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CHAPITRE IV

LA CROISADE CONTRE L’ESCLAVAGISME

LES DERNIÈRES ANNÉES

I.--L’esclavagisme dans l’Afrique noire[225].

[225] La source capitale pour cette étude est le livre intitulé: _Documents sur la fondation de l’œuvre antiesclavagiste_, par le cardinal LAVIGERIE (Saint-Cloud, Belin, 1889). Voir aussi Joseph IMBART DE LA TOUR, _L’esclavage en Afrique et la croisade noire_ (Paris, Bonne Presse, 1894), et l’étude de BONET-MAURY sur la France et le mouvement antiesclavagiste au dix-neuvième siècle dans son livre: _France, christianisme et civilisation_ (Paris, Hachette, 1907).

«Il est temps que cette hideuse plaie qu’est l’esclavage, tant de fois proscrite par l’Église, disparaisse enfin du monde civilisé.» Ainsi s’achevait, en 1845, un cours sur l’affranchissement des esclaves, professé devant la Faculté de théologie de Lyon par l’abbé Pavy, qui allait bientôt précéder Lavigerie sur le siège d’Alger[226]. Un coup d’œil jeté sur l’Afrique, quarante-trois ans plus tard, attestait, de plus en plus impérieusement, l’urgence d’un tel appel.

[226] PAVY, _Affranchissement des esclaves_, publié en réponse à MM. Louis Blanc, Germain Casse, Jules Simon, par L.-C. Pavy, p. 271 (Lyon, Briday, 1875).

«Côte des esclaves»: ce lugubre mot, qui désigna longtemps, à l’occident de l’Afrique, un tronçon de rivage, évoquait le souvenir des soixante mille têtes de bétail humain, capturées et vendues, en six ans, avec la complicité de la reine Élisabeth, par un trafiquant venu d’Angleterre. «Le Nil des esclaves»: ainsi se nommait le Niger sous la plume des vieux cartographes arabes; et ce nom même était un cynique aveu. La philanthropie du dix-neuvième siècle n’avait pu infliger à ces appellations géographiques le décisif démenti qu’eût souhaité la conscience humaine. Il n’y avait plus d’esclaves depuis 1838 dans les colonies anglaises, depuis 1848 dans les colonies françaises, depuis 1865 aux États-Unis; il n’y avait plus d’esclaves blancs sur les marchés de l’Islam, depuis que l’Europe, en débarquant sur la côte barbaresque, avait mis un terme à la piraterie méditerranéenne, et depuis que la Russie avait achevé d’occuper le Caucase. Mais le khédive même d’Égypte avait un jour expliqué: «La disparition graduelle des esclaves blancs, à Constantinople et dans le bassin de la Méditerranée, a rendu nécessaire l’accroissement des esclaves noirs; les mœurs, les traditions, les besoins des populations musulmanes, en ont fait, pour elles, un mal nécessaire.» On s’était donc mis à razzier, dans l’inaccessible Afrique, nègres et négresses, et la traite africaine, dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, avait sans cesse progressé.

Cette traite nouvelle n’avait rien de commun avec l’ancienne traite coloniale, qui, chaque année, expédiait en Amérique un certain contingent de bras humains, pour la culture d’un sol rebelle, ni même avec la traite telle qu’elle se pratiquait dans les années 1860 à 1870, en vue de trouver de solides épaules et de robustes jarrets qui portassent jusqu’à la côte africaine les défenses d’éléphants. Il semblait que la mode actuelle, chez les esclavagistes, fût de rechercher, non seulement de bons portefaix, mais des femmes, des enfants, qui, durant les longs jours de marche, ne pouvaient aisément s’enfuir. «Quand j’ai essayé, écrivait Livingstone, de rendre compte de ces faits, j’ai dû rester très loin de la vérité, de peur d’être taxé d’exagération; mais en surfaire les calamités est une pure impossibilité. Les scènes de la traite se représentent malgré moi et, au milieu de la nuit, me réveillent en sursaut.»

Des bandes armées jusqu’aux dents, venues de l’Égypte, ou du Maroc, ou de Zanzibar, s’abattaient soudainement, comme des trombes, sur ces hauts plateaux de l’Afrique, où les populations n’avaient d’autres armes que des flèches et des lances. Le nègre, pour ces musulmans, c’était quelqu’un qui n’appartenait pas à la famille humaine. Des commentateurs du Coran le leur affirmaient: bonne excuse pour créer la terreur, tuer les vieillards, ramasser hommes mûrs et jeunes gens, enfants et femmes, et les emmener vers un marché de l’intérieur, les fers aux mains, des cangues au cou. «Toute femme, tout enfant, qui s’éloigne à dix minutes de son village, écrivait à Lavigerie un de ses Pères Blancs, n’est plus certain d’y revenir.» Malheur à ceux qui, dans la triste caravane, malgré le stimulant du fouet, ne marchaient pas assez vite! On les abattait, pour éviter qu’ils ne ralentissent le convoi. Malheur aux mères si elles s’avouaient lasses! On tuait le bébé qu’elles portaient: ce serait cela de moins sur les épaules. «Si on perdait la route qui conduit de l’Afrique équatoriale aux villes où se vendent les esclaves, disait un explorateur, on pourrait la retrouver aisément, par les ossements des nègres dont elle est bordée.»

Le capitaine Joubert, cheminant une fois, trente-deux jours durant, derrière une bande d’esclavagistes, voyait périr, le long du chemin, un quart de leur cargaison. «Les démons, s’écriait-il, ne sont pas plus cruels que les musulmans de Zanzibar.» Souvent, lorsqu’on arrivait au marché, il ne restait plus en vie que la moitié ou le tiers de ce qui avait été capturé.

Un Arabe disait tout naturellement au P. Guillemé, l’un des missionnaires de Lavigerie, en lui montrant aux environs d’Oujiji un abominable charnier: «Autrefois on jetait là les esclaves morts, et chaque nuit les hyènes venaient les emporter. Mais cette année il y en a trop, les hyènes sont dégoûtées de la chair humaine.» Devant les infortunés qui pouvaient se traîner jusqu’au marché, l’Islam survenait en acheteur, séparant les couples, enlevant les enfants aux mères.

Stanley, en son premier voyage, avait vu, autour de Stanley Pool, dans un pays grand comme l’Irlande, un million d’habitants; peu d’années après, il repassait; tout était ravagé; sur le million, cinq mille seulement avaient échappé à l’esclavage ou à la mort. Pour se procurer cinquante femmes, un traitant, que l’explorateur Cameron connaissait, avait un jour détruit six villages, massacré quinze cents habitants. Les Pères Blancs, à leur arrivée à Tanganyika, avaient entrevu, dans la province de Manyema, une certaine richesse de cultures: en dix ans, les esclavagistes, s’acharnant sur ce territoire grand comme le tiers de la France, en avaient fait une solitude, et, suivant le mot d’un écrivain anglais, changé ce paradis paisible en un enfer.

«De véritables pompes pneumatiques de l’enfer, voilà ce que sont, écrivait à Lavigerie le P. Mornet, les expéditions de ces horribles sangsues; tous les villages où nous allions, encore hier, faire le catéchisme, sont maintenant de vastes déserts.»

«Dans une époque qui ne paraît pas bien éloignée, prophétisait en 1891 le capitaine Binger, la dépopulation complète du continent africain nous surprendra[227].» Il était fatal d’ailleurs, comme l’explique le colonel Monteil, «qu’au sein de groupements ethniques imprécis, rivaux les uns des autres, voisins de la barbarie, se développassent des conflits honteux et sanglants ayant pour aboutissement la plaie honteuse de l’esclavage[228].»

[227] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 93 (Paris, Société d’éditions scientifiques, 1891). Voir aussi, sur la dépopulation résultant de l’esclavagisme, les témoignages de Livingstone et de Barth recueillis et commentés par le général PHILEBERT dans son livre: _la Conquête pacifique de l’intérieur africain_, p. 256-275 (Paris, Leroux, 1889).

[228] MONTEIL, _Quelques feuillets de l’histoire coloniale_, p. 53 (Paris, Challamel, 1924).

L’Afrique se déchirait elle-même. Au Soudan, les commerçants esclavagistes recrutaient parmi certaines peuplades noires des auxiliaires, et leur donnaient des fusils pour qu’elles s’en servissent contre les peuplades limitrophes; en trois ans, Joubert voyait les armes à feu se multiplier. Et dans le Soudan, petits et grands roitelets musulmans se faisaient à leur tour esclavagistes, faute de monnaie d’échange, faute de ressources. Sous les yeux de Galliéni, les luttes armées entre villages voisins se terminaient par la vente des prisonniers de guerre, à titre d’esclaves. On pouvait avoir, dans les périodes d’abondance, deux captifs pour quinze kilos de sel[229]. Binger observait qu’en cette région «le plus grand générateur de l’esclavage était le défaut de budget[230]». Chaque fois qu’une caisse royale était vide, une razzia dans les villages païens s’organisait: on y rabattait le gibier nègre pour le donner, en guise de salaire, aux fonctionnaires, ou pour se procurer, en échange de dix ou vingt captifs, un beau cheval de guerre. Dès 1872, un membre du Parlement anglais avait évalué à deux cent mille le chiffre annuel des esclaves ainsi vendus. Le noir parlant de son esclave l’appelait couramment «ma bête, mon animal»; les pâles lueurs qui faisaient scintiller en ces âmes de noirs l’idée de dignité humaine achevaient de s’éteindre. Des chefs trouvaient tout naturel de faire enterrer vivants leurs esclaves, de les jeter sur des bûchers ou dans des viviers, de leur faire couper les mains pour que les tambours, frappés par de simples moignons, rendissent un son plus doux.

[229] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 599-602 (Paris, Hachette, 1885).

[230] BINGER, _Esclavage, islamisme et christianisme_, p. 14-22 et 97.

De jour en jour, la femme s’avilissait davantage. Les Pères Blancs constataient que l’afflux même des troupeaux de femmes esclaves développait, chez les riverains du Tanganyika ou du Nyanza, les instincts de polygamie: pour une chèvre, on pouvait acheter plusieurs femmes à la caravane qui passait; et lorsqu’on était un roi, comme, dans l’Ouganda, M’tésa ou bien Mwanga, on n’avait qu’à guetter le nuage de poussière qui en annonçait l’approche pour avoir, le soir même, tout un lot de captives nouvelles dans le harem royal que parfois douze cents femmes peuplaient. Si commune était cette denrée, la femme, qu’un roitelet du Buganda disait un jour à un Père blanc: «J’ai tué cinq de mes femmes pendant la nuit», et que Speke, à la cour même de l’Ouganda, en voyait chaque jour une, deux ou trois, menées à la mort. Le colonel Archinard, vainqueur d’Ahmadou, se trouvait en présence de six cents femmes, qu’il libérait.

Il était douloureusement clair que Décalogue, évangile, progrès moral, progrès des lois, seraient tenus en échec en Afrique, tant que se perpétuerait l’atroce institution de l’esclavagisme. Lavigerie ne contestait pas qu’à la faveur des prescriptions du Coran sur la charité à l’endroit des esclaves, la servitude domestique, en terre ottomane, gardât un certain caractère de douceur. Mais son égard et son cœur se reportaient vers le point de départ de l’asservissement, vers l’instant tragique où le traitant avait fait son mauvais coup; et pour le crime commis à cet instant-là, il ne consentait aucune amnistie, aucune circonstance atténuante, aucun laisser-passer: car d’un tel crime, perpétuellement multiplié, résultait la démoralisation d’une race. Mais ce crime durerait, ce crime irait s’aggravant, tant que la marchandise humaine trouverait dans l’Islam des acquéreurs.

C’est ce qu’avait compris, dès 1876, le regard pénétrant du roi Léopold II. Il avait eu l’honneur, à cette date, de soutenir le premier, devant les membres de l’Association internationale africaine, la cause de la liberté des noirs; il avait eu l’audace généreuse de vouloir provoquer, jusque dans les foules, un mouvement d’opinion et de s’essayer à créer un denier antiesclavagiste, en vue d’une caisse destinée à la suppression de la traite[231].

[231] DESCAMPS, _les Grandes Initiatives dans la lutte contre l’esclavagisme_. (_Le mouvement antiesclavagiste_, 1re année, p. 2-13.)

Les puissances européennes qui possédaient des droits en Afrique s’étaient engagées en 1885, par l’article VI de l’acte général de Berlin, «à concourir à la suppression de l’esclavage et surtout de la traite des noirs», à «protéger et favoriser, sans distinction de nationalité ni de culte, toutes les institutions et entreprises, religieuses, scientifiques ou charitables, créées ou organisées à ces fins». Et sans retard, au Soudan occidental, dès le début de 1887, Galliéni avait créé à Kayes, pour accueillir les captifs fugitifs, un village de liberté[232]. De tels villages, il en eût fallu, partout en Afrique, des milliers! L’article IX de l’acte de Berlin avait précisé que les territoires formant le bassin conventionnel du Congo ne pourraient servir de marché ni de voie de transit pour la traite des esclaves, de quelque race que ce fût. Qu’importaient aux traitants ces décisions de l’Europe? Ils connaissaient, à l’Ouest, le chemin du Maroc, dont le sultan proclamait audacieusement que ses États étaient un paradis pour les esclaves,--étrange paradis où, dans l’établissement royal d’où ils sortaient eunuques pour le service de Sa Majesté, vingt-huit sur trente succombaient à l’opération criminelle. Et devant les traitants s’ouvraient, du côté de l’Est, le chemin de la Tripolitaine, le chemin de la mer Rouge; et le Livre bleu anglais de 1888 allait publier, à ce sujet, les plus émouvantes révélations. Elles attestaient que les embarcations européennes qui surveillaient la mer Rouge n’étaient pas suffisantes pour empêcher le départ ou le débarquement des convois de chair noire; elles relataient qu’à Djeddah un officier anglais pénétrait dans dix-huit maisons où d’infâmes marchands abritaient leurs cargaisons humaines, introduites dans la ville moyennant le paiement aux autorités d’un dollar par tête d’esclave.

[232] GALLIÉNI, _Deux campagnes au Soudan français_ (1886-1888), p. 142-143 (Paris, Hachette, 1891).

Mœurs islamiques et mercantilisme islamique continuaient de braver la philanthropie européenne; et cette philanthropie, en Europe même, si formel que fût l’Acte de Berlin, se sentait tenue en échec par de sourdes oppositions. C’était une tristesse pour Lavigerie d’«entendre délibérer froidement, par des hommes qui se préoccupaient de commerce et d’économie politique, si, pour ramener en Algérie le trafic qui se dirigeait sur le Maroc et profitait particulièrement à l’Angleterre, il ne convenait pas de laisser se rétablir le libre passage et la libre vente des esclaves en territoire algérien[233]».

[233] Voir le discours de Wallon au Sénat, 7 mars 1891, se plaignant que dans son livre sur _la Politique française en Tunisie_, d’Estournelles de Constant (P. H. X.) considère la Chambre de commerce d’Alger comme hostile à la suppression de l’esclavage domestique en Algérie (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 31).

Balancer ainsi les arguments pour ou contre l’esclavagisme, on osait cela devant lui, qui dès 1879 avait signalé «la plaie affreuse pesant sur toute une race infortunée», et déclaré «anathème» à l’esclavage. Il écrivait dès cette date, à propos de la petite poignée d’esclaves rachetés que lui avaient envoyés ses Pères Blancs: «J’ai vu les tristes victimes de ce commerce impie, j’ai entendu de leur bouche le récit de leurs maux.» La vieille Église africaine, saint Cyprien vendant les vases sacrés pour le rachat des captifs, saint Augustin, sur le marché d’Hippone, s’approchant des esclaves mis en vente et les interrogeant au sujet des nations barbares du fond de l’Afrique, dictaient à Lavigerie son devoir; et puisque la conscience européenne se révélait trop souvent impuissante et parfois défaillante, il allait susciter, d’urgence, une parole papale, et mettre ensuite au service de cette parole son âme frémissante et sa santé ruinée.

II.--Lavigerie devant Léon XIII: son investiture pour la croisade.

En cette année 1888, le Brésil, à la voix de ses évêques, achevait d’abolir l’esclavage: dans cet immense pays où quarante ans plus tôt besognaient deux millions d’esclaves, tous les hommes devenaient libres[234]. Léon XIII préparait, à l’adresse de l’épiscopat brésilien, une encyclique de doctrine et d’allégresse. Lavigerie, qui déjà dix ans plus tôt, dans un mémoire à la Propagande, avait souhaité que le drapeau de l’abolition de l’esclavage fût arboré hautement par l’Église devant le monde civilisé, écrivait à Léon XIII dès le 16 février: «Ce n’est pas seulement dans l’Amérique du Sud que l’esclavage existe, c’est surtout en Afrique qu’il conserve toutes ses horreurs.» Et de ces horreurs, Lavigerie parlait au Pape d’après les récits des missionnaires, d’après ceux mêmes des esclaves. «Quatre cent mille hommes par an, disait-il, en sont victimes. En vingt-cinq années, qui paraissent la moyenne de la vie africaine, cela fait _dix millions_; _dix millions d’hommes actuellement vivants_, voués à la vie et à la mort que je viens de décrire.» C’étaient là les chiffres donnés par ses Pères Blancs: l’explorateur Cameron, plus sombre encore, parlait d’un demi-million d’hommes par an. «La destruction de l’esclavage, observait en passant Lavigerie, est le coup le plus terrible que l’on puisse porter au mahométisme. La société musulmane, telle qu’elle est organisée, ne peut, en effet, vivre sans esclaves.»

[234] Sur l’histoire de cette abolition, voir les pages de NABUCO, _La Lutte antiesclavagiste au Brésil_, dans le compte rendu du congrès international antiesclavagiste de 1900, p. 89-98.

Le tableau terrifiant tracé par Lavigerie se retrouvait, en raccourci, dans la lettre qu’au mois de mai Léon XIII adressait aux évêques du Brésil, lettre où l’on voyait toute la tradition chrétienne, toute la série des actes pontificaux, aspirer vers l’émancipation de l’esclave, et la préparer. Le Pape proclamait infâme le commerce de l’homme; il demandait qu’on l’arrêtât, qu’on le prohibât, qu’on le supprimât; au nom de la loi divine, au nom de la loi de nature, il le condamnait. Et regardant vers les missionnaires, il ajoutait: «Tandis que, par un concours plus actif des intelligences et des entreprises, de nouvelles voies, de nouvelles relations commerciales sont ouvertes vers les terres africaines, c’est aux hommes voués à l’apostolat de prendre tous les moyens possibles pour procurer le salut et la liberté des esclaves.»

Peu de jours s’écoulaient, et dans le Vatican, le jeudi de la Pentecôte, une scène symbolique se déroulait: Léon XIII recevait un pèlerinage africain et un pèlerinage lyonnais, présentés l’un et l’autre par Lavigerie. D’une part, douze Arabes ou Berbères en burnous, musulmans de l’avant-veille; douze noirs, païens de la veille; douze Pères Blancs, apôtres et libérateurs. D’autre part, les représentants de la grande cité lyonnaise, qui depuis plus de soixante ans, par l’œuvre de la Propagation de la Foi, donnait un budget à l’apostolat catholique universel. Il y avait là, sous les yeux de Léon XIII, comme un tableau vivant, où s’entrevoyaient toutes les étapes de l’action missionnaire: l’étape de la quête, qui purifie l’or en le mettant au service de la vérité; l’étape de la prodigalité charitable, qui jamais ne calcule les dépenses, surtout celles de dévouement; l’étape de la prédication, où les âmes se laissent cueillir et s’en réjouissent. Lavigerie aimait ces images plastiques où s’encadrait sa somptueuse stature, et qui, à elles toutes seules, donnaient la sensation d’un instant historique marquant un progrès du Christ, ou bien un progrès de l’humanité. Il organisait ces mises en scène avec une ingéniosité de liturgiste, et son éloquence les commentait: il disait à Léon XIII merci pour sa lettre; et lui montrant les douze noirs naguère vendus comme un vil bétail, et que la générosité de la Sainte-Enfance avait rendus à la liberté et donnés au Christ, Lavigerie redisait au Pape: «Ils ont laissé, dans l’intérieur de notre immense continent, tout un peuple, leur propre peuple, voué à ces effroyables misères.» Une immense Église venait de naître: elle était l’héritière de l’ancienne Église d’Afrique, à laquelle avaient appartenu, peut-être, les ancêtres de ces hommes en burnous, mais déjà l’Église d’aujourd’hui dépassait en rayonnement l’Église d’autrefois, comme en témoignaient ces nègres, venus des profondeurs du continent noir; et cette Église s’agenouillait devant le Pape. Léon XIII prenait la parole, conjurait derechef États et missionnaires d’employer tous les moyens pour que «cette plaie, ce hideux trafic, la traite des nègres, ne déshonorât pas plus longtemps le genre humain». Mais se tournant vers Lavigerie, il ajoutait: «C’est sur vous surtout, monsieur le cardinal, que nous comptons.»

C’était une investiture; Lavigerie, d’un coup d’œil, en mesura la portée. «La cause même de l’humanité, de la liberté chrétienne, de la justice, écrivait-il, nous est ainsi remise au nom de Dieu même, par son vicaire.» «Vous êtes le rédempteur de l’Afrique, commentait Mgr Bourret; et ce continent vous devra son double salut, naturel et surnaturel.» Lavigerie avait eu l’intention, d’abord, de regagner son diocèse; mais il lui semblait que l’ordre même de Rome le poussait maintenant vers Paris, pour y parler «des crimes sans nom qui désolent l’intérieur de l’Afrique», et pour jeter ensuite «un grand cri, un de ces cris qui remuent, jusqu’au fond de l’âme, tout ce qui dans le monde est encore digne du nom d’homme et de celui de chrétien».

III.--La période apostolique de la croisade: les discours de Paris, Londres et Bruxelles.

Le 1er juillet, à Paris, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, Lavigerie jetait ce cri. Quarante ans plus tôt, dans cette église, couché sur les marches de l’autel, il avait promis de dévouer aux membres souffrants de Dieu toutes les énergies de son cœur; vieillard qui penchait vers la tombe, il continuait d’accomplir cette promesse en commençant au nom du Pape une prédication de croisade, «honneur suprême, disait-il, d’une vie qui va finir». On voyait alors Lavigerie étaler le spectacle de l’Afrique noire, en toute sa brutale horreur; il fallait que le monde chrétien se soulevât d’un «mouvement immense d’indignation et de pitié»; il fallait de l’or, il fallait des jeunes gens.

De l’or pour ces Pères Blancs, qui écrivaient à leur cardinal: «Le chef arabe promet de partir demain matin de bonne heure et nous laisse racheter, parmi les victimes de la chasse de cet après-midi, les femmes et les enfants dont nous pouvons payer la rançon. Tout ce que nous avons y passe. Jugez de la joie des élus qui peuvent rentrer dans leurs foyers; mais aussi du désespoir des pauvres malheureux qui ne peuvent participer à la délivrance, qui sont emmenés de force, enchaînés à leurs cangues, au milieu de leurs cris de désespoir! Oh! que n’avons-nous, du moins, de quoi les délivrer tous!»

Mais ces rachats, c’était encore, en définitive, une concession à la force brutale: Lavigerie voulait un remède plus prompt, plus efficace, plus décisif. Rappelant l’époque où les chevaliers de Malte et de Saint-Lazare, d’Alcantara et de l’Ordre teutonique, s’armaient pour la défense des faibles et suppléaient à ce que l’autorité des États réguliers ne pouvait alors accomplir ni même tenter, Lavigerie s’écriait:

«Pourquoi, jeunes gens chrétiens des divers pays de l’Europe, ne ressusciteriez-vous pas, dans les contrées barbares de l’intérieur de l’Afrique, ces nobles entreprises de nos pères?» Et confiant ces vœux aux journalistes de toutes les opinions, pour être propagés, répercutés, il évoquait, en terminant, l’image de ce Macédonien, qu’un jour saint Paul entrevoyait en rêve, et qui lui criait jusqu’en Asie Mineure: «Passe la mer, et viens nous secourir.» L’Afrique esclave, aujourd’hui, lançait vers la France la même clameur.

Le 31 juillet, Lavigerie parlait à Londres, sous la présidence de lord Granville. Il glorifiait Wilberforce, avocat infatigable des esclaves. Il redisait l’appel suprême du grand explorateur Livingstone, qu’il venait de relire, gravé sur son tombeau, à Westminster: «Je ne puis rien faire de plus que de souhaiter que les bénédictions les plus abondantes du ciel descendent sur tous ceux, quels qu’ils soient, Anglais, Américains ou Turcs, qui contribueront à faire disparaître de ce monde la plaie affreuse de l’esclavage.»

Sous les auspices de ce souhait émouvant, Lavigerie présentait à son auditoire anglais quatre cents témoins dont il allait dire le témoignage: c’étaient ses trois cents Pères Blancs vivants, ses cents Pères Blancs déjà morts, dont onze martyrs. Témoins d’élite, ceux-ci au moins, puisqu’ils s’étaient fait égorger. Et, sous l’impression de leurs dépositions, le cardinal Manning faisait voter la résolution suivante:

«Le temps est maintenant arrivé où toutes les nations de l’Europe qui, au Congrès de Vienne en 1815, et à la Conférence de Vérone en 1822, ont pris une série de résolutions condamnant sévèrement le commerce des esclaves, doivent prendre des mesures sérieuses pour en arriver à un effet pratique. Comme les brigands arabes, dont les dévastations sanguinaires dépeuplent en ce moment l’Afrique, ne sont ni sujets à des lois ni sous une autorité responsable, il appartient aux gouvernements de l’Europe d’assurer leur disparition de tous les territoires où ils ont eux-mêmes quelque pouvoir. Ce meeting se propose également de faire instance auprès du gouvernement de Sa Majesté, pour que, de concert avec les pouvoirs européens qui réclament en ce moment une possession ou une influence territoriale en Afrique, il adopte telles mesures qui puissent assurer l’abolition de l’affreux commerce des esclaves, qui est encore maintenant pratiqué par ces ennemis de la race humaine.»

Une quinzaine plus tard, le jour de l’Assomption, c’est à Bruxelles que Lavigerie parlait. Sur ses lèvres, la parabole évangélique de l’ivraie et du bon grain recevait une interprétation nouvelle: l’homme qui jetait le bon grain, c’était le roi Léopold, semeur de la civilisation sur un territoire grand comme soixante fois la Belgique; les gens qui dormaient autour de lui, c’étaient les catholiques belges; et l’ennemi, qui pendant leur sommeil avait semé l’ivraie, c’était l’Arabe esclavagiste. Lavigerie décrivait, dans les provinces du Haut-Congo, son œuvre de mort, qui dans certaines régions n’avait laissé vivre, d’après Stanley, qu’un nègre sur deux cents; il insistait sur ces cruautés, quelque répugnant qu’en fût le récit. «Pour sauver l’Afrique intérieure, criait-il, il faut soulever enfin la colère du monde.» Il disait aux Belges: «Vous êtes en présence de provinces qui agonisent; il faut sans retard leur venir en aide.» Leur roi le voulait, et il leur répétait les paroles royales. Dieu le voulait, et il faisait parler le Christ, qui, s’ils demeuraient indolents, leur dirait un jour: «C’est avec les noirs, avec vos noirs, que j’ai souffert et que vous m’avez abandonné.» «Avez-vous, demandait-il à ses auditeurs, le sentiment de la liberté, de la dignité, de la grandeur de notre nature? ou êtes-vous nés pour accepter que l’on s’endorme sous le joug de l’esclavage? Peuple de la Belgique, tu es le dernier, ce semble, à qui de semblables questions puissent être adressées! L’amour de la liberté, la noble fierté humaine, tu les as montrés à toutes les pages de ton histoire, et si tu es aujourd’hui un peuple libre, jouissant de tous les droits de la conscience, tu le dois à l’horreur de la servitude et au sang que tu as versé pour ton indépendance!» Il réclamait cent jeunes Belges décidés à être des héros et à délivrer de ce fléau la province du Haut-Congo. Cela suffirait, pour que ces esclavagistes qui fièrement disaient: «Le souverain de l’Afrique intérieure, c’est la poudre», fussent désormais tenus en échec. Il souhaitait un million pour que cette petite armée de libérateurs eût, sur le Tanganyika, son vapeur, qui ferait la police.

Une voix bientôt s’élevait dans la presse belge, celle de l’ambassadeur de Turquie, pour accuser Lavigerie de donner à la croisade projetée le caractère d’une expédition contre l’Islam. Obtenez de vos docteurs, lui ripostait en substance Lavigerie, qu’ils déclarent contraire au droit naturel et divin la capture et la vente de l’infidèle par le croyant. Mais en attendant qu’ils fissent cette déclaration, contraire aux commentaires les plus qualifiés du Coran, le cardinal maintenait: «Tous les souverains musulmans indépendants de l’Afrique pratiquent l’esclavagisme; tous les chefs esclavagistes sont musulmans; la Turquie n’empêche que pour la forme, et très imparfaitement, la vente des esclaves, dans ses provinces d’Afrique et dans ses provinces d’Asie; les interprètes du Coran ne condamnent pas l’esclavagisme; les juges musulmans qui jugent d’après le Coran ne se prononcent jamais contre lui.» Lavigerie possédait ses sources: il savait citer Nachtigal, déclarant quelques années plus tôt qu’aux yeux des musulmans du Fezzan la traite était pleinement légitime et qu’ils la considéraient comme une branche d’affaires s’accordant avec leurs convictions religieuses; il savait citer Schweinfurth, qui jadis avait montré Mehemet Ali lui-même faisant de la chasse aux esclaves une source légale de revenus pour le Trésor; il avait retenu ce propos, recueilli par des officiers anglais sur certaines lèvres musulmanes: «Allah destine les Africains à nous servir.»

Il n’était pas à court d’arguments, et comme un journal de Paris l’accusait de crier sus au mahométisme, de vouloir armer contre les musulmans le bras séculier, et les exterminer sous couleur humanitaire, il ripostait que tout ce qu’il demandait, c’était le désarmement de ces brigands atroces qu’étaient les esclavagistes, et qu’il n’avait jamais, sa longue vie durant, crié sus à aucun homme, sous prétexte de religion. A ce moment même, les nouvelles du Tanganyika annonçaient la capture par les Anglais, en deux jours, de six boutres chargés d’esclaves, véritables squelettes fiévreux, couverts de plaies, entassés comme des harengs.

L’Assemblée des catholiques allemands, tenue à Fribourg en Brisgau, recevait de Lavigerie un long mémoire. Il montrait le problème tel qu’il était: cinq cents musulmans à désarmer, à rendre aux pays d’où ils étaient venus. Et il disait avec l’explorateur Cameron: «Ce n’est pas par des discours ni par des écrits que l’Afrique peut être régénérée, mais par des actes. Que chacun de ceux qui croient pouvoir y prêter la main le fasse donc. Tout le monde ne peut pas voyager, devenir apôtre ou négociant; mais chacun peut donner une cordiale assistance aux hommes que le dévouement ou la vocation mène dans les lieux inconnus.»

Que d’abord un demi-millier de malfaiteurs fût mis hors d’état de nuire, et Lavigerie annonçait que les missionnaires étaient à leur poste, d’avance, pour l’œuvre civilisatrice qui s’imposait; qu’ils venaient de racheter, cette année même, dans la mission de Kubanga, cent cinquante esclaves, et que leur hôpital faisait accueil à toutes les épaves noires qui se présentaient.

Sur le papier, c’était chose grandiose qu’une croisade universelle des États contre l’esclavagisme. Mais Lavigerie réfléchissait que ces États avaient des intérêts propres, et que leurs interventions mêmes contre ce fléau leur procureraient probablement des bénéfices politiques, récompense naturelle de leurs efforts. Dès lors, dans un comité universel de l’œuvre antiesclavagiste, les intérêts politiques couraient le risque de s’affronter, de se combattre; et si l’on voulait créer un immense budget antiesclavagiste où les divers États puiseraient pour les besoins de leurs campagnes respectives, des difficultés diplomatiques étaient à craindre. Lavigerie, pour écarter ce péril, décida que dans les diverses capitales l’œuvre aurait des conseils nationaux, indépendants les uns des autres, qui trouveraient, sur leur territoire même, leurs ressources, et qui les emploieraient, en Afrique, pour leurs propres campagnes nationales contre l’esclavage.

Mais à côté de ces campagnes nationales, Lavigerie rêvait, tenacement, d’un petit détachement international de bonnes volontés, qui s’en iraient faire la police, au cœur de l’Afrique. Joubert, depuis dix ans, entouré de sa petite armée de trois cents noirs, faisait régner la paix sur un vaste territoire: il n’y avait pas de caravane esclavagiste en ces parages-là. Lavigerie, invoquant ce précédent, faisait appel à des volontaires qui seraient comme les cadres européens de troupes indigènes, et qui surveilleraient les grandes routes et fermeraient le passage aux convois d’esclaves; volontiers eût-il demandé une sorte de gendarmerie sacrée pour l’intérieur de l’Afrique.

Une telle carrière pouvait être pour des apôtres une occasion de sainteté; pour des déclassés, un moyen de relèvement; pour des inquiets, tracassés par le démon de l’aventure, une source de jouissance. Les candidatures se multiplièrent: sept cents Belges et beaucoup plus de Français. Il y eut en peu de jours deux mille demandes d’enrôlement, parmi lesquelles le cardinal voulait qu’on fît un choix sévère. Et les messages de tous ces conscrits, prêts à s’engager pour cette façon de guerre sainte, l’amenaient à constater qu’en fait, au 1er janvier 1888, «ni la philosophie ni l’économie politique, ni les assemblées, ni les gouvernements n’avaient pris en mains, d’une manière pratique, la cause de l’esclavage africain, et que, depuis le mois de mai de la même année, cette cause s’agitait dans tous les esprits et dans tous les cœurs.» Voilà ce qu’avait pu la parole du Pape et celle de son cardinal, et leurs deux échos continuaient de se répercuter, de se fortifier mutuellement.

Un bref de Léon XIII, en octobre 1888, se réjouissait que France et Belgique, Angleterre, Allemagne, Portugal[235], eussent répondu à ses appels. «Quelle grandeur d’âme vous apportez, disait le Pape au cardinal, là où il s’agit du salut des hommes!» Il lui envoyait trois cent mille francs pour être partagés entre les divers comités antiesclavagistes, et il ajoutait: «Nous ne doutons pas que les Italiens et les Espagnols deviennent, avec le même cœur, les promoteurs et les auxiliaires d’une telle œuvre.»

[235] En ce qui regarde le Portugal, voir _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 378-381.

IV.--La période des difficultés diplomatiques: les congrès.

Déjà, en effet, l’Espagne se remuait; Lavigerie, dans une lettre à M. Sorela, qui projetait la fondation à Madrid d’une société antiesclavagiste, saluait tout le passé de la nation espagnole, les noms éclatants de Las Casas, de Pierre Claver, de Ximenès, et signalait à l’Espagne, tout près d’elle, en face d’elle, la seule puissance islamique qui jusque-là se fût formellement refusée à prendre quelque engagement pour la suppression de la traite, le sultanat du Maroc. De l’autre côté de notre Afrique, une porte s’ouvrait sur la Méditerranée, pour les cargaisons d’esclaves qu’attendait le Levant islamique: c’était la Tripolitaine; on prêtait à Lavigerie cette idée que si l’Italie se substituait à la Turquie comme gardienne de cette porte, ce serait, pour la traite, un débouché de moins. Là-dessus, les diplomaties s’émurent, et tout d’abord la diplomatie turque; et la presse italienne, qui se refusait à considérer la Tripolitaine comme une compensation pour la perte de la Tunisie, entama contre le cardinal une âpre campagne. Après l’universelle révolte de pitié humaine qu’avaient déchaînée la parole papale et la parole cardinalice, les diplomaties nationales inclinaient à se ressaisir, à temporiser.

Lavigerie passa les Alpes, faisant front, tout seul, à l’artillerie d’une presse hostile, dont Crispi dirigeait le feu: il allait parler à Naples, adressait une lettre à la réunion antiesclavagiste de Palerme, et puis, le 28 décembre 1888, montait, à Rome, dans la chaire de l’église du Gesù. Il touchait, d’une main délicate, aux antagonismes des peuples chrétiens, et ces antagonismes mêmes étaient pour lui une raison nouvelle de les grouper tous ensemble, pour une sainte entreprise. «Il n’y a pas de sollicitude, disait-il, qui puisse mieux les disposer à oublier leurs propres querelles et les haines du passé.» Ce prélat que des polémiques passionnées désignaient comme un ennemi de l’Italie semblait rêver d’une France et d’une Italie qui s’aimeraient, en aimant, toutes deux ensemble, la souffrance humaine. Sa conférence jetait une sombre lumière, non seulement sur les souffrances de la veille, mais sur les périls du lendemain.

«Tandis qu’en Europe et en Asie, s’écriait-il, le mahométisme semble se préparer au dernier sommeil, il renouvelle, sur notre continent africain, sa vigueur dans le sang. La couche qui arrive, celle du Mahdi et des Senoussis, est encore plus ardente que celle qui l’a précédée. Elle fait schisme avec le reste du monde musulman, auquel elle reproche sa mollesse. Faisant appel à la fureur sauvage des noirs, ces fanatiques couvrent déjà de leurs ramifications secrètes toutes nos provinces. Je vous signale ce danger, plus voisin que l’Europe ne le pense. Croyez-en un vieux pilote qui connaît les écueils et les tempêtes de la barbarie. C’est le quart du globe terrestre qu’un fanatisme chaque jour croissant tente de séparer à jamais de nous. Point de doute: je le répète, il n’y a pas dans l’ancien monde un peuple digne de ce nom, il n’y a pas un homme, qui ne comprenne que le devoir de cette croisade lui est imposé par le nom d’homme, et par l’ordre établi de Dieu: _Homo sum et nihil humani a me alienum puto._»

Lavigerie, à Rome, voyait Schlœzer, représentant de la Prusse bismarckienne. Le chancelier de Berlin, jusque-là, en dépit d’une lettre de Lavigerie, en dépit de l’envoi que lui avait fait le cardinal de ses trois conférences de Paris, Londres et Bruxelles, était demeuré silencieux; mais lorsque Bismarck eut reçu les décisions contre la traite des noirs prises par les catholiques de Cologne[236], lorsqu’il eut reçu le memorandum du Saint-Siège pour une action commune des gouvernements européens contre l’esclavage, il expédia à Léon XIII un témoignage d’admiration pour Lavigerie apôtre des noirs, un témoignage d’adhésion à sa grande campagne de charité.

[236] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 79-86.

Milan attendait Lavigerie, et ses forces le trahissaient. Son entourage le suppliait: «N’y allez point, Éminence, il y va de votre vie.» Et lui de répondre: «Quel meilleur emploi puis-je en faire que de la donner pour le rachat des esclaves?» Sa parole, dans la chaire milanaise, continua de planer sur les difficultés franco-italiennes, avec une aisance souveraine: «La Méditerranée, mes frères, ses parrains lui ont donné divers noms de baptême, selon le pays dont ils sont. On l’a appelé un lac français, un lac anglais, un lac italien. Je serais bien heureux de pouvoir le baptiser du nom de lac chrétien, un lac que ne souillassent plus des embarcations d’esclaves.» Épuisé, mais toujours debout, il prosternait sa fatigue, dont il n’admettait jamais qu’elle pût devenir une lassitude, devant le corps de saint Charles Borromée, devant les reliques de saint Ambroise, leur demandant un surcroît de force, un surcroît de charité, un surcroît de voix, pour clamer les maux de l’Afrique. Et dans une église de Marseille, quatre jours plus tard, il recommençait.

«Je suis à bout de forces, écrivait-il à Émile Keller, j’ai perdu le sommeil, l’appétit, la faculté même, je crois, de me mouvoir et de penser, il ne me reste que celle de sentir; et je sens que jusqu’au bout je resterai attaché à l’œuvre de l’abolition de l’esclavage, ne croyant pas qu’il y ait en ce moment une œuvre plus sainte et plus nécessaire.»

Au loin, certaines imaginations, s’exaltant du prestige même de cette œuvre, s’abandonnaient à d’audacieux desseins, dont certains documents conservés par M. l’abbé Tournier demeurent aujourd’hui les témoins. Le futur cardinal Bourret, évêque de Rodez, écrivait à Lavigerie, après une conversation avec Jules Simon: «Cette grande œuvre d’humanité pourrait devenir aussi une grande œuvre de restauration pontificale»; et Mgr Bourret rêvait d’un congrès, provoqué par Lavigerie, dans lequel «un certain nombre de personnalités politiques des diverses nations rechercheraient un _modus vivendi_ supportable pour la Papauté.» Vers la même époque, Léopold II, roi des Belges, suggérait au P. Charmetant que l’on pourrait faire accepter par les puissances la formation dans l’Afrique équatoriale d’une colonie pontificale, sous leur garantie collective[237]. Charmetant portait à Léon XIII cette offre royale, et Léon XIII la déclinait; mais de telles suggestions attestaient la répercussion des campagnes libératrices entreprises au nom du Saint-Siège par le cardinal Lavigerie, et l’ascendant qu’en recueillait, pour elle-même, la puissance spirituelle de la Papauté.

[237] Au sujet de cette offre, on trouve une première allusion, faite par Lavigerie lui-même, dans les _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43.

Lavigerie rentrait dans Alger, le 21 janvier 1889, «tout perclus de rhumatismes et de douleurs névralgiques»; ne pouvant même plus signer de sa main, il dictait ses lettres, et le scribe docile, ému, écrivait des phrases comme celles-ci: «Si le bon Dieu voulait me trouver un enfer qui fût tout à fait à ma taille, il me condamnerait à ne rien faire pour lui durant toute l’éternité; ce serait, je le sens, le plus grand châtiment qu’il pût m’infliger.»

Sans retard, dans son diocèse, il se refaisait prédicateur, pour les noirs. Il apparaissait le jour de la Chandeleur, dans la basilique de Notre-Dame d’Afrique; il parlait à l’entrée du chœur, en grande tenue pontificale, et c’était pour adresser deux supplications. La première, il la jetait aux fidèles. Il leur rappelait un mot sinistre du khédive d’Égypte: «Puisque vous nous avez empêchés de prendre les blancs, il faut bien que nous prenions les noirs.» Les noirs, commentait-il, «paient donc pour vous, mes frères; ils sont votre rançon, et vous ne feriez rien pour ceux qui vous remplacent dans la captivité et dans la mort!» Mais une seconde supplication succédait; d’une voix de tonnerre, d’un geste presque impérieux, il se tournait vers l’image de Notre-Dame d’Afrique, statue noire comme les noirs eux-mêmes, et l’interpellait sur ce qu’elle avait fait pour eux, depuis vingt-cinq ans qu’il l’avait proclamée reine de l’Afrique. «L’Afrique, lui criait-il, a compté sur votre protection. Qu’avez-vous fait pour elle, et comment souffrez-vous encore de telles horreurs? N’êtes-vous reine de l’Afrique que pour régner sur des cadavres? N’êtes-vous mère que pour oublier vos enfants? Il faut que cela finisse.» Des coups de crosse, frappant sur la dalle du chœur, scandaient ses sommations.

Huit jours plus tard, dans une grande réunion organisée à la Sorbonne, une voix redisait qu’il fallait que cela finît: c’était la voix de Jules Simon[238].

[238] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 247-266. Peu après la mort de Lavigerie, Jules Simon lui rendra hommage en quelques pages que l’on trouve en son livre: _Quatre portraits_ (Paris, Lévy, 1896).

«Si brisé que soit mon corps, insistait Lavigerie, mon cœur ne l’est pas encore.» Il ne convenait pas que, le vendredi saint, fête par excellence de la souffrance, son cœur se tût sur le martyre de la race de Cham: faisant violence à son corps, il gravissait péniblement, dans sa cathédrale d’Alger, les degrés de la chaire; il prêchait sur la Passion des nègres, renouvellement de la Passion cruelle du Sauveur; sur leur calvaire à eux, «continent immense, où le sang coulait des veines de millions de noirs, mêlé aux larmes des mères»; sur les Hérode, les Pilate, les Judas, qui entreprenaient de défendre l’esclavagisme par amour de l’or, ou, peut-être, par opposition à la foi chrétienne; et les draperies noires qui assombrissaient l’église avaient mission de rappeler, disait-il, «non seulement la passion du Sauveur, mais encore la mort qui plane sur l’Afrique et la destruction qui la menace[239]».

[239] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 327-337.

Ce mot de mort, ce mot de destruction, qui résonnaient comme des glas, étaient tragiquement commentés par les nouvelles que Lavigerie, depuis le début de l’année, recevait du centre de l’Afrique. Les esclavagistes musulmans, riches et bien armés, avaient, dans l’Ouganda, fait un coup d’État. Le roi Kivewa, tombé sous leur joug, avait renvoyé ses ministres chrétiens, catholiques ou protestants; toutes les missions avaient été incendiées, tous les orphelinats détruits; tous les missionnaires, Mgr Livinhac en tête, avaient été emprisonnés, huit jours durant, puis entassés sur une barque, et transportés de l’autre côté du lac. «Vous avez voulu ménager l’Allemagne et l’Angleterre, écrivait à M. Mackay, chef de la mission anglaise, l’un de ces triomphateurs musulmans; nous tuerons l’un après l’autre tous les blancs établis dans l’intérieur de l’Afrique équatoriale.»

Mgr Lavigerie méditait sur cet événement: il lui semblait être d’une incalculable gravité. Quelques années plus tôt, le sultan musulman de Zanzibar pouvait être rendu responsable des attentats commis à l’intérieur par les esclavagistes, qui tous venaient de ses États et reconnaissaient son pouvoir. Mais aujourd’hui, sa souveraineté était considérée comme expirant officiellement à dix kilomètres du rivage[240]; dans l’intérieur de l’Afrique, c’était à l’Europe de se défendre elle-même. Les esclavagistes, entourant les rois sauvages, ne les poussaient à l’expulsion des blancs que pour demeurer les seuls maîtres, et lorsqu’ils murmuraient aux oreilles des souverains noirs de fallacieuses paroles sur l’affranchissement politique de l’Afrique, ils ne visaient à rien de moins qu’à régner eux-mêmes, par une dictature de terreur, sur une Afrique subjuguée, à travers laquelle ils razzieraient à volonté, à discrétion, le bétail humain nécessaire à leur trafic.

[240] Sur les inconvénients de cette restriction de la souveraineté du sultan de Zanzibar, voir un article de la _Gazette populaire de Cologne_, cité dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 17-23.

Il apparaissait à Lavigerie que cette catastrophe requérait de l’Europe un surcroît de sacrifices et qu’il fallait, désormais, plusieurs milliers d’hommes, qui, remontant le Zambèse, le Chiri, le Nyassa, se fraieraient ainsi, vers l’Afrique équatoriale, la seule route désormais ouverte à leurs pas libérateurs. Il voulait que, d’urgence, les comités antiesclavagistes des diverses nations délibérassent; il annonçait à Keller son intention de convoquer prochainement un congrès[241]. Il avait hâte que ce congrès eût lieu, avant celui des puissances, et qu’ainsi fût mise en lumière l’initiative du Pape; il rêvait que Léon XIII y fût représenté par un légat, et investi de la présidence d’honneur. Dans la circulaire même qu’au mois d’avril 1889 il expédiera d’Alger, et qui convoquera le Congrès à Lucerne pour le mois d’août, se dessineront déjà plusieurs projets qui le hantaient: «Organisation de corps volontaires et peut-être même, sur quelques points essentiels, de corps religieux, par exemple, au milieu des déserts du Sahara;--création d’asiles fortifiés, comme ils ont existé autrefois, dans les siècles de barbarie, sur les grandes voies de communication, en Espagne, en Hongrie, en Orient, pour protéger les voyageurs et faire avancer peu à peu la vie, le commerce européen et la civilisation jusqu’aux limites mêmes du Soudan[242].»

[241] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 215-230.

[242] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 311-325.

Il appelait à ce Congrès, non seulement l’Europe, mais des représentants du monde noir, noirs d’Haïti, noirs de Liberia, noirs des États-Unis: il désirait qu’en faveur de leurs frères du centre de l’Afrique leurs voix se fissent entendre, et qu’elles fussent acclamées.

Sans plus attendre, des conférences d’Émile Keller à Paris, de Georges Picot à Bourges et à Paris, tenaient les esprits en haleine et mettaient les dévouements en branle[243].

[243] _Ibid._, p. 364-376, 405-421, 432-454.

Des congrès, des conférences, il en fallait: c’était nécessaire pour agir sur l’opinion du monde; mais l’Afrique avait-elle le temps d’attendre que dans des congrès on eût délibéré? Lavigerie ne le pensait pas; tout seul, de lui-même, parlant avec une aisance de plus en plus impérieuse le langage d’un chef d’État,--son État, c’était l’Afrique!--il entrait en rapports avec le Portugal, demandait qu’un nouveau groupe de Pères Blancs, qui quittaient Alger pour prendre la voie du lac Nyassa, pût remonter jusqu’au Tanganyika, y retrouver Joubert, et s’en aller avec lui vers leurs frères de l’Ouganda, ensevelis dans un tourbillon d’insurrections barbares. Le Portugal permettait, et la caravane libératrice se mettait en route.

Lavigerie, de son côté, se dirigeait vers Lucerne. Mais il n’y eut à Lucerne, au début d’août 1889, d’autres congressistes que deux jeunes gens, représentants de dix millions de noirs, qui avaient quitté l’Amérique trop tôt pour apprendre que le Congrès était ajourné... Car l’imminence des élections françaises retenait en France la plupart des personnalités qui eussent pu représenter la France, à Lucerne, aux côtés des congressistes des autres pays; et Lavigerie, redoutant les effets fâcheux que pourraient avoir, dans cette assemblée internationale, l’effacement de sa patrie et la prépondérance des nations protestantes, avait, le 24 juillet, par une circulaire expédiée de Lucerne[244], fait savoir que le Congrès n’aurait pas lieu. Mais ces deux jeunes nègres qui étaient venus là pour rencontrer les champions de l’antiesclavagisme universel, champions de toute langue et de toute nationalité, se jugeaient récompensés de leur voyage puisqu’ils rencontraient Lavigerie, et ils lui disaient: «Si jamais Votre Éminence met le pied en Amérique, des foules innombrables de nos compatriotes viendront acclamer le libérateur de leurs frères[245].»

[244] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 424-425.

[245] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 459-463.

Trois mois plus tard, s’ouvrait à Bruxelles, entre les représentants des divers États, la conférence officielle pour la suppression de l’esclavage; elle se prolongea jusqu’au printemps. Lavigerie, d’avance, dans un mémoire adressé à Léopold II, avait dessiné ce qu’il attendait d’elle[246]. Dans son oasis de Biskra, où désormais l’hiver il tentait de refaire sa santé, il reçut de l’Ouganda des nouvelles moins inquiétantes. «Dieu dût-il faire un miracle, lui écrivait Mgr Livinhac, le parti protestant ne triomphera pas.» Mais Biskra est aux écoutes du désert: et les mystérieuses rumeurs sahariennes précisaient aux oreilles attentives de Lavigerie l’immense péril que créait en Afrique l’effervescence du senoussisme.

[246] Lavigerie à Léopold II, 8 novembre 1889. (_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1888-1889, p. 520-552.)

Déjà, dès 1868, dans son livre sur _la Kabylie et les coutumes kabyles_, le futur général Hanoteau signalait comme un péril pour notre domination en Kabylie,--comme «un danger de tous les instants», disait-il, ces ordres religieux, «moins accessibles à nos moyens d’influence et plus difficiles à surveiller» que ne l’étaient les marabouts. «Comme ils obéissent, précisait-il, à des chefs qui presque tous résident à l’étranger, le signal de la révolte peut être donné à l’improviste, sans qu’aucun indice précurseur nous ait avertis[247].»

[247] HANOTEAU et LETOURNEUX, _op. cit._, II, p. 105.

«Chez les musulmans du dix-neuvième siècle, avait écrit en 1886 M. Le Chatelier[248], le mahométisme mystique représente le principe religieux actif. Et le fait qui domine l’évolution moderne du monde islamique est le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande, qui s’accomplit en Asie, en Afrique surtout. Sans rien préjuger pour l’avenir, on ne saurait nier qu’il y ait là pour les intérêts actuels du monde civilisé un danger grave. Les confréries ont été traitées, tantôt avec une considération trop bienveillante, tantôt avec un respect voisin de la crainte. Elles ont ainsi acquis une situation très forte, alors qu’il eût été facile, si on les avait mieux comprises, de les réduire presque à néant.»

[248] _L’Islam, au dix-neuvième siècle_, p. 180-187 (Paris, Leroux, 1886).

Lavigerie était d’accord avec les meilleurs observateurs de l’Islam, avec Henri Duveyrier, avec le général Philebert[249], lorsqu’il redisait à Léopold II, dans une longue lettre, les origines, la mystique popularité de ce chérif oranais, Snoussi, qui, vers 1796, s’était proclamé prophète (_madhi_), et lorsqu’il parlait des centaines de milliers de fanatiques qui, groupés en confréries, n’aspiraient qu’à soulever le Soudan contre l’Europe et à jeter les Européens à la mer... Oui, tous les Européens, y compris les Turcs, qui venaient de se disqualifier, aux yeux des Senoussistes, en prohibant la traite des noirs, et qu’une sanglante devise madhiste confondait avec les chrétiens pour les vouer, tous ensemble, à une même mort[250].

[249] Général PHILEBERT, _la Conquête pacifique de l’intérieur africain_, p. 26-36.

[250] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 1-41. Sur les développements ultérieurs du péril senoussiste, voir BINGER, _Bulletin de l’Afrique française_, 1902; deux articles du _Correspondant_, 25 novembre et 10 décembre 1909; et Lothrop STODDARD, _le Nouveau Monde de l’Islam_, trad. Doysié, p. 51 et suiv. (Paris, Payot, 1923). Sur l’état actuel de l’émirat des Senoussis, constitué depuis 1920 par décret royal italien, voir MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, p. 144-146.

V.--L’achèvement de l’œuvre tunisienne. Les adieux de Lavigerie à l’Europe.

A peine avait-il dirigé vers Bruxelles cet anxieux cri d’alarme, que Lavigerie, quittant Biskra, réapparaissait en Tunisie, où depuis deux ans on ne l’avait pas revu. Sa première visite était pour la cathédrale de Carthage, désormais achevée. On l’avait construite rapidement, pressé qu’on était de la voir se dresser, moins comme un monument d’art que comme un symbole. Les jeunes élèves des Pères Blancs menaient Lavigerie au caveau qui devait contenir son tombeau, et l’aidaient ensuite à remonter dans la basilique. «Merci, mes enfants, leur disait-il. Le jour vient et il est proche, où vous n’aurez plus à me remonter.» En grande pompe, le jour de l’Ascension, devant le résident général de France et dix évêques, la cathédrale s’inaugurait[251]. Lavigerie, dans une lettre pastorale, interprétait l’événement.

[251] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 215-222.

Jadis César, campant sur les ruines de Carthage, avait entendu, s’il en faut croire Appien, les sanglots d’une immense multitude qui demandait d’être rappelée à la vie, et César, saisissant ses tablettes, y avait jeté ces deux mots: «Relever Carthage.» Cinq siècles plus tard, saint Victor de Vite, au terme de son _Histoire des persécutions vandales_, avait invoqué tous les saints d’Afrique, pour qu’en retour de leurs souffrances, de leurs martyres, ils obtinssent de leur Dieu la résurrection de l’Église africaine. Sous les yeux de Lavigerie, le programme de César et la prière de Victor de Vite avaient commencé de s’accomplir: une Carthage ressuscitée présidait aux destinées d’une Église africaine ressuscitée, et le prélat s’écriait: «Me blâmerez-vous d’avoir cru comme César aux sanglots des multitudes disparues sous les ruines de leur patrie, et, comme l’évêque de Vite, aux prières des saints de notre Afrique, implorant de Dieu sa résurrection?»

Il ouvrait un concile, dans la resplendissante cathédrale; on y émettait le vœu que saint Fulgence, l’évêque exilé par les Vandales, fût proclamé par Rome docteur de l’Église, et le concile, au bout de deux jours, transportait sa séance finale à Tunis, où Lavigerie allait poser la première pierre d’une autre cathédrale. «C’est un revenant épique que cet homme! s’écriait M. Louis Bertrand; c’est Turpin, l’archevêque de la chanson de Roland[252].»

[252] Louis BERTRAND, _le Sang des races_, préface de 1920, p. 5.

L’âge le pressait d’achever ses fondations, et les événements eux-mêmes semblaient se presser, pour apporter à ses espoirs quelques prémices d’accomplissement; en ce même mois de mai 1890, il avait la joie d’annoncer à Paris le décret du Bey de Tunis, qui supprimait l’esclavage dans ses États[253], et cette autre joie, plus grande encore, de recevoir une lettre dans laquelle le roi Mwanga, inopinément restauré sur son trône de l’Ouganda, lui demandait des missionnaires et promettait toute sa bonne volonté pour empêcher la traite des esclaves. Les deux médecins qui, dans une caravane nouvelle groupant des Pères Blancs de quatre nations, partaient à ce moment même pour l’équateur, avaient jadis été rachetés de l’esclavage, puis élevés à Malte: ainsi s’associaient, déjà, les esclaves de la veille aux campagnes de libération.

[253] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 187-191.

L’Afrique s’aidait donc elle-même, pour déraciner le fléau, et l’Europe aidait l’Afrique. La conférence de Bruxelles, par l’acte général du 2 juillet 1890, préconisait l’établissement graduel, à l’intérieur du continent noir, de stations fortement occupées; la construction de routes et de voies ferrées reliant les stations à la côte, l’installation de bateaux à vapeur sur les grands fleuves et les lacs; la restriction de l’importation des armes à feu et des munitions; l’organisation d’expéditions et de colonnes mobiles. L’armée de la France, sans plus attendre, allait traquer l’esclavage dans un de ses plus redoutables repaires, le Dahomey[254], et déjà l’expédition belge de Winck et Van Kerchove était en route, pour porter secours à Joubert et pour semer, sur les bords du Tanganyika, une série de postes armés. Une voix éloquente, en 1891, s’élevait au Congrès de Malines; c’était celle de M. le chevalier Descamps, futur vice-président du Sénat belge. «Ne croyez pas, s’écriait-il, que l’Océan baigne nos frontières simplement pour permettre aux Belges de ramasser des coquillages sur ses rives. Ne craignez pas de pratiquer la mer[255].» Et l’on voyait, en cette année 1891, puis en 1892, naviguer vers Zanzibar, pour atteindre, par là, la mer intérieure du Tanganyika, l’expédition du capitaine Jacques, puis celle du lieutenant Long, impatients de libérer l’Afrique de ses bandes d’esclavagistes; et les noms d’Albertville, Baudouinville, Fort Clémentine, allaient bientôt dire aux riverains du Tanganyika ce que voulait faire pour eux la chrétienne Belgique[256]. Lavigerie saluait cette révolution, «qui allait faire entrer la quatrième partie du monde dans la lumière de la civilisation, de la liberté et de la vie»; il proclamait que l’œuvre faite à Bruxelles était très satisfaisante, très belle, qu’elle répondait à ses vœux, sinon à tous ses vœux; il se réjouissait de ce mot dit à un prélat belge par le ministre des Affaires étrangères de Belgique: «Ce qui se fait à la conférence n’est, au fond, que l’œuvre provoquée par l’action du Pape et de son envoyé[257].» Il ouvrait un concours, au nom du Pape, pour la composition d’un ouvrage populaire destiné à aider la campagne antiesclavagiste[258], et lorsque bientôt il apprit que la Hollande hésitait à signer l’acte de Bruxelles, il insista près du roi par un pressant message, que la jeune reine Wilhelmine eut à cœur d’exaucer, au lendemain même de son avènement[259].

[254] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 273-290.

[255] DESCAMPS, _Discours sur l’avenir de la civilisation en Afrique_, prononcé à l’assemblée générale du congrès de Malines le 10 août 1891, p. 16 (Louvain, Peeters, 1891).

[256] Voir DESCAMPS, _les Stations civilisatrices au Tanganyika_, p. 9 (Bruxelles, Goemaere, 1894) et, dans le _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 266-269, la lettre de Lavigerie sur l’expédition Jacques.

[257] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 43.

[258] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 46. Le lauréat du concours, qui eut pour juges Jules Simon, Bardoux, Arthur Desjardins, le duc de Broglie, Antonin Lefèvre-Pontalis, Franck, Georges Picot, le marquis de Vogüé, Wallon, Julien Davignon, fut M. le baron Descamps, actuellement vice-président du Sénat belge et membre de l’Institut, pour son drame, _Africa_ (Louvain, Peeters, 1894).

[259] _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 307-314.

Lavigerie regrettait qu’on n’eût pas envisagé le sort de tant de pauvres nègres que, sous la fallacieuse rubrique de travailleurs libres, on transportait à des centaines de lieues de leur pays, et qui, ainsi déracinés, étaient à la merci de toutes les exploitations; il regrettait, aussi, qu’on ne se fût point occupé des progrès des sectes musulmanes en Afrique[260].

[260] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 36-37.

Mais l’acte général de Bruxelles admettait explicitement le concours des sociétés antiesclavagistes, «pour la formation de corps volontaires destinés, sous l’autorité des puissances, à réprimer les violences et la continuation de la traite»; pour un rôle de charité auprès des victimes de l’esclavage, particulièrement des femmes et des enfants; pour le développement et la protection de toutes les missions; et pour éclairer, enfin, «l’opinion indépendante» et l’opinion des commissaires, membres des bureaux de surveillance et de renseignements[261]. Les comités de ces sociétés, qui n’avaient pu se réunir à Lucerne, allaient, en septembre 1890, tenir un congrès à Paris, et l’éloquent discours-programme qu’allait y faire entendre Émile Keller devait répondre aux vœux officiels de la conférence de Bruxelles et combler les lacunes qu’y constatait Lavigerie.

[261] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 40.

Lavigerie lui-même, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, voulut ouvrir le congrès. En face de lui, au banc d’œuvre, autour de Mgr Livinhac, siégeait la race nègre, représentée par quatorze noirs de l’Ouganda. Le cardinal interpellait Mgr Livinhac, lui remettait l’avenir de sa gigantesque entreprise: «Je ne suis point Élie, lui disait-il, mais je dépose sur vos épaules, comme sur celles d’un autre Élisée, le manteau que je ne puis plus porter seul. C’est à vous qu’il appartiendra désormais de me remplacer en France et dans l’intérieur de votre congrégation, de plaider la cause de nos missionnaires et de nos œuvres, de tendre pour eux, dans nos églises, comme je l’ai fait si longtemps, ces mains qui ont été enchaînées pour l’amour de Notre-Seigneur, et de leur faire entendre cette voix qui a confessé Jésus-Christ. Pour moi, je vais rentrer dans mon Afrique pour n’en plus sortir[262].» Quarante-huit heures plus tard, à la clôture du Congrès, Lavigerie se levait, comme pour parler: «Voilà mon discours, dit-il, c’est mon fils[263]», et il montrait Livinhac. Celui-ci prenait la parole, glorifiait les martyrs de l’Ouganda. Mais parmi les jeunes noirs qui étaient là, devant la tribune, il y avait le fils de Mathias, l’un de ces martyrs. Lavigerie l’appelait, l’embrassait: «C’est un acte de foi que j’accomplis en votre nom», disait-il à l’auditoire, et il chargeait Livinhac de traduire au jeune nègre cette phrase: «Ton père est au ciel, mais tu as un père sur la terre; ce père, c’est moi.» Et ce père se penchait vers un autre noir, qui avait eu l’oreille coupée au temps de la persécution, et l’embrassait[264].

[262] _Documents relatifs au congrès libre antiesclavagiste de Paris_, p. 82.

[263] _Ibid._, p. 171.

[264] _Ibid._, p. 178.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1890, p. 306 (lettre des jeunes noirs racontant la scène).

En octobre, avec Livinhac et les quatorze nègres, Lavigerie était à Rome, aux pieds de Léon XIII, et le Pape, sur sa demande, instituait dans toute la chrétienté, en faveur de l’abolition de l’esclavage, une quête annuelle[265].

[265] Il fut bientôt décidé que la Propagande distribuerait elle-même entre les diverses missions le produit de la quête antiesclavagiste, et que les divers comités nationaux ne conserveraient qu’un rôle de patronage, purement moral, et les divergences entre Lavigerie et Keller au sujet de la politique intérieure française devaient avoir pour résultat, en août 1891, la démission de Keller et de ses confrères du Comité antiesclavagiste français, à la demande de Lavigerie.

VI.--Les dernières épreuves: A l’Ouganda, au Sahara. Mort du cardinal.

Ce fut pour Lavigerie, l’une des dernières joies de son âme de missionnaire. Les Pères Blancs de Jérusalem, à cette même date, lui en ménageaient une autre, en lui annonçant que l’un des premiers élèves de Sainte-Anne venait d’être ordonné prêtre, et qu’ainsi s’inaugurait, en terre palestinienne, la formation par les Pères Blancs d’un clergé indigène destiné aux Églises de l’Orient. Lavigerie avait encore deux années à vivre, deux années de douleur. Les souffrances physiques qui depuis longtemps lui livraient assaut, si accablantes à certaines heures qu’à plusieurs reprises, déjà, il avait reçu l’Extrême-Onction, achevaient lentement, et par saccades, de maîtriser ses forces; mais accoutumé comme il l’était, en ses méditations quasi quotidiennes, à aller au-devant de la mort, l’approche de cette mort, venant elle-même à sa rencontre, ne pouvait endolorir son âme. D’autres douleurs l’obsédaient, l’accablaient.

Quelques semaines après avoir dit, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, qu’il ne reviendrait plus en France, il lui fallut, d’accord avec Léon XIII, parler à la France. Il choisit lui-même son heure, et son cadre, et la forme d’éloquence dont ses lèvres allaient revêtir la pensée pontificale: ce fut par un toast, prononcé devant l’escadre, devant les hautes personnalités du gouvernement algérien, que Lavigerie, solennellement, délia l’Église de France de toute attache avec les anciens partis et orienta dans les voies nouvelles les méthodes de défense religieuse. Malmusi, consul général d’Italie, avait dit en 1885 à son collègue allemand Julius Eckardt[266]: «Le cardinal, malgré de violentes collisions épisodiques avec le gouvernement athée de Paris, travaille avec la ténacité qui lui est propre à réconcilier Léon XIII avec le régime républicain.» Cinq ans s’étaient écoulés, et Lavigerie, sur le désir de Léon XIII, devenait l’annonciateur d’une politique qu’il avait, semble-t-il, contribué lui-même à préparer. Des polémiques se déchaînèrent. D’aucuns virent un contraste entre ce cri de «ralliement» et le message que seize ans plus tôt il adressait au comte de Chambord pour lui conseiller un coup d’État: on exhuma ce vieux document, pour assourdir les échos de _la Marseillaise_, jouée par ses Pères Blancs. D’autres l’accusèrent de capituler devant une législation antireligieuse contre laquelle plusieurs fois s’étaient dressés ses mandements. Il laissait dire, sans rien regretter: Français et missionnaire de la France, il lui paraissait qu’en souhaitant qu’un progrès s’accomplît vers l’unité morale de la mère patrie, il représentait les intérêts de la plus grande France, en même temps que la pensée de Léon XIII. «L’Église, disait alors le Pape à Blowitz, ne s’attache qu’à un seul cadavre, à celui qui s’est lui-même attaché sur la croix[267]!»... Lavigerie pensait de même, lui qui avait naguère déclaré, le jour où il avait reçu la calotte cardinalice, qu’il n’avait jamais voulu entrer dans les divisions et dans les passions des partis[268]»; lui qui se sentait «le serviteur d’un maître qu’on n’avait jamais pu enfermer dans un tombeau». «Son esprit, dira devant son cercueil M. Jules Cambon, était de ceux qui regardent où ils vont et non d’où ils viennent; c’est ainsi qu’il était venu à la République[269].»

[266] ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 178.

[267] Cette magnifique parole est rapportée par M. Morton FULLERTON dans son livre: _les Grands Problèmes de la politique mondiale_, p. 106 (Paris, Chapelot, 1915).

[268] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 535. Le livre essentiel sur ces événements est celui de M. l’abbé TOURNIER: _le Cardinal Lavigerie et son action politique_ (Paris, Perrin, 1913). Voir aussi Mgr BAUNARD, _Léon XIII et le toast d’Alger_ (Paris, De Gigord, 1913), et MAHIEU, _Vie de Mgr Baunard_, p. 418-422 (Paris, Gigord, 1924).

[269] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 395-396.

C’est une loi dans l’histoire, que les grandes libérations ne s’accomplissent qu’au prix de beaucoup de souffrances; une fois de plus, cette loi se vérifiait. Elle se vérifiait, spécialement, aux dépens des œuvres missionnaires; on calcula qu’en six mois, le mécontentement produit par le toast d’Alger frustrait de trois cent mille francs leur budget d’apostolat et de rédemption; il semblait qu’un certain nombre de catholiques de France voulussent punir le cardinal par une grève de la charité.

L’heure était bien mal choisie pour cette vindicative réponse, aussi nocive aux intérêts de l’Église qu’aux intérêts de la France. Car, à ce moment même, la Compagnie impériale de l’Est Africain, soutenue par l’Angleterre, ne visait à rien de moins qu’à faire de l’Ouganda, sous le protectorat anglais, un État protestant. «Nous te prions, notre seigneur, écrivaient à Lavigerie les nègres catholiques de là-bas, et nous prions tous les grands chefs de la religion d’avoir pitié de nous. Envoie-nous des Européens qui soient bons, et ne nous imposent pas la religion du mensonge... Quant à nous, nous défendrons notre religion par la force, si les officiers européens continuent à anéantir ici le parti de Jésus-Christ.» Cela devait finir là-bas par de tragiques mêlées entre les ouailles des Pères Blancs et les soldats de la Compagnie anglaise; les catholiques furent mitraillés, leurs maisons incendiées, et Lavigerie, recevant en avril 1892 les lugubres nouvelles, pouvait se demander s’il existait encore quelque mission de l’Ouganda[270]. Il adressait à une notabilité catholique de l’Angleterre une protestation qui était un gémissement.

[270] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 153-182 et 207-208 (Paris, Procure des missionnaires d’Afrique, 1913).--Jules LECLERCQ, _Bulletin de la Société belge d’études coloniales_, juillet-août 1923.--_Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 247-251, 308-345, 433-456.

Cependant, à Biskra, sous la tendresse fiévreuse de son regard paternel, une autre œuvre naissait, celle des Frères Pionniers, demi-soldats et demi-moines, dont les postes, s’échelonnant à travers le Sahara, devaient, dans la pensée de Lavigerie, faire la police du Christ, offrir un asile aux esclaves fugitifs, des remèdes aux voyageurs malades, et, tôt ou tard, relier le Sahara au Soudan. Le général Philebert, qui fut l’un des premiers, parmi nos chefs militaires à tenter de se mesurer avec l’immensité du Sahara, avait dit en termes formels: «Le mieux serait d’accepter l’aide et le concours des missionnaires d’Alger. Quelques Pères Blancs amenés à Témassinine formeraient un noyau, autour duquel se constituerait beaucoup plus vite une colonie, telle que nous la désirons[271].» Lavigerie s’apprêtait à fournir des Frères Pionniers, pour l’accomplissement et le perfectionnement d’un tel dessein. Ouargla, depuis le printemps de 1891, avait sa colonie de Frères Pionniers; et dans une visite que faisaient au cardinal, au printemps de 1892, Jules Ferry et M. Jules Cambon, il était question d’employer ces Frères armés pour une expédition au Touat. Mais des difficultés diplomatiques survinrent: le Maroc s’inquiétait; les sphères militaires se montraient soupçonneuses; les diplomaties européennes posaient des questions alarmées: qu’était-ce que ce corps franc, mobilisé par un prêtre de France? dans quelle mesure engageait-il la responsabilité de la France? D’aucuns insinuaient, à Paris, que le cardinal avait déjà 1 500 hommes sous les armes, à Biskra, pour une guerre contre l’Islam. Ces 1 500 hommes n’étaient encore que vingt! Le cardinal fut officiellement informé que la France renonçait à l’expédition du Touat et à l’emploi des Frères Pionniers, et même à les aider: ce Sahara, qui, en 1878, s’était fermé devant ses premiers Pères Blancs, se fermait aujourd’hui devant ses Frères Pionniers. «En les fondant, disait-il le 15 novembre 1892, j’avais compté sur la politique coloniale; aujourd’hui tout s’écroule.» Et de sa chambre de malade, il donnait l’ordre de ne plus accepter de nouveaux engagements et de rendre toute liberté aux Frères antérieurement enrôlés. Cet _Amen_ d’assentiment, qui faisait accueil à la plus profonde des déceptions, se confondit presque avec ses premières paroles d’agonie.

[271] Général PHILEBERT, _Création de postes sur la route du Soudan_, p. 11 (Paris, Baudoin, 1890). L’appel de Lavigerie pour l’œuvre des Frères du Sahara est publié au _Bulletin de la Société antiesclavagiste_, 1891-1892, p. 1-17; le premier projet s’en trouve dans une lettre à Keller, du 25 mars 1890 (même _Bulletin_, 1890, p. 41-67).

Il avait encore dix jours à vivre. Sa pensée s’en allait vers le congrès eucharistique qui se préparait à Jérusalem, vers l’idéal d’union des Églises dont ce Congrès voulait s’inspirer. Cela le rajeunissait de trente ans: n’était-ce pas lui qui, en 1861, avait le premier promené, dans une Syrie ravagée, la foi de Rome et la charité de la France? Il donna mille francs aux organisateurs de ce Congrès: l’Orient chrétien, où son génie apostolique avait autrefois fait ses premières armes, obtenait ainsi la dernière de ses aumônes. C’était le 22 novembre: le 25, celui qui, vingt-quatre ans plus tôt, avait dit: «Je ne veux plus un seul jour de repos», entrait dans le repos de la mort.

On ouvrait son testament, daté de 1884, et l’on y lisait: «Je t’avais tout sacrifié, ô chère Afrique, lorsque, poussé par une force intérieure qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de peines! Je ne les rappelle que pour pardonner, et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent qui a connu autrefois la religion chrétienne revenir pleinement à la lumière, et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort. C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes de l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et par mes souffrances, te préparer des apôtres.»

VII.--Les lendemains.

Les apôtres formés par Lavigerie ont continué son œuvre. Lavigerie voulait, en 1871, fonder en Algérie des villages d’orphelins; les Pères Blancs, au lendemain de la famine qui sévit l’année d’après sa mort, créèrent en Tunisie, pour les orphelins, la grande exploitation agricole de Saint-Joseph de Thibar, qui fut le point de départ d’un nouveau village chrétien[272]. Lavigerie prévoyait, en 1878, quatre vicariats apostoliques; actuellement, le rayonnement même de l’apostolat des Pères Blancs a contraint la congrégation romaine de la Propagande de démembrer et de multiplier leurs terrains d’action: ils possèdent en Afrique onze vicariats et une préfecture apostolique. Les statistiques de janvier 1925 donnaient, pour leurs missions d’Afrique, le chiffre de 400 275 baptisés et de 163 751 catéchumènes. Il y avait dans la seule chrétienté de l’Ouganda, du 1er juillet 1910 au 30 juin 1911, 1 236 000 communions[273].

[272] Antoine PHILIPPE, _Chronique sociale de France_, novembre 1924, p. 810.

[273] LEBLOND, _le Père Auguste Achte_, p. 430.

Les Sœurs Blanches d’Afrique, deux ans seulement après la mort de leur fondateur, s’enfonçaient dans les ténèbres de l’intérieur, qui, devant leur regard embrasé d’espérances, s’éclairaient d’une lueur d’Épiphanie. A l’heure présente, dans quatre-vingt-trois maisons, elles enseignent, soignent, baptisent, font l’instruction de la femme arabe, ou de la femme païenne. Il advient souvent que d’avance, dès le berceau, ses parents l’ont vendue comme épouse: la sœur missionnaire, pour la faire chrétienne, doit indemniser le fiancé de ce qu’il a payé comme dot: la nécessité de ces coûteux remboursements entrave la besogne d’apostolat, mais ne décourage pas les apôtres[274].

[274] LEBLOND, _op. cit._, p. 418.

Sous l’égide de ces deux ordres, les races indigènes ont commencé de fournir des prêtres à l’autel, des religieuses au cloître: les missions dont Lavigerie fut l’ancêtre possèdent, présentement, trente-quatre prêtres indigènes, quatre grands séminaires avec cent quatorze séminaristes noirs, neuf petits séminaires avec quatre cent soixante et un élèves noirs, et, sous le voile de religieuses, deux cent deux négresses.

Tenacement, mais en vain, le cardinal avait souhaité, pour ses Pères Blancs, l’honneur d’être les agents de liaison, qui ouvriraient une route et jetteraient un pont entre l’Algérie et le Soudan: ce «mysticisme transsaharien» dont parle quelque part le colonel Monteil, et qui donna l’élan, vers 1880, à plusieurs essais héroïques, allait inspirer, au lendemain de la mort du cardinal, la tentative du P. Hacquard, suivie d’un nouvel échec. Il faudra dix années encore pour que le commandant Laperrine, par l’heureux amalgame de ses tirailleurs et de ses spahis, prépare la grande œuvre de la pénétration saharienne. Mais lorsqu’en 1894 la France militaire se fut installée à Tombouctou, les Pères Blancs, débarquant à Dakar, s’engagèrent dans la vallée du Niger, et pénétrèrent à leur tour au cœur du Soudan: l’apostolat religieux, dans le sillage de nos armées, atteignait ainsi, par une autre voie, ce Soudan, où s’était si souvent transporté, par delà le chapelet des oasis sahariennes, l’esprit conquérant du cardinal.

Ainsi sont au travail, conformément aux méthodes définies par Lavigerie, les instruments forgés par Lavigerie pour réaliser, au jour le jour, l’impérieux appel qu’au nom de son Église et de son pays il adressait à l’âme missionnaire.

L’œuvre antiesclavagiste, elle aussi, ne fut point une œuvre éphémère: sa vitalité s’attesta par le Congrès antiesclavagiste de 1900, par la création en Afrique d’un certain nombre de villages de liberté[275]; elle s’atteste, aujourd’hui même, par la décision qu’a prise, en 1924, le conseil de la Société des Nations, de constituer une commission de l’esclavage, chargée de lutter contre les dernières survivances de la traite, contre les abus de l’esclavage domestique, contre la polygamie enfin, qui, en provoquant la restriction de la natalité, tarit les races indigènes et entrave leur essor économique[276]. Dans les sollicitudes et les travaux de cette commission genevoise, à laquelle les missionnaires commencent de prêter leur concours, c’est toujours l’esprit de Lavigerie qui survit et qui veille.

[275] DU TEIL, _Correspondant_, 25 juin 1903.

[276] BEAUPIN, _Chronique sociale de France_, novembre 1924.

Quelques années après la mort du cardinal, le général du Barail, traçant de lui, dans ses _Souvenirs_, un portrait fort peu bienveillant, concluait qu’en agissant comme Lavigerie, «on risque de mériter, en guise d’oraison funèbre, l’épigramme appliquée à certains hommes d’Église: il parlait sans cesse du ciel pour ne s’occuper que des choses de la terre; mais on risque aussi d’arriver les mains presque vides auprès de Celui qui a donné à ses disciples la divine consigne: _Ite et docete_[277]». Apparemment le général, écrivant ces lignes, était hanté par le double souvenir des lointains différends de Lavigerie avec Mac-Mahon et de ses récents sourires à la forme républicaine; il semblait que cette double impression lui voilât les résultats obtenus par le cardinal,--d’un voile tellement opaque qu’il osait dire en cette même page, quelques années seulement après les martyres de l’Ouganda: «Je ne crois pas que les Pères Blancs aient à leur actif une conversion sérieuse.» L’histoire religieuse de l’Afrique au cours des trente dernières années achève de s’insurger contre un tel verdict: la divine consigne _Ite et docete_, dont parle Du Barail, fut réalisée par les missionnaires de Lavigerie, comme elle l’avait été par le cardinal lui-même.

[277] DU BARAIL, _op. cit._, III, p. 47-49.

ÉPILOGUE

L’œuvre missionnaire de Lavigerie.

M. Jules Cambon disait de lui, devant son cercueil: «Le cardinal avait rêvé de conquérir l’Afrique à la France et à la civilisation, et il a mené cette entreprise en bon Français et en bon Européen. Il a été, sur la terre africaine, le précurseur de tous ces hardis voyageurs, de ces marins, de ces soldats, qui semblent renouveler chez nous la gloire des conquérants du Nouveau-Monde.» Tel est l’hommage que rendit au cardinal Lavigerie la République du président Carnot.

Parmi les assistants, il y avait M. Louis Bertrand; il entendait, jusque derrière le glorieux cercueil, «le clabaudage de l’envie, de la sottise, du sectarisme imbécile et malfaisant», mais il écrira plus tard: «Les paroles d’adieu de Cambon, avec l’accent de l’orateur, sont restées dans ma mémoire comme une sorte de protestation contre l’inintelligence des contemporains et comme un premier hommage de la postérité[278].»

[278] Louis BERTRAND, _le Sang des races_ (préface de 1920), p. 5.

I

Lavigerie s’insère avec une incomparable splendeur dans cette lignée de missionnaires qui furent, dans les trois derniers siècles, les pionniers de la plus grande France, et qui donnèrent comme préface à notre histoire coloniale une sorte de préhistoire religieuse, éminemment féconde. Son imagination, puis son action, commencèrent d’installer la France à Tunis, plusieurs années avant que notre diplomatie n’osât y aspirer. Il avait fallu neuf ans à la monarchie de Juillet pour que, dans la France algérienne d’outre-mer, une crosse d’évêque cheminât; la crosse de Lavigerie, au contraire, précéda en Tunisie les armées de la République; la civilisation chrétienne commença de s’y étaler et de s’y faire aimer, avant que ces armées ne survinssent avec une allure plus pacificatrice que conquérante. Une fois engagée dans les voies que lui avait ouvertes Lavigerie, la France officielle le voulut comme conseiller, comme guide, comme collaborateur permanent. L’œuvre de l’État français, en Tunisie, réalisa les conceptions de cet homme d’Église.

Il y a je ne sais quoi d’épique dans la carrière de ce prêtre qui, chargé par l’empereur Napoléon III, avec toutes sortes de réserves et de réticences, d’un diocèse de la banlieue méditerranéenne, fait de ce diocèse, avec la collaboration successive de la République française et des congrès diplomatiques européens, l’avant-poste du Christ pour la conquête d’un immense continent. Nos romantiques, en matière de politique étrangère, avaient eu vraiment d’étranges utopies[279]. Lamartine, rendant visite à l’émir Beschir, souverain des Druses du Liban, oubliait rapidement les mutilations et les massacres dont cet émir s’était rendu coupable, et saluait avec entrain, comme plus vieille et «originairement plus pure et plus parfaite que la nôtre», comme «fille des vertus primitives», la civilisation orientale. Michelet, du jour où il eut épousé une femme d’origine créole, rêvait d’une Amérique régénérée par le sang noir venu d’Afrique, par cette race de Cham si cruellement calomniée. Le spectacle des ruines cruellement accumulées en Syrie par ces Druses dont s’éprenait Lamartine, le spectacle des atrocités de l’Afrique noire, témoignaient à Lavigerie tout ce qu’il y avait d’incorrigible utopie dans ces hommages romantiques aux civilisations exotiques: comme observateur non moins que comme prêtre, il estimait urgent, tout d’abord, de leur présenter le Christ avant de s’exalter pour elles.

[279] Voir SEILLIÈRE, _Revue d’histoire diplomatique_, octobre-décembre 1924.

Au début de son épiscopat algérien, il s’occupa surtout de jeter un pont entre le christianisme et l’Islam.

Il agit à ciel ouvert, prudemment mais sans se cacher.

Il ne pouvait admettre que le pouvoir civil condamnât à jamais les musulmans à être des gentils; et c’était au contraire sa mission d’évêque, de les relever d’une telle condamnation. Il constata, après les premières expériences, que des succès locaux étaient possibles, mais sur des terrains bien restreints, et que de petits groupes d’enfants arabes ou berbères, enveloppés d’une atmosphère chrétienne, pouvaient devenir accessibles à la foi du Christ, mais que les âmes des adultes, elles, semblaient généralement murées.

Quelles que fussent les difficultés d’approche, s’étonnera-t-on qu’un Lavigerie n’ait jamais adhéré à la formule sommaire, d’après laquelle «on ne convertit point un musulman»? M. René Bazin recueillait naguère certains indices, en Algérie, en Tunisie, dont il concluait que «les Musulmans peuvent être rapprochés de nous jusqu’à s’intéresser au principe supérieur de notre civilisation, même jusqu’à devenir chrétiens[280]». Si l’on insistait en faveur de cette formule: «Le musulman est inconvertissable», les missions évangéliques anglo-saxonnes et germaniques, qui tenaient au Caire en 1906, à Lucknow en 1911, deux grands congrès pour l’apostolat de l’Islam, auraient le droit d’y relever beaucoup d’audace et quelque lâcheté, et de nous faire observer, à l’encontre, que dans les îles de la Sonde, dans l’Hindoustan, en Perse, en Arabie même, le protestantisme s’essaie, parfois victorieusement, à effriter le bloc islamique[281]. Lavigerie et après lui le P. de Foucauld se sont toujours refusés à admettre que le geste de saint François d’Assise et des premiers Franciscains apôtres du Maroc, le geste de saint Louis et du bienheureux Raymond Lulle, portant aux âmes islamiques le catholicisme, fût condamné à demeurer, pour toute la suite des siècles, un geste illusoire et stérile. Mais Lavigerie jugea nécessaire, dès le début, de «ménager la lumière aux yeux malades des musulmans pour ne les éclairer que peu à peu, de crainte de les aveugler sans retour[282]». Pascal eût aimé ces lignes subtiles, extraites du discours qu’il adressait au concile provincial de 1873. Le mot _Caritas_, le seul qu’il eût voulu comme devise dans ses armes épiscopales, fut en définitive, vis-à-vis des musulmans d’Afrique, sa seule méthode d’apostolat.

[280] BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 496-503. Comparer dans la _Chronique sociale de France_, avril et mai 1924, les deux articles de M. Pasquier-Bronde sur l’influence sociale exercée chez les Kabyles par les écoles, les bureaux d’assistance sociale, l’œuvre du _Foyer kabyle_, et sur les premières conversions individuelles.

[281] Voir le fascicule de la _Revue du monde musulman_ de novembre 1911 intitulé: _la Conquête du monde musulman_.

[282] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, I, p. 90.

«Je viens de lire, écrivait un jour Montalembert à Hilaire de Lacombe, le journal du voyage fait en Espagne, cinquante ans après l’expulsion des Maures, par certain calife, venu voir ce que devenait le royaume de ses aïeux. Il n’admire rien, tout lui paraît petit de ce qui a été fait depuis leur départ, excepté un couvent des frères de Saint-Jean-de-Dieu. Il n’en revient pas, qu’ils se dévouent aux misérables, et le voyageur constate que sa religion ne lui a jamais rien montré de pareil[283].» Suggérer aux musulmans d’aujourd’hui une pareille remarque, c’est à peu près à quoi se réduisait l’apologétique de Lavigerie: il savait l’inefficacité des polémiques doctrinales contre l’Islam, et «l’héroïque courage» qu’exigent des musulmans, «en raison des difficultés de l’entourage[284]», les conversions individuelles.

[283] Je remercie M. Bernard de Lacombe, à qui je dois cette intéressante communication.

[284] MASSIGNON, _The Moslem World_, 1915, p. 140.

L’abbé Bourgade, l’humble aumônier de Saint-Louis de Carthage, avait, au milieu du dix-neuvième siècle, publié trois livres de dialogues: _Soirées de Carthage_, _la Clef du Coran_, _le Passage du Coran à l’Évangile_, pour essayer d’acheminer les âmes musulmanes vers un contact plus immédiat avec Seïd Aïça (c’est le nom qu’elles donnent au Christ); et Mgr Pavy, présentant ces livres au public, avait fait remarquer, tout le premier, que cette «causerie simple, ingénieuse et de bonne amitié», n’avait rien d’une controverse, la controverse étant interdite par le Coran lui-même à ses disciples[285]. Pour tenter de présenter Seïd Aïça à la conscience islamique, Lavigerie n’empruntait pas les méthodes socratiques inaugurées par le bon abbé Bourgade; il faisait le bien et voulait qu’on fît le bien, au nom de Seïd Aïça. Il lui paraissait que dispensaires, hôpitaux, orphelinats, en révélant aux musulmans les fruits de charité auxquels se reconnaît l’arbre chrétien, les induiraient peut-être, tôt ou tard, à venir s’asseoir à son ombre.

[285] BOURGADE, _Soirées de Carthage_, p. X (Paris, Lecoffre, 1852).

II

Mais sans supprimer ou déserter les avant-postes de charité qui devaient attester aux Arabes et aux Kabyles l’active bienfaisance du christianisme, Lavigerie, peu à peu, s’abandonna plus pleinement à une autre hantise: celle de la formidable poussée qu’exerçait l’Islam pour pénétrer au cœur de l’Afrique noire, et pour s’y installer. Un _postulatum_ de soixante-huit Pères, au concile du Vatican, avait réclamé pour les noirs de l’Afrique un regard de l’Église[286]. Lavigerie osa regarder, et conclure que d’urgence l’apostolat du Christ devait devancer auprès des fétichistes l’apostolat de Mahomet. L’imagination des frères Tharaud, épiant au delà des mers et des déserts la voix diffuse de l’Islam, croyait naguère l’entendre dire: «Vaincu sur votre petit coin du monde, je refleuris ailleurs, dans la Chine innombrable, les Indes embrasées, et dans la sombre Afrique[287].» Les ambitions africaines de l’Islam inquiètent aujourd’hui la curiosité des explorateurs et la sollicitude des diplomates: on l’a vu, dans les dix premières années du vingtième siècle, porté par soixante Arabes de Zanzibar, s’installer dans le sud du Nyassa, et échafauder, presque en chaque village, une hutte mosquée; on le voit encercler l’Abyssinie et faire effort pour démanteler ce vieux bastion du christianisme africain[288].

[286] _Collectio Lacensis_, VII, col. 905.

[287] Jérôme et Jean THARAUD, _la Bataille à Scutari d’Albanie_, p. 206. (Paris, Émile-Paul, 1913.)

[288] GUÉRINOT, _Islam et Abyssinie_ (_Revue du monde musulman_, 1918.) Lorsque pourtant M. T. R. Threlfall, dans un article de la _Nineteenth Century_, mars 1900, écrit qu’à côté de la propagande musulmane dans le centre de l’Afrique «la propagande chrétienne n’est qu’un mythe», on peut trouver qu’il méconnaît singulièrement les résultats obtenus par les Pères Blancs. Sur l’Islam au Nyassaland et aux portes de l’Éthiopie, voir aussi MASSIGNON, _Annuaire du monde musulman_, 1923, p. 198 et 221.

Lavigerie fut l’un des premiers à surveiller l’esprit de conquête de l’Islam, à le dénoncer, à le contrecarrer; il fut l’un des premiers à révéler au monde qu’au cours de ce dix-neuvième siècle où les diverses puissances de l’Europe, s’installant de çà de là sur l’immense littoral, se croyaient maîtresses des portes de l’Afrique, l’Islam peu à peu, avec ses confréries militaires et mystiques, avec ses caravanes esclavagistes, s’avançait vers le centre même du continent noir.

«Nous sommes les premiers, écrivait dès 1878 un de ses Pères Blancs, qui, depuis l’origine du christianisme, allons représenter Notre-Seigneur et son Église dans ce monde barbare et encore à peu près inconnu. Devant nous, cent et peut-être deux cents millions d’âmes nous tendent invisiblement les bras, comme ces infidèles de la Macédoine, que saint Paul vit en songe[289].» Voilà le cri de joie par lequel s’inaugurait l’apostolat catholique dans la région des Grands Lacs. D’aucuns chez nous commençaient à dire: «Qu’importe, après tout, que l’Islam fasse la conquête des fétichistes? Tel quel, il les élèverait vers une forme supérieure de religiosité»; et des administrateurs, enclins à tenir en suspicion les missions catholiques, auraient volontiers, au nom de ce programme, favorisé en Afrique la propagande musulmane. Lavigerie s’insurgea toujours contre de pareilles méthodes; et le souci des intérêts de la France amena d’excellents connaisseurs de l’âme africaine à les condamner comme il les condamnait. «Oui, disait il y a trente ans un de nos missionnaires au Congo, le P. Moreau, des Pères du Saint-Esprit, la civilisation musulmane est un grand pas sur le fétichisme; mais ce pas est le premier et le dernier, il enraye tout[290].»

[289] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 99. En fait, ainsi que l’explique M. Louis Massignon dans son étude sur l’Église catholique romaine et l’Islam, _The Moslem World_, avril 1915, p. 129-142, la raison fondamentale qui a jusqu’ici dissuadé le Saint-Siège d’organiser en terres musulmanes un apostolat religieux visant les musulmans, est le souci qu’ont eu les Papes de protéger les communautés chrétiennes existant dans ces pays et de n’offrir aux pouvoirs musulmans aucun prétexte de les troubler ou de les gêner dans la profession de la foi chrétienne. Léon XIII, en 1879, fit un premier pas dans une voie nouvelle, en recommandant au Sultan les œuvres d’éducation et de charité mises à la disposition des musulmans par l’Église romaine.

[290] Cardinal PERRAUD. Allocution au congrès antiesclavagiste de 1900. (_Compte rendu du congrès_, p. 186.)

«Si j’ai au Soudan respecté toutes les croyances, écrivait, deux ans après la mort de Lavigerie, le colonel Archinard, si je me suis attiré même l’affection des musulmans en me montrant souvent leur protecteur, je n’ai cependant pas voulu qu’ils puissent faire de la propagande à notre suite dans les pays fétichistes qui avaient toujours su leur résister. Favoriser l’islamisme sous prétexte qu’on n’est pas soi-même un catholique convaincu, c’est trahir les intérêts français. Le catholicisme avec son imposant cérémonial convient mieux encore aux populations noires que l’islamisme. Plus que dans aucune autre de nos colonies, il faut faire au Soudan de la propagande religieuse, parce que c’est de la propagande française, et, quelles que soient nos sympathies, nous n’avons pas le choix de la religion à propager, car l’islamisme nous fait des rivaux et des ennemis, et, en Afrique, le protestantisme fait des sujets anglais.» Tout en constatant qu’il serait «impolitique de combattre ouvertement le mahométisme en Sénégambie», Galliéni, dès 1885, signalait que «les ennemis les plus acharnés de notre domination ont toujours marché contre nous en invoquant le nom du Prophète», et que «notre devoir le plus élémentaire est d’encourager de tout notre pouvoir les efforts des peuples nègres restés encore réfractaires aux idées du mahométisme[291]». Le colonel Archinard, tout comme Lavigerie, déplorait l’aspect d’État laïque que la France croit devoir parfois affecter, vis-à-vis des musulmans et vis-à-vis des fétichistes. «Les noirs, comme les musulmans, insistait-il, s’étonnent de ne nous voir jamais faire acte de religion.» Et tout protestant qu’il fût, le colonel Archinard invitait le commandant Quiquandon à dire à l’un des chefs soudanais que le colonel était catholique, et que pour consolider avec lui les liens d’amitié, il devait prendre cette religion-là.

[291] GALLIÉNI, _Voyage au Soudan français_, p. 617-618.

Le très regretté général Mangin, qui cite ces très suggestifs documents, ajoute qu’il est naturel que nous respections le sentiment religieux de nos protégés musulmans, mais non pas l’Islam en soi. «La confusion est trop fréquente, dit-il, et elle a pour résultat d’ajouter notre prestige à celui de l’Islam, d’accroître la ferveur de ses adhérents, et d’en augmenter le nombre. Il est des élégances de costume ou de manières qui sont de mauvais ton; il est également des élégances intellectuelles qui sont déplacées, et l’affectation d’une extrême sympathie pour l’Islam est de celles-là. Le fait d’envoyer des _tolbas_ venant d’Algérie pour enseigner le Coran dans les _medersas_ de l’Afrique occidentale a été une faute, il faut savoir le dire[292].»

[292] Général MANGIN, _Regards sur la France d’Afrique_, p. 211 et suiv. (Paris, Plon, 1923).--Cf. René BAZIN, _Revue des Deux Mondes_, 1er décembre 1924, p. 488-492.--M. Maurice DELAFOSSE, _Afrique française_, supplément, décembre 1922, p. 321-333, explique d’autre part que l’islamisation des noirs soudanais, accomplie depuis le quinzième siècle par les conquérants musulmans, fut assez superficielle, et qu’on vit un certain nombre d’entre eux, une fois devenus sujets européens, rejeter le Coran pour revenir au fétichisme.

C’est ainsi que plus de trente ans après la mort de Lavigerie, le chef perspicace qui fut entre la France et l’Afrique noire un incomparable truchement, suggérait à la métropole un programme africain de politique religieuse qui se rapproche singulièrement du programme du cardinal[293].

[293] Le capitaine ANDRÉ, dans son livre: _l’Islam noir, contribution à l’étude des confréries religieuses islamiques en Afrique occidentale_ (Paris, Geuthner, 1924), explique de son côté que l’Islam, en ces régions, est, de féodal et théocratique, devenu démocratique, et que, «si les noirs de la côte ne sont pas encore parvenus au stade de la rébellion, leurs associations à tendances particularistes augmentent en nombre et en volume». Cf. JALABERT, _Études_, 20 mai 1925, p. 448-454.

III

Ce fut une gloire pour Lavigerie, et tout en même temps pour son Église, que, dix ans seulement après le premier contact entre ses Pères Blancs et l’Afrique noire, l’expérience acquise sur cette terre vierge permît à Lavigerie de revendiquer et d’obtenir, pour le catholicisme missionnaire, un rôle et une voix dans les congrès où se débattaient les destinées de l’Afrique. Nouveauté d’autant plus émouvante, qu’elle se produisait à l’époque où la Papauté, récemment déchue de sa souveraineté temporelle, semblait vouée désormais au silence dans les disputes entre les hommes. A peine Carthage était-elle rétablie dans cette dignité primatiale qui lui conférait sur l’Afrique une sorte de souveraineté spirituelle, et déjà, de cette Carthage, Lavigerie parlait aux puissants de la terre, un Gambetta, un Ferry, un Bismarck, pour leur indiquer les exigences civilisatrices de l’Église; et Lavigerie réussissait à leur faire comprendre que dans cette Afrique où les susceptibilités diplomatiques risquaient d’être une cause de paralysie, l’Église, avec leur aide, pouvait servir, plus librement et plus clairement qu’eux-mêmes, la cause de l’humanité.

«De petits esprits, lit-on dans Montesquieu, exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains, car, si elle était telle qu’ils la disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?[294]» Cent quarante ans après l’_Esprit des Lois_, Lavigerie, ayant éclairé d’une effrayante lumière «l’injustice» faite aux Africains, réclama d’urgence, au nom de son _Credo_, cette convention vengeresse; et grâce à lui l’Église, à la fin de ce dix-neuvième siècle qui l’avait mise aux prises avec le «philosophisme» révolutionnaire, apparut à l’univers civilisé comme l’instigatrice d’une croisade libératrice, émancipatrice.

[294] MONTESQUIEU, _Esprit des Lois_, livre XV, chapitre V. Voir Russell Parsons JAMESON, _Montesquieu et l’esclavage_ (Paris, Hachette, 1911).

Julius Eckardt, le consul d’Allemagne, qui observa de très près Lavigerie, et qui admirait en lui, entre autres détails, «un des rares prélats français qui eussent une idée claire de l’essence et de la portée du protestantisme», écrivait: «Par ses luttes contre l’esclavage, par son active charité, il a incomparablement mieux préparé le christianisme que par des prédications de propagande et par des conversions précipitées. Ses efforts missionnaires furent de nature essentiellement humaine[295].»

[295] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 182.

Les phraséologies officielles qui fêtèrent, en 1889, le centenaire de la Déclaration des droits, furent moins efficaces pour révéler au monde la générosité française que ne l’était, en cette même année, la revendication des droits de l’esclave, promenée de chaire en chaire, de capitale en capitale, par la voix d’un prélat parlant au nom de Dieu. De fait ce prélat, pour déborder le cadre du presbytère de campagne où s’enfermait sa naïve imagination d’enfant, n’avait eu qu’à vouloir réaliser la définition du prêtre autrefois donnée par Chrysostome: «Un homme universel, qui s’intéresse aux épreuves et aux souffrances de l’humanité, comme si le monde entier lui avait été confié et qu’il eût été établi le père de tous ses semblables.» Ces mots résument la vie de Lavigerie, ils expliquent son âme, ils éclairent sa gloire.

FIN

APPENDICE

TESTAMENT SPIRITUEL DU CARDINAL LAVIGERIE[296].

[296] Ce testament date de 1884 ou 1885 (BAUNARD, _Le cardinal Lavigerie_, II, p. 670.)

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il!

Ceci est mon testament spirituel. Je le commence en déclarant, en présence de l’éternité qui va s’ouvrir devant moi, que je veux mourir dans les sentiments où j’ai toujours vécu, à savoir ceux d’une obéissance et d’un dévouement sans bornes au Saint-Siège apostolique et à Notre Saint-Père le Pape, vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

J’ai toujours cru, je crois tout ce qu’ils enseignent et dans le sens où ils l’enseignent. J’ai toujours cru, je crois qu’en dehors du Pape ou contre le Pape, il n’y a et il ne peut y avoir dans l’Église que trouble, confusion, erreur et perte éternelle. Lui seul a été établi comme le fondement de l’Unité, et par conséquent de la vie, en tout ce qui tient au salut éternel.

J’ai l’insigne honneur d’appartenir de plus près au Saint-Siège apostolique par mon caractère de prêtre, d’évêque, par mon titre de cardinal de la Sainte Église romaine. Sans doute ces honneurs, qui sont fort au-dessus de ma misère et de ma faiblesse, sont faits pour me confondre, en ce moment surtout, où je songe à me présenter au tribunal de Dieu. Mais j’y veux voir un motif de reconnaissance et de fidélité d’autant plus grande envers la chaire de Pierre et envers Notre Saint-Père le Pape, qui m’a comblé des marques de sa confiance et de sa bonté.

Je l’ai servi de mon mieux tant que j’ai pu. Ne pouvant plus rien maintenant, je prie Notre-Seigneur d’agréer le sacrifice que je lui fais de ma vie, et les souffrances qui accompagneront ma mort, pour la prolongation des jours précieux de Léon XIII et le triomphe de ses desseins magnanimes.

Je confonds dans mon dévouement au Saint-Siège celui que j’ai toujours eu pour la France chrétienne et pour les missions d’Afrique, à la tête desquelles je suis placé. La paix, la gloire, la vie même de la France sont étroitement liées à sa foi catholique, et par conséquent à sa fidélité envers le Saint-Siège. C’est surtout d’elle qu’on a pu dire, à chacune des pages de son histoire: _Sacerdotium et regnum cum inter se consentiunt, bene regitur mundus. Cum autem non concordant, non tantum parvae res non crescunt, sed etiam magnae miserabiliter delabuntur._

J’ai tout fait, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence, pour maintenir cette concorde si désirable. Je puis dire en vérité que j’en meurs, car la maladie qui me conduit au tombeau est la conséquence des fatigues surhumaines que je me suis imposées, l’été dernier, à Rome et à Paris, pour empêcher une rupture éclatante que tout semblait rendre inévitable. Et là, je travaillais encore plus, dans un sens, pour ma pauvre et chère patrie que pour l’Église. Car l’Église a des assurances d’immortalité, mais la France n’a d’autres promesses que celles que la Providence a faites aux nations de la terre, et elle a contre elle, hélas! la menace divine: _Omnis civitas contra se divisa non stabit._

Oh! si je pouvais lui parler encore du fond de ma tombe! Si je pouvais, avec ce désintéressement de toutes choses qui est le propre de la vie à venir, lui représenter une dernière fois, comme je l’ai fait souvent à ceux qui la gouvernent, ce qui peut lui donner la paix! Je la vois avec une amère douleur descendre chaque jour du rang de puissance et d’honneur où l’avaient placée, dans le monde, la foi et les vertus de nos pères, la politique sage et persévérante de nos rois.

Je ne parle pas de son régime intérieur. Je ne me suis jamais mêlé à l’action et surtout aux passions des partis. Ma vie s’est écoulée presque tout entière au dehors, depuis que j’ai âge d’homme. C’est là que j’ai pu juger de sa décadence, et que j’ai vu, à mesure qu’elle abandonne sa foi et ses traditions, sa voix être moins écoutée et son nom moins respecté.

La France va-t-elle finir? Dieu va-t-il lui retirer sa mission qu’il lui avait confiée, de défendre et de protéger généreusement dans le monde la justice et la vérité? Ma prière suprême est que ce malheur lui soit épargné. Mais qu’est-ce que la prière d’un homme devant la justice de Dieu?

C’est à toi que je viens maintenant, ô ma chère Afrique! Je t’avais tout sacrifié, il y a dix-sept ans, lorsque, poussé par une force intérieure, qui était visiblement celle de Dieu, j’ai tout quitté pour me donner à ton service. Depuis, que de traverses, que de fatigues, que de peines!... Je ne les rappelle que pour pardonner et pour exprimer encore une fois mon indicible espérance de voir la portion de ce grand continent, qui a connu autrefois la religion chrétienne, revenir pleinement à la lumière; et celle qui est restée plongée dans la barbarie, sortir de ses ténèbres et de sa mort.

C’est à cette œuvre que j’avais consacré ma vie. Mais qu’est-ce qu’une vie d’homme pour une semblable entreprise? A peine ai-je pu ébaucher ce travail. Je n’ai été que la voix du désert appelant ceux qui doivent y tracer les routes à l’Évangile. Je meurs donc sans avoir pu faire autre chose pour toi que souffrir, et, par mes souffrances, te préparer des apôtres!

TABLE DES MATIÈRES

Pages. INTRODUCTION. La France en Afrique avant Lavigerie. 1