partie d
’une telle assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une mission de larmes et de deuil!...
28 NOVEMBRE 1870
La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet, suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
Ce que nous avons dit, il y a trois semaines, nous le croyons encore. Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient, quelques jours après, le renverser.
C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur pose, et soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.
(La Réforme intellectuelle et morale.)
LA DÉCISION DE LA FRANCE
Voilà près de huit ans écoulés depuis les terribles épreuves que nous avons traversées et il est maintenant permis de voir quelle direction notre pays a définitivement choisie dans l’alternative cruelle où l’avait mis sa destinée. La France avait l’option entre deux partis opposés. Elle pouvait adopter un système de réformes analogues à celles que s’imposa la Prusse après la bataille d’Iéna, réformes austères, tendant à donner à tous les services de la force et de la vigueur, sacrifiant dans une large mesure l’individu à l’État, fortifiant l’État et admettant son action dans tous les ordres: comme condition de ces réformes, un gouvernement plus sérieux que brillant, un parlement réduit au rôle de conseiller intime, une monarchie ayant son droit en dehors de la volonté de la nation; comme conséquence, l’inégalité sociale, une telle organisation supposant des classes en apparence privilégiées, en réalité mises à part pour le service de la nation. A cette voie de pénitence et de retour en arrière, la France pouvait préférer la continuation du programme démocratique, où l’État, constitué par l’universalité des individus, n’ayant d’autre but que le bonheur des individus entendu comme les individus l’entendent, s’interdit toute visée au delà de ce que conçoit et sent l’universalité des individus. La conséquence d’un pareil état de choses est la poursuite du bien-être et de la liberté, la destruction de tout ce qui reste de privilèges et d’esprit de classe, l’affaiblissement du principe de l’État. L’individu et les groupes subordonnés à l’État, tels que le département et la commune, se trouveront bien d’un tel régime, mais il est à craindre que la nation, la patrie, la France enfin, y perde chaque jour quelque chose de son autorité et de sa forte cohésion.
Il est clair que la seconde hypothèse a complètement remporté la victoire sur la première. A deux tentatives auxquelles n’a manqué ni la hardiesse, ni la résolution d’aller jusqu’au bout, la France a opposé un non absolu. A toute autre tentative du même genre (et il est probable qu’il y en aura), le pays répondra sans doute de la même manière. Une réforme dans le sens monarchique et gouvernemental ne se fera donc pas avec l’assentiment spontané de la France.
(Mélanges d’histoire et de voyages, 1878.)
RÊVE DE SIFFROI[17]
[17] Dans le drame célèbre, Siffroi, comte palatin, a bu avidement l’eau de Jouvence qui procure des rêves d’outre-tombe, et dont le barde breton Léolin n’a pris que quelques gouttes.
_Siffroi, qui a ronflé tout ce temps, se réveille._ Victoire! victoire! Pendez, brûlez, fusillez. Nous sommes les maîtres; tout nous est permis pour leur faire signer ce que nous voulons. Générosité! sentimentalité! pure sottise!
Désolation! Les militaires sont trop doux; nos hommes savent tuer, mais non fusiller. Il faudrait brûler tous les villages, pendre tous les habitants mâles, cela les empêcherait de se défendre. Ah! ah! (_Il éclate de rire._)
Des prisonniers!... Comprenez-vous qu’on fasse prisonniers des gens qui se défendent? On aurait dû les fusiller. «Grâce! mon bon sire, pour mon homme qui a menacé de sa bêche un hussard.»--Très bien, ma bonne femme, vous pouvez être parfaitement assurée que votre mari (il passe le doigt autour du cou) sera pendu.» (_Il éclate de rire._)
Ce qui me plaît dans le Bavarois, c’est la facilité avec laquelle il fusille! Il rencontre quelqu’un, il n’attend pas qu’on tire sur lui, il fait feu le premier.
Il faut être plein de politesse jusqu’au dernier échelon de la potence (_Il rit de plaisir_); mais il faut pendre.
O mollesse des militaires! si j’exerçais un commandement, je sais ce que je ferais. Si je parvenais à m’emparer des fuyards, je leur enlèverais leur vache et tout ce qu’ils auraient emporté, en les accusant de l’avoir volé et de le cacher dans les bois.
Il faut rendre la guerre aussi cruelle que possible. La sensibilité! Voilà une chose ridicule!
On fusillera, on pendra, on brûlera. Quand cela sera arrivé quelquefois, les habitants se montreront plus raisonnables, surtout si nos obus les ont déjà convenablement disposés.
Ah! la bonne odeur! cela sent l’oignon brûlé! Des paysans viennent d’être rôtis dans leurs maisons. Sur cent soixante-dix, il y en a cent vingt de sabrés. Coquins, pourquoi avez-vous épargné le reste? Ne savez-vous pas que la sentimentalité est ridicule? Une lettre de mon cher ange!... (_Mouvement d’attention dans l’auditoire._)
_Prospero._--Écoutons! son ange va lui parler. Nous allons le voir par le côté aimant.
_Siffroi._--Ah! les bons conseils, chère et douce amie! «Tous les Gaulois fusillés, écharpés, jusqu’aux petits enfants. Je crains qu’il n’y ait pas de Bible en France. Voici le livre des psaumes que je t’envoie afin que tu puisses y lire cette prophétie contre les Français: «Je te le dis, les impies doivent être exterminés.» Merci, tendre épouse, merci!
Pourquoi retarde-t-on le bombardement? on manquera le moment psychologique. Oh! les âmes sensibles! les femmes! Dire que sans deux femmes, le bombardement serait déjà commencé! Ah! que ne suis-je le maître! Je ne craindrais pas d’être dur; deux millions d’hommes mourant de faim! eh bien, ils l’ont voulu!
Voilà des gens qui ramassent des pommes de terre. On ne tire pas dessus! Oh! les militaires humains! Il y a des gens qui gâtent tout, parce qu’ils veulent être loués pour leur humanité.
Et dire que ces farceurs, en nous voyant chez eux, n’ont pas l’air content! Ah! les poseurs!
Les Français sont une nation de barbares, avec un vernis insuffisant de civilisation. Nous sommes les hommes, ils sont les femmes. Des femmes! Ah! fi donc! «La bienveillance, envers tout le monde, c’est la justice», a dit un de leurs nigauds. Oui-dà! Dans le monde que j’ai vu, la malveillance, c’est la justice. Hermann de..., un bas intrigant! Henri de..., un méchant homme; Gauthier de..., un ignorant, un sot, un drôle! et l’empereur, mon maître? Vieux..., mais non! chut! J’ai trop d’esprit!
(Eau de Jouvence, 1880.)
IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES
PENSÉES DÉTACHÉES
Il faut des éléments très divers pour le développement complet de l’esprit d’une nation; la foi seule n’y suffit pas, et la critique seule y suffirait encore moins.
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Le signe le plus certain de l’affaiblissement d’une société est cette indifférence aux nobles luttes qui fait que les grandes questions politiques paraissent secondaires auprès des questions d’industrie et d’administration.
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Le caractère bien plus que l’esprit rapproche les hommes, et les plus grandes diversités d’opinion ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.
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Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, l’un se fondant sur le droit abstrait, l’autre sur la possession antérieure, la France, pays de logique et d’idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c’est à ce glorieux défaut qu’elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain?
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Ce qui frappe au premier coup d’œil dans les compositions idéales des races celtiques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c’est l’extrême douceur de mœurs qu’on y respire. Point de ces vengeances effroyables qui remplissent l’_Edda_ et les _Niebelungen_. Comparez le héros celtique et le héros germain, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage, le goût désintéressé, si j’ose le dire, de la destruction et de la mort; ici, au contraire, un profond sentiment de la justice, une grande exaltation de la fierté individuelle, il est vrai, mais aussi un grand besoin de dévouement, une exquise loyauté......
L’homme primitif de la Germanie révolte par sa brutalité sans objet, par cet amour du mal, qui ne rend ingénieux et fort que pour haïr et pour nuire. Le héros kymrique, au contraire, même dans ses plus étranges écarts, semble dominé par des habitudes de bienveillance et une vive sympathie pour les êtres faibles.
(Essais de morale et de critique, 1859.)
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La philosophie n’exclut pas la foi dans un idéal de justice vers lequel toute conviction sincère a le droit de se tourner avec un sentiment pieux; mais elle regarde comme un acte d’orgueil de croire qu’on est nécessaire aux plans divins, et que la Providence veille sur nous, quelque faute que l’on commette, quelque peu de souci que l’on ait de s’éclairer.
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L’Allemand n’a pas la rhétorique sonore, le journalisme retentissant; un Lacordaire, un Montalembert n’ont pas de place dans un tel pays. Chez nous, toute l’opinion libérale, sans distinction de doctrine, est avec celui qui résiste; en Allemagne, l’opposition, la résistance à la loi, sont une cause de défaveur; la persécution ne donne pas grand prestige, car l’Allemand est pour ce qui est fort: il n’a pas cette générosité, souvent superficielle, il faut le dire, qui nous porte à croire que le faible a toujours raison.
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La peine capitale disparaîtra, non par une évolution prématurée, mais par le progrès des mœurs publiques, qui l’effacera de l’usage avant de l’effacer de la loi. Enfin la paix universelle, ce rêve de tant d’âmes honnêtes, plus abusées sur le choix des moyens que sur le but à atteindre, cessera un jour d’être une utopie. Le vrai progrès n’étant possible que par la paix, les nations civilisées comprendront qu’il est de leur intérêt commun de régler leurs différends d’une manière plus rationnelle. Déjà ne voyons-nous pas combien une grande guerre est devenue difficile en Europe, grâce à cet équilibre savamment établi qui fait porter tout le poids sur le point menacé?
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Le XVe et le XVIe siècles en Italie, furent des époques atroces, et ils virent le réveil de l’esprit humain. L’orage n’est pas mauvais pour la croissance des grands arbres; de très belles choses se créent dans des temps très durs.
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L’État ne saurait rester indifférent au bien, puisque ses actes, surtout quand il rend la justice, supposent la distinction du bien et du mal. Peut-il davantage rester indifférent au vrai! Non certes. Les conditions des sociétés modernes, au point de vue de la guerre, relèvent essentiellement de la science, et la nation qui se mettrait en dehors de la haute culture serait infailliblement vaincue et conquise. La beauté n’est que l’éclat du bien et du vrai, une civilisation complète ne saurait la négliger.
(Mélanges religieux et historiques, _Œuvre posthume_, 1904.)
L’HISTOIRE ET LE BIEN PUBLIC
L’homme sérieux ne se mêle d’une manière active aux affaires de son temps que s’il y est appelé par sa naissance ou par le vœu spontané de ses concitoyens. Il faut une grande présomption ou beaucoup de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de cœur, la responsabilité des choses humaines quand on n’y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative n’implique pas la même témérité. Chacun, dans sa mesure, a pour devoir de songer au bien public et d’y pousser de toute sa force. Celui qui s’occupe des sciences historiques est particulièrement tenu à ce genre d’application. Car, bien que la connaissance du présent soit moins instructive que celle du passé, le présent est aussi une des faces de la réalité; il mérite d’être étudié. Laisser un pareil soin à ceux qu’on appelle «les hommes politiques» serait chose fâcheuse. L’homme politique est d’ordinaire un homme de parti et de passion. Il est très mal placé pour juger les ensembles, comparer les temps et les pays divers, saisir les mouvements à longue portée et prévoir l’avenir.
(Questions contemporaines, 1868.)
LA GUERRE
La force d’une société réside en deux choses: d’abord, la vertu populaire, ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice, de force morale instinctive, que les races nobles portent en elles, comme un héritage de leurs ancêtres; en second lieu, l’instruction et le sérieux des classes supérieures. La guerre, dans les temps modernes, étant devenue un problème scientifique et moral, une affaire de dévouement et d’industrie savante, est en somme un bon critérium de ce que vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère être que la levée en masse des nations, les frais qu’elles entraînent étant énormes, le principe des grandes nationalités fondées sur un réel patriotisme sera de plus en plus la loi du monde. Une nation sans élan, sans mobile élevé, sans affection pour son gouvernement, sera bien vite lassée de ce jeu terrible. Le perfectionnement des armes, d’un autre côté, étant devenu une des mille applications de la science, mettra de plus en plus la force entre les mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée par l’instruction un peuple digne de servir l’esprit. La nation la plus scientifique, celle qui aura les meilleurs mécaniciens, les meilleurs chimistes, les corps officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera la mieux armée. La barbarie, c’est-à-dire la force brute, sans intelligence, est vaincue pour toujours. La victoire définitive sera au peuple le plus instruit et le plus moral, en entendant par moralité la capacité de sacrifice, l’amour du devoir.
(Questions contemporaines.)
LE DROIT DES PEUPLES
Du moment qu’on a rejeté le principe du droit divin des dynasties, il n’y a plus de solide que le principe du droit des peuples; or, les peuples n’ont d’existence qu’en tant qu’ils sont des groupes naturels formés par la communauté des intérêts. Au lieu de se haïr et de se contrarier, que les nations s’étudient les unes les autres, profitent tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de disparaître, comme les civilisations de l’antiquité, après un éclat passager, sont, d’une part, la division de l’Europe en plusieurs États, garantie de sa liberté, et, d’autre part, cette profonde fraternité qui fait que les esprits des races les plus diverses s’entendent dans la grande unité de la science, de l’art, de la poésie, de la religion. C’est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire romain qui fit périr la civilisation antique sous l’étreinte de son effrayante unité.
(Questions contemporaines.)
LA LIBERTÉ
Si la France n’est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera jamais. L’éducation politique ne se fait point par le despotisme; un peuple qui a longtemps subi le système administratif s’y enfonce toujours de plus en plus. Je ne me fais pas d’illusion sur les inconvénients qu’entraînerait d’abord un régime qui, pour être bienfaisant, a besoin qu’on en sache longtemps attendre les conséquences; mais je crois pouvoir dire sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut mieux en un sens que le bien qui résulte du régime administratif. Le bien n’est le bien que quand il sort de la conscience des individus; le bien imposé du dehors aboutit à la longue au mal suprême, qui est pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire.
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On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté comme la solution par excellence et comme le remède à presque tous les maux de notre temps. Bien des personnes se sont habituées, sur la foi de quelques sectaires, à croire que la liberté ne convient qu’aux époques où, personne n’étant sûr de posséder la vérité, aucune opinion n’a le droit de repousser les autres d’une manière absolue. C’est là une grave erreur. La liberté est en tout temps la base d’une société durable. D’une part, en effet, la vérité ne se démontre qu’à des auditeurs libres; d’une autre, la possibilité de mal faire est la condition essentielle du bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort des civilisations antiques qu’en laissant à chacun le droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu’il a reçu du maître. La dignité de l’homme est en raison de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa destinée entre ses mains; que la société prenne garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup le bien impossible. Quand même il faudrait acheter de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plusieurs pensent qu’elle ne serait pas trop chèrement achetée; car seule la liberté donne aux individus un motif de vivre, et seule elle empêche les nations de mourir.
(Questions contemporaines.)
LA TRADITION FRANÇAISE
Dans les voies nouvelles où est entré l’esprit européen depuis cent ans, la France cesserait de garder son rang, si elle s’en tenait à ses vieilles traditions de spirituelle légèreté. Admettons que la France soit aujourd’hui aussi spirituelle qu’elle l’était autrefois; il est bien sûr au moins que son genre d’esprit n’est pas aussi goûté. Ce n’est plus cet esprit qui fait la loi en Europe. Le groupe nombreux d’hommes intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l’Angleterre de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de l’Allemagne. L’Italie, la Grèce, qui s’éveillent, ne vont pas à l’école de la France; elles vont à l’école de l’Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y reste. Or, c’est justement le privilège de la France de savoir se plier à tout et d’exceller même en ce qu’elle emprunte. La France, à l’heure qu’il est, est assez ignorante: elle croit qu’on lui dit des choses hardies quand on lui parle de choses élémentaires; mais, qu’on ne s’y trompe pas, demain, elle sera passée maîtresse. On dirait une femme qui d’abord vous écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond, qu’elle a tout compris, et qu’en un moment elle a deviné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui inspirent les nouvelles études quelque chose de si spirituel, qu’un pédant même en serait désarmé. Seulement, ne nous imaginons pas que, pour soutenir notre réputation, nous soyons obligés d’être superficiels. Nos pères ne l’étaient pas tant qu’on le dit; en tout cas, ils l’étaient sans effort. La légèreté a un premier charme; mais il n’y faut pas trop appuyer. Gardons-nous de ce que madame de Staël a quelque part appelé le pédantisme de la légèreté.
Certes il serait fort puéril d’espérer que la France modifiera son caractère; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les qualités sortent des défauts, et où l’on ne peut rien changer sans faire crouler l’ensemble. Mais le moyen d’être vraiment soi-même n’est pas de cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon, de Descartes, de Saumaise, de Du Cange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse aux époques où elle était la plus spirituelle; on pourrait même soutenir qu’elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce qu’elle a perdu en solidité, elle ne l’a pas gagné en véritable agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l’esprit français, mais gardons-la tout entière. N’espérons pas surtout que nous exercerions désormais sur l’Europe l’action que nous avons exercée au XVIIe et au XVIIIe siècle en nous renfermant dans nos vieilles habitudes. La culture intellectuelle de l’Europe est un vaste échange où chacun donne et reçoit à son tour, où l’écolier d’hier devient le maître d’aujourd’hui. C’est un arbre où chaque branche participe à la vie des autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui s’isolent et se privent de la communion avec le tout.
(Questions contemporaines.)
NOTRE IDÉAL
Notre amabilité seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains. Les charmantes exagérations de la vieille politesse française, la courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en rapport, sont le contraire de cette raideur, de cette âpreté, de cette sécheresse que donne au démocrate le sentiment perpétuel de son droit. La France n’excelle que dans l’exquis, elle n’aime que le distingué, elle ne sait faire que de l’aristocratique. Nous sommes une race de gentilshommes; notre idéal a été créé par des gentilshommes, non, comme celui de l’Amérique, par d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes d’affaires. De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec une haute société, une cour et des princes du sang. Espérer que les grandes et fines œuvres françaises continueraient de se produire dans un monde bourgeois, n’admettant d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est une illusion. Les gens d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de chaleur pour l’utopie républicaine seraient justement ceux qui pourraient le moins s’accommoder d’une pareille société. Les personnes qui poursuivent si avidement l’idéal américain oublient que cette race n’a pas notre passé brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de science pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse, que le négoce et la fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous ne peut se réaliser qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui approche de lui, et créant des distinctions en dehors de la richesse. Une société où le mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne peuvent se révéler que sous forme d’industrie et de commerce nous est antipathique; non que le commerce et l’industrie ne nous paraissent honnêtes, mais parce que nous voyons bien que les meilleures choses (par exemple, les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel et commercial, le premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale de ce qu’ils font.
(La Réforme intellectuelle et morale.)
LA COLONISATION
La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers: c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur: gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété. L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas vus jusque-là.
(La Réforme intellectuelle et morale.)
DEUX SOCIÉTÉS
Le monde marche vers une sorte d’américanisme qui blesse nos idées raffinées, mais qui, une fois les crises de l’heure actuelle passées, pourra bien n’être pas plus mauvais que l’ancien régime pour la seule chose qui importe, c’est-à-dire l’affranchissement et le progrès de l’esprit humain. Une société où la distinction personnelle a peu de prix, où le talent et l’esprit n’ont aucune cote officielle, où la haute fonction n’ennoblit pas, où la politique devient l’emploi des déclassés et des gens de troisième ordre, où les récompenses de la vie vont de préférence à l’intrigue, à la vulgarité, au charlatanisme qui cultive l’art de la réclame, à la rouerie qui serre habilement les contours du Code pénal, une telle société, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous avons été habitués à un système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes n’avons-nous pas payé ce patronage! Richelieu et Louis XIV regardaient comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde entier; combien ils eussent mieux fait, si le temps l’eût permis, de laisser les gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les gêner! Le temps de la Restauration passe pour une époque libérale; or certainement nous ne voudrions plus vivre sous un régime qui fit gauchir un génie comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l’esprit si vif de M. Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions qu’il fallait faire à la cour, à la société, au clergé étaient pires que les petits désagréments que peut nous infliger la démocratie.
(Souvenirs d’enfance et le jeunesse, 1883.)
LES CHIMÈRES
Dès 1855, on put déjà reconnaître que le progrès, comme l’entendent les sociétés modernes, vient d’en haut et non d’en bas, de la raison et non de l’imagination, du bon sens et non de l’enthousiasme, des hommes sensés et non des illuminés qui cherchent dans de chimériques rapprochements les secrets de la destinée. Certes, le penseur ne peut que saluer avec respect l’homme qui, pénétré d’une haute idée de la vie humaine, proteste contre l’imperfection nécessaire de tout état social et rêve une loi idéale conforme aux nobles besoins de son cœur; mais tous les efforts humains ne sauraient dépasser la limite du possible. Le monde est le résultat de causes trop compliquées pour qu’on puisse espérer de le faire tenir dans les cadres d’un système absolu. Aucun symbole ne saurait exprimer la marche de l’humanité dans le passé, encore moins contenir la règle de son avenir.
(Nouvelles Études d’histoire religieuse, 1884.)
L’ACTE DE FOI
L’intérêt personnel n’inspire que la lâcheté; la vanité ne produit rien de solide. L’intérêt personnel et la vanité n’ont ni conseillé un progrès, ni supprimé un abus. On ne se sacrifie que par un acte de foi. Un acte de courage est un acte de foi au premier chef. La certitude de la récompense tuerait le mérite. Nous n’estimons ainsi la haute moralité que si elle a traversé le doute; nous ne voulons nous décider pour le bien qu’après nous être fait contre lui les avocats du mal. Nous consentons à nous soumettre à l’impératif du devoir, mais à condition qu’il soit bien entendu que nous voyons la faiblesse des arguments qui l’appuient. Là est le secret de l’empire qu’exerce sur nous la femme avec la simplicité de sa foi, son ignorance, sa naïveté d’affirmation. Elle voit au fond mieux que nous. Aucune mère n’a besoin d’un système de philosophie morale pour aimer son enfant. Aucune jeune fille de bonne race n’est chaste en vertu d’une théorie. De même aucun homme courageux ne court à la mort mû par un raisonnement. Nous faisons le bien sans être sûrs qu’en le faisant nous ne sommes pas dupes; et saurions-nous de science certaine que nous le sommes, nous ferions le bien tout de même. Ces milliers d’êtres que l’univers immole à ses fins marchent bravement à l’autel. Le philosophe qui voit le plus clairement la vanité de toute chose est capable d’être un parfait honnête homme et même, à son jour, un héros.
(Le Prêtre de Nemi, 1885.)
LE FRANÇAIS
Cette œuvre[18] est bonne, d’abord pour notre chère patrie, que nous devons d’autant plus aimer qu’on la déchire, qu’on la méconnaît davantage. Elle est bonne aussi pour l’humanité. La conservation, la propagation de la langue française importent à l’ordre général de la civilisation. Quelque chose d’essentiel manquerait au monde le jour où ce grand flambeau, clair et pétillant, cesserait de briller. L’humanité serait amoindrie, si ce merveilleux instrument de civilisation venait à disparaître ou à s’amoindrir.
[18] La propagation de la langue française.
Que de choses éternellement bonnes et vraies, mesdames et messieurs, ont été pour la première fois dites en français, ont été frappées en français, ont fait leur apparition dans le monde en français! Que d’idées libérales et justes ont trouvé tout d’abord en français leur formule, leur définition véritables! Comme notre langue a dit de belles et bonnes choses, depuis ses bégayements du XIIe siècle jusqu’à nos jours! L’abolition du servage, les droits de l’homme, l’égalité, la liberté, ont été pour la première fois proclamés en français...
Un fait bien significatif, justement, est le sentiment général des partis rétrogrades, dans le monde entier, pour le français. Ils en ont peur; ils se barricadent contre lui. On dirait que cette langue porte la peste avec elle, la peste selon les réactionnaires, bien entendu. Allez, allez toujours! Pauvre France! Elle aura encore son heure. Qui sait si les propositions de paix et de liberté, qui tireront l’Europe de l’affreux état de haine et de préparatifs militaires où elle est, ne seront pas formulées en français?
Voilà pourquoi le français peut vraiment être appelé une langue classique, un instrument de culture et de civilisation pour tous. Cette langue améliore; elle est une école; elle a le naturel, la bonhomie, elle sait rire, elle porte avec elle un aimable scepticisme mêlé de bonté (sans bonté le scepticisme est une très mauvaise chose). Le fanatisme est impossible en français. J’ai horreur du fanatisme, je l’avoue, surtout du fanatisme musulman; eh bien! ce grand fléau cessera par le français. Jamais un musulman qui sait le français ne sera un musulman dangereux. C’est une langue excellente pour douter; or, le doute sera peut-être dans l’avenir une chose fort nécessaire. Concevez-vous Montaigne, Pascal, Molière, Voltaire, autrement qu’en français? Ah! mesdames et messieurs, que de joie s’en irait de ce monde, le jour où le français s’en irait! Conservez-le, conservez-le.
_Conférence faite à l’Alliance pour la propagation de la langue française_, le 2 février 1888.
(Feuilles détachées, 1892.)
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Il n’y a pas à raisonner avec celui qui pense que l’histoire est une agitation sans but, un mouvement sans résultante. On ne prouvera jamais la marche de l’humanité à celui qui n’est point arrivé à la découvrir. C’est là le premier mot du symbole du XIXe siècle, l’immense résultat que la science de l’humanité a conquis depuis un siècle. Au-dessus des individus, il y a l’humanité, qui vit et se développe comme tout être organique, et qui, comme tout être organique, tend au parfait, c’est-à-dire à la plénitude de son être. Après avoir marché de longs siècles dans la nuit de l’enfance, sans conscience d’elle-même et par la seule force de son ressort, est venu le grand moment où elle a pris, comme l’individu, possession d’elle-même, où elle s’est reconnue, où elle s’est sentie comme unité vivante; moment à jamais mémorable que nous ne voyons pas, parce qu’il est trop près de nous, mais qui constituera, ce me semble, aux yeux de l’avenir, une révolution comparable à celle qui a marqué une nouvelle ère dans l’histoire de tous les peuples. Il y a à peine un demi-siècle que l’humanité s’est comprise et réfléchie, et l’on s’étonne que la conscience de son unité et de sa solidarité soit encore si faible! La révolution française est le premier essai de l’humanité pour prendre ses propres rênes et se diriger elle-même. C’est l’avènement de la réflexion dans le gouvernement de l’humanité. C’est le moment correspondant à celui où l’enfant, conduit jusque-là par les instincts spontanés, le caprice et la volonté des autres, se pose en personne libre, morale et responsable de ses actes. On peut, avec Robert Owen, appeler tout ce qui précède _période irrationnelle de l’existence humaine_, et un jour cette période ne comptera dans l’histoire de l’humanité, et dans celle de notre nation en particulier, que comme une curieuse préface, à peu près ce qu’est à l’histoire de France ce chapitre dont on la fait d’ordinaire précéder sur l’histoire des Gaules. La vraie histoire de France commence à 89; tout ce qui précède est la lente préparation de 89, et n’a d’intérêt qu’à ce prix. Parcourez en effet l’histoire, vous ne trouverez rien d’analogue à ce fait immense que présente tout le XVIIIe siècle: des philosophes, des hommes d’esprit, ne s’occupant nullement de politique actuelle, qui changent radicalement le fond des idées reçues, et opèrent la plus grande des révolutions, et cela avec conscience, réflexion, sur la foi de leurs systèmes. La Révolution de 89 est une révolution faite par des philosophes. Condorcet, Mirabeau, Robespierre offrent le premier exemple de théoriciens s’ingérant dans la direction des choses et cherchant à gouverner l’humanité d’une façon raisonnable et scientifique. Tous les membres de la Constituante, de la Législative et de la Convention étaient à du lettre et presque sans exception des disciples de Voltaire et de Rousseau. Je dirai bientôt comment le char dirigé par de telles mains ne pouvait d’abord être si bien conduit que quand il marchait tout seul, et comment il devait aller se briser dans un abîme. Ce qu’il importe de constater, c’est cette incomparable audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer le monde conformément à la raison, de s’attaquer à tout ce qui est _préjugé_, établissement aveugle, usage en apparence irrationnel, pour y substituer un système calculé comme une formule, combiné comme une machine artificielle. Cela, dis-je, est unique et sans exemple dans tous les siècles antérieurs; cela constitue un âge dans l’histoire de l’humanité.
Certes une pareille tentative ne pouvait être de tout point irréprochable. Car ces institutions qui semblent si absurdes, ne le sont pas au fond autant qu’elles le paraissent: ces préjugés ont leur raison, que vous ne voyez pas. Le principe est incontestable: l’esprit seul doit régner, l’esprit seul, c’est-à-dire la raison, doit gouverner le monde. Mais qui vous dit que votre analyse est complète, que vous n’êtes point amené à nier ce que vous ne comprenez pas, et qu’une philosophie plus avancée n’arrivera point à justifier l’œuvre spontanée de l’humanité? Il est facile de montrer que la plupart des préjugés sur lesquels reposait l’ancienne société, le privilège de la noblesse, le droit d’aînesse, la légitimité, etc., sont irrationnels et absurdes au point de vue de la raison abstraite, que dans une société normalement constituée, de telles superstitions n’auraient point de place. Cela a une clarté analytique et séduisante comme l’aimait le XVIIIe siècle. Mais est-ce une raison pour blâmer absolument ces abus dans le vieil édifice de l’humanité, où ils entrent comme partie intégrante? Il est certain que la critique de ces premiers réformateurs fut, sur plusieurs points, aigre, inintelligente du spontané, trop orgueilleuse des faciles découvertes de la raison réfléchie.
(L’Avenir de la Science, 1890.)
LE TRAVAIL MANUEL
Si la plupart de ceux qui exercent les fonctions réputées serviles sont réellement abrutis, c’est qu’ils ont la tête vide, c’est qu’on ne les applique à ces nullités que parce qu’ils sont incapables du reste, c’est que cette fonction, purement animale, quelque insignifiante qu’elle soit, les absorbe et les abâtardit encore davantage. Mais s’ils avaient la tête pleine de littérature, d’histoire, de philosophie, d’humanisme, en un mot, s’ils pouvaient, en travaillant, causer entre eux de choses supérieures, quelle différence! Plusieurs hommes dévoués aux travaux de l’esprit, s’imposent journellement un nombre d’heures d’exercices hygiéniques, quelquefois assez peu différents de ceux que les ouvriers accomplissent par besoin, ce qui, apparemment, ne les abrutit pas. Dans cet état que je rêve, le travail manuel serait la récréation du travail de l’esprit. Que si l’on m’objecte qu’il n’est aucun métier auquel on puisse suffire avec quatre ou cinq heures d’occupation par jour, je répondrai que, dans une société savamment organisée, où les pertes de temps inutiles et les superfluités improductives seraient éliminées, où tout le monde travaillerait efficacement, et surtout où les machines seraient employées non pour se passer de l’ouvrier, mais pour soulager ses bras et abréger ses heures de travail, dans une telle société, dis-je, je suis persuadé (bien que je ne sois nullement compétent en ces matières), qu’un très petit nombre d’heures de travail suffirait pour le bien de la société, et pour les besoins de l’individu: le reste serait à l’esprit. «Si chaque instrument, dit Aristote, pouvait, sur un ordre reçu ou même deviné, travailler lui-même, comme les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain, qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des Dieux, si les navettes tissaient toutes seules, si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers et les maîtres d’esclaves.»
Cette simultanéité de deux vies, n’ayant rien de commun l’une avec l’autre, à cause de l’infini qui les sépare, n’est nullement sans exemple. J’ai souvent éprouvé que je ne vivais jamais plus énergiquement par l’imagination et par la sensibilité que quand je m’appliquais à ce que la science a de plus technique et en apparence de plus aride. Quand l’objet scientifique a par lui-même quelque intérêt esthétique ou moral, il occupe tout entier celui qui s’y occupe; quand, au contraire, il ne dit absolument rien à l’imagination et au cœur, il laisse ces deux facultés libres de vaguer à leur aise. Je conçois, dans l’érudit, une vie de cœur très active, et d’autant plus active que l’objet de son érudition offrira moins d’aliment à sa sensibilité: ce sont alors comme deux rouages parfaitement indépendants l’un de l’autre. Ce qui tue, c’est le partage. Le philosophe est possible dans un état qui ne réclame que la coopération de la main, comme le travail des champs. Il est impossible, dans une position où il faut dépenser de son esprit et s’occuper sérieusement de choses mesquines, comme le négoce, la banque, etc. Effectivement, ces professions n’ont pas produit un seul homme qui marque dans l’histoire de l’esprit humain.
(L’Avenir de la Science.)
LA MINORITÉ
Le but de l’humanité n’est pas le repos: c’est la perfection intellectuelle et morale. Il s’agit bien de se reposer, grand Dieu! quand on a l’infini à parcourir et le parfait à atteindre. L’humanité ne se reposera que dans le parfait. Il serait par trop étrange que quelques profanes, par des considérations de bourse ou de boutique, arrêtassent le mouvement de l’esprit, le vrai mouvement religieux. L’état le plus dangereux pour l’humanité serait celui où la majorité se trouvant à l’aise et ne voulant pas être dérangée, maintiendrait son repos au dépens de la pensée et d’une minorité opprimée. Ce jour-là il n’y aurait plus de salut que dans les instincts moraux de la nature humaine, lesquels sans doute ne feraient pas défaut.
La force de traction de l’humanité a résidé jusqu’ici dans la minorité. Ceux qui se trouvent bien du monde tel qu’il est ne peuvent aimer le mouvement, à moins qu’ils ne s’élèvent au-dessus des vues d’intérêt personnel. Ainsi plus s’accroît le nombre des satisfaits de la vie, plus l’humanité devient lourde et difficile à remuer; il faut la traîner. Le bien de l’humanité étant la fin suprême, la minorité ne doit nullement se faire scrupule de mener contre son gré, s’il le faut, la majorité sotte ou égoïste. Mais pour cela il faut qu’elle ait raison. Sans cela, c’est une abominable tyrannie. L’essentiel n’est pas que la volonté du plus grand nombre se fasse, mais que le bien se fasse. Quoi! des gens qui, pour gagner quelques sous de plus, sacrifieraient l’humanité et la patrie, auraient le droit de dire à l’esprit: Tu n’iras pas plus loin; n’enseigne pas ceci, car cela pourrait remuer les esprits et faire tort à notre commerce. La seule portion de l’humanité qui mérite d’être prise en considération, c’est la partie active et vivante, c’est-à-dire celle qui ne se trouve pas à l’aise.
(L’Avenir de la Science.)
LA FEMME
Je pousse si loin le respect de l’individualité que je voudrais voir les femmes introduites pour une part dans le travail critique et scientifique, persuadé qu’elles y ouvriraient des aperçus nouveaux, que nous ne soupçonnons pas. Si nous sommes meilleurs critiques que les savants du XVIIe siècle, ce n’est pas que nous sachions davantage, mais c’est que nous voyons de plus fines choses. Eh bien, je suis persuadé que les femmes porteraient là leur individualité, et réfracteraient l’objet en couleurs nouvelles. Les socialistes se trompent grossièrement sur le rôle intellectuel de la femme: ils voudraient en faire un homme. Or, la femme ne sera jamais qu’un homme très médiocre. Il faut qu’elle reste ce qu’elle est, mais qu’elle soit éminemment ce qu’elle est. Elle est diverse de l’homme, mais non inférieure à l’homme. Une femme parfaite vaut un homme parfait. Mais elle doit être parfaite à se manière, et non en ressemblant à l’homme. Elle en diffère comme l’électricité négative et l’électricité positive, c’est-à-dire par le sens et la direction, non par l’essence. Le négatif n’est pas inférieur au positif, mais il va en sens contraire: toute quantité peut être indifféremment considérée comme négative ou positive. Le négatif et le positif réunis forment le complet, ce qui ne désire plus rien. Toute chose désire son complément: le positif attire nécessairement le négatif, l’angle rentrant appelle l’angle saillant. Ainsi la vie est partagée, tous ont la meilleure part, et il y a place pour l’amour.
(L’Avenir de la Science.)
L’AVENIR DE L’HUMANITÉ
Je suppose une pensée aussi originale et aussi forte que celle du christianisme primitif apparaissant de nos jours. Il semble au premier coup d’œil qu’elle n’aurait aucune chance de fortune. L’égoïsme est dominant, le sens du grand dévouement et de l’apostolat désintéressé est perdu. Le siècle paraît n’obéir qu’à deux mobiles, l’intérêt et la peur. A cette vue, une grande tristesse saisit l’âme: c’en est donc fait! Il faut renoncer aux grandes choses; les généreuses pensées ne vivront plus que dans le souvenir des rhéteurs; la religion ne sera plus qu’un frein que la peur des classes riches saura manier. La mer de glace s’étend et s’épaissit sans cesse. Qui pourra la percer?
Ames timides, qui désespérez ainsi de l’humanité, remontez avec moi dix-huit cents ans. Placez-vous à cette époque où quelques inconnus fondaient en Orient le dogme qui, depuis, a régi l’humanité. Jetez un regard sur ce triste monde qui obéit à Tibère; dites-moi s’il est bien mort. Chantez donc encore une fois l’hymne funèbre de l’humanité: elle n’est plus, le froid lui a monté au cœur. Comment ces pauvres enthousiastes rendraient-ils la vie à un cadavre, et sans levier soulèveraient-ils un monde? Eh bien, ils l’ont fait: trois cents ans après, le dogme nouveau était maître et quatre cents ans après, il était tyran à son tour.
Voilà notre triomphante réponse. L’état de l’humanité ne sera jamais si désespéré que nous ne puissions dire: Bien des fois déjà on l’a crue morte; la pierre du tombeau semblait à jamais scellée, et le troisième jour, elle est ressuscitée!
(L’Avenir de la Science.)
LE COLLÈGE DE FRANCE
Le ministre, M. Léon Bourgeois, termine au Sénat, répondant à l’interpellation de M. Fresneau, par la lecture d’une lettre[19] de M. Renan, qu’il avait consulté.
[19] Cette lettre est le dernier morceau que publia Ernest Renan avant sa mort, survenue le 2 octobre 1892. On l’a insérée dans ce volume pour cette raison, mais surtout parce que Renan, considérant le Collège de France comme un rouage essentiel de la vie intellectuelle française, il a paru qu’elle était à sa place dans ce volume.
«... L’expression «l’enseignement que l’on donne au Collège de France» nous a un peu blessés. Nous ne donnons pas un enseignement dogmatique. Nous exposons l’état de la science et les efforts que nous faisons pour faire avancer les questions à l’ordre du jour. Nos auditeurs restent entièrement libres de former leur jugement. Nous leur fournissons pour cela les éléments avec une entière impartialité.
»Cette impartialité, qui est le premier devoir du professeur au Collège de France, se retrouve dans l’ensemble des chaires qui composent notre établissement. Toutes les opinions sont représentées dans nos programmes. Le catholicisme et les opinions les plus conservatrices en philosophie ont chez nous leurs organes. Nous avons eu des maîtres illustres appartenant au protestantisme, à l’israélitisme, à toutes les nuances de la croyance et de la libre-pensée.
»Par votre dernière nomination, vous avez ajouté à toutes ces nuances le positivisme qui, par la place qu’il s’est faite dans le monde contemporain, méritait bien d’avoir aussi sa place parmi nous. Le professeur au Collège de France peut, individuellement, appartenir à telle société religieuse ou philosophique que bon lui semble. En tant que professeur au Collège de France, il n’est d’aucune secte: il est l’homme de la vérité. L’enseignement d’une chaire peut contredire directement l’enseignement d’une autre chaire. Cette variété infinie d’opinion n’empêche pas la plus parfaite confraternité de régner parmi nous; le public ne paraît pas non plus s’en plaindre; il trouve dans ces apparentes dissonances la preuve que rien ne lui est caché, et qu’on le met à même de former son opinion en toute liberté.
»Liberté, telle est en effet la loi fondamentale d’un pareil établissement de la part de l’auditeur et de la part du professeur. Le professeur au Collège de France doit respecter tous les symboles, mais il ne doit se tenir lié par aucun. S’il lui arrive d’être en désaccord avec une des opinions religieuses ou philosophiques établies, qu’y faire? On ne peut être de l’avis de tout le monde. Si le professeur d’hébreu explique tel passage d’Isaïe selon l’interprétation des catholiques, il se mettra en contradiction avec les protestants et avec les israélites qui, dans une telle question, ont bien le droit d’être entendus. Qu’il tâche de se mettre d’accord avec la philologie et la critique, et il aura rempli son devoir.
»Un tel enseignement, neutre entre les diverses opinions théoriques qui se partagent le monde, est ainsi l’image de l’État lui-même, qui, dans ses établissements de haut enseignement, n’a pour mission que d’ouvrir des arènes aux opinions diverses, sans pencher lui-même vers l’une ou vers l’autre.
»Quand l’État fonde ou entretient une chaire, cela ne veut pas dire qu’il garantit pour vrai l’enseignement donné dans cette chaire, mais qu’il le juge utile dans l’état présent de la science.
»L’État n’a pas une chimie, une médecine, une histoire; mais il tâche de faire ce qu’il faut pour que, dans chaque ordre, les études scientifiques soient en progrès. Tout cela en vertu de ce principe que la vérité scientifique est d’un grand intérêt pour la société et que l’État doit faire, en vue de la recherche originale, quelques sacrifices.
»Ces hauts enseignements libres tiennent une nation à la tête de son siècle, et seuls ils empêchent l’erreur, l’imposture, la superstition de reconquérir le terrain qu’elles ont perdu et qu’elles espèrent toujours reprendre.»
Le ministre, M. Léon Bourgeois, déclare qu’il se reprocherait de rien ajouter à ce magnifique langage: le gouvernement maintiendra le Collège de France comme la place forte de la liberté de l’enseignement individuel.
(_Le Temps_, 26 mars 1892.)
A VICTOR CONSIDÉRANT
Paris, 11 décembre 1868[20].
[20] Cette lettre a été adressée à Victor Considérant, disciple de Fourier. Elle a été publiée par madame C. Coignet dans sa brochure sur _Victor Considérant, sa vie, son œuvre_. Paris, Alcan, 1895.
Monsieur,
Je me suis souvent reproché d’avoir si longtemps attendu pour répondre à vos deux longues et belles lettres. L’achèvement de mon _Saint Paul_ m’a si complètement absorbé cet été que je me suis mis en retard d’une manière scandaleuse avec tous mes devoirs. Pour répondre à de pareilles lettres, formant un véritable livre sur les matières les plus graves, il faudrait un livre aussi. M. Souvestre m’a dit que nous pouvions espérer de vous voir bientôt; alors nous causerons à loisir, si vous le voulez bien, de ces problèmes dont le principal attrait est peut-être d’être insolubles, et néanmoins qui s’imposent si fortement à l’esprit humain. Vous avez consacré votre vie à la discussion de questions sociales, et je comprends l’intérêt que les origines du christianisme vous inspirent. Ce grand mouvement fut, en effet, pour une part, un événement social, mais il fut, avant tout, un événement religieux, et c’est justement pour cela que l’élément de socialisme qu’il impliquait réussit. La solidité d’une fondation est en raison directe de la quantité de dévouement, de sacrifice, d’abnégation, qui a été déposée dans ses bases. Certains peuples anciens croyaient que, pour qu’un édifice durât, il fallait qu’un homme eût été enterré vivant dans ses fondations; cela est assez vrai, du moins dans l’ordre moral. L’intérêt temporel ne suffit pas à tirer de l’homme le degré d’héroïsme nécessaire pour les œuvres communes durables et grandes. L’idéalisme aura-t-il un jour la force de faire ce que fit autrefois la croyance à un royaume de Dieu matériel et immédiat? Il est beau, en tout cas, de protester à la façon des stoïciens de l’ancien monde. Par votre courage et votre vie toute dévouée à la poursuite de ce que vous concevez comme l’idéal, vous vous êtes mis de la noble phalange.
Agréez l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.
E. RENAN
rue Vaneau, 29.
LE DEVOIR
En toute chose, mesdames et messieurs, revenons aux traditions qu’un christianisme éclairé et une saine philosophie sont d’accord pour nous enseigner. Le trait le plus glorieux de la France est qu’elle sait mieux qu’aucune autre nation voir ses défauts et se critiquer elle-même. En cela, nous ressemblons à Athènes, où les gens d’esprit passaient leur temps à médire de leur ville et à vanter les institutions de Sparte. Croyons que nous continuerions mal la brillante et spirituelle société des deux derniers siècles en n’étant que frivoles. C’est mal honorer ses ancêtres que de n’imiter que leurs défauts. Prenons garde de pousser à outrance ce jeu redoutable qui consiste à user sans rémission les forces vives d’un pays, à faire comme les cavaliers arabes qui poussent au galop leur cheval jusqu’au bord du précipice, se croyant toujours maîtres de l’arrêter.--Le monde ne tient debout que par un peu de vertu; dix justes obtiennent souvent la grâce d’une société coupable; plus la conscience de l’humanité se déterminera, plus la vertu sera nécessaire. L’égoïsme, la recherche avide de la richesse et des jouissances ne sauraient rien fonder. Que chacun donc fasse son devoir, messieurs. Chacun à son rang est le gardien d’une tradition qui importe à la continuation de l’œuvre divine ici-bas. Tous nous sommes frères en la raison, frères devant le devoir, frères devant Dieu. L’égalité absolue n’est pas dans la nature. Il y aura toujours des individus plus forts, plus beaux, plus riches, plus intelligents, plus doués que d’autres. C’est devant Dieu et devant le devoir que l’égalité est parfaite. A ce tribunal, le pauvre courageux et sans envie, l’homme simple mais dévoué, la femme obscure qui remplit bien sa tâche de tous les jours, sont supérieurs au riche qui éblouit le monde par son opulence, à l’homme vain qui remplit la terre de son nom. Il n’y a pas d’autre grandeur que celle du devoir accompli; il n’y a pas non plus d’autre joie. Étrange est assurément la situation de l’homme placé entre les dictées impérieuses de la conscience morale et les incertitudes d’une destinée que la Providence a voulu couvrir d’un voile. Écoutons la conscience, croyons-la. Si, ce qu’à Dieu ne plaise! le devoir était un piège tendu devant nous par un génie décevant, il serait beau d’y avoir été trompé. Mais il n’en est rien, et, pour moi, je tiens les vérités de la religion naturelle pour aussi certaines à leur manière que celles du monde réel. Voilà la foi qui sauve, la foi qui nous fait envisager autrement que comme une folle partie de joie les quatre jours que nous passons sur cette terre; la foi qui nous assure que tout n’est pas vain dans les nobles aspirations de notre cœur; la foi qui nous raffermit, et qui, si par moments les nuages s’amoncellent à l’horizon, nous montre, par delà les orages, des champs heureux où l’humanité, séchant ses larmes, se consolera un jour de ses souffrances.
_La Part de la famille et de l’État dans l’éducation[21]._
(La Réforme intellectuelle et morale.)
[21] Conférence faite dans l’ancien Cirque du Prince-Impérial, le 19 avril 1869.
FIN
TABLE
AVANT-PROPOS 1
FRANCE ET EUROPE
L’ADHÉSION LIBRE 3 LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 5 LETTRE A UN AMI D’ALLEMAGNE 8 RICHELIEU 26 L’ACTEUR D’ANTIOCHE 27 LE GÉNÉRAL VICTORIEUX 30 LA VIEILLE MÈRE 33 AUX JEUNES GENS 34 QU’EST-CE QU’UNE NATION? 37 LE LIBÉRALISME FRANÇAIS 74 L’ALLIANCE ENTRE LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE 77 RÉSURRECTION 83 APRÈS 1870 85 L’AVENIR DE LA FRANCE 88 DÉMEMBREMENT 89 IDÉES ALLEMANDES 91 LES ÉTATS-UNIS D’EUROPE 92 LA FÉDÉRATION EUROPÉENNE 96 LETTRE A M. STRAUSS 100 NOUVELLE LETTRE A M. STRAUSS 122 LETTRE A M. MORIZ CARRIÈRE 148
GUERRE DE 1870
DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÈGE 159 LA DÉCISION DE LA FRANCE 175 RÊVE DE SIFFROI 177
IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES
PENSÉES DÉTACHÉES 183 L’HISTOIRE ET LE BIEN PUBLIC 188 LA GUERRE 189 LE DROIT DES PEUPLES 190 LA LIBERTÉ 192 LA TRADITION FRANÇAISE 194 NOTRE IDÉAL 197 LA COLONISATION 199 DEUX SOCIÉTÉS 201 LES CHIMÈRES 203 L’ACTE DE FOI 204 LE FRANÇAIS 205 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 208 LE TRAVAIL MANUEL 212 LA MINORITÉ 215 LA FEMME 217 L’AVENIR DE L’HUMANITÉ 218 LE COLLÈGE DE FRANCE 220 A VICTOR CONSIDÉRANT 224 LE DEVOIR 226
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11076-4-21
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