Part 1
PAUL VALÉRY DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
MONSIEUR TESTE
[Illustration]
PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle (VIe)
ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
LA JEUNE PARQUE (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection _Une œuvre un portrait_, avec un portrait par Picasso (épuisé).
ODES, avec des ornements de Paul Vera (épuisé).
LE SERPENT, avec des ornements gravés sur bois par Paul Vera (épuisé).
LA SOIRÉE AVEC M. TESTE (épuisé).
id. deuxième édition dans la collection Une œuvre un portrait, avec un portrait de M. Teste, par B. Naudin (épuisé).
CHARMES, avec des ornements typographiques dans le style du XVIIe siècle (épuisé).
EUPALINOS ou l’Architecte, suivi de L’AME ET LA DANSE.
VARIÉTÉ.
UNE CONQUÊTE MÉTHODIQUE (collection _Une œuvre un portrait_, avec un portrait de Paul Valéry gravé sur bois par G. Aubert, d’après un croquis de l’auteur),
VERS ET PROSE, édition ornée d’aquarelles de Pierre Laprade.
CAHIER B 1910.
MONSIEUR TESTE, 1 vol. in-16 Jésus.
LA JEUNE PARQUE, 1 vol. in-16 Jésus.
ALBUM DE VERS ANCIENS, 1 vol. in-16 Jésus.
DISCOURS DE RÉCEPTION A L’ACADÉMIE FRANÇAISE.
LETTRE SUR MALLARMÉ, adressée à Jean Royère.
LA PRÉSENTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A TROIS CENTS QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER SOUS COUVERTURE SPÉCIALE, DONT TROIS CENTS NUMÉROTÉS DE 1 A 300 ET QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE DE I A XLVII.
EXEMPLAIRE Nº
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1929.
PRÉFACE
Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure, a vécu, semble-t-il, depuis cette époque effacée, d’une certaine _vie_,--que ses réticences plus que ses aveux ont induit quelques lecteurs à lui prêter[1].
[1] Cette préface a été écrite pour la deuxième traduction en anglais de la _Soirée avec M. Teste_.
Teste fut engendré,--dans une chambre où Auguste Comte a passé ses premières années,--pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi.
J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du désir insensé de comprendre, et je cherchais en moi les points critiques de ma faculté d’attention.
Je faisais donc ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats en général,--et par conséquence, les _œuvres_,--m’importaient beaucoup moins que l’énergie de l’ouvrier,--substance des choses qu’il espère. Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout.
Je suspectais la littérature, et jusqu’aux travaux assez précis de la poésie. L’acte d’écrire demande toujours un certain «sacrifice de l’intellect». On sait bien, par exemple, que les conditions de la lecture littéraire sont incompatibles avec une précision excessive du langage. L’intellect volontiers exigerait du langage commun des perfections et des puretés qui ne sont pas en sa puissance. Mais rares sont les lecteurs qui ne prennent leur plaisir que l’esprit tendu. Nous ne gagnons les attentions qu’à la faveur de quelque amusement; et cette espèce d’attention est passive.
Il me semblait indigne, d’ailleurs, de partager mon ambition entre le souci d’un effet à produire sur les autres, et la passion de me connaître et reconnaître tel que j’étais, sans omissions, sans simulations, ni complaisances.
Je rejetais non seulement les Lettres, mais encore la Philosophie presque tout entière, parmi les Choses Vagues et les Choses Impures auxquelles je me refusais de tout mon cœur. Les objets traditionnels de la spéculation m’excitaient si malaisément que je m’étonnais des philosophes ou de moi-même. Je n’avais pas compris que les problèmes les plus relevés ne s’imposent guère, et qu’ils empruntent beaucoup de leur prestige et de leurs attraits à certaines _conventions_ qu’il faut connaître et recevoir pour entrer chez les philosophes. La jeunesse est un temps pendant lequel les conventions sont, et doivent être, mal comprises: ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies. On ne peut pas concevoir, dans les commencements de la vie réfléchie, que seules les décisions arbitraires permettent à l’homme de fonder quoi que ce soit: langage, sociétés, connaissances, œuvres de l’art. Quant à moi, je le concevais si mal que je m’étais fait une règle de tenir secrètement pour nulles ou méprisables toutes les opinions et coutumes d’esprit qui naissent de la vie en commun et de nos relations extérieures avec les autres hommes, et qui s’évanouissent dans la solitude volontaire. Et même je ne pouvais songer qu’avec dégoût à toutes les idées et à tous les sentiments qui ne sont engendrés ou remués dans l’homme que par ses maux et par ses craintes, ses espoirs et ses terreurs; et non librement par ses pures observations sur les choses et en soi-même.
J’essayais donc de me réduire à mes propriétés _réelles_. J’avais peu de confiance dans mes moyens, et je trouvais en moi sans nulle peine tout ce qu’il fallait pour me haïr; mais j’étais fort de mon désir infini de netteté, de mon mépris des convictions et des idoles, de mon dégoût de la facilité et de mon sentiment de mes limites. Je m’étais fait une île intérieure que je perdais mon temps à reconnaître et à fortifier...
* * * * *
M. Teste est né quelque jour d’un souvenir récent de ces états.
C’est en quoi il me ressemble d’aussi près qu’un enfant semé par quelqu’un dans un moment de profonde altération de son être, ressemble à ce père hors de soi-même.
Il arrive, peut-être, que l’on abandonne de temps à autre à la vie la créature exceptionnelle d’un moment exceptionnel. Il n’est pas impossible, après tout, que la singularité de certains hommes, leurs valeurs d’écart, bonnes ou mauvaises, soient dues quelquefois à l’état instantané de leurs générateurs. Il se peut que l’instable ainsi se transmette et se donne quelque carrière. N’est-ce point là, d’ailleurs, dans l’ordre de l’esprit, la fonction de nos œuvres, l’acte du talent, l’objet même du travail, et en somme, l’essence du bizarre instinct de faire survivre à soi ce que l’on obtient de plus rare?
Revenant à M. Teste, et observant que l’existence d’un type de cette espèce ne pourrait se prolonger dans le réel pendant plus de quelques quarts d’heure, je dis que le problème de cette existence et de sa durée suffit à lui donner une sorte de vie. Ce problème est un germe. Un germe vit; mais il en est qui ne sauraient se développer. Ceux-ci essayent de vivre, forment des monstres, et les monstres meurent. En vérité, nous ne les connaissons qu’à cette _propriété remarquable_ de ne pouvoir durer. _Anormaux_ sont les êtres qui ont un peu moins d’avenir que les _normaux_. Ils sont semblables à bien des pensées qui contiennent des contradictions cachées. Elles se produisent à l’esprit, paraissent justes et fécondes, mais leurs conséquences les ruinent, et leur présence bientôt leur est funeste.
--Qui sait si la plupart de ces pensées prodigieuses sur lesquelles tant de grands hommes, et une infinité de petits, ont pâli depuis des siècles, ne sont point des monstres psychologiques,--des _Idées Monstres_,--enfantés par l’exercice naïf de nos facultés interrogeantes que nous appliquons un peu partout,--sans nous aviser que nous ne devons raisonnablement questionner que ce qui peut véritablement nous répondre?
Mais les monstres de chair rapidement périssent. Toutefois ils ont existé quelque peu. Rien de plus instructif que de méditer sur leur destin.
Pourquoi M. Teste est-il impossible?--C’est son _âme_ que cette question. _Elle vous change en M. Teste._ Car il n’est point autre que le démon même de la possibilité. Le souci de l’ensemble de ce qu’il peut le domine. Il s’observe, il manœuvre, il ne veut pas se laisser manœuvrer. Il ne connaît que deux valeurs, deux catégories, qui sont celles de la conscience réduite à ses actes: _le possible et l’impossible_. Dans cette étrange cervelle, où la philosophie a peu de crédit, où le langage est toujours en accusation, il n’est guère de pensée qui ne s’accompagne du sentiment qu’elle est provisoire; il ne subsiste guère que l’attente et l’exécution d’opérations définies. Sa vie intense et brève se dépense à surveiller le mécanisme par lequel les relations du connu et de l’inconnu sont instituées et organisées. Même, elle applique ses puissances obscures et transcendantes à feindre obstinément les propriétés d’un système isolé où l’infini ne figure point.
* * * * *
Donner quelque idée d’un tel monstre, en peindre les dehors et les mœurs; esquisser du moins un Hippogriffe, une Chimère de la mythologie intellectuelle, exige,--et donc excuse,--l’emploi, sinon la création, d’un langage forcé, parfois énergiquement abstrait. Il y faut également de la familiarité et jusqu’à quelques traces de cette vulgarité ou trivialité que nous nous permettons avec nous-mêmes. Nous ne gardons pas de ménagements avec celui qui est en nous.
Le texte assujetti à ces conditions très particulières n’est certainement pas d’une lecture trop aisée dans l’original. Davantage doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère des difficultés presque insurmontables...
LA SOIRÉE AVEC MONSIEUR TESTE
_Vita Cartesii res est simplicissima..._
La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus, j’ai visité quelques nations, j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les aimer, j’ai mangé presque tous les jours, j’ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas retenu le meilleur ni le pire de ces choses: est resté ce qui l’a pu.
Cette arithmétique m’épargne de m’étonner de vieillir. Je pourrais aussi faire le compte des moments victorieux de mon esprit, et les imaginer unis et soudés, composant une vie _heureuse_... Mais je crois m’être toujours bien jugé. Je me suis rarement perdu de vue; je me suis détesté, je me suis adoré;--puis, nous avons vieilli ensemble.
Souvent, j’ai supposé que tout était fini pour moi, et je me terminais de toutes mes forces, anxieux d’épuiser, d’éclairer quelque situation douloureuse. Cela m’a fait connaître que nous apprécions notre propre pensée beaucoup trop d’après l’_expression_ de celle des autres! Dès lors, les milliards de mots qui ont bourdonné à mes oreilles, m’ont rarement ébranlé par ce qu’on voulait leur faire dire; et tous ceux que j’ai moi-même prononcés à autrui, je les ai sentis se distinguer toujours de ma pensée,--car ils devenaient _invariables_.
Si j’avais décidé comme la plupart des hommes, non seulement je me serais cru leur supérieur, mais je l’aurais paru. Je me suis préféré. Ce qu’ils nomment un être supérieur est un être qui s’est trompé. Pour s’étonner de lui, il faut le voir,--et pour être vu il faut qu’il se montre. Et il me montre que la niaise manie de son nom le possède. Ainsi, chaque grand homme est taché d’une erreur. Chaque esprit qu’on trouve puissant, commence par la faute qui le fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible, l’énergie dissipée à se transmettre et à préparer la satisfaction étrangère. Il va jusqu’à comparer les jeux informes de la gloire, à la joie de se sentir unique--grande volupté particulière.
* * * * *
J’ai rêvé alors que les têtes les plus fortes, les inventeurs les plus sagaces, les connaisseurs le plus exactement de la pensée devaient être des inconnus, des avares, des hommes qui meurent sans avouer. Leur existence m’était révélée par celle même des individus éclatants, un peu moins _solides_.
L’induction était si facile que j’en voyais la formation à chaque instant. Il suffisait d’imaginer les grands hommes ordinaires, purs de leur première erreur, ou de s’appuyer sur cette erreur même pour concevoir un degré de conscience plus élevé, un sentiment de la liberté d’esprit moins grossier. Une opération aussi simple me livrait des étendues curieuses, comme si j’étais descendu dans la mer. Perdus dans l’éclat des découvertes publiées, mais à côté des inventions méconnues que le commerce, la peur, l’ennui, la misère commettent chaque jour, je croyais distinguer des chefs-d’œuvre intérieurs. Je m’amusais à éteindre l’histoire connue sous les annales de l’anonymat.
C’étaient, invisibles dans leurs vies limpides, des solitaires qui savaient avant tout le monde. Ils me semblaient doubler, tripler, multiplier dans l’obscurité chaque personne célèbre,--eux, avec le dédain de livrer leurs chances et leurs résultats particuliers. Ils auraient refusé, à mon sentiment, de se considérer comme autre chose que des choses...
Ces idées me venaient pendant l’octobre de 93, dans les instants de loisir où la pensée se joue seulement à exister.
Je commençais de n’y plus songer, quand je fis la connaissance de M. Teste. (Je pense maintenant aux traces qu’un homme laisse dans le petit espace où il se meut chaque jour.) Avant de me lier avec M. Teste, j’étais attiré par ses allures particulières. J’ai étudié ses yeux, ses vêtements, ses moindres paroles sourdes au garçon du café où je le voyais. Je me demandais s’il se sentait observé. Je détournais vivement mon regard du sien, pour surprendre le sien me suivre. Je prenais les journaux qu’il venait de lire, je recommençais mentalement les sobres gestes qui lui échappaient; je notais que personne ne faisait attention à lui.
Je n’avais plus rien de ce genre à apprendre, lorsque nous entrâmes en relation. Je ne l’ai jamais vu que la nuit. Une fois dans une sorte de b...; souvent au théâtre. On m’a dit qu’il vivait de médiocres opérations hebdomadaires à la Bourse. Il prenait ses repas dans un petit restaurant de la rue Vivienne. Là, il mangeait comme on se purge, avec le même entrain. Parfois, il s’accordait ailleurs un repas lent et fin.
M. Teste avait peut-être quarante ans. Sa parole était extraordinairement rapide, et sa voix sourde. Tout s’effaçait en lui, les yeux, les mains. Il avait pourtant les épaules militaires, et le pas d’une régularité qui étonnait. Quand il parlait, il ne levait jamais un bras ni un doigt: il avait _tué la marionnette_. Il ne souriait pas, ne disait ni bonjour ni bonsoir; il semblait ne pas entendre le «Comment allez-vous?»
Sa mémoire me donna beaucoup à penser. Les traits par lesquels j’en pouvais juger, me firent imaginer une gymnastique intellectuelle sans exemple. Ce n’était pas chez lui une faculté excessive,--c’était une faculté éduquée ou transformée. Voici ses propres paroles: «Il y a vingt ans que je n’ai plus de livres. J’ai brûlé mes papiers aussi. Je rature le vif... Je retiens ce que je veux. Mais le difficile n’est pas là. _Il est de retenir ce dont je voudrai demain!_... J’ai cherché un crible machinal...»
* * * * *
A force d’y penser, j’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû consacrer des années à cette recherche: plus sûrement, des années encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce qu’on trouve.
L’art délicat de la durée, le temps, sa distribution et son régime,--sa dépense à des choses bien choisies, pour les nourrir spécialement,--était une des grandes recherches de M. Teste. Il veillait à la répétition de certaines idées; il les arrosait de nombre. Ceci lui servait à rendre finalement machinale l’application de ses études conscientes. Il cherchait même à résumer ce travail. Il disait souvent: «_Maturare!..._»
Certainement sa mémoire singulière devait presque uniquement lui retenir cette partie de nos impressions que notre imagination toute seule est impuissante à construire. Si nous imaginons un voyage en ballon, nous pouvons avec sagacité, avec puissance, _produire_ beaucoup de sensations probables d’un aéronaute; mais il restera toujours quelque chose d’individuel à l’ascension réelle, dont la différence avec notre rêverie exprime la valeur des méthodes d’un Edmond Teste.
Cet homme avait connu de bonne heure l’importance de ce qu’on pourrait nommer la _plasticité_ humaine. Il en avait cherché les limites et le mécanisme. Combien il avait dû rêver à sa propre malléabilité!
J’entrevoyais des sentiments qui me faisaient frémir, une terrible obstination dans des expériences enivrantes. Il était l’être absorbé dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre tout entier à la discipline effrayante de l’esprit libre, et qui fait tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte,--la plus douce, la temporelle, celle de l’instant et de l’heure commencée, par la fondamentale--par l’espoir de la fondamentale.
Et je sentais qu’il était le maître de sa pensée: j’écris là cette absurdité. L’expression d’un sentiment est toujours absurde.
M. Teste n’avait pas d’opinions. Je crois qu’il se passionnait à son gré, et pour atteindre un but défini. Qu’avait-il fait de sa personnalité? Comment se voyait-il?... Jamais il ne riait, jamais un air de malheur sur son visage. Il haïssait la mélancolie.
Il parlait, et on se sentait dans son idée, confondu avec les choses: on se sentait reculé, mêlé aux maisons, aux grandeurs de l’espace, au coloris remué de la rue, aux coins... Et les paroles le plus adroitement touchantes,--celles même qui font leur auteur plus près de nous qu’aucun autre homme, celles qui font croire que le mur éternel entre les esprits tombe,--pouvaient venir à lui... Il savait admirablement qu’elles auraient ému _tout autre_. Il parlait, et sans pouvoir préciser les motifs ni l’étendue de la proscription, on constatait qu’un grand nombre de mots étaient bannis de son discours. Ceux dont il se servait, étaient parfois si curieusement tenus par sa voix ou éclairés par sa phrase que leur poids était altéré, leur valeur nouvelle. Parfois, ils perdaient tout leur sens, ils paraissaient remplir uniquement une place vide dont le terme destinataire était douteux encore ou imprévu par la langue. Je l’ai entendu désigner un objet matériel par un groupe de mots abstraits et de noms propres.
A ce qu’il disait, il n’y avait rien à répondre. Il tuait l’assentiment poli. On prolongeait les conversations par des bonds qui ne l’étonnaient pas.
Si cet homme avait changé l’objet de ses méditations fermées, s’il eût tourné contre le monde la puissance régulière de son esprit, rien ne lui eût résisté. Je regrette d’en parler comme on parle de ceux dont on fait les statues. Je sens bien qu’entre le «génie» et lui, il y a une quantité de faiblesse. Lui, si véritable! si neuf! si pur de toute duperie et de toutes merveilles, si dur! Mon propre enthousiasme me le gâte...
Comment ne pas en ressentir pour celui qui ne disait jamais rien de _vague_? pour celui qui déclarait avec calme: «Je n’apprécie en toutes choses que la _facilité_ ou la _difficulté_ de les connaître, de les accomplir. Je mets un soin extrême à mesurer ces degrés, et à ne pas m’attacher... Et que m’importe ce que je sais fort bien?»
Comment ne pas s’abandonner à un être dont l’esprit paraissait transformer pour soi seul tout ce qui est, et qui _opérait_ tout ce qui lui était proposé? Je devinais cet esprit maniant et mêlant, faisant varier, mettant en communication, et dans l’étendue du champ de sa connaissance, pouvant couper et dévier, éclairer, glacer ceci, chauffer cela, noyer, exhausser, nommer ce qui manque de nom, oublier ce qu’il voulait, endormir ou colorer ceci et cela...
Je simplifie grossièrement des propriétés impénétrables. Je n’ose pas dire tout ce que mon objet me dit. La logique m’arrête. Mais, en moi-même, toutes les fois que se pose le problème de Teste, apparaissent de curieuses formations.
Il y a des jours où je le retrouve très nettement. Il se représente à mon souvenir, à côté de moi. Je respire la fumée de nos cigares, je l’entends, je me _méfie_. Parfois, la lecture d’un journal me fait me heurter à sa pensée, quand un événement maintenant la justifie. Et je tente encore quelques-unes de ces expériences illusoires qui me délectaient à l’époque de nos soirées. C’est-à-dire que je me le figure faisant ce que je ne lui ai pas vu faire. Que devient M. Teste souffrant?--Amoureux, comment raisonne-t-il?--Peut-il être triste?--De quoi aurait-il peur?--Qu’est-ce qui le ferait trembler?--... Je cherchais. Je maintenais entière l’image de l’homme rigoureux, je tâchais de la faire répondre à mes questions... Elle s’altérait.
Il aime, il souffre, il s’ennuie. Tout le monde s’imite. Mais, au soupir, au gémissement élémentaire, je veux qu’il mêle les règles et les figures de tout son esprit.
* * * * *
Ce soir, il y a précisément deux ans et trois mois que j’étais avec lui au théâtre, dans une loge prêtée. J’y ai songé tout aujourd’hui.
Je le revois debout avec la colonne d’or de l’Opéra, ensemble.
Il ne regardait que la salle. Il aspirait la grande bouffée brûlante, au bord du trou. Il était rouge.
Une immense fille de cuivre nous séparait d’un groupe murmurant au delà de l’éblouissement. Au fond de la vapeur, brillait un morceau nu de femme, doux comme un caillou. Beaucoup d’éventails indépendants vivaient sur le monde sombre et clair, écumant jusqu’aux feux du haut. Mon regard épelait mille petites figures, tombait sur une tête triste, courait sur des bras, sur les gens, et enfin se brûlait.
Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le système de classification, la simplicité presque théorique de l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par grands cercles, s’émouvoir par plaques, ressentir par _masses_ des choses _intimes_,--_uniques_,--des remuements secrets, s’élever à l’inavouable! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux tous ceux ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice... Une musique nous touchait tous, abondait, puis devenait toute petite.
Elle disparut. M. Teste murmurait: «On n’est _beau_, on n’est extraordinaire que pour les autres! _Ils_ sont mangés par les autres!»
Le dernier mot sortit du silence que faisait l’orchestre. Teste respira.
Sa face enflammée où soufflaient la chaleur et la couleur, ses larges épaules, son être noir mordoré par les lumières, la forme de tout son bloc vêtu, étayé par la grosse colonne, me reprirent. Il ne perdait pas un atome de tout ce qui devenait sensible, à chaque instant, dans cette grandeur rouge et or.
Je regardai ce crâne qui faisait connaissance avec les angles du chapiteau, cette main droite qui se rafraîchissait aux dorures et, dans l’ombre de pourpre, les grands pieds. Des lointains de la salle, ses yeux vinrent vers moi; sa bouche dit: «La discipline n’est pas mauvaise... C’est un petit commencement...»
Je ne savais répondre. Il dit de sa voix basse et vite: «Qu’ils jouissent et obéissent!»
Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame, puis tout un groupe dans les galeries supérieures,--qui débordait du balcon par cinq ou six visages brûlants,--et puis tout le monde, tout le théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu’il se passait n’importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que faisaient toutes les figures dans la salle. Et quand il fut très bas, quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste phosphorescence de ces mille figures. J’éprouvais que ce crépuscule faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l’obscurité croissantes formaient un équilibre continu. J’étais moi-même attentif _forcément_,--à toute cette attention.
M. Teste dit: «Le suprême _les_ simplifie. Je parie qu’ils pensent tous, de plus en plus, _vers_ la même chose. Ils seront égaux devant la crise ou limite commune. Du reste, la loi n’est pas si simple... puisqu’elle me néglige,--et--je suis ici.»
Il ajouta: «L’éclairage les tient.»
Je dis en riant: «Vous aussi?»
Il répondit: «Vous aussi.»
--«Quel dramaturge vous feriez! lui dis-je, vous semblez surveiller quelque expérience créée aux confins de toutes les sciences! Je voudrais voir un théâtre inspiré de vos méditations...»