Part 2
Il dit: «Personne ne médite.»
L’applaudissement et la lumière complète nous chassèrent. Nous circulâmes, nous descendîmes. Les passants semblaient en liberté. M. Teste se plaignit légèrement de la fraîcheur de minuit. Il fit allusion à d’anciennes douleurs.
Nous marchions, et il lui échappait des phrases presque incohérentes. Malgré mes efforts, je ne suivais ses paroles qu’à grand’peine, me bornant enfin à les retenir. L’incohérence d’un discours dépend de celui qui l’écoute. L’esprit me paraît ainsi fait qu’il ne peut être incohérent pour soi-même. Aussi me suis-je gardé de classer Teste parmi les fous. D’ailleurs, j’apercevais vaguement le lien de ses idées, je n’y remarquais aucune contradiction;--et puis, j’aurais redouté une solution trop simple.
Nous allions dans les rues adoucies par la nuit, nous tournions à des angles, dans le vide, trouvant d’instinct notre voie,--plus large, plus étroite, plus large. Son pas militaire se soumettait le mien...
* * * * *
«Pourtant, _répondis-je_, comment se soustraire à une musique si puissante! Et pourquoi? J’y trouve une ivresse particulière, dois-je la dédaigner? J’y trouve l’illusion d’un travail immense, qui, tout à coup me deviendrait possible... Elle me donne des _sensations abstraites_, des figures délicieuses de tout ce que j’aime,--du changement, du mouvement, du mélange, du flux, de la transformation... Nierez-vous qu’il y ait des choses anesthésiques? Des arbres qui saoulent, des hommes qui donnent de la force, des filles qui paralysent, des ciels qui coupent la parole?
M. Teste reprit assez haut:
--«Eh! Monsieur! que m’importe le «talent» de vos arbres--et des autres!... Je suis chez MOI, je parle ma langue, je hais les choses extraordinaires. C’est le besoin des esprits faibles. Croyez-moi à la lettre: le génie est _facile_, la fortune est _facile_, la _divinité_ est _facile_... Je veux dire simplement--que je sais comment cela se conçoit. C’est _facile_.
«Autrefois,--il y a bien vingt ans,--toute chose au-dessus de l’ordinaire accomplie par un autre homme, m’était une défaite personnelle. Dans le passé, je ne voyais qu’idées volées à moi! Quelle bêtise!... Dire que notre propre image ne nous est pas indifférente! Dans les combats imaginaires, nous la traitons _trop bien_ ou _trop mal_!...»
Il toussa. Il se dit: «Que peut un homme?... Que peut un homme!...» Il me dit: «Vous connaissez un homme sachant qu’il ne sait ce qu’il dit!»
Nous étions à sa porte. Il me pria de venir fumer un cigare chez lui.
* * * * *
Au haut de la maison, nous entrâmes dans un très petit appartement «garni». Je ne vis pas un livre. Rien n’indiquait le travail traditionnel devant une table, sous une lampe, au milieu de papiers et de plumes. Dans la chambre verdâtre qui sentait la menthe, il n’y avait autour de la bougie que le morne mobilier abstrait,--le lit, la pendule, l’armoire à glace, deux fauteuils--comme des êtres de raison. Sur la cheminée, quelques journaux, une douzaine de cartes de visite couvertes de chiffres, et un flacon pharmaceutique. Je n’ai jamais eu plus fortement l’impression du _quelconque_. C’était le logis quelconque, analogue au point quelconque des théorèmes,--et peut-être aussi utile. Mon hôte existait dans l’intérieur le plus général. Je songeai aux heures qu’il faisait dans ce fauteuil. J’eus peur de l’infinie tristesse possible dans ce lieu pur et banal. J’ai vécu dans de telles chambres, je n’ai jamais pu les croire définitives, sans horreur.
M. Teste parla de l’argent. Je ne sais pas reproduire son éloquence spéciale: elle me semblait moins précise que d’ordinaire. La fatigue, le silence qui se fortifiait avec l’heure, les cigares amers, l’abandon nocturne semblaient l’atteindre. J’entends sa voix baissée et ralentie qui faisait danser la flamme de l’unique bougie brûlant entre nous, à mesure qu’il citait de très grands nombres, avec lassitude. Huit cent dix millions soixante quinze mille cinq cent cinquante... J’écoutais cette musique inouïe sans suivre le calcul. Il me communiquait le tremblement de la Bourse, et les longues suites de noms de nombres me prenaient comme une poésie. Il rapprochait les événements, les phénomènes industriels, le goût public et les passions, les chiffres encore, les uns des autres. Il disait: «L’or est comme l’esprit de la société.»
Tout à coup, il se tut. Il souffrit.
J’examinai de nouveau la chambre froide, la nullité du meuble, pour ne pas le regarder. Il prit sa fiole et but. Je me levai pour partir.
--«Restez encore, dit-il, vous ne vous ennuyez pas. Je vais me mettre au lit. Dans peu d’instants, je dormirai. Vous prendrez la bougie pour descendre.»
Il se dévêtit tranquillement. Son corps sec se baigna dans les draps et fit le mort. Ensuite il se tourna, et s’enfonça davantage dans le lit trop court.
Il me dit en souriant: «Je fais la planche. Je flotte!... Je sens un roulis imperceptible dessous,--un mouvement immense? Je dors une heure ou deux tout au plus, moi qui adore la navigation de la nuit. Souvent je ne distingue plus ma pensée d’avant le sommeil. Je ne sais pas si j’ai dormi. Autrefois, en m’assoupissant, je pensais à tous ceux qui m’avaient fait plaisir, figures, choses, minutes. Je les faisais venir pour que la pensée fût aussi douce que possible, facile comme le lit... Je suis vieux. Je puis vous montrer que je me sens vieux... Rappelez-vous!--Quand on est enfant on se _découvre_, on découvre lentement l’espace de son corps, on exprime la particularité de son corps par une série d’efforts, je suppose? On se tord et on se trouve ou on se retrouve, et on s’étonne! on touche son talon, on saisit son pied droit avec sa main gauche, on obtient le pied froid dans la paume chaude!... Maintenant, je me sais par cœur. Le cœur aussi. Bah! toute la terre est marquée, tous les pavillons couvrent tous les territoires... Reste mon lit. J’aime ce courant de sommeil et de linge: ce linge qui se tend et se plisse, ou se froisse,--qui descend sur moi comme du sable, quand je fais le mort,--qui se caille autour de moi dans le sommeil... C’est de la mécanique bien complexe. Dans le sens de la trame ou de la chaîne, une déformation très petite... Ah!»
Il souffrit.
«Mais qu’avez-vous? lui dis-je, je puis...
--J’ai, dit-il,... pas grand’chose. J’ai... un dixième de seconde qui se montre... Attendez... Il y a des instants où mon corps s’illumine... C’est très curieux. J’y vois tout à coup en moi... je distingue les profondeurs des couches de ma chair; et je sens des zones de douleur, des anneaux, des pôles, des aigrettes de douleur. Voyez-vous ces figures vives? cette géométrie de ma souffrance? Il y a de ces éclairs qui ressemblent tout à fait à des idées. Ils font comprendre,--d’ici, jusque-là... Et pourtant ils me laissent _incertain_. Incertain n’est pas le mot... Quand _cela_ va venir, je trouve en moi quelque chose de confus ou de diffus. Il se fait dans mon être des endroits... brumeux, il y a des étendues qui font leur apparition. Alors, je prends dans ma mémoire une question, un problème quelconque... Je m’y enfonce. Je compte des grains de sable... et, tant que je les vois...--Ma douleur grossissante me force à l’observer. J’y pense!--Je n’attends que mon cri,... et dès que je l’ai entendu--l’_objet_, le terrible _objet_, devenant plus petit, et encore plus petit, se dérobe à ma vue intérieure...
«Que peut un homme? Je combats tout,--hors la souffrance de mon corps, au delà d’une certaine grandeur. C’est là, pourtant, que je devrais commencer. Car, souffrir, c’est donner à quelque chose une attention suprême, et je suis un peu l’homme de l’attention... Sachez que j’avais prévu la maladie future. J’avais songé avec précision à ce dont tout le monde est sûr. Je crois que cette vue sur une portion évidente de l’avenir, devrait faire partie de l’éducation. Oui, j’avais prévu ce qui commence maintenant. C’était, alors, une idée comme les autres. Ainsi, j’ai pu la suivre.»
Il devint calme.
Il se plia sur le côté, baissa les yeux; et, au bout d’une minute, parlait de nouveau. Il commençait à se perdre. Sa voix n’était qu’un murmure dans l’oreiller. Sa main rougissante dormait déjà.
Il disait encore: «Je pense, et cela ne gêne rien. Je suis seul. Que la solitude est confortable! Rien de doux ne me pèse... La même rêverie ici, que dans la cabine du navire, la même au café Lambert... Les bras d’une Berthe, s’ils prennent de l’importance, je suis volé,--comme par la douleur... Celui qui me parle, s’il ne prouve pas,--c’est un ennemi. J’aime mieux l’éclat du moindre fait qui se produit. Je suis étant, et me voyant; me voyant me voir, et ainsi de suite... Pensons de tout près. Bah! on s’endort sur n’importe quel sujet... Le sommeil continue n’importe quelle idée...»
Il ronflait doucement. Un peu plus doucement, je pris la bougie, je sortis à pas de loup.
1895
LETTRE D’UN AMI
NOTE DE L’ÉDITEUR
Quelques bons esprits ayant admis, quoique sans preuves matérielles, que la lettre ci-contre avait été adressée à M. Teste par un écrivain de ses amis, on a cru la devoir joindre à ce recueil qui pouvait se passer d’elle, comme elle de lui.
Mon ami, me voici loin de vous. Nous nous parlions, et je vous écris. C’est, _si l’on veut_, une chose bien étrange.
Vous allez voir que je suis dans une disposition à m’émerveiller.
Le retour même à ce Paris, après une assez longue absence, m’est apparu sous quelque espèce métaphysique.--Je ne parle pas seulement du retour matériel, noir sacrifice d’une nuit au vacarme et aux saccades. Le corps inerte et vivant s’abandonne aux corps morts et mouvants qui le transportent. Le rapide a une idée fixe qui est la Ville. On est le captif de son idéal, le jouet de sa fureur monotone. Il faut subir des millions de coups frappés à la cantonnade, et ces rythmes et ces ruptures de rythmes, ces battements et gémissements mécaniques,--tout le tapage forcené de je ne sais quelle fabrique de vitesse. On est ivre de fantômes qui tournent, de visions versées au néant, de lumières arrachées. Le métal que forge la marche dans l’ombre fait rêver que le Temps personnel et brutal attaque et désagrège la dure et profonde distance. Surexcité, accablé de sévices, le cerveau, de soi-même, et sans qu’il le sache, engendre nécessairement toute une littérature moderne...
Parfois la sensation se fait stationnaire. L’ensemble des cahots ne mène à rien. Le total du déplacement se compose d’une infinité de redites; chaque instant vient convaincre l’autre que l’on n’arrivera jamais.
Peut-être l’éternité et l’enfer sont-ils les naïves expressions de quelque voyage inévitable?
A force, toutefois, de tant d’agitation de nos os et de nos idées dans les ténèbres, le soleil et Paris sortent enfin du jeu.
Mais l’être de l’esprit,--_le petit homme qui est dans l’homme_,--(et qui est toujours supposé dans la grossière imagination que nous nous faisons de la connaissance), opère de son côté son changement de présence. Il ne circule point comme la conscience, dans une fantasmagorie de visions et un tumulte de phénomènes. Il voyage selon sa nature, et _dans sa nature même_. Je m’estimerais beaucoup si je savais me représenter son opération. Si je savais vous la décrire, cette estime pour moi grandirait en moi à l’infini. Mais il n’en est pas question...
Je me figure donc, comme je puis, que le sentiment du changement de notre séjour s’accompagne dans quelque substance inconnue, et qui nous est essentielle, d’un travail de détachement et de renouement subtils. C’est une classification profonde qui se transforme. A peine le départ résolu, et bien avant que le corps ne s’y mette, l’idée seule que tout va changer autour de nous intime à notre système caché une modification mystérieuse. De sentir que l’on s’en va, toutes choses encore tangibles en perdent presque aussitôt leur existence prochaine. Elles sont comme frappées dans les puissances de leur présence, dont quelques-unes s’évanouissent. Hier encore, vous étiez près de moi, et il y avait en moi une secrète personne déjà toute disposée à ne plus vous voir de longtemps. Je ne vous trouvais plus dans le temps rapproché, et cependant je vous tenais la main. Vous m’étiez coloré d’absence, et comme condamné à ne point avoir d’avenir imminent. Je vous regardais de près, je vous voyais au loin. Vos mêmes regards ne contenaient plus de durée. Il me semblait qu’il y eût entre vous et moi _deux distances_, l’une encore insensible, l’autre immense déjà; et je ne savais pas quelle il fallait prendre pour la plus réelle des deux...
J’ai observé, pendant le trajet, s’altérer les attentes de mon âme. Certains ressorts se détendent, d’autres se roidissent. Nos prévisions inconscientes, nos étonnements éventuels échangent leurs positions profondes. Si je vous rencontrais demain, ce me serait une grande surprise...
Tout à coup je me sentis à Paris, quelques heures avant que d’y être. Je reprenais sensiblement mes esprits parisiens qui s’étaient un peu dissipés dans mes voyages. Ils s’étaient réduits à des souvenirs; ils redevenaient maintenant des valeurs vivantes et des sources que l’on doit utiliser à chaque instant.
Quel démon que celui de l’analogie abstraite!--Vous savez comme il me tourmente quelquefois!--Il me soufflait de comparer cette altération indéfinissable qui se passait en moi, à un changement assez brusque de certaines _probabilités_ mentales. Telle réponse, tel mouvement, telle action de notre visage, qui sont à Paris les effets instantanés de nos impressions, ne nous sont plus si naturels quand nous sommes retirés à la campagne, ou plongés dans un milieu suffisamment écarté. Le spontané n’est plus le même. Nous ne sommes prêts à répondre qu’à ce qui est _probablement voisin_.
On en tirerait de curieuses conséquences. Un physicien hardi, qui ferait entrer les vivants, et même les cœurs, dans ses desseins, se risquerait peut-être à définir un éloignement par une certaine distribution intérieure...
J’ai grande peur, mon vieil ami, que nous ne soyons faits de bien des choses qui nous ignorent. Et c’est en quoi nous nous ignorons. S’il y en a une infinité, toute méditation est vaine...
Je me sentais donc ressaisir par un autre système de vie, et je connaissais mon retour comme une sorte de rêve de ce monde où je revenais. Une ville où la vie verbale est plus puissante, plus diverse, plus active et capricieuse qu’en toute autre, se préparait en moi par l’idée d’une confusion étincelante. Le dur murmure du train prêtait à ma distraction imagée l’accompagnement de la rumeur d’une ruche.
Il me semblait que nous avancions vers un nuage de propos. Mille gloires en évolution, mille titres d’ouvrages par seconde paraissaient, périssaient indistinctement dans cette nébuleuse grandissante. Je ne savais pas si je voyais ou si j’entendais cette agitation insensée. Il y avait des écritures qui criaient, des paroles qui étaient des hommes, et des hommes qui étaient des noms... Point de lieu sur la terre, pensai-je, où le langage ait plus de fréquence, plus de résonances, moins de réserve, qu’en ce Paris où la littérature, et la science, et les arts, et la politique d’un grand pays sont jalousement concentrés. Les Français ont amassé toutes leurs idées dans une enceinte. Nous y vivons dans notre feu.
Dire; redire; contredire; prédire; médire... Tous ces verbes ensemble me résumaient le bourdonnement du paradis de la parole.
Quoi de plus fatigant que de concevoir le chaos d’une multitude d’esprits?--Chaque pensée dans ce tumulte trouve sa pareille, son adverse, son antécédente et sa suivante. Tant de similitudes, tant d’imprévu la découragent.
Imaginez-vous le désordre incomparable qu’entretiennent dix mille êtres essentiellement singuliers? Songez à la _température_ que peut produire dans ce lieu un si grand nombre d’_amours propres_ qui s’y comparent. Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux _professions délirantes_... Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l’opinion que l’on a de soi-même, et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d’uniques règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait, et que nul jamais ne fera. C’est du moins la loi des _meilleurs_, c’est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d’absurde... Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l’illusion d’être seuls,--car la supériorité n’est qu’une solitude située sur les limites actuelles d’une espèce. Ils fondent chacun son existence sur l’inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu’ils n’existent pas... Remarquez bien que je ne fais que de déduire ce qui est enveloppé dans ce qui se voit. Si vous doutez, cherchez donc à quoi tend un travail qui doit ne pouvoir absolument être fait que par un individu déterminé, et qui dépend de la particularité des hommes? Songez à la signification véritable d’une hiérarchie fondée sur la rareté.--Je m’amuse parfois d’une image _physique_ de nos cœurs, qui sont faits intimement d’une énorme injustice et d’une petite justice combinées. J’imagine qu’il y a dans chacun de nous un atome important entre nos atomes, et constitué par deux _grains d’énergie_ qui voudraient bien se séparer. Ce sont des énergies contradictoires mais indivisibles. La nature les a jointes pour toujours, quoique furieusement ennemies. L’une est l’éternel mouvement d’un gros _électron positif_, et ce mouvement inépuisable engendre une suite de sons graves où l’oreille intérieure distingue sans nulle peine une profonde phrase monotone: _Il n’y a que moi. Il n’y a que moi. Il n’y a que moi, moi, moi..._ Quant au petit électron radicalement _négatif_, il crie à l’extrême de l’aigu, et perce et reperce de la sorte la plus cruelle le thème égotiste de l’autre: _Oui, mais il y a un tel... Oui, mais il y a un tel... Tel, tel, tel._ Et tel autre!... Car le nom change assez souvent...
Bizarre royaume où toutes les belles choses qui s’y produisent sont une amère nourriture pour toutes les âmes moins une. Et plus elles sont belles, plus amèrement ressenties.
Tenez encore. Il me semble que chaque mortel possède tout auprès du centre de sa machine, et en belle place parmi les instruments de la navigation de sa vie, un petit appareil d’une sensibilité incroyable qui lui marque l’état de l’amour de soi. On y lit que l’on s’admire, que l’on s’adore, que l’on se fait horreur, que l’on se raye de l’existence; et quelque vivant _index_, qui tremble sur le cadran secret, hésite terriblement prestement entre le zéro d’être une bête et le maximum d’être un dieu.
Eh bien, mon tendre ami, si vous voulez comprendre quelque chose à bien des choses, il faut songer qu’un appareil si vital et si délicat est le jouet du premier venu.
Et, sans doute, il est des hommes étranges en qui cette aiguille cachée marque toujours le point opposé de celui que l’on gagerait qu’elle indiquât. Ils se haïssent au moment même de l’estime universelle, et au contraire dans le contraire. Mais nous savons qu’il n’est plus de lois toutes satisfaites. Il n’est plus que des à peu près...
Et le train filait toujours, rejetant violemment peupliers, vaches, hangars, et toutes choses terrestres, comme s’il avait soif, comme s’il courait à la pensée pure, ou vers quelque étoile à rejoindre. Quel but suprême peut exiger un ravissement si brutal, et un renvoi si vif de paysages à tous les diables.
Nous approchions de la nuée. Des noms s’illuminaient, d’autres pâlissaient. Le ciel s’emplissait de météores politiques et littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient.
Les partis, les écoles, les salons, les cafés, tout se faisait entendre. L’air ne suffisant plus, l’éther se chargeait de messages. On était assourdi par le cliquetis d’un duel dont les épées étaient des éclairs, et bien des pauvretés se propageaient jusqu’aux extrémités du monde avec la vitesse de la lumière.
Je vous prie de m’excuser de cet abus que je fais de l’imparfait de l’indicatif; mais il est le _temps_ de l’incohérence, et je m’aperçois que je suis en train de vous peindre, si c’est là une peinture, la plus grande incohérence concevable. J’y ajouterai quelques traits au moyen de quelques autres imparfaits.
Je voyais en esprit le marché, la bourse, le bazar occidental des échanges des phantasmes. J’étais occupé des merveilles de l’instable, de sa durée étonnante, de la force des paradoxes, de la résistance des choses usées... Tout se figurait. Les luttes abstraites prenaient forme de diableries. La mode et l’éternité se colletaient. Le rétrograde et l’avancé se disputaient le point d’où l’on tombe. Les nouveautés même nouvelles enfantaient des conséquences très anciennes. Ce que le silence avait élaboré se vendait à la criée... Enfin, tous les événements possibles spirituels se produisaient rapidement devant mon âme encore à demi endormie. Elle était saisie de terreur, de dégoût, de désespoir, et d’une affreuse curiosité, en contemplant, toute lasse et confuse, le spectacle idéal de cette immense activité que l’on nomme _intellectuelle_.
* * * * *
--INTELLECTUELLE?...
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Ce mot énorme, qui m’était venu vaguement, _bloqua_ net tout mon train de visions. Drôle de chose que le choc d’un mot dans une tête! Toute la masse du _faux_ en pleine vitesse saute brusquement hors de la ligne du _vrai_...
Intellectuelle?... Point de réponse. Point d’idées. Des arbres, des disques, des harpes infinies sur les fils horizontaux desquelles volaient plaines, châteaux, fumées... Je regardais en moi avec des yeux étrangers. Je butais dans ce que je venais de créer. Ahuri, au milieu des débris de l’intelligible, je retrouvai inerte et comme renversé, ce grand mot qui avait causé la catastrophe. Il était sans doute un peu trop long pour les courbes de ma pensée.
--_Intellectuelle_... Tout le monde à ma place aurait compris. Mais moi!...