Part 3
«C’était (dit-elle encore) une force vraiment démoniaque. Pour tout l’or et le trône des Espagnes je n’aurais pas voulu aimer l’Osio. J’allai en pèlerinage; je me châtiai moi-même: mon sang coula sous la discipline. L’obsession de cet amour demeurait triomphante. Je voyais partout cet homme fatal. Je ne dormais plus. Je ne vivais plus. L’Osio voulut un jour que je consentisse à baiser et toucher de la langue (_colla lingua_) un bijou précieux, en or et en diamants, qu’il reporta ensuite à ses lèvres; c’était une amulette que l’Arrighone lui avait fournie, et qui, trempée dans l’eau bénite, acheva de me vaincre. Il me donna aussi un livre de la bibliothèque de ce même Arrighone, où il était dit qu’un laïque peut «entrer sans pécher dans la cellule d’une religieuse, et que tout le péché consiste pour elle à en sortir». J’étais au désespoir; je voulais en finir avec la vie.»
Ces scrupules passionnés de l’âme féminine retardaient le succès de l’Osio; il n’était pas, selon le langage du temps, maître de la place; il lui restait encore bien du chemin à faire. Une étrange audace de l’Arrighone lui vint en aide et leva les obstacles.
XVII
Audace de l’Arrighone.--Résolution de Virginie.
La correspondance que l’Osio avait engagée avec la princesse suivait son cours, toujours active, animée, ardente; et la princesse sans aucun doute était compromise.
Un jour elle fut très-étonnée de recevoir une épître signée du confesseur Arrighone, épître insolente et amoureuse, dans laquelle il déclarait que seul il avait écrit toutes les lettres signées par Osio; qu’il avait parlé pour son compte, bien que sous une autre signature; qu’enfin il prétendait être récompensé de ses peines, recueillir les bénéfices de son éloquence et devenir, un jour au moins, l’amant de la princesse.
La réponse de Virginie existe en manuscrit; en voici un fragment:
«Ah! misérable (lui écrit-elle dans le plus tragique langage et le plus sonore italien du monde), c’est ainsi que vous vous oubliez et que vous oubliez Dieu!... Ah! vous croyez me tenir sous votre main? Mais vous n’y pensez pas, drôle! (_briccone!_) c’est moi qui vous tiens sous la mienne; et si vous faites un pas de plus, je vous enverrai aux chiourmes, votre lettre dans la main. Là vous apprendrez qui vous êtes!»
Par une résolution que les femmes comprendront aisément elle se replia bien vite vers l’Osio, marcha sur les scrupules, et se donna toute à lui.
La servilité du couvent l’y encourageait. La vieille prieure se faisait sourde, aveugle, et ne voulait rien voir: ni les échelles de l’Osio, ni la petite sonnette qui suspendue à la porte répondait à un cordon de la chambre habitée par Virginie, cordon qu’elle agitait pour que l’Osio pût sortir du cloître; ni l’Osio lui-même, déguisé en religieuse bénédictine,--costume qui allait bien à la blancheur féminine de son visage et à ses cheveux blonds;--ainsi déguisé, il entrait au monastère, appuyé sur deux religieuses qui le protégeaient.
Quant à l’Arrighone, il laissa la place libre au gentilhomme; gaiement, avec son gros rire cynique, donnant sa parole d’être à l’avenir plus sage,--parole qu’il a tenue;--il se retrancha sur ce qui était possible; resta en bons termes avec son vieil ami l’Osio;--enfin se contenta de démontrer à sœur Candida, enfant candide comme son nom, la théorie des cas réservés. Il les développait, les commentait et les appliquait avec une subtilité trop savante pour que je me permette d’en essayer l’analyse.
XVIII
Quelle vie on menait dans le couvent de Monza.--Catherine de Meda.--Les légitimés.
Autour de la princesse tout s’organise pour servir ses passions. Elle fascine le couvent, l’épouvante ou le séduit.
La pauvre vieille prieure, ayant hasardé une seule représentation timide, fut cassée, dénoncée par l’Espagnole, et contrainte à céder sa place à une créature de la princesse. Un enfant naquit, celui-ci mort-né; puis un autre qui vécut, c’était une fille. Le scandale devenait flagrant. Mais qui eût osé attaquer la _suzeraine_? Une prieure à sa discrétion, un confesseur prudent, six domestiques vendus, toutes les religieuses gagnées ou terrifiées, ne laissaient subsister qu’une difficulté à vaincre, celle de l’état civil qu’il fallait donner aux pauvres êtres nés ou à naître de la religieuse et de l’Osio.
Les civilisations très-savantes ont des ressources pour les circonstances les plus difficiles. Elles prévoient tout, concilient tout, suffisent à toutes les nécessités et se prêtent à tous les cas.
Une fille du peuple, Catherine de Meda, Espagnole, entra au couvent comme servante et prit les enfants sur son compte; puis le comte palatin Melzi, qui siégeait à Milan avec le privilége (_césarien_) de «légitimer les enfants qui en avaient besoin (_ampla facultas_, dit la rubrique, _legitimandi filios naturales_)», délivra le diplôme nécessaire au nom des Césars; et tout fut dit.
Ce vieux monde vivait de priviléges: il ne venait à l’esprit de personne de s’en scandaliser ou de s’en étonner.
La princesse et son amant continuèrent donc leur train de vie. Virginie mettait les religieuses à la raison; l’Osio distribuait des cadeaux et de l’argent; l’Arrighone apaisait les consciences. Si quelque remords se glissait au cœur de Virginie de Leyva,--vers le temps de Pâques par exemple, chaque année,--elle fermait sa porte, bouchait l’ouverture qui du jardin de l’Osio conduisait dans sa chambre, et s’y enfermait; puis elle jetait les clefs de l’amant dans le puits, pleurait avec amertume et envoyait à Notre-Dame de Lorette un _ex-voto_ qui existe encore, représentant «deux petits enfants et une religieuse».
L’Osio se hâtait alors de faire fabriquer de nouvelles clefs; et les Sœurs, les domestiques, les associés de la princesse ayant intérêt à ce que le roman continuât, il reprenait de plus belle; et tout recommençait.
Où aboutiront ces impudicités, ces iniquités, ces sottises dont la première est d’avoir violé la sainteté du cloître pour y enfermer celle qui ne voulait pas y être? A une traînée de sang; à une longue chaîne de meurtres sur lesquels je passerai rapidement.
XIX
Assassinat de Catherine de Meda.--Une première nuit d’orage.--Assassinat de Ranieri.
La servante Catherine de Meda, maîtresse des plus dangereux secrets de Virginie, devint insolente et insupportable. En vain essaya-t-on de la morigéner; elle se plaignait de ce qu’on ne la traitât pas assez bien en proportion de ses services. Elle menaça: on la punit. Elle était Espagnole et se vengea.
Monsignor Barca, visiteur ecclésiastique, viendra demain inspecter le couvent, qui est en rumeur à cette occasion. Que dira la jeune servante? Racontera-t-elle le meurtre de Molteno, les soins pastoraux de l’Arrighone, les hautaines amours de la princesse, les brèches pratiquées dans les murailles, les enfants légitimés, les déguisements et les orgies? C’est ce dont elle menace les religieuses, qui, saisies de frayeur, la forcent de descendre dans un caveau souterrain. Elle crie par le soupirail; et tour à tour Candida, Benedetta, Ottavia, la princesse elle-même, vont près d’elle et s’efforcent de la calmer. Elle ne veut ni se calmer ni se taire.
C’était encore une de ces nuits d’orage qui ébranlent violemment et la nature et les organisations du Midi. Catherine de Meda ne voulait pas entendre raison.
Osio se présente alors,--poli et gracieux; vêtu de velours brun, dit la chronique; toque sur l’oreille, épée à poignée d’argent;--il ne raisonne pas, mais il se rend à l’infirmerie; là il trouve un instrument de bois et de fer, une espèce de tabouret qui servait aux malades. Il s’en empare, descend à la cave, frappe Catherine à la nuque, et l’étend morte savamment sans qu’elle pousse un cri. On la relève, on la dresse, on la transporte dans une petite cour intérieure; et l’Osio, aidé de deux nonnes, enlève le cadavre, le cache, l’enterre chez lui; il en détache la tête, pour effacer s’il le peut l’identité de la personne; enfin il va lui-même jeter le crâne dans un puits abandonné, à deux lieues de la ville.
Le lendemain, monsignor Barca visite le couvent selon sa promesse, prend des informations et ordonne que les fenêtres des religieuses seront désormais murées. C’était un peu tard s’en aviser.
Il était évident que l’Osio, en contractant avec la princesse l’union illégale et scandaleuse que nous avons décrite, devenait maître à la fois de la suzeraine et de son pouvoir. Cette situation pouvait offrir quelques dangers politiques dont les princes d’Ascoli se préoccupèrent; l’Osio fut conduit à la prison d’État de Pavie, où il passa un mois.
Mais la suzeraine, qui veillait aux intérêts du prisonnier, obtint des Sœurs et de la prieure une réclamation en faveur de l’accusé, et une protestation solennelle attestant la pureté du couvent, «qui jamais, disaient-elles, n’avait abrité de désordres pareils à ceux que la calomnie attribuait à Virginie, à l’Osio et aux habitantes du monastère».
On relâcha donc le jeune homme, qui mis en liberté rechercha ses dénonciateurs afin de les punir. Se regardant comme certain qu’un apothicaire nommé Ranieri avait mal parlé du couvent et de lui, il chargea un domestique, le _Rosso_, d’infliger un châtiment au coupable. _Il Rosso_ obéit, et, l’arquebuse en main, mèche allumée, il entra dans la boutique de l’apothicaire qu’il tua; puis le _Rosso_ prit la fuite.
La princesse recueillit et cacha l’Osio dans le monastère et dans sa chambre, où il demeura quinze jours; là on le nourrit et on le choya; un nommé Dominico Pesen, homme de peine espagnol, s’étant émancipé jusqu’à faire à ce sujet quelques observations, on le chassa. La prieure, plus tremblante que jamais, resta en prières au fond de son oratoire.
Alors seulement;--sept années après le premier assassinat du Molteno, après les premières manœuvres de l’Arrighone, l’autorité ecclésiastique fut avertie; la visite de Frédéric Borromée détermina l’arrestation de Virginie de Leyva; et elle fut conduite à Milan.
XX
Condamnation de Virginie de Leyva.--Mort de l’Osio.
Nous voici revenus au point d’où nous étions partis: à l’arrestation de Virginie de Leyva.
On l’emmène. Tout s’émeut parmi les Sœurs. Les deux complices principales de l’Osio, celles qui ont enlevé le cadavre, supplient le jeune criminel de les protéger, de les arracher à leur retraite dangereuse, de les sauver, de les prendre avec lui, de les cacher. Il y consent; et c’est alors qu’a lieu l’affreuse scène décrite plus haut, l’assassinat des rives du Lambro.
Il se réfugie dans les bois, y organise une bande armée composée de ses vassaux et de ses domestiques, et de là brave ses juges et ses examinateurs.
Cependant le procès se poursuit; la _signora di Monza_ est condamnée à la prison perpétuelle et murée; l’Arrighone aux galères pour trois années seulement; certes, il méritait mieux, ayant tout conduit.
L’Osio, condamné à mort par contumace, exilé, proscrit, sa tête mise à prix pour cent écus; sa maison rasée; soutint, du milieu des forêts où il errait avec sa troupe, une guerre acharnée contre le cardinal et le gouverneur. Il revint une nuit à Monza, abattit, aidé des siens, la colonne d’_infamie_ que le tribunal avait fait ériger sur l’emplacement de sa maison; réclama justice (il s’exprimait ainsi dans une lettre de la plus spirituelle impudence), au nom de la princesse et de ses droits; et il aurait pu se maintenir ainsi longtemps, si, las d’habiter les rocs des Apennins et de vivre hors la loi, il ne s’était avisé d’une étourderie qui le perdit.
Un de ses jeunes compagnons de plaisir habitait Monza. Gentilhomme comme l’Osio, et maître de sa fortune, il n’avait nul besoin des cent écus que le _grido_ (proclamation) du comte de Fuentès offrait à qui livrerait le criminel mort ou vif.
L’Osio, très-lié avec cet aimable voluptueux et qui avait couru avec lui les aventures de jeunesse, eut la malencontreuse idée de lui rendre visite; il espérait échanger les ennuis de la vie sauvage contre les douceurs d’une hospitalité passagère. Il vint donc demander asile à son ancien camarade, qui jura sur le crucifix de ne pas le trahir.
L’ami l’ayant accueilli avec joie se fit raconter les aventures de l’exilé; on n’oublia pas l’histoire cruelle de cette servante tuée avec l’instrument de fer et de bois dont j’ai parlé. L’ami voulait être au courant de tout; l’Osio donc lui fit, sans réticences, une confession complète et détaillée de tous ses actes depuis près de dix ans.
Ce récit les amusa fort; quinze jours se passèrent; on vivait bien; une chère délicate, et de bonne musique que l’un et l’autre aimaient égayaient et charmaient leur retraite.
«Mon cher Osio, dit un soir le gentilhomme à son hôte proscrit, j’ai de très-bon vin dans ma cave; des vins rares, de qualités diverses, et fort bien classés; il faut que je vous les montre.
--Très-volontiers», répondit l’Osio.
Et il descendit dans le caveau, en costume de convive, sans dague et sans armes. Son ami le précédait; deux domestiques le suivaient.
La porte se referma aussitôt. Dans le fond du caveau l’Osio aperçut un capucin debout, prêt à recevoir ses derniers aveux et à lui conférer l’extrême-onction. Bâillonné par son ami et garrotté par les domestiques, il ne put tenter aucune résistance contre les bourreaux, qui firent de lui ce qu’ils voulurent. On avait eu l’ingénieux soin et la précaution merveilleuse de fabriquer d’avance un instrument de bois et de fer exactement semblable à celui qui avait servi à tuer Catherine de Meda.
On plaça le condamné dans la même position où la servante avait reçu le coup mortel. Ensuite on le frappa comme elle sur la nuque; et il expira.
Le lendemain au lever du jour, la tête de l’Osio, cette belle tête blonde, souriante, digne de la statuaire,--_la bella cosa_ de Virginie de Leyva, détachée du tronc--surmontait la porte principale et le mur en ruine de Monza.
L’ami touchait le prix du sang.
* * * * *
Ainsi périt l’Osio. Ainsi finit ce drame.
La longue expiation chrétienne de Virginie en est le complément lugubre, tragique, divin, et dix années plus tard elle existait encore, toujours immobile et captive, dans sa prison murée. Là elle reçut jusqu’à sa mort un peu de pain et d’eau à travers une lucarne; et _pleurant sans cesse, priant Dieu sans cesse_, dit le cardinal Borromée (qui écrivit à ce sujet à son frère une lettre touchante et terrible), elle mourut--_come una santa_.
XXI
Galilée.
A la même époque où l’Osio et sa canaille dévouée assassinaient qui leur déplaisait; où le prêtre Arrighone se rendait digne des galères; où la princesse cloîtrée faisait assommer sa domestique par son amant; à cette même époque vivait du côté de Florence dans la villa d’Arcetri un doux et innocent philosophe, qui consultait les astres, interrogeait la nature et en établissait définitivement les lois véritables et éternelles.
Pendant les sept années où l’Osio et ses complices eurent liberté de commettre leurs infamies, les rivaux et les envieux du philosophe martyrisèrent à loisir leur ennemi. Ils empoisonnèrent sa vie, l’humilièrent pendant les vingt années qui suivirent, et s’armant du pouvoir dans un monde apathique et lâche, ils le retranchèrent de la société humaine.
Il s’appelait Galilée.
CONCLUSION
I
La décadence italienne.--Leçons qu’elle fournit.--Explorateurs, archéologues, voyageurs.--Commentateurs récents.--MM. Dennistoun, de Reumont, Rawdon Browne, etc.
J’ai lu, relu, médité longtemps le procès italien de Virginie et de l’Osio. Je me suis attardé au milieu de ces féroces et doux personnages; bien élevés, instruits, subtils, et qui mettaient tant d’esprit au service de leurs passions. Ce spectacle m’a effrayé, étonné et fait beaucoup penser.
Pourquoi, me suis-je demandé, l’innocent et grand philosophe est-il traité si cruellement, pendant que les monstres impunis étalent leurs crimes au grand jour de cette société indifférente et blasée?
L’iniquité efféminée et l’apathie féroce ne seraient-elles pas les conditions inévitables des sociétés en décadence?
Comment, par quels degrés la noble Italie a-t-elle pu descendre dans cet abîme de lâchetés et de misères?
Alors je me suis mis à étudier, non-seulement les chroniques anciennes, mais les épistolaires originaux et les voyageurs récents.
Ces explorateurs, ces analystes de l’Italie composent une cohorte ou plutôt une armée. De tous les replis de l’Europe, de tous les rivages de la jeune Amérique, des hommes studieux sont accourus, tous empressés et ardents à résoudre l’énigme qui m’intéresse.
Un Écossais, M. Dennistoun, a compulsé les archives de la maison d’Este.
Vingt collecteurs et annotateurs, Hurter, Tommaseo, Cigogna, Alberi, Marsand, Rawdon Browne, ont publié les relations des ambassadeurs italiens.
M. Alfred de Reumont, envoyé de Prusse à Florence, a consacré des recherches infatigables (_Beitræge zur italienische Geschichte_) aux familles, aux souvenirs, aux antiquités du moyen âge italien.
De ces mille volumes ressort avec éclat la grandeur du génie italien; il ne se repose pas; incessamment il se renouvelle; après Machiavel, Galilée; après Galilée, Vico; après Vico, Spallanzani et Volta. C’est une fécondité qui ne tarit pas. Remuez du pied ces poussières de vingt siècles et ces couches superposées de civilisations jadis florissantes; il en jaillit des milliers d’étincelles et des lumières miraculeuses; surtout il en ressort cet enseignement profond, digne d’être médité par tous les philosophes et répété à tous les peuples; enseignement qui résoud la question que j’ai posée, et pour lequel j’ai écrit ce livre:
Que rien ne remplace l’éducation sociale;
Et que celle-ci repose exclusivement sur l’homme individuel, sa dignité, sa force morale et sa valeur propre.
II
La morale du dehors et la vraie morale.--Vieux monde social de l’Italie.
Repassons en effet, scène à scène, acte par acte, cette série d’atrocités et d’infamies.
Nous reconnaîtrons que personne n’a conscience de ses crimes; que, sous l’apparence d’une éducation chrétienne, toutes ces âmes sont sauvages et abâtardies; que chacune se dirige avec l’ardeur farouche d’une bête de proie et la ruse envenimée d’un reptile vers son but de passion et d’intérêt; que tous ces hommes méprisent l’équité, vénèrent l’intrigue et se courbent sous ce qui les opprime.
Ils ne croient pas à la justice, ils ne croient qu’à la force.
Le poignard qui tue est une force, et ils l’estiment. Le poison remplace avantageusement le poignard. Si vous êtes noble, riche, apparenté, vous valez quelque chose. Ces ressources vous manquent-elles; usez de la bassesse et de l’intrigue: ce sont aussi des puissances.
Mais avec le travail seul ou le talent, avec l’honneur ou la probité seuls, n’attendez que mépris; et si vous froissez le dernier misérable, puissant ou riche, une bonne mousquetade va vous apprendre à vivre.
Voilà sur quels principes les contemporains de Machiavel, puis ceux de Galilée, dirigent leur conduite. Terribles sauvages dans une civilisation aussi raffinée que possible, et barbare en effet.
Les Osio, les Arrighone et leurs amis, les cardinaux de Rome qui délaissent Galilée, les savants florentins qui l’entraînent dans le piége parlent latin et quelquefois grec. Ils écrivent un italien très-pur. Ils sont sophistes, littérateurs, avocats. Osio, du sein des bois où il est caché, adresse au cardinal-archevêque une lettre tissue de ruse machiavélique et de sombre véhémence; merveille de fourberie et de beau style. La suzeraine amoureuse ne commet pas une faute de grammaire ou d’orthographe; elle pratique exactement sa religion, connaît l’histoire, lit les poëtes; elle aime les arts. Elle est lyrique; sait les convenances, le beau monde, l’art de vivre; elle se fait respecter, se fait compter; de son âme impérieuse émanent parfois des accents pleins d’éloquence et de grandeur.
Jamais ces personnages affreux ne blessent la décence. Ils possèdent à fond la grâce, l’élégance, la morale _du dehors_; ils conservent la belle tenue, le bon air dans le crime, la dignité grave. La boucherie abominable commise dans ce caveau par cinq religieuses et un gentilhomme est exécutée avec mesure; point de cris, de gros mots; aucun bruit, aucun scandale. On sait vivre; il serait de mauvais goût que le sang parût; aussi s’arrange-t-on pour qu’il fasse tache le moins possible.
Ils ont leur morale qui est la grâce extérieure et la politesse; ils ont leur religion de formule et de pratiques. Ils ont leur littérature, le _seicentisme_ dont les coryphées, Marini, Doni, cent autres génies maniérés, effrénés ou emphatiques ont usurpé la renommée, envahi les Académies et fait grand bruit dans leur temps.
En un mot, ils sont fins, artistes, spirituels, aimables, pieux, délicats, prudents, instruits, courageux, polis, amateurs du luxe et du beau luxe; ils s’envoient des gants de soie brodés dans des corbeilles d’or et écoutent très-régulièrement les offices; ils lisent les auteurs à la mode et font de la musique et des vers.
Mais ils ne sont pas vrais.
Ils ne sont pas libres.
Ils ne sont pas justes.
Les habitants manquent aux cités, les bras aux campagnes. Les murailles des villes tombent en ruines; à cinq lieues de Monza, sur la grande route, vous rencontrez une maison béante et déserte; les âmes pleines de passions et vides de devoirs sont encore plus désolées que les édifices; la charité en est absente; on ne veut pas recueillir, de peur de se compromettre, les femmes blessées et mourantes; les bourgeois rentrent chez eux plutôt que de donner asile aux malheureux. Le prêtre use du confessionnal pour servir les amours d’une religieuse et les siens propres; l’ami trahit l’ami dont il livre la tête pour cent écus; avec l’eau bénite on baptise des amulettes. Enfin le valet de l’homme puissant va dans les rues, l’arquebuse en main, la mèche au rouet, résolu à tuer l’homme désigné par son maître.
Malheureux les peuples dont la vie sociale est telle; chez qui la force morale des individus ne réagit plus contre les mœurs de tous; et qui ne renouvellent pas leur sève vitale par l’ordre et la bonté!
Inondée vingt fois des flots de la conquête étrangère, l’Italie a eu beau crier: _Mort aux conquérants!_ Elle n’a jamais pu se dégager des _Straniere genti_! c’est son cri de douleur. Machiavel pleurait en le répétant; Filicaja le redisait en beaux vers; Alfieri le mêlait à ses sanglots et à ses fureurs.
Aussi depuis dix siècles qu’elle essaye en vain de chasser les vautours n’a-t-elle pu reconquérir la force sociale et l’indépendance. Il lui en est venu de tous les points de l’horizon! Voici Theodorick, ou si l’on veut _Teut-rick_, un Goth; voici un Scandinave devenu Romain et Gaulois, Guiscard, ou _Weisshardt_; et _Walter de Brienne_ (Gaultier) le Gallo-Romain; et le Hongrois (_André le Hun_) qui a épousé Jeanne de Naples;--sans compter des milliers d’autres étrangers,--papes, généraux, cardinaux, aventuriers, artistes, savants et soldats.
L’éclat des arts, la splendeur et la variété des talents, la grandeur même des caractères n’ont pu sauver l’Italie. Depuis la chute de Rome et son découronnement sous Constantin la maîtresse du monde a subi la torture. Tout chez elle a été douloureux, surtout le pontificat.
Le pape anglais _Breakspear_, celui qui força le fils des Hérules à lui tenir l’étrier, s’écriait avec trop de raison:
«--La tiare _brille_... savez-vous pourquoi? C’est qu’elle _brûle_.»
III
Enseignements de l’histoire.--La belle Italie.--Champs de carnage.--La décadence morale.--La Force reine.
Ainsi meurent les peuples qui n’estiment que la force ou la ruse. Dès que la résistance virile manque à individu, vous n’avez rien à espérer d’une nation, quelque généreuse, courageuse et intelligente que vous la supposiez, quelle que puisse être la perfection morale des doctrines qu’on lui impose ou qu’elle accepte.
Du jour où l’Italie a subi le joug des conquérants étrangers, elle a été perdue. Elle a plus adoré le pouvoir que la justice; elle a créé des milliers d’âmes essentiellement dépravées, aussi fatalement perdues que celles de l’Osio et de Virginie, n’ayant de goût que pour la ruse et la force, comme les Grecs du Bas-Empire, les Chinois actuels et les Orientaux dégénérés. Les crimes du couvent de Monza ne procèdent pas d’une autre source. Là il n’y a de morale que l’égoïsme et de droit que la victoire. On permet tout à la princesse espagnole; le couvent lui appartient plus qu’à la prieure. Tout plie devant la suzeraine; elle a sa cour, ses esclaves, ses religieuses affidées, ses séides.