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CHAPITRE PREMIER

LA VOCATION MISSIONNAIRE DU CARDINAL LAVIGERIE; SES DÉBUTS

I.--De la cure de campagne à la Sorbonne.

Un jour de 1838, Charles-Martial Allemand-Lavigerie, alors âgé de treize ans, s’en fut dire à Mgr Lacroix, évêque de Bayonne: «Je veux être curé de campagne.» Son père le conduisait, ou, pour mieux dire, l’accompagnait; car Lavigerie, même en son jeune âge, ne fut jamais quelqu’un qui acceptait volontiers d’être conduit; et presque toute sa vie, il aura plus d’occasions de commander que d’obéir. En ce jour décisif où l’enfant venait confier à l’évêque sa vocation, cultivée d’abord, au foyer même, par la pieuse influence de deux vieilles bonnes, M. Lavigerie père n’avait qu’à faire escorte.

Ce haut fonctionnaire des douanes avait d’abord, avec sa femme, fait pour ce fils d’autres rêves. Voyant Charles jouer à la chapelle, on s’était figuré, dans le ménage, que ce serait un jeu sans lendemain, et qu’après les vigoureuses aspersions dont il gratifiait les petits Juifs dans les ruisseaux de Bayonne sous prétexte de les baptiser, il ne songerait pas à pousser plus loin l’administration des sacrements. Mais Charles, qui jamais n’eut de temps à perdre, coupait court aux visées plus mondaines de sa famille en traînant son père à sa suite pour demander à l’évêque un presbytère rural. Quelques semaines se passaient, et sa mère, dans le parloir du séminaire de Laressore, se trouvait brusquement en présence d’un fait acquis, la tonsure toute fraîche que triomphalement il s’était faite. Il avait d’ailleurs une curieuse façon de la consoler. «Je crois, lui écrira-t-il un peu plus tard, que je n’ai pas un caractère à rendre un intérieur agréable, tandis que l’action extérieure et la vie d’apostolat est ma vocation.» Que pouvait-on objecter à un enfant qui faisait de ses défauts eux-mêmes un marchepied vers l’autel, et qui signifiait que son caractère tel quel, son caractère tout entier, lui serait d’une belle ressource pour devenir un jour le ministre de Dieu?

Un tel tempérament, pour se laisser modeler, avait besoin de s’incliner devant une supériorité. Lavigerie la rencontra bientôt à Paris, au séminaire de Saint Nicolas-du-Chardonnet, où il s’en fut achever ses classes. Un prêtre était là, qui lui fit l’effet, tout de suite, d’un «ouragan de lumière et de feu, courbant et absorbant tout»: c’était l’abbé Dupanloup, futur évêque d’Orléans. On pourrait, en l’honneur de ce prêtre, arranger une sorte d’hymne dont Renan fournirait les strophes et Lavigerie les antistrophes.

«C’était un éveilleur incomparable, dira Renan; il était pour chacun de ses deux cents élèves l’excitateur toujours présent, le motif de vivre et de travailler[86].» Et Lavigerie, de son côté: «On était subjugué dans un mélange d’admiration, de crainte et de respect, que je n’ai plus retrouvé nulle part au même degré[87].» Lorsque, à l’âge de cinquante-huit ans, Lavigerie tracera ces lignes de souvenir, il sera, dans trois continents, un manieur d’hommes, expert à les subjuguer; dans une telle phrase écrite par une telle plume, tous les mots portent; ils attestent la joie intense que dut éprouver un enfant, naturellement dominateur, à se sentir un instant dominé, et à ratifier allégrement, librement, par son admiration même pour la personne de Dupanloup, les droits qu’avait «Monsieur le supérieur» à être écouté et obéi.

[86] RENAN, _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_, p. 176. (Paris, Crès, 1913).

[87] LAVIGERIE, _Lettre à l’abbé Lagrange sur les deux premiers volumes de l’Histoire de Mgr Dupanloup_. Tunis, 1883.

La cure de campagne que ses treize ans postulaient acheva de s’effacer du champ de ses visions, un certain jour de mai 1844 où survint au séminaire d’Issy, pour la lecture spirituelle, un vicaire apostolique de Mandchourie. Ce jour-là comme tous les autres, le jeune abbé Lavigerie était recueilli; il était déjà celui qui, devenu évêque, commandera à tous ses prêtres vingt minutes de méditation quotidienne. Mais il y a des recueillements qui sont des évasions: un missionnaire, prêchant dans un séminaire, ouvre aux imaginations une fenêtre sur le vaste monde. Lavigerie n’était pas de ceux qui eussent laissé se refermer la fenêtre, le visiteur une fois parti; et dans l’enclos du séminaire, il était plutôt homme à prolonger les courants d’air.

Au début d’octobre 1845, il entrait à Saint-Sulpice, pour la retraite qui ouvrait l’année scolaire. Il s’agenouillait, plusieurs jours durant, non loin d’un autre clerc qui, le 6 du même mois, allait s’éloigner pour toujours, et déposer sa soutane dans un hôtel voisin. Semaine historique en vérité, qui vit Lavigerie monter les marches du séminaire et Renan les descendre. Renan bientôt fera un nouvel acte de foi,--un acte de foi dans la science, mais cet acte même ne sera qu’une étape vers la période où il se laissera de plus en plus aller à «caresser», en jouisseur, «sa petite pensée»; et Lavigerie, au contraire, dans l’atmosphère sulpicienne, se préparera à devenir le plus grand homme d’action qu’ait connu l’Église du dix-neuvième siècle.

Le cardinal Bourret, qui, avec une trentaine de futurs évêques, appartenait à la même promotion que Lavigerie, se souvenait de lui plus tard comme d’une «puissante organisation qui débordait tous les cadres, et à qui certains détails ne pouvaient convenir, mais qui excellait dans les grandes choses». Mgr Affre, archevêque de Paris, pensait probablement de même. Lorsque Lavigerie eut passé deux ans à Saint-Sulpice, ce prélat voulut lui faire prendre un peu d’air. Il venait de fonder, tout proche de là, l’école des Carmes, pour la formation scientifique des professeurs ecclésiastiques: il décida que Lavigerie en serait l’un des premiers élèves[88]; et de novembre 1847 à juin 1848, le jeune clerc devint tour à tour sous-diacre, bachelier ès lettres et licencié ès lettres.

[88] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 246.

Pour la première fois sans doute, un élève de Saint-Sulpice, en cours d’études, publia des livres; en cette même année 1848 où deux expéditions en Sorbonne lui rapportaient deux parchemins, Lavigerie faisait paraître un cours de versions grecques et un cours de thèmes grecs, auxquels devait s’adjoindre, deux ans plus tard, un lexique français-grec[89]. Mgr Affre estimait que, dans les luttes suprêmes qu’elle livrait au monopole universitaire, l’Église accroîtrait ses chances de victoire si elle était soucieuse de posséder un clergé savant: l’équipée scolaire de l’abbé Lavigerie était un bel encouragement pour les desseins de son archevêque.

[89] TOURNIER, _Bibliographie du cardinal Lavigerie_ (Paris, Perrin, 1913).

Et lorsqu’en 1849 Lavigerie eut été ordonné prêtre, Mgr Sibour le réexpédia à l’École des Carmes, pour qu’il y devînt le premier docteur ès lettres.

Parmi les professeurs qui se trouvèrent alors sur le chemin de Lavigerie, il en était un dont plus tard Léon XIII lui dira: «Je l’ai connu; c’est une de ces belles âmes françaises, si belles quand elles sont belles.» Ce professeur s’appelait Frédéric Ozanam. «Ne vous usez pas avant le temps, conseillait-il mélancoliquement au jeune Lavigerie, vous le regretteriez ensuite inutilement quand votre santé serait perdue et que vous ne pourriez plus rien pour Dieu et pour son Église. Ne faites pas comme moi, j’en suis là aujourd’hui![90]»

[90] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 253.

Dix mois suffirent à Lavigerie pour composer ses thèses; on eût dit qu’il se plaisait moins à faire besogne de science qu’à montrer à l’Université et à l’Église que des clercs pouvaient, tout comme des laïcs, s’outiller pour cette besogne. A l’heure où la loi Falloux allait remettre aux mains des jeunes générations sacerdotales une partie de la gent écolière, l’exemple de Lavigerie, son succès, leur enseignaient très opportunément le bon usage de la Sorbonne, et leur signifiaient que le meilleur moyen de bien instruire les autres était de s’instruire elles-mêmes.

Il est parfois dangereux d’être un devancier; l’éclat même du rôle qu’on a joué resplendit comme une prédestination, dont on devient le captif. Lavigerie diplômé, Lavigerie vainqueur de Sorbonne, paraissait voué tout naturellement, par son prestige même, à quelque tâche d’apostolat parmi le peuple des étudiants: il y avait là, non moins qu’en pays jaune ou qu’en pays noir, beaucoup de gentils. Où Lavigerie professera-t-il? Voilà le genre de questions que posaient ceux qui s’intéressaient à ses brillantes destinées, tandis que son imagination, à lui, s’enfuyait loin du quartier Latin. On disait qu’à la faculté de Caen l’Université lui offrait une place, et qu’il la refusait. On le voyait, à la fin de 1850, enseigner la quatrième au séminaire de Notre-Dame-des-Champs, le catéchisme en deux pensionnats de religieuses, et la littérature latine aux étudiants ecclésiastiques de l’École des Carmes. On apprenait à la fin de 1853 qu’il allait, à la suite d’un brillant concours, devenir, dans le Panthéon rendu au culte, membre du chapitre de Sainte-Geneviève. Mais les premiers mois de 1854 lui ouvraient un autre champ d’action: c’est à la Sorbonne qu’il entrait comme professeur, à la demande de Mgr Maret, qui voulait rajeunir la Faculté de théologie. C’en était fait, dès lors, faute de loisirs, de _la Bibliothèque pieuse et instructive à l’usage de la jeunesse chrétienne_, dont un éditeur lui avait confié la direction; les brochures qu’il avait projetées et qui devaient s’intituler: _Charité au dix-neuvième siècle_; _Foi et Martyre_; _Martyrs en Chine et au Tong-king_; _Triomphes de la foi sur la barbarie_, ne devaient jamais voir le jour. En choisissant ces sujets de brochures, il avait voulu, semble-t-il, ménager à sa pensée quelques beaux terrains d’émigration. Mais il fallait qu’elle rentrât au logis; ses précédents succès de Sorbonne emprisonnaient définitivement Lavigerie dans une chaire de Sorbonne; docilement il acceptait, et il allait y traiter, six ans durant, de l’école d’Alexandrie, du protestantisme, du jansénisme.

Il fit ses cours avec plus d’ampleur que d’érudition minutieuse; ainsi le voulait la mode du temps, qui avait ses avantages. Ceux qui connaissaient sa nature remuante eurent tôt fait de sentir que dans sa dignité professionnelle Lavigerie manquait d’entrain. Nous avons à cet égard le témoignage d’Hilaire de Lacombe, l’historien des débats parlementaires d’où sortit la loi Falloux[91]. Il était, nous dit-il, «languissant et triste, désœuvré: il attendait sa voie. Tout indiquait que la Sorbonne, lieu d’étude et de retraite, ne lui serait qu’une étape. Cette respectable Sorbonne devait sembler un peu morte à ce jeune homme que l’esprit de vie travaillait». L’excellent observateur qu’était Hilaire de Lacombe avait donc le sentiment que ce maître d’enseignement supérieur, tout en accomplissant consciencieusement son métier, se tenait à la disposition d’une autre destinée, et qu’il l’attendait. Le mot de son ami Bourret continuait de se vérifier: Lavigerie débordait les cadres.

[91] Bernard DE LACOMBE, _Correspondant_, 10 novembre 1909, p. 893.

Il les débordait, mais sans manœuvrer lui-même pour les élargir; il s’en remettait, pour cela, à ceux qui avaient quelque droit de régir son existence ou sa conscience. Ainsi l’exigeaient son sens de l’autorité et ce que j’appellerais volontiers ses doctrines d’organisateur. Je n’oserais dire qu’il aimât beaucoup obéir, et qu’il s’y complût spécialement comme on se complaît en une vertu de choix; mais il lui plaisait certainement qu’en tous lieux l’obéissance fût en pratique, à commencer par la sienne. Et de même que son archevêque, en 1847, avait élargi pour lui le cadre de Saint-Sulpice, le cadre de la Sorbonne, en 1856, lui fut élargi par son confesseur, le P. de Ravignan.

«Je vois pour vous un autre horizon», lui disait fréquemment ce Jésuite. Ravignan voyait, mais sans définir encore: l’horizon demeurait imprécis, ou bien inaccessible. Subitement, un jour de 1856, l’horizon se dévoila, se rapprocha, et Ravignan parla. La guerre de Crimée avait commencé de familiariser l’Islam, en terre ottomane, avec la charité chrétienne, représentée, dans les hôpitaux de Constantinople, par les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul; l’_Œuvre des Écoles d’Orient_ s’était fondée, pour prolonger cette révélation, et pour propager, parmi les chrétientés séparées de Rome, la culture catholique[92]. Augustin Cauchy, Charles Lenormant, le P. Gagarin, songeaient que pour émouvoir en faveur de cette œuvre la charité des fidèles, il serait bon qu’elle fût dirigée par un ecclésiastique de Sorbonne; ils s’en ouvraient à Ravignan; et Ravignan, tout de suite, signifiait à Lavigerie: Vous êtes l’homme. De quoi Lavigerie fut aussitôt persuadé; sa vocation même, cette vocation qui, depuis plusieurs années, se mortifiait, lui donnait, cette fois, des ailes pour obéir. Il s’en fut droit chez le P. Gagarin, qui lui remit les registres de l’œuvre, encore bien blancs, et la caisse, encore bien vide, en ajoutant: «Vous voilà à l’eau, mon cher abbé; maintenant il faut nager.» Nager et même s’y essouffler, Lavigerie ne demandait pas mieux. En Sorbonne, il avait l’impression d’étouffer, et lorsque de la Sorbonne il s’en allait à cette œuvre nouvelle, il respirait. Son rôle de missionnaire commençait.

[92] _Lettre de S. E. le cardinal Lavigerie à M. Beluze pour servir de préface à la Vie de Mgr Dauphin_. Carthage, 1883.--Hilaire DE LACOMBE, _Le Cinquantenaire de l’Œuvre des Écoles d’Orient_, dans le _Bulletin de l’Œuvre_, mai-juin 1906.

II.--L’abbé Lavigerie dans la France du Levant.

Il apercevait, dans le Levant méditerranéen, soixante-dix millions de chrétiens étrangers à l’Église romaine, et destinés, si quelque jour la Turquie s’effondrait, à tomber sous l’hégémonie spirituelle de la Russie; une œuvre française s’était fondée, pour leur faire connaître Rome, pour ouvrir à leurs enfants des écoles où ils se familiariseraient, tout en même temps, avec la foi latine et la langue française; et cette œuvre disait à Lavigerie: Faites vivre, en me faisant vivre, les âmes de là-bas. Pratiquement, ce qu’on lui demandait en le nommant directeur, c’était, tout d’abord, qu’il quêtât. Trois ans durant, les loisirs que les cours lui laissaient furent employés à tendre la main, de ville en ville, de chaire en chaire. Nombreux sont les ordres, Dominicains, Franciscains, Jésuites même, dont les fondateurs commencèrent par la mendicité. Lavigerie, à sa façon, s’imposait le même apprentissage. Il fut parfois mal reçu; il s’en amusait plutôt qu’il ne s’en décourageait; et toute sa vie il se souviendra d’un certain vicaire général qui, l’introduisant à contre-cœur dans les familles riches de l’endroit, insistait immédiatement sur les urgents besoins des œuvres locales. Ce qui racheta ses fatigues de quêteur, ce fut le bilan final: les recettes des écoles d’Orient, qui n’étaient, en 1857, que de seize mille francs, dépassaient soixante mille en 1859.

Soixante mille francs, quelle goutte d’eau, dans ce vaste flot de détresses humaines qui subitement, en 1860, couvrit toute la Syrie, à la suite des massacres et pillages commis par les Druses! Des troupes françaises partaient, pour remettre là-bas un peu d’ordre; mais la charité, seule, pouvait commencer d’y rétablir quelque vie. L’éloquence de Lavigerie, sa main tendue, ses appels aux évêques des pays voisins, firent, cette année-là, des prodiges: au nom de l’œuvre des Écoles d’Orient, il s’en fut dans le Levant, pour organiser les distributions qu’exigeaient les misères: elles devaient s’élever, en moins d’une année, à deux millions cent trente-six mille francs.

Il allait prendre contact avec le schisme, prendre contact avec l’Islam; et dès cette première campagne, il était ce qu’il sera toujours, missionnaire de son Église, porteur de l’âme de la France. Foi et patrie, les deux causes se confondaient en ces régions du Levant, où l’élan des croisades et les prérogatives accordées par le Saint Siège avaient depuis longtemps installé notre ascendant: Lavigerie allait les servir, l’une et l’autre, en s’essayant à reconstruire, derrière la façade tant bien que mal restaurée par notre armée, l’édifice d’une chrétienté. Nos troupes n’avaient pas les mains libres: l’Angleterre surveillait leurs mouvements, les paralysait, exigeait qu’elles ne survinssent, là-bas, qu’à titre d’auxiliaires du sultan, destinées à lui prêter aide pour le rétablissement de l’ordre. Mais dans la personne de Lavigerie, la charité chrétienne et française allait bientôt les devancer, les dépasser, atteindre des parages où elles ne pouvaient pénétrer, et se faire d’autant plus entrante qu’elles étaient contraintes de se montrer plus discrètes. Il fallait remonter assez haut dans l’histoire, jusqu’au cœur du dix-septième siècle, pour y retrouver le spectacle d’une initiative d’Église accomplissant une tâche où l’État se sentait gêné, et peut-être inexpert. Lavigerie excellera dans ce genre de mission; il fut tout de suite en Syrie ce qu’il sera plus tard à Alger, à Carthage, sous l’Équateur, un type d’homme d’Église qui, en se plaçant à l’avant-garde de la France, l’entraînait elle-même, bon gré mal gré, vers un rôle d’avant-garde, quelles que fussent les mains qui guidaient ses destinées, celles de Napoléon III ou celles de Mac-Mahon, celles de Gambetta ou celles de Jules Ferry.

Lorsque le 30 septembre 1860 il mit le pied sur le paquebot l’_Indus_, qui l’emportait dans le Levant, il s’éloignait, chose étrange, avec l’idée qu’il allait peut-être mourir. La mort venait de tomber près de lui; quinze jours plus tôt, son père était trépassé. Pourquoi ne serait-ce pas bientôt son tour, à lui? Succomber en secourant ses frères, sur le champ de bataille de la charité, cela lui paraissait une belle fin. Dès son premier pas dans la carrière de l’action, il constatait et attestait que la pensée de la mort n’opprime pas l’énergie et ne stérilise pas l’effort. Cette pensée le hantera toujours; il aimera s’en faire une escorte, et la faire chevaucher, en croupe, derrière son imagination nomade et conquérante.

La mort, il la rencontrait partout en Orient. A Beyrouth où il débarqua, vingt mille réfugiés s’entassaient, qui avaient échappé aux massacres, et qui les racontaient. On lui présentait trois cent cinquante orphelins qui acclamaient la France, l’acclamaient lui-même. Il les entendait chanter:

Salut, ô France bien-aimée, Patrie antique de l’honneur, Qui sur une terre opprimée A fait refleurir le bonheur.

Il leur annonçait qu’il leur apportait l’obole du pauvre aussi bien que celle du riche: «Mon aumône, déclarait-il, consistera à vous donner un peu d’air, de lumière et d’espace, afin que vous puissiez recevoir auprès de vous de nouveaux compagnons. Je vous donnerai quelques pierres inanimées, et au milieu d’elles s’élèveront des pierres vivantes, vivantes pour l’amour de l’Église et de la France[93].» Il voulait faire acte de bâtisseur, bâtisseur de chrétienté; il lui fallait cela, comme une revanche sur la mort; et lorsqu’il se taisait, on le voyait pleurer.

[93] POUJOULAT, _La Vérité sur la Syrie et l’expédition française_, p. 297-301 (Paris, Gaume, 1861.)

S’enfonçant dans la montagne, il se laissait montrer un nuage noir; c’étaient les corbeaux et les vautours qui depuis trois mois dévoraient les deux mille cadavres entassés dans Deir-el-Kamar. Il s’acheminait vers le charnier; à sa vue, des paysans en haillons déchargeaient leurs armes en signe de joie; des femmes faisaient fumer de l’encens sur des assiettes de terre; et, pour le saluer, des formes s’approchaient, douloureusement affublées d’ornements sacerdotaux en lambeaux: c’étaient des prêtres. Il visitait le sérail où l’on avait fait six cents cadavres; il regardait, dans la muraille, la brèche cruelle, ensanglantée, par laquelle nombre de chrétiens avaient dû passer leurs bras, pour que, de l’autre côté, des bourreaux les amputassent, d’un coup de sabre; et redisant la messe, pour la première fois, dans l’église à demi détruite et depuis trois mois veuve de Dieu, il lui semblait que les habitants «voyaient, dans la restauration de leur culte, le gage le plus sûr de la réparation de leurs malheurs». Les poètes arabes, émus, allaient bientôt célébrer ce prêtre comme «le trésor que l’Occident a envoyé à l’Orient, dans un jour plus beau que le printemps, plus frais que l’eau des fontaines, plus doux que le parfum du nard, des roses et de l’encens».

Son cheval lui cassa le bras: ce ne fut qu’un épisode; Lavigerie, dur au mal, en abrégea la durée. Son pèlerinage se poursuivit dans la région de Saïda, où l’incendie avait dévasté quarante villages; et passant par Zahlé, où les Jésuites avaient eu cinq martyrs, il s’engagea sur la route de Damas. Mais de Damas, pillé vingt-deux jours durant, que restait-il? Des ruines, recouvrant les corps de huit mille chrétiens[94]; et, les dominant, une seule maison, que les flammes avaient léchée sans l’entamer, celle des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. L’église de Deir-el-Kamar, l’hospice de Damas, c’était la foi, c’était la charité, survivant au passage de l’Islam dévastateur. Lavigerie, qui savait faire parler les symboles, se rappellera longtemps l’éloquence de ces deux symboles-là. L’émir Abd-el-Kader s’était, autant qu’il l’avait pu, généreusement entremis pour la protection des chrétiens; il en avait sauvé un millier, en les recevant sous son toit. «Je n’ai fait qu’accomplir notre sainte loi et ce que commande l’humanité, écrivait-il à Schamil, le héros musulman du Caucase; en effet, notre loi est la sanction des plus belle qualités, et elle embrasse toutes les vertus pratiques de la même manière qu’un collier embrasse le cou[95].» Lavigerie s’en fut remercier l’émir. Ses lèvres voulurent se poser sur la main d’Abd-el-Kader, en gratitude pour toutes les vies chrétiennes qu’il avait libérées du péril. Mais l’émir refusa cet hommage, de la part d’un ministre de Dieu. Et Lavigerie de lui dire: «Le Dieu que je sers, Émir, peut être aussi le vôtre! tous les hommes justes doivent être ses enfants.»

[94] Le document capital sur le voyage de Lavigerie est le Mémoire que lui-même rédigea et qu’on trouvera au tome II des _Œuvres choisies_, p. 135-244 (Paris, Poussielgue, 1884). Sur les massacres de Syrie, voir les documents recueillis par LENORMANT: _Une persécution du christianisme en 1860: les derniers événements de Syrie_, p. 171-208 (Paris, Douniol, 1860).

[95] Texte des lettres entre Schamil et Abd-el-Kader dans POUJOULAT, _op. cit._, p. 433-436.--Sur le rôle d’Abd-el-Kader, voir LENORMANT, _op. cit._, p. 141-142, et colonel Paul AZAN, _L’Émir Abd-el-Kader_, p. 269-273.

Il allait rapporter de Syrie, avec l’amour du soleil méditerranéen, le souvenir tenace de ces deux aspects de l’Islam, l’aspect hospitalier, l’aspect sanguinaire. Mais dans sa mémoire, c’était le second qui prévalait. Tout le premier, il connaissait la sourate du Coran, dans laquelle le Prophète prescrit à ses fidèles de n’écraser jamais l’orphelin de leur mépris et de ne pas repousser celui qui mendie son pain; et il était prêt à faire honneur à l’âme d’Abd-el-Kader d’avoir surtout retenu, dans la doctrine de Mahomet, certaines disciplines de bonté. Mais d’autres sourates, en conseillant la guerre contre l’infidèle, le _Djehad_, multipliaient les cadavres, et les orphelins, et les mendiants. Ces fillettes ramassées à Beyrouth par nos Sœurs de charité, et que Lavigerie adoptait, n’étaient-elles pas les douloureuses victimes de l’implacable _Djehad_? «L’Islam, a dit le voyageur Palsgrave, est le «panthéisme de la force». Interpellant cette doctrine, Lavigerie lui demandait compte du contraste entre deux chiffres: pourquoi la région entre Gaza et Alep comptait-elle, autrefois, 18 millions de chrétiens, et aujourd’hui 500 000[96]? Il dénonçait l’Islam comme force de destruction, force inhumaine, force meurtrière. Il allait se refaire quêteur: ayant recueilli les gémissements des chrétiens, il allait les répercuter, dussent-ils résonner, comme un importun cri d’alarme, aux oreilles de cette France qui voisinait ailleurs avec l’Islamisme.

[96] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 255.

Il avait regardé, aussi, ces tronçons d’églises, unies à Rome, qui là-bas subsistaient: il n’y avait aperçu que des missionnaires latins, et quelques prêtres venus de l’hérésie à l’Église romaine, et bien ignorants encore; il songeait qu’il serait nécessaire de créer, pour le clergé oriental, des séminaires où des clercs seraient élevés, suivant les usages et les rites du terroir, pour exercer un jour la fonction sacerdotale; et les deux messages qu’adressaient à Pie IX et au clergé de France les évêques orientaux attestaient la confiance que dès lors ils avaient mise en Lavigerie, «ambassadeur de la charité française»[97].

[97] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 230-244.

Regagnant l’Europe, il porta tout de suite en deux endroits la confidence de ses rêves, à Pie IX d’abord, puis aux ministres de l’Empereur. Le relèvement des Églises orientales préoccupait alors le pape: Lavigerie lui en dessinait les méthodes. Les Tuileries, par crainte de l’Angleterre, avaient fermé les yeux sur la complicité des Turcs et des Druses, et réduit notre armée de Syrie à un rôle d’observatrice: Lavigerie venait annoncer que ces catholiques orientaux échappés aux massacres, que ces Syriens qui s’appelaient eux-mêmes des «Frangis», souhaitaient de notre part un actif protectorat. «Il y a en France, insistait-il, une opinion qui réclame pour eux: ce sont là des manifestations dont l’Angleterre ne saurait contester la valeur, et sur lesquelles la France pourrait appuyer une politique généreuse.»

Il fit marcher Pressensé, Crémieux, à côté de Saint-Marc Girardin et d’Augustin Cochin; tous ensemble, ils expédièrent au Sénat plus de dix mille signatures, pour les catholiques de Syrie. Il lui apparaissait qu’«un conseil de guerre français eût su faire bientôt la lumière, là où les tribunaux turcs avaient entassé à dessein les ténèbres[98]». L’Angleterre fut plus forte: le gouvernement impérial retira son corps expéditionnaire, et de nouveau les catholiques de Syrie se sentirent seuls. Attention! criait Lavigerie, l’Angleterre va prendre leurs enfants, en faire des protestants. Et l’œuvre des Écoles d’Orient voyait les souscriptions affluer, pour lutter, au moins sur ce terrain, contre l’Angleterre.

[98] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 229.

Créer une opinion publique, et dire ensuite au gouvernement: «Laissez-vous pousser, laissez-vous porter; les voies vous sont ouvertes, entrez-y»; telle sera la continuelle tactique de cet irrésistible agent de pénétration qu’était Lavigerie. L’Empereur, semble-t-il, tout en demeurant rebelle à ses impulsions, goûta son importune audace, puisqu’un ruban rouge la récompensa.

III.--En route vers Alger, par Rome et Nancy.

A le voir ainsi se prodiguer, s’attarder tour à tour dans les sphères où s’élaborait la politique et dans les sphères où se fabriquait l’esprit public, et tâcher d’influer, par celles-ci, sur celles-là, d’aucuns peut-être l’accusaient sommairement d’être un ambitieux, un friand d’honneurs. Mais non, l’évêché de Vannes lui eût permis d’émerger; il le refusait, n’ayant pas soif de faire carrière. Il lui parut qu’à Rome l’auditorat de la Rote lui permettrait d’agir, de rester en contact avec les hautes cimes de l’Église et les hautes cimes de l’État, et de leur redire les besoins de l’Orient; il accepta, et Pie IX, sans retard, le faisait entrer comme consulteur dans la congrégation spéciale qu’il venait de créer à la Propagande pour les rites orientaux. L’église nationale de Saint-Louis-des-Français entendit Lavigerie, en février 1862, dénoncer les misères de l’Orient. L’instinct de conquête qui fait les apôtres trouve dans l’atmosphère séculaire de Rome--de toutes les Romes--une merveilleuse éducatrice: à l’école des Césars, à l’école des Papes, il se discipline et il se complète, il se règle et il se parachève, par l’esprit d’organisation. Lavigerie ne se bornait pas au rôle d’accusateur: il traçait, dans ce même sermon, le plan de séminaires pour la formation d’un clergé indigène oriental; et voyant s’allumer, parmi les Slaves de Bulgarie, certaines étincelles, il créait un comité à Civita-Vecchia pour les ramener à l’unité romaine[99].

[99] Texte du discours dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 245-263.

Mais que pesaient une heure de sermon, une réunion de comité, en face des multiples heures durant lesquelles cette cour de cassation qu’était la Rote examinait petits et grands procès? Lavigerie s’ennuyait d’être ainsi «juge de mur mitoyen»; il en souffrait, il allait le dire à Pie IX. Il sentait aussi, de jour en jour, se tendre les rapports entre le Saint-Siège et l’Empire français; la question romaine s’exacerbait, des heurts étaient imminents; «Je me trouvai forcément mêlé, écrira-t-il plus tard, à toutes les questions ardues que soulevait l’occupation d’une partie des États de l’Église par l’usurpation italienne et celle de Rome par les Français. Je ne tardai pas à ressentir une très vive répugnance pour ce rôle, à une époque surtout où la question du Saint-Siège devenait si grave avec la France. Comme Français, je devais servir et surtout ne jamais trahir mon pays; comme prêtre, je devais soutenir et défendre le Pape, qui, lui, ne voulait ni être soutenu, ni être défendu autrement que par l’affirmation de son droit absolu et complet. On avait résolu de le sauver alors malgré lui, comme on disait, en faisant avec l’Italie, en dehors de lui, la convention de septembre. De là un louvoiement perpétuel, dans l’impossibilité de tout condamner ni de tout approuver, dans l’intérêt des causes que l’on doit défendre[100].» Entre les deux puissances qui risquaient de s’entre-choquer, Lavigerie se jugeait mal qualifié pour servir de tampon. «Je ne suis pas diplomate», confiait-il à Pie IX, sans trop croire, peut-être, qu’il ne l’était pas. C’est au contraire le propre des diplomates de pressentir les mauvais terrains; et Lavigerie, venu à Rome avec la confiance des deux pouvoirs, se rendait compte qu’un ancien professeur de Sorbonne, aisément suspect de gallicanisme, était peu désigné pour se mêler à leurs brouilles: il voulait s’en aller.

[100] LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 267.

Mais qu’allait-on faire de lui? En général, on cherche l’homme qui convient à la fonction. Paris et Rome devaient renverser le problème, il fallait trouver une fonction qui convînt à cet homme-là. Il fut un instant question de lui donner un titre d’archevêque _in partibus_ avec résidence à Paris; il se serait ainsi, de loin, sur l’échiquier du Levant, taillé une façon d’archidiocèse, dont l’œuvre des Écoles d’Orient eût fourni le budget. Un lointain champ d’action qui n’aurait de frontières que celles qu’il fixerait, cela de prime abord lui plaisait. Mais il y avait là je ne sais quoi d’exceptionnel, qui fit peut-être peur; et Paris et Rome, en mars 1863, s’entendirent, finalement, pour faire de lui un évêque de Nancy.

Ses armes épiscopales, un pélican qui nourrit ses petits de son sang, parlaient de charité, et bientôt pourtant il apparut fastueux; il lui fallut en son évêché des meubles neufs pour ses réceptions et, dans le chœur de sa cathédrale, un trône pontifical étincelant, pour les liturgies. Mais descendu de son trône, disparu de ses salons, il vivait en ascète, dans une chambrette. Il avait une très haute notion de l’évêque; il estimait opportun de la traduire en images, par la majesté de sa stature, par l’éclat de son accueil, par la pompe de ses cérémonies; il savait que la magnificence est parfois un instrument de règne. On l’avait dit autoritaire, avant qu’il n’arrivât: il fit à ses prêtres cette surprise, de créer, pour leurs affaires disciplinaires, la première officialité diocésaine qui, dans la France du Concordat, ait fonctionné sur des bases vraiment régulières; l’évêque le plus autoritaire qu’ait peut-être connu cette période, et que son naturel devait parfois entraîner à certains soubresauts d’absolutisme, fut au dix-neuvième siècle le premier qui, renonçant à juger lui-même ses clercs, leur assura des garanties judiciaires; il ne se réservait que le droit de grâce, ne voulant pas se dessaisir de cette souveraineté-là. Il lui fallut moins de quatre ans pour créer en faveur de ses vieux prêtres une caisse de retraites, et pour ouvrir aux jeunes laïcs, que leurs études supérieures appelaient à Nancy, une maison d’éducation; moins de quatre ans pour transfigurer les études cléricales par la création d’un séminaire de philosophie.

Il lui déplaisait, et très sincèrement il s’en ouvrait à Pie IX, que dans le clergé de France la vraie science fût beaucoup trop négligée. «L’outrecuidance et l’exagération dans les affirmations, déclarait-il, ne remplacent malheureusement pas le savoir profond et solide; et sous ce rapport, nous restons bien loin de nos pères et même de plusieurs autres clergés des nations étrangères.»

Sous la mitre, l’ancien élève de l’École des Carmes se retrouvait: il ne cachait pas à ses curés qu’il rêvait de ressusciter le «clergé doctoral, tel qu’il existait parmi nous, dans les premiers siècles». Ses congrégations de femmes furent très émues en apprenant que Monseigneur considérait le brevet d’obédience comme une insuffisante garantie de science, et qu’il instituait, en son évêché, des examens pour les sœurs. Quelle idée, chez ce jeune prélat, de se montrer plus exigeant que la loi Falloux! Cette fantaisie lui passerait, disait-on, d’autant que déjà, dans l’épiscopat, deux de ses collègues le blâmaient; on allait le faire sermonner par le nonce. Mais d’un bond Lavigerie était chez le Pape, faisait approuver par une congrégation romaine l’ordonnance tant discutée, puis courait à Paris, voyait le nonce, le laissait tempêter, et lui montrait ensuite, en prenant congé, la décision de la congrégation romaine[101]. Durant toute sa vie épiscopale, Lavigerie excellera dans l’art de consulter Rome et dans l’art de lui obéir, et ne les séparera jamais l’un de l’autre.

[101] Félix KLEIN, _le Cardinal Lavigerie et ses œuvres d’Afrique_, p. 32-34 (Paris, Poussielgue, 1893).

Tout se transformait, tout se renouvelait, dans le diocèse de Nancy; il semblait que les regards de Lavigerie fussent concentrés sur son troupeau; et c’est à la vie de son diocèse que se rapportaient toutes ses paroles épiscopales, tous ses actes épiscopaux. Plusieurs évêques à cette date disaient volontiers leur mot dans les différends entre l’Empire et le Saint-Siège: Lavigerie restait à l’écart, et ajournait, de propos délibéré, tout commentaire de l’encyclique _Quanta cura_ et du _Syllabus_. On pourra relever, dans sa vie d’évêque, nombre d’escarmouches contre l’État; mais ce seront des escarmouches dont il aura lui-même réglé l’allure, précisé le terrain, mesuré la portée, qu’il conduira avec plus de tristesse que d’allégresse, et que toujours il aura le désir d’abréger. «L’État et l’Église, disait-il dans l’un de ses mandements de Nancy, ont également à perdre à des dissensions douloureuses; formule limpide dont s’inspirera toute son activité politique, cheminant volontiers d’un pouvoir à l’autre, pour les prémunir, l’un et l’autre, contre l’esprit de dissension; et si quelques-uns insinuaient que c’était là un programme d’opportuniste, je voudrais leur persuader que c’est bien plutôt un programme de missionnaire,--de missionnaire patriote, qui avait entrevu, dans le Levant, l’entr’aide que la France et l’Église se pouvaient prêter, et qui redoutait les luttes intestines comme une gêne et comme une menace pour ces lointaines collaborations. Missionnaire, Lavigerie l’était toujours, on le sentait dans une lettre pastorale sur saint Martin, dont le sanctuaire provisoire s’inaugurait à Tours. Le portrait de saint Martin, tel qu’il le traçait dans cette lettre, c’était moins peut-être une reconstitution du passé qu’un programme personnel d’activité épiscopale.

Soudainement le champ d’action requis par ce programme allait se présenter. Le 11 novembre 1866, se trouvant à Tours pour l’inauguration du sanctuaire, Lavigerie se voyait, en rêve, transporté dans un pays lointain, parmi des hommes noirs ou basanés qui parlaient une langue inconnue. Le 18, il recevait du maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de l’Algérie, l’offre de l’évêché d’Alger, vacant depuis l’avant-veille par la mort de Mgr Pavy. «Cette position, disait le maréchal, est, selon moi, une des plus importantes qui puisse être confiée au clergé de France; elle présente, il est vrai, des difficultés grandes. Mais je connais votre zèle pour la religion, et je suis persuadé que ce ne seront pas ces difficultés qui pourront arrêter un homme de votre caractère.» Lavigerie, au bout de vingt-quatre heures, acceptait. Il répondait au maréchal: «Jamais je n’aurais pensé de moi-même à quitter un diocèse que j’aime profondément et où j’ai conservé des œuvres nombreuses; et si Votre Excellence me proposait un siège plus considérable que celui de Nancy, ma réponse serait certainement négative. Mais je n’ai accepté l’épiscopat que comme une œuvre de dévouement et de sacrifices. Vous me proposez une mission pénible, laborieuse, un siège épiscopal de tous points inférieur au mien, et qui m’est cher, vous pensez que j’y puis faire plus de bien qu’un autre. Un évêque catholique, monsieur le Maréchal, ne peut répondre qu’une seule chose à une semblable proposition: j’accepte le douloureux sacrifice qui m’est offert[102].» Ayant fait à Nancy son apprentissage d’évêque, il allait devenir, à Alger, l’évêque missionnaire. L’Algérie à christianiser, et puis, plus au delà, un continent barbare de deux cents millions d’âmes à conquérir, voilà ce qu’il entrevoyait. S’éloigner ainsi, c’était un «douloureux sacrifice», un «déchirement de cœur»; mais quoi qu’il lui en coûtât, il était prêt, ayant «la jeunesse, l’habitude de la parole, celle de grouper les volontés et les ressources.» Ainsi justifiait-il sa décision, dans une lettre à Mgr Maret. «Je suivais, écrira-t-il plus tard, l’attrait impérieux de ma jeunesse vers l’apostolat, et je répondais à l’appel de Dieu.»

[102] Mac-Mahon à Lavigerie, 17 novembre 1866; Lavigerie à Mac-Mahon, 19 novembre 1866 (dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 184-186).

IV.--Les projets missionnaires de l’archevêque concordataire; surprise de l’État.

Quelques instants de conversation avec le maréchal de Mac-Mahon allaient bientôt convaincre le prélat que Dieu et la France du second Empire ne parlaient point la même langue. Dieu disait à l’Église: Allez, enseignez toutes les nations.--Hormis les musulmans, corrigeait la France officielle. Lavigerie n’admettait pas cette exception.

«Je ne comprends pas, maréchal, avait tout d’abord dit l’Empereur à Mac-Mahon, pourquoi vous tenez tant à avoir Mgr Lavigerie. Vous ne ferez pas bon ménage avec lui. Il manque de prudence et de mesure. J’ai déjà eu à m’en plaindre comme auditeur de rote. C’est un prélat trop ardent pour un pays musulman, où les questions religieuses doivent être traitées avec un tact infini[103].» Mac-Mahon regrettait fort, après sa première causerie avec Lavigerie, d’avoir passé outre aux prévisions de son souverain; et sans déguiser sa volte-face, le maréchal, noblement soucieux d’éviter toutes divergences futures, se hâtait de suggérer à l’Empereur, bien pacifiquement, qu’on pourrait transporter le prélat, tout de suite, sur quelque autre siège. _Promoveatur ut amoveatur!_ Le cardinal de Bonald, à Lyon, était fort âgé; Lavigerie, devenant son coadjuteur, aurait peu de temps à attendre pour être primat des Gaules. Napoléon III fit venir Lavigerie, lui offrit le siège de Lyon. «Ce serait une honte, répondit le prélat; il dépendait de Votre Majesté de me nommer ou de ne pas me nommer au siège d’Alger; mais puisque j’y suis nommé, je veux et je dois y aller[104].»

[103] DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 47 (Paris, Plon, 1896). Sur le conflit entre l’archevêque et le maréchal, on trouvera, dans _l’Univers_ du 28 octobre 1896, un article très documenté de M. Geoffroy de Grandmaison.

[104] Ce fut dans cette audience, sans doute, que Lavigerie fit accepter par Napoléon III l’idée de lui donner comme successeur à Nancy son ami l’abbé Foulon, alors supérieur du petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, et plus tard cardinal. «Pour l’aptitude, l’intelligence et la vertu, j’en réponds comme de moi-même», dit Lavigerie à l’Empereur. Nous devons ce détail à l’obligeance de M. Pierre Jouvenet, neveu du cardinal Foulon.

«Il est bien probable, écrivait-il à Mgr Maret, qu’il ferait plus doux vivre à Lyon, mais il fera certainement moins dur mourir à Alger, même et surtout s’il y a, comme on me l’assure, beaucoup à souffrir.»

Cette lettre à Mgr Maret circula parmi ses amis, beaucoup ne la comprirent pas. Préférer à la prochaine primatie des Gaules, garante d’une pourpre rapide, un évêché d’outre-mer, c’était, à les entendre, faire trop peu de cas, vraiment, des sourires de l’Empereur et de la destinée. Mais Alger, pour Lavigerie, c’était un champ de mission, un champ qu’il voulait occuper, défricher, élargir, avec une pleine liberté de gestes, avec une ample aisance de mouvements, un champ où son rêve enfin se fixerait, et où s’achèverait l’usure de sa vie; il n’admettait pas qu’après l’avoir fiancé à cette lointaine église, Mac-Mahon et l’Empereur lui proposassent un plus beau parti. De Rome, Pie IX l’encourageait; de la Sorbonne, Mgr Maret lui écrivait: «L’absence de toute tentative pour christianiser l’Algérie, depuis l’époque déjà bien longue où nous sommes les maîtres, est une véritable honte pour la France. Or, je connais personnellement tous les évêques de France, il n’y en a aucun, en dehors de vous, qui soit capable de faire cesser par une initiative efficace ce triste état de choses[105].» Lavigerie se sentait des ailes en lisant de semblables lignes; il les acceptait, non comme un hommage à sa valeur, mais comme une intimation de son devoir. «Je vous quitte, disait-il à ses diocésains de Nancy, pour porter, si je le puis, mon concours à la grande œuvre de civilisation chrétienne qui doit faire surgir, des désordres et des ténèbres d’une antique barbarie, une France nouvelle.»

[105] Texte de la lettre de Maret dans LAVIGERIE, _Revue de Lille_, janvier 1897, p. 269.

_La France nouvelle_: c’était le titre que trois mois plus tard Prévost-Paradol allait donner à son livre, dont les dernières pages prophétisaient l’avenir algérien. Le siège d’Alger, quelques mois avant la mort de Mgr Pavy, avait été rehaussé par sa transformation en archevêché, mais d’autre part, cet archidiocèse était comme démembré par la création de deux nouveaux diocèses: Oran et Constantine[106]. Ces amputations plaisaient peu à Lavigerie, parce que, «pour opérer, pour manœuvrer à l’aise, comme écrivait son ami Bourret, il lui fallait un grand chantier, une vaste terre». Mais il se soumit, sans chicaner: c’était bon pour des évêques continentaux de lutter pied à pied, le cas échéant, pour qu’on respectât la superficie traditionnelle de leurs diocèses; son diocèse, lui, il le construira de ses propres mains; ce sera Carthage, ce sera, en quelque mesure, la région des Grands Lacs. Immense diocèse, qui visera à faire du Sahara une enclave, diocèse toujours en marche, empiétant sur l’Islam, empiétant sur l’Afrique fétichiste. Et Lavigerie lui-même, au jour le jour, en reculera les bornes, et dans ces dicastères des congrégations romaines où l’on conserve le cadastre de tous les diocèses du monde, on n’aura qu’à ratifier, en les scellant du sceau du pêcheur, les tracés signés Lavigerie.

[106] Sur ces changements souhaités par Mgr Pavy, voir RIBOLET, _op. cit._, p. 196 et 422-427.

L’archidiocèse que la France lui donnait,--cette étroite bande de terre qu’est l’Afrique du Nord,--offre au géologue l’aspect d’une région méditerranéenne. «Les montagnes qui l’accidentent, a-t-on pu dire, sont le prolongement immédiat des chaînes italiennes et l’amorce des chaînes espagnoles.» Et l’on a conclu, très nettement, qu’elle n’a pas grand’chose de commun avec l’Afrique, et qu’elle tourne le dos au continent noir[107]. Mais pourquoi les conceptions des apôtres se laisseraient-elles asservir aux constatations de la géographie? Tourner le dos, voilà un mot qui n’est pas de leur vocabulaire. Ils ont un _Credo_ que les fils de Cham attendent, et, par la porte qu’ouvre l’Algérie, ce _Credo_ peut passer: c’est là ce qui frappe un Lavigerie, ce qui frappe un Père de Foucauld. N’allez pas leur dire que le sol sur lequel se posent leurs pieds est encore en quelque sorte un morceau d’Europe, et que la composition même de ce sol les inviterait à regarder vers Marseille plutôt que vers Tombouctou, vers la civilisation plutôt que vers les profondeurs du monde noir; ils vous répondraient qu’ils interrogent les géographes, non point sur la préhistoire d’un coin de terre, mais sur les routes naturelles qui y trouvent une amorce et qui, toujours plus avant, toujours plus loin, s’ouvrent à leur marche aventureuse, devancière de celle du Christ.

[107] FRIBOURG, _l’Afrique latine_, p. 12 (Paris, Plon, 1922). «Il y a bien plus de différence, confirme M. DE PEYERIMHOFF, entre la Flandre et la Provence, qu’entre le sud de la France et le nord de l’Afrique.» (_Enquête sur la colonisation officielle_, p. 8.)

V.--Le programme pastoral de Lavigerie.

Louis Veuillot jadis avait dit: «L’Église d’Afrique, vivante au tombeau, n’a point cessé d’exister»; et l’abbé Dagret, vicaire général de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, avait voulu tirer tout entier, des œuvres de saint Augustin, le catéchisme du diocèse d’Alger[108].

[108] VEUILLOT, _Les Français en Algérie_ (_Œuvres complètes_, IV, p. 85 et 201).

Débarquant en Algérie, ce fut la force de Lavigerie, et ce fut son prestige, de se présenter et de parler tout de suite au nom d’un lointain passé. Défense d’implanter le christianisme parmi ceux qui ne sont pas chrétiens, signifiait l’administration. Ils ne sont plus chrétiens, mais ils le furent, répondait implicitement Lavigerie, dans la lettre éloquente par laquelle il prenait possession de son siège; et comme autrefois ils l’avaient été, il allait se pencher sur les consciences africaines, soulever les alluvions que des invasions successives y avaient déposées, glorifier, sans ambages, l’Afrique chrétienne de jadis, et, sans ambages aussi, aspirer à la ressusciter.

L’héritage dont ce nouvel évêque se considérait comme légataire ne se trouvait point dans la précaire succession de Mgr Pavy ou de Mgr Dupuch; c’était un héritage beaucoup plus antique, et sur lequel, après des siècles d’oubli, il revendiquait ses droits. Cet évêque missionnaire se présentait comme l’exécuteur testamentaire d’une très ancienne histoire. Il redisait les gloires de l’Église africaine, et ses sept cents évêques. Grégoire XVI, tout le premier, dans le bref par lequel il avait érigé l’évêché d’Alger, avait rappelé la place tenue par Carthage, par Hippone, dans l’histoire de l’Église et de la pensée chrétienne, au temps où il y avait, dans ces villes, des chaires épiscopales, occupées par Cyprien, par Augustin[109]; et l’un des premiers soins de Mgr Dupuch, réinstallant sur terre africaine la hiérarchie romaine, avait été de faire élever un monument à saint Augustin[110]. Lavigerie glorifiait ces augustes Pères de l’Église, puis s’attachait à un souvenir plus obscur, celui du dernier évêque d’Icosium, devenu plus tard Alger, un certain Victor, exilé par les Vandales, dans un douloureux cortège de quatre cents évêques; il suivait, de siècle en siècle, la destinée de ces chrétientés africaines; il les montrait rétablies par l’Empire byzantin, puis envahies par l’Islam; il compatissait à ces populations obligées à quatorze reprises de prêter obédience au Croissant, et, treize fois de suite, revenant à la foi du Christ jusqu’à ce que, finalement, celle de Mahomet les gardât. Il allait jusqu’à les comparer avec la Pologne, dont il ne pouvait admettre que la mort fût définitive[111].

[109] Texte du bref dans DUPUCH, _op. cit._, IV, p. 323-332.

[110] MARTY, _Correspondant_, septembre 1861, p. 53-54.

[111] Lettre pastorale pour la prise de possession du diocèse d’Alger (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 6-8).

Parallèle un peu forcé, car la Pologne ne cessa jamais d’aspirer à sa résurrection; et les Berbères, eux, tout en accueillant volontiers les souffles d’hérésie qui circulaient dans l’Islam, avaient fini par devenir, dans l’ensemble, des dévots du Prophète,--du Prophète, peut-être, plus que du Coran.

Parmi eux, il en est qui veulent se faire chrétiens, insistait depuis 1863 le P. Creuzat, jésuite, à qui l’autorité militaire avait permis, cette année-là, de s’installer curé à Fort-Napoléon. Le Père, qui leur prodiguait ses charités, recevait d’eux, en échange, de très bonnes paroles, où tout de suite il trouvait des raisons d’espoir et comme le gage d’une prochaine conquête spirituelle.--Illusions! répondait-on dans les sphères militaires. On y déclarait avoir vu les Kabyles de près; on s’appuyait sur l’opinion très autorisée du futur général Hanoteau--le _Bou Sipsi_ fort aimé des Kabyles, qui, depuis 1847, vivait parmi eux, et qui bientôt allait écrire:

Les Kabyles peuvent ne pas être des musulmans irréprochables, car, en un grand nombre de cas, ils font bon marché des prescriptions de la loi civile fondée sur le Coran, disant avec beaucoup de sens que ces prescriptions ont été faites pour un pays très différent du leur et pour un peuple qui n’avait ni leurs mœurs ni leur manière de vivre. Mais, en tout ce qui concerne le dogme et les croyances religieuses, leur foi est aussi naïve, aussi entière, aussi aveugle, que celle des musulmans les plus rigides. La propagande chrétienne en Kabylie trouvera toujours devant elle un obstacle insurmontable dans l’étroite solidarité qui lie l’individu à la famille, la famille à la _Kharouba_, la _Kharouba_ au village, et le village à la tribu. A moins d’une conversion en masse du pays, chose fort improbable, l’individu, la famille même qui voudraient abjurer l’islamisme devraient, de gré ou de force, quitter le pays[112].

[112] HANOTEAU et LETOURNEUX, _La Kabylie et les coutumes kabyles_, 2e édition, I, p. 380-384 (Paris, Challamel, 1893).

Le P. Creuzat paraissait fort insensible aux objections des militaires; ce qu’il savait, lui, c’est que certains Kabyles le visitaient, et que, d’après leurs dires, on était tout prêt à accueillir, chez les Aït-Ferah, sa soutane et le catholicisme; pourquoi dès lors n’eût-il pas espéré, tôt ou tard, quelque abjuration en masse? Les autorités militaires apprirent un jour que l’aventureux missionnaire, en compagnie d’un autre prêtre, avait cru devoir répondre à l’appel de cette tribu, et que tous deux, hélas, avaient été l’objet d’une fort vilaine farce, et qu’ils avaient dû se retirer, couverts d’excréments humains,--et bafoués par surcroît. Et les autorités punirent de prison les quatre jeunes drôles, coupables de cette insolence, et ne les libérèrent que sur la demande même du P. Creuzat. Mais elles constatèrent sans délai que le zèle du Père n’était nullement découragé, et qu’il attribuait cette mésaventure à la malveillance d’une minorité.

Le colonel Martin, qui commandait à Fort-Napoléon, poussa l’enquête plus avant. L’idée lui vint de faire questionner par l’_Amin_ El Hadj Loumis les gens de sa tribu; et l’_Amin_ répondit que, lorsqu’il leur avait demandé s’ils voulaient un prêtre chez eux, ces gens «étaient devenus aliénés», et que leurs voix s’étaient «abaissées», et que leurs yeux «avaient pleuré», et qu’à la pensée de se faire chrétiens ils avaient dit: Plutôt quitter le pays! Plutôt la mort! Trouvant la réponse un peu vive, le colonel Martin souhaita qu’elle fût atténuée, et finalement l’_Amin_ la rédigeait ainsi: «Cette demande doit être rejetée. Dieu nous préserve qu’un prêtre habite chez nous! Nous avons notre religion, et lui la sienne, qui en est différente. Il n’y a aucun intérêt à ce qu’il demeure chez nous, nous n’y consentirons jamais[113].»

[113] Nous empruntons ces détails à une lettre du colonel Hanoteau au général Borel, datée de Fort-Napoléon, 23 mai 1868 (communication de M. Jean Hanoteau).

C’était net, très net; mais le P. Creuzat n’était point déconcerté. Mgr Lavigerie montrait à son tour des lettres, provenant de quelques _djemaas_ kabyles, lettres qui lui demandaient qu’il fondât en certains villages des établissements catholiques. Une bataille de textes, un duel de documents, paraissait s’engager; et derrière ces textes et ces documents, c’étaient, hélas! l’Église et l’armée qui semblaient à la veille d’entrer en conflit. Vous n’avez pas su faire questionner les Kabyles, disait aux militaires le P. Creuzat. Et de leur côté les militaires, avertis des lettres qu’avait reçues Lavigerie, les considéraient comme dictées par le P. Creuzat à des Kabyles complaisants. Ainsi se compliquait chaque jour davantage la question fort délicate des rapports éventuels entre l’âme kabyle et la culture chrétienne.

Après tout, pensait le P. Creuzat, pourquoi ne point oser? Et il disait au général de Wimpffen: «Je ne crains pas le martyre.» A quoi le général répondait: «C’est possible, mais allez le chercher ailleurs que dans ma division.»--«Que vous ayez l’honneur du martyre, lui disait une autre fois le colonel Hanoteau, j’en serai très heureux pour vous, mais moins heureux pour les zouaves que je devrai envoyer pour vous venger.» Car il n’était nullement question, chez les militaires, de laisser impunis les attentats éventuels contre l’apostolat chrétien, mais on faisait observer que la Kabylie était une toute récente conquête, qu’elle était frémissante encore, et que le prosélytisme religieux, s’il ne s’exerçait avec mesure, risquait de surexciter, sur un tel sol, l’esprit de révolte.

Lavigerie cependant avait consulté, sur les Kabyles, les livres signés du général Daumas; il notait, chez eux, la haine invétérée de l’Arabe conquérant,--de ces Hillal, pillards nomades venus de l’Hedjaz, qui s’étaient au dixième siècle abattus sur eux[114]; il retrouvait, chez eux, jusque dans leurs tatouages, le souvenir et l’image de la croix; la polygamie ne s’y apercevait que d’une façon très exceptionnelle. «Plus on creuse dans ce vieux tronc, avait écrit le général Daumas, plus, sous l’écorce musulmane, on trouve de sève chrétienne. On reconnaît alors que le peuple kabyle, autrefois chrétien tout entier, ne s’est pas complètement transformé dans sa religion nouvelle. Sous le coup du cimeterre, il a accepté le Koran, mais il ne l’a point embrassé. Il s’est revêtu du dogme ainsi que d’un burnous, mais il a gardé, par-dessous, sa forme sociale antérieure, et ce n’est pas uniquement dans les tatouages de sa figure qu’il étale devant nous, à son insu, le symbole de la croix[115].» Tous ces traits étaient interprétés par Lavigerie comme les indices d’une tradition chrétienne dont les Kabyles n’avaient plus l’intelligence.

[114] Sur les problèmes ethnographiques du pays berbère, voir BERTHOLON et CHANTRE, _Recherches anthropologiques dans la Berbérie orientale_ (Lyon, Rey, 1913), et PITTARD, _Les Races et l’histoire_, p. 432-442 (Paris, Renaissance du livre, 1924).

[115] DAUMAS, _Mœurs et coutumes de l’Algérie_, p. 224 (Paris, Hachette, 1853). MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 93, explique d’ailleurs que 65 pour 100 de la population arabe a oublié son origine berbère. Lavigerie insistera plus tard sur l’empreinte laissée par le christianisme chez les Berbères, dans sa _Lettre sur la mission du Sahara_ (_Œuvres choisies_, II, p. 107 et suiv.) et dans sa lettre pastorale sur la dernière page connue de l’histoire de l’ancienne Église d’Afrique (_Œuvres choisies_, II, p. 457). Cf. Georges ÉLIE, _La Kabylie au Djurdjura et les Pères blancs_ (_Correspondant_, 10 et 25 juillet 1923). Jean BARDOUX, _Revue hebdomadaire_, 23 mai 1925, p. 422, explique que le Kabyle est théoriquement musulman, mais que par le caractère polythéiste de ses dévotions, il rappelle le paysan latin du temps de Varron.

Êtes-vous bien sûr de cette tradition chrétienne? objectait le colonel Hanoteau. Si quelques Kabyles répètent que leurs ancêtres furent chrétiens, c’est qu’ils vous l’ont entendu dire, et que, pour un intérêt personnel, ils cherchent à vous être agréables en se donnant une origine qui ne les flatte nullement et qu’ils répudient au fond du cœur. Qui vous dit que les Berbères du Jurjura ne soient pas les descendants de ces tribus judaïsantes ou païennes dont parle Ibn Khaldoun? «Aucun document historique ne vient, il est vrai, à l’appui de cette hypothèse, mais aucun ne la contredit. La solution reste donc indécise[116].»

[116] HANOTEAU, _op. cit._, I, p. 382.

Lavigerie n’avait pas le temps d’attendre que les obscurités de l’histoire fussent dissipées; la décision de sa volonté passait outre aux indécisions de la science.

Un certain poème du _Manteau_, écrit par un musulman du treizième siècle, avait glorifié Mahomet comme «le prince des deux grands mondes de Dieu, celui des hommes et celui des génies, comme le souverain des deux races, les Arabes et les Berbères»[117]. Cette souveraineté niveleuse, Lavigerie aspirait à la démembrer, à lui soustraire tout d’abord les Berbères. Il se jugeait élu, lui archevêque de France, pour crier à ces peuples, au nom même de leur lointains ancêtres chrétiens: «Lazare, sors du tombeau.»

[117] ZWEMER et WARNERY, _L’Islam_, p. 66.

Administrateurs et militaires n’avaient pas lu, dix-huit ans plus tôt, les _Fastes de l’Afrique chrétienne_, timidement publiés par Mgr Dupuch; ils ne se figuraient pas que cette littérature édifiante pût devenir ouvrière d’histoire. Mais de l’évocation même de ces souvenirs, Lavigerie déduisait tout un programme, et c’était celui-ci:

«Faire de la terre algérienne le berceau d’une nation grande, généreuse, chrétienne, d’une autre France.

«Répandre autour de nous, avec cette ardente initiative qui est le don de notre race et de notre foi, les vraies lumières d’une civilisation dont l’Évangile est la source et la loi.

«Les porter au delà du désert jusqu’au centre de ce continent encore plongé dans la barbarie.

«Relier ainsi l’Afrique du Nord et l’Afrique centrale à la vie des peuples chrétiens[118].»

[118] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 9-10.

Tout à l’heure l’imagination de Lavigerie, se promenant à travers les siècles, se servait du passé pour construire l’avenir; soudainement, c’est à travers les espaces qu’elle se promenait, à travers des espaces où elle n’acceptait aucune barrière, pas même celle du désert. Cet archevêque, que les Tuileries avaient envoyé à Alger pour qu’il régnât sur un noyau de Français, et qui constatait, d’ailleurs, que les deux tiers des églises ouvertes à ces Français n’étaient encore que des hangars ou des maisons de colons, faisait le geste d’étendre sa houlette sur les profondeurs inconnues d’un continent inexploré. Ce prélat concordataire dont on avait restreint le cadre en faisant d’Oran et de Constantine deux villes épiscopales annonçait, dès son entrée en fonctions, son intention bien nette de sortir du cadre, et d’annexer de nouvelles provinces à l’empire de la chrétienté.

«O Église africaine, s’écriait-il, ta destinée a été de naître, de grandir et de mourir dans le sang de tes fils. Lorsque Dieu t’a rappelée du tombeau, c’est dans le sang des soldats de la France que tu as retrouvé la vie, et aujourd’hui c’est la main d’un Pontife abreuvé de toutes les amertumes qui te rend ton antique hiérarchie. Puissé-je mêler mes sueurs, mes larmes, mon sang s’il le faut, aux douleurs de ton long martyre[119]!»

[119] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 18.

Et se retournant vers les indigènes, il leur disait: «Je vous bénis enfin, vous, anciens habitants de l’Algérie, que tant de préjugés séparent encore de nous et qui maudissez peut-être nos victoires. Je réclame de vous un privilège, celui de vous aimer comme mes fils, alors même que vous ne me reconnaîtriez pas pour père.»

C’était une manifestation qu’un tel mandement. Elle contrastait, d’une façon abrupte, avec la pensée impériale, exposée dans le sénatus-consulte de 1864, avec la conception d’une Algérie où les deux populations, indigènes et colons, vivraient côte à côte, sans mélange, sans assimilation. Un royaume arabe dans l’Empire français, voilà ce que voulait Napoléon III: application nouvelle de ce principe des nationalités dont s’engouait, en Afrique comme en Europe, cette intelligence rêveuse. Cette erreur aura la vie dure: la littérature s’en fera complice; et c’est à juste titre que M. Louis Bertrand reproche à Fromentin d’avoir «créé ce préjugé qu’il n’y a rien de commun entre Africains et nous, et que nous sommes à tout jamais étrangers et fermés les uns aux autres[120]». Que des Berbères, que des Kabyles, descendants d’aïeux chrétiens, fussent ainsi, par la volonté même de la France, enfermés à tout jamais dans un royaume arabe, que la France eût cette étrange idée d’arabiser des populations qui n’avaient jamais reçu des Arabes qu’une empreinte superficielle, Lavigerie ne l’admettait pas: «Avec ce système, écrira-t-il bientôt, on ne sera pas, dans des siècles, plus avancé qu’aujourd’hui.» Il lui semblait que la France devenait la complice d’une oppression séculaire, d’une oppression contre laquelle les opprimés s’étaient treize fois révoltés, si elle persistait à vouloir séparer d’elle, par un infranchissable abîme, ces Berbères, ces Kabyles, et à les emprisonner dans leur barbarie, dans leur Coran. Il lui semblait qu’agir ainsi, ce serait, de la part de la France, ratifier les décisions imposées jadis par l’Islam à la pointe de l’épée, et qu’elle était venue là, au contraire, pour une œuvre de redressement, de réparation.

[120] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 343 (Paris, Fayard). Sur la méthode algérienne de Napoléon III, voir André SERVIER, _L’Islam et la psychologie du Musulman_, p. 410-414 (Paris, Challamel, 1923).

De bons observateurs de l’Islam parlent aujourd’hui comme Lavigerie. M. Louis Bertrand, dans ses _Villes d’or_, M. André Servier dans son livre: _L’Islam et la psychologie du musulman_, se sont insurgés contre ce préjugé que l’Islam ne serait pas seulement une religion, mais un mode de pensée propre aux races africaines, et qu’ainsi il n’y aurait aucun espoir d’amener jamais les indigènes à penser comme nous. Mais non, proteste M. Louis Bertrand, le contraire a été vrai pendant des siècles, et j’estime que c’est un devoir d’humanité de le leur rappeler avec insistance[121]. Et son œuvre magnifique de tribun de l’idée méditerranéenne vise à prouver qu’en 1830 nous sommes rentrés dans une province perdue de la latinité. Allant même plus loin que Lavigerie, qui considérait qu’il fallait «renouer, à travers d’innombrables siècles, une tradition abolie», M. Louis Bertrand estime, lui, «qu’il n’y a pas eu d’interruption, que l’Afrique n’a jamais cessé d’être latine, même sous son costume musulman, et qu’enfin ce que, dans les mœurs, les architectures, l’extérieur et le matériel de la vie, nous croyons «arabe» ou «oriental»,--c’est tout simplement du latin que nous ne connaissons plus[122].»

[121] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 370.

[122] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 344. Cf. Louis BERTRAND, _Le Livre de la Méditerranée_ (édit. de 1923), p. 78-80 (Paris, Plon).

VI.--Les orphelinats pour enfants musulmans; le conflit avec Mac-Mahon.

Lavigerie ne fut jamais homme à jeter le gant à la puissance civile, aventureusement, prématurément. Débarquant en Algérie en messager de l’idée chrétienne et en interprète d’un lointain passé, qu’il voulait faire revivre, il allait rechercher, sans retard, l’adhésion de l’Empereur, pour les premières mesures pratiques par lesquelles il voulait inaugurer son épiscopat.

Lorsqu’en 1835 une amie d’Eugénie de Guérin, Mère Émilie de Vialar, avait installé dans Alger, au chevet des cholériques, les premières sœurs de _Saint-Joseph de l’Apparition_, on avait vu, six ans après, les Muphtis, et les Cadis, et le corps entier des Ulémas, expédier à Grégoire XVI une adresse solennelle, pour rendre hommage à l’œuvre de miséricorde et d’«apitoiement» qu’elles accomplissaient. Précédent significatif, qui attestait que la bienfaisance chrétienne ne portait pas ombrage à l’Islam[123].

[123] Louis PICARD, _Émilie de Vialar_, p. 85-87 (Paris, Maison de la Bonne Presse, 1924). Le futur général Daumas racontait dans une lettre du 11 février 1838 que, le docteur Warnier ayant soigné un Arabe, l’autorité musulmane disait: «Voyez comme les chrétiens sont généreux et bons, les musulmans n’en feraient pas autant.» (_Correspondance du capitaine Daumas, consul à Mascara_, éd. Yver, p. 104.)

Pourrait-on défendre à Lavigerie d’être charitable à son tour? Assurément non. Par une note que le 9 septembre 1867 il faisait remettre à Napoléon III, il annonçait son désir d’établir au centre de la Kabylie, loin des villages européens, d’accord avec les municipalités indigènes, quatre ou cinq maisons hospitalières, où des religieuses donneraient des soins; et il s’engageait d’ailleurs à interdire absolument toute propagande religieuse directe. Mais pouvait-on lui prohiber, d’autre part, de combler le fossé entre son clergé et les populations musulmanes, en imposant à ses prêtres la connaissance de l’arabe? Ainsi fit-il, au nom de son droit d’évêque, par une lettre circulaire du 31 octobre: dans son séminaire, des classes d’arabe s’installèrent; ses clercs furent informés qu’ils ne recevraient pas le sacerdoce avant de connaître cette langue; et Pie IX, sur sa demande, donna une existence canonique à une vaste association de prières, fondée depuis dix ans par un Jésuite pour la conversion de l’Islam. Mais savoir l’arabe, aller le parler là où il se parlait, et faire prier, enfin, à travers le monde, pour l’efficacité apostolique d’un tel contact, n’était-ce pas battre en brèche l’idée d’un «royaume arabe» barricadé d’avance, par la politique napoléonienne, contre toute infiltration française et chrétienne? Cette idée demeurait celle de la France officielle. De là, l’ordre de rappel qu’avaient reçu en 1866, malgré les regrets des Arabes, les Lazaristes et sœurs de charité de Laghouat[124]; de là, aussi, l’impression de surprise, d’une surprise déjà à demi hostile, qu’éveillait Lavigerie dans les bureaux d’Alger, lorsqu’il déclarait avoir obtenu de l’Empereur la permission de faire de la propagande religieuse parmi les musulmans de l’Algérie, et avoir choisi le Fort-Napoléon pour tenter ses premiers essais[125].

[124] _Mgr Pavy_, par un ancien curé de Laghouat, p. 41-42 (Paris, Challamel, 1867).

[125] Le colonel Hanoteau au maréchal Randon, 31 décembre 1867 (lettre inédite).

Dans son clergé même, et jusque dans son archevêché, on n’était pas sans inquiétude au sujet de ces nouveautés. Un jour, sortant de chez le prélat, à qui il avait cru devoir expliquer l’«obstacle infranchissable» qu’opposait à la propagande chrétienne l’organisation familiale et sociale des Kabyles, le futur général Hanoteau entra chez l’abbé Suchet, vicaire général, et lui raconta le langage qu’il venait de tenir. «Vous avez osé le lui dire! répondit l’abbé; je vous remercie beaucoup. Depuis qu’il est arrivé, l’archevêque nous la vie impossible, nous traite de vieilles bourriques et prétend que si rien n’a été fait, c’est que nous ne sommes bons à rien.» Hanoteau, mis en confiance, disait alors au vicaire général que ce qu’il y avait à faire, c’était de créer chez les Kabyles des hôpitaux de sœurs, pourvu qu’elles ne fissent aucune propagande religieuse et n’attendissent pas des résultats immédiats. Rentrez donc chez Monseigneur, lui suggéra l’abbé Suchet, et dites-lui cela: ce sera nous rendre à nous, à l’ancien clergé, un service personnel. Quelques minutes plus tard, Hanoteau, revoyant l’archevêque, lui développait cette idée; et Lavigerie lui paraissait «incrédule[126]». Lavigerie cependant n’oubliera pas cette conversation; et lorsque l’Église et l’armée, sur le sol d’Algérie, auront franchi la crise douloureuse qui allait bientôt les mettre aux prises, les projets de fondations religieuses que réalisera Lavigerie et le programme qu’il tracera aux sœurs hospitalières ne s’écarteront pas beaucoup des suggestions hasardées, ce jour-là, par le colonel Hanoteau.

[126] _Mémoires_ inédits du général M. Hanoteau.

Cette année 1867, où pour la première fois Lavigerie avait foulé le sol algérien, ne devait pas s’achever sans qu’il eût signifié, publiquement, quelle était sa propre politique. On l’avait fait venir, comme évêque, pour qu’il bénît des charrues à vapeur, dont l’emploi s’inaugurait. L’étrange imprudence et comme on le connaissait mal, encore! Un Lavigerie ne se bornait pas à des liturgies! fonctionnaires et hommes d’épée l’entendaient, non sans surprise, demander publiquement à la France, pour l’Algérie, les libertés civiles, religieuses, agricoles, commerciales, qui manquaient encore à cette terre, et inviter les colons à sortir «de cette routine qui attend tout de l’État et à s’associer librement, pour tout ce qui est utile, fécond, chrétien»[127]. Il voulait aborder les indigènes et il donnait aux colons des leçons d’initiative; se mêlant aux deux peuples que juxtaposait le sénatus-consulte, il aspirait à n’en faire qu’un; avec d’inexpugnables façons de se carrer dans ses arguments, il bousculait, en affectant de ne point paraître provocateur, les habitudes bureaucratiques et les théories impériales.

[127] Vœux pour l’avenir de la colonie (LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 135).

Le choléra sévissait, puis les sauterelles, enfin la famine; devant de pareils fléaux, les deux peuples n’en faisaient plus qu’un, et vraiment il eût été difficile à l’administration de barrer la route à Lavigerie et à son ministère de charité. Au demeurant, le 1er janvier 1868, par-dessus la tête de l’administration, il s’adressait à la générosité de la France. Dans une lettre qu’il expédiait aux journaux catholiques, il montrait un grand nombre d’Arabes ne vivant plus que de l’herbe des champs ou des feuilles des arbres, qu’ils broutaient comme des animaux, errant presque nus, par troupes, dans le voisinage des villes, attendant les tombereaux d’immondices pour s’en disputer le contenu, déterrant, pour les manger, les cadavres des bêtes, et parfois, par douzaines, s’affaissant sur les routes, morts d’inanition[128].

[128] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 149-150.

Évaluant à 100 000 le nombre des victimes au cours des six derniers mois[129], il annonçait son dessein d’adopter les orphelins, de les élever. Pour avoir des ressources, il quêtait en France, puis auprès des évêques de Belgique, d’Espagne, d’Angleterre, et jusqu’en Amérique. «Ces orphelins, disait-il, c’est ma part, c’est celle de l’Église, dans cet immense désastre.»

[129] Sur ce chiffre, voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 174.

Avant même d’avoir des ressources, il assumait le fardeau. Tout de suite, dans sa maison de campagne, des convois d’enfants survinrent, véritables squelettes, dont quelques-uns, parfois, étaient, au cours de la route, devenus cadavres. Huit enfants, un jour, arrivaient de Laghouat, expédiés à l’archevêque par le futur général de Sonis[130]. Lavigerie n’attendait pas toujours qu’ils se présentassent; en bon pasteur, il se promenait à leur recherche. On se souvint longtemps, à Montenotte, du petit garçon couvert de vermine, dévoré d’ulcères, qu’il fit monter près de lui, dans sa voiture, pour le ramener au séminaire de Saint-Eugène, où s’improvisait un asile. A la fin de janvier, il avait huit cents bouches à nourrir; en juin, il en aura dix-huit cents. «Dites à tous les Arabes, écrivait-il au curé de Montenotte, qu’ils n’ont qu’à envoyer leurs enfants au grand marabout des chrétiens, et que celui-ci leur enseignera à gagner honnêtement leur vie par le travail, à craindre Dieu et à aimer leurs frères.»

[130] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 244. (Paris, Poussielgue, 1890.)

Cette générosité d’accueil et d’appel, c’était une première étape; il en entrevoyait une seconde où il pourrait offrir aux indigènes une autre aumône, celle de la vérité. De Laghouat, un officier lui écrivait: «L’heure me paraît venue, l’occasion favorable.» Ce correspondant n’était autre que Sonis, qui considérait la «conversion des musulmans» comme «une dette d’honneur que la France s’est bien peu souciée de payer jusqu’à ce jour[131].» Déjà, dans son grand séminaire, l’idée de se dévouer à la conversion des Arabes tourmentait certaines âmes. M. Girard, le Lazariste qui depuis longtemps en était le directeur,--celui que familièrement on nommait le Père Éternel,--était venu chez lui, le 29 janvier, avec trois jeunes clercs, qui demandaient, pour se préparer à ce futur apostolat un règlement monastique de vie[132]. Dans cette démarche, la Société future des Pères Blancs était en germe. Des arrière-plans s’entr’ouvraient dans la lettre que Lavigerie, le 6 avril, adressait au directeur des _Écoles d’Orient_: «Nos orphelinats, lui disait-il, seront, dans quelques années, une pépinière d’ouvriers utiles, soutiens, amis, de notre colonisation française, et, disons le mot, d’Arabes chrétiens. Ce sera le commencement de la régénération de ce peuple et de cette _assimilation_ véritable que l’on cherche sans la trouver jamais, parce qu’on la cherche jusqu’ici avec le Coran, et qu’avec le Coran, dans mille ans comme aujourd’hui, nous serons des chiens de chrétiens, et il sera méritoire et saint de nous égorger et de nous jeter à la mer[133].»

[131] BAUNARD, _Le Général de Sonis_, p. 245.

[132] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 29-31. Sur le Lazariste Joseph Girard (1793-1879), voir LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 385-394.

[133] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 161-162.

Un _post-scriptum_ à cette lettre faisait connaître d’atroces actes d’anthropophagie commis dans la région de Tenès: un ménage de gardiens de mosquée, affamé, avait tué cinq passants, puis leur neveu, puis leur enfant. «L’absence complète de sens moral, clamait Lavigerie, favorise sans contredit la multiplication de ces forfaits.» Et il concluait: «Il faut relever ce peuple. Il faut que la France lui donne, je me trompe, lui laisse donner les principes de l’Évangile, ou qu’elle le chasse dans les déserts, loin du monde civilisé[134].»

[134] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 165-166.

Dans cette alternative ainsi présentée, il ne fallait voir qu’un artifice de dialectique, qui ne mentionnait une solution évidemment absurde: l’expulsion des Arabes, que pour en imposer une autre: leur évangélisation[135]; mais le maréchal de Mac-Mahon, le colonel Gresley, prirent la phrase de Lavigerie au pied de la lettre; et, sous les regards impuissants du général de Wimpfen, qui estimait qu’en sauvant de la mort des milliers d’êtres Lavigerie avait «acquis le droit de diriger leur esprit et leur cœur vers le but le meilleur et le plus utile à la France», le conflit entre le gouverneur et l’évêque éclata. «Voulez-vous donc refouler les indigènes dans les déserts? lui demandait en substance Mac-Mahon, dans une lettre du 26 avril. La France s’y refuse. Les indigènes ne vont-ils pas dire que vous voulez profiter de l’état de détresse où ils se trouvent, pour leur faire acheter, par le sacrifice de leur religion, le pain que vous leur donnez?» Il accusait le prélat d’exciter à la haine entre les citoyens, et d’être devenu «un drapeau pour tout ce qui était hostile au gouvernement».

[135] Voir les explications de LAVIGERIE dans _Œuvres choisies_, I, p. 168-170 et 174-176.

«L’archevêque voudrait-il nous organiser une petite fronde, écrivait le colonel Hanoteau, en attendant qu’il attache la croix rouge sur l’épaule des colons voltairiens pour marcher à la conquête du bien d’autrui en refoulant dans les déserts les propriétaires[136]?»

[136] Hanoteau à Labeaume, 8 mai 1868. (Lettre inédite.)

Des bruits circulaient, d’après lesquels la maréchale de Mac-Mahon, qui, sous le précédent épiscopat, présidait toutes les œuvres de charité, était menacée d’excommunication par le nouvel archevêque[137]. Des questions d’étiquette aggravaient le conflit. Lavigerie se plaignait que l’autorité militaire ne tirât pas pour lui, comme pour un maréchal, vingt-cinq coups de canon; il se plaignait que, lorsqu’il voyageait, des chevaux de l’armée ne fussent pas mis à sa disposition[138]. Un jeune Français, à Alger, ayant été assassiné par un Arabe, les obsèques donnaient lieu à des manifestations tumultueuses, et dans les sphères militaires on attribuait cet émoi des esprits au bruit fait par l’archevêque autour des récents actes d’anthropophagie. Et de bouche en bouche courait le récit de la déception cruelle qu’avaient subie, chez les Aït-Boudran, le P. Stumpf et le frère Jeannin, connu des indigènes sous le nom de Capsule; l’_Amin_ leur avait avoué que les avances qu’il leur avait faites n’étaient point sérieuses, et que, s’il les laissait s’installer, il serait tué par ses coreligionnaires. Mais on ripostait, à l’archevêché, que si Stumpf et Capsule avaient subi cet accueil, il avait été provoqué par des espions aux gages du gouverneur[139].

[137] Général DU BARAIL, _Souvenirs_, III, p. 48.

[138] Le baron Durrieu à Niel, 28 mars 1868. (Archives de la Guerre.)

[139] Papiers Hanoteau.

«La guerre est déclarée», écrivait Lavigerie à l’abbé Bourret. «Si le gouvernement de l’Empereur me disgracie, j’aurai pour compensation la joie de ma conscience.» Et du palais épiscopal d’Alger, deux lettres partaient, l’une pour le maréchal, l’autre pour l’Empereur. Lavigerie, répondant à Mac-Mahon, réclamait pour l’Évangile, en Algérie, terre de chrétienté, la même liberté que dans les pays infidèles. Combien discret serait l’usage de cette liberté, il l’attestait en affirmant: «Je n’ai pas voulu, et je l’ai déclaré hautement, qu’un seul des 1 200 enfants recueillis par moi fût baptisé, autrement qu’au moment de la mort; et encore, au moment de la mort, je ne l’ai permis que pour ceux-là seulement qui n’avaient pas l’âge de raison[140].» Ces orphelins, donc, n’étaient pas acculés à acheter leur pain par leur rupture avec leur foi. Mais que, devenu leur père, il les abandonnât, qu’il les rejetât dans le monde de l’Islam, qu’il s’abstînt, au moment venu, d’offrir à leur liberté d’adhésion la foi qui était celle de la France: formellement il s’y refusait. Il ne voulait plus, en un mot, que théoriquement, administrativement, bureaucratiquement, une barrière fût dressée entre la civilisation catholique et l’Islam; et son optimisme d’apôtre, se tournant vers l’Empereur, lui écrivait: «Je ne crains pas d’affirmer, Sire, qu’avec la liberté de conscience et dès lors de la prédication, nous rendrons en très peu d’années les Kabyles chrétiens. Pour les Arabes, ce serait plus long, on ne peut compter que sur les enfants, mais, par les enfants, le succès est assuré[141].» Lavigerie réclamait de l’Empereur, en Algérie, la même liberté dont le catholicisme jouissait en Turquie, celle d’ouvrir des asiles de bienfaisance. Nous la refuser, disait-il, c’est nous priver de notre liberté de conscience. Mais bientôt Napoléon III répondait: «Vous avez, monsieur l’archevêque, une grande tâche à remplir, celle de moraliser les deux cent mille colons catholiques qui sont en Algérie. Quant aux Arabes, laissez au gouverneur général le soin de la discipline.» Le maréchal Niel, ministre de la Guerre, annonçait joyeusement à Mac-Mahon, dans une lettre privée, que la plume du souverain avait été _très impériale_[142]; et dans une dépêche d’adhésion qu’il adressait lui-même à Mac-Mahon, Niel représentait l’archevêque comme ayant «demandé équivalemment que la liberté de conscience fût enlevée aux musulmans de la colonie».

[140] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 176-177. Cf. p. 198 (Lavigerie à Niel, 17 mai 1868): «Aucune des femmes veuves recueillies par moi n’a été baptisée, quoique plusieurs l’aient demandé déjà, et cela parce que je craignais que leur demande ne fût intéressée.»

[141] _L’archevêque d’Alger et l’administration algérienne: recueil de lettres sur l’apostolat catholique en Algérie_, p. 28. (Alger, Bastide, 1871.)

[142] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Autour de Lavigerie, en ce début de mai 1868, un certain nombre d’évêques français commençaient de se grouper, comme autour du défenseur de la liberté de l’Évangile. «Prélat au cœur vraiment chrétien et vraiment français, écrivait Montalembert, il fait tressaillir d’admiration toutes les âmes catholiques d’un bout de l’Europe à l’autre», et Montalembert constatait que dès cette date, Lavigerie avait «une place à jamais enviable dans notre histoire»[143].

[143] _Correspondant_, 25 mai 1868, p. 603.

Louis Veuillot commentait: «Le sort des enfants rendus aux _tribus_ préoccupe l’archevêque et devrait davantage toucher les bureaux. Pour les filles, elles ne seront et ne peuvent être réclamées que pour être _vendues_ sous forme de prétendu mariage, au premier venu, selon l’usage universel des Arabes, consacré, hélas! par l’administration et par les tribunaux algériens. Quant aux garçons, quiconque est au courant des mœurs musulmanes sait trop ce qui les attend s’ils sont livrés sans défense à leurs «coreligionnaires».

«Ici donc une question de haute moralité prime le droit de la tribu ou des parents éloignés qui réclameraient les orphelins. Cette question, la France, nation chrétienne, ne peut l’éluder.

«Mais il y a plus: il y a un cas d’indignité, reconnu par toutes les lois humaines et par le Coran lui-même, puisque c’est du Coran que l’on s’appuie.

«Car enfin, ces tribus, ou, si l’on veut encore, ces oncles, ces cousins, ont abandonné les orphelins dans le moment où ils avaient plus besoin de secours; ils les ont laissés là, sauvagement, impitoyablement, ils les ont livrés à la mort pour ne pas leur partager un reste de pain. Sont-ils en droit de réclamer aujourd’hui une autorité abdiquée de la sorte, surtout lorsqu’ils ne la réclament que pour en tirer de vils et abominables profits? Ce cas, l’archevêque, père adoptif des orphelins, le soumet à la conscience et à la loi du pays[144].»

[144] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires_, 3e série, II, p. 513-514.

VII.--La solution du conflit.

Lavigerie avait contre lui le gouverneur général, le ministre de la Guerre, l’Empereur. Mais celui que l’Algérie croyait vaincu avait déjà passé la mer, pour livrer bataille, à Paris. Baroche, le ministre de la Justice, avait dit à Niel: «La question se réduit à savoir si, lorsqu’un évêque a recueilli, nourri et soigné des orphelins abandonnés par leurs familles, on peut à un jour donné les enlever à l’évêque, non pour les rendre à leurs parents, mais pour les livrer à une tribu qui tient, par-dessus tout, à en faire des musulmans[145]», et Baroche avait appelé Lavigerie, pour qu’il fît valoir auprès de l’Empereur cette considération. Autour du cabinet impérial les influences s’agitaient, s’entre-heurtaient. Un «savon» l’attend là-bas, écrivait le général Borel au colonel Hanoteau, et le général ajoutait ces mots, témoignage de l’excitation qui régnait dans l’entourage de Mac-Mahon: «Avez-vous jamais trouvé tant de violence, d’astuce, d’ignorance, de mauvaise foi, de haine et de passion réunies ensemble, et tout cela sous la robe d’un prêtre et d’un archevêque? Il est bien à désirer qu’il ne revienne plus ici[146].»

[145] Niel à Mac-Mahon, 10 mai 1868.

[146] Borel à Hanoteau, 21 mai 1868. (Lettre inédite.)

L’Empereur, d’abord, fermait sa porte au prélat, et partait pour Biarritz. Lavigerie l’y suivait, ayant dans son portefeuille une phrase qu’avait prononcée l’Empereur, à Alger, en 1860: «La Providence nous a appelés à répandre sur la terre d’Algérie les bienfaits de la civilisation.» Derrière la porte impériale, enfin forcée, un glacial accueil l’attendait; mais il répéta la phrase impériale, en demandant: Que fais-je autre chose? Et s’il en faut croire une lettre de Niel à Mac-Mahon, il reconnut du reste «avoir _quelques torts_, mais chercha à prouver qu’un grand nombre de personnes étaient de son avis, et produisit, à l’appui de son attestation, des lettres émanant d’officiers de l’armée»[147]. Il osait ajouter que si le gouvernement ne lui rendait pas la liberté de faire son devoir, il la prendrait. A l’issue de l’audience, il obtint de l’Empereur la promesse d’une lettre ministérielle l’autorisant à garder ses orphelins et à faire auprès des Arabes son œuvre de charité. Une dernière manœuvre fut tentée. Baroche le fit venir, lui offrant une seconde fois, pour en finir avec ses difficultés, la coadjutorerie de Lyon. Ce serait me déshonorer, répondit Lavigerie. Le Pape, le 27 mai, dans un bref, le félicitait d’avoir, «par sa charité, incliné le cœur des infidèles vers la religion et la nation dont ils avaient reçu tant de bienfaits, et rompu ainsi l’obstacle qui jusque-là s’opposait à l’apostolat chrétien».

[147] Niel à Mac-Mahon, 20 mai 1868. (Archives de la Guerre.)

Vingt-quatre heures plus tard, la lettre ministérielle qu’avait promise l’Empereur paraissait au _Journal officiel_. Le maréchal Niel y signifiait au prélat: «Le gouvernement n’a jamais eu l’intention de restreindre vos droits d’évêque, et toute latitude vous sera laissée pour étendre et améliorer les asiles où vous aimez à prodiguer aux enfants abandonnés, aux veuves et aux vieillards, les secours de la charité chrétienne[148].»

[148] Niel consolait Mac-Mahon, dans une lettre du 25 mai 1868, en lui expliquant que «le principe d’autorité du gouverneur général, juge en dernier ressort de l’opportunité de la création d’asiles hospitaliers», demeurait sauf. (Archives de la Guerre.) On trouvera dans la _Revue d’histoire des Missions_, septembre 1925, le texte de ces lettres inédites du maréchal Niel.

Lavigerie avait cause gagnée! «Voilà donc, écrivait-il, l’aurore d’une ère nouvelle en Algérie, et, pour la charité catholique, l’assurance d’un avenir meilleur[149].» Dans sa visite à Biarritz, en ce diocèse même où il avait voulu, à l’âge de treize ans, être curé de campagne, il venait de conquérir, à l’âge de quarante-trois ans, le droit de devenir le grand aumônier de l’Islam, le droit d’en devenir peut-être l’archevêque.

[149] Lavigerie au directeur de l’Œuvre des Écoles d’Orient, 23 mai 1868 (_Œuvres choisies_, I, p. 202).

Les Tuileries avaient cessé de restreindre son bercail aux deux cent mille colons européens dont lui parlait, quelques mois plus tôt, la lettre impériale; les Tuileries consentaient que l’Église romaine ouvrît vers l’Islam certaines avenues.

«D’une part, concluait Louis Veuillot, l’Église d’Alger possède une force qu’on ne lui connaissait pas: l’opinion est pour elle. D’autre part, et comme conséquence de ce fait important, la question se trouve à l’étude dans le sein du gouvernement lui-même plus qu’elle n’y fut jamais. On peut attendre que les bureaux arabes ne trancheront plus en ces matières aussi lestement qu’ils en avaient coutume. L’éveil est donné et l’archevêque a tous les moyens de reprendre un débat dont la bonne issue n’importe pas moins à la colonisation qu’à la religion. Ces deux causes sont jointes et savent désormais qu’elles doivent succomber ou triompher ensemble.

«Nous demandons à Dieu qu’il soit encore temps, et qu’un Abd-el-Kader ou un Bou-Maza ne s’élève pas un jour du milieu de ces enfants arabes, à qui une folie doublement déplorable s’obstine à fermer l’Évangile et à ouvrir le Coran[150].»

[150] VEUILLOT, _Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires_, 3e série, II, p. 526.

Deux ans plus tard, dans une note qu’il adressera au gouvernement de Tours, Lavigerie dira: «Il faut respecter scrupuleusement la foi religieuse des indigènes, en leur laissant toute liberté de la pratiquer. Mais il faut aussi, par tous les moyens moraux en notre pouvoir, les relever de leur abaissement et surtout de leur paresse et de leur faiblesse. Sans cela, au contact d’une population intelligente et active, ils disparaîtront tous, et, dans un siècle, il n’en restera plus un seul[151].»

[151] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 835 et suiv.

Les feuilles algériennes hostiles, qui ne voulaient voir en lui qu’un convertisseur, fourvoyaient l’opinion: ses premières démarches en pays d’Islam étaient celles d’un civilisateur, qui voulait enseigner aux indigènes le bon usage de leurs bras, et de leurs terres, et de leurs vies.

Il avait demandé la liberté, il l’avait obtenue. Il ne voulait pas en user, déclarait-il, pour la prédication directe de la foi chrétienne aux Arabes. Il lui semblait que «cette prédication faite imprudemment, au lieu de hâter l’œuvre, l’éloignerait et la rendrait à jamais impossible, en faisant naître les oppositions du fanatisme»[152]. Mais c’était par l’exemple, par les bienfaits, par la charité, par le temps enfin, qu’un rapprochement, à son avis, devait s’opérer; et ce rapprochement, il avait confiance qu’un jour l’État lui en saurait gré, puisque des millions de bras, toujours prêts à s’armer, seraient ainsi remis à la disposition de la France, pour rendre à la terre d’Algérie son antique fécondité des temps romains, que l’Islam avait abolie.

[152] LAVIGERIE, «Lettre au président de l’Œuvre des Écoles d’Orient sur le premier village d’orphelins arabes», janvier 1873 (_Œuvres choisies_, I, p. 237).