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Part 1

VIRGINIE DE LEYVA

ou INTÉRIEUR D’UN COUVENT DE FEMMES EN ITALIE AU COMMENCEMENT DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX

par PHILARÈTE CHASLES PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE, CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE.

PARIS POULET-MALASSIS ET DE BROISE, ÉDITEURS 7, RUE DE RIGNEMEU, ET PASSAGE MIDÈS, 36

1861 Tous droits réservés

PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.

[Illustration: VIRGINIE de LEYVA]

A

W. MAKEPEACE THACKERAY

AUTEUR DE

_VANITY-FAIR_, _ESMOND_, _PENDENNIS_,

ETC., ETC.

Vous avez, dans d’admirables fictions aussi historiques que l’histoire, mon cher Thackeray, donné la chasse aux plus grands vices de notre pays et de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, l’égoïsme et la cruauté de l’âme. Votre Rébecca l’intrigante et votre vieux Seigneur voluptueux doivent vivre autant que la langue anglaise.

Laissez-moi placer sous votre protection et recommander à votre sagacité philosophique un récit vrai, qui offre les mêmes enseignements terribles et salutaires. J’ai trouvé vivant et tragique, dans le dossier authentique d’un vieux procès italien, le drame suivant que j’ai simplement commenté, à mesure que les personnages naissaient devant moi, développaient leurs caractères et faisaient éclater leurs passions. Je suis certain qu’il vous intéressera. La profondeur et la finesse de votre esprit saisiront sans peine les questions morales qui ressortent de l’état social que ce récit étrange révèle.

* * * * *

L’élégance des mœurs est-elle la civilisation?

Que faut-il entendre par le mot «_civilisation_»?

Est-ce la régularité de la législation, l’éclat des arts, l’éducation littéraire, le luxe ou la richesse, l’industrie ou le commerce? Est-ce la forme du gouvernement, l’exactitude de l’administration ou la sévérité de la formule religieuse?

Ne serait-ce pas plutôt du degré de force morale chez les individus, de vérité dans les âmes, de sympathie et de simplicité dans les relations que dépend la civilisation réelle? Et tout peuple qui s’éloigne de ces principes ne retourne-t-il pas à la barbarie?

* * * * *

Je serais assez de cet avis. Vous-même ne m’accuserez pas de paradoxe; imputation banale, qui si elle était admise détruirait toute analyse, abolirait tout examen et serait mortelle à toute raison. Vous ne m’accuserez pas non plus de nourrir des tendances immorales parce que j’ai reproduit dans leur sanglante vérité les scènes des bords du Lambro et les faits et gestes du confesseur Arrighone. Si quelqu’un m’accusait ou d’intentions contraires à la religion, ou de vues socialistes et démocratiques, parce que j’ai signalé les résultats de la fausse éducation des peuples, résultats que j’ai pris sur le fait dans ces documents oubliés; vous seriez, je n’en doute pas, le premier à me défendre. Vous protesteriez avec moi et comme moi contre ces dangereuses banalités.

Vous diriez avec moi que la formule n’a rien de commun avec la religion;

Que la discipline extérieure n’a rien de commun avec la morale;

Que la gravité de l’hypocrite n’a rien de commun avec le développement intérieur de l’homme;

Et que Fénelon a vu juste quand il a déclaré que notre vie morale tout entière dépend du centre et du fonds même de l’âme:

«Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait nourrir ses bras et ses jambes en y appliquant la substance des meilleurs aliments ne se donnerait jamais aucun embonpoint; il faut que tout commence par le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, qu’il devienne chyle, sang et enfin vraie chair. C’est du dedans le plus intime que se distribue la nourriture de toutes les parties extérieures. L’_amour_ est comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. C’est l’_amour_ qui digère tout, qui fait tout sien, et qui incorpore à soi tout ce qu’il reçoit; c’est lui qui nourrit tout l’extérieur de l’homme dans la pratique des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du sang, des esprits pour les bras, pour les mains, pour les jambes et pour les pieds, de même l’amour... renouvelle l’esprit de vie pour toute la conduite. Il fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la sincérité et généralement de toutes les autres vertus autant qu’il en faut pour réparer les épuisements journaliers. Si vous voulez appliquer les vertus par dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres légales et judaïques, qu’un ouvrage inanimé. C’est un sépulcre blanchi: le dehors est une décoration de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief; mais au dedans il n’y a que des ossements de morts. Le dedans est sans vie; tout y est squelette; tout y est desséché, faute d’onction. Il ne faut donc pas vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des pratiques entassées au dehors avec scrupule; mais il faut au contraire que le principe intérieur porte la nourriture du centre aux membres extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, chaque vertu convenable pour ce moment-là.»

C’est le contraire; c’est la «_superstition symétrique_», et «_l’amas des vaines formules_», ce sont les «_convenances et les vertus en bas-relief_», qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir en France, et que beaucoup de gens mettent en pratique. Puissé-je, à votre exemple, mon cher Thackeray, et sans me faire plus que vous personnage vertueux où génie politique, affaiblir ou diminuer quelques-unes des tendances que je crois le plus fatales à mon pays et à mon temps;--puissé-je encourager quelques âmes à sortir de l’indifférence suprême où s’endorment, à l’abri des formules vaines et sous l’éclat extérieur du luxe et des arts, les sociétés défaillantes!

PHILARÈTE CHASLES.

Paris, Institut.--15 février 1861

I

M. Dandolo dans les déserts d’Archisate.--La solitude des Apennins et l’archéologie

Je connais un savant italien qui a publié quelques grands ouvrages en dix volumes:--l’_Histoire de la Pensée humaine_, _Rome et les Papes_,--et qui se délasse en consultant les archives de Milan, de Monza, de Pavie et du Tyrol, pour en extraire quelques curiosités vieilles et nouvelles, utiles à l’histoire des hommes et de son pays. Il se nomme Dandolo. Il s’entend aussi bien à ce métier que ses aïeux les doges à gouverner leur république. C’est un écrivain et un penseur. Toutes ses conclusions ne me persuadent pas, tant s’en faut. Mais il est ingénieux et enthousiaste, plein d’idées, d’érudition et de sincérité.

Vers l’année 1850, ce savant s’était renfermé dans une solitude des Apennins qui est sa propriété; _al déserto_, comme il le dit, _tra’i monti d’Archisate_. La maison, jadis occupée par des moines Camaldules, s’appelle la _Casa de’ morti_, parce qu’ils y sont enterrés.

Là le descendant des doges poursuit son travail d’alchimie érudite; ce plaisir qui charmait Nodier, Walter Scott et les esprits de même espèce; plaisir délicat et passion à la fois; Walter Scott n’en connaissait pas de plus vif; c’est ainsi que dans les dossiers d’un ancien procès il a recueilli le sujet et le premier germe de sa _Fiancée de Lammermoor_.

La méditation et la solitude portent des fruits merveilleux; et je voudrais que mes contemporains, qui vivent si vite, qui tirent grand parti de l’activité, de la spéculation et du mouvement des affaires,--toutes choses très-bonnes,--n’en vinssent pas à condamner et à maudire la méditation et la solitude. Non, elles ne sont point l’apanage d’esprits étroits, d’humoristes ridicules, de pauvres diables, de méprisables philosophes, et de rêveurs impuissants.

Si l’on s’obstinait à les bannir, l’étude pourrait s’en ressentir un jour: les arts déclineraient; l’industrie, faute de se retremper aux sources spirituelles, perdrait sa force de renouvellement et la production matérielle en souffrirait.

A l’ombre des sapins et des châtaigniers de son domaine M. Dandolo poursuivait ses études favorites; montant et descendant de petits sentiers praticables seulement pour les charbonniers du canton et pour les savants qui rêvent; lisant, feuilletant, annotant des parchemins déterrés dans je ne sais quelle armoire de couvent; rentrant dans sa cellule pour classer ses trouvailles; en ressortant pour continuer son déchiffrement et ses annotations, «au bruit de ruisseaux innombrables, dit-il; avec accompagnement de mille oiseaux perchés dans les branches gigantesques et sous les énormes hêtres»;--_dove l’incessante romore dell’ acque correnti si maritava al canto d’infiniti uccelletti_...

Heureux comme un roi;--mais cette expression est bien vieillie;--plus heureux qu’un doge; il oubliait le monde qui continuait ses révolutions.

Il recueillait et annotait les documents authentiques que je vais résumer, documents précieux pour l’histoire générale de l’Europe et celle du développement de ses sociétés au Nord et au Midi.

II

Un vieux procès.

S’occuper d’un vieux procès, oublié dans le pays même où s’est joué le drame, serait oiseux et presque ridicule, si le travail archéologique du chevalier Dandolo ne faisait partie de ce mouvement d’érudition européenne, surtout méridionale, servi depuis le commencement du siècle par les hommes les plus savants et les plus ingénieux d’Espagne et d’Italie;--et si les _Promessi Sposi_ de Manzoni n’avaient pas popularisé le sujet et les acteurs, tout en affaiblissant l’intérêt moral et historique de ces vieux documents.

Leurs terribles péripéties et leurs drames sanglants appartiennent à l’histoire générale, comme je l’ai dit.

Ce sont des leçons importantes, des enseignements graves, non sur la politique présente, mais sur la politique du passé qui à enfanté celle d’aujourd’hui;--sur la religion dépravée qui a fait tant de mal à l’idée divine et à l’idée chrétienne;--sur l’éducation des femmes;--sur la décadence des grands peuples; sur la liberté détruite et l’esclavage séculaire.

Enfin ces documents éclairent l’histoire des mœurs, des âmes, des idées et des esprits, qui vaut assurément mieux que cette autre histoire, amas de dates confuses et de faits stériles.

III

L’Italie au commencement du dix-septième siècle.

Étrange époque, le commencement du dix-septième siècle, surtout au Midi, particulièrement en Italie! Le Nord ne faisait alors qu’imiter faiblement ces saturnales italiennes, aussi bouffonnes que lugubres.

Les peuples du Midi, possédant depuis longtemps une civilisation élégante, raffinée et vicieuse, poussaient à bout ce raffinement, allaient du même pas au grotesque et au crime, se drapaient dans l’emphase et commettaient mille atrocités puériles.

Chez nous Callot, Cyrano de Bergerac, Saint-Amant copiaient avec plus ou moins d’esprit et de talent ce dévergondage méridional. La corruption italienne était profonde et invétérée; la nôtre, toute d’imitation et de mode, s’arrêtait à la surface. Le Maderno, le Bernin, le Borromini, le poëte Marini, sur lesquels nous nous modelions entre 1600 et 1640, nous révoltèrent bientôt; la France se replia sur les anciens: elle en avait assez de l’orgie et revint à la raison. Notre inconstance naturelle nous sauvait encore une fois. La folie sérieuse des autres n’avait été pour nous qu’un intermède.

L’Italie eut plus de peine à se dégager de cette glu brillante de vice allié au mauvais goût, de fausse poésie alliée aux vices de l’âme;--_Sociale bruttura... eta di tronfi poeti e di morie, d’artisti barocchi e di streghe, di lanzichinecchi e d’avvelenatori_;--ainsi parle M. Dandolo de cette époque italienne.

Toute indépendance politique était morte dans la Péninsule; si les étrangers se battaient comme à l’ordinaire dans la haute Italie qu’ils couvraient de sang, ce n’était pas pour sauver la victime, c’était pour se disputer la proie.

Les Espagnols dominaient sans contrôle à Milan et à Naples; une seule ruine de grandeur libre se laissait entrevoir dans la pénombre: c’était Venise.

IV

Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce procès.--Comment le roman est moins romanesque et moins touchant que la vérité.

Poursuivons donc l’étude de la conquête espagnole et de son influence sur la situation morale de l’Italie.

Ce sont toujours les femmes qui caractérisent les mœurs. Ici le témoin et le symbole du temps est une religieuse, espagnole de race, italienne par l’éducation; la _Signora di Monza_,--de son vivant et en religion _Suor Virginia Maria_,--petite-fille d’Antoine de Lève, ou de Leyva, dont parle Brantôme.

Il y a peu d’années encore une colonne érigée par la justice en mémoire des catastrophes dont la Sœur Virginie fut cause subsistait dans le bourg ou la cité de Monza; les religieuses de Sainte-Marguerite ont obtenu la suppression de cette colonne infâme qui perpétuait la mémoire coupable de Sœur Virginie.

Ripamonti, dans son Histoire du Milanais (_Storia Patria_), parle d’elle en beau latin; Manzoni l’a placée épisodiquement dans ses _Promessi Sposi_; elle est le personnage principal du roman de Rosini, la _Signora di Monza_.

Mais l’élégant récit de Ripamonti n’est pas plus exact que la fiction des deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence d’être, selon son habitude, plus touchante que la rhétorique, plus romanesque que le roman.

Quittons donc le roman, et abordons l’histoire ressuscitée par M. Dandolo.

Je prends de ses mains le petit flambeau allumé par lui; à sa clarté nous étudierons une certaine façon de gouverner les hommes, de les endoctriner et de les élever. Les couloirs d’un vieux monastère de Lombardie; les cellules des nonnes en 1605; le jardin antique; le bourg d’à côté et le fleuve Lambro, témoin de scènes étranges, s’ouvriront pour nous.

Surtout je veux vous montrer Virginie de Leyva.

V

Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de Virginie de Leyva.

Cette Espagnole-Italienne, dont le sang ne démentait pas son origine impérieuse et passionnée, semble résumer la fusion opérée par la conquête, l’alliance des deux races. C’est une figure toute méridionale.

Lorsque, par un chemin opposé à celui de Walter Scott que les dossiers avaient conduit à la fiction, notre érudit redescendit, des fictions mal inventées sur Virginie de Leyva, à la réalité même; quand l’héroïne du procès de 1607 sortit de sa tombe et se dressa devant le chevalier Dandolo, qui fut bien effrayé au milieu de ses bois? Ce fut lui; il le dit dans sa préface.

Quelle femme!... quelle maîtresse femme! La plus tendre physionomie, sans doute; le nez le mieux fait; le plus bel ovale de visage; des yeux de gazelle, et d’une langueur divine que le portrait de Daniele Crespi reproduit; des lèvres sensuelles, délicates et pleines, onduleuses et expressives[1]; une beauté _saporita, sabrosa_, comme disent les Méridionaux qui s’y connaissent. Cette douce et adorable figure a vu dix meurtres s’accomplir autour d’elle pour le service de ses voluptés ou de ses vengeances.

[1] Voir son portrait.

Le capitaine Antoine de Leyva son grand-père était un des généreux chefs de bande qui mettaient le couteau sur la gorge des Italiens et gagnaient à ce métier des richesses et des fiefs. Celui-ci était de Navarre. Il avait conduit en Italie, du temps de Charles-Quint, des chevaux et des lances, et si fièrement guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie lombarde de Monza devint sa proie ou sa récompense.

Ripamonti estime peu sa noblesse que défend M. Dandolo; je ne sais rien là-dessus, et je soupçonne Ripamonti de garder une dent contre les conquérants,--la dent italienne,--et de l’enfoncer sournoisement le plus loin possible. Il affirme que cette famille était obscure; que Charles-Quint se plut, d’une médiocre fortune, _ob nescio quæ servitia_, pour je ne sais quels services, à l’élever et à l’enrichir. Les services d’Antoine plaisaient au monarque; en général les gens dont on prend les villes, les champs et les filles croient qu’on leur rend de mauvais services.

Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, Antoine de Leyva voulut que ses ossements héroïques allassent reposer à Milan dans l’église San-Dionigi, où il est encore.

Puis la famille songea, suivant l’usage, à s’établir, à se consolider, à trouver des appuis, à multiplier ses créatures, à étançonner sa puissance, à augmenter sa richesse; le système des majorats qui concentrent les fortunes est bon pour cela. On met les filles au couvent, on envoie les cadets se promener à travers le monde et chercher de nouveaux fiefs; puis le chef de la famille absorbe tout, se met bien en cour, a l’œil sur les familles rivales, écarte ou écrase les compétiteurs, fait le vide autour de lui, gagne le plus de seigneuries qu’il peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions et de la haine universelles. Le plus beau coup que font ces grands hommes, c’est de passer pour vertueux. Et cela leur arrive quand ils n’ont pillé qu’avec mesure, égorgé qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.

Le père de la signora, don Martin, assure à son fils aîné la principauté d’Ascoli et n’attend même pas que sa fille ait l’âge exigé par la loi canonique pour la contraindre à prononcer ses vœux. Elle prend le voile à treize ans, entre au couvent de Sainte-Marguerite et devient _bénédictine humiliée_. C’était une âme excessive et altière, créée pour le monde, une beauté parfaite et un esprit dont toutes les forces se concentraient dans l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord malgré sa jeunesse, puis se résigna. On lui donnait ce qui ne s’accordait guère avec son titre «d’humiliée», la seigneurie de Monza, toutes ses dépendances, bois, rivières, droit de chasse et de pêche, un véritable fief à administrer, dont les revenus et l’autorité la consolèrent.

Les religieuses de Sainte-Catherine soignaient l’éducation des jeunes filles de nobles; Virginie leur dut la sienne: musique, écriture, poésie et toutes les pratiques de religion. Ses autographes, fréquents au procès, sont d’une écriture magnifique, jetée avec une hardiesse élégante, ferme comme le style de l’héroïne.

Quant à la culture de l’individu moral, il faut avouer qu’on ne la lui donna pas. La grande éducation de l’âme, libre de juger et de choisir par elle-même, était prohibée.

Qui donc eût osé y penser alors?

La seule base de la vie et le principe social étaient l’anéantissement du jugement personnel et de la liberté humaine, au profit de la règle imposée.

«Ne développez pas chez l’individu, criaient les moralistes de l’esclavage, la conscience du juste et le sens moral; ne favorisez jamais la liberté et l’originalité; n’introduisez pas l’indépendance dans l’âme humaine, née pour obéir.

«N’affaiblissez jamais l’obéissance,--qui est le bien.

«N’ébranlez jamais la discipline,--qui est la vertu.»

On verra tout à l’heure à quoi aboutissent ces principes.

VI

L’Italie devenue espagnole.--Effets de la conquête et de la servitude.

Le joug espagnol en Italie était d’avant plus dur que la conquête était plus belle. L’Espagne, qui venait seconde dans la grande arène de la civilisation, n’oubliait pas,--et l’Europe ne peut oublier,--qu’elle a été le sublime champion de la chrétienté contre l’Asie et l’Afrique. Son arrogance était justifiée par ses grandes actions. L’Italie cependant n’acceptait pas le joug sans frémir.

Elle se souvenait d’avoir brisé la féodalité gothique et absorbé la féodalité même. Sans égale dans les arts, l’Italie avait étonné le monde par l’essai hardi de ses républiques antiques à coupole chrétienne. Elle maudissait donc ses maîtres sans pouvoir se débarrasser d’eux. Ceux-ci, détestés, devinrent plus terribles.

Entre esclaves et maîtres il n’y a échange que de vices. La férocité ibérique se greffa sur l’astuce ausonienne; et pour résultat de cet inceste contre nature on eut de monstrueux prodiges--par exemple les Borgias.

L’histoire particulière que je résume est semée de noms italo-hispaniques: Arrighone, Pesen, Procazone, Fuentès y Acevedo, Bersaglia, Salamanca, Caterina de Meda. Notre héroïne elle-même n’est qu’une suzeraine espagnole transplantée, en dehors des mœurs hautaines et des contraintes nécessaires de sa race, dans le couvent assez libre d’un vieux municipe lombard.

Suivons-la donc où elle nous conduit.

VII

Le confesseur des religieuses.--Caractère et portrait d’Arrighone.--Intérieur du couvent.--La ville.--Ses habitants.--Osio degli Osii.

Avant d’entrer dans le couvent et de pénétrer dans le drame même, contemplons un autre produit de ce monde si bien réglé, si facile à l’esclavage, si apte à l’obéissance disciplinaire.

Don Arrighone,--confesseur espagnol des environs, ayant charge d’âmes, moraliste distingué,--enseignait aux nonnes ce qu’elles devaient faire. Saint Augustin, leur dit Arrighone, vous défend sans doute de rompre votre clôture; néanmoins, sans péché, même véniel, vous pouvez, avec l’autorisation de votre directeur (livre III, chap. 20, § 108), y introduire un amant, même deux amants, et trois, et quatre s’il le faut.

Les interrogatoires de l’Arrighone étalent insolemment cette dépravation hideuse. Je ne veux point détailler ses faits et gestes, ses sophismes, ses axiomes, ses secrets pour vertueusement pécher, ses citations doctes et courues, ses saillies, ses inventions, son esprit mis au service de son cynisme, de son audace et de ses cupidités; je ne veux pas dire de combien de façons l’escobar sensuel s’y prenait pour endoctriner les filles et raccommoder leurs consciences.

A l’éducation qui déforme l’individu au profit de l’État se joignait donc la morale qui détourne la religion au profit du vice.

L’Italie catholique était arrivée là, non par la faute du catholicisme, mais par celle des mœurs. On élevait l’homme pour l’abaissement, la femme pour la ruse.

Dès que la princesse vit Arrighone, elle pressentit le reptile et le repoussa du pied avec une colère et un dégoût dignes de sa race.

Mais s’il ne put la corrompre, elle n’en fut ni mieux élevée ni plus apte à se conduire. Le vice et la folie étaient dans l’air: sorcelleries, vaines pratiques, amulettes, influences magiques, obsessions démoniaques, régnaient sur les esprits; les vieilles femmes qui gouvernaient le couvent ne le gouvernaient guère. Chacun s’agenouillait devant les princes d’Ascoli. Cette fière novice, utile au couvent, honorait la maison et ne trouvait personne qui lui résistât.

Les portes ne fermaient pas bien; la ville, ruinée par les guerres civiles du moyen âge, entourée de remparts crevassés ou entaillés de brèches, habitée par des bourgeois immobiles repliés dans la coque de leur vieil égoïsme, était dans le même état que le monastère.

La justice, devenue personnelle, s’exerçait par assassinats, que, pour se compromettre le moins possible, on ne dénonçait jamais au comte de Fuentès, gouverneur espagnol qui siégeait à Milan.

Pourvu que le peuple conquis se tînt tranquille et que ses redevances fussent acquittées, le gouverneur était content. Il ne s’inquiétait pas de savoir comment les filles étaient élevées à Monza, ni si on leur faisait la cour; c’était l’affaire des inspecteurs ecclésiastiques, auxquels l’Arrighone se gardait bien de dire que ces demoiselles entraient et sortaient librement; que les fenêtres de quelques-unes donnaient sur le jardin d’un jeune homme et que celui-ci mettait leur âme en danger, sans compter le reste.

Celui-ci se nommait Osio degli Osii.

Il représente l’Italie machiavélique, comme l’Arrighone le casuitisme, et dona Virginia l’Espagne passionnée et esclave. Il avait pignon sur rue, blason, famille, chevaux, maison attenante au couvent de Sainte-Marguerite, verger bien cultivé et poulailler faisant partie des communs; ceux-ci touchaient au mur mitoyen du monastère, d’où tombaient quelquefois des regards de nonnes curieuses qui s’égaraient dans le verger du jeune homme.

Ce troisième personnage, avec sa toque brune à glands d’or, sa dague à poignée d’argent ciselée par Cellini, sa maison murée comme une forteresse, ses trois pages, sa mère servant ses amours, résume une phase historique. Bien élevé, beau et bien fait (une nonne, l’apercevant de sa fenêtre, s’écria: _Ah! che bella cosa!_) bien mis, rompu à tout, prêt à tout, hardi, rusé, ami de l’Arrighone; il conservait la tradition la plus raffinée des intrigues italiennes.

Il savait se démêler des manœuvres et des entreprises, ramper dans l’occasion, se relever à temps, séduire, puis tuer; s’entourer de créatures, tendre le piége, éviter l’embuscade, armer les intérêts; science qu’il consacrait à ses plaisirs de jeune homme, mais qui, dans une voie plus sérieuse, aurait pu le mener loin; science fine, élaborée d’abord par les petits despotes du moyen âge, puis inoculée doucement à la bourgeoisie et au peuple; science dont un pauvre grand homme, Machiavel, a résumé la quintessence et dont on l’accuse à tort d’avoir été l’inventeur.

VIII

Dernières conséquences du moyen âge italien.

Demandez à Machiavel pourquoi l’Italie moderne, qui rayonne du sentiment du beau et de l’instinct du grand, a toujours manqué la conquête de la liberté. C’est que son monde social était peuplé de personnages semblables à l’Osio; rusés, hardis, sans équité.