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chapitre d

’_En Route_, Huysmans analyse avec une perspicacité remarquable et les circonstances naturelles qui purent l’incliner à croire et les opérations de plus en plus sensibles de la Grâce en lui.

Résumons-le.

Comme préparation lointaine, il démêle un atavisme pieux: jadis sa famille pratiqua; même certaines de ses tantes et de ses cousines se firent religieuses. Mais à s’examiner, il ne découvre pas que cet élément l’ait beaucoup influencé. Il aurait pu ajouter que son cas était identique à celui d’un grand nombre de ses contemporains. Quelle est la famille, catholique de baptême, qui ne présente pas des conditions analogues? Et pourtant, malgré l’ascendance dévote, ils pullulent les incroyants que leur hérédité laisse tout à fait sourds aux appels de l’Église.

Deux autres causes lui semblent plus actives: son dégoût de l’existence aggravé par la solitude, sa passion de l’art peu à peu tournée vers les beautés de la liturgie et de l’hagiographie, vers la splendeur des cérémonies. La puissance d’analyse de la philosophie catholique frappe également en lui le psychologue. Mais tout cela restait dans le domaine du raisonnement et dans celui des sensations d’art. Le cœur n’était point touché--ou, du moins, l’écrivain n’en avait pas conscience.

Enfin, un jour où il se sentait plus mélancolique et plus abandonné que d’habitude, il entra, par hasard, dans une église--c’était le Vendredi Saint--et il fut remué jusqu’aux larmes par l’office rappelant la Passion et la mort du Christ. Il sentit le désir de la foi s’ébaucher en lui d’une façon assez confuse.

Une autre fois, entrant à Saint-Séverin, dont l’architecture le ravissait, il fut touché par la ferveur des pauvres gens qui priaient là: «C’étaient, dans ce quartier de gueux, des regrattières, des sœurs de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en guenilles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels...»

Par aventure, la maîtrise chantait, sans la saboter, une messe de plain-chant.

Huysmans, déjà saisi par la piété de l’assistance minable, se sentit soulevé par cette musique incomparable. Il se dit: «Mais il est impossible que les alluvions de foi qui ont créé cette certitude musicale soient fausses. L’accent de ces aveux est tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur de ce chant nu».

Cet acte de foi si spontané lui valut un retour sur lui-même: «Il était suffoqué par de nerveuses larmes, toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels...»

Il était dans l’antichambre de la contrition. Car, hier encore, il aurait admiré le plain-chant sans en tirer de conclusions surnaturelles. La foi visible de l’assistance ne lui aurait guère suggéré qu’un parallèle sarcastique avec le manque de recueillement que l’on constate trop souvent dans les églises des quartiers riches. Aujourd’hui, le voici qui se sent le frère souillé de ces pauvres, le voici qui voudrait se repentir et qui pleure.

C’est une première touche de la Grâce.

Des mois passent. Il continue de fréquenter les églises. Il «rôde» sans cesse autour du catholicisme, de plus en plus «touché par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et ses chants». Il avoue: «Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin! Au fond, j’ai le cœur racorni par les noces, je ne suis bon à rien...» Cela, c’est de l’humilité. Ne trouvez-vous pas dans cet aveu comme un balbutiant _Domine non sum dignus_?

Enfin, un jour, au réveil, avec une surprise émue, il s’aperçoit qu’il croit. «En une nuit, incrédule la veille, sans le savoir, je suis devenu croyant.»

Tout de suite, cependant, il cherche à s’expliquer le travail caché de la Grâce. Ici je citerai un peu longuement, car le passage est caractéristique quant à l’action surnaturelle: «J’ai entendu parler, dit-il, du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble. Mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, c’est fait. Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil; et ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte que l’on connaît. La seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion divine--grâce...»

Deux points sont à retenir de cette analyse. D’abord que Huysmans, habitué par profession et par goût à démonter les mobiles de ses pensées et de ses actes, à faire l’anatomie de ses sentiments et de ses idées, reconnaît, de la façon la plus indubitable, qu’une force surnaturelle s’est introduite dans son âme et y agit sans que sa volonté soit intervenue.

Ensuite, il vérifie que Dieu ne s’est point servi, pour le transformer, d’un intermédiaire humain. Cela est à souligner car c’est un cas fréquent dans beaucoup de conversions de notre époque: le clergé n’y a, au début, aucune part. Ce n’est que par la suite qu’il entre en jeu comme instructeur, consolateur et dispensateur des Sacrements. Nous verrons le même fait se reproduire dans les exemples de conversion que nous aurons à étudier.

Huysmans possède donc la foi. Il lui reste à la mettre en pratique. Et c’est alors que les difficultés commencent et que les obstacles se multiplient. Tout de suite il s’aperçoit que la chose n’est pas aussi commode qu’il se l’était figuré. Ah! il ne s’agit plus de réaliser le rêve qu’il avait fait naguère: se dorloter dans un assoupissement béat où le culte et les exercices religieux tiendraient le rôle de narcotiques. Il s’agit de changer toutes ses habitudes, de divorcer avec les péchés contre les sixième et neuvième commandements et, avant tout, de se confesser, de liquider le passé pour inaugurer une existence nouvelle.

Ce programme l’épouvante; il se dit d’abord qu’il n’aura jamais le courage de l’appliquer: «Le bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion. Il se disait: «En fin de compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier. Je ne cherche pas le Seigneur mais mon plaisir. Ce sont des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, tout ce qu’on voudra, sauf la foi...»

De plus, il remarquait que ses élans vers Dieu étaient presque toujours suivis de rechutes dans la luxure; de sorte qu’il finissait par s’imaginer que ses sens blasés avaient besoin d’une excitation religieuse pour s’embraser.

Relevons cette manœuvre de la Malice qui, mise en éveil par sa marche vers Dieu, cherchait à l’égarer vers une sorte spéciale de sadisme. Il reconnut pleinement, par la suite, qu’il avait été, à cette époque, l’objet d’une manigance d’En-Bas.

C’est, du reste, un fait d’observation courante: dans toute conversion, dès que le néophyte se sent sollicité, par le Surnaturel divin, de faire un pas en avant, le Surnaturel diabolique intervient pour le tirer en arrière. Je ne connais pas d’exceptions à cette règle.

Or, s’il n’y avait eu chez Huysmans qu’une suggestion d’ordre sensuel dans ses alternatives d’échappées vers Dieu et de culbutes dans l’égout, on estimera que l’amateur de sensations anormales qu’il fut si longtemps s’en serait fort bien accommodé, aurait même trouvé du ragoût dans cette salade d’exaltations pieuses et de piments orduriers.

Au contraire, il se prit en horreur. Après avoir subi de nouveaux doutes «il sentait très distinctement au fond de lui qu’il possédait l’inébranlable certitude de la vraie foi... et il était encore assez franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la foi, si j’admets le catholicisme, je ne puis le concevoir tiède et flottant, sans cesse réchauffé par un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux. Non, tout ou rien! Se muer de fond en comble ou ne rien changer...»

Ne rien changer à son existence, il ne le pouvait déjà plus. La Grâce se faisait plus pressante; et il s’écriait: «Si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer de plus en plus impérieux en moi, je me prépare une vie de malaise et de remords.»

Mais arrivé à ce point, il était bien obligé de s’avouer que la première démarche à faire, c’était de s’adresser à un prêtre qui, sans doute, le recevrait bientôt au confessionnal. Or, cette pensée l’emplissait de répugnance car, encore très truffé d’orgueil, il considérait les neuf-dixièmes du clergé séculier comme trop bornés pour élucider son cas.

Ce prétexte à ne pas bouger ne tint pas longtemps debout car, presque immédiatement, il se rappela qu’il connaissait un prêtre intelligent et pieux, fort versé dans la Mystique et qui, très certainement, le comprendrait.

Vous croyez qu’il alla le trouver sans autre hésitation? Que non point! Par crainte de l’inconnu où il entrait en tâtonnant, par vergogne aussi des aveux pénibles qu’il lui faudrait faire, il s’inventa cent arguties pour différer.

Sur quoi, la Grâce agit de nouveau d’une façon sensible. Comme il était de bonne volonté, mais trop vacillant encore pour déjouer les ruses du Mauvais et progresser sans aide, elle le conduisit là où il devait trouver un secours surnaturel.

De même qu’à Saint-Séverin, ce furent des pauvres, des humbles, des sacrifiées à l’Amour divin qui furent, en cette occasion, les instruments de Dieu.

C’était le jour de Noël, l’après-midi. Horripilé par les bruits pompeux qui sévissent, aux grandes fêtes, sous les voûtes des églises à la mode, Huysmans errait dans la lugubre et réclusionnaire rue de la Santé.

Arrivé au coin de la rue de l’Ebre, à l’heure des vêpres, il découvrit une toute petite église, fort obscure et chétivement décorée où il pénétra. Il y avait là quelques religieuses vêtues de blanc, un pensionnat de jeunes filles voilées de mousseline, des pauvresses. Il était seul d’hommes. Le recueillement était si intense, l’atmosphère d’oraison qui flottait dans l’église si tiède et si lénifiante que son âme, glacée jusqu’alors par des litiges d’orgueil et de luxure, contractée sur elle-même, se réchauffa, se dénoua. Se comparant aux femmes, évidemment très pures et très pieuses, qui l’entouraient, il eut un mouvement d’humilité tout à fait soudain. Ce fut «un élan véritable, un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi. Environné d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il participait, même de loin, aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que saint Paphnuce avait apprise à la courtisane Thaïs:--_Toi qui m’as créée, aie pitié de moi._ Il balbutia l’humble phrase, pria, non par amour, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par regret de ne pouvoir aimer».

Il voulut ensuite réciter le _Pater_, mais la phrase: _pardonne-nous nos offenses_, l’arrêta parce que, se sentant de la rancune contre certains qui l’avaient lésé, il n’osait affirmer qu’il n’éprouvait point de haine à leur égard. Il s’abîma donc dans la conscience de son indignité et demeura muet.

Les Vêpres s’achevaient. Le prêtre qui officiait lui délégua le bedeau pour l’avertir qu’il allait y avoir une procession, et pour le prier de suivre le Saint-Sacrement. Il acquiesça, mais avec répugnance car il appréhendait, par respect humain, de «se couvrir de ridicule». Mais le bedeau revenait et lui glissait dans la main un cierge allumé. Bon gré, mal gré, il lui fallut escorter son Dieu, suivi lui-même par toutes les laïques, tandis que les religieuses, voile levé, entonnaient le naïf et adorable chant de Noël: _Adeste fideles_. A ce moment, il n’était nullement ému; au supplice de se trouver en évidence, il se disait: «Ce que je dois avoir l’air couenne!»

La procession finie, le bedeau lui souffla de s’agenouiller à la barre de communion, devant l’autel. Huysmans se sentait plein de gêne. La sensation d’avoir derrière lui toutes ces femmes qui, croyait-il, l’observaient, lui était très pénible. Puis il craignait les taches de cire tombant du cierge sur son paletot; puis à se tenir à genoux--posture qui ne lui était guère habituelle--il éprouvait de l’ankylose et des crampes. Bref il ne parvenait plus à se recueillir.

Or, au moment même où le prêtre se tourna vers les fidèles pour donner la bénédiction, où lui-même se trouva face à face avec la Présence Réelle, la Grâce rentra en lui, chassa les niaiseries qui lui encombraient l’esprit et lui inspira un vif et suave sentiment de contrition: «Malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, il oublia ses souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi, tel un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges. Et lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, il demeura le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à passer inaperçu Là-Haut, au milieu de cette foule pieuse».

Et voilà encore de l’humilité ou je ne m’y connais pas!

L’effet bienfaisant de cette minute où le Surnaturel lui avait délié l’âme se corrobora du souvenir d’une prise de voile à laquelle il avait assisté, peu auparavant, au Carmel de l’avenue de Saxe. Il se peignit l’image de cette postulante, étendue aux pieds de l’Archevêque officiant, s’offrant pour être une des victimes qui compensent, à force de rigueurs sur elles-mêmes et de prières, les péchés du monde. Il se remémora l’existence des Carmélites et il se dit: «La vie, la vie de ces femmes! Coucher sur une paillasse piquée de crin, sans oreiller ni draps; jeûner sept mois de l’année sur douze; toujours manger, debout, des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver; psalmodier, pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le corps, être assez humble, pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les plus viles; prier dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort. Faut-il qu’elles aient pitié de nous, qu’elles tiennent à expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!»

Touché jusqu’au fond du cœur par ce souvenir, aussi par l’humble piété qui se révélait chez les Franciscaines de la rue de l’Ebre, tout remué par la grâce de contrition reçue en ce jour de Noël, il eut honte de ses hésitations, de ses rechutes dans la débauche, de ses dérobades à l’appel divin. Spontanément, rentré chez lui, il tomba à genoux. D’inspiration, l’idée lui vint de recourir à la Vierge, consolatrice des affligés, auxiliatrice des pécheurs. Il lui adressa, d’un trait, cette prière que, pour ma part, je trouve splendide en sa violence et en sa crudité:

«Ayez pitié; écoutez-moi!... j’aime mieux tout que de rester ainsi, que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines! Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun courage pour me combattre. Ah! si vous vouliez! Je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors qu’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur le fond pour en faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais je me sens si débile, si peu sûr de moi qu’en vérité, je recule. Oh! tout de même, ce que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais où, dans un cloître. Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et, d’ailleurs, on ne m’y recevrait pas!...»

L’effet fut immédiat. Quand il se releva, une ferme résolution d’aller trouver, dès le lendemain, le prêtre qu’il avait rencontré quelques mois auparavant, s’était imposée à lui, et le calme entra dans son cœur.

Ainsi se termina la période où il avait eu à lutter, tout seul, contre le Surnaturel démoniaque, à recevoir, sans s’y être préparé que par un désir combattu de changer de vie, les visites de la Grâce. Il ne s’était confié à personne; la foi était entrée en lui sans son propre concours; alors qu’il en avait espéré la paix de l’esprit, il n’en avait d’abord reçu que des souffrances et des angoisses. Selon la logique naturelle, il aurait dû reculer devant les nouvelles douleurs que lui présageait un aussi pénible début dans la voie étroite. Or, au contraire, l’humilité avec la contrition lui furent départies sur un simple acte de respect au Saint-Sacrement, la force de persévérer sur une brève prière à l’Immaculée.

Remarquez également que sa présence à la prise de voile et que la découverte qu’il fit de la chapelle des Franciscaines étaient, au point de vue humain, purement fortuites. Suivant la procession, puis agenouillé devant l’autel, il s’était d’abord dispersé en des préoccupations puériles et ne s’était repris que sous l’action soudaine de la force mystérieuse dont il avait appris à reconnaître que ses manifestations échappaient au raisonnement, déconcertaient les chicanes du sens commun.

Enfin, de la façon la plus directe, il venait d’être amené, par un mouvement inattendu, à solliciter l’intercession de la Vierge de laquelle il ne s’était guère occupé jusqu’alors. Et aussitôt il avait reçu l’énergie de faire un nouveau pas en avant.

V

C’est un fait avéré que Dieu envoie toujours au converti, dans le moment même où une aide lui devient nécessaire, le prêtre qu’il lui faut. Huysmans ne fit point exception à cette règle. L’ecclésiastique qui prit la direction de son âme--et qu’il a peint dans _En Route_ sous le nom d’abbé Gévresin--était âgé, ce qui lui donnait de l’expérience. En outre, comme il a été dit plus haut, il était fort savant en Mystique, ce qui le rendait apte à suivre les opérations de la Grâce dans une âme ramenée à Dieu par une voie peu ordinaire.

Enfin ses infirmités lui interdisaient de s’absorber dans le ministère paroissial: par suite, n’ayant qu’à confesser quelques collègues et quelques religieuses, il lui restait du loisir pour étudier, éclairer, consoler et guider l’étrange brebis qui venait se réfugier sous sa houlette.

Huysmans, selon la parole qu’il s’était donnée devant Dieu de ne plus différer, vint donc lui rendre visite et lui exposa, sans réticences, les péripéties de sa conversion. Il avoua «ses débats avec la chair, son respect humain, son éloignement des pratiques religieuses, son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les jougs».

Le prêtre l’écouta sans l’interrompre puis, après avoir fait remarquer à son pénitent qu’ayant passé la quarantaine et abusé des voluptés illicites, il était naturel qu’il fût en proie à des tentations sensuelles d’origine imaginative, il lui demanda s’il priait pour les conjurer.

Le néophyte répondit affirmativement, mais il ajouta que ses supplications ne l’empêchaient pas de retomber dans la débauche. Après, il se prenait en horreur mais il était bien temps!

«--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir, s’écria-t-il.

--Soyez tranquille, fit l’abbé, vous l’avez.»

Et comme Huysmans marquait du doute, il reprit: «Rappelez-vous ce que dit sainte Térèse:--Une des peines des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir Dieu... Méditez cette phrase, elle s’applique à vous car cette répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets; et vous avez le désir de servir le Seigneur puisque vous vous débattez, en somme, pour aller à lui.»

Huysmans, un peu rasséréné, lui demanda ce qu’il devait faire pour arriver à se vaincre. Le prêtre, ne le voyant pas disposé à se confesser, répondit: «Je vous recommande de prier, chez vous, à l’église, partout, le plus que vous pourrez... Nous verrons après.»

Huysmans jugea cette médication par trop anodine. Il le laissa voir.

Mais l’abbé: «Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler comme à une femme. Entendez-moi donc: la façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle un attouchement divin. Seulement Dieu s’est passé de l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener... Or, nous ne pouvons supposer que le Seigneur ait agi à la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la parfera donc si vous n’y mettez aucun obstacle. Vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains... Laissez-le agir, patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste:--Apprends-moi à faire ta volonté parce que tu es mon Dieu.»

Il termina en lui réitérant le conseil de prier beaucoup, surtout au plus fort de ses crises charnelles et de ne point se décourager, même s’il succombait de nouveau à la tentation.

Huysmans prit congé en promettant de revenir. Résumant l’entretien, il fut un peu étonné de la méthode expectative qu’employait l’abbé. «En somme, se dit-il, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans votre jus et attendez.»

Mais il se sentait tout de même réconforté, enclin à la prière.

Or, dès qu’en toute bonne foi, il eut fait l’effort de prier dans le péril, il se sentit soutenu Là-Haut; ses culbutes dans la fange s’espacèrent. Certaines personnes s’étonneront peut-être qu’elles n’eussent point complètement cessé car enfin, penseront-elles, s’étant rendu compte de son ignominie, il aurait dû s’abstenir!

C’est qu’elles ne saisissent pas qu’au cours du travail tour à tour latent ou sensible de la Grâce sur une âme encore souillée, le néophyte continue, pendant un certain temps, d’agir selon ses habitudes antérieures, mais il n’y a plus là qu’une succession de gestes quasi machinale. Les mobiles qui déterminaient jusqu’alors ses actes n’offrent plus de consistance. Tandis qu’en apparence il reste presque le même, la Grâce modifie profondément le mécanisme de ses facultés. Ajoutez que, durant cette action mystérieuse, le Mauvais ne reste pas oisif et qu’il tente de reconquérir le terrain perdu en illusionnant le converti.

Huysmans, comme tous les convertis, traversa cette période. Ce fut alors qu’il s’imagina que lorsque ses hantises sensuelles fléchissaient, ses inclinations religieuses s’affaiblissaient également.

Il s’en plaignit à l’abbé.

«Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le plus sournois des pièges. Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à rien tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance. Il vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver.»

Et, encore une fois, il insista pour que Huysmans priât régulièrement, se rendît chaque jour dans les églises, surtout le matin et le soir.

Huysmans obéit et bientôt il constata que ce régime lui réussissait. «Ses pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes dans les églises, agissaient à la longue sur son âme. Un fait le prouvait: lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir le matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide. Il semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, qu’il voulût ainsi attirer son attention et se rappeler à lui.»

Ayant de la sorte expérimenté l’efficacité de la prière persévérante, constaté que la parole de Notre-Seigneur: _Demandez et il vous sera donné_ était véridique, il eut lieu de vérifier la puissance de la prière d’autrui pour le soulagement du pécheur.

Or une crise terrible éclata. Une fille, dont la perversité l’avait naguère conquis, le ressaisit soudain; il retomba, pendant quelques jours, tout à fait sous son joug. Mais bientôt, le dégoût de cette malheureuse l’empoigna avec violence. Il courut chez l’abbé. Tout en larmes, il lui confia sa rechute et ses remords.

«--Eh bien, êtes-vous sûr maintenant de l’avoir ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.

--Oui, mais à quoi bon lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses efforts, on est certain d’être culbuté au premier assaut!

--Ceci est une autre question. Allons, je vois que vous vous êtes au moins défendu et qu’à l’heure actuelle, vous vous trouvez, en effet, dans un état de fatigue qui exige une aide.»

Et le prêtre lui signifia qu’il allait faire prier pour lui dans des monastères de religieuses, en l’avertissant toutefois que la plus grande part de ses tentations lui étant enlevée, il pourrait, s’il le voulait bien, supporter le reste, mais que s’il retombait, il serait désormais sans excuse.

«Des saintes, expliqua l’abbé, vont, pour vous secourir, entrer en lice; elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans même qu’elles connaissent votre nom, du fond de leur province, des monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour vous.»

Ainsi fut fait. De par cette application de la loi de substitution mystique, Huysmans fut, en effet, soulagé: les tentations se firent plus rares, perdirent de leur virulence et il n’y succomba plus.

Dans le même temps il apprit à prier pour autrui. La charité chrétienne l’ayant soulagé, il comprit que ses prières pourraient également soulager ses frères de souffrance[3].

[3] Afin de ne pas multiplier les citations à l’excès, je résume le passage. Mais j’en recommande la lecture. C’est un des plus admirables épisodes d’_En Route_ (p. 115).

Un soir, dans une église, il se trouva au milieu de pauvres femmes du peuple et d’infirmes qui, visiblement, venaient supplier Dieu de les aider à porter leur croix. Le spectacle de ces douleurs et de cette foi le remua profondément. Il s’oublia lui-même et pria, avec ferveur, pour ces infortunés. Une grande douceur lui resta de cet acte de compassion.

A cette phase de l’évolution de Huysmans, son acquis peut se spécifier ainsi: il a pris, par obéissance, l’habitude de la prière; il a constaté que la prière en sa faveur d’âmes tout en Dieu avait atténué, d’une façon surnaturelle, la violence et la fréquence de ses tentations; il s’est aperçu, lui jusqu’alors enclos dans sa personnalité, qu’il n’était pas seul à souffrir et il a prié pour les âmes douloureuses avec lesquelles il s’est trouvé en contact.

VI

Comme il en était là, l’abbé lui fit pressentir que le moment approchait où il lui faudrait procéder à la grande lessive. «La question qui reste maintenant à résoudre, ajouta-t-il, est celle de savoir dans quel réceptacle nous vous mettrons.»

A ce coup, Huysmans regimba. Quoi donc, est-ce que le prêtre entendait le retrancher du monde?

«Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un moine! Le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt. Quant au couvent, il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de vue de l’art. Mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un cloître!...»

Il oubliait qu’il avait lui-même demandé à la Vierge de lui ouvrir le refuge d’un monastère. Mais, à ce moment, la nature se cabrait en lui d’autant plus qu’il traversait une de ces périodes où la Grâce, opérant aux régions les plus intimes de l’âme, se fait moins manifeste, se dérobe à l’analyse du néophyte. «Ce qu’il ressentait, depuis que sa chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable, si continu pourtant qu’il devait renoncer à comprendre. Chaque fois qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La seule impression qu’il eût c’est que c’était bien moins lui qui s’avançait dans l’inconnu que cet inconnu qui l’envahissait, le pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.»

Il soumit à l’abbé cette situation nouvelle. Il se plaignit de piétiner sur place, d’ignorer vers où s’orientait son destin.

Mais l’abbé clairvoyant: «Cette marche vers Dieu que vous trouvez si obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide qu’elle m’étonne. Seulement comme vous ne bougez point, vous ne vous rendez pas compte de la vitesse qui vous emporte.»

Puis, après avoir fait lire et relire à son pénitent la partie des œuvres de saint Jean de la Croix où sont exposées les souffrances de l’âme soumise à la purification des sens, il ne lui parla plus que des ordres religieux et particulièrement des Trappistes.

Ensuite, sachant le goût d’Huysmans pour le chant grégorien, il l’engagea à fréquenter la chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur. Là il entendrait du vrai plain-chant, exempt des fioritures, des mutilations, des négligences qui le déforment dans la plupart des églises.

Huysmans, y alla, y retourna et en fut enthousiasmé, en tant qu’artiste, baigné de suave contrition en tant que catholique de désir.

Il dit à l’abbé ses impressions. Alors celui-ci le fit assister à une prise d’habit dans ce même sanctuaire. Huysmans,--comme déjà chez les Carmélites, mais d’une façon encore plus intense, vu ses progrès dans la vie spirituelle--fut touché à fond par l’holocauste volontaire de la jeune fille qui vouait ainsi son innocence à racheter, pour l’amour du Christ, les péchés du monde.

A la sortie, le voyant tout ému, tout imprégné d’effluves monastiques, l’abbé l’entretint de nouveau de la Trappe, puis lui dit à brûle-pourpoint: «C’est là que vous devriez aller pour vous convertir».

Huysmans se récria. Pris de panique à cette seule pensée il allégua la faiblesse de son âme et son peu d’endurance corporelle.

«--Mais je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un cloître... Il s’agit d’y rester une huitaine de jours, le temps de vous nettoyer... Croyez-vous donc que si vous preniez une semblable résolution, Dieu ne vous soutiendrait pas?»

Cet argument ne décida pas Huysmans: le régime alimentaire le mettrait à bas, le lever nocturne l’achèverait. Les objections se pressaient sur ses lèvres.

Et l’abbé nettement: «--Vous ne serez pas malade à la Trappe car ce serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus le Christ alors! Mais parlons de votre âme; ayez donc le courage de la toiser, de la regarder bien en face. La voyez-vous? Avouez qu’elle vous fait horreur.»

Huysmans se taisait.

Le prêtre insista. Il lui représenta qu’il serait soutenu par les prières de ces moines fondus en Dieu, qu’il trouverait là un confesseur expert, auquel il pourrait se confier avec certitude puisque, par un préjugé, d’ailleurs excessif, il éprouvait de la répugnance à recourir au clergé parisien.

Huysmans ne se rendait pas: «Il était sourdement irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussière, à l’état de loque.»

Mais à l’idée de se désinfecter au couvent, il éprouvait maintenant «une angoisse presque physique, il ne savait plus à quelles réflexions entendre; il ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une pensée nette: celle que le moment de prendre une résolution était venu.»

L’abbé s’aperçut qu’il souffrait et lui dit: «Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez, _de vous-même_ chez Dieu, le jour où vous frapperez à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour vous laisser passer... Enfin soyez assez mon ami pour penser que le vieux prêtre ne restera pas inactif, et que les couvents dont il dispose prieront de leur mieux pour vous.

--Je verrai, répondit Huysmans, vraiment ému par l’accent attendri du prêtre, je ne puis me décider ainsi à l’improviste; je réfléchirai...

--Priez surtout. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire, et je vous atteste que cette solution de la Trappe est la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour et vous serez guidé...»

Et il le quitta.

Rentré chez lui, Huysmans se prit à méditer les paroles de son directeur.--A cette phase, il eut le sentiment indubitable que la décision à prendre était laissée à son libre arbitre. Il semblait que Dieu exigeât de lui un consentement réfléchi, motivé, d’autant plus méritoire qu’il serait sans doute très pénible à sa nature.

Alors avec une calme lucidité, avec une loyauté parfaite, il établit son bilan.

_Contre_: J’ai le corps douillet et maladif. Les névralgies me torturent dès que mes heures de repas changent et que je m’abstiens de viande. Jamais, je ne pourrai m’accommoder d’un régime d’huile chaude, de légumes et de lait, d’autant que ce dernier, je ne le digère pas.

Ensuite, je ne pourrai pas me tenir à genoux par terre pendant des heures. Puis je ne pourrai me passer de la cigarette et probablement, on me défendra de fumer.

Bref, dans mon état de santé, il serait fou de courir un pareil risque de maladie grave.

D’autre part, il est à craindre que, dans le silence et la solitude, ma sécheresse d’âme ne persiste, s’aggrave même. Alors je m’ennuierai terriblement, je ne saurai comment tuer les heures et je me rebuterai.

Ensuite, il y a deux questions que j’ai laissées dans l’ombre jusqu’à aujourd’hui: me confesser et communier.

Certes, je voudrais bien me confesser, mais comment aurai-je l’audace d’étaler mes ordures devant un moine que ma puanteur d’âme suffoquera?

«Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser s’avancer, oser offrir à Dieu, comme un tabernacle, son égout à peine clarifié par le repentir, drainé par l’absolution mais à peine sec, c’est monstrueux! Je n’ai pas le courage d’infliger au Christ cette dernière insulte!»

Néanmoins, voyons le _Pour_.

Eh! la seule œuvre propre de ma vie, ce serait justement d’apporter mon âme au couvent pour la purifier. Et si cela ne me coûtait pas, où serait le mérite?

Ensuite qu’est-ce que j’ai à m’occuper tellement de ma carcasse? La nourriture, que je crois insuffisante pour mon organisme débilité, les autres incommodités de cette vie monastique--qui ne durera du reste qu’une semaine,--je les supporterai s’il plaît à Dieu de me soutenir. Et puis pourquoi supposer qu’il m’abandonnera quand j’ai eu les preuves certaines de son intervention, quand j’ai cru sans que ma volonté intervînt, quand il m’a donné la force de ne plus céder aux tentations sensuelles?

Non, tout ce débat est misérable. Je sens «qu’il me faut partir. Je suis poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de l’être, et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il me faudra céder».

A ce moment il était décidé. Mais ensuite, pendant plusieurs jours, il fut repris d’incertitude et d’autant plus tourmenté que la Malice, le voyant tergiverser, lui grossissait sans cesse les obstacles.

Et le silence de Dieu persistait en lui. C’est en vain qu’il errait d’église en église, qu’il priait de son mieux, son âme demeurait inerte, comme engourdie.

Il retourna chez l’abbé, nullement enclin à se soumettre, et sous prétexte de lui demander de nouveaux renseignements sur la Trappe et sur les conditions du voyage.

L’abbé n’eut pas besoin de l’examiner longtemps pour découvrir sa peur des sacrements et son désir d’atermoyer encore. Patiemment, il réfuta de nouveau toutes les objections du néophyte. Puis le voyant presque convaincu mais si sombre, il brusqua les choses.

--Je vais écrire à la Trappe que vous arrivez. Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures. Voulez-vous vous y rendre dans cinq jours?

«Alors Huysmans éprouva une chose étrange. Ce fut une sorte de touche caressante, de poussée douce. Il sentit une volonté s’insinuer dans la sienne.» D’abord il recula, inquiet de cette force indéfinissable qui le mettait en branle avec délicatesse et insistance à la fois. «Puis il fut inexplicablement rassuré, s’abandonna.» Dès qu’il eut dit _oui_ une immense allégresse, un soulagement énorme lui vinrent.

Resté seul, il tenta d’analyser le phénomène dont son âme venait d’être le théâtre. Il constata qu’il n’y avait pas eu substitution d’une volonté extérieure à la sienne, car il avait conservé son libre arbitre, et aurait très bien pu se dérober à la pression douce qu’il avait subie. Par suite, son consentement à la proposition de l’abbé ne pouvait s’expliquer par une de ces impulsions irrésistibles et aveugles qu’endurent certains névrosés puisque, restant maître de ses actes, il en avait gardé l’entière conscience. Quant à la suggestion, l’hypnose et autres hypothèses par où les psychologues matérialistes tentent de nier l’intervention du Surnaturel dans des mouvements d’âme dont l’origine leur échappe, il ne s’y arrêta pas une minute. Il avait vérifié à quel point il était demeuré lucide pour prendre un parti. Puis il savait trop que, sur ce terrain, les sciences humaines battent la campagne et que dès qu’elles échafaudent une théorie, elles la voient aussitôt controuvée par les faits.

Ce qu’il y avait d’évident, c’est que, au moment où il ne parvenait pas à surmonter sa répugnance pour la Trappe, il avait reçu soudain l’ordre tacite de s’y rendre. Et restant tout à fait libre de ne pas obéir, il avait néanmoins compris que s’il ne se soumettait pas, l’avenir de son âme serait gravement compromis.

Se rappelant avoir déjà reçu, étant seul dans les églises, des conseils et des ordres du même genre, il se dit: «En somme, il y a la touche divine, quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des mystiques; c’est moins formulé et pourtant c’est aussi sûr.»

Et, fort judicieusement, il conclut: «Ce que je me serais rongé, ce que je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce secours imprévu, cette aide!»

VII

La lettre de l’abbé demandant que Huysmans fût accueilli comme retraitant à la Trappe de Notre-Dame de l’Atre, reçut, dans le délai prévu, une réponse favorable.

Huysmans fit sa valise. Quoique désormais assuré que les secours surnaturels ne lui feraient pas défaut, il n’éprouvait aucune joie: «il se sentait mélancolique, mal attendri, mais résigné». Puis la veille de son départ, sans cause apparente, une névralgie terrible le terrassa. A ce coup, il crut qu’il ne pourrait prendre le train et il fut presque sur le point de se réjouir de ce contre-temps, car la seule pensée de la confession le faisait frémir. Or il pria, fut soulagé, se répéta que, coûte que coûte, il lui fallait surmonter la nature.

Il semble qu’en cette circonstance, Dieu voulait qu’il assumât tout le mérite d’un sacrifice affreusement pénible. N’est-il pas significatif ce spectacle d’une âme qui paraît toujours prête à tourner le dos aux moindres obstacles et qui pourtant, bon gré mal gré, soutenue par la Grâce, finit par se résoudre à les franchir?

Que devient, au regard de ce drame de conscience, la théorie déterministe prétendant que, parmi les mobiles purement instinctifs qui préparent nos actes, celui qui nous est le plus agréable l’emporte toujours et que nous ne pouvons lui résister?

Dans le cas du converti, ce mobile serait celui que lui imposent sa vie passée de servant des doctrines matérialistes et d’homme épris de sensualité. Or voici que, sous l’influence d’une force qui agit en dehors des lois ordinaires de la psychologie, cet homme entre dans une voie de pénitence, de rachat et de réparation, d’où ses penchants les plus invétérés, ses intérêts les plus immédiats devraient l’écarter.

Au vrai, Huysmans--il l’a dit--allait au couvent «comme un chien qu’on fouette», mais il y allait tout de même.

L’orgueil, aussi, cet orgueil formidable de l’écrivain, trop souvent porté à s’adorer lui-même, était dompté. En partant, il se disait, avec une humilité touchante: «Au fond quel symptôme d’un temps! Il faut que décidément la société soit bien immonde pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme moi!...»

Le jour du départ, le néophyte se réveilla, guéri de sa névralgie et, par aventure, content d’avoir pris son parti. Le voyage ne présenta pas d’incidents notables. Il ne lui restait, en somme, que l’étonnement d’accomplir un acte qu’il n’avait pas envie de faire.

Accueilli, fort poliment mais avec une certaine réserve, par le Père hôtelier, il prit possession de sa cellule, s’enquit de ses obligations, et obtint qu’aux repas, composés de soupe maigre, de légumes accommodés à l’huile et d’un œuf sur le plat, le vin serait substitué au lait que, comme on sait, il ne pouvait digérer. Il devait observer le silence, assister à la messe et aux offices canoniaux, ne pas sortir de la clôture et s’adresser uniquement au Père pour ce dont il pourrait avoir besoin. Nulle autre prescription ni conseil pour sa vie intérieure. Comme il est d’usage dans les monastères, on laissait d’abord la solitude, le repliement sur soi-même, la prière agir sur le pénitent.

Au souper, Huysmans fut présenté à un laïque--qu’il appelle M. Bruno,--un vieillard qui avait reçu l’oblature et qui s’était reclus, pour le reste de son existence, dans ce couvent. Ils échangèrent quelques paroles de courtoisie. Puis la cloche sonna pour Complies.

A l’église, Huysmans observait tout avec une curiosité intense. Il ne songeait ni à se recueillir ni à prier. La façon dont les moines chantaient ou psalmodiaient, selon la méthode grégorienne la plus stricte, le ravit. Mais ce ne fut qu’au chant du _Salve Regina_, proféré avec une ferveur et une force de supplication inouïe, qu’il rentra en lui-même. Cette plainte si suave, cette imploration admirable de l’âme qui voudrait se montrer digne des promesses de Jésus-Christ, cet appel à l’intercession de la Toute-Belle le remua jusqu’au tréfonds. Il fondit en larmes et lorsqu’il eut regagné sa cellule, tombant à genoux, il cria vers Dieu: «Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être; mais ils m’ont piétiné et couvert de purin; et l’étable même est en ruines. Ayez pitié, je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi!...»

Avant de se mettre au lit, il s’aperçut qu’il avait oublié de fixer, avec l’hôtelier, l’heure où il se confesserait le lendemain. «Tant mieux, se dit-il, cela me reculera d’un jour.»

Ainsi la confession ne cessait de l’épouvanter.

La nuit fut terrible. Des cauchemars d’une perversité toute spéciale troublèrent son sommeil. Il eut aussi la sensation d’êtres fluidiques et malfaisants qui rôdaient autour de lui. La récitation du verset de saint Ambroise: _Procul recedant..._ mit ces larves en fuite. Mais son malaise persista car il sentait confusément que des attaques d’En-Bas se préparaient contre lui.

Après une insomnie coupée d’assoupissements brefs, il atteignit trois heures du matin. Il se leva, gagna l’église et fut tout de suite empoigné par le recueillement des religieux qui priaient à genoux ou étendus, les bras en croix, sur les dalles.

«Oh! prier, prier comme ces moines, s’écria-t-il.»

Alors, entraîné par l’exemple, réchauffé, soulevé au contact de ces âmes limpides, irradiant l’adoration autour d’elles, pour la première fois depuis sa conversion, il sentit son être se détendre. «Il se dénoua, s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de souiller par sa présence la pureté de ce lieu. Et il pria longtemps, se reconnaissant si indigne et si vil qu’il ne pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans ce petit cercle de ses élus. Il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au dernier des convers qui ne savait peut-être pas épeler un livre. Il comprit que la culture de l’esprit n’était rien, que la culture de l’âme était tout. Et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme emmenée par celle des autres, hors du monde, loin de son charnier--loin de son corps...»

Il jouissait de cette paix enfin conquise après tant d’inquiétudes, quand, au déjeûner, le Père hôtelier lui dit que le Prieur l’attendrait à dix heures précises à l’auditoire pour le confesser.

Cette nouvelle l’effara: il en fut comme assommé car dans l’élan d’allégresse qui l’emportait depuis l’aube, il avait complètement oublié qu’il devait se confesser. Et maintenant, à la minute redoutable où il allait falloir s’ouvrir devant un moine qu’il ne connaissait pas, il était pris d’une indicible terreur.

Mais les caresses de la Grâce reçues, un peu auparavant, à l’église, agissaient, à son insu, sur son âme et l’inclinaient à la pénitence. Il fit son examen de conscience, et son passé lui apparut tellement hideux que la contrition totale lui tordit le cœur comme pour en exprimer l’écume de ses péchés. Il pleura «doutant du pardon, n’osant même plus le solliciter tant il se sentait vil».

Puis, se rendant à l’auditoire, une telle peur le bouleversait qu’il fut sur le point de rebrousser chemin, d’aller chercher sa valise, de courir prendre le train.

Comme il se formulait ce projet, le prieur entra. Sans propos préalables, il lui désigna un prie-Dieu et, s’asseyant à côté de lui, se dit prêt à entendre sa confession.

Huysmans avait vaguement préparé une entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes. Et maintenant voici qu’il ne se rappelait plus rien.

Le moine demeurait immobile et silencieux. Huysmans balbutia le _confiteor_, s’efforça de commencer ses aveux. Mais les larmes jaillirent. Il s’interrompit pour balbutier: «Je ne peux pas!...» Ah! ce n’était pas le respect humain qui le retenait. Non, c’était «toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter qui l’étouffait. Il sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans secours. Il lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé même par Celui qui l’avait pourtant envoyé dans cette abbaye».

Alors le Prieur, lui posant la main sur l’épaule, lui dit d’une voix douce et basse: «Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions. Revenez à neuf heures demain, nous aurons du temps devant nous car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office. D’ici là, pensez à cet épisode de la montée au Calvaire: la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé cette croix du fardeau de vos fautes et l’ayant rendue moins lourde, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever. Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus.»

Il bénit le pénitent et se retira.

Réconforté par la sublime exhortation du Prieur, Huysmans passa une journée assez calme, put suivre les offices sans trop se disperser. La nuit fut également à peu près paisible; les larves impures s’abstinrent de l’obséder.

Le lendemain matin, à la messe, il vit les religieux communier, et la joie grave qui brillait sur leur visage lui inspira le regret de ne pouvoir les imiter.

«Cette exclusion lui faisait si nettement comprendre combien il était différent d’eux! Tous étaient admis jusqu’à M. Bruno, lui seul restait... Et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc de l’Écriture, parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ...»

Ces réflexions lui firent du bien; elles dissipèrent sa terreur de la confession. Il comprit que la justice voulait qu’il souffrît et se purifiât pour être admis à recevoir son Dieu.

De retour à l’auditoire, il avait pris son parti; il était toujours bien triste mais résolu à tout dire.

Le Prieur entra et acheva de l’affermir dans sa bonne volonté: «--Ne vous troublez pas; c’est à Notre-Seigneur seul, qui connaît vos fautes, que vous allez parler.»

La confession se déroula aussi complète que possible, ne dissimulant, n’atténuant rien.

Quand il eut fini, le Prieur récapitula ses fautes, s’étonna, encore une fois, du miracle évident dont il avait été l’objet et en rendit grâces à Dieu.

Il ajouta: «Le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure parfois des années. Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du sacrement de pénitence et de la sainte communion.»

Prier, Huysmans avait appris à le faire. Il lui fallait continuer de son mieux. La confession, elle lui serait désormais moins pénible puisqu’il n’aurait plus des années accumulées de fautes à avouer. L’Eucharistie, il la recevrait souvent car le Démon, furieux de sa défection, allait terriblement s’agiter pour le reconquérir. Seule, la communion fréquente l’armerait pour se défendre.

Huysmans, tout imbibé de contrition, accueillit docilement ces préceptes.

Le moine lui donna pour pénitence _une dizaine d’un chapelet à réciter_, chaque jour, pendant un mois; puis, après lui avoir signifié qu’il communierait le lendemain, il l’invita à faire son acte de contrition et lui donna l’absolution.

Tandis qu’il prononçait l’impérieuse et splendide formule qui remet les péchés, le pénitent frémit de la tête aux pieds. «Il s’affaissa presque sur le sol, sentant, d’une façon très nette, que le Christ, présent en personne, était là, dans cette pièce, et il pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine... Il lui sembla sortir d’un rêve quand le Prieur lui dit:--Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître. C’est un bon présage. Ayez confiance dans Notre-Seigneur et allez en paix.»

Voici donc qu’Huysmans vient d’accomplir un des actes capitaux de sa conversion.--On fera simplement remarquer ici qu’il n’avait cessé de mériter l’appui de la Grâce par l’humilité dont on a noté chez lui les constantes manifestations et par l’intégral regret de ses fautes. Chaque fois que, malgré sa bonne volonté, il avait été sur le point de suivre les incitations de la nature, le Surnaturel divin était intervenu de telle sorte qu’il avait eu conscience de son action. Chaque fois que le Surnaturel démoniaque avait tenté de l’égarer, il avait été remis dans le droit chemin. Enfin, ayant demandé à la Vierge d’aller dans un couvent, il y avait été envoyé malgré tous les obstacles.

L’acquis, cette fois, était énorme. Et pourtant, il lui restait de terribles épreuves à subir.

VIII

«_Lorsque l’esprit impur est sorti d’un homme, il va par les lieux arides, cherchant le repos. Ne le trouvant pas, il dit: «Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti. Et revenant, il la trouve nettoyée de ses souillures et ornée..._»

Or tel était le cas de Huysmans. Car, tout heureux d’avoir enlevé les boues qui lui obstruaient l’âme, il n’aspirait qu’à se fortifier dans ses résolutions de vie réparatrice en recevant l’Eucharistie.

C’est ce que le Mauvais ne voulait pas. Aussi tenta-t-il de rentrer dans la maison devenue nette.

Il y eut d’abord, chez le pénitent, des signes avant-coureurs de cette brusque attaque et qui peuvent s’expliquer d’une façon naturelle. «Le vieil homme», ayant rompu avec des habitudes ancrées en lui par de longues années d’indifférence religieuse et d’égarements sensuels, se réveille et tente de réagir contre les obligations que la Grâce lui impose. C’est assez bien la situation d’un jeune arbre à fruits, appliqué récemment en espalier contre un mur. Les liens qui le maintiennent lui semblent d’abord importuns; il tend à les rompre et à reprendre sa forme d’hier.

De même l’âme d’Huysmans quant à la réaction _tout instinctive_ contre une règle dont il venait d’éprouver les bienfaits, mais avec cette différence _qu’à la réflexion_, il ne désirait nullement retourner sur ses pas.

Du reste, le Prieur l’avait averti que cette péripétie aurait lieu et il lui avait fait entendre que le démon en profiterait pour lui travailler l’imagination.

C’est, en effet, par l’imagination--si développée chez les écrivains--que le Malin pratique une brèche dans l’âme d’où il avait été chassé. Il use ensuite de cette faculté comme d’un verre grossissant qui déforme toutes choses. Il la bourre d’inquiétudes, de scrupules ineptes; il lui inculque le doute; il lui montre ses péchés comme des pyramides et ses mérites comme des grains de sable--bref, il l’obsède et la porte à se décourager et à s’éloigner des Sacrements. Ce qui était le but visé.

Ce qui prouve, d’une façon indubitable, le caractère surnaturel de cet assaut, c’est le fait que les scrupules et les révoltes dont le néophyte se sent soudain envahi, persistent lors même que sa raison et sa volonté, demeurées intactes, s’opposent à cette tentative d’infection nouvelle. Il repousse, de toutes ses forces, les pensées néfastes que l’Ennemi lui suggère et, néanmoins, il ne parvient pas à les éliminer.

N’oubliez pas qu’il s’agit d’un homme qui débute dans la vie spirituelle et qui ne sait pas encore ce qu’une direction judicieuse lui apprendra par la suite à savoir que: la seule arme contre ces fantômes c’est le mépris. Se croyant en passe de pécher _malgré lui_, il essaie de boxer avec un adversaire aussi rusé qu’habile. Par là, il lui prête le flanc; il s’affole aux coups redoublés qu’il reçoit et il est mis en déroute[4].

[4] Voir pour le développement de ce théorème de Mystique: _Sous l’Étoile du Matin_, chapitres II et IV.

Ainsi de Huysmans.

Voici en quelle minime circonstance l’attaque démoniaque se dessina.

Il venait de confier à son commensal que, s’étant confessé, il devait recevoir la communion le lendemain.

--C’est impossible, répondit M. Bruno, il n’y a qu’une messe conventuelle à cinq heures et la règle défend d’y communier; c’est le Père prieur qui la dit, et il ne pourra y en avoir d’autres, car nous n’avons que trois religieux prêtres au monastère: le Prieur, le Père Abbé qui est malade et garde le lit et le Père Benoît qui est absent. Cependant je vais m’informer.

Renseignement pris, les choses s’arrangèrent pour que Huysmans pût tout de même communier. Un vicaire de passage dirait sa messe, le lendemain matin, avant son départ et lui donnerait le Pain de vie.

Cet expédient navra Huysmans. Il s’était mis dans la tête qu’il serait communié par un moine et la perspective de l’être par un séculier le désolait. Il avait beau se dire et se redire que cette répulsion était puérile, absurde, plus il s’attachait à la vaincre, plus elle s’affirmait irrésistible.

«Je n’ai pas envie de communier demain...» Et il se révolta.

Pourtant une lueur de bon sens lui vint: «--Je suis lâche et imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnera pas quand même?»

C’était la note juste, mais tout de suite il se remit à errer: «--Je manque d’humilité, c’est pour me punir que le Ciel me refuse la joie d’être sanctifié par un moine...»

Il eut beau se raisonner, une sourde colère l’agitait. Pour faire diversion, il voulut réciter la première des dizaines de chapelet qui lui avaient été prescrites comme pénitence. Alors l’attaque, favorisée par son dépit, se développa dans toute sa fureur. En désarroi, oubliant tout à fait les avertissements du Prieur, Huysmans fut jeté bas. Et ce fut la crise de scrupule.

A peine touchait-il le deuxième grain qu’il se figura que ce n’étaient pas un _Pater_, dix _Ave_ et un _Gloria_ qu’il devait réciter, avec contrition, chaque jour, mais bien dix chapelets entiers.

Malgré l’invraisemblance de la chose, quoiqu’il se répétât qu’il était sûr que le Prieur ne lui avait imposé qu’_une_ dizaine d’_un_ chapelet, l’idée le poursuivait que, se contentant de si peu, il péchait par paresse.

--Enfin c’est impossible, s’écria-t-il, même à Paris, le temps matériel me manquerait d’ânonner cinq cents oraisons à la file!... Allons, je vais dire mes dix _Ave_ et rien de plus...

Mais il ne réussit pas à les égrener. Et alors une voix railleuse s’éleva en lui qui disait:--Ah! Ah! tu vois bien que ce n’est pas cela. Dix chapelets! Dix chapelets! Et non une dizaine de chapelet, sinon ta pénitence est nulle.

«--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, pensa-t-il, je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens... Eh bien je vais réciter dix chapelets; peut-être ensuite, aurai-je la paix.»

Il en récita sept d’affilée, recourant à toutes sortes de subterfuges pour se garder attentif à cette impossible besogne.--Mais alors épuisé, presque abruti par cette rabâcherie qui devenait purement machinale, il s’arrêta.

Et aussitôt l’Ennemi poussant son avantage:

--Mieux vaut que tu ne communies pas: après avoir manqué ta pénitence, tu n’oseras approcher de la Sainte Table.

Alors, se forçant au delà de toute mesure, il expédia, vaille que vaille, les trois derniers chapelets. De ce coup il était rendu. Mais comme il soupirait d’aise d’en avoir fini avec ce moulin à prières, tout de suite la pensée lui fut soufflée qu’ayant accompli la tâche avec répugnance, il lui fallait tout recommencer!

Il chercha un moyen terme: compenser par une dizaine réfléchie, récitée avec soin, les cinq cents oraisons gâchées.--Il n’y parvint pas. Alors il s’irrita contre le Prieur, le rendit responsable de son tourment.

A ce moment, sa volonté prit, un moment, le dessus: «Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote, je suis perdu!»

Et tout à coup il réussit à imposer silence à l’abominable hantise dont il était la victime.

Retourné dans sa cellule, il demeura vague, plein d’appréhensions mal formulées, mais si las, qu’il n’avait plus la force d’écouter les chuchotements qui couraient toujours en lui. Il alla dans le jardin, espérant se distraire par la marche. Là, le scrupule le ressaisit, devint formidable et s’aggrava d’un sentiment de haine contre le prêtre qui devait le communier le matin suivant.

Il tremblait d’angoisse, tout éperdu, quand M. Bruno, venu à pas rapides, l’aborda et lui demanda, sans autre préambule, ce qu’il avait.

Huysmans, stupéfait de cette intervention, car il ne s’était confié à personne, le regardait sans répondre.

«Oui, reprit l’oblat, le Bon Dieu m’accorde parfois des intuitions: je suis certain, à l’heure qu’il est, que le Diable vous travaille les côtes...»

Le pénitent exposa le combat dont il avait été le théâtre depuis plusieurs heures.

«--Ah! dit M. Bruno, c’est toujours la même tactique: arriver à vous dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer. Oui, le Malin a voulu vous rendre le chapelet odieux en vous en accablant. Puis qu’y a-t-il encore? Vous n’avez pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Huysmans.

--Nous allons arranger la chose.»

M. Bruno le conduisit à l’auditoire, le laissa quelques minutes puis revint, ramenant le Prieur, et se retira.

Interrogé sur ce dont il souffrait, Huysmans expliqua son tourment.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains. Eh! bien, c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous aurez à réciter chaque jour. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers aujourd’hui?

Huysmans fit signe que oui.

--Et naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes impatienté, vous avez fini par battre la campagne?»

Et voyant que Huysmans souriait piteusement: «--Eh! bien, entendez-moi, déclara le Père, d’un ton énergique, je vous défends absolument à l’avenir de recommencer une prière. Elle est mal dite? Tant pis, passez outre... Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous est venue, car cela va de soi et c’est là où l’Ennemi porte tous ses efforts. N’écoutez pas la voix diabolique qui vous la déconseille. Vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement: je prends tout sur moi.» Il le salua et sortit.

Huysmans un peu rasséréné, demeura songeur: «--J’ignorais, se dit-il, ces attaques contre l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte et qui, pourtant, est vaincue. Ça, c’est fort!...»

Au moment du coucher, un dernier assaut fut risqué par le diable. Huysmans n’avait dit ni au Prieur ni à M. Bruno sa répulsion contre le prêtre séculier qui le communierait, tant la chose lui avait paru ridicule. Or soudain cette aversion lui revint avec une véhémence inouïe.

Mais cette fois, il veillait et il s’affirma que rien ne l’empêcherait de communier.

Puis il ajouta en soupirant: «--Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous plaise. Donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords vous recevoir. Faites que, par impossible, demain, ce soit un moine qui...»

Il s’arrêta, découvrant qu’il tombait dans la présomption par cette demande et qu’il encourait le risque, si elle n’était pas exaucée, de s’imaginer que sa communion ne vaudrait rien.

Il pria donc humblement Dieu d’oublier son souhait téméraire. Et enfin apaisé, il s’endormit.

Au réveil, tout continuait de se taire en lui. «Il comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même qu’il avait lutté.»

Mais il demeurait morne et froid; il ne se sentait plus aucun désir de la communion qu’il allait recevoir. Il se rendit à l’église, s’agenouilla, pria d’une façon distraite car la pensée l’obsédait de ce signe qu’il avait demandé; il s’efforçait de l’écarter, l’estimant plus que jamais puérile et irrespectueuse. Mais elle revenait toujours.

Comme la messe allait commencer, il fut surpris de voir entrer, pour la dire, non le prêtre séculier qu’il attendait, mais un moine qu’il n’avait pas encore vu.

Avide de se renseigner, il appela d’un geste M. Bruno prosterné non loin de lui et, lui désignant le religieux, lui demanda tout bas qui c’était.

--C’est dom Anselme, l’abbé du monastère, répondit l’oblat.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Huysmans s’effondra, écrasé de gratitude. Ainsi, sans intervention humaine, le signe qu’il avait demandé à Dieu lui était accordé.

«Tu as obtenu plus que tu n’espérais, se dit-il, tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe. Et il se cria: Oh! croire, croire, comme ces pauvres convers; ne pas être nanti d’une âme qui vole à tous les vents. Avoir la foi enfantine, la foi immobile, l’indéracinable foi! Ah! Seigneur, enfoncez-la, rivez-la en moi.»

Son âme se réchauffa par cette invocation; il put prier à cœur ouvert et, au moment de communier, cette humilité si franche, dont il avait déjà donné tant de preuves, lui fit dire: «Seigneur, ne vous éloignez point. Que votre miséricorde retienne votre justice. Pardonnez-moi; accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme...»

Quand le Père abbé l’eut communié, il s’attendait à un transport de joie surnaturelle.--Or rien ne vint qu’une sensation d’étouffement si pénible qu’il ne put faire son action de grâces et qu’il dut s’élancer dehors pour respirer.

«Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non la communion qui avait agi. Près du confesseur, il avait nettement perçu la présence du Rédempteur. Tout son être avait été, en quelque sorte, injecté d’effluves divins. Et l’Eucharistie lui avait seulement apporté un tribut d’étouffement et de peine.»

C’était une épreuve dont on peut spécifier comme suit la nature: il avait demandé un signe surnaturel qui lui prouvât que sa communion était agréable à Dieu. Il l’avait obtenu. Mais en compensation de cette faveur, l’allégresse du Sacrement reçu, son action illuminante sur l’âme lui étaient refusées.

Il était désorienté; le Père hôtelier lui demandant, au déjeuner, s’il était content, il ne répondit que d’une façon vague. Puis détournant le propos, il s’enquit de la circonstance qui avait fait que le Père abbé l’avait communié.

«--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le Père abbé a subitement déclaré, en se réveillant, qu’il lui fallait, ce matin, célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du Prieur qui lui défendait, en tant que médecin, de quitter le lit. Je ne sais pas et personne ne sait ce qui lui a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier. Et il a répondu: «Parfaitement, c’est moi qui le communierai...»

Huysmans s’inclina sans rien dire:--Il n’y a plus à douter, pensa-t-il, Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.

Survint M. Bruno qui lui confia qu’il avait obtenu la permission de lui faire visiter les dépendances du couvent.

--Nous irons d’abord voir dom Anselme qui a exprimé le désir de vous connaître.

Ils trouvèrent l’abbé, toujours très souffrant, assis dans une petite cellule fort nue. L’abbé reçut, avec amabilité, le néophyte et lui demanda tout d’abord s’il se portait bien et s’il s’accommodait de l’abstinence et de la nourriture succincte. Huysmans répondit affirmativement. De fait, contre toutes ses prévisions jamais il ne s’était trouvé en meilleure santé: point de névralgies, ni défaillances, ni troubles d’estomac.

--Mais, voyons, reprit l’abbé en souriant, il y a pourtant quelque chose qui doit vous manquer?

--Oui, la cigarette allumée à volonté. Et il avoua avoir fumé en cachette.

--Mon Dieu, poursuivit le dignitaire, le tabac n’a pas été prévu par saint Benoît; sa règle n’en fait donc point mention et je suis, dès lors, libre d’en permettre l’usage. Fumez, Monsieur, autant de cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.

Huysmans remercia et prit congé. M. Bruno le promena partout et leur conversation porta sur l’hagiographie et l’art religieux. Rien ne préparait donc le pénitent à la tempête formidable que le Malin allait, de nouveau, soulever en lui.

IX

Le lendemain matin, après une nuit aussi calme que la précédente, il venait d’entrer à la chapelle dans le but de prier la Vierge, quand soudain, avec une rapidité foudroyante, l’esprit de blasphème éclata en lui. Il entendait résonner dans son âme des injures atroces contre l’Immaculée. Il avait horreur de cette aberration, il en frissonnait de dégoût et pourtant il fallait qu’il usât de toute sa volonté pour ne pas les vociférer à la face de Celle qu’il vénérait.

Épouvanté, n’y comprenant rien, il se réfugia dans le jardin. Aussitôt la voix démoniaque se tut mais pour faire place à une autre qui l’emplit d’arguties captieuses. Ce fut d’abord une nouvelle attaque de scrupule: Pourquoi s’était-il permis de communier sans goût? Pourquoi, au lieu de se recueillir, avait-il passé l’après-midi à flâner avec M. Bruno?

«--Mais voyons, répondit-il, ces réprimandes sont ineptes: j’ai communié tel que j’étais, sur l’ordre formel de mon confesseur. Quant à cette promenade, je ne l’ai ni demandée ni souhaitée, c’est M. Bruno qui, d’accord avec l’abbé de la Trappe, l’a décidée...»

--N’importe, tu aurais mieux agi en passant toute la journée en prière dans l’église.

--Mais c’est impossible.

--Si, c’est possible à qui possède vraiment l’esprit de pénitence. Donc tu ne l’as pas!

Et un ricanement strident lui labourait l’intérieur. Il pantelait, ne sachant comment faire tête. Alors, avançant toujours, le Mauvais tenta de ressusciter le débat sur les dizaines du chapelet.

De ce coup, Huysmans se ressaisit. Les enseignements du Prieur lui revinrent en mémoire et il haussa les épaules. Méprisée, la force adverse battit en retraite. Mais ce ne fut que le délai d’une minute--et l’attaque prit une nouvelle forme.

Une averse de doutes s’écroula sur l’âme du patient. Doutes sur la Présence réelle, doutes sur les vérités révélées, doutes sur la bonté de Dieu, doutes sur le libre arbitre--bref une kyrielle d’objections mille fois réfutées, et dont Huysmans avait appris à reconnaître l’inanité alors qu’il étudiait sa religion. Néanmoins, il voulut accepter la controverse; mais l’assaut était si pressant qu’il avait à peine le temps de formuler les réponses avant de recevoir un nouveau coup.

Et cependant la foi qu’il avait acquise restait immobile, inébranlable sous le flot de paradoxes éculés qui la submergeait.

«Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, à travers cette bagarre, très lucide, nous sommes deux, pour l’instant, en moi. Je suis mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes qu’on me souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette...»

Sur cette réflexion, l’attaque fit trêve. L’Ennemi découvert battit en retraite encore une fois. Mais Huysmans n’avait pas eu le loisir de se reprendre que l’assaut recommença.

Cette fois, la voix voulait lui persuader qu’il avait été victime d’un phénomène d’auto-suggestion. Il résista, trop renseigné sur son état mental pour prendre au sérieux cette insinuation.

Alors, le doute revint. Tous les arguments déjà présentés, défilaient, grossis, tentaculaires, enlaçant la foi pour essayer de l’étouffer. Toutes les pédantesques rengaines du matérialisme eurent leur tour. Mais Huysmans avait jaugé, dès longtemps, leur vide. Il les subit donc sans fléchir.

Alors furieux d’être repoussé, le démon lui précipita un tombereau d’ordures dans l’âme. En des tableaux d’une précision effrayante, il lui mit sous les yeux des scènes d’un dévergondage inénarrable.

Huysmans ne se laissa pas séduire: ces rappels, intensifiés, de ses débauches lui faisaient horreur; il ne pouvait écarter l’obscène vision, mais l’impression qu’il en reçut était la même que si on l’eût garrotté puis barbouillé d’excréments.

Le plus terrible, c’est que le Surnaturel divin n’intervenait pas--gardait le silence. Alors ce fut la tentation de désespoir: «--Tout est fini, je suis condamné à flotter comme une épave dont personne ne veut. Aucune berge ne m’est désormais accessible car si le monde me répugne, je dégoûte Dieu!»

Non, il ne dégoûtait pas le Seigneur, car, à ce moment même, il put prier: «--Mon Dieu, dit-il, souvenez-vous du Jardin des Olives. Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola. Ayez pitié de moi, parlez, ne vous en allez pas...»

Rien: nulle réponse. Le démon aussi se taisait. L’âme du pénitent gisait maintenant, dans une nuit profonde, comme gelée, sans force et sans la plus petite consolation--quasi-morte.

C’était la purification renforcée; celle que Dieu impose toujours à l’âme qu’il entend faire progresser rigoureusement dans la voie étroite afin qu’elle acquière, d’une façon inébranlable, la certitude que, réduite à ses propres moyens, elle n’est qu’un cadavre. Et en même temps, il la triture, comme une éponge, pour en exprimer jusqu’à l’arrière-suc de ses péchés anciens. L’épreuve est salutaire mais épouvantablement douloureuse.

Dans cet état d’abandon, Huysmans gagna l’heure de Complies; la crise ayant duré toute la journée, il ne put prier, mais quand le chœur entonna le _Salve Regina_, un peu de lumière rentra en lui. Il regagna, l’office terminé, l’hôtellerie. Là, tout pâle et tout tremblant, il s’écroula sur une chaise. Le Père hôtelier et M. Bruno, qui l’avaient rejoint, s’alarmèrent en voyant sa figure défaite et l’interrogèrent.

Il expliqua les tortures qu’il venait de subir.

Et le moine, heureux de constater à quel point cette âme avançait dans les chemins de Dieu, lui apprit que la crise en question se produisait toujours lorsque la contrition du pécheur était parfaite, et qu’il devait donc s’en réjouir comme d’une nouvelle preuve de la sollicitude divine à son égard.

--N’empêche, avoua-t-il, que c’est un terrible moment à passer.

--C’est ce que la théologie mystique appelle: la «Nuit obscure» ajouta M. Bruno.

--Ah! s’écria Huysmans, j’y suis maintenant; je me souviens... Voilà donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les douleurs de cette nuit, et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme qu’on est alors plongé tout vivant dans les enfers...

Et il comprit alors pourquoi l’abbé Gévresin, à Paris, avait tant insisté pour qu’il lût avec attention les œuvres du Saint. C’est qu’il prévoyait que son pénitent passerait par la nuit obscure et il voulait le préparer. Mais, dans son désarroi, Huysmans avait tout oublié.

L’hôtelier conclut: «--Le remède à tout cela, c’est la confession. Soyez debout, demain matin à trois heures. Je vous conduirai au Prieur et il vous entendra[5].»

[5] Voir la note I à la fin de cette étude sur Huysmans.

X

Par la permission divine, Huysmans venait de traverser une crise qui devait lui être fort utile.

D’abord il avait acquis la conviction que la Grâce ne l’abandonnait pas, puisque, contre toute vraisemblance, le signe surnaturel qu’il avait demandé lui fut octroyé.

Ensuite, ayant subi la récapitulation, peinte en traits de flammes, de ses égarements passés et pardonnés, quant à la chair et quant à l’esprit, il se tiendrait davantage en garde contre les rechutes; de plus il avait appris comment la Puissance d’En-Bas s’empare de l’imagination pour tendre des embûches aux âmes que Dieu destine à se perfectionner par la souffrance. Cet enseignement ne serait pas perdu.

Puis il avait chancelé vers la tentation de désespoir et il s’en était dégagé par la prière la plus humble.

Enfin, son passage dans la nuit obscure lui avait fait expérimenter l’état de l’âme, lorsqu’avide d’aimer Dieu et d’en être payée de retour, elle est privée, pour un temps, de toute consolation sensible, enfermée dans la foi toute nue, toute sèche, purement intellectuelle.

Comme, après tout, il avait subi ces vicissitudes sans se rebuter ni s’attiédir--ainsi qu’il l’aurait sûrement fait si sa conversion n’avait été que le caprice d’un cerveau malade ou une fantaisie d’ordre littéraire--il avait conquis sa récompense et il allait la recevoir.

Sa première communion lui avait seulement procuré--d’une façon latente--l’énergie nécessaire pour résister aux attaques du démon; la seconde l’initia enfin aux joies de l’âme qui sent son Sauveur vivre en elle.

Donc, le lendemain matin, il décrivit, en confession, au Prieur, les affres par lesquelles il venait de passer. Celui-ci mit les choses au point, lui fit toucher du doigt qu’il n’avait pas péché, puisqu’il n’avait pas consenti aux aberrations monstrueuses que le Mauvais lui présentait.

«Ce qui vous arrive, ajouta-t-il, n’est pas surprenant après une conversion. Du reste, c’est bon signe car, seules, les personnes sur qui Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves.»

Puis il analysa, avec une extrême précision, le mécanisme des ruses employées par le démon pour troubler l’âme de bonne volonté, recommanda encore à son pénitent de répondre par un calme mépris, sans même daigner faire au Mauvais l’honneur de le combattre.

Comme Huysmans lui confiait qu’il ne se sentait pas le désir de communier et que cette inertie l’inquiétait, il conclut par ces mots: «--Il y a de la fatigue dans votre cas; l’on n’endure pas impunément de pareils chocs. Ne vous tourmentez pas de cela. Ayez confiance. Ne prétendez point vous présenter devant Dieu tiré à quatre épingles: allez à lui, simplement, naturellement--tel que vous êtes. N’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils. Ayez bon courage, Notre-Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.»

Il lui donna l’absolution, et Huysmans, consolé, descendit à l’église.

Il reçut la communion avec une pleine humilité, puis alla au jardin pour faire son action de grâces.

Alors, avec une douceur irrésistible, le Sacrement se répandit dans son âme; une lumière indicible en pénétra les replis les plus intimes; il se sentit, peu à peu, soulevé au-dessus de lui-même; il se trouva transporté en adoration au seuil même de l’Éden. Quand il revint sur la terre, il s’aperçut qu’il voyait pour la première fois la nature: le brouillard de tristesse et d’impressions artificielles qui la lui voilait naguère, s’était dissipé. Tout le paysage s’illumina de la même clarté que son âme. Il éprouvait à suivre les allées une sensation de dilatement, «la joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie». Les arbres, lui sembla-t-il, murmuraient des prières; des ailes angéliques se reflétaient dans l’eau des bassins. Le soleil brillait semblable à un ostensoir d’or radieux. «C’était un Salut de la nature, une génuflexion d’arbres et de fleurs chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait, là-haut, dans la custode embrasée de l’astre...

«Transporté, il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi. Il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur terrestre n’est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de combler ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie.»

Huysmans l’expérimentait donc: cette joie toute surnaturelle atteignait une intensité que les gens les plus humainement heureux ne soupçonnent même pas...

Il passa encore quelques jours au monastère, bien portant, entouré d’affection par les moines et par le bon M. Bruno. Quand il retourna dans le monde, il emportait le regret de ne pas toujours demeurer auprès d’eux. Il était fort triste car il pressentait de nouvelles épreuves. Mais le souvenir des Grâces reçues lui donnait aussi bien du courage.

XI

Je n’ai point ici pour objectif d’écrire la vie d’Huysmans depuis sa conversion. De même, au cours des pages précédentes, écartant tout ce qui n’était point mon sujet, à savoir: suivre la marche de la Grâce dans cette âme, et en marquer, avec autant de précision que je l’ai pu, les arrêts et les reprises, j’ai tâché de rendre évidente l’action du Surnaturel dans cette rénovation d’une conscience. J’ai voulu établir une sorte de procès-verbal; je me suis donc attaché à réprimer l’émotion que suscitaient souvent en moi maints épisodes où se manifeste la véracité magnifique du pécheur pénitent.

Poursuivant sur ce terrain volontairement circonscrit, dans ce qui va venir, je démontrerai, je l’espère, que Huysmans était prédestiné à conquérir son salut par la douleur physique et morale. Dieu, en effet, multiplia les épines sur le chemin où il l’avait engagé. Rares et brèves y furent les joies, fréquentes et prolongées les souffrances. Huysmans y acquit peu à peu la résignation puis l’amour de la Croix. Il y reçut aussi la persévérance jusqu’à cette mort enviable pour le croyant, effrayante pour l’incrédule, qui fut la sienne.

L’état d’âme, que révèlent les livres postérieurs à sa conversion, c’est surtout l’aridité, cette épreuve si fréquente chez ceux que Dieu mène par les voies extraordinaires et dont saint Jean de la Croix a si merveilleusement fixé les phases.

Dans cet état, nous apprend-il en substance, Dieu purifie l’âme en lui retirant toute lumière sur ce qui se passe en elle. Bien plus, il semble s’en tenir à distance et n’accorde aucune satisfaction apparente au désir qu’elle éprouve de se rapprocher de Lui.

«L’âme, spécifie le Saint, ignore le chemin où elle se trouve; privée de toutes les consolations naturelles et surnaturelles dont elle avait coutume de jouir, elle est éprise d’amour de Dieu et ne peut se contenter et cette soif est si ardente qu’elle en est toute desséchée...»

Et il ajoute: «On voit qu’un tel état peut devenir une épreuve très rude quand il se prolonge. Il est d’une monotonie désolante et malheureusement il s’impose: on ne peut en changer à son gré. Quand cette aridité dure pendant quelques jours, elle est déjà profondément ennuyeuse. Mais au bout de plusieurs années, elle devient intolérable. On est bien tenté de s’étourdir en se jetant tout au moins dans les bonnes lectures et dans les œuvres saintes mais extérieures»; mais le résultat est nul ou à peu près.

Enfin, rassemblant, sous une image frappante, les différents traits de ce véritable purgatoire, le Saint en dit: «C’est une plaine sablonneuse, sèche, monotone. Çà et là pousse une herbe rare, partout la même. Elle se dresse tristement vers le ciel. C’est le souvenir de Dieu, souvenir simple, sans variété. Le vent des distractions couche cette herbe et l’oriente en tout sens. Mais la rafale passée, les tiges se relèvent et reprennent leur direction vers le ciel avec une obstination tranquille...»

Tel fut, en effet, le cas d’Huysmans durant les années qui suivirent sa conversion et jusqu’au jour où la maladie le cloua sur son lit. Il l’a noté dans _la Cathédrale_ et dans _l’Oblat_.

D’abord il fut durement éprouvé au point de vue des consolations naturelles: le bon prêtre qui l’avait envoyé à la Trappe, qui avait repris la direction de son âme à son retour à Paris et pour lequel il ressentait une affection filiale, mourut peu de temps après. Des amitiés nouvelles et qu’il croyait solides s’éloignèrent. Il s’était retiré dans la solitude, auprès de l’abbaye de Ligugé; il y trouvait quelque réconfort à suivre les splendides offices bénédictins. Or, quelques mois après son installation, les religieux furent expulsés, partirent en exil. Il dut rentrer dans ce Paris qu’il avait en horreur.

Enfin comme tous les écrivains convertis, il eut à subir de violentes attaques. Les incroyants le chargèrent d’injures et de calomnies ou déplorèrent hypocritement son gâtisme précoce. Parmi les catholiques, divers Pharisiens mirent en doute sa sincérité, soulignèrent, avec perfidie, l’outrance de quelques-uns de ses jugements, interprétèrent dans un sens défavorable tous ses faits et gestes, le poursuivirent, lui et ses confesseurs, de conseils empoisonnés ou de lettres anonymes. Encore un coup, comme tous les pécheurs repentants à qui Dieu impose la lourde croix de la notoriété, il but, jusqu’à la lie, le fiel de la méchanceté humaine.

Et pour secours surnaturel, rien que la foi privée, en apparence, des visites de la Grâce, rien qu’une oraison qui semblait ne pas être entendue, rien que des communions où Jésus gardait le silence en lui, rien qu’une faim dévorante de Dieu qui paraissait ne devoir être jamais rassasiée. Il n’obtint un peu de tendresse que lorsqu’il se réfugiait auprès de la Consolatrice des Affligés, à Chartres, à Lourdes ou à Notre-Dame des Victoires.

Il a consigné son état d’aridité dans de nombreux passages de ses livres, ceux-ci par exemple: «Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans un état d’anémie spirituelle affreux. L’âme se traînait dans une langueur que berçait le ronronnement de prières toutes machinales... Il se demandait: suis-je plus heureux qu’avant ma conversion? Et il devait cependant bien, pour ne pas se mentir, se répondre: oui. En somme, il menait une vie chrétienne, priait mal, mais, du moins, priait sans relâche. Seulement il se sentait l’âme si vermoulue et si aride!...» (_La Cathédrale_, ch. II).

Ce qui l’attristait aussi, c’était sa pénurie de ferveur à la communion. Il décrit comme suit sa sécheresse: «C’est un état particulier où il semble que la tête soit vide, que le cerveau ne fonctionne plus; que la vie soit réfugiée dans le cœur qui gonfle et vous étouffe, où il semble, lorsqu’on reprend assez d’énergie pour se ressaisir, pour regarder au dedans de soi, que l’on se penche, dans un silence effrayant, sur un trou noir.» (_La Cathédrale_, p. 97).

Il avait en outre à lutter contre une vanité sournoise qui le portait à s’admirer pour sa continence et son assiduité à la prière, malgré les distractions et le manque de goût. Cette tentation le suppliciait car Dieu lui laissait cette exquise humilité dont il l’avait gratifié dès la première heure. «J’ai, dit-il, à l’état latent, ce qu’au Moyen Age on appelait ingénument la vaine gloire: une essence d’orgueil diluée dans de la vanité et s’évaporant au dedans de moi, dans des réflexions toutes tacites... Mon vice est muet et souterrain; il ne sort pas; je ne le vois pas ni ne l’entends. Il coule et rampe à la sourdine et il me saute dessus sans que je l’aie entendu venir.»

Et relevant ces distractions incessantes qui marquent l’état d’aridité il s’écriait: «Il suffit que je m’agenouille, que je veuille me recueillir pour qu’aussitôt je me disperse. Ah! les gens qui ne pratiquent pas s’imaginent que rien n’est plus facile que de prier. Je voudrais bien les y voir: ils pourraient attester alors que les imaginations profanes qui laissent, à d’autres moments, tranquille, surgissent pendant l’oraison, à l’improviste.» (_La Cathédrale_, p. 103).

Puis l’aridité persistant, «un jour l’ennui s’implanta en lui, l’ennui noir qui ne permet ni de travailler, ni de lire, ni de prier, qui vous accable à ne plus savoir que devenir ni que faire... Je m’ennuie à crever: ce que je suis las de me surveiller, de tâcher de surprendre le secret de mes mécomptes et de mes noises. Mon existence, je la jaugerais volontiers de la sorte: le passé me semble horrible; le présent m’apparaît faible et désolé; quant à l’avenir, c’est l’épouvante... Je cherche des sensations dans mes communions; il faudrait pourtant me convaincre que c’est parce qu’elles sont glacées qu’elles deviennent méritoires. Je le vois mais j’en souffre: c’est si naturel de demander à Dieu un peu de joie!...» (_La Cathédrale_, chap. VIII).

Oui, c’est naturel, mais le patient, malgré les éclaircissements de son admirable confesseur, n’arrivait pas à se rendre compte qu’il était dans le Surnaturel. Dieu voulait qu’il demeurât dans les ténèbres, qu’il progressât sans aide sensible.

Il essaya la diversion notée par saint Jean de la Croix. Il se jeta dans des lectures infinies de Mystique, de liturgie, d’art religieux et il n’en tira que de la satiété: «Quel malheur, s’écria-t-il, que d’avoir une bobine dans la cervelle et de se dévider ainsi ses récentes lectures!...» (_L’Oblat_, p. 134).

Cependant les offices de la Semaine Sainte lui apportaient un peu de soulagement: souffrant comme il était, il goûtait Notre-Seigneur en croix, la Vierge en larmes. Il se sentait alors en communion avec l’Église; il parvenait à prier sans trop de contraction.

Mais bientôt l’ennui revenait; et, sauf le temps du voyage en Hollande où il alla visiter la ville de Schiedam, patrie de sainte Lydwine, il ne sortit plus de l’aridité jusqu’au moment où la maladie brisa sa plume.

Durant cette période d’apparent abandon de Dieu, il eut tout de même deux signes qui purent lui faire comprendre qu’il n’était point délaissé.

D’abord l’amour de Dieu persistait, intégral, en lui, s’augmentait même du fait qu’il s’y attachait avec persévérance malgré la fatigue de son âme et malgré l’éclipse des grâces sensibles, malgré aussi les déboires d’ordre naturel.

Ensuite ses livres produisirent des conversions.

XII

La publication d’_En Route_ fit un bruit considérable: langues et plumes entrèrent en danse autour du converti.

Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que «de la littérature.» Le goût bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter, à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant.--De fait, le mot: _mystiquefication_ fut lancé.

D’autres--des «chers confrères», bien entendu--dénoncèrent un adroit calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être «vendu aux Jésuites». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie bien menée.

Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans _En Route_, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit; un esthète gourmé promulgua cet axiome: «On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de talent.» Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence.

D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière, effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la violence de ses critiques touchant les déformations du culte, l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses, touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index s’imposait.

Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure. Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai déjà dit ailleurs: il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son cœur! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu.

Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique n’était pas nécessairement un _bondieusard_ confiné dans d’idiotes superstitions, voué à un fétichisme grotesque.

Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les esprits enclins à plus d’équité.

Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être «qu’un déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires» et lorsqu’il le traite de «lavasse des séminaires» (_En Route_, p. 57).

Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont l’apostolat se prouve efficace.

Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques d’ouvriers. Il les croit composés «d’affreux blousards» dont l’haleine alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits» (_En Route_, p. 117).

Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation qui m’est fort agréable à remplir.

Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion et vice-versa.

J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.

Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les dissoudre...

Revenons à Huysmans.

On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi à peu près nulle sur les simples.

Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.

Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de sentiments savamment frelatés.

Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’_En Route_, furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises de prédilection.

Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent; moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me fournir.

De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait qu’un pas.

Et ce pas fut souvent franchi.

Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication d’_En Route_: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est admirable!...[6]»

[6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son opuscule: _Huysmans intime_.

Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de sa vie terrestre.

Lorsque parut _En Route_, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec trop de précipitation.

Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de Huysmans.

--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.

Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.

Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition.

--C’est que je viens de lire _En Route_, répondit l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.

--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et remerciant la Vierge...

Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait; et il n’y a qu’à répondre: _Amen!_»

Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans étoiles.

Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en partie les maux.

XIII

A mon avis, avec la seconde partie d’_En Route_, le chef-d’œuvre de Huysmans c’est _Sainte Lydwine de Schiedam_.

_La Cathédrale_, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit _En Route_. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un défaut de composition et l’intérêt en pâtit.

Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la description et à l’explication de la cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, _la Cathédrale_ donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la vie spirituelle.

La même remarque s’applique à _l’Oblat_, encore qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine à l’époque des expulsions.

Quant à _Foules de Lourdes_, c’est un livre manqué. Le tempérament de Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre excessive.

Cependant on trouve dans _Foules de Lourdes_, une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.

Mais dans _Sainte Lydwine_, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement inspiré.

Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.

[7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé _d’exorer_ le Sauveur pour qu’il _m’élague_ de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces taches sont rares.

C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de _Sainte Lydwine_. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne soient les vaines finasseries du libéralisme.

Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de soi-même.

Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva son existence périssable.

XIV

Comme le Prieur de la Trappe en avait prévenu Huymans, «la conversion du pécheur n’est pas sa guérison mais seulement sa convalescence».

Il l’avait compris. Aussi, pour se garantir des rechutes et pour se bonifier, il s’était appliqué à observer avec beaucoup d’exactitude les commandements de Dieu et ceux de son Église, à fréquenter assidûment le confessionnal et la Sainte Table. Par là, il s’attachait à corriger ses défauts.

Or, le plus persistant, c’était le manque de charité envers le prochain. Il s’en rendait si bien compte que, vu sa grande loyauté, ce n’était qu’avec un tremblement qu’il proférait l’article du _Pater_: _Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés._

Ce lui était matière à débats anxieux (voir _l’Oblat_, p. 117). Car il constatait que sa nature l’inclinait, sur ce point, à des jugements aigres et par trop sommaires, à des médisances plus impulsives que réfléchies, à des accès de colère contre qui l’avait lésé.

Retenons qu’il était dans la vie comme dans ses livres: un nerveux d’une extrême impressionnabilité, un imaginatif pour qui les moindres déboires s’exagéraient en catastrophes. En outre, il possédait un don de la caricature qui lui faisait éprouver du plaisir à tourner en ridicule les travers de la pauvre humanité.

Dans l’ordinaire de l’existence, il faisait parfois l’effet d’un chat peu sociable, qui n’aime pas que les étrangers se familiarisent avec lui et qui se tient toujours prêt à jouer de la griffe.

Mais il sentait que cette attitude agressive cadrait mal avec son amour si réel de Dieu. Entre amis, lorsqu’il s’était laissé aller à des sorties furibondes contre les Pharisiens et les pies-grièches de dévotion, il lui arrivait de couper court à ses diatribes, d’en témoigner de la confusion et de s’excuser avec une charmante ingénuité.

--C’est que, expliquait-il, la bêtise «au front de taureau», pour parler comme Baudelaire, et l’hypocrisie me mettent hors de moi.

Par contre, il manifestait la plus délicate tendresse à ceux qui avaient su se faire aimer de lui. J’en parle d’expérience, car lorsque j’allai lui demander pardon des outrages dont je l’avais persécuté du temps où j’appartenais au diable, il se montra plein d’affectueuse mansuétude. En nous embrassant pour sceller la réconciliation, nous pleurions comme deux gosses qui se sont flanqué des taloches et qui en éprouvent du remords...

Dieu qui voulait que Huysmans fût totalement à Lui, qui avait commencé à le diriger dans les voies de la perfection en lui imposant la persévérance sans le réconfort des consolations sensibles, acheva de briser son amour-propre en lui envoyant la maladie pour qu’elle complétât son Purgatoire sur la terre.

D’abord, Huysmans devint aveugle. Comme il écrivait la dernière ligne de _Foules de Lourdes_--c’est une prière à Notre-Dame--il fut frappé d’un zona qui, parmi des souffrances aiguës, se porta sur le nerf optique.

Fait notable: il recouvra la vue lorsqu’il eut à corriger les épreuves de son livre et il la reperdit aussitôt la besogne accomplie.--Je tiens ce détail de lui-même.

Au bout de quelques mois, une amélioration partielle se produisit. Il put quitter le bandeau qui lui couvrait les paupières. Mais sa vision demeura défectueuse: il ne supportait plus les lumières vives et était obligé de se servir de lunettes.

Courte fut la trêve. En octobre 1906, éclata le mal atroce qui l’acheva: un cancer de la face qui lui rongea la joue droite, caria le maxillaire et finalement lui perfora le palais.

Quand on lui signifia le diagnostic des médecins, Huysmans eut, tout d’abord, un mouvement d’épouvante. Il ne se faisait pas d’illusions; il savait que le cancer est incurable. Mais ce sursaut de la nature, reculant devant la souffrance, fut bref. Un acte d’entier abandon à la justice de Dieu suivit bientôt. Il inclina la tête et murmura:--Comme sainte Lydwine!... Que votre volonté soit faite, Seigneur...

Le sacrifice fut généreux, sans restriction. Et non seulement il se soumit en toute humilité, mais encore, s’étendant sur la croix sans récriminer, il refusa de ruser avec la souffrance.

«Ses médecins, pour apaiser ses douleurs intolérables, voulaient employer les piqûres de morphine. Il s’écria:--Ah! vous voulez m’empêcher de souffrir! Vous voulez changer les souffrances du Bon Dieu en mauvaises jouissances de la terre. Je vous le défends!...

«Par ce martyre qu’il permettait pour Huysmans, en le soutenant de sa Grâce, Dieu voulait estampiller les œuvres de son serviteur de bonne volonté vis-à-vis de ceux qui persistaient à douter de lui:--Il me fallait, disait-il, souffrir tout cela pour que ceux qui liront mes livres sachent que je n’ai pas fait que de la littérature[8]...»

[8] Dom DU BOURG: _Huysmans intime_, p. 32.

Son courage reçut une récompense. Plus les tortures augmentèrent, plus il entra dans la sérénité. Elles étaient loin maintenant les lamentations de naguère; bien loin les tirades sarcastiques bafouant les faiblesses d’autrui. Désormais l’indulgence, le pardon des injures, l’oubli des iniquités à son égard habitèrent son âme. C’était si frappant que le bon Coppée me dit, un jour où nous l’avions visité de compagnie:--Il est transformé; il fallait la douleur pour cela; c’est admirable!...

Et il ne se contentait pas d’ouvrir pleinement son âme à la charité chrétienne, il se préoccupait de ses amis, surtout des néophytes entrés après lui dans l’Église.

Comme, malgré sa déchéance physique, sa lucidité d’esprit demeurait parfaite, il leur écrivait des lettres dictées par son expérience, illuminées par les clartés nouvelles qui lui venaient de son calvaire. Tant qu’il put tenir la plume, il les leur prodigua[9].

[9] Voir note II à la fin de cette étude.

Et quelle patience fut la sienne! Le mal poursuivant ses ravages, malgré tous les efforts des médecins, ceux-ci le tourmentèrent de cent façons: on le cautérisa à outrance, on lui arracha les dents et l’os de la mâchoire supérieure, on essaya de cruelles médications empiriques.

Le tout, en vain.

Lui disait avec un sourire doucement résigné:--Ces messieurs m’ont mis en capilotade; maintenant, ils renoncent même aux palliatifs et ils ne me font plus que des pansements à l’eau oxygénée... Ils auraient bien pu commencer par là!...

A mesure qu’il s’ornait ainsi de vertus, il s’unissait davantage à Dieu. Vers la fin, il ne pouvait que rarement communier, le pus lui emplissant presque toujours la bouche. Il suppléait à cette privation du corps et du sang de Notre-Seigneur, par des communions de désir qui lui fortifiaient l’âme. Il méditait aussi sans cesse la Passion et il en vint à vivre dans un état d’oraison presque continuel. Puis sa tendre dévotion pour la Sainte Vierge l’aidait à souffrir. Il posait sa tête endolorie sur les genoux de la Bonne Mère et, me montrant le chapelet qui ne quittait plus ses doigts, il me disait:--J’ai peine à me recueillir; mes prières sont pareilles aux fumées mourantes d’un encensoir oublié devant l’autel, mais notre Immaculée s’en contente et elle me soulage pour porter ma croix: le corps souffre à hurler, mais l’âme déborde d’une joie tranquille qui ressemble à une lumière blanche...

Je le vis pour la dernière fois la veille de sa mort. Il était assis dans un fauteuil et si affaissé qu’il ne put que me serrer faiblement la main et articuler, d’une voix presque imperceptible, ces mots:--Je vais à Dieu, cher ami, et je prie pour vous...

Le lendemain, à six heures du soir, il s’endormit paisiblement dans le Seigneur, sans une plainte, sans un regret. L’agonie fut si calme qu’on ne s’aperçut d’abord pas qu’il venait de passer.

L’épuration était accomplie: il avait racheté par des souffrances héroïquement supportées ses égarements anciens et ce que «le vieil homme» avait laissé en lui d’inquiétudes et d’acrimonie. En comparaissant au tribunal de la Miséricorde, il avait acquis le droit de s’écrier avec le serviteur de la parabole évangélique:--_Seigneur, vous m’avez confié cinq talents pour les faire fructifier, et voici que je vous en ai gagné cinq autres!..._

Quand un converti peut se rendre ce témoignage au seuil de la Vie éternelle, je crois qu’il a mérité son salut.

Note I

A propos des voix entendues si nettement par le néophyte au dedans de lui-même, je tiens à répéter ici ce que j’ai déjà dit dans ma brochure: _Notes sur la psychologie de la conversion_ et antérieurement dans _Du Diable à Dieu_ au