Chapter 3 of 4 · 3941 words · ~20 min read

Part 3

Après quoi, ayant serré, bien serré, il ne reste plus qu’à marquer ton inflexion personnelle.

Marcel Boulenger, l’un des princes de sa génération, ou Maurice Wilmotte (gourmand fameux) veulent que les deux coques aient un air léger, quasi vaporeux.

Nous nous accordons en général à les vouloir pleines, quasi rigides. Mais les uns, comme Jean-Louis Vaudoyer ou Georges de Traz (François Fosca) les veulent rigoureusement horizontales. Et d’autres les penchent, les inclinent plus ou moins. Chacun de son côté, Louis Süe et mon meilleur ami (ou mon pire ennemi) ont fait plus: ils impriment à l’une des coques, une fois l’œuvre achevée, une torsion. Tout cela est difficile à exprimer. Voyez les personnages du _Divan_, dans le tableau de Klingsor.

La désuète lavallière est un cas particulier de nœud carré.

Autre cas particulier. Tu choisis une cravate très courte et tu la noues d’un seul trait, les deux pans élargis en ailes de papillon. Là, il n’y a point de coque. Trop régulier, l’objet serait nigaud: irrégulier, il est parfait. C’est ce que les jeunes gens préfèrent le soir avec le smoquin. Bernard Grasset, qui le porte dans la journée, lui donne un tour charmant.

Et parlons du plastron.

Pour faire un plastron, il faut une cravate à deux larges pans égaux.

Elle se noue en trois mouvements. Le premier est le même que pour le nœud carré. Dans le second, les deux pans sortent l’un à gauche, l’autre à droite du nœud. Par le troisième, les deux pans sont rabattus l’un après l’autre sur le nœud. Épingle.

Un raffinement que Barrès aimait beaucoup: l’on peut masquer tout l’ensemble par le pan qui est rabattu en dernier lieu. Ton plastron ne semble plus fait que d’une seule grosse coque d’un seul tenant.

Une cravate doit être fraîche comme une fleur.--Par conséquent:

1º Tu l’as payée un bon prix.

2º Tu la laisses reposer. Tu ne portes jamais la même deux jours de suite.--Tu n’aurais qu’une corde à la fin de la semaine.

3º Tu la fais quelquefois repasser. C’est le plus délicatement possible, sous un linge humide.

4º Tu es adroit. Tu ne recommences jamais.

5º Tu en fais don au premier signe de fatigue.

L’épingle est pour ainsi dire abolie. Le fixe-cravate tout à fait, à moins que, tu ne doives, pour une raison quelconque, courir en bras de chemise. Alors tu peux en user à la rigueur. Mais plutôt passe ta cravate dans ta chemise,--en ce cas-là seulement--entre les deux boutons. Ou n’aie point de cravate, mais une chemise exprès. Une épingle à sujet est impossible. Avec leur intolérance fanatique, les jeunes gens te mépriseraient. Ils n’admettent qu’une perle, ils n’admettent qu’un tout petit brillant, et préfèrent de s’en passer. L’épingle de nourrice en or a été bannie par l’épingle de même forme que nous portions naguère au col. Aujourd’hui que le col mou se passe d’épingle, tu pourrais repiquer dans le pan de ta régate cette belle nourrice tout unie, qui convient si parfaitement au siècle de l’auto.

Depuis quelques années, la simplicité est allée à pas de géants. Divine simplicité.

Maurice Martin du Gard a résolu le problème de l’épingle par une inspiration géniale. Il porte à sa régate une boule de métal précieux qu’il tient de son grand-père.

TA CHEMISE

OU PRENDS GARDE A PSYCHÉ

Commence par un exercice de l’esprit. Tu vas comparer deux hommes en léger appareil.

Ton contemporain a sa chemise molle assez étroite. Il a sa culotte de joueur de ballon. Sa chaussette est tendue. Elle est comme peinte sur la chair. S’il a évité la bigarrure, si la chemise et la culotte ont la même couleur, ou si tout est blanc, si la jarretelle est en harmonie avec le reste, et la chaussette avec la cravate, tu ne déconcerteras pas Psyché en te révélant. Voilà le point: il ne faut pas déplaire à Psyché. Tu sais, Psyché... Une curieuse, qui soit encore innocente. Tu es perdu si tu la fais rire.

Et l’autre?

Il avait, il y a vingt ans, son torse enveloppé d’une vaste toile blanche partout bouillonnante, et empesée, raidie en manière de carcan. L’idée d’une cassure qui pouvait gâter son plastron lui était un supplice. Les deux jambes flottaient dans un falzar dont il fallait que les cordonnets, en les nouant sur la cheville, retinssent une chaussette rebelle. Allons! ce n’était pas de jeu.

Les filles d’Ève ont peut-être cessé de railler les fils d’Adam. En tous cas, les fils d’Adam ont cessé, encore imberbes, de trembler devant les filles d’Ève. Ce curieux phénomène a certainement un grand nombre de causes. La révolution du costume masculin n’y doit pas être étrangère. Observe donc ce gosse avec sa bien-aimée, ou, comme il dit, sa _chiquette_,--de l’espagnol _chica_, petite: _chiquita_ au diminutif. Elle joue l’assurée, mais il n’a pas peur. Tous deux se mesurent du coin de l’œil comme deux athlètes égaux entre les cordes. Oh! Conseille-lui de n’être pas féroce. Qu’il soit gracieux et gentil. Finalement, n’oublie pas de le féliciter. Son calme. Sa tenue. Tout ce qu’il a de magistral dans son jeune cœur et dans son costume.

Tu refuseras une chemise trop longue. Un homme est ridicule lorsqu’il paraît entre les deux pans inégaux d’une immense bannière. C’est alors (je précise) que la pauvre Psyché s’étonne. Où donc est-il écrit, en quel livre, que ses beaux songes dussent avoir une telle fin?

Tu refuseras une chemise trop large. On ne parvient pas à comprendre pourquoi les chemises toutes faites ont encore cette ampleur, comme si tout le monde était obèse.

Ta manche, non plus, n’a pas cette forme de jambon, nous sommes d’accord. Pareillement, tu as ôté toutes ces fronces qui foisonnaient depuis le XVIe siècle. Tu n’écouteras pas un chemisier borné. Il te dit que la chemise française, c’est-à-dire fermée, en a besoin. Mais ce n’est pas vrai, il se trompe. Une routine qu’il a.

La chemise molle a disparu avec l’habit. Et s’il la faut dure, qu’elle soit alors ouverte. Là, les Anglais ont raison. Avec le smoquin, j’approuve le petit nombre d’obstinés qui luttent contre la cuirasse. Il suffit bien que le col soit empesé. C’est une idée d’Iroquois de compter l’élégance à la gêne.

On a inventé une nouvelle chemise qui a sa manchette nouée autour du poignet par deux boutons. La coupe en est très difficile. Il faut demander à Charvet le modèle que porte Jacques Hébertot. Sacha Guitry, dans son intérieur, en a une autre, dont les poignets sont tels, légèrement évasés, qu’ils se passent de bouton. Ils sont fixés en haut, à leur base.

Nouvelle preuve que les poètes classiques avaient raison de distinguer deux vocabulaires: Psyché t’admire dans ta culotte en forme de trapèze. Dans ta culotte, non dans ton caleçon.

Les robes de chambre sont magnifiques, les pyjamas somptueux. Salut, princes et maharadjas! L’homme qui est simple dans la rue, et se couvre chez lui de ces soyeuses splendeurs, n’est pas un bête.

Dans les chaussettes de jour, tout ce que tu voudras, pourvu que l’harmonie soit sauve, je te l’ai déjà dit. Tu devras tenir compte même du teint de ta peau. Tu n’es pas obligé, en grande toilette, au noir des croque-morts. Un vert bouteille. Un rouge sombre.

La fureur du moment, pour le linge, est aussi le carreau. Seelio, à l’Exposition, le donnait très fin. Seeligmann avait une chemise jaune à carreau violet, le chiffre sur la manche. Noir et gris dans le sens vertical, orangé dans le sens horizontal. Le quadrilatère de Hayem alliait le faste à la modération. David échappait à la double fatalité de la rayure ou du carreau par un arrangement de courbes légères, des arcs, sept ou huit à la fois.

Ces rayures qui persistent ont d’ailleurs été multipliées, enchevêtrées de manière à couvrir entièrement le fond. Puis, ce sont les carreaux que l’on violenta. On est allé jusqu’au losange. On est allé jusqu’au parallélépipède ombré. Attention!

Rien n’est plus joli qu’une chaussette imprévue. Tu ne diras pas le contraire. Tu es même capable d’agréer dans la chaussette, l’un de ces divertissements cubistes. Ils sont spirituels. La difficulté commence lorsqu’il s’agit d’appareiller tous ces divers carrelages. Sans compter celui du costume, qui ne sera plus l’antique et éternel pied de poule, ni les barbares et savoureux carrés anglais, mais, ton sur ton, une assez laborieuse marqueterie. Essayez de mettre tout cela ensemble! Le carreau, décidément, doit rester une exception, une rencontre. Il ne peut devenir une habitude. Tu ne peux pas te nourrir de pikles!

Ton mouchoir est blanc à coup sûr, et assez vaste. L’été seulement, tu l’as pareil à ta chemise, lorsque celle-ci est d’un rose, d’un bleu, d’un jaune uni. Le mouchoir de soie, la pochette, non. Tu ne l’aimes guère. Il y a contradiction. En fil pur.

(En fil pur... Pour nous faire admettre dans le reste du linge un coton mieux travaillé qu’autrefois, on nous a parlé des révolutions russes, qui ont fabuleusement élevé le prix du fil. Mais on a bien su nous tenter au moyen de la soie, qui n’est pas donnée! Si bien que nous ne cherchons plus à comprendre. On nous a dit aussi que le fil était froid dans nos climats, et que les tisseurs avaient appris à bien marier le fil et le coton, enfin qu’il ne s’agissait ni des cols ni des draps... Adieu donc! beau fil d’antan, fil éclatant, beau fil de glace, orgueil des dimanches rustiques!)

Et ton col, à présent: la tête y repose, ta destinée en dépend.

Un col double mou doit tenir par sa propre vertu. Par la coupe, non par une épingle. Secret: qu’il ne paraisse jamais trop bas. Autre secret: l’angle des deux pointes sur le poitrail ne doit pas être trop aigu, ni ces pointes trop longues,--les grands ouvriers le dédaignent. Lorsqu’elles sont inégalement brisées par le contact avec la poitrine--à tête baissée--ou si l’une d’elles s’incurve, par hasard, comme une coquille convexe, tu as un chef d’œuvre.

Le col cassé a volontiers ses deux triangles qui vont chercher quasi l’oreille. Beaucoup le portent un peu bas. Tu l’aimes assez haut; il est plus digne. Écoute encore un secret. Je t’en dis beaucoup. Sache éviter les trop grandes cassures trop ouvertes. Cela est de mauvais ton. Le triangle ouvert où ton menton repose étant un triangle isocèle, il vaut mieux que les cassures, de part et d’autre, soient deux triangles rectangles.

Je suis chinois, je suis tâtillon, je suis algébrique. Mais il le faut bien. Autrement, ce n’est que phrase vaine...

Le dernier secret d’une chemise irréprochable est dans l’encolure. Lorsqu’elle est trop décolletée, elle est affreuse. Il y a un homme, dans Paris, réputé pour son élégance, et qui l’ignore. Je pourrais le nommer. A quoi bon? Je suis tout charité. Tu le vois bien, toi: qui me lis, mon frère, qui que tu sois. Te voilà peut-être un peu plus fort, moins démuni, devant cette Psyché qui a presque la même rigueur, la même inclémence que la nature.

LES CANNES

ET LEUR FAÇON

Une canne est un jonc, un rotin, un bâton. Il faut le savoir: on sera gardé de certaines fantaisies outrées.

Une canne est une branche coupée.

* * * * *

Le règne unique, la tyrannie des cannes droites a pris fin.

Une canne droite, c’est-à-dire coiffée d’un pommeau ou se terminant par une mailloche, une canne droite peut embarrasser, lorsque les mains ont à faire. Une canne dont le bois s’arrondit en crosse est assurément plus commode. On l’accroche à son bras. Tu t’en vas d’un pied léger.

Mais quand la mode dessinera le mouvement inverse, lorsqu’elle tendra à repasser de la canne recourbée à la canne toute droite, nous ne manquerons pas non plus d’arguments pour justifier le nouveau point de vue. Allons, ne t’effraye pas. Où le sophisme aurait-il bonne grâce, sinon là?

Aujourd’hui, contente-toi de doubler le nombre de tes cannes. Il faut en acquérir autant de courbes que tu en avais déjà de droites. Il n’est pas encore question de convertir ces dernières en objets de vitrine.

Le principe qui prévaut est le suivant. On prend une canne recourbée pour la ville, pour la promenade, et une canne droite, le soir.

A ne considérer que l’utile, il serait plus adroit de faire tout juste le contraire. Tu marches plus allègrement avec une bonne trique à la main, d’une seule venue, droite comme un I et redoutable comme la justice. Le soir, il te serait plus facile d’avoir une canne à suspendre à ton bras, pendant que tu assistes la dame qui descend de voiture, ou que l’on vous détrousse aux guichets d’un théâtre. Mais l’utilité n’est pas notre seule loi, par bonheur. La canne recourbée, le jour, qui nous paraît plus familière, et la canne droite, le soir, qui nous paraît plus cérémonieuse, s’accordent mieux avec l’état présent de notre sensibilité.

Je note vite une exception.

Supposé que tu marches... Tu ne passes pas, je suppose, les beaux mois de l’année dans l’indolence... Tu auras, si tu marches, les trois cannes à écorce, qui sont avec les rotins, les joncs et les bambous, les cannes par excellence. Elles nous rendent une pureté agreste. Le frêne, pâle comme les yeux de Minerve; le noisetier doré; le sombre et odorant merisier. Soit qu’il te plaise d’avoir au bout du bras une sorte de balancier, soit pour frapper de temps à autre une motte ou un caillou, ne vas-tu pas préférer que tes cannes à écorce soient droites? Le frêne, pareil à une svelte massue; le merisier, avec sa racine amusante: et le noisetier, donnant tout seul une belle mailloche.

Il n’y a pas plus belle petite canne d’été. Si tu as l’humeur guillerette, tu pourras y joindre quelque lisse et nerveux piment. Si tu as l’humeur étrange, quelque bambou de Madagascar, en tirant parti de sa racine fantastique.

Le printemps et l’été, tu laisseras tranquilles la sanglante amourette et l’ébène mouchetée (l’ébène unie, tu l’as rangée, elle n’est plus possible). Tu laisseras tranquille l’or, l’écaille, la corne des pommeaux. Ce faste est pour l’hiver. A suspendre à ton bras, tu auras un jonc, qui n’a besoin d’aucune parure. Tu en auras deux, pour jouir des deux tons, l’un couleur de miel, l’autre presque de pourpre. Tu alterneras selon l’heure, selon l’éclat du jour, selon la robe de ta belle. A tes joncs droits, une capsule, rien de plus.

J’avais oublié de dire que le frêne est particulièrement agréable au bord de la mer, surtout s’il y a de l’ombre dans le pays, s’il y a des bois. Le noisetier fait bien sur la route. Le merisier, c’est avec l’Automne.

Paie-toi (veinard) une canne en rhinocéros. En bélier, qui est aussi bien, il t’en coûtera une trentaine de louis. L’un et l’autre sont délicieux au clair de lune, ou dans le bleu des lampes et des arbres, sous les violons de la terrasse. Le rhinocéros vaut deux cents louis quand il est sans défaut. O les joncs innocents, les joncs virgiliens!

Si tu es curieux de poignées rares ou précieuses, je te signale les crosses en bois de cerf d’Antoine, les lézards et les galuchats du même, et ceux de Delpeuch, ceux de Degobert. Je ne sais plus où--mais à l’Exposition--j’ai vu certaine béquille parallélépipédique, en galuchat à filets d’ivoire. Belle d’ailleurs, mais redoutable.

Les clous d’or des sceptres d’Homère et les ciselures du Roi Soleil ont cette postérité.

* * * * *

Quant au parapluie, c’est bien simple.

Dis-moi si tu as envie de ressembler aux hommes que l’on voit, qui portent un parapluie?

C’est un appareil dont l’Occident a voulu se passer durant des siècles. Il connut, il pratiqua quelquefois le parasol. Il omit ou dédaigna le parapluie.

Cette guerre terminée, que certains crurent témérairement la dernière de toutes, le petit toit d’étoffe, la petite pagode ambulante, parut un signe trop lâche et prosaïque. On a un chapeau (dont le vrai feutre nargue les cataractes). On a un manteau (qui braverait le Niagara). On n’a pas un parapluie.

Le tien, dans sa gaîne, était une mailloche en noisetier. Tu en avais un autre, d’une belle soie enroulée à un gros jonc massif. Tu en étais incroyablement vain. Allons, on te le permet quelquefois.

* * * * *

... Tu éternues à la première pluie du printemps. A tes souhaits! Et que l’été qui vient soit beau. Il y a si longtemps.

Eau printanière, pluie harmonieuse et douce Autant qu’une rigole à travers le verger...

Dans les beaux jours, tu liras _les Stances_ de Moréas, et si le ciel était gris, pareillement.

LES GANTS

ET LA PETITE OIE

Ce n’est pas toi, mon cher ami, même si tu as tiqué tout à l’heure devant cette expression, parce que tu n’as pas lu Molière.

La Petite Oie, c’était tout l’ornement, la décoration du costume: les canons de la jambe, le jabot, la dentelle des manchettes, les rubans de la veste... Notre costume n’en a pas.

La cravate... Peut-être les gants. La cravate et les gants sont les deux vestiges de la Petite Oie. Si tu as l’amour des couleurs vraies, la cravate est le seul point où tu pourras le satisfaire. Pour tes gants, tu les prends toujours larges, à ôter presque d’un seul coup. Il ne faut pas que tu en paraisses embarrassé, il ne faut pas qu’ils encombrent la vue de ton prochain. Veille à la rotondité du bout des doigts. Tannés, choisis-les un peu plus fauves, un peu plus rouges qu’on ne voudra te les donner, en prenant garde à la nuance de ta chaussure. Tu aimes aussi, pour alterner, ce renne sans égal.

Il est pourtant commode de ranger sous ce vocable de la Petite Oie, à défaut d’un autre nom, un certain nombre d’objets qui complètent notre semblant: la canne, le briquet, le porte-cigarettes, le portefeuille, la bague, l’épingle, la jarretelle, la ceinture, les bretelles (si tu en portes encore, comme je te le conseille, avec l’habit et le smoquin, et elles seront noires ou grises, avec des initiales assorties à la chaussette.)

La canne avait droit à tout un chapitre. Pour l’épingle, reviens au chapitre de la cravate.

Le portefeuille est un porte-billets. En le choisissant, tu dois penser à ton porte-cigarettes.

Avec ou sans pierre, la bague ne peut être qu’une chevalière. A moins que tu ne possèdes une merveille ancienne d’une autre sorte, mais sobre, ou que tu te sentes capable d’un miracle.

Point de mièvrerie dans le briquet. Le petit briquet à torche est bon. Le briquet de l’armée anglaise, meilleur; et si tu peux l’avoir garni de galuchat...

Les pipes françaises valent bien la Dunhill, mais la Dunhill est un bijou d’un fini incomparable. On est obligé de l’avouer. Seulement toute armature métallique, quelle qu’elle soit, et même nettoyée chaque fois à l’alcool, rend la pipe plus forte.

Ta ceinture a deux centimètres de largeur. Elle est en daim sombre. Et va chez le sellier. Il t’en fera une bonne, dont il te montrera le cuir.

Ta jarretelle est d’un seul trait qui se referme sur lui-même comme un serpent.

Tu rencontreras des porte-cigarettes d’argent vastes comme une pelle, ou réduits à la taille d’une petite boîte. Ceux que j’aime sont en cuir: maroquin pour le soir, porc ou vache,--mais foin du crocodile, avec ses écailles galeuses. Hermès en fait deux entre lesquels il est exactement impossible d’opter. Ils sont royaux. Il n’est pas facile non plus de les dépeindre. L’un ressemble à un porte-monnaie plus ample. Il a un dessus qu’on rabat et qui passe sous une bande. Il ferme ainsi. L’autre, quand il s’ouvre, peut prendre la forme d’un chevalet, et on le pose. Le fauve ou le rouge de ces peaux est à crier d’admiration ou à tomber en rêverie.

Ton bagage excite les mêmes troubles moraux, ton porte-habit, ton nécessaire, ton «sac de chasse». Tout cela, bien fauve, c’est le mieux. Dans le fourgon, une malle-armoire mais qui reste maniable. Si tu as une auto, la malle à valises superposées. Tu ne seras pas obligé de tout défaire à l’étape.

Tu as la tête bien coiffée. Pas d’artisterie. L’ordonnance est toujours aux cheveux rebroussés et serrés. Si tu as voulu garder ta raie, tu imprimes du moins à tes cheveux une direction générale de trois quarts, d’avant en arrière. Ton parfum est frais et vigoureux. Pierre de Trévières a marqué un jour que nous devions sentir le bois de teck, le miel, le tabac anglais, le cuir de Russie, et non plus les fleurs. Il a même donné dans un numéro de _Monsieur_--la formule de l’un de ces mâles parfums, au moyen du _dimethylhydroquinone_. Si tu l’essayais?

Que la gymnastique, enfin, te garde fort, te garde mince... Sache vivre.

Et laisse-moi signer, ma foi, en toutes lettres. Puisqu’un Balzac, puisqu’un Stendhal, puisqu’un Bourget se sont plu à ces objets réputés frivoles, ni toi ni moi n’en serons déshonorés.

Cependant, lis encore mon épilogue.

ÉPILOGUE

L’INFLEXION PERSONNELLE

Au XIXe siècle, grand fait nouveau, l’élégance est transformée en dandysme.

Les nouvelles formes du costume sont choisies beaucoup moins en vue d’embellir que dans l’intention d’étonner.

Pour la première fois--du moins en France, et du moins depuis la fin du XVIe siècle--une forme bizarre et même extravagante sera adoptée, à cause précisément de son extravagance. Insolente réplique, véritable et beau défi de l’esprit artiste à l’esprit bourgeois, et de l’esprit aristocratique persécuté à l’esprit de nivellement.

Le premier phénomène de caractère _dandy_ est présenté en France par les _Incroyables_, qui donnent à leur cravates l’apparence d’un goître, à leur collet, l’enflure d’une bosse.

Le second phénomène _dandy_ a pour auteur Napoléon. Cet empereur a inventé un costume--la redingote grise, le chapeau lunaire--qui n’a jamais été porté par personne.

Passent les années. Tout le monde s’évertue à qui paraîtra le plus singulier, dans le criant gilet, la tumultueuse cravate, ou le déconcertant chapeau. Mais il n’y a pas de trouvaille baroque qui ne soit à l’instant accueillie et reproduite. L’invention d’un fou, qui fut lapidée dans les rues de Londres, à savoir le tuyau de poële ou chapeau haut de forme, a régné tout un siècle sur l’Europe.

Celui qui, le premier, imagina de se tirer d’affaire par la simplicité, ce fut--après Brummell--le merveilleux Baudelaire. Puisqu’il était impossible de retrouver le faste de l’ancien costume, il se mit à raffiner sur l’habit noir. Lui aussi, dans sa jeunesse, il inventa un costume: il avait un étroit pantalon noir qui découvrait, sur le soulier éclatant, la blancheur du bas. Là-dessus, par une idée de son génie, _une blouse de paysan_. Oubliez que c’est une blouse: il n’y a pas de forme plus élégante. Et la tête nue, ce précurseur! D’ailleurs propre de la tête aux pieds, fourbi comme une baïonnette.

Plus tard, seconde invention. Baudelaire adopte son froc, le célèbre froc, sorte de raglan ou de sac qu’il porta fidèlement, comme un uniforme.

Mais toi-même, est-ce que tu veux inventer?

Tu penses d’abord que non, que tu n’as aucune obligation de cette espèce, que tu portes tout simplement le costume de ton époque. Même les peintres, ils ont tous renoncé à s’affubler. Tu les approuves. Rien n’était plus absurde au monde qu’un _rapin_. Toute son originalité consistait à garder les cheveux et le pantalon de 1850. Avec son linge dérobé, sa barbiche ou sa barbe, il était naïvement archaïque. Et il drapait! Aujourd’hui, tout le monde se tient aux grands préceptes: que chacun doit paraître ressembler à tous (Balzac _dixit_), et que les convenances extérieures doivent être respectées (Baudelaire). L’accent et l’air de la personne se trahissent désormais par des riens: l’inflexion d’une cravate, le pli d’une mèche, l’imperceptible variation d’une coupe.