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. Il n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces formations. Les principes, en pareil cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l’Italie; chaque victoire perdait la Turquie; car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie-Mineure, n’en est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont pas une? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l’a créée a disparu? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une? Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnement; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent les esprits superficiels.
II
A entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, acceptée d’abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. A l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal[6]. La Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.
[6] La maison de Savoie ne doit son titre royal qu’à la possession de la Sardaigne (1720). (Note d’E. R.)
Une telle loi, cependant, est-elle absolue? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire, opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on aurait enlevé le cerveau et le cœur.
Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. Le vieux principe, qui ne tient compte que du droit des princes, ne saurait plus être maintenu; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder? à quel signe le reconnaître? de quel fait tangible le faire dériver?
I.--De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.
Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n’étaient qu’une extension de la famille. A Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l’empire romain. La situation est tout autre. Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l’empire romain une alliance intime, et, par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.
L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien d’ethnographique; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait: un empire unique composé des races les plus diverses; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du moyen âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l’individualité du caractère gaulois.
La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est le pays où l’ethnographie est le plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.
La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une exception? Est-elle un pays germanique pur? Quelle illusion! Tout le Sud a été gaulois. Tout l’Est, à partir de l’Elbe, est slave. Et les parties que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.
Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie, elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots de brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique? Non, assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très improprement la race anglo-saxonne[7], n’est ni le Breton du temps de César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant; c’est la résultante de tout cela. Le Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgunde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l’œil le plus pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.
[7] Les éléments germaniques ne sont pas beaucoup plus considérables dans le Royaume-Uni qu’ils ne l’étaient dans la France, à l’époque où elle possédait l’Alsace et Metz. La langue germanique a dominé dans les îles Britanniques, uniquement parce que le latin n’y avait pas entièrement remplacé les idiomes celtiques, ainsi que cela eut lieu dans les Gaules. (Note d’E. R.)
Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant: «Tu es de notre sang; tu nous appartiens!» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez aujourd’hui contre les autres; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux? Pour tous il est bon de savoir oublier.
J’aime beaucoup l’ethnographie; c’est une science d’un rare intérêt; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent; c’est la condition du progrès. Les nations changeraient donc aussi avec les systèmes? Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote: «Vous vous trompiez; vous versiez votre sang pour telle ou telle cause; vous croyiez être Celte; non, vous êtes Germain.» Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes Slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire: demandons-lui tout simplement la vérité.
II.--Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue: c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude de langage souvent obtenue par des vexations.
Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents? Nous parlions tout à l’heure de l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l’entière liberté de leurs discussions; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a quelques siècles; le pays de Galles parle anglais; la Gaule et l’Espagne parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue; l’Égypte parle arabe; les exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langage n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite; il s’y trouvait des esclaves qui parlaient la même langue que leurs maîtres; or l’esclave était alors bien souvent d’une race différente de celle de son maître. Répétons-le: ces divisions de langues indo-européennes, de sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine, quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la vie et pour la mort.
Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance; ils n’étaient ni Français, ni Italiens, ni Allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien!
III.--La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité moderne. A l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d’État. On n’était pas Athénien si on refusait de la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer sur l’autel d’Aglaure[8], c’était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas Athénien. D’un autre côté, il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était pas d’Athènes; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer ces étrangers à l’accepter; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du moyen âge. On n’était pas bon Vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc; on n’était pas bon Amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime, et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.
[8] Aglaure, c’est l’Acropole elle-même, qui s’est dévouée pour sauver la patrie. (Note d’E. R.)
Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans l’empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’empire romain pour maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État; on peut être Français, Anglais, Allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.
IV.--La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment; elle est âme et corps tout à la fois; un _Zollverein_ n’est pas une patrie.
V.--La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des acteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont conduit les races, les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante _a priori_. Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles? Il est incontestable que les montagnes séparent; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas? De Biarritz à Tornea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n’est absolu; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le _substratum_, le champ de la lutte et du travail; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel: la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.
III
Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate: «Nous sommes ce que vous fûtes; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure: «avoir souffert ensemble»; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes; car ils imposent des devoirs; ils commandent l’effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province: «Tu m’appartiens, je te prends.» Une province, pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela? Il reste l’homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement des nations, sont la conséquence d’un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une façon très générale. Les volontés humaines changent; mais qu’est-ce qui ne change pas ici-bas? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où nous vivons. A l’heure présente, l’existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire, qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur, qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité! que tu as souffert! que d’épreuves t’attendent encore! Puisse l’esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée!
Je me résume, messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tandis que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre-à-terre. «Consulter les populations, fi donc! quelle naïveté! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité enfantine.»--Attendons, messieurs; laissons passer le règne des transcendants; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir, est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.
_Conférence faite en Sorbonne_ le 11 mars 1882. (Discours et Conférences.)
LE LIBÉRALISME FRANÇAIS
Or, à cette époque[9], la France avait bien réellement une religion, c’était le libéralisme, le goût du développement noble de l’humanité, l’estime et la sympathie pour tout ce qui porte les traits de l’homme, la sympathie pour tout ce qui est faible, persécuté, pour tout ce qui essaie de se monter ou de s’affranchir. Naïfs que nous étions! Nous ne pensions pas que ceux que notre pays aidait le plus à sortir des limbes lui diraient bientôt, comme les rieurs du Calvaire: «Il a délivré les autres et il ne peut se sauver lui-même. Qu’il s’en tire maintenant s’il peut!» Madame Cornu, indifférente pour l’ingratitude qui ne concernait qu’elle, mais moins indulgente pour l’ingratitude envers les autres, ne pouvait se rappeler sans amertume combien elle avait vu de récents parvenus autrefois suppliants et heureux d’être obligés. Les expériences nous corrigeront-elles et nous feront-elles renoncer à de vieilles vertus dont on réussira bien, à la longue, à déshabituer le monde? C’est peu probable. Nous sommes trop vieux pour suivre les maximes que semblent vouloir inaugurer les nouveaux maîtres de la mode. Si vraiment le dernier mot de la sagesse et du progrès, c’est de faire fi des droits de l’homme et des droits des peuples, de traiter de chimère toute chevalerie, toute générosité, toute reconnaissance entre les nations, de substituer à notre simple et claire notion de la liberté je ne sais quelles subtilités au moyen desquelles on prouve que la liberté consiste à être aussi gouverné que possible pour son bien, oui, nous aimons mieux être des arriérés que de servir ce progrès-là. Sachons attendre, un jour on nous regrettera. A une maîtresse capricieuse, qui parfois l’agaçait, toujours l’amusait, le monde a préféré un maître. Qu’il fasse l’expérience. Pour nous, restons obstinément libéraux, même envers ceux qui ne le sont pas; disons comme la Pauline de Corneille:
... Mon devoir ne dépend pas du sien, Qu’il y manque s’il veut, je dois faire le mien.
[9] Vers 1860. Madame Hortense Cornu, sur qui Renan écrivit cet article nécrologique, amie d’enfance de l’empereur Napoléon III, avait, à cette époque, une influence très grande dans le monde politique et intellectuel. Née à Paris le 8 avril 1809, Hortense Albine Lacroix, qui épousa le peintre Sébastien Cornu, mourut à Longpont le 10 juin 1875.
_Article sur madame Hortense Cornu_. (Feuilles détachées, 1892.)
L’ALLIANCE ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE
J’avais fait le rêve de ma vie de travailler, dans la faible mesure de mes forces, à l’alliance intellectuelle, morale et politique de l’Allemagne et de la France, alliance entraînant celle de l’Angleterre, et constituant une force capable de gouverner le monde, c’est-à-dire de le diriger dans la voie de la civilisation libérale, à égale distance des empressements naïvement aveugles de la démocratie et des puériles velléités de retour à un passé qui ne saurait revivre. Ma chimère, je l’avoue, est détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre la France et l’Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence faite à l’Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante; la prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes d’État de l’Allemagne sera une garantie de guerres sans fin.
L’Allemagne avait été ma maîtresse; j’avais la conscience de lui devoir ce qu’il y a de meilleur en moi. Qu’on juge de ce que j’ai souffert, quand j’ai vu la nation qui m’avait enseigné l’idéalisme railler tout idéal, quand la patrie de Kant, de Fichte, de Herder, de Gœthe s’est mise à suivre uniquement les visées du patriotisme exclusif, quand le peuple que j’avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus moral et le plus cultivé s’est montré à nous sous la forme de soldats ne différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs, ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein; enfin, quand la noble révoltée de 1813, la nation qui souleva l’Europe au nom de la «générosité», a hautement repoussé de la politique toute considération de générosité, a posé en principe que le devoir d’un peuple est d’être positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d’une pauvre nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle, dénuée de sens politique, je l’avoue, mais dont l’unique faute est d’avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel) dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu’elle. L’Allemagne présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale! Ce que nous aimions dans l’Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la raison et de l’humanité, n’existe plus. L’Allemagne n’est plus qu’une nation; elle est à l’heure qu’il est la plus forte des nations; mais on sait ce que durent ces hégémonies et ce qu’elles laissent après elles. Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n’a plus de rôle général. Un pays n’exerce une maîtrise que par les côtés universels de son génie; patriotisme est le contraire d’influence morale et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les étroites pensées d’un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout aussi intolérant que le chauvinisme français? L’homme peut s’élever au-dessus des préjugés de sa nation; mais erreur pour erreur, il préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent comme de menaçantes insultes ou d’injustes dénigrements.
Nul plus que moi n’a toujours rendu justice aux grandes qualités de la race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à ce sentiment du devoir, que je préfère beaucoup au mobile de vanité et d’honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais l’Allemagne ne peut se charger de l’œuvre tout entière de l’humanité. L’Allemagne ne fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très noble est le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l’égalité des classes que la culture et l’élévation de la nature humaine en général; mais les droits de l’homme sont bien aussi quelque chose; or c’est notre philosophie du XVIIIe siècle, c’est notre Révolution qui les ont fondés. La réforme luthérienne n’a été faite que pour les pays germaniques; l’Allemagne n’a jamais eu l’analogue de nos attachements chevaleresques pour la Pologne, pour l’Italie. La nature allemande, d’ailleurs, semble contenir les deux pôles opposés: l’Allemand doux, obéissant, respectueux, résigné; l’Allemand ne connaissant que la force, le chef au commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin; _jura negat sibi nata_. On peut dire qu’il n’y a rien au monde de meilleur que l’Allemand moral, et rien de plus méchant que l’Allemand démoralisé. Si les masses sont chez nous moins susceptibles de discipline qu’en Allemagne, les classes intermédiaires sont moins capables de vilenie; disons à l’honneur de la France que, pendant toute la dernière guerre, il a été presque impossible de trouver un Français pour jouer passablement le rôle d’espion; le mensonge, la basse rouerie nous répugnent trop.
La grande supériorité de l’Allemagne est dans l’ordre intellectuel; mais que là encore elle ne se figure pas tout posséder. Le tact, le charme lui manquent. L’Allemagne a beaucoup à faire pour avoir une société française du XVIIe et du XVIIIe siècle, des gentilshommes comme La Rochefoucauld, Saint-Simon, Saint-Évremond, des femmes comme madame de Sévigné, mademoiselle de la Vallière, Ninon de Lenclos. Même de nos jours, l’Allemagne a-t-elle un poète comme M. Victor Hugo, un prosateur comme madame Sand, un critique comme M. Sainte-Beuve, une imagination comme celle de M. Michelet, un caractère philosophique comme celui de M. Littré? C’est aux connaisseurs des autres nations à répondre. Nous récusons seulement les jugements injustes de ceux qui ne veulent connaître la France contemporaine que par sa basse presse, par sa petite littérature, par ces mauvais petits théâtres dont le sot esprit, aussi peu français que possible, est le fait d’étrangers et en