CHAPITRE III
LA FRANCE A TUNIS, A JÉRUSALEM ET SUR L’ÉQUATEUR: LE RELÈVEMENT DE CARTHAGE
I.--Les premières missions des Pères Blancs dans l’Afrique équatoriale.
Lavigerie, en dix ans, dans son archidiocèse d’Alger, avait construit quarante-neuf lieux de culte, établi onze congrégations, dépensé pour les besoins de ses ouailles huit millions huit cent soixante-dix mille francs. On l’avait, sans cesse, senti préoccupé d’enseigner à la France le bon usage de l’Algérie, et de chercher dans l’histoire du passé, dans des initiatives scolaires, dans des initiatives charitables, l’amorce d’un contact entre les populations musulmanes et les assises chrétiennes de la civilisation française; et il lui avait plu d’être salué comme «le premier colon de l’Algérie». Il fut souvent, pour les gouverneurs successifs, le conseiller des heures difficiles, un conseiller qui savait encourager, réconforter. «Je vous plains, madame, disait-il à la femme de l’un d’entre eux. Depuis que je suis archevêque d’Alger, je n’ai point vu une femme de gouverneur qui ne soit venue dans mon cabinet pour y pleurer[189].»
[189] CAMBON, _le Gouvernement général de l’Algérie_, p. 258 (Paris, Champion, 1922).
En 1878, l’époque était proche où il allait avoir deux capitales: à côté d’Alger, sa métropole concordataire, où parfois il se sentait inquiété, gêné, par la politique religieuse de la République, Carthage, bientôt, lui sera comme une seconde métropole, dans laquelle on le verra, avec une souveraine aisance, collaborer avec le Quai d’Orsay pour le prestige extérieur de la France. Une biographie détaillée de Lavigerie, à partir de 1878 et même un peu plus tôt, exigerait un regard prolongé sur les archives des Affaires étrangères: là seulement, on pourrait suivre, au jour le jour, la collaboration, parfois paradoxale d’apparence, entre cet homme d’Église et un État qui déjà se qualifiait de laïque, mais qui n’admettait pas que les effervescences d’anticléricalisme fussent autre chose que des scènes de ménage, entre Français, dans l’enceinte de la France.
Le premier confident à qui Lavigerie fit connaître, en février 1878, la création par Rome des missions de l’Afrique équatoriale, confiées aux Pères Blancs, fut le ministre des Affaires étrangères. «Évêque français de l’Afrique, disait-il, je n’ai pas cru pouvoir rester indifférent à une œuvre si considérable de civilisation, qui intéresse également l’humanité, la science et la religion. J’ai pensé qu’il serait avantageux pour la France d’être représentée, dans ces vastes régions encore mystérieuses, non pas seulement par des pionniers isolés, comme les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l’étendue, qui la rendent puissante. Dix prêtres de la Société des missionnaires, dont je suis le supérieur, se préparent à partir très prochainement en avant-garde pour Zanzibar.» Tous les termes sont ici pesés; ce n’est pas l’archevêque d’Alger qui parle, mais, comme eussent dit les légistes, le supérieur d’une congrégation. Une congrégation, c’est une force, où la communauté des disciplines, et des souffrances, et des mérites, et des ambitions, ajoute à chaque énergie individuelle la poussée de l’énergie collective: pour cette organisation d’Église, qui là-bas représentera la France, Lavigerie demandera au ministère une recommandation près de nos consuls, un passage gratuit sur nos paquebots.
L’esprit dont s’animaient les Pères Blancs répondait pleinement à celui de leur chef: «Une autre pensée, écrivait le P. Deniaud, se mêle dans nos cœurs à celles de la foi: la pensée de la France. C’est pour elle aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, envoyés par notre évêque, Français comme nous, allons porter sa langue et son influence dans les profondeurs africaines. D’autres nous suivront un jour, et cette route pacifique que nous allons tracer, où peut-être nous laisserons nos tombes, sera poursuivie par les conquérants pacifiques de notre France. L’Angleterre, l’Amérique, l’Allemagne l’ont précédée; elle ne pouvait manquer plus longtemps à ce grand rendez-vous de l’humanité et de la civilisation[190].»
[190] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 101.
D’avance, entre ces dix, la distribution des terroirs et des âmes était faite. Cinq d’entre eux, le P. Livinhac en tête, devaient s’occuper de la région du Nyanza; les cinq autres, le P. Pascal en tête, de celle du Tanganyika. Des instructions de Lavigerie, qu’ils emportaient avec eux, leur disaient, en formules incisives: «Dans vos souffrances, songez au triomphe des martyrs; sans cela vous ne serez que des voyageurs vulgaires, et, comme je vous l’ai dit quelquefois, des Robinsons, au lieu d’être des hommes de Dieu... Pour une si grande œuvre, il faut avoir assez de foi pour demander des miracles. De la foi, beaucoup de foi, c’est tout ce qu’il faut pour les obtenir.» Tel était leur viatique spirituel; et pensant, d’autre part, à «nos pauvres barbares civilisés de France et d’Europe», Lavigerie disait à ses Pères Blancs l’honneur et l’avantage que pourrait retirer l’Église s’ils trouvaient l’occasion, sous ces latitudes équatoriales, de cultiver un peu les sciences naturelles et de fournir quelques renseignements aux sociétés savantes. Seize siècles plus tôt, cette question: A-t-on le droit de courir au martyre, de le rechercher? avait déchiré les chrétientés africaines; la solution de bon sens et d’humilité que lui avait alors donnée l’Église de Rome trouvait un écho sous la plume de Lavigerie, lorsqu’il écrivait: «Plutôt changer de direction si le pays de Nyanza est redoutable aux voyageurs.»
Les Dix, partis de Marseille le 21 avril, étaient à Zanzibar en juin. Le P. Charmetant et le P. Deniaud les avaient précédés. A eux deux, faisant l’office de fourriers, ils avaient commencé d’organiser les troupes de porteurs nègres qui devraient les escorter, et d’hommes armés qui devraient les défendre; ils avaient rassemblé les innombrables objets qu’une pareille caravane devait emporter avec elle pour les offrir, comme droits de péage, aux petits souverains dont on traverserait le territoire; c’était un véritable capharnaüm, où resplendissaient de somptueux habits de cérémonie, achetés au Temple, et destinés à parer les courtisans des roitelets nègres, ou les roitelets eux-mêmes. Car dans ces régions où la terrible mouche tsé-tsé tuait les animaux domestiques, où les principicules sauvages ne connaissaient aucune monnaie d’échange, il fallait traîner avec soi un véritable bazar ambulant, qui exigeait de nombreuses épaules humaines.
Avant de quitter Zanzibar pour s’enfoncer dans la meurtrière Afrique, les Dix recevaient des lettres de Lavigerie, qui leur disait: Je prie pour vous à Rome, je vais prier pour vous au Saint-Sépulcre. L’équipe destinée au Tanganyika, bientôt réduite à quatre par la mort du P. Pascal, ne devait arriver à destination qu’en janvier 1879; il fallut six mois de marche encore aux cinq apôtres de l’Ouganda pour qu’ils fussent au but. Sans rien perdre de ce don d’ubiquité qui la fixait presque simultanément à Rome et à Jérusalem, à Alger et à Tunis, à Paris et aux Grands Lacs, c’est dans cette dernière région que la pensée de Lavigerie s’attardait alors avec le plus de tendresse. Elle suivait ses fils, aventureusement expédiés; elle cherchait, parmi les petits clercs de son séminaire, les recrues qui pourraient un jour, là-bas, remplacer les martyrs.
J’ai soif, j’ai soif, criait-il au vendredi-saint de 1879, dans un discours tout haletant: il répétait ce cri suppliant du Christ en croix, le commentait, conjurait ses auditeurs d’avoir soif des âmes. La première caravane cheminait encore, que déjà la seconde se préparait[191]. Les lettres qu’il adressait à Paris, à la procure des Pères Blancs, s’occupaient des moindres détails du nouveau bazar qu’il y avait à acheter, à encaisser, à transporter. Comme escorte armée, pour cette seconde caravane, il voulait d’anciens zouaves pontificaux: Charmetant fut envoyé à Bruxelles, pour en trouver. Et l’imagination débridée de Lavigerie voyait en eux les fondateurs éventuels d’un royaume chrétien au centre de l’Afrique équatoriale, qui deviendrait très puissant, probablement en peu de temps. Ce serait un chapitre nouveau s’ajoutant, sous les regards du dix-neuvième siècle finissant, à l’histoire des royautés jadis fondées par l’Église aux marches de la civilisation chrétienne; et Lavigerie semblait impatient, déjà, de mettre ce chapitre au net, avant même que le brouillon n’en eût été ratifié dans le plan divin.
[191] Voir _Journal de voyage des missionnaires d’Alger aux Grands Lacs de l’Afrique équatoriale_ (Alger, Jourdan, 1879).
Il rédigeait, pour l’apostolat de l’Afrique centrale, des instructions nouvelles: ne pas élever à l’européenne les petits nègres, non plus que Pierre et Paul n’avaient voulu transformer en Hébreux les petits Romains, non plus qu’Irénée n’avait voulu transformer en Grecs les petits Lyonnais; ne pas baptiser les nègres, sauf le cas de mort, sans qu’ils eussent été postulants depuis deux ans. Le 2 juin 1879, à Notre-Dame d’Afrique, Lavigerie armait chevaliers quatre Belges et deux Écossais, anciens zouaves pontificaux; en chape rouge et or, au pied de l’autel, il leur donnait l’épée, l’accolade. Et le soir, dans la chaire de sa cathédrale, il commentait leur imminent départ,--le départ des douze Pères ou Frères missionnaires dont ils allaient être les protecteurs. «Les voici qui viennent, s’écriait-il, ces conquérants pacifiques! Zanzibar, tu les as vus s’enfoncer dans les plaines brûlantes, franchir les montagnes inhospitalières qui s’élèvent en face de tes rivages. Tu vas les revoir encore, n’ayant pour arme que leur croix, pour ambition que de porter la vie dans cet empire de la mort[192].» Lavigerie les chargeait, au nom du Saint-Siège, d’être, pour les populations qu’ils allaient aborder, des prédicateurs de délivrance. «Dites-leur, à ces peuples nouveaux, que ce Jésus dont vous leur montrerez la croix est mort entre ses bras pour porter toutes les libertés au monde, la liberté des âmes contre le joug du mal, la liberté des peuples contre le joug de la tyrannie, la liberté des consciences contre le joug des persécuteurs, la liberté du corps contre le joug de l’esclavage.» Et son geste de bénédiction s’élevait sur ces missionnaires en partance, «au nom de Pierre qui, captif dans la personne de Léon, préparait le dernier coup porté à l’esclavage moderne, au sein même de cette Rome où Paul prisonnier portait le premier coup à l’antique servitude.»
[192] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 77.
Quelques minutes encore, il parlait, regrettant que ses forces lui interdissent de partir avec eux, d’être là-bas le sacrificateur, à cet autel où leur sang viendrait peut-être se mêler au sang de l’Agneau. Puis, descendant de chaire, il allait, devant l’autel, s’agenouiller à leurs pieds, et les baisait; et tous les autres Pères, tous les novices, tous les hommes présents, faisaient de même; le célèbre discours de Fénelon sur la fête de l’Épiphanie recevait ainsi, dans cette cathédrale, une sorte de sanction liturgique. Un an plus tard, hélas! huit de ces partants, missionnaires ou zouaves, avaient déjà succombé à la fièvre et semé de leurs tombes la route des Grands Lacs. Tout autre que Lavigerie se fût peut-être découragé; mais ces catastrophes mêmes étaient, pour lui, un motif de s’acharner.
Il chargeait le Père Deguerry de remonter le Haut-Nil pour y trouver, éventuellement, une nouvelle route vers l’Ouganda. Et sans même attendre le fruit de cette exploration, il préparait une troisième caravane qui allait, avant la fin de 1880, gagner Zanzibar. «Nous jurons ensemble, la Société missionnaire et moi, proclamait-il devant ce troisième contingent d’apôtres, nous jurons de mourir tous jusqu’au dernier, plutôt que d’abandonner ces missions de l’Équateur.» Et tous ces Pères Blancs, tous leurs novices, juraient avec lui. Un Breton, ancien zouave de Lamoricière et de Charette, le capitaine Joubert, était de l’expédition; il n’avait pu, naguère, sauver le royaume du Pape; il allait peut-être, en Afrique, donner au Pape un royaume. Car de plus en plus vastes étaient les ambitions territoriales de Lavigerie: à Kabele et au Haut-Congo, la Propagande venait de créer pour ses Pères Blancs deux nouveaux vicariats. Le Père Charbonnier, récemment nommé Supérieur général, régnait désormais, de son observatoire de Maison Carrée, sur quatre champs de mission.
II.--Lavigerie à Jérusalem: la France institutrice des clergés d’Orient.
Cependant, à Sainte-Anne de Jérusalem, s’effaçant discrètement et se morfondant un peu, quelques Pères Blancs, conformément aux consignes de Lavigerie, se considéraient comme députés par la France et par l’Église pour prier en faveur du monde chrétien et de la pauvre Afrique en particulier. Lavigerie, en juin 1878, à l’heure même où ses premiers missionnaires commençaient à cheminer de Zanzibar aux Grands Lacs, avait fait une apparition à Jérusalem[193]: le consul Patrimonio, officiellement, lui avait remis les clefs de Sainte-Anne. Les instructions qu’emportaient d’Alger à Jérusalem, à l’automne de cette même année, trois Pères Blancs et un Frère, et les lettres successives que Lavigerie leur adressait, leur prescrivaient d’accepter, pour l’instant, une vie monotone, de la prendre comme un second noviciat, d’étudier, d’attendre, d’être humbles, petits, modestes, de façon à ne pas surexciter, au Patriarcat ou à la Custodie, les susceptibilités italiennes. On avait pensé, d’abord, à faire de Sainte-Anne un institut d’études bibliques; mais au bout de quelques mois, des enfants s’étaient présentés, aspirant, dans ce sanctuaire ressuscité, au rôle biblique d’Éliacin. De ce jour-là, une pensée, qui déjà flottait dans l’esprit de Lavigerie, s’éclaira d’un trait de lumière: tous ces enfants de chœur, il fallait qu’ils fussent, non pas de rite latin, mais de rite oriental, et que les Pères Blancs, s’orientalisant eux-mêmes dans la mesure du possible, s’acheminassent vers l’ouverture d’une école apostolique où seraient formés des prêtres pour les diverses chrétientés indigènes unies à l’Église romaine; et bientôt le patriarche grec-melchite, rendant visite aux Pères Blancs, souhaitait lui-même cette fondation.
[193] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 265-269.
Il fallait faire accepter l’idée à Paris, la faire accepter à Rome: de part et d’autre, de graves obstacles surgissaient. Dans le Paris politique de 1880, de quel œil verrait-on l’établissement d’un séminaire ecclésiastique dans des locaux qui demeuraient propriété de la France, avec le concours pécuniaire de la France? Et que dirait, à Rome, d’un projet aussi décisif, la congrégation de la Propagande, où certaines influences tenaces continuaient, au contraire, de lutter pour la latinisation des Orientaux, pour l’éviction discrète et progressive de leurs rites indigènes? Mais à Paris, il y avait Gambetta; à Rome, il y avait Léon XIII: avec ces deux appuis, Lavigerie devait vaincre.
Lavigerie s’en venait dire à Gambetta qu’à la demande de certaines notabilités musulmanes de Jérusalem, les Pères Blancs venaient d’ouvrir à Sainte-Anne une école secondaire où les petits musulmans apprenaient notre langue: Gambetta disait bravo, et intéressait au projet Barthélemy Saint-Hilaire, ministre des Affaires étrangères. Lavigerie, en mars 1881, écrivait à celui-ci, qu’«à côté de cette école externe, il y aurait grand avantage à établir à Sainte-Anne une école normale d’instituteurs français, choisis de tous les points de l’Orient, et destinés eux-mêmes à aller fonder des écoles françaises dans leur pays respectifs.»
En présence d’une telle suggestion, comment Barthélemy Saint-Hilaire eût-il pu n’être pas propice? «Je m’attends, continuait le prélat, à trouver opposition parmi les missionnaires italiens, qui partout font maintenant à l’action française une guerre acharnée.» Et ce pronostic même ne pouvait que piquer au jeu un homme d’État du quai d’Orsay. Ayant ainsi préparé le terrain, l’adroit épistolier continuait: «Il y a lieu de compter avec l’esprit oriental qui n’admet aucune œuvre vitale que sous une forme religieuse. Parler dans ce pays d’institution purement laïque serait une chose impossible. Aussi donnerai-je simplement à notre École normale le nom d’École apostolique; et comme le clergé tout entier, même le clergé oriental, peut se marier dans ces régions et y exercer toutes sortes d’états, rien n’empêcherait que ceux des instituteurs formés par nous qui le voudraient reçussent plus tard le sacerdoce dans leurs rites respectifs.» Lavigerie faisait ainsi merveille, quand il le voulait, pour présenter le fait religieux aux susceptibilités laïques. Il pouvait, à ses heures, être cassant et véhément, mais toujours à bon escient et jamais avec maladresse; son intelligence, son goût de manier les hommes, son amour du succès le portaient, plutôt, à vouloir assouplir les contours d’une idée, amortir les angles d’un projet, pour rendre cette idée, ce projet, plus accessible, plus acceptable, à certains esprits distants ou prévenus, dont l’assentiment était pourtant nécessaire. Barthélemy Saint-Hilaire fut conquis, Gambetta donna son appui, et quatre-vingt-dix mille francs furent votés pour l’ouverture de ce qu’on appela, au Palais-Bourbon, le collège français de Sainte-Anne.
A peine ce vote enlevé, Lavigerie était à Rome; il voyait Léon XIII, et les autorités de la Propagande; il se prévalait de ses anciennes expériences de directeur de l’œuvre des Écoles d’Orient pour soutenir que l’un des plus grands obstacles qui écartaient de Rome les schismatiques orientaux était la frayeur du latinisme. Il pensait donc travailler pour la réunion des Églises, en demandant l’autorisation de faire de Sainte-Anne un séminaire grec-melchite où le rite oriental serait en vigueur: il augurait qu’à la faveur d’une telle éducation les jeunes pupilles de Sainte-Anne seraient un jour des agents efficaces pour la conversion de l’Orient. Il insistait, en novembre, dans une lettre au cardinal préfet de la Propagande; et celui-ci faisait savoir, en mars 1882, que son projet répondait aux vœux de la Congrégation.
Sous le nom de Collège français, l’institution de Sainte-Anne avait des subsides de Paris; sous le nom de séminaire oriental, elle avait l’approbation de Rome; elle pouvait aussitôt s’ouvrir.
L’esprit de déférence pour les rites indigènes, représenté par Lavigerie, avait définitivement prévalu, à Rome, sur l’esprit de latinisation, et Léon XIII, déjà soucieux de multiplier les ponts entre le Saint-Siège et les églises séparées, apprenait bientôt avec une joie confiante l’accueil que faisaient à cette fondation les évêques orientaux. Le séminaire restera vide, murmuraient les derniers latinisants. Lavigerie pourra faire savoir à Rome, au bout de trois ans, qu’avec soixante-deux élèves le séminaire était plein[194].
[194] Qu’il nous soit permis de renvoyer à l’étude spéciale que nous avons consacrée à Lavigerie et au séminaire de Sainte-Anne dans notre livre _Les Nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne_ (Paris, Perrin, 1903).
Il se plaisait à cette pensée qu’il y avait là désormais, dans Jérusalem, une sorte de centre d’unité catholique, où la diversité même des rites scellerait la généreuse fraternité des âmes. Ce prêtre aimait à se pencher sur des ruines pour y retrouver des éléments de vie. Au centre de l’Afrique, esclavagiste et polygame, parfois anthropophage, c’étaient les ruines, particulièrement tragiques, de ce que le Dieu de la Genèse avait mis de grandeur et de dignité dans les âmes humaines; en ces Lieux-Saints où le Christ était venu fonder un bercail,--et un seul,--c’étaient les ruines de la primordiale unité des âmes chrétiennes; et plus près du regard de Lavigerie, enfin, dans cette Tunisie où déjà, grâce à lui, la France avait pris pied sur la colline de Carthage, c’étaient les ruines d’une antique chrétienté qui, comme celle de l’Algérie, avait été d’abord ravagée par les Vandales, et puis balayée par l’Islam.
III.--Lavigerie devancier de la France et conseiller de la France en Tunisie.
Que pouvaient, en cette Tunisie, pour les besoins religieux de la population européenne, déjà nombreuse, déjà éparse, une quinzaine de Capucins italiens? Que pouvaient-ils, surtout, pour hâter la rencontre entre les détresses islamiques et la charité chrétienne? Lavigerie, dès 1875, s’inspirant de ses ambitions patriotiques non moins que de son désir d’action religieuse, avait suggéré au ministère des Affaires étrangères que les Français devraient entrer en Tunisie «loyalement, non en conquérants, mais en vue d’une politique de protectorat». Voyant que cette entrée tardait, il se sentait tout prêt à prendre les devants.--«Je suis disposé, disait-il dès 1879 à notre consul Roustan, à me charger, avec mes missionnaires, du service religieux de la Tunisie», et il jetait des jalons, à cet effet, auprès de la Propagande.
Vous obtiendrez ainsi, insistait-il auprès de Roustan, un résultat qui serait un triomphe nouveau pour votre politique: celui d’annexer officiellement, au point de vue religieux, la Tunisie à l’Algérie française, et de pouvoir y créer librement, par ce moyen, tous les établissements, écoles, hôpitaux, etc. Voyant Waddington, alors titulaire du Quai d’Orsay, Lavigerie l’entretenait de la nécessité pour la France de prendre pied en Tunisie. L’Angleterre et l’Allemagne étaient consentantes: elles avaient fait à la France des avances, au congrès de Berlin[195]: pourquoi tarder à les accepter? Sans plus attendre, Lavigerie s’installait lui-même, sur l’historique colline de Carthage, dans une bien humble maison arabe qu’il avait acquise d’un dentiste. Au printemps et à la fin de l’automne de 1880, il y faisait deux séjours prolongés, surveillant les travaux du collège Saint-Louis, acquérant à la Marsa, pour l’entretien de ses futures œuvres tunisiennes, un immense domaine où, l’année d’après, il allait planter la vigne. Le «premier colon de l’Algérie» allait être le premier viticulteur de la Tunisie. Et cette maisonnette, d’où planaient et débordaient ses rêves, devenait le quartier général d’où la France religieuse, désireuse de faire pénétrer le Christ en Tunisie, aiderait la France politique à y pénétrer avec lui[196].
[195] Voir René VALET, _L’Afrique du Nord devant le parlement au dix-neuvième siècle_, p. 158-163.
[196] Sur le concours que prêtèrent à la France, pour son établissement en Tunisie, les influences religieuses, voir P. H. X., _La Politique française en Tunisie, le protectorat et ses origines_, p. 452-453 (Paris, Plon, 1891).
Allait-on assister, après vingt et un siècles, à un nouveau duel entre Rome et Carthage? On eût pu le croire, en lisant les virulentes attaques d’une partie de la presse italienne contre l’archevêque d’Alger. Nul ne savait, comme lui, transformer les souvenirs historiques en instruments de conquête. «Eh bien, monseigneur, que disent les ombres d’Annibal et d’Amilcar?» Ainsi l’avait accueilli Pie IX treize ans plus tôt, quelques mois après sa nomination en Algérie. Pie IX le connaissait bien; il savait que Lavigerie aimait écouter parler les morts, et les faire parler. Ce seul nom de Carthage était pour lui d’une magnifique éloquence; pourquoi donc le royaume d’Italie empêcherait-il Carthage de régner, là où déjà, jadis, elle avait régné[197]?
[197] L’Italie, lisait-on dans la préface du recueil de discours de Jules Ferry, publié par Rambaud, sous le titre: _Affaires de Tunisie_ (Paris, Hetzel, 1882), est «une puissance jeune, remuante, exigeante envers la fortune qui lui a prodigué les plus hautes faveurs, hantée par les grands souvenirs, les grands noms et les grands rêves. Elle est à Rome, il lui siérait d’être à Carthage. Pourquoi? Parce que c’est Carthage». Sur le mécontentement italien, voir René VALET, _op. cit._, p. 163-168 et 202-203, et l’article anonyme de M. André LEBON sur _les Préliminaires du traité du Bardo_. (_Annales de l’École libre des sciences politiques_, 1893.)
Au nom de la Rome papale en même temps qu’au nom de la France, Lavigerie travaillait pour cet avènement. Autour de lui il fouillait les mémoires humaines, et faisait fouiller, au-dessous de lui, les alluvions, cette mémoire de la terre. Les vieux Arabes lui disaient que ce Bou Saïd, honoré dans une mosquée du même nom en face de Carthage, n’était autre que le saint roi Louis devenu musulman, paraît-il, à son lit de mort, à la suite d’une apparition du Prophète. Lavigerie recueillait cette légende: elle profanait, assurément, la gloire du saint roi «roumi»; mais elle la montrait, pourtant, se perpétuant dans les imaginations tunisiennes: n’était-ce pas un motif, pour la France, de n’être pas plus longtemps absente? Le P. Delattre, par des explorations méthodiques, exhumait de la colline même de Carthage les débris des civilisations successives; il interrogeait ces ruines dont déjà Chateaubriand disait qu’elles n’avaient rien de bien conservé, mais qu’elles occupaient un espace considérable[198]; il ramassait pieusement toutes ces épaves, jadis dédaignées, sans doute, par les Pisans, lorsque il Carthage était pour eux comme la carrière où ils venaient chercher les pierres du dôme de Pise. Sous les yeux de Lavigerie se formait tout un musée d’archéologie chrétienne; en voyant ces inscriptions, en voyant ces lampes qui portaient parfois l’emblème du Christ vainqueur, Lavigerie écrivait à Xavier Charmes pour demander au ministère de l’Instruction publique l’établissement d’une mission archéologique à Carthage[199]. Le langage des pierres, le langage des objets sacrés qu’on recueillait, aidaient l’Église à raviver la physionomie de Carthage chrétienne: pourquoi donc cette Carthage ne redeviendrait-elle pas, en Afrique, la messagère de Rome?
[198] CHATEAUBRIAND, _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, 7e partie (_Œuvres complètes_, éd. Garnier, V, p. 454. Paris, 1859).
[199] Voir la lettre qu’il écrivait à Wallon, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions, sur, le même sujet (_Œuvres choisies_, II, p. 397-451).
Lorsque au printemps de 1881 Lavigerie, après quatre mois de séjour, s’éloigna de Carthage, l’expédition de Tunisie, dont en janvier 1879 Gambetta avait repoussé l’idée, était bien près d’être résolue[200]. Un entretien décisif du baron de Courcel, directeur des affaires politiques, achevait de mordre sur l’esprit de Gambetta[201], à qui Lavigerie avait, par l’intermédiaire de Charmetant, fait transmettre un long rapport. Pour préparer l’expédition, le capitaine Sandherr, qui allait, vingt ans durant, jouer un rôle d’élite dans le «service des renseignements» du ministère de la Guerre, se faisait renseigner par Lavigerie et par les Pères Blancs sur l’état d’esprit des indigènes tunisiens[202]. «Les Pères Blancs, écrivait-il à Lavigerie, sont les Français les plus patriotes et les plus désintéressés que j’aie l’honneur de connaître.» Lavigerie, d’ailleurs, correspondait directement avec le ministère de la Guerre, signalant l’agitation qui grossissait parmi les 50 000 Kabyles, les rumeurs circulant sur les marchés arabes, d’après lesquelles la France «ne viendrait jamais à bout du bey de Tunis», les sourdes manœuvres qui se préparaient au Maroc contre la France, avec l’appui de l’Allemagne, et la grosse imprudence qu’on avait commise en remplaçant, en Kabylie, tous les administrateurs militaires par des administrateurs civils, «uniquement pour obéir aux politiciens de la rue». Pour être renseignée, pour mûrir et préciser ses décisions, la France de Gambetta s’adressait à cet archevêque, collaborait avec lui. «Un homme essentiellement politique, non un persécuteur: la passion philosophique ou théologique lui est certainement inconnue»: c’est ainsi que Lavigerie jugeait Gambetta, et l’expédition de Tunisie résulta de leurs échanges de vues.
[200] Sur les évolutions d’esprit de Gambetta au sujet de l’expédition tunisienne, voir baronne DE BILLING, _Le Baron Robert de Billing, vie, notes, correspondance_, p. 395-396 (Paris, Savine).
[201] HANOTAUX, _Histoire de la France contemporaine_ (1871-1900): IV, _La République parlementaire_, p. 650-651 (Paris, Furne).
[202] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 843.
Étrange aveuglement des partis politiques! Cinquante et un ans plus tôt, lorsque la France des Bourbons avait rendu à notre pays ce suprême service, de lui donner l’Algérie, les libéraux de l’époque déclaraient que le vrai motif de la guerre contre le Dey était de préparer nos troupes à faire le coup de feu contre les Parisiens! Aujourd’hui que la France républicaine ouvrait à l’Église de France et à l’Église romaine un nouveau domaine d’action, on voyait les conservateurs catholiques s’unir aux partis radicaux pour protester contre l’expédition tunisienne[203]. Lavigerie passait outre, haussant ses robustes épaules.
[203] Sur l’exploitation électorale de nos difficultés tunisiennes par l’opposition, voir LEROY-BAULIEU, _Revue politique et littéraire_, 13 août 1881, et VALET, _op. cit._, p. 210-211.
La convention du 12 mai 1881, connue sous le nom de traité du Bardo, établit en Tunisie le protectorat de la France. «Plaise à Dieu, écrivait Lavigerie au clergé d’Alger, que ce triomphe de la France soit le triomphe définitif de la civilisation chrétienne dans ces pays barbares!» Le Saint-Siège, dès le 28 juin, le nommait administrateur du vicariat apostolique de Tunisie[204]: c’était une façon sommaire, éminemment efficace, de ratifier, en face des susceptibilités italiennes, l’installation en terre tunisienne du sacerdoce français. On tenait compte, d’ailleurs, de ces susceptibilités, en décidant que les Capucins italiens garderaient leurs églises, sous l’autorité d’un supérieur, qui aurait le titre de préfet apostolique, et qui, comme Lavigerie, dépendrait de la congrégation de la Propagande; et c’est seulement en 1891 que Lavigerie les fera définitivement s’éloigner, d’accord avec le Saint-Siège.
[204] Texte du bref dans LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 382-384. Quelques semaines plus tôt, à la Chambre italienne, le député Massari avait parlé des résistances qu’opposait le Saint-Siège aux efforts du gouvernement français pour faire nommer à Tunis, en remplacement de Mgr Suter, un moine français (CHIALA, _Pagine di storia contemporanea_; fasc. _Tunisi_, p. 264, Turin, Roux, 1892).
Mgr Suter, le vieux Capucin italien qui depuis quarante ans était là-bas supérieur, vint lui-même remettre à Lavigerie, comme insigne de son autorité pastorale sur la Tunisie, l’étole qu’il avait reçue jadis de la reine Marie-Amélie. Le tête-à-tête fut émouvant. Lavigerie s’inclina devant le moine octogénaire en lui disant: «Placez l’étole, vous-même, sur mes épaules, et bénissez-moi.» Suter accepta: il allait bientôt s’effacer, avec une pension viagère de la France.
«Il était grand temps, note le baron Robert de Billing, qu’un prélat éminent comme le cardinal Lavigerie vînt prendre dans ses mains vigoureuses le gouvernement de tous ces religieux, dont l’esprit de discipline et d’abnégation avait beaucoup souffert d’un trop long séjour, sans doute, loin de leurs communautés d’Europe[205].»
[205] BILLING, _op. cit._, p. 389.
Cinq millions de francs par an, voilà ce qu’il fallait à Lavigerie pour faire de la Tunisie un beau diocèse. Ses plans étaient faits: il voulait, sans trêve, une cathédrale et une seconde paroisse à Tunis, dix autres paroisses ailleurs, un grand et un petit séminaires, trente écoles, un pensionnat de jeunes filles. Il portait ce plan à Rome, dès le mois de juillet, le mettait sous les yeux du préfet de la Propagande, obtenait que son titre complet fût: «Administrateur de Carthage et de Tunis. Car l’Église antique de Carthage, expliquait-il, réveille les mémoires les plus touchantes et les plus saintes.» En août, il arrivait à Paris, pour organiser, au nom de Léon XIII, une quête nationale pour la Tunisie: «Tout me manque, criait Lavigerie aux catholiques de France; si la faim fait sortir les loups du bois, elle en fait aussi sortir les pasteurs; tout évêque voudrait posséder des trésors pour rendre à la prière ce lieu vénérable: Carthage.» Mais alors pesaient sur les catholiques de France certaines influences politiques dont neuf ans plus tard Léon XIII et Lavigerie devaient commencer à les affranchir; et ces influences firent échouer l’appel de Lavigerie. La quête, dans tout le pays, ne rapporta que trois cent mille francs. L’expédition tunisienne était impopulaire dans les partis de droite comme dans ceux d’extrême gauche: Lavigerie avait sa part de cette impopularité. Gambetta, du moins, comprenait Lavigerie; il savait les précieux renseignements que le prélat donnait au Quai d’Orsay sur les troubles de Tunisie, et sur les points où notre armée devait frapper pour y mettre un terme. «Je n’ai jamais été mieux renseigné sur les affaires de l’Algérie et de la Tunisie, disait un jour Gambetta, que par mes conversations avec le P. Charmetant», et il avait même chargé ce Père Blanc de s’informer si l’amiral de Gueydon consentirait à reprendre, éventuellement, le gouvernement de l’Algérie[206]. Telle était la confiance qu’inspiraient au président de la Chambre des députés Lavigerie et ses collaborateurs. Consultez la liste du premier conseil de protectorat de la Tunisie: vous n’y trouvez pas le nom de Lavigerie; il préfère rester à l’écart officiellement. «On peut m’y donner entrée par une disposition secrète, avait-il dit; mais c’est tout», et il avait d’ailleurs, de sa propre main, dressé le plan de ce conseil, où il voulait que fussent groupés tous les chefs de service. En fait, l’instigateur, le promoteur, l’organisateur, c’était Lavigerie: on le verra d’une façon limpide, décisive, lorsque M. l’abbé Tournier publiera les trouvailles d’archives sur lesquelles sa générosité de chercheur nous a permis de jeter les yeux, et lorsqu’on y lira tels mémoires que Lavigerie adressait à Gambetta «sur les personnalités à maintenir ou à écarter en Tunisie, ou sur le remboursement de la dette tunisienne». L’idée de maintenir le gouvernement musulman du Bey trouvait en cet homme d’Église un acharné défenseur: «Vouloir substituer un gouvernement chrétien, écrivait-il, ce serait surexciter jusqu’à la folie les ardeurs du fanatisme.» «L’organisation tunisienne, telle que la comprend Monseigneur, est admise en principe», signifiait à Charmetant Gambetta, devenu chef du grand ministère.
[206] D’HAUSSONVILLE, _La Colonisation officielle en Algérie_, p. 22 et suiv. (Paris, Lévy, 1883).
Lavigerie, dès lors, pouvait demander à Gambetta un budget des cultes pour la Tunisie: Gambetta prêterait l’oreille. Un jour, à l’issue d’une causerie, le prélat disait à l’homme d’État: «Merci, monsieur le ministre, mais l’anticléricalisme, qu’en faites-vous dans tout cela?» Et Gambetta de répondre: «L’anticléricalisme, Monseigneur, c’est pour la France, mais ce n’est pas article d’exportation.» Gambetta admettait qu’en Tunisie la France protégeât le catholicisme et que le catholicisme, aussi, y protégeât la France.
«On ne peut me laisser à moi seul, insistait Lavigerie, la charge d’entretenir à Tunis un clergé que j’ai mission de rallier à l’influence française. Si la France ne se hâte de prendre ce moyen tout-puissant d’action, les gouvernements rivaux s’en serviront contre elle. C’est contre elle que l’Angleterre se propose de rétribuer désormais les religieuses et prêtres anglo-saxons qui se trouvent en Tunisie. Si cet exemple est donné, je ne doute pas que, malgré ses embarras financiers, l’Italie le suive bientôt. Ces prêtres, recevant un traitement régulier de leurs gouvernements respectifs, constitueraient ici peu à peu un État dans l’État. La France le veut-elle? Un autre inconvénient serait de les laisser vivre des aumônes de leurs nationaux, dont ils seraient ainsi amenés à embrasser le parti. La France le veut-elle? Dans le premier cas, je me mettrai sérieusement à l’œuvre. Dans le second, je n’aurai qu’à m’abstenir, me contentant de délivrer le gouvernement, par ma présence en Tunisie, des embarras que lui causerait en ce moment un prélat italien!»
La conviction de Gambetta était faite, et les bureaux du ministère élaboraient des résolutions conformes, lorsque Gambetta tomba du pouvoir; Freycinet, qui lui succéda au quai d’Orsay, ratifia ces résolutions, et tout de suite, sans avis des Chambres, préleva sur les crédits spéciaux du budget des cultes une somme de cinquante mille francs pour l’administration apostolique de Tunis. Une idée bientôt vint à Lavigerie: celle d’une grande loterie qui émettrait six millions de billets au profit des œuvres du Vicariat apostolique. Soit, répondit Freycinet, pourvu que le nom de l’archevêque, qui pourrait émouvoir l’anticléricalisme des Chambres, ne paraisse pas.
Tandis qu’il recevait ainsi du gouvernement français un appui tout à la fois timide et efficace, Lavigerie, selon le désir de Léon XIII, allait faire de la Tunisie, provisoirement, sa résidence ordinaire, pour en commencer l’organisation.
Quittant l’Algérie pour la Tunisie, en octobre 1881, il faisait étape à Bône, où il venait d’acheter l’antique acropole qui s’était appelée Hippone, et dont saint Augustin, jadis, avait fait un point lumineux vers lequel se tournaient les yeux des chrétiens de l’Afrique et du monde; il sacrait, là, l’évêque de Constantine, et commentait dans un discours la pose de la première pierre de la basilique d’Hippone, où solennellement il fêtera, cinq ans plus tard, le centenaire de la conversion d’Augustin. Il fallait que de nouveau le Christ régnât là où Augustin avait été son ministre. Et dès le lendemain les souffles de résurrection chrétienne qui planaient sur cette colline d’Hippone entraînaient Lavigerie vers l’autre acropole, celle de Carthage, où une autre chaire épiscopale illustre, celle de saint Cyprien, allait être relevée.
IV.--Le second acte de la conquête tunisienne. Promenade pacificatrice de Lavigerie.
«J’aurais voulu, disait plus tard le ministre Roustan, avoir ce prélat pour maître, j’aurais servi Richelieu.» Un Richelieu qui, dans ses visites pastorales, agissait comme un saint Vincent de Paul: tel était exactement Lavigerie. C’est la campagne de la charité après celle des armes, écrivait-il; celle-là n’a qu’un but, celui de panser les blessures, demandant à tous, à quelque race qu’ils appartiennent, non pas ce qu’ils croient ou ce qu’ils aiment, mais ce qu’ils ont souffert. Français, Maltais, Italiens, Musulmans, Israélites, devenaient, tous ensemble, les clients de sa charité. «Tout le monde, sans distinction de culte et de nationalité, écrivait Gabriel Charmes, proclame ici sa grande liberté d’esprit, sa parfaite tolérance, son initiative féconde[207].» Secourir les pauvres, guérir les blessés, soigner les malades, aimer les Arabes comme «des frères et les enfants du même Dieu», telle était la méthode qu’il prescrivait à son nouveau clergé. Officiellement, sur un bateau de la marine française, il allait d’un port à l’autre, cherchant les misères, les secourant sur l’heure, ou les envoyant à ses congrégations de femmes qui s’installaient.
[207] Gabriel CHARMES, _La Tunisie et la Tripolitaine_, p. 129 (Paris, Lévy, 1883).
Forgemol, Bréart, Saussier, Logerot, généraux de nos armées, avaient étalé, devant les populations bientôt soumises, un des aspects de la France: c’était un autre aspect, plus conquérant encore, qui se révélait à elles dans la personne de Lavigerie, débarquant fastueusement sous le pavillon de notre marine, pour des gestes d’amour, pour des paroles de paix. A Sfax, en janvier 1882, toute la population musulmane s’empressa vers lui, pour lui parler de dix millions de piastres qu’elle avait à payer dans les quarante-huit heures comme indemnité de guerre, et du péril que couraient, si Sfax se montrait insolvable, les chefs de famille détenus comme otages. Lavigerie fit savoir à ce flot populaire que c’est dans l’église qu’il donnerait audience. En dépit de leurs préventions musulmanes, tous s’engouffraient dans le sanctuaire chrétien: l’archevêque, vêtu de ses habits pontificaux, les attendait au pied de l’autel, les invitait au repentir, leur faisait jurer de ne plus reprendre les armes contre la France, leur promettait des délais de paiement. Les acclamations retentissaient, le qualifiaient de sauveur, de père; elles se prolongeaient, le soir, dans la ville illuminée; elles se répétaient, le lendemain, lorsque la voiture de l’archevêque, le conduisant au bateau qui l’attendait, était traînée, poussée, presque portée par la foule qui avait dételé les chevaux. Quelques minutes lui avaient suffi, dans une église, pour installer en ce coin de terre la souveraineté de la France: le prestige même de son sacerdoce avait servi d’assise à l’ascendant de son pays: que pouvaient faire, contre ce prêtre, la jalousie un peu mortifiée du consulat d’Angleterre, ou bien du consulat d’Italie?
Quelques années plus tôt, Maccio, consul d’Italie, avec quarante marins par lesquels il s’était fait rendre les honneurs militaires, était venu occuper son poste de consul «à son de trompe et dans l’appareil de la guerre[208]». Aujourd’hui son successeur Raybaudi, à demi intimidé par l’ascendant moral de Lavigerie, disait sans détour au prélat: «Monseigneur, que vous faites du bien, mais que ce bien nous fait de mal!» Non certes, ce bien ne faisait pas de mal aux Italiens nécessiteux qui, pour la première fois, grâce à Lavigerie, allaient trouver, dans la maison récemment ouverte des Petites Sœurs des Pauvres, un asile pour leurs vieux jours; ce bien ne faisait pas de mal à ces laborieux colons venus de Piémont ou de Calabre, qui allaient profiter de la prospérité économique bientôt créée par la France. Mais contre cette saillie du consul, comment Lavigerie eût-il protesté, puisqu’elle attestait le caractère définitif de l’installation française? Une lettre de l’archevêque au cardinal préfet de la Propagande lui disait: «Militairement parlant, la conquête est achevée.» Votre Éminence, continuait-il, «me pardonnera, quoiqu’elle soit de la patrie de Scipion, de remplacer le _Delenda Carthago_ par l’_Instauranda Carthago_».
[208] CHARMES, _op. cit._, p. 285, note.
Non pas qu’il aspirât, comme les héros éponymes des villes antiques, à la vanité glorieuse d’être fondateur de cité; mais Carthage relevée, c’était à ses yeux une revanche de l’idée chrétienne, succédant à des siècles d’effacement; c’était le couronnement naturel de ces trois chapitres qu’il venait d’introduire en son catéchisme diocésain, sur l’Église d’Afrique, sur son histoire, sur ses saints.
V.--Toujours plus avant dans le centre de l’Afrique.
Si grande que fût cette œuvre, si lourd qu’en fût le fardeau, il avait l’œil ailleurs, sur tous les autres champs d’action où il avait mis son empreinte. Entre deux lettres au Quai d’Orsay sur la Tunisie, il publiait, dans les _Annales de la Propagation de la Foi_, des pages anxieuses, douloureuses, sur l’œuvre de l’Islam dans l’Afrique équatoriale. Ces pages mettaient sous les regards des États européens un immense péril. Ils entretenaient des missions tout autour du littoral africain, et l’Islam, animé depuis quelque temps d’une recrudescence de vie, était en train de devancer le christianisme parmi les populations nègres. Avec l’Islam se propageait, sous ces latitudes, un débordement de mœurs, que les vieux nègres de l’Ouganda étaient les premiers à dénoncer; avec l’Islam se répandaient la traite des esclaves, et ses abominations homicides. Pourquoi le P. Deniaud, le P. Augier, l’ancien zouave pontifical d’Hoop, de la mission du Tanganyika, avaient-ils, le 4 mai 1881, été massacrés? Parce qu’ils réclamaient à une tribu nègre, voisine de leur résidence, un petit esclave racheté, dûment payé, et que cette tribu prétendait conserver. Puisque les deux Pères Blancs et cet auxiliaire avaient payé de leur vie leur office de rédempteurs de noirs, leur souvenir même commandait que l’on s’obstinât à cette œuvre, plus tenacement que jamais.
Lavigerie fortifiait ses postes; il en créait un nouveau, à Tabora, pour servir d’intermédiaire entre les missions du Nyanza et celles du Tanganyika: il demandait à ses Pères Blancs des rapports détaillés, leur disant en souriant qu’ils n’avaient pas là-bas, comme on l’a quelquefois en France, l’excuse de l’heure de la poste. Freycinet, un jour, ouvrant une lettre de Lavigerie, et croyant y trouver des échos de Tunisie, eut une singulière surprise: un nouveau royaume s’offrait à la France, l’Ouganda, sur le bord du lac Nyanza. Lavigerie racontait une conversation du roi M’tésa avec le vicaire apostolique Livinhac: ce M’tésa, qu’il regardât au Nord, qu’il regardât au Sud, se sentait pris de peur: il lui semblait que ses États, encerclés entre les troupes du Madhi qui s’avançaient, et les forces musulmanes de la Sultanie de Zanzibar, étaient en péril; et les missionnaires anglais qui l’entouraient, et qui s’efforçaient de le gagner au protestantisme, réussissaient surtout à le rendre défiant de l’Angleterre. Il avait prié Livinhac de lui obtenir le protectorat de la France; et Lavigerie, sans tarder, en informait Freycinet. C’eût été la France s’installant au centre de l’Afrique, coupant à l’Angleterre la route du Cap au Caire. Mais quel accueil eût fait, à de pareils desseins, un Parlement qui déjà réputait trop aventureuse l’expédition tunisienne? Freycinet jugea plus sage de ne les point envisager[209]. A défaut de la France, l’Église romaine s’implantait dans l’Ouganda: la petite chrétienté dont le P. Livinhac était le chef allait se révéler, quelques années plus tard, comme un chef-d’œuvre d’évangélisation, et comme une merveille d’héroïsme.
[209] Voir au sujet de ce refus de la France les regrets du général PHILEBERT dans son livre: _le Partage de l’Afrique_, p. 28 (Paris, Charles-Lavauzelle, 1897).
Tombouctou, aussi, la cité mystérieuse encore à laquelle le désert servait d’avenue, demeurait, sur l’horizon de Lavigerie, comme une provocante énigme; et les routes du Sahara occidental ayant naguère été néfastes pour les premiers Pères blancs, c’est en partant de Ghadamès, à présent, que d’autres Pères Blancs songeaient à trouver l’accès du Soudan. Il y avait là un certain P. Richard, cavalier incomparable, parlant arabe au point de passer pour un Arabe, et dont les nomades disaient: C’est notre sultan. Il avait hâte, au lendemain du massacre de l’expédition Flatters, de s’enfoncer dans le désert avec deux autres Pères. Lavigerie temporisait, et finalement, en août 1881, les Pères étaient autorisés à partir; quatre mois plus tard, ils étaient massacrés par quelques Touareg. Lavigerie, à cette nouvelle, rassemblant ses missionnaires dans sa chapelle de Carthage, chantait le _Te Deum_ pour remercier Dieu de ces nouveaux martyrs; et ses chants alternaient avec ses larmes. Il commandait aux Pères Blancs de Ghadamès, à ceux de Tripoli, de se replier sur Alger, mais il ne pouvait consentir à perdre de vue le Soudan, et le _Bulletin des Missions_, au lendemain même de ce nouvel échec, reparlait de Tombouctou.
Lavigerie était encore sous le poids de cette série de deuils,--deuils au Tanganyika, deuils au désert,--lorsqu’il apprit qu’au début de mars 1882 le ministre Roustan, dont il admirait et aimait la fermeté d’attitude et l’intrépidité patriotique, s’éloignait de la Tunisie à la suite d’odieuses campagnes diffamatoires. Le ministère, à Paris, consultait Lavigerie pour savoir quel successeur donner à Roustan: cet homme d’Église devenait, de plus en plus, un informateur d’État. Paul Cambon, qui fut l’élu, lui écrivait: «Je ne connais rien du monde nouveau où je vais entrer. Je pourrai avoir recours à vos lumières, vous demander votre appui et vous donner mon concours.» Et par une allusion discrète à l’anticléricalisme français, Paul Cambon ajoutait: «Grâce à Dieu, nous ne serons pas gênés là-bas par des querelles qui, ici, rendent toutes choses difficiles.»
VI.--Lavigerie cardinal.
Entre le départ de Roustan et l’arrivée de Paul Cambon, quelques semaines s’écoulèrent où Lavigerie parut exercer l’interrègne, au nom de la France; et ce fut au cours de cet interrègne, le 19 mars, qu’il apprit que Léon XIII faisait de lui un cardinal. La pourpre, il l’aurait eue depuis longtemps, s’il avait en 1868 accepté d’être coadjuteur de Lyon. Mais ce qui faisait, pour lui, le prix de cette pourpre, c’était le sentiment qu’avec lui s’inaugurait une lignée cardinalice dont il allait être l’ancêtre: la lignée des cardinaux d’Afrique[210]. Il semblait à Lavigerie que l’honneur fait à sa personne symbolisait un progrès de l’Église; son entrée dans le Sacré Collège et la pénétration du Christ dans les profondeurs de l’Afrique lui apparaissaient comme deux faits connexes; et cette pourpre attestait qu’après tant de siècles d’obscures souffrances l’Afrique chrétienne était redevenue une réalité, qu’elle était redevenue une force dans les conseils de l’Église. Avec son instinct quasi génial de grand cérémoniaire, il concerta lui-même les pompes de son élévation cardinalice. Il voulut que la calotte lui fût portée par le garde noble pontifical à Saint-Louis de Carthage, et que, pour l’entourer, la Maison Carrée envoyât ses Pères Blancs, et que Malte lui expédiât quelques-uns des noirs qu’il y faisait élever; la fête ainsi préparée se déroula le 16 avril 1882, dans un appareil de splendeur. «Vous direz à Léon XIII, disait-il au garde noble, que sous son grand pontificat vous avez vu le signe de la Rédemption couronner cette antique acropole comme un signe de résurrection et d’espérance[211].»
[210] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 532.
[211] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 534.
Et le soir, lorsqu’il rentra à Tunis, il connut l’allégresse du triomphateur, porté jusqu’à sa cathédrale par une foule enthousiaste. Un mois après, à Paris, il recevait la barrette à l’Élysée et, dans le discours qu’il adressait à Jules Grévy traçait un éloquent portrait du missionnaire français, qui «compte parmi ses jours les plus fortunés, ceux où, en servant la religion et l’humanité, il peut servir et honorer le nom de la France[212].» «Me voilà un vrai patriarche, écrivait-il à sa vieille tante. Quelle vie je mène depuis quinze ans, et maintenant plus que jamais! Qui eût dit à ma chère et pauvre mère que c’était la destinée de son fils, alors qu’il ne voulait être que curé de campagne?» Il courait à Rome prendre le chapeau, naviguait vers Malte, pour baptiser et confirmer douze négrillons; Malte le recevait comme un souverain. Le 5 septembre, enfin, sa pourpre apparaissait dans Alger, première étape de son apostolat d’Afrique, pépinière où mûrissait au jour le jour la vocation de ses Pères Blancs. Mais dans Alger pas de pompe; la municipalité radicale avait décidé qu’aucun cortège extérieur ne devait entourer ou fêter ce prêtre; l’idée laïque exigeait, paraît-il, que son contact avec son peuple s’enfermât entre les quatre murs d’un sanctuaire.
[212] _Ibid._, II, p. 538.
Les susceptibilités de cette idée nouvelle allaient, deux mois plus tard, se déchaîner dans l’enceinte même du Palais-Bourbon, contre Freycinet, en raison des cinquante mille francs qu’il avait alloués au clergé tunisien: il y eut heureusement une majorité pour voter l’ordre du jour pur et simple. Des voix s’étaient élevées, pour reprocher à Lavigerie ses fréquentes absences d’Alger; il écrivait à M. Fallières, alors ministre des Cultes, une lettre éloquente sur le fruit de ces absences. «Depuis les frontières de l’Algérie, lui disait-il, jusqu’à celles des colonies anglaises et hollandaises du cap de Bonne-Espérance, tout le territoire intérieur de l’Afrique est désormais placé, au point de vue religieux, sous une autorité française. C’est là un résultat qui aura, pour le jour où la France croira devoir intervenir activement, elle aussi, dans les questions africaines, des conséquences heureuses et fécondes[213].»
[213] TOURNIER, _Correspondant_, 10 mars 1912, p. 849.
Alger n’était plus, à ses yeux, que «l’une des extrémités d’un vaste champ de charité et d’apostolat»; il lui semblait que «de Tunis, grâce aux moyens de communication récemment établis», il pourrait «plus aisément veiller sur tout l’ensemble de ses œuvres[214]». «Ma résidence ordinaire sera un peu sur les grands chemins», avait-il écrit, dès 1880, à Mgr Foulon.
[214] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 388.
Sous la houlette du cardinal, réinstallé à Carthage, le vicariat apostolique de Tunisie s’organisa. Les congrégations arrivaient, pour les besognes d’enseignement ou de charité, Dames de Sion et Sœurs du Bon-Secours, Frères des écoles chrétiennes et Sœurs missionnaires d’Afrique. Les œuvres scolaires qu’avaient commencées, avant l’arrivée de la France, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, se développaient et se multipliaient. A l’instigation de Lavigerie, le livre de classe français se propageait en Tunisie; une bibliothèque populaire s’ouvrait à Tunis. Le collège ouvert dans cette ville par Lavigerie commençait à recevoir les enfants des premières familles musulmanes, parmi lesquels un neveu du Bey. A l’époque même où la France politique soustrayait à toute influence d’Église le régime scolaire, il plaisait à Lavigerie que dans cette plus grande France qu’était la Tunisie, l’idée française eût pour citadelle les écoles fondées par l’Église, en face des écoles italiennes richement subventionnées par le Quirinal, et ouvertement athées. On verra bientôt, à Bizerte, de petites Maltaises se proclamer Françaises, de petits Italiens entonner des chants de Déroulède: ce seront les pupilles de Lavigerie. «La présence de ce cardinal vaut une armée», gémissait amèrement, dans la _Riforma_, un des publicistes de Crispi. Lavigerie ripostait aux hostilités italiennes en faisant quêter, dans les églises tunisiennes, pour les inondés du nord de l’Italie.
VII.--Le relèvement du siège de Carthage.
Il devait dire un jour: «J’ai plus fait en Tunisie en dix-huit mois qu’en dix-huit ans en Algérie.» Mais cet étonnant réalisateur, cet ouvrier d’histoire dont la sollicitude se dépensait, sans jamais s’y perdre, dans la profusion des détails, demeurait toujours insatisfait jusqu’à ce qu’il eût imaginé et accompli l’acte symbolique qui devait résumer son œuvre et captiver les imaginations définitivement soumises. Carthage relevée, tel était le symbole qu’il fallait à Lavigerie, pour qu’aux yeux de l’Église et de la France, de l’Islam et de l’Europe, l’œuvre tunisienne fût parachevée. Flaubert, voulant en 1858 ressusciter Carthage, avouait qu’il fallait être «fou et triplement frénétique», pour s’engouer d’un pareil rêve[215]: ce rêve, Lavigerie le reprenait, mais en le mettant sous les auspices de l’Église séculaire. Un évêque lorrain du onzième siècle, devenu pape sous le nom de Léon IX, avait en 1053 jeté un regard sur les ruines de ce royaume qu’avait été, pour le Christ, la terre d’Afrique. Il n’y trouvait plus, à cette date, sous l’hégémonie de l’Islam, que cinq évêchés[216], et il écrivait: «Il est hors de doute, qu’après le pontife romain le premier archevêque et le grand métropolitain de toute l’Afrique est l’évêque de Carthage. Ce dernier ne peut être dépouillé, en faveur de quelque évêché d’Afrique que ce soit, de ce privilège qu’il a reçu du Saint Siège apostolique et romain, mais il le conservera jusqu’à la fin des siècles, et tant que le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera invoqué en Afrique, soit que Carthage reste abandonnée, soit qu’elle ressuscite un jour dans sa gloire.» On trouvait trace encore, sous Grégoire VII, en 1076, d’un archevêque de Carthage, et puis le nom disparaissait de l’histoire, mais continuait cependant, comme l’avait affirmé Léon IX en son hardi langage, de participer à l’immortalité même de l’Église.
[215] Louis BERTRAND, _Les Villes d’or_ (édit. de 1921), p. 334-335.
[216] TOULOTTE, _Géographie de l’Afrique chrétienne_, p. 98-99 (Paris, Procure des Pères Blancs, 1894).--LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 458-482.
Lavigerie, en avril 1883, étalait sous les regards de Léon XIII les volontés de Léon IX. D’avance il édifiait, dans son vignoble de la Marsa, le palais épiscopal de Carthage: en octobre 1883, ce palais était prêt; il recevait, un jour de mai 1884, les deux fils aînés du bey, et l’un d’eux lui disait dans un toast: «C’est simple justice de laisser une véritable liberté à votre action bienfaisante.» D’avance il traçait les plans pour la construction de la future cathédrale de Saint-Louis; il adressait un appel à tout ce qui restait en France de «fils des croisés», à leur chef à tous, aussi, qui achevait de mourir hors de France, le comte de Chambord, fils de saint Louis; en mai 1884, la première pierre se posait. Les deux volumes d’_Œuvres choisies_ que publiait à cette date le cardinal étaient comme un long acte d’amour à l’endroit de cette Afrique sur laquelle sa houlette aspirait à planer et où ses Pères Blancs poussaient une pointe nouvelle en s’installant à Ghardaïa, dans le Mzab. Il voulait que ce fût à Carthage même que fussent proclamés, dans un synode de ses prêtres, les statuts de ce qui n’était encore que le vicariat apostolique de Tunisie. Il se plaisait à leur montrer, dans l’Algérie voisine, les trois cents églises où le Christ était adoré, des séminaires rappelant «les anciennes institutions épiscopales dont Augustin avait tracé la loi», et «plus de deux mille religieux et religieuses là où les vertus des vierges et des solitaires de l’ancienne Afrique embaumaient autrefois les déserts». Et les prêtres qui l’écoutaient acclamaient «avec une allégresse extrême, _cum summa alacritate_», la requête cardinalice qui, au nom de Léon IX, avait imploré de Léon XIII la restauration du siège de Carthage.
La requête arrivait à son heure. En cette année 1885, le ministre Mancini, malgré la judicieuse opposition du roi Humbert Ier, venait d’allonger sur le riche patrimoine de la Propagande une main qui pouvait un jour devenir avide: il était permis de craindre que, possédant le temporel de cette congrégation romaine, les successeurs de Mancini ne voulussent un jour s’en servir pour régner sur l’apostolat universel. «Dans l’assujettissement de la Propagande, écrivait Lavigerie à Ferry, l’Italie voit une sorte de revanche ou de compensation à son impuissance coloniale», et il demandait au Quai d’Orsay de provoquer, auprès du cabinet de Rome, une protestation des divers gouvernements. L’acte de Mancini frappait Léon XIII au cœur: il lui paraissait indispensable au rayonnement de l’Église Romaine qu’elle apparût pleinement libre; ancien administrateur des États Romains, son indépendance de cœur à l’endroit de l’État nouveau qui les avait rayés de la carte était une sécurité pour le monde chrétien. La troisième Rome voulait empiéter sur la Propagande, la Propagande allait répondre en relevant Carthage. Jules Ferry, qui s’intéressait passionnément à la question, mit un bateau, en mai, à la disposition de Lavigerie, pour qu’il s’en fût à Rome presser la décision. Le 28 juin, elle devenait publique, et Jules Ferry apprenait avec joie que la Tunisie devenait diocèse régulier, sous le titre d’archidiocèse de Carthage, uni, dans la personne de Lavigerie, à l’archidiocèse d’Alger.
Moins de trois mois après, le 16 septembre, dans la chapelle Saint-Cyprien de Carthage, par un de ces synchronismes dont Lavigerie savait illuminer l’histoire, on célébrait, tout à la fois, le seize cent vingt-sixième anniversaire du martyre de Cyprien, et le sacre épiscopal du P. Livinhac, devenu, par un récent décret de la Propagande, vicaire apostolique de l’Ouganda. Toutes les splendeurs du Pontifical romain, dont s’accompagne le sacre d’un évêque, inauguraient ainsi le renouveau de gloire religieuse dont désormais bénéficiait Carthage: à peine cet archevêché était-il restauré que Lavigerie, conformément aux termes grandioses de Léon IX, faisait le geste de l’ériger en métropole de l’Afrique; et lorsqu’en 1889 l’évêque de Malte, avec l’appui de l’Angleterre, tentera d’obtenir le titre de primat d’Afrique, Lavigerie s’insurgera, tempêtera, menacera le Saint-Siège de démissionner.
Mais une question se posait: cet archevêché, comment le faire vivre? La loterie tunisienne, dont Lavigerie avait espéré trois millions, avait mal réussi; auprès d’un certain nombre de catholiques de France, la Tunisie était impopulaire, parce que Ferry l’était: ils boudaient à Lavigerie, au lieu de chercher, dans le spectacle des résurrections chrétiennes qui s’accomplissaient en Afrique, une consolation pour les attristants épisodes d’anticléricalisme qui depuis quatre ans s’étaient déroulés à l’ombre de leurs clochers. Il fallait pourtant que le nouveau diocèse de Tunis trouvât des ressources. Jules Ferry, tout d’abord, se donna l’honneur d’y pourvoir. «Il vous considère, écrivait à Lavigerie Paul Cambon, comme l’un des plus actifs et des plus puissants auxiliaires de la France du dehors. Il fera pour vous ce que vous voudrez.» Il fallait à Lavigerie un traitement pour vingt-cinq curés. Ferry, qui n’avait pas le droit de le prendre sur le budget des cultes, la Tunisie n’étant pas concordataire, les rémunéra comme aumôniers militaires. Il lui fallait des subventions pour ses écoles religieuses: Ferry, tout en admettant que Lavigerie en choisirait les maîtres et les maîtresses, les entretint comme écoles communales. Ainsi ressuscita l’Église de Carthage, par la collaboration de Lavigerie et de Jules Ferry. A la fin d’octobre 1884, l’archevêque fut à la mort: allait-il succomber, comme Moïse, au seuil de la terre promise? Il se raffermit, et sa convalescence s’acheva, lorsque lui parvint, en novembre, la bulle officielle dans laquelle Léon XIII, érigeant Carthage en Église métropolitaine, glorifiait, tout à la fois, cette Église historique et l’homme sage et infatigable (_vir sapiens et impiger_) à qui elle était confiée.
La pourpre romaine, trois cent soixante-seize ans plus tôt, resplendissant sur les épaules du cardinal Ximenès, encadrée par les troupes de Ferdinand le Catholique, s’était un instant montrée, sur les rivages d’Oran, comme messagère de l’Évangile et rédemptrice des captifs; et puis elle avait dû s’effacer. Désormais, sur la carrure puissante de Lavigerie, elle s’étalait au grand soleil d’Afrique, accueillie par les populations, respectée par l’Europe politique, et cette pourpre n’était plus une vision éphémère, mais la parure de la hiérarchie restaurée.
En ce même mois de novembre 1884, à Berlin, dans l’aréopage diplomatique où grandes et petites nations d’Europe se partageaient l’Afrique, Stanley, parlant devant une commission, prononçait avec respect le nom de Lavigerie; et c’est en évoquant l’action apostolique de l’archevêque de Carthage que le baron de Courcel, qui représentait la France, obtenait, malgré l’ambassadeur de Turquie, que la conférence de Berlin reconnût expressément la liberté des missions et leur droit d’être protégées.
C’étaient là, pour Lavigerie, de beaux rayons de soleil, que tout de suite des nuages vinrent offusquer. Il apprenait qu’en contraste avec les biais généreux imaginés par Jules Ferry, la commission du budget, au Palais-Bourbon, infligeait aux crédits habituels prévus pour l’archevêché d’Alger d’irréparables amputations. Sa pourpre et sa gloire, à la fin du printemps de 1885, se firent suppliantes, quémandeuses, dans les chaires de France. Il déclarait qu’il mourrait de fatigue sur les grands chemins, s’il le fallait, plutôt que de laisser son clergé mourir de faim. On a cru surtout frapper l’Église dans nos personnes, disait-il à la Madeleine, mais en réalité on a surtout frappé la France. Il quêtait lui-même, de rang en rang, demandant la charité pour l’amour de la France. Parlant à Saint-Sulpice, où les souvenirs de sa jeunesse ecclésiastique l’obsédaient, il rappelait ce mot du Psalmiste: «Moi aussi, j’ai été jeune et me voilà vieux!... Je ne puis, continuait-il, ajouter avec le Psalmiste que je n’ai pas vu le juste mendier son pain et celui de ses enfants.» Il pleurait, pleurait; et son éloquence assurait à ses gestes de mendiant d’éclatantes victoires. Jules Ferry venait d’être renversé du pouvoir: dans le ministère Brisson qui lui avait succédé, Goblet détenait les cultes. Cette promenade cardinalice le gênait: il y mit un terme en faisant rétablir cent mille francs au chapitre budgétaire concernant les trois diocèses de l’Algérie. C’était un début de réparation, assez parcimonieux d’ailleurs.
Pour l’instant, Lavigerie s’en contentait. En cet été de 1885 il aspirait à porter à Jérusalem, dans son école de Sainte-Anne, le prestige de la France et le programme qui s’esquissait, dans les conseils du Vatican, en vue de la réunion des Églises d’Orient; il voulait qu’un bateau de l’État, officiellement, le menât dans le Levant; il se montrerait aux Orientaux, au nom de sa patrie, au nom de Rome; sa pourpre toute fraîche, d’un rayonnement si authentiquement français, aurait la joie de mettre l’empreinte de Rome sur la vie religieuse du Levant, comme sur celle de l’Afrique. Ferry se fût probablement enthousiasmé pour ce programme, mais que pouvait en penser Goblet, dans un cabinet Brisson? Le bateau de l’État fut refusé, et pour une fois,--la première peut-être,--cette souveraineté tenace, invincible, qu’exerçait à la longue l’imagination de Lavigerie sur la rébellion des faits et des hommes, consentit à une abdication. Le grand dessein qu’il laissait ainsi s’évanouir sera repris et accompli par le cardinal Langénieux, neuf ans plus tard, sur l’ordre formel de Léon XIII[217], et le secrétaire de l’archevêque de Reims, dans ces assises palestiniennes tenues à Jérusalem, sera l’un des Pères Blancs du cardinal Lavigerie.
[217] Voir LARGENT, _Le cardinal Langénieux_, p, 195-254 (Paris, Gabalda, 1911).
VIII.--La croix sous l’équateur: la «masse noire» des martyrs. Lavigerie dans son observatoire de Biskra.
Carthage d’ailleurs rappelait Lavigerie: tout le monde, là-bas, avait besoin de lui. Sa puissance était une bienfaisance. Des prêtres qui soignaient et secouraient les malades, des sœurs qui soulageaient la misère des femmes et des enfants, telle était la cour dont s’entourait cette souveraineté. Et lorsque des détracteurs l’accusaient à la tribune française de «poursuivre une œuvre de prosélytisme inacceptable», de «provoquer même», par ce prosélytisme, «des soulèvements et des attentats», de «préparer des vêpres tunisiennes», il répondait qu’il ne faisait rien de plus que d’«aimer les musulmans, et de leur montrer qu’en les aimant ainsi il obéissait à une loi de charité supérieure à la leur». Notre seule joie, disait-il, c’est, après tous nos sacrifices, d’entendre ces musulmans nous dire quelquefois: «Ah! vraiment les chrétiens de France sont bons[218].»
[218] LAVIGERIE, _Œuvres choisies_, II, p. 522.
Son palais jouissait d’une sorte de droit d’asile: femmes persécutées, esclaves fugitives, favoris disgraciés de la cour beylicale, y trouvaient protection, sécurité. Les diplomates des diverses puissances se tenaient en rapport avec lui; il avait des relations particulièrement suivies avec le consul d’Angleterre, avec Julius Eckardt, consul d’Allemagne, mais beaucoup plus distantes avec celui d’Espagne, qui avait un jour tenté de se mettre sur son chemin, avec celui d’Autriche, qui s’était contenté de lui faire une «visite en papier». Lavigerie savait être susceptible, au nom de la France[219]. Julius Eckardt nous parle longuement de lui dans ses Mémoires; il s’y montre fasciné par la physionomie de cet archevêque, qu’il jugeait «extraordinairement majestueuse». On prenait une leçon de politique, en regardant Lavigerie manier les colonies étrangères. La colonie maltaise, où il avait son banquier, lui obéissait: sur un mot de lui, en janvier 1884, on avait vu les représentants de cette colonie s’en aller saluer Paul Cambon, sous la conduite d’un capucin qui servait d’interprète. La colonie italienne, qui d’abord avait partagé les susceptibilités de ses consuls, s’apprivoisait lentement: «Lavigerie, écrit Julius Eckardt, savait si habilement ménager les côtés faibles des Italiens, qu’il apparaissait comme leur ami.» La supériorité notoire des écoles entretenues par le cardinal, la prépondérance économique qu’il devait à ses vignobles, cultivés par des centaines de travailleurs, donnaient à son prestige de nouvelles assises.
[219] Julius v. ECKARDT, _Lebenserinnerungen_, II, p. 173-175 (Leipzig, Hirzel, 1910).
«A Tunis, lisait-on dans _l’Indépendant Tunisien_ du 27 juin 1885, le voyageur n’est pas peu surpris d’entendre un sermon français devant un auditoire à peu près entièrement composé de Maltais et d’Italiens. On peut dire, sans exception aucune, que Lavigerie est le maître spirituel de la colonie étrangère sur ces rivages. Son ministère est tout-puissant pour calmer les irritations, pour déjouer les complots contre la France, pour maintenir dans l’obéissance et le devoir toutes ces populations dont une religion commune est le seul lien[220].» Malmusi, le consul d’Italie, observait que grâce au cardinal, l’Église, au moins en Tunisie, était traitée et respectée par la France comme une alliée de la cause française[221].
[220] Cité dans PONTOIS, _les Odeurs de Tunis_, p. 337 (Paris, Savine).
[221] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 178.
Les intérêts politiques de la France exigeaient que cet archevêque fût là. Il disait nettement à Malmusi: «Votre prédécesseur Maccio est devenu, par son attitude, le véritable auteur du protectorat! Que vous suiviez son exemple, et le protectorat peut devenir une annexion.» Ce n’était là qu’un avertissement amical, nullement une menace, car nul n’était plus hostile que le cardinal à l’idée d’une annexion pure et simple de la Tunisie. Un jour le commandant du corps expéditionnaire, qui avait nom général Boulanger, s’enthousiasmait pour cette idée; mais Paul Cambon, qui demeurait rebelle, se réjouissait de trouver, auprès du pouvoir public et de l’opinion française, un efficace appui dans la personne de Lavigerie, partisan décidé du protectorat.
La sollicitude de Lavigerie pour l’Église tunisienne exigeait aussi qu’il fût là; Carthage recevait des Carmélites, des Franciscaines missionnaires de Marie; c’était toute une petite cité de Dieu qui s’étendait, se disséminait, se posait avec un parti-pris d’archéologique ferveur sur tous les points précis de l’acropole consacrés par des souvenirs chrétiens; et cette cité de Dieu devait un jour, dans la pensée de Lavigerie, devenir, sur cette acropole, le berceau d’une grande ville. Combien apparaissaient mesquins, en face de toutes ces promesses d’avenir, les votes des Chambres marchandant ou supprimant des crédits: «Je me moque bien de cette bêtise, disait Lavigerie à Eckardt, une seule quête me rapportera plus que cette bagatelle»; et il s’exprimait si librement qu’il envoyait ensuite un de ses chanoines prier le consul de ne point transmettre en clair ses propos, s’il lui plaisait de les raconter[222].
[222] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 181.
Le scolasticat des Pères Blancs groupait autour du vieil archevêque les prémices du futur apostolat de l’Afrique; il aimait s’entourer de ces jeunes recrues. Il voulut les avoir sous son regard, en cette émouvante journée du 20 juin 1886 où, après avoir baptisé les cloches de sa cathédrale de Saint-Louis, il descendit dans un caveau qu’il avait fait construire, proclama que ce serait là sa tombe, et fit planer sa bénédiction. Cet artisan de résurrection signifiait à ces enfants que la pensée de la mort, en lui, dominait toutes les autres, et qu’elle l’invitait, sans cesse, à mieux régler sa vie, et à mieux travailler à mesure que le temps lui échappait. La nuit viendra, continuait-il, dans laquelle on ne travaille plus.
Du travail, l’Afrique centrale lui en donnait. Il y possédait là quatre vicariats, Nyanza, Tanganyika, Haut-Congo, Ounyanembé. Dans les deux premiers, la semence chrétienne mûrissait rapidement: ces conquêtes de l’Église sur les peuples noirs le consolaient un peu des piétinements qui semblaient au contraire s’imposer à elle, aux portes de l’Islam. Des orphelinats se fondaient, où affluaient les négrillons rachetés aux marchands d’esclaves. Sur un territoire laissé aux Pères Blancs par le roi des Belges, le capitaine Joubert s’installait avec quelques centaines de nègres: c’était comme l’ébauche du royaume chrétien qu’édifiaient les songes aventureux du cardinal; et ce chevalier du Christ qu’était Joubert, en épousant une négresse chrétienne, attestait aux noirs la réhabilitation morale de leur race. Mais dans l’Ouganda, de sombres nuages grossissaient, dont allait sortir pour la race noire un autre genre de réhabilitation.
Depuis décembre 1885, le roi Mwanga, successeur de M’Tésa, préparait une persécution contre le catholicisme. Lavigerie le savait; il savait aussi que ce mouvement d’hostilité à l’endroit des missions européennes était dû, en partie, aux suspicions provoquées par les ambitions allemandes qui, tout autour de Zanzibar, rôdaient et progressaient. «Je reconnais volontiers, déclarait-il un jour au consul Julius Eckardt, la situation prépondérante de l’Allemagne dans le sud-est du continent noir, et je suis convaincu que M. de Bismarck donnera sa protection sans réserve à la maison de mission française qui est à la limite des possessions allemandes[223].» Il apparaissait au cardinal qu’en agissant ainsi Bismarck ne ferait que conjurer le péril que les ambitions germaniques avaient elles-mêmes créé. Cela équivalait à solliciter l’Allemagne de prendre la protection de nos missions: l’ouverture était certainement imprudente. L’imprudence s’accrut dans une note où Lavigerie, sur l’astucieuse demande du consul, précisait sa pensée. On fut bouleversé, au Quai d’Orsay, le jour où l’on apprit, par une démarche du cabinet de Berlin, que Bismarck était tout prêt à faire pénétrer l’Allemagne dans l’Afrique des lacs par la porte que lui ouvrait Lavigerie. La France avait refusé, naguère, le protectorat de l’Ouganda, mais pouvait-elle le laisser prendre par l’Allemagne, au moment où elle s’occupait, avec l’Angleterre, de défendre le sultan de Zanzibar contre l’avidité allemande? Entre ces préoccupations de la France et la démarche de Lavigerie, le heurt était évident: la France fit savoir à l’archevêque qu’il avait fait un faux pas. Cependant, en Ouganda, les événements se précipitaient; et dans l’été de 1886, à la cour du roi Mwanga, le sang chrétien coulait à flots. On compta cent quarante martyrs.
[223] ECKARDT, _op. cit._, II, p. 176.
Chrétiens depuis quelques années ou même depuis quelques mois, ces nègres, pour la plupart très jeunes, montrèrent une ferveur de foi, une vaillance à souffrir, qui les égalait aux martyrs des premiers siècles. Le P. Lourdel, bientôt, dans une lettre tragique, disait à Lavigerie, entre autres traits d’héroïsme, l’histoire de trente et un pages du roi Mwanga, liés comme autant de fagots, et brûlés vifs, de leurs trois camarades se proclamant chrétiens, et aspirant, eux aussi, au martyre, et l’histoire du juge de paix Mouromba, amputé de ses pieds, de ses mains, de plusieurs lambeaux de chair, voyant tous ces débris griller devant lui, et survivant trois jours à ces atroces traitements[224].
[224] NICQ, _le Père Siméon Lourdel_, 3e édit., p. 306-384 (Maison Carrée, 1922). Vingt-deux de ces martyrs seront, en 1920, béatifiés par Benoît XV (_loc. cit._, p. 531-537).
Jadis, une troupe de martyrs chrétiens, sur la colline d’Utique, avait reçu, dans la liturgie, le nom de _masse blanche_, en raison de la chaux où on les avait ensevelis. Lavigerie, évoquant ce souvenir, honorait du nom de _masse noire_ les martyrs nègres de l’Ouganda. Il informait Léon XIII, lui demandait l’autorisation de célébrer une messe d’action de grâces pour la vitalité chrétienne dont ces morts avaient témoigné. Le soir même du 5 mai 1887, où cette messe fut célébrée à Notre-Dame d’Afrique, une nouvelle caravane de huit Pères Blancs s’en allait vers ces latitudes ensanglantées, nouveaux porteurs du message que Rome et Carthage offraient aux pays nègres et dont la fécondité venait de s’attester avec un si tragique éclat.
Lavigerie, désormais, passait ses heures à Biskra, dans l’intimité du passé africain et du désert inaccessible. De longues heures durant, il se courbait sur les documents historiques, épigraphiques, archéologiques, pour refaire le livre: _Africa christiana_, qu’avait en 1816 écrit Morselli. Il y avait, dans la préface de ce livre, une page que depuis longtemps il aimait: celle où Morselli souhaitait que, grâce à quelque nouveau Bélisaire, l’Église Romaine, un jour, rentrât en Afrique comme chez elle, _tanquam in propria sua_. Lavigerie et la France avaient accompli cette réintégration. De temps à autre, le cardinal interrompait son travail pour contempler, dans quelque promenade, l’immense horizon saharien; sa pensée s’évadait, plus au delà, vers ces centaines de milliers d’esclaves, qui souffraient.
Et pendant que la pensée de Lavigerie, peu faite évidemment pour la quiétude un peu égoïste des besognes d’érudition, traversait le désert pour chercher au loin les esclaves, la pensée de Léon XIII, traversant la mer, cherchait Lavigerie. «Vos si rares services rendus à l’Afrique, lui écrivait le Pape en novembre 1887, vous recommandent à ce point, que vous semblez comparable aux hommes qui ont le mieux mérité du nom catholique et de la civilisation.» Lorsqu’en mars 1888 Lavigerie célébrait en sa cathédrale d’Alger son jubilé épiscopal, il y avait là un représentant de Léon XIII. Il semblait que chaque jour rapprochait plus intimement leurs deux génies; et le mois de mai 1888, qui amenait Lavigerie à Rome, allait être, de par la volonté de Léon XIII, le point de départ de la campagne antiesclavagiste, suprême gloire de sa vie.