Part 4
Il n’y a pas de femme au monde nommée comme moi. Vous savez quels noms ridicules échangent les amants: quelles appellations de chiens et de perruches sont les fruits naturels des intimités charnelles. Les paroles du cœur sont enfantines. Les voix de la chair sont élémentaires. M. Teste, d’ailleurs, pense que l’amour consiste _à pouvoir être bêtes ensemble_,--toute licence de niaiserie et de bestialité. Aussi m’appelle-t-il à sa façon. Il me désigne presque toujours selon ce qu’il veut de moi. A soi seul, le nom qu’il me donne me fait entendre d’un mot ce à quoi je m’attende, ou ce qu’il faut que je fasse. Quand ce n’est rien de particulier qu’il désire, il me dit: _Être_, ou _Chose_. Et parfois il m’appelle _Oasis_, ce qui me plaît.
Mais il ne me dit jamais que je suis bête,--ce qui me touche bien profondément.
M. l’abbé qui a une grande et charitable curiosité de mon mari, et une sorte de pitoyable sympathie pour un esprit si séparé, me dit franchement que M. Teste lui inspire des sentiments bien difficiles à accorder entre eux. Il me disait l’autre jour: _Les visages de Monsieur votre mari sont innombrables!_
Il le trouve «un monstre d’isolement et de connaissance singulière», et il l’explique, quoique à regret, par un orgueil de ces orgueils qui vous retranchent des vivants, et non seulement des actuels vivants, mais des vivants éternels;--un orgueil qui serait tout abominable et quasi satanique, si cet orgueil n’était, dans cette âme trop exercée, tellement âprement tourné contre soi-même, et ne se connaissait si exactement, que le mal, peut-être, en était comme énervé dans son principe.
«_Il s’abstrait affreusement du bien_, me dit l’abbé, _mais il s’abstrait heureusement du mal... Il y a en lui je ne sais quelle effrayante _pureté_, quel détachement, quelle force et quelle lumière incontestables. Je n’ai jamais observé une telle absence de troubles et de doutes dans une intelligence très profondément travaillée. Il est terriblement tranquille! On ne peut lui attribuer aucun malaise de l’âme, aucunes ombres intérieures,--et rien, d’ailleurs, qui dérive des instincts de crainte ou de convoitise... Mais rien qui s’oriente vers la Charité._
«_C’est une île déserte que son cœur... Toute l’étendue, toute l’énergie de son esprit l’environnent et le défendent; ses profondeurs l’isolent et le gardent contre la vérité. Il se flatte qu’il y est bien seul... Patience, chère dame. Peut-être, certain jour, trouvera-t-il quelque empreinte sur le sable... Quelle heureuse et sainte terreur, quelle épouvante salutaire, quand il connaîtra, à ce pur vestige de la grâce, que son île est mystérieusement habitée!..._»
Alors j’ai dit à M. l’abbé que mon mari me faisait penser bien souvent à un _mystique sans Dieu_...
--«_Quelle lueur!_ a dit l’abbé,--_quelles lueurs, les femmes quelquefois tirent des simplicités de leurs impressions et des incertitudes de leur langage!..._»
Mais aussitôt, et à soi-même, il répliqua:
--«_Mystique sans Dieu!... Lumineux non-sens!... Voilà qui est bientôt dit!... Fausse clarté... Un mystique sans Dieu, Madame, mais il n’est point de mouvement concevable qui n’ait sa direction et son sens, et qui n’aille enfin quelque part!... Mystique sans Dieu!... Pourquoi pas un Hippogriffe, un Centaure!_
--_Pourquoi pas un Sphinx, Monsieur l’abbé?_»
Il est d’ailleurs chrétiennement reconnaissant à M. Teste de la liberté qui m’est laissée de suivre ma foi et de me livrer à mes dévotions. J’ai toute licence d’aimer Dieu et de le servir, et je me puis partager très heureusement entre mon Seigneur et mon cher époux. M. Teste quelquefois me demande de lui parler de mon oraison, de lui expliquer aussi exactement que je le puisse, comment je m’y mets, comment je m’y applique et m’y soutiens; et il désire de savoir si je m’y abîme aussi véritablement que je le crois. Mais à peine j’ai commencé de chercher mes mots dans mon souvenir, il me devance, il s’interroge soi-même, et se mettant prodigieusement à ma place, il me dit sur ma propre prière de telles choses, il m’en donne de telles précisions qu’elles l’éclairent, la rejoignent en quelque sorte dans son altitude secrète,--et qu’il m’en communique la disposition et le désir!... Il y a dans son langage je ne sais quelle puissance de faire voir et entendre ce que l’on a de plus caché... Et cependant, ce sont des propos humains que les siens, rien qu’humains; ce ne sont que les formes très intimes de la foi reconstituées par artifice, et articulées à merveille par un esprit incomparable d’audace et de profondeur! On dirait qu’il a froidement exploré l’âme fervente... Mais il manque affreusement à cette recomposition de mon cœur brûlant et de sa foi, son essence qui est _espérance_... Il n’y a pas un grain d’espérance dans toute la substance de M. Teste; et c’est pourquoi je trouve un certain malaise dans cet exercice de son pouvoir.
* * * * *
Je n’ai plus grand’chose à vous dire aujourd’hui. Je ne m’excuse pas d’avoir écrit si longuement, puisque vous me l’avez demandé et que vous vous dites d’une avidité insatiable de tous les faits et gestes de votre ami. Il faut en finir cependant. Voici l’heure de la promenade quotidienne. Je vais mettre mon chapeau. Nous irons doucement par les ruelles fort pierreuses et tortueuses de cette vieille ville que vous connaissez un peu. Nous allons, à la fin, où vous aimeriez d’aller si vous étiez ici, à cet antique jardin où tous les gens à pensées, à soucis et à monologues descendent vers le soir, comme l’eau va à la rivière, et se retrouvent nécessairement. Ce sont des savants, des amants, des vieillards, des désabusés et des prêtres; tous les _absents_ possibles, et de tous les genres. On dirait qu’ils recherchent leurs éloignements mutuels. Ils doivent aimer de se voir sans se connaître, et leurs amertumes séparées sont accoutumées à se rencontrer. L’un traîne sa maladie, l’autre est pressé par son angoisse; ce sont des ombres qui se fuient; mais il n’y a pas d’autre lieu pour y fuir les autres que celui-ci, où la même idée de la solitude attire invinciblement chacun de tous ces êtres absorbés. Nous serons tout à l’heure dans cet endroit digne des morts. C’est une ruine botanique. Nous y serons un peu avant le crépuscule. Voyez-nous, marchant à petits pas, livrés au soleil, aux cyprès, aux cris d’oiseau. Le vent est froid au soleil, le ciel trop beau parfois me serre le cœur. La cathédrale cachée sonne. Il y a, par-ci, par-là, des bassins ronds et surhaussés qui me viennent à la ceinture. Ils sont pleins jusqu’à la margelle d’une eau noire et impénétrable, sur laquelle sont appliquées les énormes feuilles du Nymphéa Nelumbo; et les gouttes qui s’aventurent sur ces feuilles roulent et brillent comme du mercure. M. Teste se laisse distraire par ces grosses gouttes vivantes, ou bien il se déplace lentement entre les «planches» à étiquettes vertes, où les spécimens du règne végétal sont plus ou moins cultivés. Il jouit de cet ordre assez ridicule et se complaît à épeler les noms baroques:
_Antirrhinum Siculum Solanum Warscewiezii!!!_
Et ce _Sisymbriifolium_, quel patois!... Et les _Vulgare_, et les _Asper_, et les _Palustris_, et les _Sinuata_, et les _Flexuosum_, et les _Prœaltum_!!!
--_C’est un jardin d’épithètes_, dit-il l’autre jour, _jardin dictionnaire et cimetière..._
Et après un temps, il se dit: «_Doctement mourir... Transiit classificando._»
Recevez, Monsieur et Ami, tous nos remerciements, et nos bons souvenirs.
Émilie Teste.
EXTRAITS DU LOG-BOOK DE MONSIEUR TESTE
_Une prière de M. Teste_: Seigneur, j’étais dans le néant, infiniment nul et tranquille. J’ai été dérangé de cet état pour être jeté dans le carnaval étrange... et fus par vos soins doué de tout ce qu’il faut pour pâtir, jouir, comprendre et me tromper; mais ces dons inégaux.
Je vous considère comme le maître de ce noir que je regarde quand je pense, et sur lequel s’inscrira la dernière pensée.
Donnez, ô Noir,--donnez la suprême pensée...
Mais toute pensée généralement quelconque peut être «suprême pensée».
S’il en était autrement, s’il en fût une _suprême en soi_ et _par soi_, nous pourrions la trouver par réflexion ou par hasard; et étant trouvée, devrions mourir. Ce serait pouvoir mourir d’une certaine pensée, seulement parce qu’elle n’a point de suivante.
Je confesse que j’ai fait une idole de mon esprit, mais je n’en ai pas trouvé d’autre. Je l’ai traitée par des offrandes, par des injures. Non comme chose mienne. Mais...
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Analogie du mot de de Maistre sur la conscience d’un honnête homme! Je ne sais pas ce qu’est la conscience d’un sot, mais celle d’un homme d’esprit est pleine de sottises.
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Je ne sais pas telle chose; je ne puis pas saisir telle chose, mais je _sais_ Portius qui la possède. Je possède mon Portius, que je manœuvre en tant qu’homme et qui contient ce que je ne sais pas.
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Il y a des personnages qui sentent que leurs sens les séparent du réel, de l’être. Ce sens en eux _infecte_ leurs autres sens.
Ce que je vois m’aveugle. Ce que j’entends m’assourdit. Ce en quoi je sais, cela me rend ignorant. J’ignore en tant et pour autant que je sais. Cette illumination devant moi est un bandeau et recouvre ou une nuit ou une lumière plus... Plus quoi? Ici le cercle se ferme, de cet étrange renversement: la connaissance, comme un nuage sur l’être; le monde brillant, comme taie et opacité.
Otez toute chose que j’y voie.
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Cher Monsieur, vous êtes parfaitement «dénué d’intérêt».--Mais pas votre squelette--ni votre foie, ni lui-même votre cerveau.--Et ni votre air bête et ni ces yeux tard venus--et toutes vos idées.--Que ne puis-je seulement connaître le mécanisme d’un sot!
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Je ne suis pas fait pour les romans ni pour les drames. Leurs grandes scènes, colères, passions, moments tragiques, loin de m’exalter me parviennent comme de misérables éclats, des états rudimentaires où toutes les bêtises se lâchent, où l’être se simplifie jusqu’à la sottise; et il se noie au lieu de nager dans les circonstances de l’eau.
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Je ne lis pas dans le journal ce drame sonore, cet événement qui fait palpiter tout cœur. Où me conduiraient-ils, sinon rien qu’au seuil même de ces problèmes abstraits où je suis déjà tout entier situé?
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Je suis rapide ou rien.--Inquiet, explorateur effréné. Parfois je me reconnais à une vue particulièrement personnelle et capable de généralisation.
Ces vues tuent les autres vues qui ne peuvent être portées au général--soit défaut de puissance chez le voyant, soit par autre cause?
Il en résulte un individu ordonné selon les puissances de ses pensées.
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Homme toujours debout sur le cap Pensée, à s’écarquiller les yeux sur les limites ou des choses, ou de la vue...
Il est impossible de recevoir la «vérité» de soi-même. Quand on la sent se former (c’est une impression), on forme du même coup un _autre soi inaccoutumé_... dont on est fier,--dont on est jaloux... (C’est un comble de politique interne.)
Entre Moi clair et Moi trouble; entre Moi juste et Moi coupable, il y a de vieilles haines et de vieux arrangements, de vieux renoncements et de vieilles supplications.
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_Sorte de prière particulière_:
«Je remercie cette injustice, cet affront qui m’a réveillé, et dont la vive sensation m’a jeté loin de sa cause ridicule, me donnant aussi la force et le goût de ma pensée tellement qu’enfin mes travaux ont eu le bénéfice de ma colère; la recherche de mes lois a profité de l’incident.»
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Pourquoi j’aime ce que j’aime? Pourquoi je hais ce que je hais?
Qui n’aurait le désir de renverser la table de ses désirs et de ses dégoûts? De changer le sens de ses mouvements instinctifs?
Comment se peut-il que je sois à la fois comme une aiguille aimantée et comme un corps indifférent?...
Je contiens un être moindre auquel il me faut obéir sous une peine inconnue, qui est mort.
Aimer, haïr sont au-dessous.
Aimer, haïr--_paraissent_ à moi des hasards.
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C’est ce que je porte d’inconnu à moi-même qui me fait moi.
C’est ce que j’ai d’inhabile, d’incertain qui est bien moi-même.
Ma faiblesse, ma fragilité...
Les lacunes sont ma base de départ. Mon impuissance est mon origine.
Ma force sort de vous. Mon mouvement va de ma faiblesse à ma force.
Mon dénuement réel engendre une richesse imaginaire; et je suis cette symétrie; je suis l’acte qui annule mes désirs.
Il y a en moi quelque faculté plus ou moins exercée, de considérer,--et même de devoir considérer--mes goûts et mes dégoûts comme purement accidentels.
Si j’en savais plus, peut-être verrais-je une nécessité--au lieu de ce hasard.--Mais voir cette nécessité, cela est encore distinct... Ce qui me contraint n’est pas moi.
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Soumets-toi tout entier à ton meilleur moment, à ton plus grand souvenir.
C’est lui qu’il faut reconnaître comme roi du temps,
Le plus grand souvenir,
L’état où doit te reconduire toute discipline.
Lui qui te donne de te mépriser, ainsi que de te préférer justement.
Tout par rapport à Lui, qui installe dans ton développement une mesure, des degrés.
Et s’il est dû à quelque autre que toi--nie-le et sache-le.
Centre de ressort, de mépris, de pureté.
Je m’immole intérieurement à ce que je voudrais être!
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L’idée, le principe, l’éclair, le premier moment du premier état, le saut, le bond hors de la suite... A d’autres, préparations et exécutions. Jette là le filet. Voici le lieu de la mer où vous trouverez. Adieu.
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... Vieux désir (te revoilà périodique souffleur) de tout reconstruire en matériaux purs: rien que d’éléments définis, rien que de relations nettes, rien que de contacts et de contours dessinés, rien que de formes conquises, et pas de vague.
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Méditations sur son ascendance, sa descendance.
Étrangeté de ces échos de l’UN.
Quoi, ce bloc moi trouve des parties hors de lui!...
... Cette manière de regarder qui me contient tout entier, qui présage, prépare dans un certain sourire toute mon explicite pensée,--cette tenue de la _Chose_ entre le pli du coin gauche de ma bouche et les pressions des paupières et les torsions des moteurs de l’œil - cet acte essentiel de moi, cette définition, cette condition singulière - existe sur cet autre visage, sur ce visage de quelque mort, sur celui-ci déjà, encore sur cet autre - en divers âges, époques - Eh! je le sais bien - ces exemplaires n’ont pas éprouvé les mêmes choses; bien diverses leurs expériences et leurs sciences... mais - n’importe! - _Ils ne se trompent pas entre eux._ - Ils se devinent.
Admirable parenté mathématique des hommes - Que dire de cette forêt de relations et de correspondances? (Nous n’avons pas même la moitié des mots que les Romains avaient pour en parler.) Quels mélanges et quelles diffusions!
ENSEMBLE
Autrui, ma caricature, mon modèle, les deux.
Autrui que j’immole justement dans le silence; que je brûle sous le nez de mon--âme!
Et Moi! que je déchire, et que je nourris de sa propre substance toujours re-mâ-chée, seul aliment pour qu’il s’accroisse!
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Autrui que j’aime faible; que fort, j’adore et bois;--je te préfère intelligent et passif... à moins que, rareté, et jusqu’à ce que, peut-être - un autre _Même_ paraisse - une réponse précise...
En attendant, qu’importe le reste!
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Je sens infiniment le pouvoir, le vouloir, parce que je sens infiniment l’informe et le hasard qui les baigne, les tolère, et tend à reprendre sa fatale liberté, sa figure indifférente, son niveau d’égale chance.
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En quoi cet après-midi, cette fausse lumière, cet aujourd’hui, ces incidents connus, ces papiers, ce tout quelconque se distingue-t-il d’un autre tout, d’un _avant-hier_? Les sens ne sont pas assez subtils pour voir que des changements ont eu lieu. Je sais bien que ce n’est le même jour, mais je ne fais que le savoir.
Pas assez subtils, mes sens, pour défaire cette œuvre si fine ou si profonde qui est le passé; pas assez subtils pour que je distingue que ce lieu ou ce mur ne sont pas identiques, peut-être, à ce qu’ils étaient l’autre jour.
POÈME
(_traduit du langage Self_)
J’allais peut-être vous aimer, O mon Esprit! Mais je m’avise Que je vous aimais tant, déjà! J’allais peut-être vous aimer, O mon Esprit! Mais je m’avise, ô mon Esprit, Que je t’aimais déjà d’une tout autre sorte! Tu te fais souvenir non d’autres, mais de toi, Et tu deviens toujours plus semblable à nul autre. Plus autrement le même, et plus même que moi. O Mien--mais qui n’es pas encor tout à fait Moi!
SI LE MOI POUVAIT PARLER
Quelle injure qu’un compliment!--On ose me louer! Ne suis-je pas au delà de toute qualification? Voilà ce que dirait un Moi, si lui-même _osait_!--
Et si le Moi pouvait parler (Refrain).
LE RICHE D’ESPRIT
Cet homme avait en soi de telles possessions, de telles perspectives; il était fait de tant d’années de lectures, de réfutations, de méditations, de combinaisons internes, d’observations; de telles ramifications, que ses réponses étaient difficiles à prévoir; qu’il ignorait lui-même à quoi il aboutirait, quel aspect le frapperait enfin, quel sentiment prévaudrait en lui, quels crochets et quelle simplification inattendue se feraient, quel désir naîtrait, quelle riposte, quels éclairages.
Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient, sachant bien que le développement de son attention serait infini et que l’_idée_ d’en _finir_ n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connaît assez. Il était au degré de _civilisation intérieure_ où la conscience ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de modalités, et qu’elle ne se repose (si c’est là se reposer) que dans le sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de ses précisions innombrables.
... Dans sa tête où derrière les yeux fermés se passaient des rotations curieuses,--des changements si variés, si libres, et pourtant si limités,--des lumières comme celles que ferait une lampe portée par quelqu’un qui visiterait une maison dont on verrait les fenêtres dans la nuit, comme des fêtes éloignées, des foires de nuit, mais qui pourraient se changer en gares et en sauvageries si l’on pouvait en approcher--ou en effrayants malheurs,--ou en vérités et révélations...
C’était comme le sanctuaire et le lupanar des possibilités.
L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu--au moyen--d’états rares; dans une supposition perpétuelle d’expériences purement idéales; dans l’usage continuel des conditions-limites et des phases critiques de la pensée...
Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avaient été ses ressources naturelles--et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le soumît par cela seul au traitement le plus énergique et ne recherchât tout le domaine de son existence.
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Ce goût, et parfois ce talent de la _transcendance_,--j’entends par là une incohérence _réelle_, plus vraie que toute cohérence proposée, avec le sentiment d’être ce qui passe _immédiatement_ d’une chose à l’autre, de traverser en quelque manière les plus divers ordres--ordres de grandeur... points de vue, accommodations étrangères... Et ces brusques retours à soi, coupant quoi que ce soit; et ces vues bifides, ces attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées dans _le leur_... C’est moi.
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Méprise tes pensées, comme d’elles-mêmes elles passent.--Et repassent!...
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LE JEU PERSONNEL.
_Règle du jeu._
La partie est gagnée si l’on se trouve digne de son approbation.
Si la partie gagnée l’a été par calcul, avec volonté, suite et lucidité,--le gain est le plus grand possible.
L’HOMME DE VERRE
«Si droite est ma vision, si pure ma sensation, si maladroitement complète ma connaissance, et si déliée, si nette ma représentation, et ma science si achevée que je me pénètre depuis l’extrémité du monde jusqu’à ma parole silencieuse; et de l’informe _chose_ qu’on désire se levant, le long de fibres connues et de centres ordonnés, je me _suis_, je me réponds, je me reflète et me répercute, je frémis à l’infini des miroirs--je suis de verre.»
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Ma solitude--qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’_amis_ longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher.--Ce n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi--autre moi--intelligence rivale, irrépressible--ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale,--intime.
Divine, car supposé un dieu qui vous imprègne, pénètre, infiniment domine, infiniment devine--sa joie d’être combattu par sa créature qui essaie imperceptiblement d’être, se sépare... La dévorer et qu’elle renaisse; et une joie commune et un agrandissement.
Si nous savions, nous ne parlerions pas--nous ne penserions pas, nous ne nous parlerions pas.
La connaissance est comme étrangère à l’être même.--Lui s’ignore, s’interroge, se fait répondre...
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De quoi j’ai souffert le plus? Peut-être de l’habitude de développer toute ma pensée--d’aller jusqu’au bout en moi.
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Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l’ornement futile des miennes; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.
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Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie--je me tue.
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Dégoûté d’avoir raison, de faire ce qui réussit, de l’efficacité des procédés, essayer autre chose.
TABLE
Préface 9 La soirée avec M. Teste 21 Lettre d’un ami 55 Lettre de Madame Émilie Teste 83 Extraits du log-book de Monsieur Teste 115
Paris.--Imprimerie Chantenay. 6-6-1929