PARTIE I
J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant les années arides de ma jeunesse pour un autre destin.
J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre. Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques, il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel. Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre. Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!» Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig, ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de joie. «Je suis sauvé!» dit-il.
A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai, comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi aussi, je vivrai!»
On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette occasion.
Revenons au ton simple de ce récit.
Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées.
A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix. Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.
A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu.
Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre.
Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume.
Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit, elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans intérêt.
Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il n’y avait pas à en douter.
Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables: mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. Comme elle me paraissait plus grande maintenant!
Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais assez.
Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux yeux de son concierge.
Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.
Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux.
J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers scandales du monde parisien.
Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion.
Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé. Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant de mal pour la conquête d’une femme.
Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr.
Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la permission d’aller la voir la semaine suivante.
Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme distingué et d’avenir.
Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer et qu’une parole imprudente pouvait me perdre.
Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort, franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle. Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix.
Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne voyais guère à Paris.
Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah! cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple!
--Je serai votre catéchumène, disais-je.
Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de bonté et disait:
--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet.
Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami. Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur.
Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux, ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur.
J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi, que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables, rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions voluptueuses comme saint Antoine dans son désert.
Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi. Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de camarades!
Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur, amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon lit.
* * * * *
L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt, que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide. Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme de Sées.
Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare Orville d’Arromanches.
Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour.
J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de faire «ouf!»
--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées.
--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure. Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans le tapage des automobiles et des tramways.
Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un retour en arrière et me demanda:
--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon que vous êtes?
--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste?
Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche bée, attendant ce que j’allais dire.
Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée, et plus sans doute.
Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas!
A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison, semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur.
Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir pour m’arrêter.
Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile. Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr.
Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment.
Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du but où nous nous rencontrerions.
Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de porter des messages muets de l’un à l’autre.
Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre.
--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse!
--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas.
Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes lèvres.
J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet nous restâmes silencieux.
* * * * *
Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour, nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon; nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience. Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre, d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il. Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait, quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je frémissais.
Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta, je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur l’ombre.
--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement... Je ne puis vous écouter!
Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel qu’elle désirait que je fusse.
J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment? Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et veulent s’unir.
Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus. L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes, demandait à sa femme comment elle se portait.
J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour, si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci.
Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa.
--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me regardant avec douceur.
Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas davantage.
Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis.
--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler.
Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait rentrer à l’étable.
Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible, je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers entrecoupés par ces seuls mots:
--Je t’aime! je t’aime!
La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre. Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle s’arracha à mon étreinte.
--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui me glaça.
J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.
--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne le suis pas. Maintenant tout est fini.
* * * * *
Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent à Arromanches.
Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie. Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute, le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux, je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission. Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de plus.
J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui mit fin à mes hésitations.
Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai.
J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y rendre à pied.
J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course, déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes paroles.
La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du ton le plus indifférent qui se pût:
--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y reviendrai pas.
Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je continuai:
--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est chère.
A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit encore:
--Partir!...
J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus:
--Ma mère est malade...
A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne penser qu’à la mienne, vint à moi:
--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe.
Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement:
--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter!
Et je m’enfuis.
* * * * *
Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir.
Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?»
Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage:
--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens!
Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries.
Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés:
--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis reconnaissante de tes mensonges.
La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés. Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance, tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des autres.»
Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment? Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver là quand elle les rouvrait un peu plus tard.
Les jours passaient lentement.
Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien, malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris «où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse?
Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous unissait.
Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de souci.
Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait.
Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis pour Paris le lendemain de l’enterrement.
J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir en présence d’indifférents.
* * * * *
Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère. J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle? Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout machinalement, le cerveau vide.
Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd.
Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre. Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait pas.
Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant, négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre, regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation. L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre, une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut. Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais heureux?
Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans la cheminée.
J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite.
Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais, en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage, elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter l’inévitable.
Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais. Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six semaines--et je demanderais un poste en Orient.
Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était Madeleine? Qu’étais-je pour elle?
Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra.
Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper. Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était là.
Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa poitrine, je pleurai comme un enfant.
--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine!
Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté. Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur pitoyable.
Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes.
Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance. Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le pressaient crurent le sentir frémir.
Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice? Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse, incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit. Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait:
--Que faites-vous?... Laissez-moi!
--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne sais que cela.
Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna.
II
Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et tragique. Madeleine était mariée.
Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une gêne; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi? Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps, que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles revenaient... Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage.
Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais? Elle n’en montra rien. Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces. Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments, mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés,--la seule idée que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah! cela ne m’intéressait pas!) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il avait besoin de peu de repos; elle sommeillait depuis longtemps lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.
Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y toucher ma blessure secrète.
Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé, et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire, et de taille! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes, m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de fureur sauvage; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant: «O Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!» Ivre de volupté, elle me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance. Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil; hagarde, elle me voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le seuil étant: «Il faut que je parte!»
Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve.
Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et pressante: «Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi. Je dois me battre, et contre toi! Mais tu sens bien que c’est impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine? Je suis faible, viens-moi donc en aide... Nous ne pouvons vivre dans le péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu! Tu peux Lui céder sans honte puisqu’Il me réclame.»
Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions. Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison, nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés. Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour. Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin! Que désirer de plus? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous; des nourrices promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment, Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.
Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant:
--Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi.
Elle tressaillit; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter. Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai:
--Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer.
Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une nouvelle épreuve que je tentais? Allais-je l’assaillir à l’improviste alors qu’elle était sans défense? Elle comprit qu’une fois de plus elle s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse.
Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au développement normal de ma vie.
Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance; elle faisait un faux-pas; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras.
C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement. Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures, elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée, mi-riante, elle s’étonnait de son aventure.
--Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et pourtant tu n’étais pas sorti.
--Je t’attends toujours, répondais-je.
--Ah! monstre que j’aime, comme tu me connais!
Et c’étaient des baisers éperdus.
Ou bien elle disait:
--Et si j’avais trouvé une femme ici! Peut-être bien que tu me trompes après tout. Avec les hommes, sait-on jamais? Je ne suis pas une maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas.
Elle me serrait contre elle à m’étouffer.
Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi.
L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais: «Qu’est-ce que ce mélange de coups et de baisers? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour? Est-ce là ce que j’ai tant désiré? Qu’on se batte avant la possession, je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les _beati possidentes_?... Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée? Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle saleté! Et je le supporte! Elle est pieuse, en outre! Belle complication! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en transit vers l’éternité.
Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à des punitions supra-terrestres? Au nom de doctrines que je ne partageais pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât.
Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid, sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir.
Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France: «Mes enfants, disait-il, le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est.» Ce raisonnement qui se rapproche de celui de Hegel: «Il faut comprendre l’incompréhensible comme tel», m’avait paru définitif. C’était celui de Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés où achoppent les pauvres rationalistes.
Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions. Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine, besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.
Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru! Son cœur se dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait:
--Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai demandé à Dieu; il me l’a promis.
Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle? Jusqu’au jour de notre rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et voici que je l’entraînais en pleine mer; le vent sifflait autour d’elle, la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle n’avait qu’un refuge en ce péril extrême: elle priait.
Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement; je feignais de me laisser convaincre; peut-être même et pour quelques instants, je partageais ses vues chimériques sur une amitié possible.
Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais. J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre.
Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques, Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la grande fête religieuse de l’année? Comment recevoir la sainte communion? Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son confesseur. Le remords la consumait; elle reçut l’absolution. Mais, cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois? Une âpre lutte se livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras. Bientôt les cloches de Pâques sonneraient! Elle s’affola.
Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux; elle s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un pouce n’avait échappé à mes baisers.
Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors seulement qu’elle avait pleuré.
Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien, elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit:
--J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler dans la rue.
Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait tressaillir ceux qui l’entendent.
--Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles? Où pourrez-vous mieux vous expliquer?
J’employais d’habitude le «tu» qu’elle, au contraire, s’efforçait maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement «vous». Elle s’alarma. Étais-je fâché? C’est avec timidité qu’elle continua:
--Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles.
--Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement.
--C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.
Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs, ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage.
Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là. J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières, où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi? Le contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa; je ne l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions.
Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli d’elle; je ne pouvais lui échapper: «Qu’a-t-elle à me dire que je ne sache déjà?» pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins de l’accent de sa voix; il me poursuivit jusque dans mon sommeil.
Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner de la veille, le sujet qui l’amenait.
Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui m’était plus cher au monde? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage; elle n’en manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne pouvait faire mon bonheur: il n’y avait aucune issue à notre liaison, je perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement; elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide; une solution lui était apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter.
Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue.
--Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace!
Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse.
D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière et jalouse comme je la connaissais, en arriver là! J’eus honte de moi, je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout, que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être heureux auprès d’une autre.
Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter; je couvris sa main de baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me redresser, elle se sauvait en courant.
III
J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée solitaire, mon esprit s’enfiévra; je me montai à un diapason aigu et composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste. La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le salut de ma victime (Madeleine!). J’allais si loin dans l’absurde que je finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce soir-là.
Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine, mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion; ils avaient fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence, voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux.
Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V..., ma belle voisine de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine sainte?
Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt? Je résolus de réparer sans retard cet oubli.
Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone).
--Me voir?... Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble.
Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme V... n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal. Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour l’autre, cela et rien de plus; nous partions le cœur léger à la recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré.
Quarante-huit heures plus tard, Mme V... dînait chez moi. Bien que nous fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant, telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon appartement s’éclaira.
Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine m’apparût? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en un jour inoubliable; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase.
Mme V... me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule maintenant que je serrais dans mes bras.
* * * * *
Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé. Mme V... venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je l’appelais: «Dîner de gala.» Et vraiment toute notre liaison prit ainsi un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi. Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité, il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et plus profondes.
La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre. Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice.
Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie secrète? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit.
Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps à prévoir l’avenir? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme V... comme maîtresse de lit? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites dans des rôles qui leur convenaient si bien? Je souhaitais qu’elles n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de classique, je n’étais pas pour le mélange des genres.
Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à Mme V... Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage? Je constatai aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire.
Madeleine? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V... Pourtant je lui cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence, mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle croyait avoir gagné un abri sûr; elle respirait largement comme quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril.
Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher le bonheur dans une seule femme, quelle folie! et quel danger! Comment une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples et contradictoires besoins de l’homme? Elles n’étaient pas trop de deux pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part qui lui revenait.
Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle aussi, à être heureuse? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur; je la surpris un jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades, le climat de Paris; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle avait soif de mes caresses.
Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte quelconque--elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant du Bon marché elle avait été surprise par une averse--elle arriva rue de Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra, je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V... d’un moment à l’autre.
Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua. Qu’imagina-t-elle? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance. J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai, je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère à sa sœur.
Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme V..., et même un peu plus tard.
Moins d’une semaine après, Madeleine réapparut. Mme V... avait déjeuné chez moi ce même jour. Il devenait périlleux de les recevoir toutes deux rue de Commailles. Je donnai à goûter à Madeleine. Je préparai le thé moi-même sans permettre à ma vieille bonne de nous déranger. Madeleine me suivait des yeux. Je plaisantais avec elle, j’étais tendre. Elle avait l’illusion qu’elle se mêlait de nouveau à ma vie, elle était heureuse.
Elle évita de s’asseoir sur le divan et choisit une petite bergère basse qu’avait élue quelques heures plus tôt Mme V... Le hasard qui rapprochait ainsi dans le temps et dans l’espace mes deux amies me fit sentir combien Madeleine m’était la plus chère. Je pris un coussin et m’assis près d’elle. Comme nous causions, mon attention fut attirée par son pied, chaussé d’un soulier découvert sur un bas de soie qui laissait voir la chair. L’envie me vint de poser ma main sur ce pied. J’y résistai, mais l’envie revint, plus forte d’avoir été contrariée, et me harcela. Il me semblait que je m’affirmerais ainsi toujours maître de Madeleine qui était mienne, après tout, et à qui j’avais accordé seulement de brèves vacances. Ce que je ferais d’elle, je n’en savais rien encore, mais je montrerais par là que mes droits n’étaient pas prescrits. Ce raisonnement était d’une rigueur telle que j’y cédai aussitôt. Sans cesser de parler, j’avançai la main et la mis sur le pied de Madeleine.
Ce geste inattendu la surprit, mais, chose curieuse, elle ne retira pas son pied, elle ne me demanda pas d’enlever ma main, elle fit comme si rien ne s’était passé. Elle croyait peut-être que nous nous étions rencontrés involontairement, qu’emporté par la chaleur de la discussion je ne m’en étais pas aperçu, qu’une remarque donnerait de l’importance à ma méprise, que le moindre mot nous placerait l’un et l’autre dans une fausse situation et que, sans paraître prendre garde à cet incident, il était préférable d’attendre en feignant l’indifférence que je retirasse ma main.
Le contact établi entre Madeleine et moi se prolongea ainsi bien plus que je ne l’avais prévu. Chez des gens qui se sont aimés et qui se fuient, le moindre rappel de la chair se fait entendre fortement. Le sang de Madeleine battait au bout de mes doigts. Un désir impérieux me prit de la posséder. Un instant j’hésitai, me demandant si elle partageait mon désir. Peut-être ses sens plus lents n’étaient-ils pas encore éveillés. Peut-être acceptait-elle comme dénué de signification ce qui était devenu pour moi la plus raffinée des caresses. Peu importe, ma main allait remonter le long de sa jambe lorsque, d’un mouvement brusque, elle retira son pied.
Je la regardai. Pâle, les yeux fixés sur moi, elle voulait parler et n’y arrivait pas. Elle froissait dans sa main un petit mouchoir de soie bleue. Je le reconnus; il appartenait à Mme V... Madeleine l’examinait, en respirait le parfum comme s’il allait lui apporter des renseignements sur celle qui l’avait laissé là... Puis elle le jeta vivement loin d’elle, disant:
--Quel dégoût!
Elle se leva, fit quelques pas vers la porte. Si je l’avais laissée sortir, elle serait partie sans pouvoir placer un mot, bien qu’elle brûlât de m’accabler de son mépris et de sa colère. Elle s’arrêta donc, espérant que je lui fournirais l’occasion de parler. J’étais très jeune, je perdis la tête; la vue de sa douleur m’émut; je ne supportais pas l’idée qu’elle s’en allât ainsi, peut-être pour toujours. Égarée, que lui arriverait-il? elle se ferait écraser;... la rue du Bac menait à la Seine,... je ne la reverrais jamais!... Je courus à elle et la retins.
Elle se défendit, j’insistai et l’entraînai jusqu’au milieu de la chambre. Alors elle éclata, j’entendis les reproches les plus violents, les plus amers dont une femme hors d’elle-même peut vous accabler en telle occasion. Était-ce Madeleine qui parlait? Hélas! la fureur ramène nos amoureuses à une commune mesure dans l’absurde et dans l’incohérence. Ce qui lui tenait le plus à cœur était que je recevais cette «créature» dans l’appartement où elle, Madeleine, était venue, où elle venait encore. J’étais donc sans vergogne, comme tous les hommes. Et moi, à qui elle avait tout sacrifié, pour qui elle avait failli perdre son âme, je lui donnais pour remplaçante une fille! Seule, une fille avait un mouchoir de soie si violemment parfumé!... Elle retourna au mot remplaçante. Était-ce une remplaçante? Ne l’avais-je peut-être pas eue avant elle, Madeleine? en même temps qu’elle, Madeleine?... Arrivée à ce point de son discours et se représentant de si noires trahisons, elle fondit en larmes et devint pareille à une pauvre petite fille malheureuse, secouée par la douleur et qui ne demande qu’à être consolée.
Je m’y employai de mon mieux, mais je ne pus user du remède le plus approprié, c’est-à-dire la prendre dans mes bras, car, lorsque je l’essayai, elle frissonna et s’écarta. J’en fus réduit à la raisonner, à lui dire avec douceur un mélange de choses tendres et sensées, à l’assurer par mille serments que je n’avais jamais aimé qu’elle, qu’elle tiendrait dans ma vie une place unique, que je ne m’étais résolu à «cela» (impossible de risquer le mot maîtresse) que parce qu’elle m’en avait supplié et que, comme elle, je ne voyais pas d’autre moyen de salut, que j’étais prêt à y renoncer sur le champ pour peu qu’elle me le demandât, que cela ne me coûterait rien, que je quitterais Paris si elle le voulait. Je réussis à la calmer. Elle m’écouta, elle me crut et, lorsqu’elle partit, la blessure qui la faisait souffrir encore n’était plus empoisonnée.
Je restai étourdi par la violence de cette scène. A la réflexion, je pensai qu’il était inévitable que Madeleine apprît un jour l’existence d’une Mme V... ou X... Elle avait chancelé sous le choc. Elle reprendrait son équilibre et finirait par accepter une situation qu’elle avait elle-même créée.
Mais moi, continuerais-je à m’en satisfaire? De cette journée dramatique, un souvenir effaçait presque tous les autres, celui du désir impétueux qui m’avait poussé vers Madeleine. Sans l’incident du mouchoir, je la prenais de gré ou de force. J’avais rêvé effusions du cœur, commerce tendre des âmes. J’étais loin de compte. Que faire maintenant? Dans mon trouble, je multipliai les rendez-vous avec Mme V..., espérant y trouver l’apaisement. Mes sens ne prirent pas le change. Je ne cessai de désirer Madeleine.
Pendant près d’une semaine, je ne la vis pas. Elle n’était pas rue du Cherche-Midi quand je m’y présentai, ou bien, souffrante, elle ne pouvait me recevoir. Je m’inquiétai; je supposai le pire. A mon tour, je devins nerveux, agité; je dormais mal.
Lorsque je la rencontrai enfin, elle était, en apparence tout au moins, calme et résignée. Mais elle s’alarma de la mine que j’avais. Étais-je malade? Il fallait me soigner, et sans retard. Connaissant son grand cœur, je me gardai de la rassurer. Elle me gronda tendrement, elle ne pensait plus qu’à moi. Finalement elle me fit part, devant son mari, d’un beau projet qu’elle avait conçu.
Sa fille se remettait à peine d’une bronchite. Les Sées passeraient Pentecôte prochaine à Orville, ils m’invitaient à les accompagner. Charles me ramènerait à Paris le mardi; elle ne rentrerait qu’après le dimanche de la Trinité. La chère créature se promettait de ces courtes vacances mille félicités innocentes, promenades matinales le long des prés couverts de rosée, goûter dans les fermes, ô le bon lait tout frais tiré! soleil sur la plage pour me rendre des couleurs. Je pensai qu’elle était heureuse aussi à l’idée de m’éloigner de la rue de Commailles. J’acceptai sans me faire prier.
* * * * *
Nous arrivâmes à Orville au milieu de l’après-midi. Bientôt, la petite Geneviève s’endormit sur les genoux de sa grand’mère; Charles de Sées causait agriculture avec M. de Clairville; la pipe à la bouche, ils allèrent jusqu’à la ferme.
Madeleine montrait un visage apaisé. Elle me souriait et je ne lisais dans ses yeux que bonté, que douceur. M’avoir à elle seule, loin de Paris, du matin au soir, était-il un bonheur plus grand? Elle se sentait en pleine sécurité, et c’est sans arrière-pensée qu’elle accepta d’aller avec moi à la rencontre de son père et de son mari.
Nous traversions des prés fraîchement coupés; une fine odeur de thym et de menthe se mêlait à celle de l’herbe qui avait séché toute la journée au soleil. La beauté de la lumière, le changement si complet de décor nous avaient comme enlevés à nous-mêmes, nous oubliions nos chagrins récents, nous n’étions plus que deux êtres jeunes et aimants qui se promènent au crépuscule dans la campagne. Nous causions de je ne sais quoi; les mots que nous disions avaient, certes, moins de sens que le murmure de la brise qui se levait. Avec la nuit elle soufflait de la mer dont elle nous apportait la fraîcheur. Les arbres s’éveillaient de leur tiède sommeil diurne et agitaient lentement leurs branches. A cette heure autrefois les peupliers en bordure de notre parc chuchotaient de toutes leurs feuilles dorées par les derniers rayons du couchant et je me répétais alors ces vers magnifiques:
O coteaux d’Erymanthe, ô vallon, ô bocage, O vent sonore et frais qui troublait le feuillage, Et faisait frémir l’onde, et sur leur jeune sein Agitait les replis de leur robe de lin.
Je regardai Madeleine; l’air jouait avec l’écharpe légère qui couvrait sa poitrine. Ces vers me revinrent à la mémoire; je les lui récitai. La juste cadence des mots, leur musique l’émurent, et aussi, sans doute, ma voix et l’accent que j’y mis.
M. de Clairville et Charles de Sées n’étaient pas à la ferme. Nous rentrâmes, rêvant plus que parlant, indifférents au chemin que nous suivions. Les ombres des arbres s’allongeaient sur la prairie. Le hasard,--ou quelque attraction secrète--conduisit nos pas. Ils nous menèrent au bouquet de hêtres où nous nous étions assis l’an dernier en un jour pareil à celui-ci. A peine y étions-nous entrés, un flot de souvenirs nous assaillit avec une telle violence que nous nous arrêtâmes. Les yeux baissés, je me laissai emporter vers un passé si récent et pourtant si loin de nous déjà. D’un cœur douloureux, je refis les étapes trop vite parcourues: la plage où elle cherchait la trace de mes baisers sur les joues de sa fille, l’heure enfin où, sous ces mêmes branches, mes lèvres avaient bu à sa bouche, nos luttes, puis la séparation. Ah! je m’étais trompé en croyant que je pourrais si facilement me priver d’elle. Et maintenant elle était morte pour moi; une force supérieure me l’avait ravie; je ne la verrais plus défaillante de plaisir entre mes bras. Je restais accablé sous de telles pensées.
Appuyée à un arbre, Madeleine était immobile, pâle, perdue en elle-même. Sentant le poids de mon regard, elle leva la tête. Je ne pouvais parler. Deux mots pourtant vinrent expirer sur mes lèvres:
--Jamais plus!
Ils arrivèrent jusqu’à elle et y réveillèrent des résonnances profondes et fortes, car elle frissonna. Je compris qu’elle souffrait comme moi à évoquer les mêmes images. Je m’approchai, tremblant d’émotion.
--Laissez-moi, Philippe, dit-elle d’un ton pitoyable, je ne suis pas si forte que vous le croyez.
* * * * *
Après le dîner, Madeleine allégua la fatigue du voyage et monta chez elle. Je me couchai de bonne heure, mais les mots qu’elle avait dits chassaient le sommeil. Elle était dans un lit voisin, réveillée elle aussi, tendue vers moi de tout son être en révolte; puis elle se levait et s’agenouillait pour prier longuement comme à Notre-Dame-des-Victoires. Je revis l’église sombre, je respirai l’odeur d’un parfum profane mêlée à celle de l’encens. Je m’endormis enfin, il faisait clair déjà.
Je ne la retrouvais qu’à midi. Nous nous asseyions à peine à déjeuner qu’on apporta un télégramme. Un oncle de Charles de Sées avec lequel il était peu lié venait de mourir dans une propriété près de Laigle. Il ne laissait pas d’enfants et l’on demandait son neveu pour les formalités légales. M. de Sées ne reviendrait que le lundi matin. Je décidai aussitôt de rentrer à Paris. Mais les parents de Madeleine et Charles lui-même protestèrent. Pourquoi les priver de ma présence à cause du bref voyage de M. de Sées? Ils ne l’entendaient pas ainsi. Je leur avais promis trois jours; ils ne me tenaient pas quitte à moins. Je remarquai que Madeleine se bornait à appuyer très faiblement les objurgations des siens. Je me laissai pourtant convaincre. L’après-midi j’accompagnai Charles jusqu’à Bayeux. Craignant de rester seul avec Madeleine, je flânai dans la vieille ville et devant la tapisserie de Guillaume le Conquérant. Je regagnai Orville à pied.
Une irritation sourde m’empêchait de sentir ma lassitude. Madeleine semblait plus morte que vive. Elle fuyait mon regard, mais, comme je me détournais d’elle, je vis qu’elle me suivait des yeux. Elle ne prit aucune part à la conversation pendant le repas. Par une saute d’humeur que je ne m’expliquai point, je fus assez brillant et amusai les Clairville. Mais dans tout ce que je disais de général, il y avait une pointe secrète qui ne pouvait être sentie que par Madeleine, et sentie à la façon d’un aiguillon qui blesse. Je payai cette dépense de moi-même par un grand abattement après le dîner. La soirée, heureusement, fut brève, on se couche tôt à la campagne. Nous fûmes laissés un instant en tête à tête. Madeleine me dit avec timidité:
--Vous avez l’air fatigué, Philippe.
--Cela n’a pas d’importance, répondis-je en haussant les épaules.
J’étais de nouveau, sans savoir pourquoi, à bout de nerfs et continuai sèchement:
--Vous auriez mieux fait de me laisser partir.
--Je vous demande pardon, dit-elle humblement, d’une voix si faible que je l’entendis à peine.
Mme de Clairville rentrait. Peu après, nous nous séparions.
Je redoutais la solitude de ma chambre, et non sans raison. Dès que j’y fus enfermé, une tempête se déchaîna en moi. La volonté de Madeleine, et sa volonté seule, créait une situation absurde. Quoi, nous étions tous deux dans cette maison, libres pour une fois, et nous ne passions pas la nuit ensemble. Au lieu des rendez-vous hâtifs de Paris où l’on a à peine le temps de se déshabiller, où l’on se prend montre en main, elle pouvait s’endormir et se réveiller sous mes baisers, me prodiguer les siens, sentir même dans son sommeil mon corps contre son corps, et elle ne venait pas! Bel amour, en vérité, que la religion maîtrisait si facilement!...
Et si j’allais la surprendre? Elle serait à ma merci. Pour descendre chez elle, un escalier de bois... Il craquerait. Ses parents, vieilles gens au sommeil léger, se réveilleraient... Un scandale!
J’étais hors de moi de désir et de fureur. Je poussais les volets, j’avais besoin d’air pur. Le vent s’était levé et emplissait l’ombre de son souffle puissant. J’entendais le froissement des branches agitées dans le bois voisin et le cri d’amour mélancolique et flûté d’un crapaud au bord d’une mare. Le calme de la campagne nocturne m’apaisa.
Je fermai les volets et me préparai à me coucher. Il était près de minuit. Refoulant les images et les idées qui m’avaient obsédé, il fallait dormir... Un craquement du parquet devant ma chambre me rendit la fièvre. Ah! ah! Madeleine venait enfin! Je savais bien que rien ne la retiendrait! Il était, parbleu, impossible qu’elle ne vînt pas... D’un bond, je fus à la porte et l’ouvris... L’obscurité, rien..., j’attendis encore. Me serais-je trompé sur Madeleine? Étais-je assez fou pour croire qu’elle m’aimait au point de risquer quelque chose pour moi?... Je rentrai dans la chambre et m’allongeai sur le fauteuil. Ce dernier sursaut d’espérance si vite déçue m’avait brisé. Je restais sans force. Dans l’engourdissement qui me gagnait, j’entendis un grincement de gond, ah! si léger que d’abord on pouvait s’y méprendre. Mais non, il se prolongeait, il emplissait la maison. Une porte s’ouvrait!... Je courus à la mienne et, debout, frémissant, je me mis à écouter comme seul un amant attendant sa maîtresse sait écouter. Je ne vivais plus que par les oreilles... Et d’abord le silence, un siècle de silence, les années s’accumulaient sur moi... puis, soudain, comme au commandement d’un chef d’orchestre invisible, le bruit d’une marche d’escalier qui gémit sous la pression d’un pied, car il n’y a pas d’erreur possible, une feuille de parquet qui joue sous l’influence de la température ne rend pas le même son qu’une marche d’escalier sur laquelle un pied, même avec mille précautions, même déchaussé, se pose. Ce bruit me parut vibrer si fort que je vis du coup maîtres et domestiques alarmés se précipiter hors de leurs chambres en criant: «Au voleur!...» Rien, une nouvelle onde de silence interminable; j’étais un vieillard!... je retombai dans mon fauteuil... Un craquement, tout proche, me rendit la jeunesse. Mais il m’était impossible de bouger; je n’entendais plus maintenant que le battement précipité de mon cœur.
Et voilà que ma porte s’ouvrit. Surgie de l’ombre, Madeleine apparut, en peignoir, les cheveux dénoués, les pieds nus. Elle tremblait un peu, son visage avait une gravité qui me frappa. Elle vint à moi, mit ses bras autour de mon cou et, penchant la tête sur mon épaule, elle dit:
--Je mourais loin de toi!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je me réveillai en sursaut. Quelle heure était-il?... Madeleine dormait, à moitié couchée sur moi, la bouche près de la mienne, comme si le sommeil l’avait surprise au milieu d’un baiser. Dans la demi-obscurité, je voyais l’arc de ses lèvres un peu gonflées. Il faisait à peine jour. A travers les rideaux, de la clarté filtrait. Je me levai doucement et, ne voulant pas frotter une allumette pour allumer la lampe, j’allai à la fenêtre et entr’ouvris les volets.
Des brumes traînaient sur les prairies qu’argentait la rosée; le vent était tombé; le soleil devait être au ras de l’horizon, mais caché par une ondulation du terrain; tout était paix et calme dans la campagne silencieuse. Je regardai la pendule, elle marquait quatre heures.
Je me retournai vers le lit. La chemise de Madeleine avait glissé, laissant l’épaule et le sein gauche nus. Qu’elle était belle ainsi et digne d’être aimée! L’amour l’avait portée jusqu’à ma chambre. J’oubliai nos âpres combats, j’oubliai ma jalousie, un passé empoisonné. Elle m’appartenait tout entière; purifiée au feu de la passion, elle n’avait jamais été la femme d’un autre, elle n’appartiendrait jamais qu’à moi. Je ne pensais qu’à la douceur de nos étreintes, qu’à jouir d’elle encore; la nuit n’était pas finie; j’avais soif de ses baisers. Je me penchai sur son sein et y posai ma bouche. Elle dormait si profondément qu’elle ne sentit pas mes caresses. Je la pris dans mes bras.
--Mon amour, dis-je, c’est moi!
Engourdie, les yeux clos, flottant entre la veille et le sommeil, elle m’enlaça, et ses lèvres, ah! certes, elles n’étaient pas réveillées! balbutièrent un mot jailli de l’inconscient d’elle-même, d’habitudes empreintes en sa chair par sept années de vie conjugale, un mot qui me glaça:
--Charles!
Je me relevai brusquement et la repoussai. Elle retomba sur l’oreiller, et, innocente de ce qu’elle avait dit, continua à dormir. Je restai immobile, les yeux fixes. D’un mot que je ne pouvais même pas lui reprocher, elle m’éloignait de cent lieues. Pour se défaire de moi, elle avait accumulé les arguments les plus touchants; ses supplications et ses larmes étaient demeurées sans effet; je l’avais poursuivie, je l’avais eue. Elle avait appelé Dieu à son secours. Il n’était pas nécessaire d’aller si haut et de se donner tant de mal. Une arme plus efficace était sous sa main, mais interdite. Au moment du plus grand péril, Madeleine instinctivement s’en emparait et, sans le vouloir, me portait un coup mortel. Un seul nom suffit pour me rappeler qu’elle était à un autre et que ma possession d’elle ne serait jamais que précaire et partagée. Pour l’oublier, je m’étais grisé de sophismes, j’avais interprété à ma guise le peu que je savais des rapports existant entre elle et son mari. Elle ne l’aimait pas, elle ne l’avait jamais aimé! Eh! qu’importe! C’était lui--Charles!--qui l’avait faite femme. Elle n’avait connu, ou subi, que ses caresses et lorsque, plus qu’à moitié endormie, elle sentait une bouche sur son sein, c’était le nom de son mari qui lui montait aux lèvres.
Je me répétais machinalement: «Impossible! impossible!» Aucune explication ne devait avoir lieu. Sur quel ton parler à Madeleine maintenant? que lui dire? Il n’y avait qu’à fuir sans attendre un jour. Cette idée devint si forte que je me levai et commençai à m’habiller. Allais-je vraiment sortir de cette maison à la minute? Je m’arrêtai. Sans plus réfléchir, je m’assis sur le bord du lit où Madeleine n’avait pas bougé.
Un rayon de soleil presque horizontal franchit la fenêtre.
J’étais las, indifférent, à peine curieux de ce qui se passerait. Quel démon avait jeté ce nom dans la nuit? Tout arrivait en vertu de forces obscures qui échappaient à notre contrôle. Elles me chassaient d’Orville; je n’opposais aucune résistance, je ne me plaignais pas, je partais.
Ce qui me restait de sentiment, je le dépensai au profit de Madeleine. J’avais le cœur serré en songeant à elle. Que penserait-elle de mon départ dont je lui cacherais la cause?... Puis je me détachai du présent et notre situation m’apparut comme si, des années s’étant écoulées, j’en raisonnais à distance. Qu’attendre de plus d’un amour condamné à la mort? Il était brusquement tranché par le couperet de la guillotine, mais il avait porté tous ses fruits. Madeleine rentrerait dans le devoir. Elle vivrait entre son mari, sa fille et son Dieu, des jours un peu gris, un peu ternes, où passerait parfois, tel un éclair qui déchire la nue, le souvenir éblouissant de son péché.
Ce n’était pas le temps de m’attendrir sur moi-même. Je me raidis, j’étais décidé à ne pas souffrir. Je n’avais rien à reprocher à Madeleine. J’étais seul responsable. Mon tort avait été de lui demander un bonheur qu’elle ne pouvait me donner. Puisque j’étais exclusif et jaloux, qu’avais-je à faire d’une femme mariée? Si douloureuse que fût l’épreuve, il fallait en charger mes seules épaules et ne pas gémir sous le faix.
Je tâchais ainsi--mais y réussissais-je?--de m’endurcir, lorsqu’un soupir presque enfantin me rappela à l’humanité. Madeleine se réveillait dans un désordre charmant, rejetait en arrière ses cheveux défaits, remontait la chemise qui, glissant, l’avait laissée demi-nue, rentrait sous le drap une jambe qui sortait du lit. Souriante et un peu honteuse, elle se redressa.
--Philippe, dit-elle.
Je la vis heureuse, confiante, parée des grâces de l’amour et pourtant avec un rien de confusion dans son regard qui cherchait le mien. Chassant mes soucis amers, je me penchai vers elle. Elle me prit dans ses bras et, soudain détendu à la tiédeur de son sein, je sentis mes yeux se gonfler de larmes. Une d’elles glissa le long de ma joue et tomba sur l’épaule de Madeleine. Elle pensa, sans doute, qu’après tant d’épreuves j’étais ému jusqu’à pleurer de joie. Fière de mon amour, elle me caressait.
--Comme tu m’aimes! dit-elle. Je t’aime aussi.
Nous restions accolés, presque fondus de tendresse. Pourtant je la tenais pour la dernière fois serrée sur mon cœur et cette pensée déchirante me la rendait plus chère encore, m’attachait plus étroitement à elle, car en ce moment le bonheur et la misère se mêlaient en moi de telle façon que je n’en pouvais discerner les fils inextricablement noués. Je la couvrais de baisers dont je ne savais si c’était ceux que l’on échange, un mouchoir à la main, quand on se dit adieu, ou ceux que la passion prodigue à une maîtresse adorée.
Le bruit d’un volet claquant contre le mur mit fin à nos transports.
Madeleine sursauta.
--Quelle heure est-il? demanda-t-elle.
L’horloge du village répondit en sonnant six coups.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous nous retrouvâmes à la messe de dix heures. Madeleine ne leva pas les yeux sur moi. Après le déjeuner où le malaise entre nous était si visible que M. et Mme de Clairville eux-mêmes le perçurent, je proposai par politesse, et certain d’être refusé, une promenade à pied. Je passai mon après-midi à arpenter les falaises d’Arromanches à Port-en-Bessin. Orville m’était devenu insupportable. Je ne pensais qu’à fuir avant que M. de Sées rentrât. Je regagnai la maison tard dans l’après-midi, recru de chagrin et de fatigue. Je vis Madeleine seule un instant et j’eus soin de lui montrer un visage rasséréné, sinon heureux. Je lui dis que je jugeais préférable de m’en aller le lendemain matin. Pour d’autres raisons que les miennes, elle m’approuva et se chargea d’expliquer mon départ à ses parents et à son mari.
Le lundi de bonne heure, comme le char-à-bancs qui m’emmenait à Bayeux sortait de la cour, Madeleine apparut à sa fenêtre. Elle agitait une écharpe en signe d’adieu. Elle essayait de sourire. Aurait-elle pu retenir ses larmes si elle avait su que je la quittais pour toujours?
A Paris, je me rendis au ministère des affaires étrangères où je faisais depuis trois ans un stage. Un poste était vacant à Constantinople. Je l’obtins. Mes affaires personnelles furent rapidement réglées.
Madeleine prolongeait, du reste, son séjour à Orville. Je lui écrivis pour lui dire ma décision. Je n’eus pas de peine à mettre dans les mots que je lui adressai de l’émotion et de la tendresse. Il me suffit de laisser parler mon cœur encore plein d’elle.
Avant qu’elle rentrât à Paris, je prenais le train pour Marseille, porte de l’Orient.
TROISIÈME