Chapter 2 of 4 · 3995 words · ~20 min read

Part 2

Lorsqu’il sera à bout d’objections particulières, il se peut, s’il a un tour d’esprit philosophique, que ton tailleur ait recours à un argument préjudiciel: «Monsieur: depuis tant de siècles que les tailleurs s’exercent, admettez-vous que l’expérience leur ait lentement enseigné les coupes qui conviennent, et qui peuvent à première vue dérouter les profanes?» Sois content. Cela est d’un excellent esprit. Tu lui marqueras donc qu’il a raison, en principe. Cependant, ajouteras-tu, voyez les poètes. Il arrive qu’ils soient égarés tous ensemble par une erreur. En ce cas, tous les poèmes qu’ils produisent seront viciés, en dépit du savoir et du génie, jusqu’à ce qu’il vienne un homme qui rétablisse un art poétique sain. Tu fermeras la boucle en observant que les tailleurs ne sont pas exempts des pièges où tombent les poètes.

Il y en a trois, dans le moment, qui leur sont tendus. Nous allons les voir. Puis, nous passerons à une autre matière. La manche méritait qu’on en raisonnât avec soin.

Actuellement, notre ligne n’est point mal. Nous pourrons regarder plus tard nos portraits sans rire. Cette assez large épaule, légèrement tombante, cette taille dégagée sans mièvrerie, cette ampleur du torse, cette modération dans l’ouverture du gilet, dans la largeur du pantalon, la longueur de la veste, la hauteur du col. Proportions décentes, bel équilibre.

Ton pantalon va de la taille à la chaussure en six lignes d’un beau jet pur, dont quatre n’ont d’existence que dans nos yeux, les deux autres étant ces plis au fer qu’il faut savoir maintenir. Il est plus beau lorsqu’il tombe avec franchise sur le cou-de-pied et qu’il y touche, de telle manière que, trouvant ce point d’appui, l’étoffe puisse un peu bouger. Cela n’est pas facile. Encore un juste point à rencontrer. Il ne s’agit pas de cacher ta belle chaussure. Et ton veston a la bonne longueur; c’est-à-dire que si tu mets la main dans la poche du pantalon, il retombe élégamment derrière ton bras. (Une bonne vérification que je t’enseigne). Tu es svelte. Tu as la hanche égyptienne (ou tu le voudrais).

Piège numéro 1, ou du _gigolo_.--Toutes les lignes sont anguleuses. L’épaule est en porte-manteau, le coude pointu, le bras long, mince comme un fil. La poche fuit au bout du bras, le dernier bouton presque au ras du bord inférieur. La taille est basse. Le pantalon en pain de sucre renversé. Gilet croisé sur un buste de lévrier. Dans le manteau, qu’entravent les derniers boutons, ces boutons sont à la hauteur des genoux. Mais ce piège, où beaucoup de jouvenceaux ont donné,--d’ailleurs sans grand dommage, car la jeunesse peut tout--n’est plus très dangereux. Il paraît écarté.

Piège numéro 2, ou boulevardier.--Il s’agit de nous ôter ce qui nous plaît, qui nous va, et qui est le reflet de nos pensées. Il s’agit de nous inspirer, à la place, l’amour des ramages et du voyant... Or, je ne nie pas que le carreau soit l’épreuve des maîtres, je ne dis pas qu’une couleur un peu vive ne soit louable, lorsqu’elle est bien trouvée et logée. J’accorde même qu’un jour, les sports, réagissant sur tout le costume masculin, l’éclaireront, l’exalteront. Je l’accorde et le désire. Pour le quart d’heure, nos trouvailles devraient chanter sur ce fond unique: la simplicité d’hommes qui ont à se mesurer avec un destin difficile.

Piège numéro 3, ou le Carnaval.--Imaginez d’abord... Imaginez un pantalon si large que son extrémité recouvre les deux tiers de la chaussure. Par l’excès de son ampleur, il doit en outre former sur notre derrière, puisque je suis contraint de le dire, un pli vertical bien marqué. Ce n’est pas tout. Je n’ai pas dit le plus affreux. Dans la fourche, il faudra qu’il dessine entre les jambes une sorte de poche arménienne ou turque, analogue à celle qu’inventa--nouvelle preuve de sa folie--cet animal de Jean-Jacques Rousseau. Vous riez à présent. Vous êtes tranquilles. Mais attendez. Avec ce pantalon fantastique, où le fondement devient pareil aux deux poings d’un enfant, imaginez une veste serrée, qui tombe droit, qui n’est pas trop longue, qui a ses manches assez étroites. Et soudain, vous vous récriez. Vous avez rencontré des jeunes gens accoutrés de la sorte, une énorme canne passée à leur bras. Chapeau sur l’œil. Vous aviez cru voir des déments. Il y en a dans les rues. Ceux-là pourtant étaient habillés «à la mode de demain». A la mode que l’on essaye de lancer. Il paraît qu’elle nous vient d’Angleterre et d’Oxford.

Eh! bien, non.

Non et non.

La bonne forme est trop bonne. Gardons-la. D’une manière générale, les Anglais, même les Anglais sages, veulent sortir du veston trop cambré par ce qu’on nomme le veston droit, un veston dont tous les pans verticaux sont rectilignes. Les Français, au contraire, ont retenu l’excellente idée du veston à taille, à la mode depuis 1904. Il mincit. Il a rappelé les arcs de notre corps, qui étaient oubliés. Qu’on en corrige l’excès et le maniérisme, on aura un chef-d’œuvre exemplaire. Non plus le caprice d’une saison: le choix au moins d’une décade, à quelques retouches près qu’on ne saurait prophétiser. Cette fois, Paris a raison contre Londres.

Le dos est droit, il tombe d’un seul jet. Ce sont les côtés qui marquent une très légère ondulation, parce que tu es un être humain; tu n’es pas fait comme une idole cylindrique. La jupe sans godets, appliquée sur les hanches. La ligne de l’aisselle à la taille, très ample. Trois boutons, celui du milieu dans le creux de l’estomac. L’épaule est large, elle n’est pas trop haute, elle n’est pas épaisse. Le tout, aisé, souple, d’une bonne grâce fière. Le bord du pantalon est toujours retroussé: peut-être l’un des signes de la révolution précitée.

Un beau pantalon est obtenu par les ciseaux plus que par le fer. Pas tant de mollet, qui est un luxe 1830 aujourd’hui superflu. Un mollet trop fort se placera très bien dans la longueur.

Mis comme cela, tu paraîtras plus svelte, plus digne de la louange que Mme de Sévigné faisait des Français, lorsqu’elle les trouvait «les plus jolis du monde».

Chacun son bien: cette fleur a été cueillie par Marcel Boulenger.

Dis donc: tâche que celles d’aujourd’hui aient de toi la même bonne opinion. De toi, de ton costume, de ta mine et de ton courage. Qu’elles te sachent prêt à te lever, à bondir sur tes deux pieds, bouclant ta ceinture, s’il faut un jour combattre pour les sauver de la barbarie, elles, et tout ce qui rend notre vie sur cette bulle un peu moins laide, un peu moins basse.

LA CHAUSSURE ET LE CHAPEAU

M. DE COMMINGES

Il t’arrivera d’oublier, de laisser ton chapeau. Tu t’en iras la tête nue l’été, aux champs, quand le soir tombe. Dans la forêt, à toutes les heures. En ville, heu?... Par exemple, oui, si tu demeures avenue Marceau et que tu ailles par une belle nuit au théâtre des Champs Élysées. Un petit coquetel en passant, chez Francis.

Les années volent. Il n’y a plus qu’un chapeau. Il est en feutre mou.

L’été, le canotier, je pense, ne sera plus jamais très plat: il faut qu’il tienne.

Et si le tube mérite un regret, en dépit de son extravagance, l’affreux melon s’en aille au diable!

On a rapetissé le tube, en attendant. On l’efface, tu le vois bien, on l’atténue. Comme le bicorne de gala en 1830.

C’est que le chapeau mou étant le seul qui convienne à nos mœurs, à notre vélocité, à notre carrure--voilà nos refrains--il se trouve qu’il est plus beau que les autres, plus naturel, plus varié. Quel que tu sois, tu dénicheras toujours celui qu’il te faut. Il faudrait que tu fusses vilain comme les sept péchés, ou mal avisé comme un prédicant de parc anglais.

Celui que l’on porte le plus est entre les deux tailles. Il a sa coiffe très légèrement conique. Les bords, ni grands ni petits, arrondis en général, et souvent baissés par devant. Tu peux adopter toute autre forme qui te plaira, pourvu qu’elle te siée. Ne va pas jusqu’à faire exprès de choisir (par _chiqué-contre_) un couvre-chef insolemment démodé.

Les fabricants ont tort de chercher des couleurs trop rares, un beige trop clair, quasi blanc, un fauve trop doré, un brun trop rouge, des tons trop rompus ou trop vifs. On raffine de la sorte sur un objet lorsque sa vogue diminue, pour émoustiller. La faveur du chapeau mou étant ce qu’elle est, il est oiseux de prévoir l’an 2.000. Tu alternes un marron qui est d’un café au lait où l’on n’aurait pas versé trop de crème avec un gris mêlé d’un peu de vert. Je ne renonce ni au gris ni au noir francs.

Quel que soit le renom de Locke et son étonnant mérite, tu ne te crois pas obligé d’avoir un chapeau anglais. Il y en a de très bons en France.

Certains initiés, qui avaient un peu trop de joue, savent comment ils ont pu corriger ce défaut. Commence par prendre un chapeau qui ait l’aile assez grande, et ne va pas le percher au sommet du crâne. Non plus, ne l’enfonce pas à t’en rabattre les oreilles. Exactement, que sa circonférence coïncide avec le plus grand cercle de la tête. C’est le principe du secret dont je parlais et que, ma foi, je lâche. Tu mourrais de curiosité. Supposé que ton visage, quand tu l’observes de face, ait plus de largeur d’une joue à l’autre qu’entre les deux tempes. Tu prélèveras un chapeau d’abord trop grand. Puis, tu demanderas qu’on en double le cuir, sur les deux côtés, d’un feutre qui augmente le volume apparent de la coiffe. Si l’on te fait tes chapeaux, comme je te le conseille, tu donnes les mêmes instructions. Avec le canotier de l’été, un système tubulaire... L’œuf de Christophe Colomb, comme tu vois.

Et passons à l’autre extrémité.

* * * * *

M. de C... est un seigneur que nous pouvons imiter.

Il n’a pas les neuf cent soixante-dix ans de Mathusalem. A la veille de la guerre, il était, il paraissait encore jeune. Il était difficile de lui donner son âge, qu’il déclare à présent, avec un reste de cette coquetterie à rebours, la plus aimable de toutes. Les dix ans qui viennent de passer, les plus rapides qui aient jamais fondu sur le monde, les plus romanesques, les plus tragiques, l’ont seuls un peu vieilli.

Mais il reste charmant. Il est merveilleusement poli, amène. Il sait les livres et les tableaux. Lorsqu’il parle d’une ville, il s’y promène; d’une femme, il a l’air de savourer encore un doux souvenir. Lorsqu’il parle des chevaux, un maître. Et si vous voulez connaître sa propre grâce à cheval, il vous suffira de lire un des beaux romans qu’on lui doive. Car il écrit.

Dans son costume, l’obstination se trahit dans la chemise seulement. Il a la haine du col mou, de la chemise molle. Il y voit une invention du Diable. L’invention de cet être dont le Tintoret de _San Rocco_ ignore s’il était femme ou archange. Partout ailleurs, la fidélité de M. de C... se confond avec la prudence des vrais élégants, qui se transmettent des formes choisies, avec un parfait dédain des vogues. Son veston n’a jamais été trop long ni trop court, son gilet ni trop ouvert ni trop fermé, ses pantalons ni trop larges ni trop étroits. Il est avide d’excellence. Le carreau, même étrange, de ses pantalons, ne l’a jamais fait prendre pour un Anglais.

Un jour que j’admirais sa belle chaussure, il fit d’abord aller son pied au bout de sa jambe croisée, par un mouvement à deux fins, dont l’une était involontaire. Il trahissait le plaisir de l’amour-propre flatté, et comme M. de C... en avait un peu de honte, son embarras fut caché par un air de désinvolture. En même temps il parla:

--Vous devez avoir une quarantaine d’années (je consentis), c’est-à-dire que vous avez vu naître et mourir un grand nombre de modes outrées, sur lesquelles se jetait à l’étourdie une foule sans discernement. Enfant, vous avez dû voir le pied des hommes prisonnier d’une sorte de longue boîte, qui les aurait mis à la torture sans l’excès de longueur de la pointe. Laquelle (j’acquiesçais), selon les années, s’achevait en aiguille ou s’épatait en bec de canard. Immédiatement après, nous vîmes se répandre la chaussure américaine, tordue, courte, obtuse, quasi orthopédique. La jeunesse s’y précipita. La délivrance! Peut-être avez-vous pris part à cette émeute, enragé de nouveauté comme je vous connais. Les avocats de la chaussure américaine prétendaient qu’elle reproduisait la trace d’un pied mouillé. C’est elle qui a ouvert le règne de la chaussure toute faite. La vague absurde qui suivit éleva jusqu’aux nues la bottine à tige de drap, dont l’empeigne alla se réduisant chaque automne. La pointe était rondelette, le talon oblique et léger, la semelle trop fine: Un pavé inégal, on sautillait. Sa laideur était principalement dans ces lacets noués jusque sur les doigts. Il fallut la guerre pour accréditer une forme meilleure, qui est la seule bonne. Mais l’armistice était à peine signé que les fabricants revinrent aux lubies. On étira la chaussure, on revit ces pointes infernales d’il y a trente ans. Par surcroît, elles achevèrent une semelle dont la torsion était le dernier vestige de l’influence américaine. Et cet accouplement ayant mal réussi, nous voyons poindre une seconde fois la spatule, le bec de canard si disgracieux... Nous sommes pourtant un petit nombre d’Européens, des Anglais en tête, qui avons su demeurer insensibles à toutes ces variations, à ces chimères suspectes, à ces malencontreux engouements. Nous demeurons fidèles au pur type des vieux bottiers. A peu près le soulier du vendangeur assis de Goya.

--Oh! monsieur, faudra-t-il renoncer ou se perdre? Le bottier est plus lourd que le percepteur.

--En ce cas, remplaçons l’argent par le goût. L’incroyable progrès de la chaussure toute faite, voilà un événement dont les sociologues de l’avenir seront heureux de posséder la date. Il y a même, sur les boulevards, une boutique qui rivalise avec les meilleurs bottiers. Et ce qu’elle présente est cousu à la main. La bonne forme est modérée, elle est équilibrée dans toutes ses parties. Elle épouse sans affectation la forme réelle du pied, non sa forme mythique. Ni l’empeigne ne s’effondre ni elle ne grimpe à l’assaut. Le grand secret est dans la disposition des pentes, si l’on peut dire. Et il faut que la semelle à son extrémité adhère bien au sol. La pointe ressemble au bout d’une bonne cuiller, tout simplement, avec une petite différence que la cuiller ne connaît pas, entre les deux côtés de l’angle.

--Oh! monsieur, dis-je encore, vous me pardonnerez d’insister. J’ai peine à admettre que vous ayez porté si longtemps une forme toujours la même. Cela est incroyable car cela est contraire à tout ce que l’on sait du cœur humain.

--Enfant que vous êtes... Pardonnez-moi à mon tour... Le détail changeait, la disposition des piqûres, la hauteur du talon, son inclinaison, l’épaisseur de la semelle, sa tranche, rayée ou non, et son rebord, plus ou moins large; à la belle saison, la couleur du cuir. Si le drap m’a toujours déplu, nous avions la ressource de la tige en cuir fauve. Si le soulier de couleur champagne a toujours été une vilenie, nos souliers jaunes ont bellement varié du fauve clair au fauve pourpré. Pas de chevreau, jamais, à aucun prix. Sinon verni, pour le soir. Et s’il est vrai que je n’aie jamais accepté l’acajou, (il doit venir tout seul, à la longue, comme la patine d’un meuble), du moins je vous l’accorde. Le chocolat, non: Horrible!... Je vous livre tout. Lorsque j’étais jeune, on cirait encore à l’os. Le domestique empoignait un os de cerf et frottait. Alors le veau rivalisait avec les miroirs. Personne n’accepterait plus ce travail de galérien, mais servez-vous bien de vos crèmes, de vos étoffes, et sur l’embauchoir. Les meilleurs sont en bois. L’essentiel est qu’il en faut. On les glisse, à peine déchaussé, dans le cuir encore tiède.

M. de C... me déclara pour finir qu’il respectait la diversité des générations. Il approuva que mon soulier à grosse, piqûre eût le talon plus massif que le sien, et un peu débordant. Il approuva que ma semelle rejoignît le talon sans perdre aucune épaisseur sous l’arc du pied. Il alla jusqu’à reconnaître que parfois une pointe carrée, pourvu qu’elle fût large et bien conduite... Mais il condamna sans appel les souliers bas portés le jour en hiver, parce qu’ils sont contraires, prononça-t-il presque religieusement, à l’Ordre des saisons...

* * * * *

Lorsque parut dans l’_Art vivant_ la première esquisse du petit portrait que voilà, et qui est en partie imaginaire, le modèle était désigné par l’initiale de son nom.

C’était, hélas! M. de Comminges, qui fut enlevé trop tôt aux lettres et à l’amitié.

Il a écrit, en se jouant et sous divers masques, des œuvres charmantes ou poignantes, faites pour durer. L’admirable roman auquel je renvoyais tout à l’heure est intitulé _la Zone dangereuse_ et signé Saint-Marcet. Les traités qu’il a consacrés à l’étude du cheval sont incomparables à tous les points de vue.

Il avait un fin visage, allongé, régulier, blondissant, avec la moustache de l’officier de cavalerie, qu’il avait gardée. L’un de ces visages qui paraissent impassibles, et l’observateur découvre en s’étonnant que la finesse, la sensibilité et l’ardeur s’y résolvent, qu’ils reçoivent les impressions de la vie comme un lac celles des cieux.

LA CRAVATE

LA CHOISIR ET LA NOUER

Il semble qu’elle ait paru au XVIIe siècle, introduite par les Croates au service de France. L’idée a été empruntée à la parure de ces Croates, ou Cravates, nation coquette, ou bien c’est à la fastueuse poitrine de leurs chevaux harnachés à l’orientale.

Les Français eurent besoin d’une cravate lorsque le justaucorps entr’ouvert montra le haut de la chemise, dont il fallut garnir et fixer le col.

Ces premières cravates, Voltaire croyait qu’elles furent toujours de dentelle. Il se trompait. Pour avoir regardé certains portraits, notamment l’un des portraits de Molière, nous savons qu’elles pouvaient être faites d’un ruban.

Et nouées de la même manière--_mirabile dictu!_--exactement de la même manière que notre petit nœud du soir, notre excellent nœud carré.

Dans la fameuse salle d’armes de Gand, où l’on tirait déjà au XVIIe siècle, l’un des escrimeurs de ce temps-là, qu’on y admire en peinture, porte, couleur de pourpre, cette cravate pareille à la tienne.

C’est assez parler des origines. Elles amusent l’esprit, il n’en faut pas abuser. Au XIXe siècle, quand l’élégance masculine prit un nouveau caractère, qui effaçait l’éclat, la cravate demeura le dernier asile de la couleur. Mais il faut savoir choisir.

Il est un lieu commun, celui de la discrétion. Louable en soi, il est malheureusement d’une application difficile. Il ne suffit pas de s’abstenir. Le goût qui cherche refuge dans le gris avoue son impuissance. Il se démet. Le XIXe siècle a eu tort, qui donnait à ses tableaux, en les peignant, à ses mobiliers dans leur neuf, la patine ou la crasse ou la pâleur des années.

Un de mes amis s’avisa dernièrement de vouloir une cravate rouge. Il l’aurait choisie d’un rouge sombre. Il l’aurait nouée en forme de plastron.

Voilà trois ou quatre ans que des raffinés essayent de remettre en vogue le plastron. Et c’est inutile. La régate!... Nos contemporains n’en veulent pas démordre. Son empire est tel qu’elle y a perdu son nom particulier, comme les rois de France: son nom de régate que l’on ne sait plus. Elle semble devenue la cravate par excellence.

Mon ami voulait donc un plastron rouge, et parce que la boutique n’en avait point, le commis se donna un air de hauteur. Par un excès de générosité, ou par respect humain, mon ami ne voulut pas citer Baudelaire, qui porta, sous l’habit noir de son temps, une cravate sang de bœuf. Il rappela seulement qu’un plastron rouge était la cravate d’Huguenet dans _Papa_ et celle de Jules Berry dans _la Duchesse et le Garçon d’Étage_. On lui répondit que c’était, par conséquent, une cravate de théâtre.

L’homme qui parlait ainsi tenait dans ses mains des cravates dont la rayure violente criait comme une pierre sous la scie. L’habitude l’empêchait de les entendre.

La morale de cette anecdote est qu’il faut distinguer la discrétion véritable de la discrétion conventionnelle, pour mépriser la seconde et rechercher passionnément l’autre. Un rouge peut être le plus discret du monde. Par un avantage inestimable, si votre chemise est blanche, ou si le rouge, ou si le gris, ou si un certain bleu y domine, votre cravate rouge ira presque avec tous vos complets. Au lieu que la cravate noire, si séduisante en principe, est en réalité d’un emploi tout à fait périlleux.

Il va sans dire que notre cravate est fonction aussi bien du linge que du costume. Mais attention. Il ne s’agit pas d’appareiller le tout avec une rigueur monotone. Soit une cravate à deux tons, et l’un de ces deux tons qui domine. Tu n’espères pas trouver la même chaussette. La rencontre d’ailleurs n’aurait pas grand intérêt. Il suffira que ta chaussette ait l’un des deux tons. Si elle est bigarrée, elle les présentera dans l’ordre inverse: celui qui domine la cravate décorera la chaussette. Ou réciproquement. Ayant une chemise à raies vives, tu as soin d’exclure les cravates de fond uni à dessins trop effacés. A plus forte raison les cravates qui contrediraient ces rayures. Tu as la principale couleur de ces raies, dans une nuance plus sombre, de la même gamme, ou tu as une combinaison--rayure, carreau--apparentée à la combinaison des raies.

Il est impossible d’en dire plus. Trop d’éléments sont en jeu. Il faut laisser intervenir, dans les cas particuliers, les décisions presque inanalysables du goût. Il en est ainsi dans l’amour; tu n’aimes pas une théorie, tu aimes un être vivant.

Pour succéder aux combinaisons des rayures espacées sur un fond uni, des carreaux très compliqués ont vu le jour. Les éclaireurs de la mode l’avaient pressenti depuis longtemps. Heureux Picasso! Heureux cubistes! Leur influence est allée jusque-là! L’écossais classique, que l’on essaya d’abord, n’a pas réussi, et c’est dommage. Une autre belle idée est de certaines fleurettes répandues sur un fond rare et dense. Mais ils tentent aussi des ramages extravagants, qui font pitié...

Comme on a tort de parler trop vite! Même ces ramages peuvent être jolis, à l’occasion. Il suffit d’un pour nous ravir.

Du temps de Balzac, il y avait plus de cent manières, disait-on, de nouer une cravate. Mais ce texte m’a toujours trouvé sceptique. Il devait confondre le genre et le cas, le nœud proprement dit avec les innombrables dispositions des coques.

En tous cas, nous n’avons plus que trois formes, qui sont la régate, le nœud carré, le plastron.

Dans la plus lointaine contrée, la cravate à bague a disparu.

Tout le monde sait faire une régate. Tu ne saurais pas nouer une régate, tu en serais à l’acheter toute faite, enroulée à une âme en celluloïd, tu ne me lirais pas. La régate actuellement n’est pas creuse et soufflée. Elle n’est pas, non plus, étranglée entre le pouce et l’index. Elle est massive, assez petite, très régulière.

Il serait dommage que le nœud carré se perdît. L’opération se fait en quatre temps.

Le premier mouvement fait glisser un pan sur l’autre.

Dans le deuxième, tu replies l’un des deux côtés, tu dessines la coque inférieure.

Dans le troisième, tu dessineras le nœud: le pan supérieur est passé dans la boucle du pan inférieur (il faudrait une gravure).

Ici un abîme s’ouvre, qui sépare deux âges. Nos aînés achevaient le nœud en mettant dans la boucle le pan supérieur, qu’ils repliaient en coque à cet instant. Nous procédons d’une autre manière. Nous tirons tout à fait, nous dégageons ce pan supérieur. Et c’est pourquoi nous avons un quatrième mouvement.

Il consiste à rabattre le pan supérieur, à le couler.