part d
’azur au fond de nous dormant; Globes fragiles, or et bleu, boules de verre Où tout le luxe clair de la chambre est miré. L’une suit l’autre; l’une est vacillante, elle erre Avec une lenteur de flocon expiré; D’autres rôdent d’un air perdu de somnambules, Ayant peur des rideaux, ayant peur du plafond, Car, se heurter un peu, c’est la mort... Elles vont! La chambre fait silence et jongle avec ces bulles. Or le miroir cruel les attire. Voici Qu’elles virent dans l’air vers la clarté du piège, Croyant l’espace libre en ce cadre transi Dont le leurre recule un chemin qui s’abrège. Mais toutes, arrivant près du miroir blafard, Où leur illusion voyait une fenêtre Ouverte à l’infini, sur l’infini peut-être, Y sentent éclater leur cristal plein de fard... --Symboles de la fuite éparse de nos Rêves Qui vont vite mourir au fond des glaces brèves.
X
Quand le soir est tombé dans la chambre quiète Mélancoliquement, seul le lustre émiette Son bruit d’incontenté dans le silence clos. Lustre toujours vibrant comme un arbre d’échos, Lustre aux calices fins en verre de Venise Où la douleur de la poussière s’éternise, Mais en gémissements qu’à peine on remarqua, Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica. C’est une panoplie aux cliquetis de verre Où l’on entend le bruit blessé qui persévère; C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal, Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques. Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques; Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor... Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige, Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige!
XI
Les chambres vraiment sont de vieilles gens Sachant des secrets, sachant des histoires, --Ah! quels confidents toujours indulgents!-- Qu’elles ont cachés dans les vitres noires, Qu’elles ont cachés au fond des miroirs Où leur chute lente est encore en fuite Et se continue à travers les soirs, Chute de secrets dont nul ne s’ébruite!
Les chambres vraiment sont de bons vieillards Et ce sont aussi de bonnes aïeules; Eux, rêvent tout bas à d’anciens départs; Elles prennent peur quand elles sont seules, Tristes pour jamais d’avoir vu mourir. Voilà la douleur toujours actuelle, La douleur humaine et contre laquelle Les chambres en deuil n’ont pu s’aguerrir; Se remémorant encor la minute Où jadis telle Ame, à la fin du soir, S’envola soudain dans l’air du miroir Et depuis ce temps y poursuit sa chute.
XII
Dans les chambres, comme ils parlent, les vieux portraits Dont la bouche a gardé des roses d’azalées; Comme ils parlent tout bas, malgré leurs yeux distraits Qui regardent au loin des choses en allées; Ils parlent dans le soir d’un air avertisseur Et disent d’être doux et d’être bénévoles; Ils ont des mots ouatés et blancs de confesseur, Des mots tels qu’on en lit au long des banderoles Peintes, dans les missels, aux lèvres des élus. Ils parlent lentement, avec des voix si nulles! Voix comme en rêve; voix en conciliabules, S’appareillant avec leurs yeux irrésolus. Voix dans l’absence; voix tristes qui semblent veuves; Voix dans l’éloignement et qu’on dirait venir D’au delà des jardins et d’au delà des fleuves... Ah! ces voix des portraits quand le jour va finir! Portraits d’aïeux, portraits d’aïeules ingénues Que nous aimons un peu sans les avoir connues; Portraits anciens, portraits d’il y a si longtemps, Avec qui nous causions souvent dans le silence Quand l’ombre s’épandait en noirs tulles flottants, --Posthumes entretiens où l’âme se fiance! Telle aïeule surtout en blanc déshabillé De linge suranné dont le fichu se croise Qui souriait, la bouche encore un peu narquoise, Mais de qui le sourire avait l’air effeuillé!
XIII
Quand on rentre chez soi, délivré de la rue, Aux fins d’automne où, gris cendré, le soir descend Avec une langueur qu’il n’a pas encore eue, La chambre vous accueille alors tel qu’un absent...
Un absent cher, depuis longtemps séparé d’elle, Dont le visage aimé dormait dans le miroir; O chambre délaissée, ô chambre maternelle Qui, toute seule, eût des tristesses de parloir.
Mais pour l’enfant prodigue elle n’a que louanges... L’ombre remue au long des murs silencieux: C’est le soir nouveau-né qui bouge dans ses langes; Les lampes doucement s’ouvrent comme des yeux,
Comme les yeux de la chambre, pleins de reproche Pour celui qui chercha dehors un bonheur vain; Et les plis des rideaux, qu’un frisson lent rapproche, Semblent parler entre eux de l’absent qui revint.
* * * * *
La chambre fait accueil; et le miroir lucide Pour l’absent qui s’y mire, est soudain devenu Son Portrait--grâce à quoi lui-même il élucide Tant de choses sur son visage mieux connu,
Des choses de son âme obscure qui s’avère Dans ce visage à la dérive où transparaît Son identité vraie au fil nu du portrait, Pastel qui dort dans le miroir comme sous verre!
XIV
Dans l’air fraîchi, venant d’où, déclose comment? Vers moi, par la fenêtre ouverte, une musique Déferle à petites vagues si tristement. Elle me fait à l’âme un mal presque physique. Confuse comme un songe... Est-ce d’un piano, Est-ce d’un violon méconnu qui s’afflige Ou d’une voix humaine en élans comme une eau D’un jet d’eau qui s’effeuille en larmes sur sa tige. Ah! la musique triste en route dans le soir, Qui voyage en fumée, en rubans, qui sinue En forme de ruisseaux pauvres dans l’ombre nue, Et trace de muets signes sur le ciel noir Où l’on peut suivre et lire un peu sa destinée Dont les lignes du son tracent la preuve innée, Chiromancie éparse, oracle instrumental!
Puis s’embrouille dans l’air la musique en partance, Éteignant peu à peu ses plaintes de cristal Qu’on s’obstine à poursuivre aux confins du silence.
XV
Songeur, dans de beaux rêves t’absorbant, La pendule, à l’heure où seul tu médites, T’afflige avec ses bruits froids, stalactites Du temps qui s’égoutte et pleure en tombant.
C’est une eau qui filtre en petites chutes Et soudain se glace aux parois du cœur; Et cela produit toute une langueur L’émiettement de l’heure en minutes.
Collier monotone et désenfilé De qui chaque perle est pareille et noire, Roulant parmi la chambre sans mémoire; Piqûres du temps; tic-tac faufilé.
Ah! qu’elle s’arrête un peu, la pendule! Toujours l’araignée invisible court Dans le grand silence, avec un bruit sourd... Et ce qu’elle mord, et nous inocule!
La peur que demain soit comme aujourd’hui, Que l’heure jamais ne sonne autre chose: Un destin réglé dans la chambre close; Un peu plus de sable au désert d’ennui.
XVI
On aura beau s’abstraire en de calmes maisons, Couvrir les murs de bon silence aux pâles ganses, La Vie impérieuse, habile aux manigances. A des tapotements de doigts sur les cloisons.
Dans des chambres sans bruit on aura beau s’enclore, On aura beau vouloir, comme je le voulais, Que le miroir pensif soit de nacre incolore, Un peu de clarté mire à travers les volets.
Et l’on entend toujours la plainte de la Vie! Car, malgré notre vœu d’exil, nous nous créons Une âme solidaire et qui s’identifie Avec la rue en pleurs dans les accordéons.
Et peut-on empêcher ses vitres sous la pluie D’être comme un visage exsangue, couronné Par des épines d’eau que le vent obstiné Tresse parmi le verre en pleurs, que nul n’essuie!
Vitres pâles, sur qui les rideaux s’échancrant Sont cause que toujours la Vie est regardée; Vitres: cloison lucide et transparent écran Où la pluie est encor de la douleur dardée.
Vitres frêles, toujours complices du dehors, Où même la musique, au loin, qui persévère, Se blesse en traversant le mensonge du verre Et m’apporte sanglants ses rythmes presque morts!
Ainsi la Vie encor par les carreaux m’obsède, Car toutes les douleurs sans nom qu’on oubliait: Les cloches, le feuillage--éternel inquiet-- La pluie, et jusqu’au cri d’une fleur qui décède,
Tout cela qui gémit parmi le soir tombé Attire mon esprit dans les vitres, doux piège Où les larmes, les glas, les rayons morts, la neige Se mêlent dans le verre à l’azur absorbé.
XVII
Les chambres, dans le soir, meurent réellement: Les persiennes sont des paupières se fermant Sur les yeux des carreaux pâles où tout se brouille; Chaque fauteuil est un prêtre qui s’agenouille Pour l’entrée en surplis d’une Extrême-Onction; La pendule dévide avec monotonie Les instants brefs de son rosaire d’agonie; Et la glace encor claire offre une Assomption Où l’on devine, au fond de l’ombre, un envol d’âme! Quotidienne détresse! Ame blanche du jour Qui nous quitte et nous laisse orphelins de sa flamme! Car chaque soir cette douleur est de retour De la mort du soleil en adieu sur nos tempes Et de l’obscurité de crêpe sur nos mains. O chambres en grand deuil où jusqu’aux lendemains Nous consolons nos yeux avec du clair de lampes!
LE CŒUR DE L’EAU
I
Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau, Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire, Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire. L’Eau si pâle! on dirait une sœur du bouleau Par le fard du couchant à peine un peu rosée; Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers, Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs, Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle Et qui parfois en des frissons, en des remous Crispent sa nudité d’une douleur charnelle! Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous, Cœur impressionnable et sous trop d’influences Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances, Rêve d’y transvaser son infini changeant. A peine d’elle-même et de son cœur qui dure Quelques endimanchés nénuphars émergeant Comme son propre songe en un peu de verdure...
Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas! Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle, Elle cache sa peine en de muets combats, Sachet inviolé dans des plis de dentelle! Pourtant on la devine en proie à l’Idéal Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles, Des filles de treize ans qui deviennent nubiles. Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal Mystérieux d’une puberté s’élabore: Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi, Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore, Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi! Ah! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame, Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme, Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser. Oui! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle; Et brusquement tous les décors sombrent en elle Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser! Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère, Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre
II
Le rêve de l’Eau pâle est un cristal uni Où vivent les reflets immédiats des choses: Rideaux d’arbres, pignons, mâts des vaisseaux, ciels roses Auxquels l’Eau calme mêle une