chapitre VIII
: c’est un phénomène fort perceptible qu’on ne peut absolument pas prendre pour une illusion ou un dédoublement de la personnalité. _Quelqu’un_ parle en vous qui n’est pas vous, et vous en avez d’autant plus conscience qu’à cette période de la conversion, la faculté de raisonner est particulièrement libre: jamais l’on ne fut plus lucide, et l’on s’en rend compte.
Au surplus, voici ce que dit de ces voix sainte Térèse qui fait autorité dans la matière: «Ce sont des paroles parfaitement distinctes, mais on ne les entend pas des oreilles du corps; l’âme, néanmoins, les entend bien plus clairement que si elles lui arrivaient par les sens; on aurait beau résister pour ne pas les entendre, tout effort est inutile.» (_Vie de sainte Térèse par elle-même_, ch. XXV).
Note II
Voici une lettre que Huysmans m’écrivit en novembre 1906. Je l’ai donnée dans mon livre: _Un séjour à Lourdes_. Mais je crois utile de la reproduire ici. Si malade, il s’oubliait lui-même pour réconforter et encourager, avec une perspicacité admirable, son frère cadet de conversion.
Bien Cher Ami
«Vous voici dans la solitude et j’espère que celui que le brave Curé d’Ars appelle le Grappin vous laisse un peu en paix[10]. Je prie pour cela matin et soir. En tout cas, ayez confiance, refusez avec lui toute discussion. Et quand même les prières à la Vierge vous paraîtraient des sons vains, faites-les. Ce sont, d’ailleurs, les plus agréables à Dieu, les prières faites sans joie, presque sans espoir parce qu’elles coûtent. Les autres sont aisées et, par conséquent, valent moins.
[10] Je venais de subir des attaques démoniaques d’une particulière violence.
«Dites-vous bien aussi que la souffrance est la marque de l’amour divin. Il n’est pas un des Saints qu’il n’ait broyé. Rappelez-vous la réponse de Jésus à sainte Térèse, accablée de maux, et finissant tout de même par se plaindre à Lui de ses rigueurs:--_Ma fille, c’est ainsi que je traite ceux que j’aime._ Voyez, il nous traite nous, les convertis, les bons salauds, comme ses vrais amis!
«Comme je vous l’ai dit, c’est très bon signe. N’empêche que c’est affreux. J’en ai su et j’en sais encore quelque chose, n’étant pas précisément heureux au point de vue spirituel, et au point de vue corporel. Mais je me dis que c’est, sans doute, autant de moins à valoir dans le Purgatoire et je me console.
«Songez aussi, bien cher ami, qu’il y a un peu de bonne ruse chez le Seigneur. Il est souvent le plus près de nous alors que nous le croyons le plus loin. Il laisse agir le Prince des Mufles qui, sans le vouloir, nous épure. Car, en fin de compte, c’est à cela que toutes ses ridicules persécutions aboutissent.
«Soyez donc content: la Sainte Vierge vous a recueilli. En dépit de tous les cahots, tout ira donc très bien.»
Note III
Pour la préparation de Huysmans aux tortures de la fin de sa vie, il ne faut pas oublier que son attrait le portait surtout vers la Passion. Il a noté ce penchant dans maints passages de son œuvre et notamment dans l’_Oblat_ où il dit: «La Semaine Sainte était celle qui convenait le mieux à ses aspirations et à ses goûts. Il ne voyait bien Notre-Seigneur qu’en croix et la Vierge qu’en larmes. Aussi sortait-il des longs offices de cette grande semaine accablé mais heureux. Il se sentait si bien en communion avec l’Église, et il avait si bien prié! Et il lui fallait faire un effort pour s’imposer un état d’âme différent avec la Pâque...»
Note IV
Un livre fort intéressant à consulter, c’est celui de M. Gustave Coquiot: _le vrai J.-K. Huysmans_. Naturellement M. Coquiot, incrédule, n’a rien compris à la conversion de son ami. Mais il a noté, avec une perspicacité sympathique, les particularités de caractère, les façons d’être et de dire de l’auteur d’_En Route_. Je dois des remerciements à M. Michel Druhen qui m’a signalé le volume.
PAUL VERLAINE
Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne-- Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.
Paul Verlaine.
I
J’ai entendu parler, pour la première fois, de Paul Verlaine, en 1886, comme je venais de déposer le casque et la cuirasse, après cinq ans de service militaire.
Féru de littérature, j’étais, comme la plupart des poètes qui allaient former l’école symboliste, fort préoccupé de tenter des voies nouvelles, d’assouplir le vers, de le rendre plus musical et surtout de le libérer des entraves par trop rigides dont les Parnassiens l’avaient garrotté. Mais ce qui nous unit principalement, ce fut un goût d’idéalisme qui nous portait à réagir contre l’aberration matérialiste que préconisait le naturalisme alors triomphant. Car c’était l’époque où Zola proférait les bruits les plus incongrus dans tous les trombones de la réclame...
Donc, flânant en Belgique, je fis la connaissance à Marcinelle, près de Charleroi, d’un jeune avocat fort lettré, M. Jules Destrée--depuis, député socialiste,--qui me montra un petit volume intitulé _Romances sans paroles_ dont les vers le ravissaient. Il me lut quelques pièces, entre autres: _Il pleure dans mon cœur_,... _Voici des fruits, des fleurs_,... _Le piano que baise une main frêle_...
Je me récriai d’admiration tant cette poésie répondait à mon rêve, tant, tout ondoyante, toute flexible, toute mélodieuse, toute nuancée, tout aérienne, elle me semblait supérieure aux fades déclamations et aux rhapsodies descriptives dont les champs de l’art étaient alors infestés.
Je m’enquis du nom de l’auteur.
--Ah! me dit Destrée, on ne sait pas grand’chose sur son compte. C’est un nommé Verlaine qui, paraît-il, a été condamné, il y a une douzaine d’années, pour tentative de meurtre. En prison, il s’est converti au catholicisme et il a écrit un recueil de vers religieux intitulé _Sagesse_ que je ne connais pas. M. Huysmans l’a découvert; il en parle dans son livre _A Rebours_ publié il y a deux ans. Ce fut une véritable révélation pour beaucoup, car les Parnassiens, dont Verlaine fit partie avant 70, gardent le silence sur ce repris de justice qu’il leur semble compromettant d’avouer pour l’un des leurs...
Rentré à Paris, je lus _A Rebours_. Les pages--d’ordre purement littéraire--que Huysmans y consacre à Verlaine augmentèrent mon envie de m’initier davantage à l’œuvre de l’étrange poète. Non sans quelque peine, je me procurai un exemplaire de _Sagesse_ de l’édition Palmé, presque tout entière mise au pilon.
Je lus et relus cette plaquette. Tout m’en plaisait: la simplicité de la forme, dissimulant un art consommé, la beauté des images, la fraîcheur de l’inspiration, le parfum de sincérité qui flottait sur ces strophes semblables à des buissons de roses blanches.
Bien entendu, fort ignorant que j’étais des choses religieuses, je ne pus saisir à quel point l’esprit catholique imprégnait le livre d’un bout à l’autre, quelle haute Mystique l’illuminait de ses clartés. Néanmoins, dès lors et plus tard, quand parurent _Amour_, _Bonheur_, _Liturgies intimes_, quelles que fussent mes préventions contre l’Église, je dus bien rendre témoignage, que les poésies chrétiennes de Verlaine constituaient les joyaux de son œuvre.
Cela, je l’ai dit et répété dans de nombreux articles et dans les conférences que, dès cette époque, je faisais sur le poète.
D’ailleurs, il faut y insister: Dans ce temps, la presse bien pensante, que les mœurs décousues de Verlaine effarouchaient, se tenait sur la réserve à son égard. Elle ne l’a pas encore accepté tout entière. N’ai-je pas lu dernièrement un article où l’on opposait au pécheur repentant de _Sagesse_... qui? Un chansonnier breton--bon chrétien d’ailleurs. Tout de même, il n’y a pas proportion!
La presse boulevardière et maintes revues normaliennes propageaient force légendes malveillantes, force jugements ineptes sur la personne et sur l’art de Verlaine.
Mais de jeunes écrivains, mécréants pour la plupart, trouvant chez lui une beauté nouvelle ne cessaient d’acclamer, avec une furie généreuse, les mérites de ses poèmes. C’est donc la génération symboliste qui a fait la gloire de Verlaine--envers et contre tous. Elle n’a pas toujours placé aussi judicieusement ses admirations...
Quoi qu’il en soit, les catholiques ont lieu de se réjouir d’un pareil résultat. En effet, n’est-il pas réconfortant que la partie la plus pénétrante, la plus humaine et la plus surnaturelle à la fois de l’œuvre de Verlaine, celle où il atteste les beautés et les bienfaits de l’Église, soit tenue pour la plus admirable même par des adversaires irréductibles de notre foi? Quelle preuve que le Saint-Esprit demeure le plus grand des artistes!
Répétons-le donc, dût la postérité renfrognée de Jansénius crier au scandale: Verlaine fut et reste, malgré ses rechutes, ses faiblesses et ses égarements, le chantre incomparable de la Grâce. Aussi Huysmans n’exagère pas quand il écrit: «L’Église a eu en lui le plus grand poète dont elle se puisse enorgueillir depuis le Moyen Age.» (Préface aux _Poésies religieuses_, 1 vol., chez Messein.)
II
Dans les lignes qui suivent, je n’ai pas l’intention de raconter la vie de Verlaine. Résumant les circonstances qui le menèrent en prison, je dirai sa conversion soudaine. Puis je suivrai, d’après _Sagesse_, le travail de la Grâce sur cette âme ingénue; je montrerai sa bonne foi et sa ferveur. Ensuite, me servant de ses propres confidences, de son œuvre postérieure à _Sagesse_ et de nombreux documents publiés depuis sa mort, je tâcherai d’exposer combien il fut désarmé pour lutter contre lui-même et contre les influences déplorables du milieu où s’enlisèrent ses derniers jours.
Rien, avant la prison, ne révèle chez Verlaine qu’il ait été préparé au catholicisme ardent de _Sagesse_. Son père, capitaine du génie en retraite, considérait la religion comme une sorte de discipline qu’il importe de respecter--sans plus. Sa mère, grand cœur, plein de tendresse et de dévouement, ne pratiquait que d’une façon assez sommaire. Le poète fit sa première communion «parce que cela était convenable» et n’en garda aucune ferveur. Puis, dès son adolescence, il s’éloigna de l’Église. Comme bien d’autres, il se laissa prendre aux fariboles de la science athée. Un de ses biographes qui fut, jusqu’à la fin, son ami dévoué, dit de sa formation intellectuelle: «Nous avions lu ensemble, entre autres ouvrages matérialistes, le livre, alors célèbre et réputé hardi, du docteur Büchner: _Force et matière_, y puisant des arguments scientifiques pour nous instruire et fortifier nos convictions philosophiques. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions persuadés de l’inexistence du surnaturel, et nous ne pouvions croire à l’existence d’un autre monde, pas plus qu’à la suprématie d’une puissance extérieure qui domine l’humanité, la gouverne, se mêle de ses actes, les juge, les récompense, les punit... Verlaine était donc, à vingt ans, absolument incroyant par raisonnement, conviction, études et non simplement par une grossièreté négative comme la plupart des hommes qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas[11].»
[11] EDMOND LEPELLETIER: _Paul Verlaine, sa vie, son œuvre_, p. 387 (Éditions du _Mercure de France_).
Pourtant il lisait aussi, avec plaisir, les œuvres de sainte Térèse, non pour y chercher des motifs de croire, mais parce que le talent merveilleux manifesté par la réformatrice du Carmel, dans _le Chemin de la perfection_ et _les Châteaux de l’Ame_, lui agréait. Ils sont, d’ailleurs, assez nombreux les incroyants qui cherchent des jouissances d’ordre littéraire ou psychologique dans les livres de dévotion. Il y a, par exemple, Sainte-Beuve, qui s’intitulait, aux dîners gras du vendredi qu’il présidait chez Magny: «évêque du diocèse des athées» et qui, néanmoins, se déclarait charmé par la lecture assidue de l’_Imitation_. Moi-même, je me souviens qu’à une époque où je combattais farouchement l’Église, _la Douloureuse Passion_ de la sœur Catherine Emmerich me tomba sous la main. Je m’en délectai, mais comme j’aurais fait d’un conte de fées.
Ce ne fut pas non plus dans le mariage que Verlaine trouva des exemples de piété. Mlle Mathilde Mauté, qu’il épousa en août 1870, ne pratiquait pas. La suite des événements montra, au surplus, qu’elle n’était nullement catholique, puisqu’elle divorça pour se remarier dès que les rêveries antisociales du Juif Naquet eurent passé dans la loi.
Cette union mal assortie fut l’origine de tous les malheurs du poète. Quand il eut perdu sa place d’employé à l’Hôtel-de-Ville, après la Commune, il vint habiter chez ses beaux-parents avec sa femme et son petit garçon. Mme Verlaine était une personne très positive et très amie du pot-au-feu, ce qui est, du reste, louable. Mais elle n’a jamais compris le caractère du grand enfant--très facile à mener si elle avait su le prendre--qu’était son mari. Les inégalités d’humeur de celui-ci et, il faut bien le dire, ses équipées bachiques, en compagnie d’autres écrivains, la courroucèrent. Des querelles éclataient à chaque instant, aggravées de longues bouderies. Il faut retenir aussi que la jeune femme était poussée sournoisement à la discorde par son père, qui ne pardonnait pas à Verlaine de montrer plus de penchant à chevaucher Pégase qu’à s’acagnarder sur un rond-de-cuir. Ce M. Mauté était un notaire villageois en retraite, un de ces Prudhommes papelards et venimeux, à lunettes montées sur or, à faux-cols trop empesés, dont maints capitalistes--toujours prêts à se duper les uns les autres, sous couleur de contrats et de licitations--vénèrent la fourberie onctueuse.
Le ménage allait donc fort mal quand survint ce voyou lyrique de Rimbaud, poète précoce, d’un talent extraordinaire, mais d’une perversité diabolique, qui prit un ascendant total sur Verlaine. Sa grossièreté, le mépris qu’il témoignait pour les plus simples convenances, les orgies où il entraînait son hôte mirent Mme Verlaine hors d’elle. Elle exigea son expulsion de la maison familiale. Verlaine refusa et même, il prit la fuite en société de son mauvais génie, tandis que sa femme introduisait une demande en séparation.
Les deux amis menèrent à Londres, dans les Ardennes, en Belgique, une existence picaresque qui prit fin à Bruxelles, quand Verlaine n’eut plus le sou. Alors Rimbaud, que l’intérêt seul avait retenu auprès de lui, déclara qu’il allait le quitter. Verlaine, après maintes supplications pour le retenir, entra en fureur. Il avait, du reste, bu avec excès depuis deux jours. Il tira un revolver de sa poche, fit feu sur Rimbaud qu’il blessa très légèrement au poignet. Confirmé dans son projet de rupture, Rimbaud, dès le lendemain, se dirigea vers la gare du Midi pour retourner dans sa ville natale, Charleville. Verlaine le suivait en gesticulant et en vociférant. Arrivés place Rouppe, Rimbaud, effrayé par ses menaces, se réfugia auprès d’un agent de police, montra sa blessure et fit arrêter Verlaine...
Une condamnation à deux ans de prison s’ensuivit. Le poète fut incarcéré dans une cellule de la maison de détention de Mons.
Tels furent les événements d’où résulta _Sagesse_[12].
[12] Voir note I sur la première communion de Verlaine à la fin de cette étude.
III
Verlaine est seul dans sa cellule. Quatre murailles blanchies à la chaux, une fenêtre grillée qui n’ouvre que sur le ciel, une couchette dure, une table étroite, un escabeau, une cruche de grès.
Le grand silence de la prison l’enveloppe, à peine interrompu par le bruit monotone des pas d’une sentinelle au dehors et par le claquement du guichet qu’un gardien tire, deux fois dans la journée, pour lui tendre des repas sommaires.
C’est là que pendant vingt-quatre mois il lui faudra vivre en tête à tête avec sa conscience.
Le passage brusque d’une existence désordonnée et tapageuse à une vie claustrale l’ahurit d’abord: son esprit roule et tangue parmi des rêves incohérents, oscille des illusions bariolées d’hier à la réalité grise et rude d’aujourd’hui. Puis son âme se rassied un peu. Il écoute s’apaiser en lui les rumeurs de la tempête qui l’a jeté, tout fiévreux, sur cette morne plage. Les fumées de l’alcool se dissipent, emportant, avec elles, l’image du funeste compagnon d’aventure qui l’a trahi. D’autres figures la remplacent: sa femme, son enfant.
Alors le regret du foyer perdu, le remords de s’être aliéné celle qui l’aimait, malgré les malentendus et les querelles, lui déchirent le cœur. Il se demande comment il a pu gâcher, fouler aux pieds les joies paisibles qu’il s’était promises au temps des fiançailles. Des vers écrits pour la petite épouse chantent avec mélancolie dans sa mémoire:
... Arrière L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés! Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin.
Oui, je veux marcher droit et calme dans la vie Vers le but où le sort dirigera mes pas...
Et encore:
N’est-ce pas, nous irons, gais et lents, dans la voie Modeste que nous montre en souriant l’espoir, Peu soucieux qu’on nous ignore ou qu’on nous voie;
Isolés dans l’amour ainsi qu’en un bois noir, Nos deux cœurs, exhalant leurs tendresses paisibles, Seront deux rossignols qui chantent dans le soir...
Maintenant les cris d’orfraie de la chicane remplacent le chant des rossignols. La petite épouse, pleine de rancune, décoche du papier timbré à l’époux dans le malheur.
Quoi donc, tout est-il fini entre eux? Quand il sortira de cette geôle, il n’aura même pas la consolation de se réfugier vers des lèvres qui pardonneront! Sa femme, il ne la retrouvera plus et peut-être qu’un autre la lui aura prise! Et son fils, qu’il n’a vu qu’au berceau, on le détournera de lui!
Cette pensée le torture. Il piétine éperdûment le pavé de sa cellule; il lance autour de lui des regards effarés. Qui lui apportera une parole de consolation? Qui fera le geste de pardon? Personne,--il est seul.
A quoi lui servent maintenant les «convictions philosophiques» dont son ami Lepelletier nous rapporte, en des termes d’une si inconsciente drôlerie, l’empire sur son intelligence? Le sophiste teuton, qui lui servit une lourde panade de force et de matière, va-t-il lui fournir une aide dans sa détresse?
Que non pas. Ces paradoxes arrogants, ces négations hâtives lui semblent, à cette heure, ce qu’ils sont en effet: les très poussiéreuses balayures de l’orgueil. La science humaine, la raison humaine, la tendresse humaine lui font faillite. Il est seul... Il est tout seul!...
Tout seul, non: au-dessus de la table, un Crucifix, surmontant une lithographie du Sacré Cœur, ouvre ses bras miséricordieux. Celui qui est venu pour tous les égarés l’attendait là depuis l’éternité. Il offre au poète le brasier d’amour qui consumera ses fautes; il lui montre la plaie de son côté d’où ruisselle le rachat du monde; il lui chuchote--à voix si basse:--Mon enfant, c’est à cause de tes péchés que je saigne sur cette croix. Blottis-toi dans ma blessure et je te rendrai doux et humble de cœur car je suis celui-là qui ne change jamais!...
Verlaine n’entend d’abord point la parole rédemptrice. Ses yeux à peine fixés sur le gibet de gloire se détournent aussitôt. Il n’a pas encore assez souffert pour mériter le plein repentir. L’obsession le poursuit du procès engagé par sa femme. Il implore une réconciliation; il écrit des lettres suppliantes qui restent sans réponses. Il agonise d’incertitudes et d’angoisses. Mais il n’est pas assez arraché de tout pour sentir que Dieu seul recueillera le débauché, le gibier de prison vomi par la société.
Et des jours coulent...
Un matin, le directeur de la prison entre dans la cellule et, après quelques phrases d’encouragement, lui remet le jugement du tribunal de la Seine qui prononce la séparation au profit de sa femme et qui confie à celle-ci la garde de l’enfant.
Bien qu’il eût dû prévoir ce dénouement, Verlaine fut foudroyé. Et alors Jésus se manifesta.
Mais laissons parler le poète.
«Je tombai en larmes sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape sur l’épaule du directeur me rendirent un peu de courage--et, une heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire à mon gardien de prier monsieur l’Aumônier de venir me parler.
«Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt celui de persévérance de Monseigneur Gaume...»
Verlaine n’y trouva pas beaucoup de réconfort quoique l’aumônier corroborât ses lectures «des meilleurs et des plus cordiaux commentaires». Ah! c’est que Jésus voulait agir sur lui sans l’intermédiaire d’aucun livre.
Il reprend: «Dans la situation d’esprit où je me trouvais, le désespoir de n’être pas libre et la honte de me trouver là déterminèrent, un certain petit matin de juin,--après une nuit douce-amère passée à méditer sur la Présence réelle et la multiplicité sans nombre des hosties figurée au Saint Évangile par la multiplication des pains et des poissons--tout cela, dis-je, détermina en moi une étrange révolution... Je ne sais Quoi ou Qui me souleva soudain, me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre le temps de m’habiller et me prosterna en larmes, en sanglots, au pied du Crucifix et de l’image du Sacré Cœur--cette image évocatrice de la plus sublime dévotion de l’Église catholique aux temps modernes.
«L’heure seule du lever, deux heures au moins après ce véritable petit ou grand miracle moral, me fit me relever et je vaquai, selon le règlement, au soin de mon ménage (faire mon lit, balayer la chambre) lorsque le gardien de jour entra, qui m’adressa la phrase traditionnelle.--Tout va bien?
«Je lui répondis aussitôt:--Dites à monsieur l’Aumônier de venir.
«Celui-ci entrait dans ma cellule quelques minutes après; je lui fis part de ma conversion.
«C’en était une, sérieusement. Je croyais, je voyais, il me semblait que je savais: j’étais illuminé. Je fusse allé au martyre pour de bon--et j’avais d’immenses repentirs évidemment proportionnés à la grandeur de l’Offensé...
«L’Aumônier, un homme d’expérience, me calma, après m’avoir félicité de la grâce reçue. Puis comme, dans mon ardeur probablement indiscrète et imprudente de néophyte, hier encore tout mécréance et tout péché, j’implorais de me confesser sur-le-champ, dans ma crainte de mourir impénitent, disais-je, il me répliqua, en souriant un peu:--N’ayez peur. Vous n’êtes déjà plus impénitent, c’est moi qui vous l’assure. Quant à l’absolution, veuillez attendre encore quelques jours. Dieu est patient et il saura bien vous faire encore un petit crédit, lui qui attend son dû depuis pas mal de temps déjà, n’est-ce pas?...[13]»
[13] PAUL VERLAINE: _Mes Prisons_, pages 428 et suivantes (Édition Messein).
Fort sagement, l’aumônier jugeait à propos de laisser le repentir imbiber, d’une façon encore plus profonde, l’âme du pauvre pécheur.
Alors, dans la solitude et le silence--ces adjuvants incomparables du Paraclet--les larmes revinrent--un fleuve de larmes qui balaya, emporta les pitoyables arguties de la science athée, les habitudes d’intempérance et de luxure, la haine et la colère, et qui fit place nette dans ce cœur où le Bon Maître allait pouvoir descendre.
Verlaine éprouva combien la douleur est efficace pour modeler l’âme en forme de ciboire où rayonnera bientôt l’Eucharistie. Les glaces qui lui enveloppaient le cœur fondirent. Il connut ce printemps de la Grâce où les prières fleurissent comme des perce-neige, où le rosier, chargé des roses rouges de la contrition, vous fait sentir ses épines qui blessent et qui versent du baume tout à la fois. Son âme monta vers le Sacré Cœur comme une alouette vers le soleil d’un beau jour d’avril.
La confession générale eut lieu, puis la communion. Dans ses écrits en prose, Verlaine n’a guère donné de détails sur ses dispositions quand il reçut les Sacrements. Mais nous pouvons être assurés que l’effet produit fut intégral, car nous en trouvons l’admirable écho dans les vers de _Sagesse_.
La sincérité du poète n’est pas moins évidente. Pour preuve, deux lettres écrites, peu après, à son ami Lepelletier et publiées par celui-ci dans le livre mentionné plus haut. J’en citerai les passages essentiels.
«... Tout ce que je puis te dire, c’est que j’éprouve en grand, en immense, ce qu’on ressent quand, les premières difficultés surmontées, on perçoit une science, un art, une langue nouvelle et aussi ce sentiment inouï d’avoir échappé à un grand danger... Si l’on te demande de mes nouvelles, dis que je me suis absolument converti à la religion catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté morale et de mon bon sens. Oh! cela tu peux bien le dire si l’on t’interroge... Je vois à présent ce que c’est que le vrai courage. Le stoïcisme est une sottise douloureuse, une Lapalissade. J’ai mieux: ce mieux, je te le souhaite, mon ami...»
Quelques semaines plus tard, il écrivait encore en envoyant à M. Lepelletier les premiers vers de _Sagesse_: «C’est absolument senti, je t’assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souffrir depuis trois ans, humiliations, dédains, insultes, pour sentir tout ce qu’il y a d’admirablement consolant, de raisonnable, de logique dans cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui! Mais l’homme est si mauvais, si vraiment déchu et puni par sa seule naissance. Et je ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres qui sont aveuglantes quand on a le bonheur d’être retiré de cette société abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée!... Si tu savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et de la méditation!»
M. Lepelletier, très loyalement, donne ces lettres si probantes. Mais comme, pour sa part, il en est resté à Büchner, il essaye d’expliquer par des considérations rationalistes le retour de Verlaine à la foi. Et alors il nous propose notre vieille connaissance, l’auto-suggestion: Verlaine s’est hypnotisé devant l’image du Sacré Cœur et tout le reste s’en est suivi. Vous voyez comme c’est simple! En compulsant son livre, documenté, perspicace au point de vue humain, plein d’affection et d’admiration pour le poète, mais d’une absurdité renversante dès qu’il touche à la religion, je me répétais ce que je vérifie toujours davantage à mesure que je poursuis mes études sur l’action du Surnaturel dans les âmes: la Foi est une grâce qui nous opère de la cécité.
Ah! si _Sagesse_ n’était que le produit des hallucinations d’un cerveau surchauffé par l’isolement, pensez-vous que les jeunes mécréants qui firent le succès de ces vers auraient été non seulement ravis par les mérites littéraires du recueil, mais touchés jusqu’au fond du cœur par l’accent si sincère des joies et des tristesses qu’il raconte? Croyez-vous que M. Jules Lemaître--qui ne passe point pour un emballé--en aurait écrit ceci: «Ces dialogues avec Dieu sont comparables--je le dis sérieusement--à ceux du saint auteur de l’_Imitation_. A mon avis, c’est peut-être la première fois que la poésie française a véritablement exprimé l’amour de Dieu.»
Examinons donc _Sagesse_ à la lumière de la Mystique.
IV
Donc, quand Notre-Seigneur eut renouvelé l’âme de Verlaine par les pleurs du repentir et qu’il lui eut accordé le bienfait des Sacrements, le poète, comme il est dit dans la lettre ci-dessus, se mit à étudier sa religion. Le bon aumônier lui prêta des livres et, croyant par le cœur, il le devint également par la raison.
Mais il ne fit pas que s’instruire. Peu à peu, à mesure qu’il acceptait son retranchement du monde ainsi qu’une juste et nécessaire expiation de ses péchés, il se sentit pressé d’employer le don merveilleux de poésie que la Providence avait mis en lui, à célébrer les joies, les souffrances et les ravissements du néophyte qui progresse dans la voie étroite. Les vers constituaient, d’une façon si exclusive, son langage naturel que, lorsqu’il a tenté, par la suite, de décrire en prose quelques-uns de ses états d’âme dans sa prison, il n’a produit que des phrases gauches, encombrées de lourdes parenthèses, et d’une syntaxe débile. Du reste, chez Verlaine, le prosateur fut toujours très inférieur au poète. C’est un fait reconnu par tous ceux qui l’admirent: poète il était, et rien que poète.
Or, avant sa conversion, ses strophes charriaient bien des limons, tourbillonnaient parmi des bas-fonds suspects. Catholique, elles se purifient et prennent un cours régulier. Elles forment une rivière paisible qui reflète le grand ciel salubre et le soleil ineffable de la Grâce. Des églantines étoilent les rives, des champs de violettes et de muguet les parfument. Des croix jalonnent le parcours avec des chapelles, élancées dans l’air tiède, où les cloches d’airain de la contrition martellent les psaumes de la Pénitence, où les cloches d’or de l’amour de Dieu égrènent des alleluia.
C’est la vie purgative où l’âme, aidée par la Vierge des Sept Douleurs, se dépouille de ses orgueils et de ses sensualités. C’est la vie illuminative où l’Étoile du Matin lui verse les clartés les plus argentines de la Grâce vivifiante. C’est, parfois, un peu de la Vie unitive où la Rose Mystique épanouit sa corolle couleur d’arc-en-ciel.
Et comme Verlaine a senti que Notre-Dame lui était la dispensatrice des faveurs de l’Amour divin! Comme il a eu raison de placer sa statue au centre de l’œuvre! Comme il a tendrement célébré les munificences de la Reine sans tache! Écoutez:
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie: Tous les autres amours sont de commandement, Nécessaires qu’ils sont, ma Mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie...
Et comme j’étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains Et m’enseigna les mots par lesquels on adore...
Marie Immaculée, amour essentiel, Logique de la foi cordiale et vivace, En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?
Ah! oui, cent mille fois oui, c’est toi qui nous es la grande Auxiliatrice, Vierge très pure! Ils le savent bien ceux qui, servant l’Église militante, saisirent entre leurs doigts un pan de ton manteau radieux afin de ne pas buter sur les rocailles du chemin difficile qui monte en Paradis!...
Excusez cette incidente, lecteurs; ce n’est pas de ma faute: lorsque le nom de la Toute Belle vient sous ma plume, je ne puis me contenir. Il faut que je laisse tout pour lui répéter:--Ma Mère, je vous aime!...
Ainsi, _Sagesse_, placé sous la protection de la Vierge, nous décrit tour à tour les épreuves et les consolations départies à l’âme contrite, les caresses que lui prodigue la Grâce illuminante et les ardeurs qui manifestent son ascension vers Dieu.
Le poème s’ouvre par une magnifique allégorie. On dirait une image de missel, nuancée de pourpre et d’or comme un crépuscule. Le chevalier Malheur se dresse tandis que tonnent les fanfares qui saluent le Saint-Graal. La visière de son casque, qu’ombragent des plumes noires et feu, est levée et son regard sévère darde sur le poète. Il lui atteste, «d’une voix dure», la loi de douleur qui régit l’univers. Ensuite il brandit sa lance, lui perce le cœur, et son doigt ganté de fer entre dans la blessure:
Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer, Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier.
Et voici que, fervent d’une candeur divine, Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine!
Or je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, Comme un homme qui voit des visions de Dieu.
Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, En s’éloignant me fit un signe de la tête
Et me cria (j’entends encore cette voix): «Au moins, prudence--car c’est bon pour une fois!»
V
La solitude est le plus grand des bienfaits en cette période de début dans la vie spirituelle qui se marque par l’examen de conscience et par le bon propos pour la réforme de soi-même. Qu’elle serait néfaste, au contraire, si le Surnaturel ne l’habitait, si la rentrée du converti dans le Vrai n’était qu’un jeu de son imagination, une velléité religieuse soumise aux caprices de son tempérament et aux péripéties du hasard. Bien vite il se rebuterait. Ensuite il passerait le temps à se surexciter au souvenir de ses caravanes à travers la débauche. Puis il s’irriterait contre le châtiment qui l’a frappé. Il se chercherait des excuses. Il se dirait qu’après tout, la société ne valant pas grand’chose, son seul tort fut de ne pas garder les apparences. Il passerait par des alternatives d’amour-propre froissé, de rancune, d’animosité contre les auteurs de sa disgrâce. Il se poserait en surhomme que l’éminence de ses facultés place en dehors des lois de la morale. A d’autres moments il se dévorerait d’ennui: une lourde tristesse, où il ne verrait pas d’issue, pèserait sur lui comme une nuée de canicule. Enfin, peut-être, s’aveuglant tout à fait sur ses torts, exagérant ses griefs, il formerait des projets de vengeance pour le jour de sa libération.
Mais quand Jésus tient compagnie au pécheur repentant, comme la cellule pénitentielle lui devient suave! Il s’y dessine une frise lumineuse de bonnes pensées et de prières. Son âme apprend qu’en ce lieu morne, elle a conquis la vraie liberté. Car, quand elle le veut, elle s’évade vers le ciel en chantant quelque cantique pareil à celui que saint Jean de la Croix mit en tête de sa _Montée du Carmel_,--ce livre que certains trouvent presque inintelligible et qui m’a toujours semblé si limpide et si profond:
Pendant une nuit obscure, Enflammée d’un amour anxieux, --O l’heureuse aventure!-- Je suis sortie sans être aperçue Tandis que ma demeure était tranquillisée...
En cette nuit heureuse, En secret, sans que nul ne me vît, Ne voyant moi-même plus rien du monde, Je n’eus d’autre lumière et d’autre guide Que Celui qui brillait dans mon cœur.
Ainsi de Verlaine en sa prison, soit qu’il recense le passé pour détester ses égarements, soit qu’il cultive les germes des vertus déposés en lui par la confession et l’Eucharistie, soit que ses concupiscences s’étant tues, il s’entretienne avec Dieu.
Il voit alors, dans une incomparable clarté, les abîmes où il courait, les fanges où il se prélassait et il note combien toute sagesse humaine fut impuissante à le retenir:
J’avais peiné comme Sisyphe Et comme Hercule travaillé Contre la chair qui se rebiffe...
Et toujours un lâche abrité Dans mes conseils qu’il environne Livrait les clefs de la cité.
Que ma chance fût male ou bonne, Toujours un parti de mon cœur Ouvrait la porte à la Gorgone!
Le repentir, le châtiment accepté, la prière l’ont racheté. Mais, comme il arrive toujours en cette phase de la vie purgative, l’Esprit du monde s’affaire à lui souffler la révolte et des conseils d’ingratitude envers Dieu. Il note ces insinuations en des vers d’un relief merveilleux, puis, enlaçant le pied de la Croix, il répond:
Sagesse humaine, ah! j’ai les yeux sur d’autres choses Et parmi ce passé dont ta voix décrivait L’ennui, pour des conseils encore plus moroses, Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie, De mes malheurs, selon le moment et le lieu, Des autres et de moi, de la route suivie, Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu.
Si je me sens puni, c’est que je le dois être: Ni l’homme ni la femme ici ne sont pour rien Mais j’ai le ferme espoir d’un jour pouvoir connaître Le pardon et la paix promis à tout chrétien...
Puis il analyse son état d’âme avant la captivité. Il dénonce l’immense orgueil du poète, cet orgueil qui le précipita dans la fosse où grouillent et grincent tous les vices. Il lui oppose la quiétude dont le favorise Notre-Seigneur depuis qu’il a mérité, par l’oraison confiante, la grâce d’humilité:
... Un doux vide, un grand renoncement, Quelqu’un en nous qui sent la paix immensément, Une candeur d’une fraîcheur délicieuse...
Mais le Mauvais ne rend pas les armes si facilement: ce pénitent qui lui échappe, il veut le reconquérir. A cette heure douteuse du crépuscule où nos sentiments se teintent de mélancolie, où l’esprit fatigué de sa tâche du jour se tient moins en garde contre les assauts des passions, il étale, devant le reclus, des tableaux d’une précision traîtresse et d’un charme redoutable... Le prisonnier répond:
Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme Et les voici vibrer aux cuivres du couchant; Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ: Une tentation des pires! Fuis l’infâme...
Car l’Ange gardien est là qui lui rappelle qu’il n’y a qu’un moyen de dissiper le prestige:
Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer? Un assaut furieux, le suprême sans doute!... Oh! va prier contre l’orage, va prier.
Mais le monde dégage de tels miasmes autour de la prison! Ah! si, du moins une fois libéré, il pouvait échapper à son siècle boueux. S’il pouvait remonter vers les temps de foi naïve et robuste! Et voici l’admirable sonnet si justement célèbre:
... C’est vers le Moyen Age énorme et délicat Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste...
Et là que j’eusse part--quelconque, chez les rois Ou bien ailleurs, n’importe--à la chose vitale, Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits,
Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix, Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale!
Vaincu quant à la sensualité, le Malin cherche alors à lui insuffler des pensées de découragement:
Pourquoi triste, ô mon âme, Triste jusqu’à la mort Quand l’effort te réclame?...
N’as-tu pas l’espérance De la fidélité Et, pour plus d’assurance Dans la sécurité, N’as-tu pas la souffrance?
C’est la nuit des sens, point culminant de la vie purgative. Mais bientôt une grâce d’allégresse lui est envoyée et il s’écrie:
J’ai dit un adieu léger A tout ce qui peut changer, Au plaisir, au bonheur même, Et même à tout ce que j’aime Hors de vous, mon doux Seigneur!...
Douce, chère Humilité, Arrose ma charité, Trempe-la de tes eaux vives, O mon cœur, que tu ne vives Qu’aux fins d’une bonne mort.
Or voici qu’après des semaines passées à dompter la nature, à réduire en poudre «le vieil homme», voici qu’une aube inconnue commence à dorer l’horizon de son âme. Parce qu’il se rendit humble, parce qu’il s’est tenu éveillé quand Notre-Seigneur souffrait pour lui à Gethsémani, Verlaine gravit un degré de plus de l’échelle qui monte au Sacré Cœur: il parvient au seuil radieux de la vie illuminative. Son oraison n’est plus seulement de pénitence. Elle devient l’acte d’offrande, le don de tout son être à Dieu; elle devient aussi l’acte de désir qui réclame, en retour de ce joyeux holocauste, les félicités de l’amour divin. Il aime son Sauveur, il l’aime enfin dans l’entier détachement des choses de la terre et il veut être aimé plus encore qu’il n’aime. Et il est tellement éperdu de gratitude qu’il se consume, comme un cierge bénit, devant le bon Maître. Rien n’est plus beau, plus fervent, dans toute la littérature religieuse, que les cris qui témoignent de son ravissement:
O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour Et la blessure est encore vibrante!...
Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table!...
Prenez-moi, je vous donne tout: voici ma chair, voici mon sang purifiés par votre chair, par votre sang. Voici mon front «pour l’escabeau de vos pieds adorables». Voici mes mains «pour les charbons ardents et l’encens rare». Voici mon cœur «pour palpiter aux ronces du Calvaire». Voici ma voix «pour les reproches de la Pénitence». Voici mes yeux «pour être éteints aux pleurs de la prière». Tout cela, c’est bien peu de chose, ô mon Dieu, mais ce peu que vous sanctifiez, je vous le donne sans en rien retenir!...
Ah! que de pauvres gens, au cœur glacé, ne peuvent comprendre cette sublime effusion du pécheur pardonné vers son Dieu. Pourtant, s’ils savaient!...
S’ils savaient que la douleur et le repentir, haïs, poursuivis d’imprécations et de quolibets par le monde, valent à qui les offre au Crucifix des voluptés auprès de quoi toutes les liesses de la terre ne sont qu’épluchures pour les pourceaux.
Mais ils ne veulent pas savoir.
--Mangez les fruits de cet arbre, leur dit le démon, plutôt que l’hostie, et vous deviendrez semblables à des dieux. Ils se précipitent, il se bousculent et se meurtrissent les uns les autres pour cueillir plus vite ces pommes vermeilles dont le désir sèche leurs lèvres et crispe leurs doigts.
Ils cueillent; ils mangent--et voici que l’illusion s’évapore aussitôt.
Tout barbouillés du jus noir des fruits de perdition, le palais en feu, le cœur plein d’ordures, ils baissent tristement la tête et ils se disent:--Quoi, ce n’était que cela? Pourquoi ces pommes, si belles à convoiter, nous laissent-elles dans la bouche le goût de la mort?
Alors quelques-uns--bien peu!--se tournent vers Jésus qui leur dit:--Si tu sèmes dans la douleur, par ma grâce, tu récolteras dans l’allégresse. Accepte la Croix, porte-la joyeusement à ma suite, et je t’abreuverai à la source vivifiante de mon Cœur, et plus tu t’oublieras toi-même pour te donner à moi, avec tes sens, tes sentiments et ton intelligence, plus je mettrai dans ta bouche l’avant-goût du Paradis.
Le lépreux, de corps ou d’âme, entend cette parole; le Larron des grands chemins entend cette parole; Madeleine, la courtisane, entend cette parole; Nathanaël le sceptique, entend cette parole...
Mais divers bourgeois qui veulent «être de leur temps» n’entendent pas cette parole. Leur cœur, pétrifié d’or, leur cœur imbibé de luxure, ils le mettent, sous quatre verrous et six serrures de sûreté, dans un coffre de granit. Puis ils s’en vont gesticuler et brailler à la Bourse ou faire les pachas dans les maisons chaudes. Lorsqu’ils rentrent, ils ouvrent le coffre et ils n’y trouvent plus qu’un puant amas de pourriture. Alors les uns, pleins de désespoir, vont se pendre à l’arbre qui ombrage le Champ du Potier. Le démon prend leur âme et en fait des fagots pour entretenir les fournaises de la Géhenne. Les autres blasphèment Notre-Seigneur et persécutent son Église. Mais ils ne sont pas heureux car le Diable ne cesse de leur darder aux reins sa fourche ardente.
VI
Maintenant que Verlaine a fait à Dieu le don total de lui-même, il reçoit une grâce encore plus élevée. Parce que son âme s’est purifiée et pacifiée, parce que la voici nette et fleurie d’oraisons, Notre-Seigneur daigne s’y plaire. N’a-t-il pas dit en effet: «_Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure._»
Bonté incomparable de Dieu: non seulement il daigne fortifier dans ses résolutions droites le néophyte, mais il vient résider au centre de l’âme qui s’offre à Lui comme un tabernacle. Il s’y attarde, lui faisant sentir son amour par des ondes de lumière qui la pénètrent, sans violence, jusqu’en ses profondeurs les plus intimes. Lorsque cette surabondance de délices risque de l’épuiser--notre pauvre nature ne pouvant supporter qu’une somme limitée de jouissances surnaturelles--Il ne l’abandonne pas; mais il modère l’éclat de ses faveurs et il se retire un peu--pas bien loin--pour que l’âme le rappelle. On éprouve alors le sentiment--presque la sensation--de la présence de Dieu autour de soi. Impression mystérieuse et qu’il est difficile de définir. C’est à peu près comme si, se trouvant dans une chambre obscure, on sentait qu’il y a quelqu’un, qu’on ne voit pas, près de soi. De cette présence silencieuse émane une sorte de fluide qui éveille dans le cœur une joie confiante et paisible. On se sent aimé, protégé, plein de zèle pour la vertu... Mais ces mots ne peuvent rendre que d’une façon grossière cet _enveloppement_, cet enrichissement de l’être--corps et âme--par la Grâce. Ils sont trop matériels pour exprimer avec exactitude un phénomène d’ordre tout spirituel. Toutefois ils en donnent une idée lointaine et affaiblie.
Ensuite, Dieu s’éloigne encore pour que l’âme comprenne à quel point elle serait veuve s’il la délaissait complètement.
Et en effet l’âme s’étonne et s’afflige; elle craint d’avoir cessé d’être digne que son Seigneur la possède. Alors, planant au-dessus d’elle, le Bon Maître lui remémore ce qu’il a souffert pour la conquérir, et combien il a le droit d’en être aimé toujours davantage:
... Mon fils, il faut m’aimer, tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids De tes péchés, et mes mains. Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l’éponge et tout t’enseigne A n’aimer, en ce monde amer où la chair règne, Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix...
A ces mots, l’âme qui, sans ce rappel du divin sacrifice, se serait peut-être enorgueillie de la faveur sans prix qu’elle vient de recevoir, la considérant comme un salaire de ses mérites, s’humilie, se fond dans la conscience de son néant. Elle se rend compte que si fort qu’elle aime Dieu, elle ne l’aimera jamais assez. Très humble, elle murmure:
C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Moi, vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme!...
Mais la voix, doucement impérieuse:
Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, Car, étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.
A cette manifestation adorable de la tendresse divine qui se montre accessible, l’âme, éperdue de reconnaissance, ne peut croire à son bonheur. Elle recule, se trouvant trop tiède au regard de cette vive flamme qui la sollicite:
Seigneur, c’est trop! Vraiment je n’ose. Aimer qui? Vous? Oh non: je tremble et n’ose. Oh! vous aimer, je n’ose, Je ne veux pas! Je suis indigne! Vous la Rose Immense des purs vents de l’Amour, ô vous tous Les cœurs des Saints, ô vous qui fûtes le Jaloux D’Israël, vous, la chaste abeille qui se pose Sur la seule fleur d’une innocence mi-close, Quoi, moi, moi, pouvoir vous aimer!...
Il faut m’aimer, insiste la voix:
Aime, sors de ta nuit, aime, c’est ma pensée De toute éternité, pauvre âme délaissée, Que tu dusses m’aimer, Moi seul qui suis resté!
Alors l’âme, tremblante:--Je le veux bien, Seigneur, mais je crains, je ne sais comment m’y prendre, enseignez-moi, dites-moi si je puis nourrir l’espoir de retrouver
Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre La place où reposa la tête de l’apôtre.
--Certes, tu peux y arriver, continue la voix; pour cela, soumets-toi à mon Église en toute enfantine obéissance; par elle, parle-moi, avec toujours plus de foi, toujours plus d’espérance et plus de désir de m’aimer davantage. Fais abnégation de toi-même pour ne connaître que ma Passion et ma douceur.
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices: La paix du cœur, l’amour d’être pauvre et mes soirs Mystiques quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Éternel et qu’au ciel pieux la lune glisse Et que sonnent les Angelus roses et noirs...
L’âme alors, ivre d’amour, s’envole, aspirée par son Dieu. Après l’avoir lavée de ses souillures, Il est descendu jusqu’à elle. Il a fait sa demeure en elle pour l’illuminer. Maintenant, Il l’attire, la fait peu à peu monter jusqu’à Lui et la précipite au fond du brasier dévorant de son Amour.
Et c’est l’apogée du poème de _Sagesse_...
Telle est la substance de ces merveilleux colloques avec Dieu, si brûlants qu’on n’en trouve l’analogue que chez sainte Térèse. J’ai tâché d’en résumer la signification mais, à tous les vers, il faudrait une glose admirative tant ils débordent de foi lucide, de ravissements et d’extase.
Et il faut bien qu’ils soient d’une éloquence irrésistible puisque même des ennemis de Dieu en sentirent le rayonnement dans leurs ténèbres. Et il faut bien qu’il y ait là autre chose que de l’art, puisque les amoureux de Jésus ne peuvent les relire sans courir au Saint-Sacrement de l’autel pour lui vouer un surcroît d’amour et de fidélité...
VII
Voici donc que, par le bienfait de l’Amour divin, Verlaine a conquis une âme d’enfant sage. Il est doux, il est patient, il est humble. Lorsque sa pensée va vers celle qui fut sa compagne, il ne sent plus ni colère ni rancune. Il veut espérer qu’elle lui pardonnera ses torts si durement expiés et il lui adresse des suppliques pour qu’elle s’apaise à son tour et consente à mener avec lui une existence désormais chrétienne:
Allez, rien n’est meilleur à l’âme Que de faire une âme moins triste... Faites le geste qui pardonne!...
Hélas, c’est en vain qu’il l’implora; la petite bourgeoise, tout effarée déjà d’avoir vécu quelques mois avec ce hors-la-loi pharisienne: un poète, sentit mille répulsions se hérisser en elle à la seule idée de renouer avec un «repris de justice».
Croyante, elle aurait compris--et au besoin son confesseur le lui aurait suggéré--que son devoir était d’accueillir, de consoler, de relever le pécheur repentant. Elle l’aurait aidé à se tenir en garde contre les rechutes. Avec une âme aussi foncièrement ingénue que celle de Verlaine, la tâche était, sans doute, aisée. Et, en tout cas, il eût été conforme à l’Évangile de l’entreprendre.
Mais, farcie de morale notariée, elle se récria, en invoquant «les convenances», et elle se déroba. Que Dieu lui pardonne sa sécheresse d’âme. Mais il n’est pas téméraire d’avancer qu’elle est en partie responsable du désastre où sombra par la suite son seul époux devant Dieu...
L’art de Verlaine bénéficia grandement de sa pénitence. Non seulement il conserva le don de rendre les nuances les plus délicates du sentiment, comme dans les poèmes des _Fêtes galantes_ et de _la Bonne Chanson_, mais il prit plus de simplicité et plus de profondeur à la fois. L’Eucharistie a doué le poète d’yeux nouveaux pour contempler la nature. Il en résulte que quelques mots très ordinaires, quelques lignes à peine appuyées, quelques teintes d’aquarelle lui suffisent pour évoquer un paysage, pour en donner la sensation totale et pour le spiritualiser.
Voyez, par exemple, le merveilleux petit poème où, accoudé à la fenêtre de sa prison, par un beau jour d’été, il regarde un platane agiter faiblement son feuillage où niche une fauvette:
Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit, Doucement tinte. Un oiseau, sur l’arbre qu’on voit, Chante sa plainte...
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
Puis aussitôt, faisant un retour sur lui-même:
Qu’as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?
Ce n’est presque rien ces quatre strophes; et pourtant elles résument tout un état d’âme. Et elles exhalent comme un parfum de buis amer et de lys entreclos. Et elles montrent la paix d’un cœur qui apprit de Jésus les douceurs de la souffrance acceptée pour l’amour de Lui...
Enfin les jours de prison s’achèvent. La porte s’ouvre. La liberté, chèrement achetée, déploie ses ailes. La nature se met en fête pour saluer le pénitent qui sort, plein de bonnes résolutions. Et _Sagesse_ se termine sur un magnifique poème, d’un rythme bondissant, où les vers flambent comme des coquelicots au soleil:
C’est la fête du blé, c’est la fête du pain Aux chers lieux d’autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l’homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses...
Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l’homme du lait de la terre et lui donne L’honnête verre où rit un peu d’oubli divin; Moissonneurs, vendangeurs là-bas, votre œuvre est bonne.
Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne et vendange et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l’hostie.
Qu’il est superbe ce couronnement de l’œuvre où le poète affirme que la Terre fut créée pour produire les Saintes Espèces...
VIII
Une légende--qui commence tout de même à disparaître--veut que Verlaine soit allé, sans transition, des exercices de la vie chrétienne dans sa cellule aux ribotes dans les estaminets. Or, ainsi que l’a démontré M. Edmond Lepelletier, rien n’est moins exact.
Certains s’en sont pourtant autorisés pour étayer cette thèse que la conversion du poète fut le produit d’un sursaut d’imagination dû à l’isolement, et que l’illusion religieuse où il avait vécu entre quatre murs se dissipa dès qu’il reprit contact avec la vie extérieure.
Si l’on leur objecte les vers catholiques composés et publiés depuis sa libération, ils répondent qu’il n’y a là que de l’application à poursuivre une veine où _Sagesse_ prouvait de la supériorité.
Mais d’abord, on leur fera remarquer que nulle maîtrise d’ordre purement littéraire n’aurait suffi à conférer aux plus beaux poèmes d’_Amour_, de _Bonheur_ et de _Liturgies intimes_ cet accent d’espérance et de foi qui prouve une âme éprise de son Dieu. Un esthète incrédule _ne peut pas_ sentir à quel point l’Esprit de vérité vivifie ces vers. Seul, un catholique, les comparant à des œuvres païennes habillées de christianisme, telles que _la Conscience_ de Hugo ou le _Faust_ de Goethe, saura faire la différence entre ces morceaux de rhétorique et les effusions du pauvre Lélian visité par la Grâce. On admirera peut-être les premiers comme d’élégantes porcelaines ou des marbres adroitement sculptés, mais on restera froid. Au contraire, Verlaine, égal à ces rhéteurs en tant qu’artiste, l’emporte sur eux de toute l’inspiration surnaturelle qui dicta ses aveux et ses prières--et il nous remue le cœur. D’autre part, s’il y avait eu chez Verlaine la préoccupation d’exploiter une _manière_ inaugurée par lui dans _Sagesse_, il faut avouer que le calcul eût été fort maladroit. Car, comme je l’ai dit, rien ne fut plus complet que l’insuccès du volume, à son apparition chez Palmé en 1881. Les Parnassiens, s’ils le lurent, s’empressèrent de l’enterrer dans la cave la plus secrète de leur domicile. La presse, pour lors occupée de quelques rimeurs dont il n’a plus jamais été parlé depuis les cinq premières minutes qui suivirent leurs obsèques, garda un silence compact. Ce n’est que six ans plus tard que les symbolistes tirèrent _Sagesse_ des catacombes et firent le succès du recueil. Or, à cette époque, _Amour_ était écrit, malgré le fiasco de _Sagesse_ et parce que Verlaine demeurait--tout au moins de désir--attaché à Jésus.
Voyons maintenant de quelle façon il s’y prit pour persévérer dans la Voie unique, tout en gagnant sa vie.
Après quelques semaines passées à la campagne auprès de son admirable mère, il trouva une place de professeur de français dans un collège d’Angleterre où il resta dix-huit mois «apaisé, laborieux, régulier», dit son biographe. Mais la nostalgie le prit. Muni du certificat le plus élogieux, il revint en France. On l’accepta comme professeur de littérature, d’histoire et de géographie au collège ecclésiastique Notre-Dame à Rethel. Là il réussit également fort bien. On apprécia la façon grave dont il faisait sa classe, son assiduité, sa ferveur sans ostentation aux offices. Ses collègues, prêtres excellents, le prirent en amitié. Et il faut bien admettre qu’il laissa des souvenirs irréprochables dans la maison, puisque «en 1897, les anciens du collège Notre-Dame organisèrent en l’honneur de leur illustre professeur un banquet. Sur le menu, on voyait le buste du poète que la renommée entourait avec la ville de Rethel et son collège»[14].
[14] EDMOND LEPELLETIER, _Paul Verlaine_, p. 414.
Mais Verlaine se lassa de l’enseignement. Il lui vint la singulière idée d’employer les débris de sa fortune à acheter de la terre qu’il cultiverait en compagnie d’un de ses élèves, Lucien Létinois, qu’il avait pris en affection. La tentative ne réussit pas--comme on le pense. Ruiné, Verlaine revint à Paris avec ce fils de sa pensée et de son cœur. Il y donna des leçons. La pratique chrétienne persistait car Létinois était fort pieux et Verlaine réchauffait sa foi au contact de cette ferveur juvénile.
Mais Létinois mourut, emporté en trois jours par la typhoïde. Le chagrin du poète fut immense. On en trouve l’écho dans d’admirables vers de son recueil: _Amour_. Et quelle humilité, quelle résignation poignante émanent de ces strophes où la souffrance chrétiennement acceptée scintille comme une étoile vue à travers des larmes:
Mon fils est mort! J’adore, ô mon Dieu, votre loi, Je vous offre les pleurs d’un cœur presque parjure, Vous châtiez bien fort et parferez la foi Qu’alanguissait l’amour pour une créature...
Vous me l’aviez donné, je vous le rends très pur, Tout pétri de vertus, d’amour et de simplesse...
Et laissez-moi pleurer et faites-moi bénir L’élu dont vous voudrez, certes, que la prière Rapproche un peu l’instant si bon de revenir A lui dans Vous, Jésus, après ma mort dernière.
Verlaine, resté seul, tenta de rentrer dans l’Administration. Toutes ses démarches échouèrent. Il n’était évidemment pas plus fait pour la vie de bureau qu’un sycomore pour porter des châtaignes. Il espérait seulement trouver là des ressources modiques mais assurées qui lui permettraient de versifier sans être talonné par le terrible souci du pain quotidien. D’autres tentatives auprès de catholiques notoires ne réussirent pas davantage: personne ne voulut s’apercevoir qu’un poète de génie était né à l’Église.
Alors il commença de plier sous le fardeau de la solitude et de l’abandon. Il avait tant besoin d’affection! Méconnu par sa femme, déçu par le diabolique Rimbaud, privé de Létinois, il lui aurait fallu un prêtre qui le comprît, le relevât dès ses premières chutes, le guidât dans la voie étroite d’une main ferme et douce à la fois.--Ce prêtre ne se trouva pas...
Il sentait pourtant bien le péril auquel il était exposé, quand il écrivit l’incomparable poème où il regrette sa prison, ce doux _lamento_ qui suscita le rire épais du Juif Nordau.
Quel sourire mélancolique plane sur les premiers vers:
J’ai naguère habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d’eau vive et de coteaux: Quatre tours s’élevaient sur le front d’autant d’ailes Et j’ai longtemps, longtemps, habité l’une d’elles...
Puis la mémoire des heures de recueillement au pied du Sacré Cœur se précise et s’élève jusqu’à la prière:
Une chambre bien close, une table, une chaise, Un lit strict où l’on pût dormir juste à son aise, Du jour suffisamment et de l’espace assez, Tel fut mon lot durant les longs mois là passés; Et je n’ai jamais plaint ni les mois ni l’espace, Ni le reste, et du point de vue où je me place, Maintenant que voici le monde de retour, Ah! vraiment, j’ai regret aux deux ans dans la tour!...
Oh! sois béni, château d’où me voilà sorti Prêt à la vie, armé de douceur et nanti De la Foi, pain et sel et manteau pour la route Si déserte, si rude et si longue sans doute Par laquelle il faut tendre aux innocents sommets, Et soit aimé l’Auteur de la Grâce à jamais!
--Quoi, s’écrieront les gens superficiels, il regrettait sa cellule!... Fallait-il qu’il fût malheureux!
Sans doute, il était malheureux, mais surtout il sentait le peu que vaut le monde au regard de l’intimité avec Notre-Seigneur dans une cellule. Le souvenir des colloques divins dont il avait été favorisé lui faisait voir la société telle qu’elle est: un marécage hérissé d’ajoncs épineux qui déchirent les poètes, une fosse à purin fétide où barbottent en blasphémant les frénétiques de la chair, de l’or et de la vaine science.
Hélas, lui-même, à la longue, découragé, malade, glissa dans la fondrière. Et ce fut cette fin d’existence, oscillant entre les «breuvages exécrés», les liaisons fangeuses et l’hôpital que l’on sait.
Parfois il essayait de se dégager de la boue; il allait se confesser--m’a dit un bon prêtre qui se reprochait de n’avoir su prendre assez d’ascendant sur lui,--il formait de bonnes résolutions. Mais il était si faible, si dénué de volonté, si esclave de son imagination débordante et de ses sens, si incapable de gagner sa vie par des besognes prosaïques! Toujours il retomba. Néanmoins il ne perdit pas la foi. Jamais, fût-il ivre, on ne l’entendit blasphémer; et il ne permettait pas que ses compagnons de débauche raillassent les choses saintes en sa présence.
Cependant les tentations ne faisaient plus trêve, et le Diable fouaillait avec fureur celui qui l’avait si rudement mis en déroute au temps de _Sagesse_.
Et ainsi, Verlaine, descendit peu à peu jusqu’au bas de la spirale de ténèbres et d’abjection où il s’était engagé presque _malgré lui_.
Jetons un voile et prions!...
IX
L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations et aux outrages.
Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de Beauté.
--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.
Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse et il est content...
Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la _Beauté_.
Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au Ciel.
A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.
La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront: ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.
Et, en effet, il en fut ainsi.
Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, il soupirait:
O Jésus, vous m’avez puni moralement Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance, Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance, O Jésus, vous me punissez physiquement.
L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille, La console, la plaint, lui sourit, la guérit Par une claire, simple et logique merveille. La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous...
... Jésus répond: Pour être enfin Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse Et d’amour et plus tard glorieuse au divin Séjour définitif de liesse et de largesse,
Encore un peu de temps, souffre encore un instant, Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant, Ne perds jamais cette vertu: la confiance,
La confiance en moi seul. Et je te le dis Encore: patiente et m’offre ta souffrance. Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis, Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance,
L’espérance en mon Père: il est père, il est roi, Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance. Souffre encore un instant et garde bien la foi, La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.
Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans mon livre: _Au pays des lys noirs_, il ne versifiait plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.
Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.
La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu sur le sol[15]...»
[15] _Les derniers jours de Paul Verlaine_, par F. A. CAZALS et G. LEROUGE, (1 vol. éditions du _Mercure de France_). M. Cazals fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.
Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à sept heures du soir.
Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut...
Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette âme contrite.
Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans son Paradis...
Note I
Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au