LIVRE II
La Vie Collective
I
L’AME DES RACES
Les races pures n’existent plus que parmi les primitifs. Chez les peuples civilisés, la répétition des croisements et l’identité du milieu ont fini par former des races historiques nouvelles, analogues aux races pures.
* * * * *
Les caractères psychologiques d’une race historique, sont aussi stables que ses caractères anatomiques. Ils se transmettent par l’hérédité avec régularité et constance.
* * * * *
Le hasard des conquêtes peut courber sous une seule domination plusieurs peuples différents. Des siècles de croisements et de conditions d’existence identiques, leur sont nécessaires pour acquérir une âme nationale.
* * * * *
L’histoire d’un peuple est le récit de ses efforts pour stabiliser son âme et sortir ainsi de la barbarie.
* * * * *
La force d’un peuple réside moins dans la puissance de ses armées, que dans la communauté de sentiments engendrée par la solidité de son âme nationale. L’âme nationale des Romains leur fit dominer le monde. Ils disparurent en la perdant.
* * * * *
L’évolution régressive étant toujours plus rapide que l’évolution ascendante, les peuples mettent des siècles à acquérir une certaine structure mentale et la perdent parfois très vite.
* * * * *
Un peuple civilisé représente une foule, dont l’âme a été stabilisée par de lentes accumulations ancestrales.
* * * * *
L’âme stable de la race tend toujours à lutter contre l’âme instable de la foule et à limiter ses oscillations. Les foules font les révolutions. L’âme de la race en restreint la durée.
* * * * *
Chaque race historique et chaque phase de la vie de cette race impliquent certaines institutions, certaines morales, certains arts, certaines philosophies et n’en impliquent pas d’autres. Jamais peuple n’adopta une civilisation étrangère sans la transformer entièrement.
* * * * *
Prétendre imposer nos institutions, nos coutumes et nos lois aux indigènes d’une colonie, c’est vouloir substituer au passé d’une race le passé d’une autre race.
* * * * *
Sans rigidité, l’âme ancestrale ne possède aucune permanence. Sans une certaine malléabilité, elle ne saurait s’adapter aux changements de milieux, engendrés par l’évolution de la civilisation, et en conséquence progresser.
* * * * *
L’hérédité seule peut lutter contre l’hérédité. Les croisements entre individus inégaux désagrègent l’âme ancestrale de la race. Plusieurs nations périrent pour ne l’avoir pas compris.
* * * * *
Le patriotisme représente la synthèse des aspirations de l’âme nationale.
* * * * *
Le métis est un homme qui flotte entre les impulsions contraires d’ancêtres, d’intelligence, de moralité et de caractère différents.
* * * * *
Un peuple de métis est ingouvernable.
* * * * *
Le passé ne meurt jamais. Il vit en nous-même et constitue le guide le plus sûr de la conduite des individus et des peuples. L’âme des vivants est faite surtout de la pensée des morts.
* * * * *
Les morts sont souvent terriblement tyranniques.
* * * * *
Créer des idées qui influenceront les hommes, c’est mettre un peu de soi-même dans la vie de ses descendants.
II
L’AME DES FOULES
Chez les hommes en foule se forme une âme collective, très différente de l’âme individuelle de chacun d’eux.
* * * * *
L’âme des foules est dominée par une logique particulière inconsciente: la logique collective.
* * * * *
L’homme faisant partie d’une multitude cesse d’être lui-même. Sa personnalité consciente s’évanouit dans l’âme inconsciente de la foule. Il perd tout esprit critique, toute aptitude à raisonner, et redevient un primitif. Il en a les héroïsmes, les enthousiasmes et les violences.
* * * * *
* * * * *
Excitabilité, fureurs subites, inaptitude au raisonnement, crédulité sans bornes, intolérance excessive, obéissance servile aux meneurs, constituent les caractères principaux des foules.
* * * * *
Toujours intellectuellement au-dessous de l’homme isolé, une foule peut lui être supérieure ou inférieure dans le domaine des sentiments. Elle devient aussi aisément héroïque que criminelle.
* * * * *
La foule est un être amorphe, incapable de vouloir et d’agir sans meneur. Son âme semble liée à celle de ce meneur.
* * * * *
Exagérées dans leurs sentiments, les foules réclament de leurs meneurs la même exagération.
* * * * *
Il est beaucoup plus facile de suggestionner une collectivité qu’un individu.
* * * * *
La notion de sa puissance et de son irresponsabilité, donne à la foule une intolérance et un orgueil excessifs.
* * * * *
La foule est plus susceptible d’héroïsme que de moralité.
* * * * *
Il faut à la foule un fétiche: personnage, doctrine ou formule.
* * * * *
L’extrême sensibilité des foules rend leurs sentiments très mobiles. Elles passent facilement de l’adoration à la haine.
* * * * *
Le mysticisme, qui sature les foules, leur fait attribuer une puissance mystérieuse à la formule politique, ou au héros qui les séduit.
* * * * *
Confinée dans l’affectif et le mystique, la foule est incapable de voir ce qu’apercevrait clairement l’observateur isolé. Un témoignage collectif est donc le plus souvent erroné.
* * * * *
La foule ne retient guère des événements que leur côté merveilleux. Les légendes sont plus durables que l’histoire.
* * * * *
Les foules exigent avant tout des espérances. Privées du sens des possibilités et douées d’une crédulité infinie, elles acceptent les plus invraisemblables promesses.
* * * * *
Dans les foules, les sentiments les émotions et les croyances, exercent un pouvoir contagieux, contre lequel aucun argument rationnel ne peut lutter.
* * * * *
L’affirmation, la répétition, la contagion et le prestige constituent les seuls moyens efficaces de persuader les foules.
* * * * *
Une idée n’est acceptée par les foules que concrétisée en formules brèves et violentes.
* * * * *
L’altruisme est une vertu collective. L’intérêt personnel, si influent sur les individus, agit peu sur les multitudes.
* * * * *
Toujours impressionnées par la force, les foules le sont rarement par la bonté.
* * * * *
Les foules ne respectent que les forts. Le mépris du faible a toujours été leur loi.
* * * * *
A la liberté, les foules ont généralement préféré l’égalité dans la servitude.
* * * * *
Quand les freins sociaux, qui contiennent les instincts des multitudes, sont brisés, elles retombent très vite dans la barbarie ancestrale.
* * * * *
Il est parfois utile à un politicien d’invoquer la sagesse, le bon sens et la modération des multitudes. Les croire douées de telles qualités rend incapable de gouverner.
* * * * *
Céder une fois à la foule, c’est lui donner conscience de sa force et se condamner à lui céder toujours.
* * * * *
Le poids du nombre tend chaque jour à se substituer au poids de l’intelligence. Mais si le nombre peut détruire l’intelligence, il est incapable de la remplacer.
* * * * *
Les foules comprennent rarement quelque chose aux événements qu’elles accomplissent.
III
L’AME DES ASSEMBLÉES
Les grandes assemblées possèdent les principales caractéristiques des foules: Niveau intellectuel médiocre, excitabilité excessive, fureurs subites, intolérance complète, obéissance servile aux meneurs.
* * * * *
Une foule hétérogène formée d’individus différents, réunis au hasard, n’a qu’une âme transitoire. Une foule homogène: comités politiques, groupements professionnels, congrégations, etc., possède une âme collective que la communauté des intérêts rend assez fixe.
* * * * *
Bien que soumise aux règles de la psychologie collective, une assemblée politique n’agit pas toujours comme une foule, parce que les groupes rivaux dont elle se compose possèdent des intérêts contraires et ont chacun leurs meneurs.
* * * * *
L’homme médiocre augmente sa valeur en faisant partie d’un groupe; l’homme supérieur la diminue.
* * * * *
Certains meneurs violents et possédant du prestige, parviennent quelquefois à transformer tous les groupes d’une réunion, en une seule foule soumise à leur volonté. Les grandes assemblées révolutionnaires fournirent plusieurs exemples de ce phénomène.
* * * * *
L’âme collective des assemblées les conduit souvent à des votes contraires aux volontés individuelles de leurs membres. L’histoire de la Révolution est incompréhensible sans la connaissance de cette loi.
* * * * *
On ne peut agir sur les individus d’un groupe qu’en influençant d’abord les meneurs de ce groupe.
* * * * *
Une minorité brutale et hardie conduira toujours une majorité craintive et irrésolue.
* * * * *
La peur est un des plus grands mobiles d’action des assemblées politiques. C’est par excès de peur qu’elles manifestent quelquefois un peu de courage.
IV
LA VIE DES PEUPLES
Les principes directeurs capables de guider un peuple n’ont pas besoin d’être nombreux, il suffit qu’ils soient stables et universellement respectés.
* * * * *
La destinée d’un peuple dépend beaucoup plus de son caractère, que de son intelligence.
* * * * *
L’âme ancestrale d’un peuple domine toute son évolution. Les bouleversements politiques ne modifient que l’expression de cette âme.
* * * * *
Garder les institutions du passé, mais les transformer insensiblement, est pour les peuples une grande force. Les Romains jadis, les Anglais de nos jours, sont à peu près les seuls ayant su réaliser cet idéal.
* * * * *
Un peuple n’essaya jamais de rompre brusquement avec ses aïeux, sans bouleverser profondément le cours de son histoire.
* * * * *
Le joug formidable des ancêtres écrase l’individu mais fortifie la société.
* * * * *
Pour un peuple, ne pas avoir de passé, comme les États-Unis, par exemple, est à la fois une force et une faiblesse.
* * * * *
Un peuple ne pourrait pas plus transmettre à un autre ses institutions, que lui léguer son âme.
* * * * *
La conquête durable d’un peuple ne se fait pas avec des canons, mais par l’établissement, entre conquérant et conquis, d’une certaine communauté de sentiments, d’intérêts et de pensées.
* * * * *
Un peuple n’est vraiment fort que si les classes qui le composent possèdent beaucoup d’intérêts communs. L’égoïsme individuel agit alors dans le même sens que l’égoïsme collectif.
* * * * *
Les divergences politiques chez un peuple, dont l’âme nationale est solidement constituée, s’effacent vite devant de grands intérêts collectifs.
* * * * *
Les nations latines se fatiguent plus rapidement de la liberté que de la servitude.
* * * * *
Les peuples qui n’ont pas su acquérir une discipline interne, sont condamnés à subir une discipline externe.
* * * * *
L’élite d’un peuple crée ses progrès, les individus moyens font sa force.
* * * * *
Dans la vie d’un peuple l’effort continu est seul efficace. L’effort intermittent peut créer des révolutions; il ne réalise pas de progrès durables.
* * * * *
Un peuple dont la population augmente rapidement ne saurait rester pacifiste. Il finit par envahir les voisins dont la population demeure stationnaire.
* * * * *
Les peuples restent toujours saturés de mysticisme. Les lois, les institutions et les gouvernements, représentent pour eux des puissances magiques, capables de changer le cours des choses à leur gré.
* * * * *
Chez les primitifs, l’homme n’étant pas dégagé des influences collectives, l’âme de l’individu diffère peu de celle de son groupe.
* * * * *
Une civilisation avancée contient des résidus de toutes les étapes successivement franchies. L’homme des cavernes et les barbares du temps d’Attila y ont des représentants.
* * * * *
Les barbares de l’avenir ne surgiront pas du dehors, mais de cette armée des inadaptés, que les civilisations en progressant laissent derrière elles.
* * * * *
Si médiocre que soit un homme d’État, ses facultés de jugement et de prévision sont supérieures à celles d’une réunion de diplomates. Par leur groupement, ces derniers acquièrent la mentalité inférieure des foules. Le sort des peuples réglé par des congrès fut toujours misérable.
* * * * *
La civilisation d’un peuple est le vêtement extérieur de son âme, l’expression visible des forces invisibles qui le mènent.
* * * * *
Une civilisation utilise la science, mais ne s’édifie pas sur elle.
* * * * *
Une foi forte rend un peuple invincible, tant qu’il ne rencontre pas devant lui une foi plus forte.
* * * * *
En créant des freins sociaux puissants les peuples sortent de la barbarie, en les brisant ils y retournent.
* * * * *
Les progrès d’un peuple ne sont déterminés ni par les gouvernements ni par les révolutions, mais par la somme des efforts des individus qui le composent.
* * * * *
Les peuples, comme les espèces vivantes, disparaissent lorsque, trop stabilisés par un long passé, ils sont devenus incapables de s’adapter à de nouvelles conditions d’existence.
V
LES INSTITUTIONS ET LES LOIS
Les hommes en société ne pouvant vivre sans tyrannie, la plus acceptable est encore celle des lois.
* * * * *
Les peuples étant gouvernés par leur mentalité et non par les institutions qu’on leur impose, les lois doivent être l’expression de cette mentalité. Une loi utile pour un peuple devient souvent nuisible pour un autre.
* * * * *
Les lois n’ont pas à s’occuper de la logique rationnelle. Elles sont filles de nécessités indépendantes de cette logique.
* * * * *
Les lois doivent fixer des nécessités et non des passions. Celles édictées sous l’empire d’une passion ne sont jamais durables.
* * * * *
Les lois stabilisent des coutumes, elles peuvent rarement en créer.
* * * * *
Une loi qui ne sanctionne pas simplement la coutume, c’est-à-dire l’expérience du passé, ne fait que codifier notre ignorance de l’avenir.
* * * * *
Les nécessités sociales évoluant plus vite que les codes, la jurisprudence doit compléter et modifier les lois.
* * * * *
Les institutions politiques ne créent pas les sentiments d’un peuple. Elles sont engendrées par ces sentiments.
* * * * *
Les institutions imposées à coups de décrets troublent toujours le jeu des facteurs politiques que les nécessités naturelles finiraient par équilibrer.
* * * * *
Croire, comme les politiciens, à la puissance transformatrice des lois, c’est oublier que derrière les phénomènes visibles, se trouvent toujours des forces invisibles qui les déterminent.
* * * * *
Si tant de lois accroissent les maux qu’elles prétendaient guérir, c’est qu’en les votant on ignorait leurs incidences.
* * * * *
Une loi générale, c’est-à-dire non édictée contre un parti, peut être despotique, elle n’est pas arbitraire.
* * * * *
La tyrannie individuelle est prochaine quand les collectivités se soustraient au joug des lois.
* * * * *
Un délit généralisé devient bientôt un droit.
* * * * *
Les lois n’ayant que la force armée pour soutien, ne sauraient durer longtemps.
* * * * *
On remanie facilement sur le papier les lois d’une nation, on ne refait pas son âme.
VI
LE DROIT
La nature ignore la justice. L’équité est une création de l’homme.
* * * * *
Le droit ne commence qu’à dater du moment où l’on détient la force nécessaire pour le faire respecter.
* * * * *
Dès qu’on possède la force, on cesse d’invoquer la justice.
* * * * *
Le droit et la justice ne jouent aucun rôle dans les relations entre peuples de forces inégales.
* * * * *
On ne peut opposer le droit à la force, car la force et le droit sont des identités. Le droit est de la force qui dure.
VII
LA MORALE
Les lois morales ne sont pas des entités fictives, mais d’impérieuses nécessités.
* * * * *
La morale représente la synthèse des besoins sociaux d’une époque. Par le fait seul qu’elle veut subsister, une société est obligée d’avoir un criterium irréductible du bien et du mal.
* * * * *
Nulle civilisation ne pouvant durer sans morale, les codes n’accumuleront jamais trop de sévérités pour maintenir les prescriptions morales.
* * * * *
Formule des nécessités d’existence d’une société à un moment donné, la morale évolue avec ces nécessités.
* * * * *
En droit, comme en morale, certaines nécessités ne sont pas toujours des vérités, mais il est inutile de contester des nécessités.
* * * * *
Toute morale qui, sous l’influence de l’hérédité, de l’éducation et des codes, n’est pas devenue inconsciente, et par conséquent instinctive, ne constitue pas une sûre morale.
* * * * *
Les règles morales n’ont de force que lorsqu’il n’y a plus de mérite à les observer.
* * * * *
Une vertu pratiquée sans effort est une qualité, mais non une vertu.
* * * * *
Vouloir, avec beaucoup de philosophes, fonder la morale sur la raison pure est une dangereuse illusion. Une morale, dépourvue de supports affectifs ou mystiques, reste sans durée et sans force.
* * * * *
La morale ne s’apprend qu’en la pratiquant. Elle fait partie, comme les arts, de ces connaissances que ne sauraient enseigner les livres.
* * * * *
Le milieu et l’exemple sont deux grands générateurs de la morale.
* * * * *
Il faut quelquefois des siècles à un peuple pour acquérir une morale et peu d’années pour la perdre.
* * * * *
La morale d’un peuple représente l’échelle de ses valeurs.
* * * * *
Le minimum possible de morale est celui prescrit par les codes et maintenu par les gendarmes. Dès que ce minimum cesse d’être respecté, l’anarchie commence.
* * * * *
Au-dessus de la morale indispensable, maintenue par les codes, existe une morale plus haute qui apprend à sacrifier l’intérêt individuel à l’intérêt collectif. Une société peut durer avec la première, elle ne grandit pas sans la seconde.
* * * * *
On peut considérer comme un grave symptôme de décadence, que la moralité des classes dirigeantes tombe au-dessous de celle des classes dirigées.
* * * * *
Faute d’un code accepté, la morale internationale n’a jamais réalisé aucun progrès. Elle est restée celle d’une bande de loups: respecter les forts, dévorer les faibles.
* * * * *
Le même sentiment peut être appelé vice ou vertu suivant son utilité sociale. Étendu à la famille, à la tribu, à la patrie, l’égoïsme individuel devient une vertu. La vanité, défaut individuel, est également une vertu collective.
* * * * *
Les vertus individuelles deviennent parfois des vices collectifs. La douceur et le pardon des injures, pratiqués par un peuple, attireraient sur lui un universel mépris.
* * * * *
Possible entre individus, la tolérance ne l’est jamais entre collectivités.
* * * * *
L’intolérance représente souvent dans la vie des peuples une vertu nécessaire à l’action.
* * * * *
A en juger par ses résultats, on pourrait difficilement ranger l’humanitarisme parmi les vertus. Il est le plus redoutable ennemi de la morale. Quand l’humanitarisme grandit, la morale fléchit.
* * * * *
La criminalité d’un pays croît avec le développement de l’humanitarisme. Limitant sans cesse la répression, il réduit l’action inhibitive des châtiments.
* * * * *
Excuser le mal, c’est le multiplier.
* * * * *
Dans le domaine moral, l’homme moderne détruit plus vite qu’il ne bâtit.
* * * * *
La vertu ne pousse pas toujours à l’action. Des vices inférieurs: haine, vengeance, jalousie, amour du pillage, ont été les grands mobiles de l’activité des hommes. Ces sentiments maintiennent l’Europe en armes.
* * * * *
Les gens vertueux se vengent souvent des contraintes qu’ils s’imposent, par l’ennui qu’ils inspirent.
* * * * *
L’action désintéressée nous grandit à nos yeux et donne souvent plus de joie que des actes égoïstes.
* * * * *
Les petits héroïsmes continus sont plus difficiles, que les grands héroïsmes accidentels.
* * * * *
La peur du jugement des autres, est un des plus sûrs soutiens de la morale.
* * * * *
Plus un peuple possède de discipline interne et par conséquent de moralité stable, plus il est élevé en civilisation.
* * * * *
Les peuples disparaissent vite de l’histoire quand leur morale commence à se désagréger.
VIII
L’IDÉAL
Un idéal a toujours des soutiens affectifs et mystiques. Les éléments rationnels qu’on lui superpose n’ont jamais servi à le créer.
* * * * *
Les révolutions et l’anarchie représentent la rançon de ce phénomène, capital dans l’histoire d’un peuple, un changement d’idéal.
* * * * *
On ne peut rien sur l’homme dont l’idéal, comme celui des révolutionnaires russes, est de sacrifier sa vie pour une croyance.
* * * * *
Pas de peuple puissant sans un idéal respecté. Cet idéal le guide, comme une boussole oriente la direction d’un navire.
* * * * *
Les peuples dont l’idéal est fort et les besoins faibles, triompheront toujours de ceux dont les besoins sont grands et l’idéal médiocre.
* * * * *
Détruire l’idéal d’un individu, d’une classe, d’un peuple, c’est lui ôter tout ce qui faisait sa cohésion, sa grandeur et ses raisons d’agir.
* * * * *
Synthèse de l’existence ancestrale, la patrie est un idéal dont le culte a toujours constitué un des plus forts ciments sociaux.
* * * * *
Consacrer de longs efforts à édifier un idéal, puis autant d’efforts pour le détruire, tel est le cycle de la vie d’un peuple.
IX
LES DIEUX
Il ne faut pas croire à la multiplicité des dieux. Sous des noms divers, les hommes de tous les âges n’ont guère adoré qu’une divinité: l’Espérance.
* * * * *
L’attribution d’un pouvoir mystérieux à des forces supérieures, concrétisées sous forme d’idoles, de fétiches, de formules, constitue l’esprit mystique. Il domine l’histoire.
* * * * *
Si l’homme change parfois les noms de ses dieux, il ne s’en est jamais passé. Le mysticisme semble un besoin indestructible de l’esprit.
* * * * *
La logique mystique peut dominer la logique affective, au point d’annuler l’instinct de la conservation.
* * * * *
Les héros et les Dieux, condensent en lumineuses synthèses, les obscures aspirations des peuples.
* * * * *
Une religion traduit la mentalité collective d’un peuple à un moment donné de son histoire.
* * * * *
Les dieux eux-mêmes évoluent. Les dogmes fixés par les textes restent invariables, mais suivant les peuples et le temps, l’interprétation de ces dogmes se transforme.
* * * * *
L’esprit religieux est indépendant des dogmes qui l’alimentent. Les Jacobins de la Terreur et les moines de l’Inquisition possédaient une mentalité identique.
* * * * *
Incapable de vivre sans certitude, l’homme préférera toujours les croyances les moins défendables, aux négations les plus justifiées.
* * * * *
Si l’athéisme se propageait, il deviendrait une religion aussi intolérante que les anciennes.
* * * * *
L’intolérance de certains libres penseurs, résulte fréquemment de la religiosité inconsciente dont l’atavisme a rempli leurs âmes.
* * * * *
La libre pensée ne constitue souvent qu’une croyance, qui dispense de la fatigue de penser.
* * * * *
Il est toujours imprudent de vouloir raisonner sa foi.
* * * * *
En donnant aux hommes l’espoir d’une éternité heureuse, les religions ont été beaucoup plus utiles à l’humanité que toutes les philosophies réunies.
* * * * *
Les religions constituent une force à utiliser; jamais à combattre.
* * * * *
Si les croyances religieuses ont retardé la connaissance de quelques vérités scientifiques, il est douteux qu’aux phases inférieures de son évolution, l’homme eût beaucoup gagné à leur découverte.
* * * * *
C’est surtout après avoir détruit ses dieux qu’on en découvre l’utilité.
* * * * *
La raison crée le progrès, mais les bâtisseurs de croyances mènent l’histoire. Du fond de leurs tombeaux, de grands hallucinés comme Bouddha et Mahomet, courbent encore des millions d’hommes sous l’enchantement de leurs rêves.
* * * * *
Les peuples survivent rarement à la mort de leurs dieux.
X
L’ART
La naissance des arts a toujours précédé celle de la philosophie et des sciences. Fils de besoins affectifs et mystiques, antérieurs à l’âge de la raison, ils peuvent fleurir aux époques de barbarie.
* * * * *
Les arts, la musique surtout, sont le langage de l’affectif et du mystique; les mots, celui du rationnel.
* * * * *
L’artiste est médiocre quand il raisonne au lieu de sentir.
* * * * *
L’art dérivant des sentiments n’est accessible aux interprétations intellectuelles, que dans ses éléments techniques.
* * * * *
Comme la politique l’art est guidé par quelques meneurs, suivis d’une foule de menés.
* * * * *
Le beau, c’est ce qui nous plaît, et ce qui nous plaît se détermine moins par le goût personnel, que par la sensibilité de personnes influentes, dont la contagion mentale impose le jugement.
* * * * *
Il n’y a pas de lois esthétiques invariables. Les monuments gothiques et les œuvres de certains peintres, très admirés aujourd’hui, furent méprisés pendant longtemps.
* * * * *
A certaines époques semble se créer une véritable atmosphère de goûts et de sentiments, qui s’impose aux esprits les plus indépendants.
* * * * *
La contagion mentale est si puissante en art, qu’elle donne aux œuvres d’une époque un air de famille, permettant de reconnaître le moment de leur création.
* * * * *
L’art subit tellement l’influence du milieu et de la race qu’il n’y a pas dans l’histoire, malgré certaines apparences contraires, de peuple ayant adopté les arts d’un autre sans les transformer.
* * * * *
Une grande œuvre artistique est inconsciente. Consciente, elle deviendrait personnelle et ne traduirait plus les sentiments et les idées d’une époque.
* * * * *
Évoquant des idées indécises, accompagnées de sensations fortes, la musique agit facilement sur les êtres d’intelligence faible mais de sensibilité vive. On a dit avec raison, qu’elle est l’art des femmes et des foules.
* * * * *
L’homme, confiné par la nature dans l’éphémère, rêve d’éternité. En élevant des temples et des statues, il se donne l’illusion de créer des choses qu’on ne verra pas périr.
* * * * *
Le véritable artiste crée, même en copiant.
XI
LES RITES ET LES SYMBOLES
Les rites et les symboles: cérémonies, drapeaux, fêtes nationales, usages mondains, dominent la volonté individuelle. Ils constituent les plus sûrs soutiens de la vie religieuse et sociale.
* * * * *
Nulle place dans une société, pour qui prétend s’affranchir des rites et mépriser les symboles.
* * * * *
C’est seulement sous l’influence des rites et des symboles que les croyances individuelles prennent un caractère collectif.
* * * * *
La justice privée de rites et de symboles ne serait plus la justice.
* * * * *
Une croyance religieuse ou politique se fonde sur la foi, mais sans les rites et les symboles elle ne saurait durer.
* * * * *
La force des rites est telle, qu’ils survivent longtemps à la foi qui les avait fait naître.
* * * * *
L’homme le plus indépendant, le libre penseur le plus sceptique, soumettent volontairement leur existence à des rites politiques, mondains ou sociaux qui leur ôtent toute liberté réelle.
* * * * *
Les rites évitent à l’homme l’incertitude. Grâce à eux, il sait, sans réfléchir, ce qui doit être dit et fait en toutes circonstances.
* * * * *
Les rites et les symboles fondamentaux d’un peuple sont la création de ses morts.