Part 2
C’est son malheur et non sa faute. Dans la vie privée même, son éducation sans liberté morale lui a toujours fourni trop de Machiavels, de Castracani, de Vilollozi, de Baglioni; trop de ces intelligences aiguisées pour la fraude; gens de trop d’esprit; tacticiens de l’égoïsme, pleins de vénération pour la manœuvre. Ainsi s’efface le sentiment du juste; ainsi périt la _liberté_ qui est le _droit_. Bailly, lorsque des monstres le traînaient à la mort, s’écriait: «_Vous voulez être libres et vous ne savez pas être justes_»; beau mot adressé par un mourant à une autre nation qui ne doit pas l’oublier.
Que d’iniquités dans ces rapports entre les maîtres et les vaincus!
L’avant-scène de notre récit nous montre déjà une enfant emprisonnée dans le cloître, et sa vie mise au rebut, et sa conscience forcée; une suzeraine qui est religieuse; une humble novice qui est princesse; la morale, le confessionnal, l’éducation livrés à un Arrighone.
Bientôt le crime et le sang vont regorger autour de nous et nous apprendre ce que le moyen âge italien avait fait en 1609 de cet admirable peuple.
Il avait désiré la liberté; mais ses orageuses républiques n’avaient jamais pu ni la fonder ni même l’inaugurer, faute de justice.
Le monde païen avait légué à ce peuple l’amour de la force; et quiconque aime la force aime l’esclavage. Ses républiques splendides avaient espéré créer la liberté en organisant l’État; mais elle ne se réalise que par la valeur de l’individu.
Enfin, confondant le pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel et absorbant l’un dans l’autre, elles avaient marié le Khalifat avec l’anarchie; de manière à ruiner la liberté et la justice, l’individu et l’État.
IX
Situation et luttes de la papauté.--Charles et Frédéric Borromée.--Visite de Frédéric Borromée au couvent de Monza.--Premier interrogatoire de Virginie de Leyva.
Quant à la papauté, elle enrichissait son royaume spirituel des pertes de son temporel; et si depuis la mort de Paul III en 1559 sa puissance politique avait beaucoup diminué, elle s’appuyait fièrement sur des Ordres nouveaux, sur l’Inquisition qu’elle opposait au protestantisme, enfin sur des réformes intérieures qu’elle essayait avec courage, souvent avec bonheur, et qui rétablissant son crédit renouvelaient sa force sociale.
Cette dernière partie de son œuvre en était la meilleure et la plus difficile. Pour remédier aux abus invétérés qui étaient devenus la charte et la vie de beaucoup de monastères, il fallut que les deux Borromée, saint Charles et son cousin l’archevêque Frédéric s’armassent, comme autrefois saint Ambroise, de charité, de courage, de persévérance et de prudence. Le cardinal de Bérulle s’acquitait en France de ce travail difficile, travail de réforme et d’épuration.
En Italie, la domination espagnole et ses complications, la mauvaise situation financière du pays, l’orgueil des conquérants, la prostration des vaincus, les prétentions des maîtres rendaient toute réforme presque impossible. Lorsque Charles Borromée s’avisa d’excommunier le gouverneur espagnol, celui-ci s’adressa au pape, et l’excommunication fut aussitôt levée[2].
[2] Voir Charrière, _Négociations entre la France et la Turquie_, t. III et IV.
Vers le mois d’octobre 1607 une rumeur sourde se répandit dans le Milanais et parvint jusqu’à Frédéric, cardinal-archevêque; on parlait avec terreur de meurtres et de débauches attribués aux bénédictines de Monza; on nommait la cousine du prince d’Ascoli;--un riche gentilhomme,--enfin un prêtre.
Je n’ai pas besoin de tracer de nouveau le portrait de cette Espagnole, d’autant moins satisfaite de sa clôture, qu’elle se sentait belle, jolie, vivante; qu’elle était princesse, s’appelait Virginie de Leyva, gouvernait un canton du Milanais, y jouissait de tous les droits seigneuriaux excepté celui de se marier,--et que Dieu l’avait créée pour n’oublier aucun de ses droits.
Peu surveillée, elle avait été acheminée dans une voie étrangère à celle du salut par le beau cavalier Osio degli Osii,--par la connivence ou la faiblesse des supérieures,--enfin par le confesseur Arrighone.
Lorsque le cardinal Borromée, qui continuait l’œuvre réformatrice de son cousin saint Charles Borromée, fut averti par le scandale public, il se mit en route; et fidèle à la politique des Romains, où leurs descendants sont passés maîtres, même en pratiquant la vertu, il ne voulut pas se rendre à Monza directement.
Une tournée en Lombardie, consacrée A l’inspection générale des monastères, le conduisait naturellement chez les bénédictines de Monza; sa visite à la cousine du prince d’Ascoli ménageait les convenances; il n’éveillait ainsi aucun soupçon.
Arrivé au couvent de Sainte-Marguerite, il officia dans la chapelle et s’entretint familièrement avec les Sœurs.
La princesse vint lui rendre ses devoirs.
Virginie avait alors trente-deux ans; beauté épanouie par l’amour, préservée par le cloître, elle étonnait de sa morbidesse et de sa splendeur tous les contemporains et le peintre Crespi.
L’archevêque l’accueillit avec aménité, l’entretint d’abord de choses indifférentes, et ne lui laissa pas soupçonner le sujet qui l’amenait auprès d’elle. Puis il traita de matières plus sérieuses, tant religieuses que morales, causa longuement avec elle et lui représenta disertement ses devoirs envers elle-même, envers sa race, sa profession et son pays. Enfin il lui rappela que Dieu lui avait donné le pouvoir pour servir d’exemple à tous ceux qui dépendaient d’elle.
* * * * *
La princesse, après avoir écouté ce discours de l’archevêque, fit la réponse que voici:
«Vous m’avez mise malgré moi en religion; vous m’avez fait prononcer mes vœux avant l’âge. Je ne suis pas vouée aux autels par ma volonté, mais par la contrainte. Aussi ma profession religieuse est-elle nulle. Il faut me marier. J’ai fait mon choix; unissez-moi à l’homme que j’ai choisi.»
* * * * *
La finesse hardie de la femme l’emportait sur l’expérience consommée du prélat; et toute une stratégie savante était démontée par la franchise de cet aveu hautain.
Le saint homme quitta aussitôt l’oratoire et Virginie, sans vouloir répliquer. Mais le soir même un carrosse à grands panneaux, que traînaient quatre mules, conduisit à Milan la religieuse qui fut déposée au couvent du Bocchetto.
Le lendemain pendant la nuit deux religieuses sortaient furtivement du monastère où elles ne devaient plus revenir; un jeune homme les escortait; et il se passait, sur les bords sauvages du Lambro, une scène effroyable.
X
Le drame des bords du Lambro.--Ottavia Ricci et Benedetta Homati.--Deux assassinat et leurs conséquences.--L’égoïsme de la servitude.
Le Lambro n’est ni un fleuve ni un torrent. Les pluies le grossissent, les chaleurs tarissent ses eaux, qui en hiver deviennent énormes et se précipitent avec fureur, près de Monza, dans des rives escarpées et profondes. C’est un paysage farouche comme les aimait Salvator, cet autre génie exaspéré et furieux, le vrai fils d’un temps de dégoût, d’ennui et de décadence. Les grands chênes qui se balancent sur le granit rouge tantôt cachent, tantôt laissent entrevoir le cours du fleuve bouillonnant; à une demi-lieue de la ville il s’arrête un moment, creuse son lit et devient plus paisible près de la chapelle _delle Grazie_, en grande vénération dans le pays.
Vers une heure du matin la foudre grondait, les éclairs brillaient, la pluie tombait à flots, et un terrible orage ébranlait les montagnes, quand les voiles blancs de deux religieuses flottaient au vent sur les bords du Lambro. Leur pas était pressé et leur dialogue violent. Leur guide, un manteau à l’espagnole jeté sur l’épaule, marchait sur un étroit sentier qui suivait le cours du fleuve encaissé dans ses remparts abrupts; Ottavia Ricci était près de lui, et Benedetta Homati un peu plus loin.
Tout à coup les deux femmes ayant élevé leurs voix dans la colère, le jeune homme s’interposa; Benedetta se détacha de ses deux acolytes, alla se prosterner devant la madone des Grâces à laquelle elle adressa de ferventes prières; et le jeune homme, saisissant par le milieu du corps celle qui était près de lui, la jeta dans le torrent.
«_Ah!_ s’écria-t-elle, _c’est donc ainsi_...»
Elle ne put prononcer que ces mots. Sa compagne priait toujours.
L’impétuosité des eaux soulevait le corps, que les voiles flottants faisaient surnager. Elle aborda ou plutôt fut jetée à quelque distance, sur un point où la rive escarpée s’abaissait et descendait plus mollement vers le fleuve.
Mais Osio voulait la mort de celle qu’il avait déjà sacrifiée. Il courut à sa victime, la frappa furieusement, à coups redoublés, avec la crosse d’argent d’un pistolet caché sous son manteau, et la replongea dans le gouffre qui l’emporta. La crosse d’argent se détacha et tomba sur le sable, où elle resta brisée, _colla furia del battere_; je n’ajoute pas la moindre circonstance aux dépositions et aux interrogatoires.
Benedetta Homati, c’était le nom de la compagne, le suivit en silence; et l’orage ne cessant pas, ils entrèrent tous deux dans une vaste maison isolée et abandonnée qui se trouvait sur la route. L’Osio l’y laissa, se dirigea vers un village voisin, se procura du vin et des fruits, et les apporta à sa compagne; elle les refusa, craignant le poison. Le jour suivant il repartit avec elle. Arrivés au milieu d’un champ désert et inculte, ils virent des broussailles épaisses qui recouvraient la margelle d’un puits desséché; ce puits était abandonné comme la maison déserte;--tant les guerres civiles, la conquête, le mauvais gouvernement, la servitude avaient laissé de traces dans les campagnes comme dans les cœurs.
L’Osio marchait vers ces broussailles, quand la religieuse, qui avait vu le premier meurtre s’accomplir, refusa de le suivre. Il la traîna de force à la mort, malgré ses cris et après une longue lutte; écartant les broussailles, il la jeta dans le puits. La malheureuse, dont une côte était brisée et le crâne entamé, se tapit sous une cavité que formait la paroi détruite du puits en ruines, et se protégea ainsi contre l’assassin, qui, debout sur la margelle, l’accablait de pierres pour l’achever. Ce double exploit accompli, le jeune homme qui portait son manteau brodé, sa toque à glands d’or et son costume d’élégant gentilhomme prit la fuite et s’enfonça dans les bois. Il s’était défait de deux témoins qui le gênaient: il était en sûreté, ainsi que Virginie de Leyva; il le croyait du moins.
Le lendemain, c’était un dimanche; les bourgeois et les paysans de la commune de Velate écoutaient la messe, et toutes les maisons du village étaient sans habitants, lorsque des gémissements lointains et prolongés vinrent troubler le service divin. Ces cris plaintifs sortaient du puits situé à quelque douze pas de l’église. _Ajutatemi_, criait la voix, _che mi trovo in questo pozzo!_ Au moyen d’une corde et d’un homme qui descendit dans le puits, on en retira la malheureuse Benedetta, meurtrie et ensanglantée.
Les gens du village entouraient la religieuse et la regardaient d’un œil sec. Dans ces pays, plus ruinés au moral par l’égoïsme et l’intrigue que leurs édifices par les âges, ne pas se compromettre est la première loi. On trouve de l’énergie pour ses passions et de la ruse pour ses crimes; on n’en trouve plus pour la sympathie et la charité.
«C’est une religieuse! Et que penseront les maîtres? Et qui payera les frais? Et que fera le clergé? Et que dira la justice? Et pourquoi perdre son temps ou dépenser son argent?» Bref, ces hommes refusaient de relever de terre et de soigner la mourante.
La pitié éteinte, la lâcheté, la crainte des puissants, la peur de faire le bien, sont les derniers fruits du servage séculaire. Un bon Samaritain se présenta cependant, Alberico degli Alberici, qui fit honte à ses compatriotes, et (_non volendola altri_) fit porter chez lui Benedetta, puis avertit la police.
Telle était la terreur imprimée par les maîtres espagnols, que peut-être aurait-on assoupi l’affaire dont la suzeraine cousine des d’Ascoli était, comme nous le verrons plus tard, le vrai centre et le mobile, si le parti criminel et violent dont l’Osio s’était avisé pour se garantir, n’eût précipité le cours des choses et déchiré tous les voiles par le meurtre.
XI
Résurrection des deux religieuses.--L’indifférence publique.
La veille même du jour où le corps sanglant de Benedetta était recueilli dans la maison d’Alberici, un confesseur de la chapelle _des Grâces_, l’archiprêtre Septala recevait dans son confessionnal un billet mystérieux.
On venait de trouver gisant sur la rive du Lambro le cadavre encore chaud d’une religieuse, et le gardien de la chapelle lui en donnait avis, tout tremblant. Ballottée par le courant impétueux et emportée jusqu’à l’écluse d’un moulin, la première victime de l’Osio, Ottavia Ricci avait survécu, après être restée dans l’eau jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Là elle s’était longtemps débattue, criant, se cramponnant aux roues du moulin et aux poutres de l’écluse, appelant les passants qui la contemplaient, et qui tous après l’avoir questionnée continuaient leur route.
«Personne, dit-elle dans son interrogatoire, ne voulut me secourir. Ils m’entendaient, mais ils n’avaient pas de pitié.» Les observations douloureuses que nous inspirait tout à l’heure l’état moral des âmes dans les pays sans patrie sont-elles donc chimériques?
«J’ai dit à un bourgeois qui j’étais; que j’étais religieuse de Sainte-Marguerite; que je le priais de me garder jusqu’à la nuit. Lui et les siens me repoussèrent.» Porter secours au malheur, cela peut nuire. Là où le sens moral fait défaut le malheur est pestiféré.
Ainsi les deux mortes revivent. Pendant que la justice les interroge, l’Osio fuit dans les bois où ses valets le suivent.
XII
Confession de Virginie de Leyva.--Les mœurs publiques et leurs causes.
Cependant l’héroïne, Virginie de Leyva elle-même est en prison. Interrogée, elle expose aux magistrats, avec une simplicité qui ne manque pas de grandeur, l’histoire de ses amours qu’elle avoue hautement; elle les explique; ne les excuse ni ne les pallie; et étonne ses juges par un récit hautain, repentant et tragique, aux paroles duquel nous ne changerons rien.
On va donc savoir pourquoi l’Osio massacrait lâchement ces deux femmes; connaître les péripéties de sa fuite, et sa mort extraordinaire qui porte tous les caractères du temps et du pays; et le rôle secret joué par le Figaro casuiste que l’on n’aperçoit que dans les bas-fonds, à demi caché.
On connaîtra surtout la justice et les juges de ce temps, leur moralité, leurs procédés de torture morale et leur vénération pour la puissance.
Aucun d’eux ne s’étonne que la princesse ait été servie par des assassinats; que la prieure italienne soit restée à genoux et muette devant l’Espagnole, fille des conquérants; que les faibles soient partout sacrifiés, enchaînés, égorgés; que la force partout se substitue au droit. C’est l’état social; c’est la coutume; c’est le droit.
Voulez-vous, médecins politiques, tâter le pouls d’un peuple; savoir quelle est la valeur réelle de sa civilisation;--ce qu’elle peut;--ce qu’elle est;--où elle va?
Essayez de savoir si l’injustice blesse les particuliers ou leur semble tolérable; informez-vous dans quelle proportion,--surtout quant aux relations sociales et privées,--cette civilisation préfère la force au droit ou le droit à la force.
XIII
La prieure Saccha.--Les religieuses de Sainte-Marguerite.--Isabella degli Ortensii.--Assassinat de Molteno.
Voici ce qui résultait des confessions de Virginie de Leyva.
Quand la jeune descendante des conquérants espagnols fut confiée aux soins de la vieille prieure Saccha, il y avait près de dix années que celle-ci commandait aux religieuses et dirigeait le couvent de Sainte-Marguerite.
Saccha le gouvernait assez mal; elle avait grand’peur des Castillans, maîtres du pays.
Sa recrue nouvelle, la petite princesse issue de l’officier navarrais Antoine de Leyva, sœur Virginie était une bonne fortune pour son monastère;--elle l’accueillit très-bien, la nomma sacristaine (_segretana_) et lui confia plusieurs jeunes filles à élever; entre autres Isabella degli Ortensii, fille d’un bourgeois, séculière, mise en pension chez les religieuses.
Or le seigneur Osio demeurait à côté, comme je l’ai dit; et n’ayant rien de mieux à faire, il admirait ces demoiselles tantôt par les fenêtres de sa chambre, qui ouvraient sur une cour intérieure du monastère, tantôt par de petits trous qu’il pratiquait à la muraille de son poulailler.
Je conviens que s’occuper d’autres études aurait mieux valu. Dans le couvent aussi l’on n’apprenait pas grand’chose, et l’on s’ennuyait. Quelle issue à ces âmes? quel essor préparé à ces activités féminines, espagnoles et italiennes?
Un soir Virginie de Leyva, qui était dans la fleur même et dans l’éclat inutile de ses vingt ans, aperçut vers un angle de la basse-cour du couvent sa petite élève dont les regards s’élevaient très-haut sans aller à Dieu. C’était à une fenêtre pratiquée dans le mur du jeune gentilhomme qu’ils s’adressaient.
Sœur Virginie la réprimanda, comme c’était son devoir; elle lui adressa un sermon sur l’honneur du cloître, sur les dangers de la femme et les suites fatales des démarches étourdies. Puis elle la pria de rentrer au dortoir. Le jeune homme avait disparu de la fenêtre.
Le lendemain l’intendant de la princesse Molteno, _fiscal_ ou notaire à Monza, fut appelé par Virginie. Informé par elle des périls que courait la jeunesse d’Isabelle, il en instruisit la famille. Les parents, la jugeant mûre pour l’amour et la vie conjugale, la firent sortir du couvent et la marièrent.
Les projets du séducteur Osio étaient déconcertés. Celui-ci tua d’un coup de poignard Molteno le _fiscal_.
XIV
Suites de l’assassinat de Molteno.--Pirovano.--Lettre de la princesse.
Tuer pour se venger état une morale acceptée. Chaque époque a une morale qui lui est propre.
Grammont trichait au jeu sans que son honneur de gentilhomme en souffrît. Richelieu emprisonnait, pendait et faisait brûler les gens avec beaucoup de sang-froid. Un gentilhomme lombard, en 1630, se débarrassait d’un notaire, sans que personne le blâmât; Il lui suffisait, pour qu’on l’inquiétât assez peu, de se mettre bien soit avec les autorités soit avec les amis ou les amies des autorités.
N’avons-nous pas aujourd’hui certaines habitudes qui étonneront nos petits-neveux?
L’Osio, homme bien élevé, très au courant des mœurs et des honnêtes coutumes de l’époque, rentra chez lui après avoir fait son coup, s’y barricada paisiblement, arma ses domestiques, et, se promenant dans son jardin, attendit l’événement.
Il y avait à Monza un auditeur de justice, le signor Carlo Pirovano. Toute vieille société possède ce qui complète une administration bien réglée: elle a des juges, elle a une religion, et une littérature.
Comment se passerait-on de ces nécessités ou de leur simulacre?
Pirovano ne se pressa pas de dénoncer ou de poursuivre le meurtrier que la voix publique lui signalait; un homme prudent ne va pas aussi vite. Quelques gentilshommes le sollicitaient en faveur de l’Osio; assassiner était presque passé en usage; l’Osio vivait considéré, jeune, aimable et riche; pourquoi le perdre? Un vivant est plus estimable qu’un mort, et un gentilhomme vaut plus de deux notaires. D’après ce calcul il fallait ménager le criminel. C’est là une philosophie que je ne prêche pas et que je déteste; il paraît néanmoins que certains peuples s’en accommodent;--Dieu sait ce qu’ils deviennent!
Pirovano espérait que cette affaire bien menée pourrait lui tourner à bénéfice; et il n’avait pas mal spéculé. Il triompha comme on triomphe toujours quand on calcule avec justesse. En effet, après avoir menacé, promis, attendu; après avoir hésité, temporisé et gardé le silence, il reçut une lettre de la princesse qui autorisait la temporisation du magistrat.
Virginie le priait de ne point agir contre le meurtrier, de surseoir à toute poursuite et de laisser l’Osio en paix.
Pirovano répondit que les désirs de la princesse étaient pour lui des ordres; qu’il ferait à sa considération ce qu’il n’aurait accordé à personne au monde; et qu’il était trop heureux de manquer à son devoir pour obéir à une si puissante dame, qui certes reconnaîtrait le sacrifice.
XV
La passion.--L’intérêt.--L’Arrighone et l’Osio.--Morale du temps.
Osio avait vu la princesse. Comme il avait su la toucher et lui plaire, la justice se tut devant les passions.
Chacun sait ce que deviennent les passions menées et exploitées par l’intérêt; quand le soufflet de celui-ci agite et avive la flamme de celles-là, de terribles drames éclatent. Ici un confesseur mettait tout en mouvement. Arrighone était à l’œuvre;--cynique, gras, mafflé, joufflu, pansu; à l’œil faux; à à la bouche pendante; le vice sur le front, le mépris sur les lèvres; calomniateur et flatteur; homme d’intrigue et de maquignonnage; tournant bien la phrase; ayant des raisons pour tout, sachant par cœur Sanchez et Suarez; impudent et hypocrite; dînant grassement avec les seigneurs, soupant de confitures avec les religieuses; servant les voluptés de ceux-ci, soulageant les consciences de celles-là; haï, recherché, méprisé et ménagé à vingt lieues à la ronde; homme pratique, commode, utile; homme nécessaire; homme incomparable.
L’Osio devinait le mérite et l’utilité de l’Arrighone. Ces deux nobles âmes s’attirèrent mutuellement et confondirent leurs aspirations. L’Osio séduisait, l’Arrighone confessait, et les femmes ne se plaignaient pas.
L’Osio ne se sentit pas très-rassuré quand il eut envoyé Molteno dans un monde meilleur. Il craignait que la princesse ne prît fait et cause pour son agent. Cette Espagnole, cousine des princes d’Ascoli, maîtresse féodale de tout le district, avait la main longue, comme dit le peuple, et elle pouvait se venger.
L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.
«Vous voilà, lui dit le confesseur, embarrassé pour peu de chose! En vérité je vous trouve trop naïf. Eh quoi! vous êtes jeune, vous êtes beau, vous savez votre monde; et une telle difficulté vous effraye! Faites-vous donc aimer de la princesse; ce sera désarmer l’ennemi.»
La morale du dix-septième siècle admettait ces pratiques, qui aujourd’hui nous sembleraient ignobles. Gens du dix-neuvième siècle, nous acceptons l’extrême cupidité et l’extrême bassesse sous l’apparence de la dignité; mais l’érotisme machiavélique toléré par nos ancêtres nous déplaît.
Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses tristes passions et ses lâchetés envers les femmes; Malesherbes pouvait, sans les choquer, apprendre la _Pucelle_ par cœur; Gœthe servir et partager les fantaisies du duc de Weymar, comme on le lira[3] dans l’histoire de cette petite cour poétique et efféminée.
[3] _Lustige Zeite_.
Tout change, excepté l’homme même.
XVI
Première entrevue de l’Osio et de Virginie de Leyva.--Seconde entrevue.--Progrès de la passion.--Le démon.--Les amulettes.
«J’aperçus ce jeune homme pour la première fois (dit sœur Virginie dans son interrogatoire) par la fenêtre de la cellule de ma sœur Candida, chez laquelle je me trouvais; cette fenêtre avait vue sur le jardin. Il me salua poliment et me fit signe qu’il avait une lettre à m’adresser. J’étais très-courroucée contre l’assassin de Molteno, et très-décidée à le poursuivre sans miséricorde. Il avait l’air humble, suppliant, bien élevé; sa tournure était si noble et si distinguée, que je consentis à recevoir sa lettre.»
Elle n’ajoute pas, pauvre princesse! qu’en s’éloignant de la fenêtre elle s’écria tout émue: «_Si potrebbe mai vedere la piu bella cosa!_»--_Est-il possible de voir chose plus belle?_
Ces paroles, recueillies et répétées par sœur Candida (que l’Arrighone confessait), assurèrent la victoire de l’Osio. Celui-ci commença par adresser à Virginie une déclaration brûlante; première lettre qui fut renvoyée à son auteur. Non-seulement l’Osio y demandait grâce pour la vivacité de son poignard et la liberté qu’il avait prise de tuer l’intendant, mais pour son amour, dont il ne cachait pas la véhémente ardeur.
Virginie renvoya l’épître et se montra encore à la fenêtre. Puis elle intima l’ordre à Pirovano de ne point poursuivre. Elle était néanmoins mécontente, même furieuse de la conduite du jeune homme.
Il ne se découragea pas, réitéra ses déclarations; et sa seconde lettre signée de lui, mais que l’Arrighone avait dictée, eut plus de succès que la première. Sœur Virginie trouva cette épître belle, noble, repentante, toute confite en douceurs, pleine de modestie, convenable et honnête; en un mot conforme aux règles établies de la belle passion.
Elle s’attendrit alors, consentit à voir l’Osio en présence de sœur Candida, à l’entendre à la grille du parloir, ou plutôt, comme elle le dit, séparée de lui par deux grilles.
Elle reconnut bientôt, hélas! que cette présence était dangereuse et cette voix trop pénétrante; elle résista, languit, tomba malade, garda le lit assez longtemps, et revint à la fatale fenêtre, vers laquelle une irrésistible force la poussait.