part d
’infini. Car leur mirage en elle est sans fin et s’allonge En une profondeur presque d’éternité... Les choses ont ainsi leurs minutes de songe Où chacune, dans l’Eau, se semble avoir été Et s’aperçoit déjà vague et transfigurée; Car tout en y prenant conscience de soi Les choses dans l’Eau vaste échappent à leur loi Et plongent un moment dans un ciel sans durée... C’est ainsi que l’Eau frêle a vécu d’irréel! Certes brièvement s’y réfléchit le ciel; Mais, si peu que ce soit, elle possède une âme Où l’unité divine apparaît par instants; Qu’importent les reflets encore intermittents, Puisqu’ils y sont mêlés en une seule trame Et que dans l’Eau déjà sont réconciliés Des nuages, des tours et de longs peupliers.
III
L’eau vivante vraiment et vraiment féminine Aime le ciel, comme en un hymen consenti, Reflétant ses couleurs--et sans nul démenti! Car, pour lui correspondre en tout, elle élimine Les choses qui pourraient mitiger son reflet, Et soi-même s’oblige à rester incolore. Quel émoi douloureux si le vent éraflait Ce cristal où le ciel lointain trouve à s’enclore, Infidèle miroir désormais nul et nu! Il est des jours dans cet amour tout ingénu, Dans cet amour du ciel et de l’eau, des jours tristes Où le ciel gris dans l’eau se retrouve si peu; Puis d’autres où l’eau gaie absorbe tout son bleu, Bleu de mois de Marie et de congréganistes. Mais c’est le soir surtout que devient mutuel Leur amour, à l’heure où l’eau pâmée et ravie Brûle des mêmes feux d’étoiles que le ciel! Lors plus rien n’est dans eux qui les diversifie. Ressemblance! Miracle inouï de l’amour Où chacun est soi-même et l’autre tour à tour... Or, dans l’assomption de la lune opportune, --Comme l’amour de deux amants silencieux, Pour se prouver, se réciproque dans leurs yeux,-- On voit le ciel et l’eau se renvoyer la lune!
IV
L’eau froide se compose une allure factice De soumission calme aux tours, au vent, au soir; Mais elle cache en elle un vouloir subreptice Et le cœur de son cœur est hermétique et noir. A peine, en son dédain, garde-t-elle la trace Des lourds chalands qui l’ont remuée un moment; Et le visage humain demeure à la surface S’il cherche à s’incruster dans ce miroir qui ment, Miroir au tain bougeant qui s’éraille et dégèle. A plus forte raison le passage d’une aile!
Et, quant aux arbres vains, dont c’est l’orgueil aussi D’être répercutés dans l’eau qui les fait vastes, Vite ils voient dépérir leur mirage transi. Même le clair de lune et les étoiles chastes, Encore que l’eau fière et triste soit leur sœur, Ne vont pas plus avant dans cette eau qui les porte, --Malgré leur insistance et leur air de douceur,-- Que ne va la lueur dans les yeux d’une morte!
C’est que le cœur de l’Eau, si résigné soit-il A tout ce que la vie impérieuse inflige Et le contraint à réfléchir dans son eau lige, Ne garde des objets qu’un reflet volatil, Et se conserve intact comme un cœur de Poète. Asile impénétrable où rien n’est descendu Des choses d’alentour dont le mirage est dû, Mais où l’éternité du ciel seul se reflète.
V
Dans le cadre précis du bassin d’eau dormante Où gît l’eau nostalgique et qu’un regret tourmente, Tout est gris-doux comme la fin d’un demi-deuil. L’eau se dilate; elle a des transparences d’œil, Œil bénin, œil de femme où tout un ciel se rêve. --Oh! l’émoi de descendre en cet iris profond Et dans cette prunelle où les nuages vont!-- Mais l’ivresse de s’y rêver divin est brève Car on se heurte vite aux si courtes parois, Quand le cristal se brise en brusques désarrois Et qu’un gouffre mortel, quoique exigu, succède A tout cet infini qu’on supposait dans l’eau! Mensonge équivalent d’un œil cher, d’un œil beau Qu’on voudrait habiter comme une source tiède Où l’azur sans limite irait à l’infini. Mais le voyage aussi dans cet œil n’est qu’un leurre, Car derrière l’iris au cristal aplani L’amour naïf, qui plonge au fond, soudain s’épeure, Se heurte et se fait mal à la froideur du cœur, Dont le néant si proche est une vasque étroite.
Et dire qu’on rêvait tout un ciel en langueur Et pour s’y dorloter des nuages de ouate.
VI
La voix de l’eau qui passe est triste et mire en elle La moindre affliction qui l’a frôlée un peu; Et qui, s’y résorbant, y renaît éternelle Mais en sourdine et comme en filaments d’adieu. C’est d’abord la douleur des grands saules lunaires, Écheveaux en folie où sont brouillés les fils; Puis c’est le songe aigri des clochers centenaires Reflétant jusqu’au fond leurs nocturnes profils. Or, ces clochers mirés y laissèrent leurs cloches; Et c’est pourquoi la voix de l’eau garde toujours L’air des cloches qui s’y survivent et des tours. Mais l’eau s’imprègne aussi du bruit des orgues proches, Qui se traînent sur les grand-routes d’où l’on sent Leurs plaintes, qui sont des plaintes d’oiseaux en sang, S’égoutter et se fondre en l’eau qui les délaye--
Sa voix est triste encor d’un spleen plus volatil: La voilà s’affligeant du départ en exil De la fumée, au loin, que la bise balaie, Et qui, violentée, abandonne dans l’air Ses voiles, et dans l’eau vient mourir toute nue... Que de choses enfin, brèves comme un éclair, Que la voix de l’eau mire et qu’elle continue, Survivance de tant de reflets dans sa voix! Voix qui prolonge un peu les voix qui se sont tues, Voix triste qu’on dirait posthume et d’autrefois, Voix qui parle comme regardent les statues.
VII
Le cœur de l’Eau pensive est un cœur nostalgique, Cœur de vierge exaltée en proie à l’idéal, Qui souffre d’être seule, et qu’aucun ne complique D’un peu de bruit ce grand calme qui lui fait mal; Cœur de l’Eau sans tristesse et cependant nocturne, Cœur de l’Eau variable et toujours ignoré, Qu’un clair d’amour sans doute aurait édulcoré Et qui s’aigrit, ô cœur à jamais taciturne!
Certes quelques reflets hantent ce cœur de l’Eau; Mais toute chose en y descendant se déflore, Toute chose recule et devient incolore, Y propageant un froid d’absence et de tombeau Et comme une douleur d’adieux qui diminue...
L’Eau n’en est que plus triste, attendant, l’air songeur, Quelqu’un qui ne vient pas par la pâle avenue Que les arbres mirés enfoncent dans son cœur. Hélas! l’Eau solitaire et fantasque frissonne, Elle qu’on n’aime pas et qui n’aime personne, Et qui meurt d’être seule en cette fin du jour, Surtout que des amants vont devisant d’amour Et sur ses bords, dans elle, effeuillent des paroles: Bouquet d’aveux que son silence a recueilli, Propos finals, lis morts des volontés trop molles, O pénultièmes fleurs d’un cœur presque cueilli! Or ces aveux que l’eau fiévreuse s’assimile Lui donnent un émoi, toute une anxiété Comme si devenue elle-même nubile C’était enfin la fin de sa virginité!
VIII
Les jets d’eau, tout le jour, disent des élégies; C’est la forme la moins consolable de l’Eau, Car elle porte haut dans l’air ses nostalgies, Montant et retombant sous son propre fardeau... Tristesse des jets d’eau qui sont de l’eau brandie; Mais nul n’entend leur mal et rien n’y remédie, Jets d’eau toujours en peine, impatients du ciel! Las! l’azur défia leur sveltesse de lance, Symbole édifiant d’une âme qui s’élance Et pulvérise au vent son sanglot éternel. Car l’essor des jets d’eau défaille en cascatelles Et leur cœur est aussi comme d’un exilé, Cœur caché qu’on entend pleurer dans des dentelles. Or, le moindre mirage est tout annihilé Dans les vasques en fièvre à la moire élargie.
Pour vouloir trop de ciel, elles perdent le leur!
Mais lorsque la nuit vient, brouillant toute couleur, Lorsque paraît la lune à la pâle effigie, Les jets d’eau vont reprendre espoir en sa pitié; Et les voilà, frissons de plumes hésitantes, Qui font monter à coups d’ailes intermittentes Leurs colombes, en un essor multiplié! Le ciel lointain a des infinis de lagune... Détresse des jets d’eau qui n’auront pas été Conduire leurs ramiers becqueter la clarté Et goûter le divin aux lèvres de la lune!
IX
Tel canal solitaire, ayant bien renoncé, Qui rêve au long d’un quai, dans une ville morte, Où le vent faible à son isolement n’apporte Qu’un bruit de girouette en son cristal foncé, S’exalte d’être seul, ô bonne solitude! Isolement par quoi son cœur devient meilleur Quand l’eau s’est peu à peu déprise et se dénude De tout désir qui lui serait une douleur! Quiétude où jamais ne descend et ricoche Que le tintement frêle et doux de quelque cloche, Frissons contagieux d’un bruit presque divin! Doux canal monacal pour qui le monde est vain; Et qui, plein de mirage, est comme un ciel en marche, Tout nostalgique en des recherches d’infini! Qu’importe! il vit déjà d’éternité. Car ni Les quais de pierre stricts, ni tel vieux pont d’une arche N’empêchent la descente en lui du firmament; Ou la fumée éparse, au doux renoncement, De le suivre dans l’air en chemin parallèle; Ou les cygnes royaux sur ses bords d’ouvrir l’aile, Graduel déploiement d’un plumage inégal Qui mire dans l’eau plane un arpège de plumes!
Ainsi le long du quai rêve le vieux canal Où les choses se font l’effet d’être posthumes Parmi cet au-delà de silence et d’oubli... Mais tout revit quand même en son calme sans pli. Or s’il reflète ainsi la fumée et les cloches C’est pour s’être guéri de l’inutile émoi; Aussi le canal dit: «Ah! vivez comme moi!...» Et son eau pacifique est pleine de reproches.
X
Les pièces d’eau, songeant dans les Parcs taciturnes, Dans les grands Parcs muets semés de boulingrins, S’aigrissent; et n’ont plus pour tromper leurs chagrins Qu’un décalque de ciel avant les deuils nocturnes; Une Fête galante en nuages mirés, En nuages vêtus de satin soufre et rose Qui s’avancent noués de rubans et parés Pour quelque Menuet ou quelque Apothéose: Nuages du couchant en souples falbalas, Atours bouffants, paniers sur des hanches aiguës, Tout se mire parmi les vasques exiguës; Et le siècle défunt revit dans le Cœur las, Dans le Cœur las de l’Eau qui soudain se colore Et croit revoir de belles Dames sur ses bords.
Le Cœur de l’Eau des pièces d’eau se remémore, Lui qui songeait: «Ah! qu’il est loin le temps d’Alors, Le joli temps des fins corsages à ramages!» Or ce temps recommence et l’Eau revoit encor Mais pour un court instant, l’ancien et cher décor, Souvenir qui repasse au hasard des nuages... Car c’est tout simplement cela, le Souvenir: Un mirage éphémère--une pitié des Choses Qui dans notre âme vide ont l’air de revenir; Tel, dans les pièces d’eau, le ciel en robes roses!
XI
L’Eau, pour qui souffre, est une sœur de charité Que n’a pu satisfaire aucune joie humaine Et qui se cache, douce et le sourire amène, Sous une guimpe et sous un froc d’obscurité; Son amour du repos, son dégoût de la vie Sont si contagieux que plus d’un l’a suivie Dans la chapelle d’ombre, au fond pieux des eaux, Où, tranquille, elle chante au pied des longs roseaux Dont l’orgue aux verts tuyaux l’accompagne en sourdine.
Elle chante! Elle dit: «Les doux abris que j’ai Pour ceux de qui le cœur est trop découragé...» Ah! la molle attirance et quelle voix divine! Car, pour leur fièvre, c’est la fraîcheur d’un bon lit! Et beaucoup, aimantés par cet appel propice, Perclus, entrent dans l’Eau comme on entre à l’hospice, Puis meurent. L’Eau les lave et les ensevelit Dans ses courants aussi frais que de fines toiles; Et c’est enfin vraiment pour eux la _Bonne_ Mort. Ce pendant que, le soir, autour du corps qui dort, L’Eau noire allume un grand catafalque d’étoiles.
XII
Le long des quais, sous la plaintive mélopée Des cloches, l’Eau déserte est tout inoccupée Et s’en va sous les ponts, silencieusement, Pleurant sa peine et son immobile tourment, Se plaindre de la vie éparse qui l’afflige! Et la lune a beau choir comme une fleur sans tige Dans le courant, elle a l’air d’être morte, et rien Ne fait plus frissonner au souffle aérien Ce pâle tournesol de lumière figée. Eau dédaigneuse! Sœur de mon âme affligée, Qui se refuse aux vains décalques d’alentour, Elle qui peut pourtant mirer toute une tour... O taciturne cœur! Cœur fermé de l’Eau noire, Toute à se souvenir en sa vaste mémoire D’un ancien temps vécu qui maintenant est mort: Cadavre qu’elle lave avec son eau qui tord Des tristesses de linge en pitié quotidienne... O l’Eau, sœur de mon âme, empire des noyés, Se répétant le soir l’une à l’autre: «Voyez S’il est une douleur comparable à la mienne!»
XIII
L’Eau triste des canaux s’est désaccoutumée De refléter le noir passage des vaisseaux Quand l’hiver l’a figée et l’a comme étamée; Mais parfois, certains jours, le dur sommeil des eaux Sans mirages en lui de la vie en allée, S’évapore; on dirait un recommencement Et que l’Eau, d’un air vague, encore un peu dormant, Sort comme d’une alcôve aux rideaux de gelée.
O nudité de l’Eau dans le réveil de soi! Reprise des devoirs de la vie affligeante! Fuite du clair sommeil et des rêves! Émoi De l’Eau qui se déclôt et qui se désargente! Or ce désordre blanc qui jonche les bassins, Ces glaçons bousculés comme des traversins, N’est-ce pas tout l’ennui, le désarroi précoce D’un lit défait où pleure un lendemain de noce?...
XIV
L’eau triste, certains soirs, demande qu’on la plaigne A cause de la Lune y mirant sa pâleur... Les roseaux sont, autour, des glaives de douleur, Des glaives de douleur dans la Lune qui saigne; Car la Lune est le Cœur, le Sacré-Cœur de l’Eau, Emmaillotant sa plaie aux linges du halo.
XV
C’est un aquarium qui montre à nu, le mieux, Dans son eau compliquée, entre des murs de verre, Le cœur de l’Eau, scruté par l’angoisse des yeux. Là, vraiment net et sûr, le cœur de l’Eau s’avère! Or, dans ce trouble glauque, on trouve un peu de soi, Un peu du cœur humain qui se tient clos et coi, Impénétrable cœur plein de choses confuses Qui dans des murs de verre aussi semblent recluses, O cœur mystérieux comme un aquarium!
Rêves en léthargie, embryons de pensées Trempant dans une eau morte, aux pâleurs nuancées, Qui se peuple comme un beau songe d’opium: Écailles reluisant, nageoires remuées, Mais dont l’élan se brise aux si courtes parois; Désirs s’évertuant sur des minéraux froids; Fourmillement visqueux de formes engluées Et d’espoirs indécis, souffrant d’être captifs, Qui se crispent dans les varechs aux mailles noires.
L’eau glauque se dilate en d’argentines moires Quand s’agite un des mille êtres végétatifs; Remuement éternel dans cette eau nonchalante Que la maligne ardeur des bêtes violente, --Ombres aux contours nets qui viennent, puis s’en vont... Aquarium du cœur, menteuse somnolence Que tant de cauteleux mauvais désirs défont.
Ah! comment devenir un bassin de silence Et comment devenir, par quel renoncement, Un aquarium nu, vidé de son tourment: Verre où les poissons noirs ont cessé leurs passages, Ame sans passions, cristal sans tatouages; Aquarium du cœur redevenu nouveau N’ayant plus que la claire innocence de l’Eau!
PAYSAGES DE VILLE
I
Dans l’aurore s’éplore un octobre des pierres.
Le vent vindicatif, après tant de saisons, --En des jours gris, des jours de souffrances plénières-- Ébranle la langueur des anciennes maisons Dont le front se lézarde en rides de vieillesse. Sombres murs avancés en âge! Vieux logis De qui l’âme s’attarde aux rideaux défraîchis, Branlants de souvenirs et perclus de tristesse, Qui tamponnent avec de la mousse à leur flanc La blessure au sang vif des briques s’éraflant; Vieilles maisons de qui les toitures minées Voient dépérir, autour des noires cheminées, Les tuiles rouges qui s’effeuillent lentement Comme un jardin de grands géraniums qui meurent! O déclin des maisons! Ruine! Dénouement! A peine d’autrefois quelques nymphes demeurent Aux bas-reliefs fleuris où leur printemps dansait; On les voit chaque jour se débander; et c’est Triste comme un départ, leurs danses finissantes; Si triste! tel un soir de noce ou de moisson... --Un faune sur sa flûte essaie encore un son;-- Mais les nymphes, autour, sont déjà presque absentes, Mordant un raisin vide et noir, par dernier jeu; Nymphes de qui la troupe a souffert sous la pluie Et dans l’intérieur des murs est comme enfuie N’ayant plus que le geste ébauché de l’adieu!
Car tout s’en va! tout meurt! les pierres sont fanées; Les bouquets de sculpture, en débris lents, vont choir, Comme déguirlandés du tombeau des Années Tant leur effeuillement dans l’air sonore est noir. C’est un délabrement, une désuétude De vivre qui les prend et les pousse à la mort Avec les arbres vieux en proie au même sort; C’est l’automne des murs! la bise les dénude; Déjà les carreaux morts sont sans visage aucun; C’est fini, tout espoir de soleil sur les portes; Et les pierres déjà se dispersent en un Unanime et frileux départ de feuilles mortes!
II
En de féeriques soirs où l’Eau se désagrège, Plus d’un songeur, au bord des canaux rectilignes, Se laissa remorquer par les cygnes! Beaux cygnes, --Duvets d’aubépins blancs et plumage en barège-- Conduisant le songeur comme un Lohengrin vierge Vers le doux Lac d’Amour où toute l’Eau converge. Et c’était dans l’eau noire un chemin qui s’argente, Un cortège de joie en la nuit affligeante, Un entraînement blanc vers les faubourgs lunaires, Vers le doux Lac d’Amour, Reposoir de la Lune. Car l’orbe de la Lune était clair sur l’eau brune. Les cygnes, en rochets plissés des séminaires, Semaient, dans l’eau, des lis et de blancs azalées Pour l’Élévation de la Lune agrandie. Toute l’Ombre semblait en marche vers l’Hostie: Les murailles étaient des robes étalées De béguines au but de leur pèlerinage, A genoux, eût-on dit, dans l’eau froide, et priantes; Et d’autres pèlerins dans le pâle sillage De ces blancheurs de plus en plus irradiantes, Les pèlerins du Rêve, adoraient en silence Le Lac d’Amour dans sa candide rutilence, Reposoir de la Lune avec les blanches toiles Du brouillard, comme des nappes de Sainte Table, Où les doigts sont lavés de leur passé coupable En égrenant dans l’eau des chapelets d’étoiles; Et voilà tout à coup, sous des pardons insignes Que, leurs âmes étant absoutes une à une, Les nocturnes songeurs allaient avec les cygnes Communier sous les espèces de la Lune!
III
Si tristes les vieux quais bordés d’acacias! Pourtant, toi qui passais, tu les apprécias Ces vieux quais où tel beau cygne de l’eau changeante Entre parfois dans une âme qui s’en argente. Si tristes les vieux quais, les eaux pleines d’adieux, Inertes comme les bandeaux silencieux D’une morte! les eaux sur qui pleure une cloche, Les immobiles eaux sur qui le carillon Égoutte ses sons froids comme d’un goupillon. Et plus tristes les quais lorsque l’hiver approche!
En mai, quand le ciel rit, on s’était essayé A mettre de la joie aux vitres des demeures, --Tendant de rideaux blancs le passage des heures-- Et des roses afin que l’air fût égayé, Petit luxe, au dehors, de l’aisance des chambres...
Mais quand l’hiver revient, quand cinglent les décembres, Les acacias nus, filigranés en noir, Portent le deuil de la saison; le vent disperse Leurs feuilles comme des oiseaux parmi l’averse; L’eau du canal se gerce et se gèle--miroir Las de mirer toujours d’identiques façades! Maintenant les vieux quais sont déserts et maussades; Et dans les logis clos, les rideaux s’échancrant Laissent voir, en la chambre et derrière l’écran, Quelques vieillards sans joie autour d’une lumière Qui végète sur le réchaud de la théière... Lumière survivante en ces hivers du nord; Faible lueur, clarté triste qui les rassemble; On dirait un chétif feu de cierge qui tremble, Et qu’en chaque maison muette, on veille un mort!
IV
Dans quelque ville morte, au bord de l’eau, vivote La tristesse de la vieillesse des maisons A genoux dans l’eau froide et comme en oraisons; Car les vieilles maisons ont l’allure dévote, Et, pour endurer mieux les chagrins qu’elles ont, Égrènent les pieux carillons qui leur sont Les grains de fer intermittents d’un grand rosaire.
Vieilles maisons, en deuil pour quelque anniversaire, Et qui, tristes, avec leurs souvenirs divers, N’accueillent plus qu’un peu de pauvres et de prêtres. Ce pendant qu’autrefois, avant les durs hivers, La jeunesse et l’amour riaient dans leurs fenêtres Claires comme des yeux qui n’ont pas vu mourir! Mais, depuis lors, ces yeux des pensives demeures Dans leurs vitres d’eau frêle ont senti dépérir Tant de visages frais, tant de guirlandes d’heures Qu’ils en ont maintenant la froideur de la mort!
(Or mes yeux sont aussi les vitres condamnées D’une maison en deuil du départ des années) Et c’est pourquoi, du fond de ces lointains du nord, Je me sens regardé par ces yeux sans envie Qui ne se tournent plus du côté de la vie Mais sont orientés du côté du tombeau...
Yeux des vieilles maisons dont mes yeux sont les frères, Lassés depuis longtemps des bonheurs temporaires, Yeux plus touchants près de mourir! Regard plus beau De ces maisons qu’on va détruire en des jours proches! O profanation! meurtres avec les pioches Abattant les vieux murs de qui l’âge avait l’air De devoir les défendre un peu contre ces crimes... Mais bientôt entreront les marteaux unanimes Dans les vieux murs, pourtant sacrés comme une chair!
V
En ces villes qu’attriste un chœur de girouettes, Oiseaux de fer rêvant de fuir au haut des airs, En des villes sans joie aux carrefours déserts Où de rares passants, en grises silhouettes, Se meuvent, balançant leur marche comme un glas, On sent un froid silence uniforme qui plane; Si despotique, encor qu’il soit débile et las, Qu’en lui tout cri se tait, que toute voix se fane, Que même un bruit de pas déconcerte d’abord, Que la moindre rumeur infinitésimale Cause un trouble, paraît une chose anormale Comme de rire auprès d’un malade qui dort. Car le silence là vraiment s’atteste! Il règne, Il est impérieux, il est contagieux; Et le moins raffiné des passants s’en imprègne Comme d’encens dans un endroit religieux.
Ah! ces villes, ce grand silence monotone Qu’augmente un son de cloche en tombant de la tour; Ce silence si vaste et si froid qu’on s’étonne De survivre soi-même au néant d’alentour Et de ne pas céder à la mort qui délie... L’eau s’en vint d’elle-même au-devant d’Ophélie. Or le silence doux, dont l’eau nous circonvient, Nous tente et nous entraîne à son tour dans des roses... La ville est morte aussi... Qu’est-ce qui nous retient? Et nous sentons vraiment comme l’Ordre des Choses!
VI
Sur l’horizon confus des villes, les fumées Au-dessus des murs gris et des clochers épars Ondulent, propageant en de muets départs Les tristesses du soir en elles résumées. On dirait des aveux aux lèvres des maisons: Chuchotement de brume, inscription en fuite, Confidence du feu des âtres qui s’ébruite Dans le ciel et raconte en molles oraisons L’histoire des foyers où la cendre est éteinte.
Vague mélancolie au loin se propageant... Car, parmi la langueur d’une cloche qui tinte, On dirait des ruisseaux d’eau pâle voyageant, Des ruisseaux de silence aux rives non précises Dont le peu d’eau glisse au hasard, d’un cours mal sûr, En méandres ridés, en courbes indécises Et, comme dans la mer, va se perdre en l’azur!
C’est parce qu’on les sait ainsi tout éphémères Qu’on les suit dans le ciel avec des yeux meilleurs; Elles que rien n’attache, elles qui vont ailleurs Et dont les convois blancs emportent nos chimères Comme dans de la ouate et dans des linges fins. Évanouissement et dispersion lente De la fumée au fond du ciel doux, par les fins D’après-midi, lorsque le vent la violente, Elle déjà si faible et qui meurt sans effort --Neige qui fond; encens perdu dans une église; Poussière du chemin qui se volatilise,-- Comme une âme glissant du sommeil dans la mort!
VII
Dans les brumes d’hiver, vers Noël ou Toussaint, Rien n’a désaffligé le morne crépuscule; Chaque ombre d’un passant, qui se hâte et recule, Aux airs d’une cloche en route qui se plaint... Et, dans ce désolant paysage de ville, Les réverbères un par un sont allumés, Si tristes, grelottant dans le verre fragile; C’est vraiment, dirait-on, des oiseaux enfermés Et qui se font du mal sur les vitres menteuses, Puis meurent longuement en spasmes de clarté; Ou c’est encor des roses jaunes souffreteuses Ayant peur, ayant froid dans le cristal fouetté, Et dont le vent effeuille à terre la lumière... Lanternes s’allumant à l’heure coutumière Plus ternes par les soirs de Noël ou Toussaint, Qui s’allongent, dans l’air mouillé, comme des rampes Et qu’en leur solitude aucun passant ne plaint, Tristes lanternes,--sœurs malheureuses des lampes!-- Que le vent exténue à chaque carrefour Et qui n’auront jamais, dans ces jours de novembre, Les doux miroirs, le nid d’étoffe d’une chambre, Et le dorlotement des guimpes d’abat-jour!
VIII
Quelques vieilles cités déclinantes et seules, De qui les clochers sont de moroses aïeules, Ont tout autour une ceinture de remparts. Ceinture de tristesse et de monotonie, Ceinture de fossés taris, d’herbe jaunie Où sonnent des clairons comme pour des départs, Vibrations de cuivre incessamment décrues; Tandis qu’au loin, sur les talus, quelques recrues Vont et viennent dans la même ombre au battement Monotone d’un seul tambour mélancolique... Remparts désormais nuls! citadelle qui ment! Glacis démantelés, (ah! ce nom symbolique!) Car c’est vraiment glacé, c’est vraiment glacial Ces manœuvres sur les glacis des villes vieilles, Au rythme d’un tambour à peine martial Et qui semble une ruche où meurent des abeilles!
IX
Les cloches, c’est de la séculaire musique, Musique dont la vie un peu se communique A l’agonie, à la tristesse des murs gris Qui se sentent moins seuls, un moment, moins aigris; Car c’est du bruit joyeux qui sur eux persévère O vieux murs, rajeunis par ce chant cristallin, Quand les cloches, au long d’un escalier de verre, Viennent enguirlander, d’airs nouveaux, leur déclin. Vieux murs, pignons déchus et pierres condamnées Qui reprennent un peu de joie en entendant Les cloches s’animer dans le rose occident, Elles qui sont les sœurs de leurs jeunes années, Elles qui sont les sœurs de joviale humeur Et qui, pour égayer leur abandon qui meurt, --O taciturnes murs qui n’ont plus qu’elles seules!-- Vont inventer des jeux mièvres dans l’air muet.
Alors c’est tout à coup un galant menuet. Danse de l’autre siècle où de frêles aïeules Rapprennent à danser sur un air sémillant; Une fête de bronze au fond du ciel atone Avec d’autres, encor plus vieilles, béquillant A travers le silence et le froid de l’automne, Qui viennent de tous les clochers du ciel natal... Tandis que les vieux murs renaissent à leurs danses Dans des robes sans plis aux froufrous de métal, S’achevant par l’air vide en prestes révérences!
X
Tel soir fané, telle heure éphémère suscite Aux miroirs de mon Ame un souvenir de site; Sites recomposés, qu’on eût dit oubliés: D’un canal mort avec deux rangs de peupliers Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres; Et d’une âpre colline où de bêlantes chèvres, Dont le cri se déchire aux épines aussi, S’appellent l’une l’autre, et d’un air si transi! Décor surtout des quais dormants en enfilade, Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade Où chaque feu miré se délaye en halo, Fragile et fugitif maquillage de l’eau Qui, sous un heurt de vent, tout à coup s’évapore Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore!
Sites instantanés, comme à peine rêvés, En contours immortels je les ai conservés Et je les porte en moi, depuis combien d’années! Seul un ciel identique, aux pâleurs surannées, Triste comme celui qui me les faisait voir, Les a ressuscités de moi-même ce soir; Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages Revivent dans mon cœur de souffrants paysages!
XI
En des quartiers déserts de couvents et d’hospices, Des quartiers d’exemplaire et stricte piété, Je sais des murs en deuil vieillis sous les auspices D’un calvaire où s’étale un Christ ensanglanté: Plantée en ses cheveux, la couronne d’épines Forme un buisson de clous,--le corps est en ruines, Livide, comme si la lance, l’éraflant, Avait jauni de fiel sa chair inoculée; Les yeux sont de l’eau morte; et la plaie à son flanc Est pareille au cœur noir d’une rose brûlée... --Œuvre barbare et sombre où le Supplicié Pend sur le bois noueux d’un gibet mal scié. Or cette impression de calvaire subsiste Lorsque le soir en longs crêpes tissés descend; Puisqu’on croit voir, au loin, dans le ciel qui s’attriste Surgir la Nuit où perle une sueur de sang, Si bien que l’on dirait la Nuit crucifiée! Car les étoiles sont des clous de cruauté Qui, s’enfonçant dans sa chair nue et défiée, Lui font des trous et des blessures de clarté! Ah! cette passion qui toujours recommence! Ce ciel que l’ombre ceint d’épines chaque soir! Et soudain, comme au coup d’une invisible lance, La lune est une plaie ouverte à son flanc noir.
XII
Des femmes vont, le soir, se hâtant vers les Laudes, Des femmes au cœur simple, en mantes de drap noir Oscillant comme un glas qui s’éteint dans le soir, Tandis qu’au fond du ciel croulent des cendres chaudes; Des femmes regardant d’un regard affligé, Avec le blanc fané de leurs yeux mitigé D’un violet de deuil comme les cinéraires; Et, sous le soleil mort qui soudain s’effondra, Les cloches, s’accordant à ces cloches de drap, S’acheminent ensemble en lents itinéraires... Puis, quand leur parallèle affluence décroît Sur les quais tout vibrants de leur tristesse enfuie, On croit sentir venir de très loin une pluie Musicale qui tombe en gouttes de son froid.
XIII
Quand luit la Lune en des clartés irradiantes, Quelle misère au long des quais. Dans le canal Les maisons en surplomb ont l’air de mendiantes; Pauvresses à la file et que protègent mal Du vieux lierre troué, des haillons de feuillage; Infirmes se traînant dans un pèlerinage, Mendicité sans yeux, mendicité sans main, C’est toute une misère au bord d’un grand chemin... Tristesse des vieux murs tombés dans la misère, Tristesse des maisons se reflétant dans l’eau! Or la Lune est montée au ciel dans un halo Et les carillons noirs égrènent leur rosaire... C’est alors que le Soir, soudain apitoyé Pour les vieux murs que nul n’assiste en leurs désastres, Envoye à tel ou tel vieux mur pauvre et ployé Des linges de lumière et des aumônes d’astres!
XIV
C’est tout là-bas, parmi le Nord où tout est mort: Des Beffrois survivant dans l’air frileux du nord;
Les Beffrois invaincus, les Beffrois militaires, Montés comme des cris vers les ciels planétaires;
Eux dont les carillons sont une pluie en fer, Eux dont l’ombre à leur pied met le froid de la mer!
Or, moi, j’ai trop vécu dans le Nord; rien n’obvie A cette ombre à présent des Beffrois sur ma vie.
Partout cette influence et partout l’ombre aussi Des autres tours qui m’ont fait le cœur si transi;
Et toujours tel cadran, que mon absence pleure, Répandant dans mes yeux l’avancement de l’heure,
Tel cadran d’autrefois qui m’hallucine encor, Couronne d’où, sur moi, s’effeuille l’heure en or!
XV
O ville, toi ma sœur à qui je suis pareil, Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux Tendant comme des seins leurs voiles au soleil, Comme des seins gonflés par l’amour de la mer. Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort Et n’a plus de vaisseaux parmi son port amer, Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d’or; Plus de bruits, de reflets... Les glaives des roseaux Ont un air de tenir prisonnières les eaux, Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul Circule comme pour les étendre en linceul... Nous sommes tous les deux la tristesse d’un port Toi, ville! toi ma sœur douloureuse qui n’as Que du silence et le regret des anciens mâts; Moi, dont la vie aussi n’est qu’un grand canal mort
* * * * *
Qu’importe! dans l’eau vide on voit mieux tout le ciel, Tout le ciel qui descend dans l’eau clarifiée, Qui descend dans ma vie aussi pacifiée. Or, ceci n’est-ce pas l’honneur essentiel --Au lieu des vaisseaux vains qui s’agitaient en elles,-- De refléter les grands nuages voyageant, De redire en miroir les choses éternelles, D’angéliser d’azur leur nonchaloir changeant, Et de répercuter en mirage sonore La mort du jour pleuré par les cuivres du soir! Or c’est pour être ainsi souples à son vouloir Que le ciel lointain, l’une et l’autre, nous colore Et décalque dans nous ses jardins de douceur O toi, mon Ame, et toi, Ville Morte, ma sœur!
* * * * *
Et c’est pour être ainsi que l’une et l’autre est digne De la toute-présence en elle d’un doux cygne, Le cygne d’un beau rêve acquis à ce silence Qui s’effaroucherait d’un peu de violence Et qui n’arrive là flotter comme une palme Qu’à cause du repos, à cause du grand calme, Cygne blanc dont la queue ouverte se déploie, --Barque de clair de lune et gondole de soie-- Cygne blanc, argentant l’ennui des mornes villes, Qui hérisse parfois dans les canaux tranquilles Son candide duvet tout impressionnable; Puis, quand tombe le soir, cargué comme les voiles, --Dédaignant le voyage et la mer navigable-- Sommeille, l’aile close, en couvant des étoiles!
CLOCHES DU DIMANCHE
I
Dimanche: un pâle ennui d’âme, un désœuvrement De doigts inoccupés tapotant sourdement Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte; --Ah! ce gémissement du verre qu’on ausculte!-- Dimanche: l’air à soi-même dans la maison D’un veuf qui ne veut pas aider sa guérison Quand les bruits du dehors se ouatent de silence. Dimanche: impression d’être en exil ce jour, Long jour que le chagrin des cloches influence, Et sans cesse ce long dimanche est de retour! Ah! le triste bouquet des heures du dimanche; C’est un triste bouquet de fleurs qui lentement Meurt dans un verre d’eau sur une nappe blanche... M’en sauver, le pourrai-je? Et l’éviter, comment? Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées Où mon cœur odieux s’en va dans les fumées. J’en ai l’obsession, j’en ai peur, j’en ai froid Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène: Tandis que je me leurre au long de la semaine, Flux et reflux de jours qui s’accroît et décroît, Dont l’écume est un peu de vanité qui chante, Voici que le repos dominical me hante Et déjà m’apparaît comme un repos amer, Repos nu d’une grève au départ de la mer, Grève morte du long dimanche infinissable Qui coagule au loin ses silences de sable...
II
Le dimanche est toujours tel que dans notre enfance; Un jour vide, un jour triste, un jour pâle, un jour nu; Un jour long comme un jour de jeûne et d’abstinence Où l’on s’ennuie; où l’on se semble revenu D’un beau voyage en un pays de gaîté verte, Encore dérouté dans sa maison rouverte Et se cherchant de chambre en chambre tout le jour... Or le dimanche est ce premier jour de retour!
Un jour où le silence, en neige immense, tombe; Un jour comme anémique, un jour comme orphelin, Ayant l’air d’une plaine avec un seul moulin Géométriquement en croix comme une tombe. Il se remontre à moi tel qu’il s’étiolait Naguère, ô jour pensif qui pour mes yeux d’enfance Apparaissait sous la forme d’une nuance: Je le voyais d’un pâle et triste violet, Le violet du demi-deuil et des évêques, Le violet des chasubles du temps pascal. Dimanches d’autrefois! Ennui dominical Où les cloches, tintant comme pour des obsèques, Propageaient dans notre âme une peur de mourir.
Or toujours le dimanche est comme aux jours d’enfance: Un étang sans limite, où l’on voit dépérir Des nuages parmi des moires de silence; Dimanche: une tristesse, un émoi sans raison... Impression d’un blanc bouquet mélancolique Qui meurt; impression tristement angélique D’une petite sœur malade en la maison...
III
Le dimanche s’allonge en toile monotone Où bien emmailloter son ennui gémissant; Toile blanche des longs dimanches de l’automne Dont la blancheur fait voir que le cœur est en sang; Contraste grâce à quoi la plaie est évidente Et saigne en rouges flots parmi le linge blanc. Or comment le guérir ce cœur qui fait semblant D’être heureux du dimanche où plus rien ne le hante? Comment le dorloter en un rêve opportun Et comment peu à peu faire cette œuvre pie Qu’en douceur les instants s’en aillent un à un, Comme la toile meurt fil à fil en charpie?
IV
La langueur du dimanche et son morose ennui N’est-ce pas d’être inapte à l’ivresse de vivre, Considérant la joie et le rire d’autrui Comme, à chaque fenêtre, en calmes plis de givre, La mousseline ou le tulle blanc des rideaux, Comme le tulle blanc des rideaux considère Les nuages qui sont du tulle légendaire, Les nuages errant comme en un pays d’eaux, Dont la blancheur en vols de cygnes s’évapore Ou se teinte en jardins de beaux rhododendrons; Au lieu qu’eux, les rideaux, leur tulle est incolore --Ah! les bonheurs aussi dont nous nous abstiendrons!-- Et demeure captif dans les chambres songeuses, Incapable de suivre et pourtant enviant La folie au soleil des formes voyageuses; Tulle à jamais privé de l’azur ambiant, Tulle des blancs rideaux qui s’empêche de vivre Et d’effeuiller à l’air ses calmes fleurs de givre!
V
Tel dimanche pour moi s’embaume de la voix Des soprani, s’ouvrant comme une cassolette Dans quelque église. O voix doucement aigrelette; Chant comme tuyauté, comme raide d’empois, Évoquant des rochets plissés de séminaires. Tout à coup l’orgue exulte et roule ses tonnerres, Puis se tait; et le chant des soprani reprend, Chant frêle, chant mouillé parmi la vaste église, Montant dans le silence et le réfrigérant De son mince jet d’eau qui se volatilise... L’orgue encor recommence à hisser ses velours Qui s’éploient à grands plis sonores dans l’abside; Puis un autre motet frêlement se décide Et s’entr’aperçoit vague entre les piliers lourds. Oh! si vague, on dirait un cierge qui s’allume; Ce n’est pas un oiseau; c’est à peine une plume Qui vacille dans le vent doux des encensoirs...
Et l’orgue de nouveau hisse ses velours noirs.
Or en les entendant, ces voix insexuelles, On songe aux vieux tableaux, on songe aux chérubins Qu’en des Assomptions les Primitifs ont peints, Des chérubins n’ayant qu’une tête et des ailes, Enfants-fleurs d’un jardin quasi-religieux, Envolement de lis devenant des colombes...
Ah! ces chants d’innocence, et si contagieux! Linges frais par-dessus la fièvre de nos lombes...
VI
Douleur d’aller, courbé sous la croix de son Art, Sans Madeleine, oignant vos pieds avec du nard; D’aller seul, le dimanche, à travers les soirs ternes, Sans Marthe, sans Marie et le disciple Jean; Seul à voir, comme des blessures, les lanternes Saigner frileusement dans un site affligeant. On sent l’ombre à son front qui se tresse en épines; --Ah! quel est le Calvaire où la rue aboutit?-- Mais un peu de pitié vient des cloches voisines, La muette bonté des choses compatit, Et, sa peine, on l’essuie aux pâles vitres nues Comme à des linges de Véronique s’offrant, O décalque fragile où tu te continues Mon âme du dimanche, avec l’air si souffrant!
VII
Le dimanche est le jour où l’on entend les cloches! Le dimanche est le jour où l’on pense à la mort! Car, parmi le repos de la ville qui dort, Les cloches vibrent mieux, ébruitant leurs reproches Et leur conseil de se résigner à mourir, Elles dont coup à coup les forces sont décrues Et dont neigent les lis de bronze dans les rues; Chacun en leur départ s’écoute dépérir Et sent un peu de soi, de minute en minute, Qui s’en va, qui s’effeuille et tombe à l’unisson, Qui lentement se fane et meurt avec le son Dans l’air vorace, en une inexorable chute...
VIII
Les cloches? Ah! qui donc, quel évêque hypocondre, Chef de la primitive Église les fit fondre? Qui donc les inventa? Peut-être qu’il y a Un moine misanthrope et las d’Alleluia Qui fit avec du fer la cloche originelle, En forme de sa robe, et noire aussi comme elle!
IX
Dimanche, c’était jour de lentes promenades Par des quais endormis, de vastes esplanades, Au long d’un mur d’hospice, au long d’un canal mort Où le brouillard, à peine une heure, se dissipe...
Dimanche, ah! quel silence! Et l’âme qui se fripe A tout ce petit vent acidulé du nord! Silence du dimanche autour du Séminaire Et silence surtout Place de l’Évêché Où divaguait parfois le bruit endimanché D’une cloche très vieille et valétudinaire.
Des Béguines, au loin, passaient, hâtant le pas, Gardant l’émoi sur leurs faces anémiées D’avoir le matin même été communiées, Heureuses, et disant des chapelets tout bas, Tout en s’en revenant des Vêpres terminées.
Et la cloche perdue entre les cheminées Se dépêchait, béguine elle-même, vivant Dans sa tour, comme les autres dans leur couvent. Sœur tourière du ciel en des guimpes fanées, Semant un bruit de clés au fond de l’air transi Où, béquillant un peu sous l’amas des années, Elle faisait sa ronde, en robe noire aussi...
Or, depuis lors, la cloche est celle qui chemine; Et toujours le dimanche est un jour où j’entends Une cloche au-dessus de mon âme, béguine Ponctuelle, aux accès de toux intermittents, Qui m’avertit du ciel et que la messe est dite Et m’égoutte ses sons comme de l’eau bénite...
X
Tristesse! je suis seul; c’est dimanche; il pleuvine! Les vitres sont déjà comme des crêpes morts Que faufile une pluie intermittente et fine. Et rien à faire ici! rien à faire au dehors Où les passants s’en vont monotones et tristes... Or j’en rêve, parmi ce pluvieux décor, De plus seuls et de plus inégayés encor: D’abord les continents et doux séminaristes Qui se hâtent, qui s’en vont deux à deux, là-bas, Voués jusqu’à la mort à de noirs célibats Quand nous avons l’amour comme une bonne lampe! Puis je songe au troupeau puéril et transi D’orphelines en deuil se dépêchant aussi Dans ce soir triste et la bruine qui les trempe...
Tristesse du dimanche, ô mon âme! où tu n’as Pour ressource que de songer aux orphelines S’en retournant vers leurs lointains orphelinats, Si frileuses, malgré leurs longues pèlerines... Et seul, mélancolique, en mon dormant logis, J’occupe à les aimer mon rêve qui s’ennuie, Et j’entends de chez moi distinctement la pluie Faufiler leurs bonnets de linge défraîchis.
XI
Les cloches des dolents dimanches sont des gloses Élucidant le cas des choses inécloses, De ce qui fut naguère et qui n’a pas duré: Raisin qui s’évapore aussitôt pressuré; Étang qui se dessèche en un beau paysage; Voix des enfants de chœur qui sont morts en bas âge Et dont nous retrouvons dans les blancs angélus Les soprani filant leurs sons irrésolus...
Les cloches ont la voix des choses démodées; Bonnes cloches du soir qui sont inféodées Aux meilleurs souvenirs d’enfance et de regret: Car en les entendant, les vieilles cloches noires, --Bruit d’airain, grincement de serrure--on dirait Que se sont, dans le ciel, rouvertes les armoires Où dorment, sans emploi, nos layettes d’enfant Dont le beau linge, à lents coups de cloches, se fend Puis s’envole, vidé de gestes, blancs mélanges... Et j’écoute sur moi la chute de mes langes!
Combien d’autres rappels des choses d’autrefois: Des couronnes de sons sur d’anciens convois De morts qu’on oubliait et qu’on se remémore; Et ces effeuillements vagues dans l’air sonore! Vieilles cloches vidant leurs corbeilles de fer D’où tombe un buis d’antan aux branchettes fanées, Le buis bénit d’un temps pascal lointain et cher... Et je recueille en moi le buis mort des Années!
XII
Le dimanche est un ciel vide et silencieux Où j’écoute frémir les coiffes des Béguines Dont la marche aboutit à mon cœur anxieux. Halo de bruit autour des faces ivoirines, Halo de bruit malgré l’absence m’arrivant... Ah! cela vient vers moi de si loin dans le vent Ces frissons de cornette en forme de colombe: Quelque chose de blanc qui sur les fronts surplombe; Ailes faites de neige et de linge qui dort, Ailes faites aussi d’un peu de clair de lune Qui paraissent, ayant replié leur essor, Être le Saint-Esprit descendu sur chacune! Car les Béguines sont les sœurs du Saint-Esprit; Et leurs calmes couvents, dans les enclos gothiques, Ne sont-ce pas plutôt des colombiers mystiques? Essaims d’âmes (encore un peu, Dieu les proscrit) Qui se reposent là, dans des haltes bénignes, En picorant les grains bénits des chapelets; Mais s’en iront bientôt par les soirs violets Sur leurs ailes de linge aux blancheurs rectilignes.
XIII
Les cloches dans le ciel ont assez de nuances En pleurant les décès, pour chanter les naissances; Les cloches, ce mobile et divin truchement, Versant comme des pleurs sur un enterrement, Effeuillant comme des bouquets sur les baptêmes. --Urnes de lilas blancs!--Urnes de chrysanthèmes!-- Tantôt on y perçoit les bruits d’un corbillard Qui s’en irait dans la banlieue et le brouillard; Puis, à d’autres moments, oscillant en mesure Sous les nuages blancs en rideaux de guipure, Les cloches, dorlotant les cœurs d’enfants nouveaux, Ont le balancement musical des berceaux!
XIV
Dimanche, après-midi de dimanche, en province! Repos dominical: pâles rideaux levés Pour de rares passants moins réels que rêvés, Ombres, sur un écran, que le soir triste évince... Solitude du soir dans la vaste maison Où bat le pouls de la pendule qui s’ennuie; Silence où l’on entend une petite pluie, --Fine pluie automnale et d’arrière-saison,-- Épingler d’acier froid les vitres déjà mortes. Essai de s’égayer avec les pianos En dépit du vent noir qui pleure sous les portes; Mais, triste, la musique,--écho des casinos Et des valses de l’autre été si tôt fanées; Triste, car c’est funèbre et vain, tous ces efforts, Tout ce désir d’un peu s’évader des années Et d’échapper à la tristesse du dehors, A la tristesse aussi du vent plein de reproches, Tristesse du dimanche où s’affligent les cloches! Dimanche, après-midi de dimanche! Langueur De la vaste maison, vide de l’heure enfuie, Où l’on entend dans l’ombre une petite pluie. Épingler d’acier froid les vitres de son cœur!
XV
Les longs dimanches soir, toutes ces existences Réduites à songer si tristement, là-bas: Vieilles filles qu’on voue à des impénitences, Cœurs vierges dans le noir étui des célibats.
Et des hortensias, couleur de leur visage, Se fanent lentement sur les châssis; ainsi Leur jeunesse, sans nul amour, sans bon présage, Derrière les carreaux effeuille son souci.
Là-bas, toujours la même apparence d’automne Parmi ces meubles vieux, ces cadres dédorés, Ces miroirs d’eau souffrante où la clarté tâtonne, --Vieilles filles sans joie aux gestes timorés,
Vieilles filles, le front collé contre la vitre! Vitre provinciale, écran mort et fermé Où ne s’ébauche rien qu’un passage de mitre Quand la Procession sort un dimanche, en mai!
C’est la vie anonyme! oh! morne et désolée, Dans ces chambres, sans même un bonheur anodin... Et les rideaux tombants de guipure gelée Sont comme un immuable et glacial jardin.
XVI
Dans mon Ame, sous des guirlandes d’encens bleu, Vont des Processions d’anciennes Fête-Dieu; Processions de mai qu’on croyait disparues, Processions d’enfance en l’honneur du Saint-Sang; Car mon Ame a toujours, dans le noir de ses rues, Quelque Procession au plain-chant grandissant: Voix s’ajourant dans moi, comme filigranées, Enfants de chœur aux voix douces, aux frêles voix, Ciselures des beaux dimanches d’autrefois, Or frais qui s’éternise aux chasubles fanées! Et dans mon Ame, où rêve un encens bleuissant, Parmi des prêtres noirs, de blanches théories, S’attarde la Fiole en des orfèvreries, Rouge du seul rubis possédé du Saint-Sang. O goutte de la Plaie ouverte par la Lance, La relique sacrée en mon Ame s’avance... Or, supposez un heurt sur le cristal béni, Et voyez-vous soudain couler tout l’Infini, Et voyez-vous, en moi, mon sang qui s’étiole Rajeuni par le Sang divin de la Fiole?
XVII
Douceur parfois d’aller le dimanche à l’église Édulcorer ses yeux aux offices du soir, Être l’Ame qui s’est carguée et qui s’enlise, Être l’Ame soudain fraîche comme un parloir, Ce pendant que l’encens, avec mélancolie, En rubans bleus à notre enfance nous relie...
Et douceur pour les Yeux de retourner encor Dans les vitraux profonds qui sont des jardins d’or Où des anges, vêtus de lin, tiennent des palmes Et de rigides lis comme des jets d’eau calmes.
Et douceur pour les Doigts, repris du culte ancien, D’allumer sur le noir candélabre, à Complies, Quelque cierge qu’on suit des yeux, qu’on sait le sien; Mais si malingre, ô ma Lueur, tu te déplies! Toi propitiatoire auprès de Dieu pour moi, Dieu qui sait gré du moindre acte d’un peu de foi, Et pardonne en faveur de la douleur des cires: Prix de nos fautes! Pleurs des cierges dans les nefs Dont la flamme s’immole en des supplices brefs, Bonnes cires qui sont si doucement martyres!
XVIII
L’eau houleuse du port est sans mirage aucun. Mais, dans le somnolent dimanche, il suffit qu’un Souffle d’air passe au fil du bassin qui repose Pour propager le vert reflet des peupliers, Quand se crispe en frissons de moire l’eau morose...
C’est ainsi que la cloche aux glas multipliés Dans l’Ame du dimanche, où toute rumeur cesse, Agrandit longuement des cercles de tristesse.
AU FIL DE L’AME
I
Ne plus être qu’une âme au cristal aplani Où le ciel propagea ses calmes influences; Et, transposant en soi des sons et des nuances, Mêler à leurs reflets une