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Part 1

Notre Costume

PAR EUGÈNE MARSAN

Seigneur Roméo, bonjour! A ta culotte française, le salut français. Shakespeare.

Le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa femme des habits de peaux dont il les revêtit. La Genèse.

A LA LAMPE D’ALADDIN 14, Avenue Reine-Élisabeth 1926

DU MÊME AUTEUR:

PASSANTES.--Au _Divan_.

CHRONIQUE DE LA PAIX.--A la _Nouvelle Revue Française_.

LES CANNES DE M. PAUL BOURGET ET LE BON CHOIX DE PHILINTE.--Au _Divan_.

LE NOUVEL AMOUR.--Collection “_Le Sage et Ses Amis_”, chez Mme Lesage.

STENDHAL CÉLÉBRÉ A CIVITAVECCHIA.--Aux _Amis d’Édouard_, chez Champion.

LES FEMMES DE CASANOVA.--Au _Pigeonnier_.

SOUVENIR DE L’EXPOSITION.--A la _Porte Étroite_.

A L’IMPRESSION:

ÉLOGE DE LA PARESSE.--Dans la collection des _Éloges_, chez Hachette.

Copyright 1926 by Eugène Marsan.

La moitié d’un gros livre a déjà été consacrée par le même auteur à peu près aux mêmes sujets. Mais on était loin de les avoir épuisés, et il n’y en a pas qui se renouvellent plus vite.

J’espère donc n’avoir jamais répété que par exception et à propos deux fois la même chose.

Il m’est arrivé, une fois seulement, je crois, de me contredire tout à fait. C’est à propos de l’habit, que je louais et que je condamne. On pèsera mes raisons dans les deux cas.

En outre, dans une matière d’habitude toute soumise à la réclame, il m’a plu d’introduire, par goût de la précision, la liberté dont dispose la critique des lettres et des arts.

E. M.

EXORDE

AUX ENFANTS DE RONSARD

Les hommes n’estiment plus que leur costume doive être négligé.

Lorsqu’il n’y met pas une affectation odieuse, un homme élégant est à coup sûr mieux vu qu’un ours.

C’est notre temps qui a raison.

Nos aînés n’ont pas pensé comme nous. Ils ont eu d’autres idées. «Un homme, disaient-ils, n’a pas souci du costume, parce qu’un tel souci n’est point viril.» Ainsi, ils étaient en contradiction avec tout l’univers, en contradiction avec cette même nature qu’ils prétendaient diviniser.

Car, sur le globe, tous les mâles de toutes les espèces disposent d’un harnais plus magnifique que leur tendre moitié, et se battent pour elle, quelquefois à mort. Jusqu’aux infusoires dans leur goutte d’eau. En cet abrégé du monde, les mâles sont merveilleusement parés. Et ils dansent à l’heure de l’amour, jusqu’à ce que la belle fasse connaître son choix. Tel est l’ordre véritable des atomes.

L’homme est le seul animal qui s’habille (ici, je me répète exprès). Il n’avait pas encore découvert l’usage des métaux, il ne savait pas encore semer, il courait sur la trace des rennes, il n’était qu’un chasseur dépourvu, qu’il s’habillait déjà. Il est le seul être qui substitue de certaines règles conventionnelles, de certaines contraintes générales--les lois--à la simple rivalité des forces. Et il naît aussi nu qu’un dieu. Il est seul enfin à souffrir comme à jouir d’une idée tout à fait claire de la beauté. Le costume est un grand fait.

Autant qu’une nécessité, autant qu’une défense, il est parure, ornement, séduction.

Adam s’est habillé au sortir du paradis perdu. Il s’est habillé par vergogne et par besoin. Ensuite, pour plaire. Il y mit toujours un sentiment profond. Son âme et son corps. Rappelez-vous le mystérieux passage de la Genèse: «Alors le seigneur Dieu appela Adam et lui dit: Où êtes-vous? Adam lui répondit: j’ai entendu votre voix dans le paradis, et j’ai eu peur parce que j’étais nu; c’est pourquoi je me suis caché.» Et Dieu le vêtit. Dieu en personne. Dieu lui donna le premier vêtement, cousu en peaux de bêtes. Lisez le Livre. Le costume est un art, après tout, pareil à tous les autres, ayant la même fin, qui est de rendre le sort un peu moins désagréable. Les hommes du XIXe siècle ont été fous de le mépriser. Le dédain qu’ils ont gagné de leurs compagnes, j’en suis sûr, vient en grande partie de là. Elles tinrent les hommes pour des êtres grossiers. Elles les voyaient, jusqu’à des hommes d’État, se faire gloire d’un vêtement hideux et malpropre.

Aujourd’hui, nous nous tenons, lavons et habillons. S’il n’est permis qu’à un petit nombre d’atteindre un haut degré d’invention calme et de raffinement, tous les hommes ont heureusement pris le même dégoût d’un ignoble costume que d’un acte vil.

_Ecco perchè_... Voilà pourquoi, j’ose parler du costume plus complètement que personne l’osa jamais par écrit. Et nous n’en parlerons pas seulement dans l’abstrait, comme Barbey d’Aurevilly dans son _Brummell_. Nous entrerons dans le détail, nous ne perdrons pas de vue la pratique, nous pénétrerons des secrets.

Pour commencer, nous voudrions vous munir contre votre tailleur.

Oh! d’armes purement défensives. Il faut que tu saches bien ce que tu veux. Le sachant, il faut que tu puisses l’exiger, c’est-à-dire t’exprimer en termes irréfutables. Or, j’en fais le pari, aujourd’hui, tu n’es plus tout à fait content de ton tailleur.

Les déceptions qu’il te donne, il est arrivé qu’elles te fissent choir dans un abîme. Tu te croyais malheureux, disgracié, tu remâchais ton infortune. Tu doutais de toi-même.

Console-toi. C’est le premier service que nous pourrons te rendre. Ou du moins on le souhaite. Même si ta forme n’est pas très harmonieuse, et si tu es déparé, tu dois parvenir à t’habiller très bien. Un bon tailleur ne se contente pas de coller les vêtements sur un corps. L’art est plus malin. Il doit remédier aux défauts qu’on te voit. Lui aussi, le tailleur, doit trouver un lieu géométrique de la vérité et du style.

Soyons justes. Il y a lieu d’invoquer plusieurs circonstances atténuantes au bénéfice du tailleur contemporain. Il est lui-même une victime. Il lui faut affronter des ouvriers difficiles, dont l’adresse n’a point crû avec les gains. Il lui faut supporter les changes. Et l’on ne travaille plus sous ses yeux. Il donne en ville. Ayant été traduites, tes recommandations ont été trahies. Finalement, tu n’essayes presque plus. C’est qu’à chaque essayage, contraint de revenir, l’ouvrier prélève, à cause du temps perdu, une grosse rançon.

Quoi qu’il en soit, tu risques d’être mal servi. Et regarde autour de toi. Regarde au théâtre, regarde les salons. Tout est plein de fausses coupes, de traditions altérées, d’insoutenables routines, d’impayables gaucheries, de plis imbéciles. Trop de fer, trop de coton, peu de vraie et simple coupe. Les Anglais eux-mêmes sont en décadence.

Il semble qu’on ne sache plus éviter un défaut qu’en donnant à pleine tête dans le défaut opposé. Aux bosses d’une manche trop large, on a substitué le boudin d’une manche trop étroite. A la raideur de l’épaulette rembourrée, cette ligne rompue, ce zig-zag. Au bâillement du col sur la nuque, son obliquité, qui te rend bossu. Au déséquilibre d’un veston qui relevait par devant cet autre désordre: il tombe, il pique du nez parce qu’il a trop court son dos. Trop court, sur les reins; peut-être trop long sur les omoplates. Que la perfection est rare sur la planète! Que ceux qui l’aiment sont malheureux!

Sans compter ces pantalons dont les rues sont pleines, qui--pour avoir pris garde de s’achever en tire-bouchon--se sont accrochés au-dessus de la cheville, et muent tant de messieurs poivre et sel en garçonnets sautillants.

Ai-je trop noirci mon tableau? Je te le répète: regarde. Tes amis sont spirituels. Ils ont les plus élégantes manières qui soient, les plus naturelles (pour user d’un mot sur lequel il faudrait s’entendre). Ils sont comme toi: rarement habillés à leur gré... Laisse que viennent à ton secours l’étude et l’expérience. Et si tu en as plus que moi, souris, sois mon complice.

Qui voudra, sera libre de nous juger frivoles. Cette frivolité a plus de psychologie que son sérieux à œillères, comme celui des ânes. Elle n’empêche pas de sentir les grandeurs de l’esprit ni celles du cœur. Et ma frivolité, je l’avoue, partage le genre humain en deux classes.

D’une part, les honnêtes gens de la terre, depuis qu’il y en a, qui savent connaître et goûter la beauté, les beautés, le plaisir et la vie. Je les nomme les enfants de Ronsard.

Dans l’autre clan, figurent les jansénistes et les couacres (ou quakers), les iconoclastes, les hérétiques, les faces de carême.

L’ABANDON DES VÊTEMENTS A TAILLE

COMBAT DU SMOQUIN ET DE L’HABIT

Exprès. J’écris _smoquin_ tout exprès, pour parler autant que possible français.

Un mot que le français n’a pas, dont il avait besoin et qu’il a pris en pays étranger, il faut pourtant l’adapter, l’acclimater, comme on ne manquait pas de faire dans les siècles vivaces. Dites-vous _reading-coat_? En matière de costume surtout, à cause de la grande influence de Londres, la précaution doit être perpétuelle. Nous finirions par dire _hat_ au lieu de chapeau, _shoes_, au lieu de souliers, _suit_ au lieu de complet.

A l’Exposition des Arts décoratifs, entre les robes scintillantes, éblouissantes, et les robes strictes et nues--les dames étant vouées aux extrêmes--pour tant de complets qu’on admirait (ou non) à peine si vous distinguiez une redingote, une seule, et deux ou trois jaquettes.

Cela était raisonnable. C’était l’image de la réalité.

Le vêtement à taille est pour ainsi dire abandonné. Il nous semble archaïque, il vieillit son homme, il surprend nos yeux.

En dehors de l’église, pour habiller le père et le fiancé qui conduisent à l’autel une grande fille, en dehors du pesage d’Auteuil ou de Longchamp, où, dites-moi, découvrez-vous une redingote? Celui qui en est paré, n’imagine pas qu’il pourrait s’en aller à pied dans les rues. Il a soin de ne laisser qu’au dernier moment la voiture qui le garde de l’indiscrétion des curieux.

La voici pourtant, cette rare redingote de nos jours. Cumberland y a pensé. Elle est à longs revers de soie unie, avec une courte jupe assez bombée, pareille à celle, quadragénaire mon ami, que tous les jours tu portais, lorsque tu avais l’âge des fleurs. Tu préférais que le revers fût à gros grains, et tu laissais le noir absolu aux vieux hommes, choisissant pour toi un joli gris, au lieu que celle-ci est d’un sombre, pointillé de blanc, qui ne te plaît qu’à moitié...

Tes premières visites aux amies de ta mère... Si tu avais pu prévoir que la machine ronde, toi dessus, irait à ce train du diable!

La jaquette est moins délaissée. Elle est pourtant dangereuse, Seigneur! Un peu de ventre que vous ayez, elle l’étalera: c’est une devanture. Si vous étiez arrivés à cet âge du majestueux dont parle Brillat-Savarin, passe... Mais qui donc aujourd’hui se résigne à une majesté pareille? On s’évertue. On se prive du boire et du manger. On s’enorgueillit à cinquante ans d’une taille restée mince et d’un petit air juvénile dû à cent moyens naturels, depuis la gymnastique et l’eau coulante jusqu’à la chute d’une vaine moustache.

On a pourtant voulu... Comment dire? On a voulu galvaniser la jaquette. O’Rossen lui a enlevé sa trop grande mine cérémonieuse pour lui prêter une grâce estivale: un fil-à-fil gris de perle qui ferait encore bien aux Acacias jusqu’au Grand Prix, en admettant que cette date en soit toujours une. La forme en est aiguë, à l’hirondelle. Et Carette, au contraire, pour mieux nous amadouer, pour mieux nous tenter, l’abrège et l’arrondit. Il s’est même proposé de résoudre le problème du chapeau, qui est en pareil cas d’une difficulté invincible depuis l’éclipse du tube. Il a remis en avant cette coiffure de feutre plein et dur, tronquée, qui n’est pas plus haute, seulement plus carrée que le melon. Vous voyez comment je suis obligé de la décrire: comme un phénomène lacustre. On l’appela jadis un cronstadt, à cause du mirage russe.

Mais tout ce que l’on pourra essayer restera vain.

Nous assistons à une révolution du costume. Il y en a.

Il y en eut une à la fin du XVIIIe siècle, peut-être l’un des prodromes de la révolution politique. A la fin du XVIIIe siècle, nos pères ont quitté leur costume national pour le costume anglais, qui était le frac, père de l’habit moderne. Toute l’Europe nous avait suivis. Les institutions et les armes ont ce prestige. Nous suivions désormais l’Angleterre. Un Français de 1804, avec sa cravate et son col, sa petite redingote, ou ses deux pans de morue, ressemble plus à un Européen de 1870 qu’à un Français de l’Ancien Régime. Et vous, combien de fois par an mettez-vous votre habit? En 1830, les galas comportaient encore un habit à la française, avec un petit bicorne à claque. Mais ceux qui s’obstinaient ainsi parurent peu à peu des originaux, des fossiles. Le frac a chassé l’ancien habit. Le smoquin va traquer le frac.

Vous vous souviendrez de ma prophétie.

Il est impossible que le costume du soir soit longtemps un déguisement insolite. Aux beaux temps du frac de soirée, le même frac était aussi pour le jour. Il différait à peine de couleur et de coupe. Dans une dizaine d’années, au plus, votre habit aura disparu. Il ne se maintiendra quelque temps que pour habiller les gens de service, s’il en reste. Toujours comme l’ancien habit à la française.

Vous le regretterez, dites-vous. Vous le regretterez. Il faisait un privilège. Il fallait savoir le porter.

Ah! le détestable lieu commun! Quel est le vêtement qu’il ne faille pas savoir porter? Est-ce que tous les vestons se ressemblent? Est-ce que tous les hommes en veston sont frères, et tous balourds, ou tous désinvoltes? En vérité, non, il n’y aura pas lieu de pleurer l’habit. Seule l’habitude nous empêche de sentir son extravagance. Du point de vue de Sirius, ou du point de vue d’Orion, qui est bien meilleur,--puisqu’il sait joindre la sympathie à la lucidité,--du point de vue d’un artiste qui nous arriverait de la Chine, qui serait sans prévention, qui ne jugerait que par le goût, il est sûr qu’un veston, il est sûr qu’un smoquin est un objet plus aimable et moins fou. Vive le smoquin!

En attendant, il nous faut un habit, et s’il était d’une coupe mal venue, il blesserait notre amour-propre.

Entre les marteaux obliques qui avaient naguère toute la vogue et les marteaux à angle droit qu’on a voulu rétablir, cherche un biais, un milieu. Si tu as gardé le ventre ingénu de l’adolescence, tu peux prendre (avec bonheur) le petit gilet croisé à bord horizontal. Autrement, tu seras sage de demeurer fidèle au gilet à deux pointes en V renversé. Il élance. Dans les deux gilets, l’ouverture des revers dépend d’un caprice qui était à peu près annuel et dont les variations sont devenues plus rares. Les gilets tumultueux, aux pointes violentes et gonflés en jabot, sont à laisser aux hommes de certains métiers qui ont droit à la fantaisie. Je le dis sans dédain. Je pourrais le dire avec orgueil. Ils peuvent se permettre même de laisser le rigoureux gilet blanc. Un satin écossais, hein? Quelle aubaine!

Un habit doit paraître comme peint sur le buste. Je dis: paraître. Le tailleur n’est jamais exempt de _tricher_ en vue de la perfection. Le pantalon plus ou moins large, selon l’an; et s’il dessinait sur le cou-de-pied un très léger soupçon de guêtre, il plairait aux connaisseurs. Trop court, qui découvre la chaussette à tous les pas, un pantalon est toujours fâcheux. Il faut se croire marqué des signes de la décrépitude pour revenir, dans les boutons, à l’étoffe, au lieu du divin coroso (le mot est vilain, je m’en excuse).

Quant au smoquin, tout ce que j’ai dit ou dirai du veston lui convient, puisque c’est un veston. Tout ce que je viens de dire du gilet et du pantalon de l’habit ne laisse pas non plus d’être exact pour le smoquin. La décadence de l’habit a déjà commencé à donner un gilet blanc au smoquin en certains cas. Il est bien de mettre aux revers, au col et aux manches une ganse minuscule. C’est une coquetterie qui a toujours ses fidèles. Par exemple, il ne faut pas que la ganse se prolonge sur le bord inférieur: elle le raidirait. Tant pour l’habit que pour le smoquin les revers sont le plus souvent d’une peau de soie qui n’est pas trop brillante. La soie mate à gros grains fait un heureux archaïsme. Tu méprises, tu hais, tu fuis un satin qui trop étincelle. J’ajoute que si tu n’as pas le cou trop court, l’encolure ne doit pas être trop basse. Que l’épaule et le cou ne fassent pas un angle droit. Aux pieds, le vernis nu. Foin des piqûres. Et ni la bottine, bien sûr, ni même l’escarpin. Des souliers.

C’est tout, je crois. Pour moi, quand un concile en déciderait, je n’accepterai jamais plus deux boutons au plastron de la chemise. Il n’en faut qu’un, et que ce soit une perle, et qu’elle soit assez grosse,--ou tout simplement de l’or.

Que dirais-tu d’une perle de nacre?

LES COMPLETS

RÈGNE DU VESTON, ET SA FORME

Lorsque Lucien de Rubenpré eut essuyé à l’Opéra les mépris de Madame d’Espard et des lions, il comprit soudainement qu’il était mal habillé, que son gilet était de mauvais goût, et son habit d’une mode _exagérée_... Je cite Balzac. On a beau le décrier. Il savait ce qu’il disait.

Lucien avait acheté ce gilet et cet habit tout faits au Palais Royal. 1830 avait-il cette supériorité sur 1925? Un habit tout fait, qui n’avait pas le suffrage des grands connaisseurs, mais qui enfin allait...

Pour avoir tremblé de honte, Lucien décida de recourir à un tailleur magistral. Il va chez le plus célèbre, il court chez Staub. Lucien (c’est-à-dire Balzac) n’était pas homme à se payer d’à peu près. A sa première promenade sur la terrasse des Feuillants, au sortir de sa province, tout lui a été révélé comme dans un coup de foudre. Il a discerné le fin du fin. Avec «cette étonnante fidélité de la mémoire», dit Balzac, qui n’est pas moins nécessaire que le goût, il l’a retenu, il l’a gravé dans son esprit. Or, il nous est rapporté que, du premier coup, Staub habilla Lucien en maître.

Ce livre à la main, tu seras en état de concevoir un veston parfait.

Ne crois pas que le veston soit une découverte récente. Non plus, si vieille. Ton père a porté des vestons, et le père de ton père. Ton aïeul, non, ou c’est lui qui a commencé, vers le milieu du siècle dernier.

Ce fut d’abord pour voyager et pour le matin. La veste intérieure de l’ancien costume français raccourcie en gilet, l’abréviation de l’habit ou de la redingote finit par donner le veston. Lorsqu’on imagina de tailler les trois pièces dans la même étoffe, on eut les premiers complets. Sur le continent, on les appela d’abord des «tout de même». Au moins dans les mots, il restait à la France quelque chose du prestige ancien.

Nous portons des vestons depuis le 1er janvier jusqu’à la Saint-Sylvestre. Nous courons trop, nous descendons trop vite les escaliers du chemin de fer souterrain, nous y sommes trop pressés; nous avons à conduire notre petite voiture, ou nous pouvons toujours l’espérer: le chapeau haut de forme heurterait les plafonds, la jaquette se prendrait dans les portières. Nous nous ferions l’effet de chiens savants. Il nous déplaît aussi de trancher sur la foule par des moyens grossiers et apparents. Le très riche et puissant seigneur qui gît dans sa quarante Renault, et le commis qui fait l’amour aux petites clientes des Galeries Lafayette sont l’un et l’autre habillés d’un complet apparemment le même. Cela n’est pas mal. Brummell et Baudelaire eussent aimé une élégance idéalement réduite à la qualité pour ainsi dire imperceptible du tissu et à l’excellence de la coupe, cet arcane.

Carette, qui a toujours mis sa gloire dans les vêtements à taille, Carette avait à l’Exposition un joli costume de cheval d’un petit carreau bien net. La veste était à martingale, la botte d’un joli marron d’Inde (mais le chapeau d’un brun trop rose). De Cumberland, un petit complet à rayure fondue, entre le violet et le marron. De l’inégal Voisin, un magnifique complet couleur de pêche, à grand carreau violacé. Quel que soit leur mélange, un ton finit toujours par prévaloir, dans ces étoffes: gris la plupart du temps; cette année, brun ou violâtre. Par fatigue de la rayure, vous rencontrerez plus d’un de ces carreaux étranges, associés ou entrecroisés en lames de parquets. Barclay inventa un curieux costume de plein air, avec la culotte droite et large, le tout--casquette comprise--à rayure _horizontale_, verdâtre et rougeâtre alternées. On ne s’est pas contenté de légères variantes, on a voulu innover. Harrisson a même un costume qui rompt entièrement avec l’ancienne neutralité. Imaginez un veston et une culotte droite, cette culotte dont il paraît absurde en France d’écrire le nom en anglais. Elle dessine un très léger carrelé sur un fond presque blanc. La veste est marquetée sur fond beige. L’une et l’autre d’un moelleux qui déjà tient chaud, à le contempler. Le manteau est brun, à grandes raies orange qui se recroisent. La chemise est décorée d’un médaillon ovale, à zones noires mêlées d’orange, le plus grand axe de l’ellipse étant horizontal. Chapeau gris brun...

Tous ces tailleurs français de l’Exposition ont fait merveille. Je vais jusqu’à dire qu’ils ont aujourd’hui raison contre les Anglais. Nous verrons de quelle manière. Il faut seulement qu’ils prennent garde à leurs manches. Monsieur, attention à ta manche! Neuf fois sur dix, tu vas pécher par la manche.

Lorsque tu seras debout, tes deux manches vont être arquées comme les deux anses d’une cruche. Pour éviter les grimaces, il faudra que tu portes constamment les deux bras en équerre. Gare si tu les laisses retomber! Or, si elles étaient plus droites, tu pourrais prendre sans dommage les deux positions. Le tailleur voudra peut-être te persuader que non, et qu’il faut absolument accepter cette servitude. Ne l’écoute pas.--Et regarde.

La laideur de ta manche tient, non seulement à la monstrueuse courbe qu’elle décrit, mais à l’ampleur idiote du coude. Quel coude! Si le tailleur objecte que c’est une autre nécessité, sache que c’est une autre fable qu’il imagine et que peut-être il croit. Il dit que si tu plies ton bras l’étoffe va tirer, qu’elle aura trop de rides. Tu lui réponds qu’il est absurde d’éviter un défaut que l’on craint par un autre que l’on détermine.

Ton épaule, à présent. Vois-la de profil. Je parie qu’elle est trop large, de profil. Au lieu de dessiner au sommet un arc élégant d’un petit rayon, l’emmanchure s’élargit, elle s’écrase. Tu as la carrure d’un portefaix. Ou bien, si ton tailleur a appris à corriger ce vice, il est allé à l’autre extrême, il a tant pressé l’étoffe sur ton humérus que tu parais chétif, tu as l’air d’un bossu clandestin.

Regarde toujours. Il est raisonnable qu’une place soit ménagée aux longs muscles de ton bras. Pourtant, tu n’avais pas besoin de cette vaste poche, dont te voilà navré, à présent que je te l’ai montrée. C’est trop. Non plus, il ne t’en fallait pas tant pour pouvoir lever le bras, ni pour éviter, à la hauteur de l’aisselle, ces mille plis en patte d’oie que ton tailleur serait louable de vouloir empêcher, si ce n’était avec l’emphase des clounes, lorsqu’ils ouvrent un crâne à la hache pour guérir une migraine.

Il ne te reste plus qu’à vérifier le parallélisme rigoureux, à bras plié, du bord de ta manche avec le poignet de ta chemise. Les deux largeurs sont naturellement pareilles. La manche, qui dépasse un peu, ne flotte pas dans le vide. Cela va de soi, comme B-A, BA.

Et tu as une manche qui est égale, qui est aisée, qui tombe, ne visse pas, se comporte bien.