Chapter 3 of 4 · 3569 words · ~18 min read

Part 3

Ie sçay bien que nous viuons dans une province où l’on n’estime pas la couleur rousse de votre poil; mais ie sçay bien aussi que le vulgaire ne peut iuger comm’ il faut, des choses excellentes, puisqu’il seroit necessaire qu’il les connût; mais quel que soit son sentiment, permétez que ie parle ainsi à votre cheuelure. Lumineux dégorgement de l’essence du plus beau des êtres visibles; Intelligente réflexion du feu radical de la nature; Image du jour la mieux trauaillée, ie ne suis point si brutal de méconnoître pour ma Reine l’enfant de celui que mes pères ont connu pour leur Dieu. Athènes pleura sa couronne tombée sous les Temples abatus d’Apollon; Rome cessa de commander à la terre, quand elle refusa de l’encens à la lumière; et Bisance est entrée en possession de mettre aux fers le genre humain, aussi-tôt qu’elle a pris pour ses armes celles de la sœur du Soleil. Tant qu’à cet esprit uniuersel le perse fit hommage du raion qu’il tenoit de lui, quatre mil ans n’ont pu vieillir la jeunesse de sa monarchie: mais sur le point de voir briser ses simulacres, il se sauua dans Pequin des outrages de Babilonne. Il semble maintenant echauffer à regret d’autres terres que celles des Chinois; et i’apréhende qu’il ne se fixe dessus leur Emisphère, s’il peut un iour (sans venir à nous) leur donner les quatre saisons. La France toutefois, MADAME, a des mains en votre visage qui ne sont pas moins fortes que les mains de Josué pour l’enchaîner; vos triomphes (ainsi que les victoires de ce heros) sont trop illustres pour estre cachez de la nuit. Il manquera plutôt de promesse à l’homme, qu’il ne se tienne toujours en lieu d’où il puisse contempler à son aise l’ouurage de ses ouurages le plus parfait: voiez comme par son amour l’esté dernier il échauffa les signes d’une ardeur si longue et si véhémente qu’il en pensa brûler la moitié de ses maisons; et, sans consulter l’almanach, nous n’auons iamais pû, cette année, distinguer l’hiuer de l’automne pour sa benignité, à cause qu’impacient de vous reuoir, il n’a pu continuer son voiage iusqu’au tropique. Ne pensez point que ce discours soit une hiperbole: si iadis la beauté de Climeine l’a fait descendre du Ciel, la beauté de M..... est assez considérable, pour le faire un peu détourner de son chemin: l’égalité de vos âges, la conformité de vos corps, la ressemblance peut-estre de vos humeurs,--peuuent bien r’alumer en lui ce beau feu.--Mais, si vous êtes fille du Soleil (adorable Alexie) i’ay tort de dire que votre père soit amoureux de vous. Il vous aime véritablement; et la passion dont il s’inquiéte pour vous, est celle qui lui fit soupirer le malheur de son Phaëton, et de ses sœurs: non pas celle qui lui fit répandre des larmes à la mort de sa Daphné; cette ardeur dont il brûle pour vous est l’ardeur dont il brûla iadis tout le monde; non pas celle dont il fut lui-mesmes brûlé: Il vous regarde tous les iours avec les frissons et les tendresses que lui donne la mémoire du désastre de son fils aîné: Il ne voit sur la Terre que vous, ou il se reconnoisse; s’il vous considère marcher, voilà, dit-il, la généreuse insolence, dont ie marchois contre le serpent Piton; s’il vous entend debiter sur des matières délicates, c’est ainsi que ie parle, dit-il, sur le Parnasse avec mes sœurs. Enfin, ce pauure père, ne sçait en quelle façon exprimer la ioie que lui cause l’imaginacion de vous auoir engendrée. Il est ieune comme vous, [_vous_] étes belle comme lui: son tempérament et le vôtre sont tout de feu: par vous il se trouue deux en deux endrois. Il donne la vie et la mort aux animaux, et bientôt, comme lui, vous donnerez la vie à vos ennemis, et la mort à ceux du Roïaume: comme lui vous auez les cheueux roux. I’en étois là de ma lettre, adorable M..... lors qu’un censeur à contre sens, m’aracha la plume, et me dit que c’étoit mal se prendre au panegirique, de louër une ieune personne de beauté parce qu’elle étoit rousse: moy ne pouuant punir cet orgueilleux jdiot, plus sensiblement que par le silence, Ie pris une autre plume, et continué ainsi. Une belle teste sous une perruque rousse, n’est autre chose que le soleil au milieu de ses raions; ou le soleil lui-mesme n’est autre chose qu’un grand œil sous la perruque d’une rousse. Cependant, tout le monde en médit, a cause que tout le monde à la gloire de l’estre; et cent hommes à peine en fournissent un, parce qu’étans enuoiez du Ciel pour commander, il est besoin qu’il y ait moins de sujets que de Seigneurs. Ne voions-nous pas que toutes choses en la nature sont, ou plus ou moins nobles, selon qu’elles sont ou plus ou moins rousses. Entre les Elemens, celui qui contient le plus d’essence et le moins de matière, c’est le feu, a cause de sa rouge couleur; l’or à receu, de la beauté de sa teinture, la gloire de regner sur les métaux; et de tous les astres, le soleil n’est le plus considerable, que parce qu’il est le plus roux. Les comètes cheuelus qu’on void voltiger au ciel à la mort des grans hommes, sont-ce pas les rousses moustaches des Dieux qu’ils s’arachent de regret? Castor et Pollux, ces petits feux qui font prédire aux matelos la fin de la tempeste, peuuent-ils être autre chose que les cheueux roux de Iunon qu’elle enuoie a Neptune en signe d’amour? Enfin, sans le désir qu’eurent les hommes de posséder la toison d’une brebis rousse, la gloire de trente demi dieux seroit au berceau des choses qui ne sont pas néés; et (un nauire n’étant encore qu’un être de raison) Americ ne nous auroit pas conté que la terre à quatre parties. Apollon, Vénus et l’Amour, les plus belles diuinitez du pantheon sont rousses en cramoisi; et Jupiter n’est brun que par accident, a cause de la fumée de son foudre qui la noirci. Mais si les exemples de la Mitologie ne satisfont pas les aheuris, qu’ils confrontent l’histoire: Sanson, qui tenoit toute sa force pendüe à ses cheueux, n’avoit-il pas receu l’énergie de son miraculeux estre dans le roux coloris de sa perruque? Les destins n’auoient-ils pas ataché la conseruacion de l’empire d’Atènes, a un seul cheueu rouge de Nisus; et Dieu n’at-il pas enuoié aux Etiopiens la lumière de la foy, s’il eut trouué parmi eux seulement un rousseau. On ne douteroit point de l’eminente dignité de ces personnes la, si l’on consideroit que tous les hommes qui n’ont point été fais d’hommes, et pour l’ouurage de qui Dieu lui mesme à choisi et pétri la matière, ont toûjours été rousseaux; Adam fut rousseau; Iesus Crît fut rousseau; Iudas mesme eut l’honneur d’estre l’instrument de notre salut, et de baiser le Messie en le trahissant, à cause qu’il étoit rousseau; et Dieu ne le reprouua que faché de voir qu’un homme qui n’étoit que son estafier fût cependant plus rousseau que lui. Et toute philosophie bien corecte doit aprendre que la nature qui tend au plus parfait, essaie toûjours en formant un homme de former un rousseau; de mesme qu’elle aspire à faire de l’or en faisant du mercure. Car quoy qu’elle rencontre rarement, un archer n’est pas estimé mal adroit qui, lâchant trente flèches, en adresse cinq ou six au but: comme le tempérament le mieux balancé, est celui qui fait le milieu du flegme et de la mélancolie, il faut estre bien heureux pour fraper iustement un point indiuisible: au deça sont les blons, au dela sont les noirs, c’est-à-dire les volages, et les opiniatres: entre deux est le milieu, ou la sagesse (en faueur des rousseaux) à logé la vertu; aussi leur chair est bien plus délicate, le sang plus suptil, les espris plus épurés et l’intellect par conséquent plus vîf, à cause du mélange parfait des quatre qualitez. C’est la raison qui fait que les rousseaux blanchissent plus tard que les noirs, comme si la nature se fâchoit, de détruire ce qu’elle a pris plaisir à faire; en vérité, ie ne vois iamais de cheuelure blonde que ie ne me souuienne d’un toupon de filasse mal habillée; n’y de noire, que ie ne me figure un faisseau de cordes d’épinette enrouillées; mais ie veux que les blons quand ils sont jeunes soient agréables; ne semblent ils pas, si tôt que leurs ioües commancent a cotonner, que leur chair se diuise par filamens pour leur faire une barbe? Ie ne parle point des barbes noires; car on sçait bien que si le Diable en porte, elle ne peut être que fort brune. Puis donc que nous auons tous a deuenir esclaves de la beauté, ne vaut-il pas bien mieux, que nous perdions notre franchise dessous des chaînes d’or, que sous des cordes de chanure, ou des entraues de fer? Pour moy tout ce que ie souhaite, ô ma belle M....., est qu’a force de promener la mienne dedans ces petits labirintes d’or qui vous seruent de cheueux, ie l’y perde bientot; et tout ce que i’aprehende, c’est de la recouurer quand je l’auray perduë. Voudriez vous bien me prométre que ma vie ne sera point plus longue que ma seruitude: Ie le souhaite au moins n’osant pas vous en conjurer; car en quelle qualité vous ferois ie cette prière? Ie ne suis point votre ami, la fortune ne m’aiant pas encore présenté l’ocasion de le meriter; Ie ne suis point votre seruiteur, n’aiant pas encore de vous permission de me le dire; cependant ie seray donc,

MADAME,

Votre ie ne sçay quoy.

Sur des brasselets de cheueux

MADEMOISELLE,

I’ay receu vos brasselets marquez de vos chifres; ne craignez donc plus qu’un prisonier arété par les bras et par le cœur, vous échape. Je vous confesseray cependant (si vous ne me sembliez trop belle pour estre sorcière) que votre don m’ût été suspect, a cause qu’il entre quasi toujours des cheueux et des caractères dans la composicion des charmes. Mais comme vous étes en possession de massacrer impunement, le venin vous est inutile, et quoy que ie vous puisse conuaincre auec ces brasselets d’auoir usé sur moy, sinon de sortilége, au moins de ligature, i’aurois tort de me dérober aux secrets de votre magie; puisqu’aiant à choir sous vos coups, mon trépas sera plus glorieux, s’il ariue par des moiens surnaturels, et s’il faut un miracle pour me tuer. Ie m’imagine que vous prenez tout ceci pour une matamorade. Hé! bien,--parlons sérieusement; dites moy donc en conscience, nesse pas auoir un cœur à bon marché, qui ne vous coûte que trois coups de brosses; ma foy, si vous en trouuez plusieurs a ce pris la, ie vous conseille de les prendre; vous risquez peu de chose, et pouuez gangner beaucoup; car il reuient toûjours des cheueux à la teste, et non des cœurs à la poitrine. Peut estre que mesurant mon mérite, a la hardiesse d’éleuer mes desirs iusqu’à vous, vous m’offrez votre cheuelure, pour me traiter en Dieu. Mais peut estre aussi (petite moqueuse) que me voulant donner à connoître comme vous étiez viuement touchée de mon amour, vous m’auez enuoié de votre personne la partie la plus insensible. Quelque malicieuses, cependant, que soient vos intencions, du bien ou du mal que vous me faites, ie confons tellement la simpathie auec l’anthipatie que les mains qui me frapent, ou qui me carressent me paroissent également souhaitables lorsqu’elles sont à vous. Cette lettre en est une preuue assez conuaincante; puisqu’elle ne tend qu’a vous remercier de m’auoir tiré par les cheueux, de m’auoir lié les bras, et par toutes ces violences m’auoir fait,

MADEMOISELLE,

Votre esclaue.

MADAME

Le mal que ie souffre pour vous, n’est point la mort assurement, et toutefois ie me meurs depuis que ie vous ay veuë. Ie brule, je tremble, mon poux est déréglé, c’est donc la fiéure: hélas! ce ne l’est point; car on la définit une disproporcion querelleuse des qualitez de l’animal; et c’est la parfaite harmonie de nos temperamens, qui m’a rendu malade. Quand ie vous aperceus, il me sembla trouuer ce beau, a la recherche de qui la nature pousse tous les hommes: quand vous parlâtes, ie m’ecriay, voilà ce que i’ay voulu dire tant de fois; mon cœur souffloit dans mes entrailles, frapoit contre les murs de sa prison, et maudissoit le Ciel, qui lui donnant l’enuie et les moiens de reconnoître sa moitié, lui refusoit le pouuoir de la joindre après l’auoir trouuée. Cependant, il s’est dépité de telle sorte (ce petit souuerain) de n’être pas absolu dans son empire, qu’il me refuse ses fonccions: il ne prend rien de mon foie, qui ne soit combustible; il aréte le mouuement de mes poulmons, de peur d’en estre rafraîchi; partout, il enuoie du feu, et si ie dure encore trois iours en cet état, on verra peut-être mon corps s’alumer au milieu des rues: ie suis déjà si sec, que la moindre étincelle qui me touchera, c’est fait de moy. Preuenez cet accident, MADAME, venez à lui, puisqu’il ne peut aler à vous: helas! c’est un téméraire, c’est un Sanson, qui ne se soucira pas de mourir étouffé sous les ruines de son palais, pourueu qu’il acable en tombant ceux qui l’empéchent de vous embrasser. Songez, que la nature vous aiant faite capable de me blesser, vous a lié une jambe, de peur que vous ne puissiez emporter en fuiant le remède que vous me deuez; et ces blessures ne sont point imaginaires, car enseignez moy, ie vous prie, un endroit de votre corps ou ie puisse atacher ma veuë, dont il ne soit sorti une fleche inuisible qui ma frapé? Y à t-il sur vous un àtome, qui ne soit coupable de ma mort? Autant de fois que ie le trouue beau, vous me semblez un agreable herisson, qui ne souffrez iamais qu’on se detache d’une épine que pour faire tomber sur d’autres; votre front me flate, vos yeux me prométent; votre bouche me rit, mais il suruient à la trauerse ma mauuaise fortune qui me d’éfend d’espérer. Opprimez, pour l’amour de moy, cette barbare; ne souffrez pas qu’une aueugle malicieuse triomphe de votre bonté; votre visage me dit oui; cette cruelle me dit non. Vous feroit elle mentir, la maraude? Elle ne sçauroit, ou bien vous le voudrez. Ha! qu’elle seroit brauée, et que ie serois heureux, si ce bien qu’une personne disgraciée de la nature ne sçauroit esperer que du caprice de cette fole, ie le receuois de votre propre main; car j’aimerois bien mieux vous étre obligé, qu’a mon ennemie. Ie suis cependant, entre les deux, ocupé à regarder, tantôt vous, tantôt elle, et ie demande en pleurant qui me fera meilleur visage. Ie l’espère de vous; et qui m’en demanderoit la raison, ie ne sçay, sinon que vous étes belle: Ie l’atens d’elle; a cause qu’elle ne se peut reconcilier auec moy, sinon par un plaisir dont la grandeur soit proportionnée à la grandeur des déplaisirs qu’elle m’à fais. O! Dieux, que notre bien est mal assuré, lorsqu’il est entre les mains d’une jeune fille et de la fortune; mais si l’un et l’autre négligent de me guerir, i’auray recours au médecin de tous les grans maux; c’est la mort; oui, ie mourray: possible qu’alors mon desastre vous atendrira; que vous résisterez plus douloureusement aux trais de la mort que de l’amour; et qu’un iour, quand on demandera qui i’étois, vous aiouterez aux larmes que l’humanité forcera vos yeux de donner un petit souleuement d’estomach aux manes d’une personne qui uous à tant aimé. Ha! si ce bonheur acompagne mes cendres, que les pierres de mon tombeau seront legéres dessus elles; qu’elles attendront bien paisiblement le dernier iour du monde; qu’elles se leueront de bon cœur, pour aller au tribunal rendre compte de ma vie. I’iray toutefois; ie me plaindray de votre barbarie; ie demanderay a Dieu qu’il m’en fasse îustice. Il vous condamnera de brûler sous la Terre, car i’ai brûlé dessus. Prevenez par la cependant, MADAME, un si rigoureux arrest: brûlons d’amour, céte flame est si douce; personne n’en est iamais mort; l’aimez vous mieux estre par la main d’un autre que par moy, qui n’ay garde de vous faire du mal, puisque ie suis

Votre Seruiteur D. C.

Reproche à une cruelle

MADEMOISELLE,

Ie vous écris auec du sang barbare, àfin que vous baigniez vos yeux dedans la source de ma vie; que ne pouuez vous le boire en le regardant! I’aurois plus obtenu, de votre cruauté en une heure, que ie n’ay fait en dix ans, de votre affeccion; puis que, par elle, ie verrois unir mon ame à la votre. Figurez vous donc, non seulement mes idées peintes avec mon sang, mais mon sang, comm’ il fumoit dans mes veines, encore imprimé des idées qu’il a receües de la douleur. Oui! Ie sentois en vous écriuant mon cœur distilez par ma plume, car au defaut des larmes, que mes infortunes ont épuisées, ie n’ay trouué chez moy que cet esclaue qui vous pût entretenir. Le Soleil, plus billieux que vous, est pourtant plus pitoiable. Il ne consume aucune chose, tant qu’il y trouue une larme: mais vous êtes sans doute un Soleil hétéroclite; et ce qui me le fait croire, c’est, que celui de la haut ne loge qu’un mois dans une maison, et votre hôte se plaint qu’il y en a trois que vous ètes au gemini. C’est peut-être la raison, qui ma si long temps empéché de vous voir, ou bien, pour passer des supersticions de jadis à celles d’aprésent, et m’acomoder au bruis qui courent de votre conuersion, ie ne puis maintenant vous voir, a cause que les saints sont cachez en Caresme. Ma foy pourtant, faites ariuer Pasques auant la semaine sainte, ou bien ie suis,

MADEMOISELLE,

Votre seruiteur.

Le manuscrit retrouvé par Monmerqué est incomplet de plusieurs feuillets. Il ne contient pas toutes les _Lettres d’Amour_ de Cyrano. Afin de présenter au lecteur l’ensemble de cette correspondance amoureuse, nous empruntons à l’édition donnée par Le Bret le texte des épitres suivantes.

Quelques-unes, on le remarquera, reproduisent en partie certaines lettres déjà lues. On y trouvera la preuve que Cyrano, lorsqu’il avait aiguisé quelques _pointes_, heureuses à son gré, n’hésitait pas à les faire resservir, tirant volontiers plusieurs moutures du même sac.

A Madame ***

MADAME,

Pour une personne aussi belle qu’Alcidiane, il vous falloit sans doute, comme à cette Héroïne, une demeure inaccessible; car puis qu’on n’abordoit à celle du Roman que par hazard, et que sans un hazard semblable on ne peut aborder chez vous; je croy que par enchantement vos charmes ont transporté ailleurs, depuis ma sortie, la Province où j’ay eu l’honneur de vous voir; je veux dire, Madame, qu’elle est devenuë une seconde Isle flotante, que le vent trop furieux de mes soûpirs pousse et fait reculer devant moy, à mesure que j’essaye d’en approcher. Mes Lettres mesmes pleines de soûmissions et de respects, malgré l’art et la routine des Messagers les mieux instruits n’y sçauroient aborder. Il ne me sert de rien que vos loüanges qu’elles publient, les fassent voler de toutes parts, elles ne vous peuvent rencontrer; et je croy mesme que si par le caprice du hazard ou de la Renommée qui se charge fort souvent de ce qui s’adresse à vous, il en tomboit quelqu’une du Ciel dans vostre cheminée, elle seroit capable de faire évanoüir vostre Chasteau. Pour moy, Madame, aprés des avantures si surprenantes, je ne doute quasi plus que vostre Comté n’ait changé de Climat avec le Païs qui luy est Antipode, et j’apprehende que le cherchant dans la Carte, je ne rencontre à sa place, comme on trouve aux extremitez du Septentrion, (Cecy est une Terre où les Glaces empeschent d’aborder.) Ha! Madame, le Soleil à qui vous ressemblez, et à qui l’ordre de l’Univers ne permet point de repos, s’est bien fixé dans les Cieux pour éclairer une victoire, où il n’avoit presque pas d’interest. Arrestez-vous pour éclairer la plus belle des vostres; car je proteste (pourveu que vous ne fassiez plus disparoistre ce Palais enchanté, où je vous parle tous les jours en esprit) que mon entretien muet et discret ne vous fera jamais entendre que des vœux, des hommages et des adorations. Vous sçavez que mes Lettres n’ont rien qui puisse estre suspect; Pourquoy donc apprehendez-vous la conversation d’une chose qui n’a jamais parlé? Ha! Madame! s’il m’est permis d’expliquer mes soupçons, je pense que vous me refusez vostre veuë, pour ne pas communiquer plus d’une fois, un miracle avec un prophane; Cependant vous sçavez que la conversion d’un incrédule comme moy, (c’est une qualité que vous m’avez jadis reprochée) demanderoit que je visse un tel miracle plus d’une fois. Soyez donc accessible aux témoignages de veneration que j’ay dessein de vous rendre. Vous sçavez que les Dieux reçoivent favorablement la fumée de l’encens que nous leur bruslons icy bas, et qu’il manqueroit quelque chose à leur gloire, s’ils n’estoient adorez; Ne refusez donc pas de l’estre, car si tous attributs sont adorables, puis que vous possédez tres-éminemment les deux principaux, la Sagesse et la Beauté, vous me feriez faire un crime, m’empeschant d’adorer en vostre personne le divin caractère que les Dieux ont imprimé: Moy principalement, qui suis et seray toute ma vie,

MADAME,

Vostre tres-humble Serviteur.

MADAME,