PARTIE I
Cependant que je réglais ainsi le cours extérieur de ma vie, je restais en moi-même blessé et douloureux. A Paris pendant les trois semaines qui suivirent la fatale nuit d’Orville, je me tâtais anxieusement pour circonscrire l’étendue de ma plaie. Je procédais avec des précautions inouïes comme un malade qui sait que, s’il fait tel geste, il réveillera un mal aigu, mais qui dort. Jusqu’à tel point, je ne souffrais pas. J’explorais la région neutre où je pouvais me mouvoir sans risques. L’ayant reconnue, je décidai de ne point sortir de cette zone indolore: «De quoi s’agit-il, en somme? me disais-je. De ne pas penser à Madeleine? N’est-ce pas une question de volonté? Ne puis-je l’exercer efficacement? Si Madeleine se présente à mon esprit, chassons-la, quel que soit l’aspect sous lequel elle apparaisse, quelles que soient les ruses qu’elle imagine pour me demander audience. En ce moment, elle n’est pas mon amie; elle ne reviendra près de moi que pour me tourmenter; avec elle il n’est point de repos.»
Il fallait donc ne pas me perdre dans les rêveries sentimentales où se plaisent--et s’empoisonnent--les amants malheureux. Je déployais une énergie incroyable à fuir Madeleine. Où qu’elle se montrât, je lui tournai le dos, je ne la saluai plus, je la traitai en ennemie. Tous les moyens m’étaient bons pour me distraire. Je fis de la culture physique, des muscles se gonflèrent sur mes bras et sur mon torse. Hélas! lorsque j’étais à demi nu, les haltères à la main, c’est elle qui, silencieuse, me regardait. Je m’occupai de mes affaires, je dressai des comptes, je vécus parmi les chiffres. Le total des additions donnait immuablement Madeleine.
Exaspéré de la vanité de mes efforts, j’adoptai audacieusement un parti opposé. Je me contraignis à ne penser à rien autre et à la voir seulement comme la femme de son mari. Je croyais pouvoir me détacher d’elle par l’évoquer en des postures dégoûtantes. «Le jaloux... est obligé à joindre en son esprit l’image de la femme qu’il aime aux parties honteuses et aux excréments d’un autre...» dit Spinoza.
Je me mis ainsi à la torture, mais je ne me dépris point de Madeleine. Pourtant dans les crises les pires de ma passion, j’eus la force de résister aux montées subites de désir qui me poussaient à la rejoindre à Orville où elle était toujours. Quelque chose s’était brisé à jamais; cela au moins je le voyais clairement.
Au moment de partir j’étais au comble du désespoir. Je n’attendais plus ma guérison que d’un changement complet de décor et d’habitudes. Y avait-il encore pour moi un baume en Arabie?
Il ne me fut pas nécessaire d’aller si loin. A peine le pied sur le bateau, je sentis que commençait une existence nouvelle. Tout me plaisait, l’agitation du port, le bruit des camions retentissants, les sifflets, la lumière éblouissante, la légèreté de l’air, sa transparence, l’azur des flots et du ciel, et même la chaleur d’un midi méridional tempérée par la brise marine. Mille petits drapeaux préparés pour le 14 juillet claquaient au vent. Je m’étonnais d’avoir pu vivre jusqu’ici sous les cieux gris du nord; en les quittant, je laissais derrière moi, bagage inutile, les années passées, leurs tristesses, leurs soucis. Ce beau bateau qui filait vers le Levant emportait un être ardent et fier que rien, désormais, ne pourrait humilier.
C’est avec une véritable ivresse qu’accoudé au bastingage, je regardais les maisons serrées de Marseille, ses monuments, ses jardins fuir à l’horizon. Déjà le bateau cherchait son équilibre sur la houle régulière qui venait du large; de petites vagues écumeuses couraient le long de ses flancs noirs. Des souvenirs classiques hantaient mon esprit. Entendrai-je chanter les sirènes? Ah! j’étais décidé à ne pas me couler de la cire dans les oreilles, à ne pas me faire attacher au mât du navire.
A cet instant une voix féminine, pleine et riche, prononça mon nom à quelques pas. Je me retournai vivement.
Une jeune fille était là, grande, mince, le teint ambré, l’expression grave et douce à la fois. Qui était-ce? Aussitôt, je trouvai. L’ovale du visage, les yeux étroits, les longs sourcils arqués:
«Isabelle! m’écriai-je. Et pourtant combien changée d’elle-même!»
C’était, en effet, Mlle Saint-Aignan, que je n’avais pas revue depuis deux ans au moins. Je lui tendis la main et, d’un mouvement rapide, joyeux, irréfléchi, je passai mon bras gauche autour de sa taille comme si j’avais peur qu’elle ne m’échappât. Ce geste inattendu pour elle le fut pour moi plus encore. Lorsque je l’avais quittée, elle était une enfant fermée et sauvage. Comment pouvais-je reconnaître, dans la jeune fille qu’elle était devenue, une amie? Comment savais-je tout de suite, sans un mot échangé, que les liens anciens, plus solides que je ne le croyais, loin de se rompre avaient pris de la force pendant l’absence? Et ce ne fut pas la seule chose que j’appris en un espace de temps si bref. Je m’aperçus que la solitude où j’avais vécu récemment, à laquelle je m’étais condamné, que je croyais bonne et salutaire, me faisait horreur, que je n’étais pas destiné à être malheureux et à nourrir des pensées sombres. Un coup d’œil suffit à dissiper les nuées tristes dont je m’entourais. Le soleil n’emplissait-il pas le ciel? N’avais-je pas près de moi une fille souriante? Tout cela en une seconde. On assure que l’homme qui va mourir voit en aussi peu de temps la longue suite des jours qu’il a vécus défiler devant ses yeux. Je ne voulais pas mourir, mais peut-être dans un regard vis-je toute ma vie à venir...
Cependant mon bras gauche restait autour de la taille d’Isabelle. L’absence de préméditation, l’ingénuité, pouvaient seules excuser ce geste. Elle le comprit, elle se dégagea non pas brusquement, mais avec lenteur. Ainsi à la minute où nous nous retrouvions, nous nous montrions capables d’agir dans des circonstances délicates, et sans nous être concertés, en parfaite harmonie. Il y eut un instant de silence, puis commença une vive conversation à bâtons rompus. Que d’événements, petits et grands, durant une si longue séparation! A nous entendre, à voir l’intérêt que nous prenions à nos bavardages, il semblait que nous eussions à nous en raconter pour toute la traversée. Cependant je ne cessais d’examiner Isabelle, et avec quel sérieux! C’était à croire que je n’avais jamais vu une jeune fille. Combien me plaisait l’éclat répandu sur ce visage, sa pureté, sa fraîcheur rayonnante! Et je faisais peu à peu une merveilleuse découverte: cet éclat, cette fraîcheur, cette pureté ne pouvaient émaner que d’une jeune fille, ils lui appartenaient en propre, ils étaient comme la fleur de son corps intact. Je sentais que seul a du prix ce qui n’a été touché par personne et que le plus rare, le plus beau présent qu’une femme puisse offrir à un homme est sa virginité. Le souvenir me traversa, à la façon d’un coup de poignard, de la nuit où, évoquée par deux lèvres innocentes mais impures, l’ombre de mon prédécesseur m’avait arraché aux baisers de la femme que j’aimais.
* * * * *
Mme Saint-Aignan et sa fille allaient passer le reste de l’été et l’automne à Constantinople où les appelaient le soin de leurs affaires et leur plaisir. Mme Saint-Aignan qui supportait mal la mer ne sortait pas de sa couchette.
Isabelle fut à moi seul. Nous ne nous quittions point. L’aube nous trouvait sur le pont que les matelots lavaient à grande eau et les nuits étaient si douces que nous ne nous décidions pas à regagner nos cabines. Nous longeâmes la Sicile; puis la mer Ionienne agitée nous berça. Le lendemain, au petit jour, nous étions ensemble pour voir surgir des nuées du levant et des flots gris la masse rocheuse du cap Matapan. Isabelle, dont la culture était peu livresque et en avait à mes yeux plus de charme, ne partageait que par sympathie l’émotion qu’éveillait en moi l’idée de débarquer en Grèce.
Lorsque nous fûmes devant Athènes, elle me dit:
--Constantinople est plus beau!
Nous passâmes l’après-midi sur l’acropole. Une lumière ambrée et légère baignait les marbres des temples, les pierres écroulées à leur pied et, au loin, les pentes violettes du Lycabète. Isabelle préféra l’Érechthéion au Parthénon. Dressée le long d’une colonne, le corps plein, la tête petite aux cheveux ondulés, ne figurait-elle pas une vivante cariatide? Les Niké du petit musée l’arrêtèrent:
--Elles ont des bras ronds, gros, bien en chair. Ce sont de fortes filles de la campagne. Mais ce sourire me trouble. Elles n’ont pas l’âme paysanne.
A Smyrne, premier contact avec l’Orient, Isabelle eut la coquetterie de paraître voilée presqu’à la façon d’une dame turque. Lorsqu’elle arriva sur le pont où je l’attendais, je surpris un peu d’inquiétude dans son regard. La trouvais-je à mon goût? Voilà la seule question qui la préoccupât. Ainsi s’arrangeait-elle pour me faire comprendre, sans oser me le dire, qu’elle désirait me plaire.
Dans l’ombre poussiéreuse du bazar, des marchands accroupis au seuil de leur boutique nous offraient des colliers d’ambre, des étoffes lamées, des tapis. Une odeur d’épices emplissait l’allée couverte. Par une porte donnant sur la campagne, des chameaux mélancoliques, roux et désabusés, montrèrent leur cou pelé et leurs longues dents jaunes.
Des plaisirs variés et purs, un beau décor changeant, la présence continue d’Isabelle, je souhaitais que ce voyage n’eût pas de fin. Aucun retour offensif du passé; j’étais guéri. Si je pensais à Madeleine, c’était sans amertume. Déjà cet amour participait à la grandeur et à la sérénité des choses mortes. Je ne disais plus: «Si...» Il était un tout auquel je ne pouvais rien ajouter, dont il ne fallait rien supprimer. Mes souffrances m’avaient accouché de mon être véritable. Elles étaient les étapes douloureuses, mais nécessaires, de mon développement. Grâce à elles, je n’ignorais plus où chercher le bonheur. Celui que je goûtais aujourd’hui auprès d’Isabelle, ne le devais-je pas aux pleurs versés dans les bras de Madeleine?
Nous vivions sur ce bateau avec une simplicité et un naturel qu’on aurait peine à imaginer. Toute idée de ruse, d’artifice, de dissimulation était aussi éloignée de l’esprit d’Isabelle que du mien. Pourquoi aurait-elle cherché à jouer un personnage puisqu’à l’instant où elle m’était apparue elle m’avait séduit en étant elle-même? Pourquoi aurais-je dressé des plans pour conquérir un cœur qui ne se défendait pas? Notre entente, nous n’éprouvions aucun besoin de l’exprimer par des mots, nous en jouissions comme du ciel et de l’air. Nous ne parlions pas de l’avenir, nous ne faisions pas de projets. Nous ne pensions qu’à nous connaître plus complètement. Il semblait que la tâche fût infinie à voir l’ardeur que nous y apportions. Et pourtant ce que nous avions à apprendre ainsi était secondaire, car la seule chose qui importât, nous la savions depuis longtemps déjà sans nous la dire. Elle nous avait été révélée à la minute où nous nous étions retrouvés. Rien n’était capable d’altérer la certitude que nous avions gagnée alors. Nous savions que nous serions l’un à l’autre...
Parfois nous causions sérieusement, de Constantinople et de la vie qu’y menaient, non les Européens mais les Turcs. Dans son langage où les choses graves et les choses légères s’entremêlaient d’une façon charmante, Isabelle me disait qu’elle trouvait honorable pour une femme de ne connaître et de n’aimer qu’un homme: «Je n’en demande pas davantage», ajoutait-elle en souriant. Elle parlait un peu le turc et me donnait des leçons avec une application incroyable, comme s’il était vraiment utile pour ma carrière que je l’apprisse.
Puis soudain, nous redevenions des enfants. Ce n’étaient que jeux, devinettes, énigmes, rébus, marelle, courses à cloche-pied, shuffle board. Isabelle était adroite. En un exercice, je triomphais, car j’étais seul compétiteur. Je me laissais descendre en tournant, les jambes relevées à angle droit, le long d’une de ces colonnettes minces, en cuivre, qui soutenaient le pont supérieur. J’arrivais ainsi, tel un clown, assis à terre après m’être dévidé autour de la colonnette. L’admiration, l’envie et le rire se disputaient Isabelle ébahie. Le rire l’emportait.
On conçoit que lorsque Mme Saint-Aignan nous rejoignit à l’entrée de la mer de Marmara ces folies ne furent plus de mise.
Du reste nous touchions au terme du voyage. Vers la fin de l’après-midi, nous nous penchâmes, Isabelle et moi, à l’avant du bateau pour voir le ciel s’embrumer à l’orient. Des poussières grises étaient suspendues au-dessus de la ville qu’elles nous cachaient. Au crépuscule, elles se dorèrent dans les rayons du soleil. Une coupole, puis d’autres se montrèrent et les pointes blanches effilées des minarets montant comme un cri vers le ciel. Une double ville immense, désordonnée, apparut sur des collines entre lesquelles coulait un fleuve aux flots bleus. Mille fenêtres s’illuminèrent aux feux du couchant. Les noirs cyprès des cimetières fusaient au milieu des maisons basses; des terrasses surplombaient la Corne d’Or; des palais, des jardins descendaient jusqu’au bord de l’eau. Le Bosphore était couvert de paquebots et de barques, le vent enflait les voiles, déchirait les panaches de fumée et nous les apportait avec les appels rauques des sirènes. Je sentis frémir dans la mienne qui la tenait enfermée la main d’Isabelle. Nous étions à Constantinople.
Six semaines plus tard--il n’y avait pas trois mois que j’avais quitté Orville--notre mariage fut célébré à la chapelle de l’ambassade de France.
* * * * *
Un homme aime une femme et l’attire à lui. Préparée au bonheur, elle sait où elle va. Mais Isabelle ignorante!... Riche de cent expériences, à quoi me servaient-elles? J’avais en face de moi une fille chaste et vierge! J’étais son mari depuis quelques heures, j’allais être son amant. Ma rencontre déjà ancienne avec Henriette ne m’avait rien appris. Cédant tous deux à une poussée violente de l’instinct, Henriette avait été heureuse en même temps que blessée.
La nuit... Un couple pour la première fois enlacé, un corps qui tremble et qu’on veut épargner, cette ardeur de l’homme qu’il faut contenir, les mots tendres qui rassurent, les promesses, tout un balbutiement fervent et mystérieux, puis le silence, un silence brusquement rompu!... Ah! je n’oublierai jamais Isabelle meurtrie, confuse et fière, se pressant contre moi, ses joues humides de larmes, les baisers timides et maladroits qu’elle me prodiguait. Je la gardai dans mes bras, j’effleurais doucement cette chair sans histoire où aucun souvenir ne s’éveillait sous ma main caressante. Isabelle était ma femme. Je baignais dans la joie, une joie complexe et grave. J’apprenais enfin pourquoi la nature a mis sur les jeunes filles un sceau. Elles donnent ainsi l’absolu à un homme qui, comme moi, ne doit être que le premier, l’unique. Si non, incertitude, déchirement. Isabelle dans le lit nuptial m’avait montré la voie qui mène à la vie bienheureuse. Ce que je pressentais depuis la nuit d’Orville trouvait ici sa confirmation. Je me penchai vers elle, je baisai son front pur. Vaincue par la fatigue, elle dormait, la tête sur ma poitrine. Son souffle frais et régulier s’accordait aux mouvements de mon cœur et, le long du mien, son corps s’allongeait désormais sans crainte.
II
Nous habitions sur la rive d’Asie.
Nous avions trouvé, entre Tchoubouklou et Béikos, une maison turque isolée au bord du Bosphore dans une position charmante. Mme Saint-Aignan et ses amis avaient crié à la folie. Mais comment résister au désir de quitter l’Europe? Isabelle y tenait plus que moi encore. Vivre en Asie, fût-ce à un mille de Thérapia, était si tentant que nous n’hésitâmes point. Nous ignorions les conséquences lointaines d’une décision en apparence anodine.
Notre maison était construite en bois au ras de l’eau; une seule grande salle tenait tout le rez-de-chaussée du côté du Bosphore. Sur le jardin, divisé en deux et clos de hauts murs, plusieurs pièces complétaient ce que nous appelions le sélamlik. Au premier étage, l’appartement des femmes, une série de petites chambres, regardait la côte d’Europe par ses fenêtres artistement grillagées de bois. On ne pénétrait dans le harem qu’avec difficulté. Il fallait franchir cinq portes dont la seconde se fermait automatiquement quand on ouvrait la première, et ainsi de suite. Ces précautions enchantaient Isabelle.
--Tu vois, lui dis-je, que je pourrai t’enfermer maintenant.
--Ah! répondit-elle, crois-tu qu’une fois derrière ces portes, j’aurai jamais envie de m’échapper?
Le harem avait son jardin et, dans le jardin, un pavillon pour les servantes. Nous étions riches, en outre, d’un hamman et de communs où se trouvaient la cuisine et le logement des serviteurs.
Nous résolûmes de conserver ces sages divisions et de régler autant que possible notre vie à la turque. Mais nous étions frileux et installâmes partout de grands poêles de faïence russes achetés à un de mes collègues qui rentrait à Saint-Pétersbourg.
Nous avions l’ambition de ne pas introduire des meubles européens dans notre yali, au moins dans la pièce du rez-de-chaussée où nous nous tenions. Cela restreignait singulièrement notre choix et nous dûmes nous borner à mettre le long des murs des divans chargés de coussins, et, près des divans, les petites tables basses, rondes ou octogonales, incrustées de nacre, d’écaille, ou d’ivoire, sur lesquelles les Turcs posent leur tasse de café ou leur cigarette.
Pour cette pièce, nous voulions des tapis anciens, seul et rare luxe de l’Orient. Ces recherches nous firent courir Stamboul. Bientôt tous les marchands et courtiers du vieux bazar et de Péra nous connurent. C’étaient avec eux des conciliabules sans fin, des rendez-vous mystérieux, des visites faites à des maisons perdues dans des quartiers lointains. Nous prenions à cette chasse aux tapis un vif plaisir, nous ne nous pressions pas d’acheter, la poursuite en elle-même avait son prix. Chemin faisant, nous trouvions un beau morceau de velours oriental, une soie brochée, une toile persane peinte à la cire où brillaient des poussières de mica. Un arbre touffu y était représenté; à son pied, deux lions s’affrontaient et des oiseaux jouaient au milieu de ses mille fleurs blanches. Chaque matin, dès notre réveil, deux ou trois barques attendaient devant notre maison. C’étaient des courtiers qui nous apportaient quelques merveilles découvertes par eux, un tapis yordès «sur lequel le sultan Mahomet II lui-même avait prié», un ispahan miraculeusement conservé pour nous au fond d’un palais, et dont la fraîcheur faisait dire au marchand: «Il est comme une jeune fille!», un velours à personnages datant de Chah Abbas. Le yordès avait été refait hier au bazar, l’ispahan n’avait pas un brin de laine qui fût ancien, le velours n’était guère plus âgé que moi. Mais les histoires de ces hommes ingénieux nous amusaient autant que celles des mille et une nuits. Certains d’entre eux étaient si fins que, voyant le plaisir qu’Isabelle avait à parler turc, ils affectaient de ne pas savoir le français. Nous les écoutions en déjeunant dans la salle presque vide. Dès le printemps les fenêtres étaient ouvertes et l’air frais qui venait du Bosphore caressait nos pieds nus.
L’hiver fut consacré aux soins de notre installation. L’été revenu, nous connaissions déjà chaque place, chaque rue, chaque monument de Stamboul, du château des sept tours au fond mystérieux d’Eyoub, des terrasses si belles du vieux sérail aux ruines du palais de Constantin. Les mosquées nous accueillaient, discrets visiteurs; dans tous les quartiers des échoppes s’ouvraient où nous étions traités en amis.
Avant la nuit, nous remontions le Bosphore en caïque, suivant les plis et les replis de la rive d’Asie. Nous nous arrêtions à un village qui paraissait tout entier construit sous le platane trois fois centenaire qui l’abritait. Un proverbe dit: «Où le Turc a passé, l’herbe ne pousse plus.» Ce proverbe doit avoir une origine arménienne; je n’avais vu nulle part au monde de tels arbres. Un petit café était là, où l’eau chauffait sur des braises. Le cafedgi, vieil homme à la longue barbe blanche, nous recevait en souverains étrangers débarqués chez lui, souverain comme nous. Nous ne rentrions que lorsque mille lumières s’allumaient autour de Thérapia. Du fond de notre obscurité asiatique, nous jouissions du feu d’artifice que l’on nous offrait.
Notre vie s’arrangeait sans peine. J’allais à l’ambassade le matin par le bateau qui touche à Galata vers onze heures. Souvent Isabelle venait m’y chercher en caïque et nous déjeunions dans quelque restaurant turc de Stamboul. Ou bien elle arrivait au milieu de l’après-midi et nous regagnions Tchoubouklou par le chemin des écoliers.
Au début, nos rapports avec les Européens se réglèrent simplement, nous étions de jeunes mariés; on nous laissa tranquilles. Nous arrangions notre maison; on ne vint pas nous voir. Nous eûmes ainsi huit ou dix mois de répit où nous prîmes la délicieuse habitude d’être deux et de nous suffire. Isabelle se nichait dans son bonheur et n’en voulait pas bouger. Elle regardait la rive d’Europe, admirable spectacle, et se félicitait chaque jour de n’y point habiter. Sa seule crainte était que je trouvasse monotones les jours que nous passions ensemble.
--Ne t’ennuieras-tu pas ici? disait-elle, je ne suis qu’une petite fille, et ignorante. Saurai-je te garder?
De tels propos emplissaient mon cœur de joie. Tout en Isabelle me plaisait; je ne me lassais pas d’être heureux par elle, gaie ou sérieuse, bavarde ou taciturne, aimante et tendre toujours, et mienne absolument.
A Tchoubouklou, elle s’habillait d’étoffes claires et éclatantes à la façon des dames turques de jadis. Elle glissait ses pieds nus qu’elle avait fort beaux dans des babouches. Et déjà lorsqu’il fallait mettre une robe à l’européenne, des bas et se chausser pour sortir, elle soupirait:
--Tu ne m’aimeras pas ainsi, n’as-tu pas épousé une orientale? Qu’attends-tu pour m’enfermer derrière les cinq portes du harem?
Elle découvrit au vieux bazar une robe d’honneur boukhare ancienne, d’une ampleur incomparable, un khalat merveilleux en tapisserie au petit point où sur un fond grenat s’enlevaient des bouquets de vives fleurs. Elle m’acheta aussi des sandales persanes, des guivets en fines cordelettes tressées. J’endossai le khalat qui est le plus confortable vêtement d’intérieur et chaussai les guivets. Nous nous harmonisions ainsi avec la décoration de la grande pièce où nous habitions. Parfois des touristes passaient devant nos fenêtres en canot à pétrole et nous regardaient curieusement.
--Ils nous prennent pour des Turcs, disait Isabelle enchantée. Mais ils ignorent, ces nigauds, que si j’étais turque, je ne me laisserais pas voir.
Sans sortir de chez elle, mais grâce à des relations--les relations, c’étaient de vieilles femmes voilées qui entraient assez mystérieusement par l’arrière du jardin--elle avait trouvé un cuisinier turc qu’on appela, comme il convient, hadji-bachi. Ce hadji-bachi, complété d’un ou deux garçons de cuisine, m’établit par raison démonstrative la vérité d’une phrase que m’avait dite à Paris un pacha bien connu.
--Il n’y a que deux cuisines mères, la française et la turque.
Le hadji-bachi avait cent et une manières, toutes excellentes, de préparer les légumes et le riz, les œufs, la volaille, le poisson, l’agneau, et, un mois durant, se piquait de ne pas nous faire manger deux fois le même plat.
Lorsque j’étais absent, Isabelle s’occupait avec ses servantes dont le nombre n’était pas exactement fixé. La première femme de chambre répondait au nom de Souzidil, la seconde était Nilfer, les autres restaient pour moi anonymes. Un jour, c’était une couturière qui dormait à la maison, parce qu’il était trop difficile de rentrer chaque soir à Constantinople. Elle finissait par loger chez nous. Peut-on se passer d’une couturière? Et la couturière pouvait-elle travailler sans une apprentie?
Deux rameurs étaient attachés au service du caïque, qui aidaient aussi à leurs moments perdus le jardinier. Un arménien, Agop, servait de valet de chambre et de maître d’hôtel et se faisait seconder par un de ses petits compatriotes, Onyk. Toutes les femmes habitaient soit les pièces de derrière au premier étage, soit un pavillon élevé dans le jardin dépendant du harem.
Je donne ces détails bien qu’ils puissent paraître de peu d’intérêt, mais, comme on le verra par la suite, ils ont leur importance et doivent trouver leur place ici. Cependant le mécanisme d’une vie si différente de celle que j’avais connue m’amusait et j’y pénétrais sans effort. J’avais été élevé en province par la plus sage des mères; à la maison, où tout était calculé et ordonné avec une minutieuse prévoyance, nous avions trois domestiques qui faisaient en quelque sorte partie de la famille et, le jeudi, une ouvrière pour la journée. Mais je prenais les habitudes de l’Orient ou, mieux, je m’y laissais aller mollement. Et déjà, il me semblait difficile de recommencer un jour l’existence étroite que l’on mène en Europe. J’aimais d’être entouré de nombreux serviteurs, de voir passer à l’arrière-plan dans l’ombre du harem des figures féminines dont je ne savais rien, sinon qu’elles étaient à mes ordres.
* * * * *
Mais, en face de nous, l’autre rive nous appelait. A la belle saison, les villas et les hôtels de Thérapia s’étaient remplis. Nous avions des amis et des relations qui nous réclamaient; en outre, des visites obligées, toujours remises, à faire. Mes collègues, leurs femmes, me plaisantaient sur notre lune de miel indéfiniment prolongée. Je voyais que bientôt nous ne pourrions plus suivre le cours voluptueux et paisible de nos heures asiatiques.
Il fallut consacrer quelques fins d’après-midi à des devoirs de politesse. Isabelle en souffrit plus que moi qui avais conservé par mon service à l’ambassade un contact avec les Européens. Une fois chez les gens, elle montrait toute la bonne grâce possible, bien qu’elle fût timide. Mais lorsqu’elle en sortait, c’était un soupir de soulagement. Notre installation excitait la curiosité. Nous vivions à la turque, paraît-il. Avions-nous des esclaves? Nous nous étions meublés de la façon la plus originale.
On demandait à Isabelle quand on la trouvait à la maison. Elle éludait.--Ne prendrait-elle pas un jour?--Plus tard, répondait-elle. La seule idée d’avoir «un jour» dans notre yali était absurde.
Et voici qu’un matin nous reçûmes de l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie qui était de nouveau à Péra une invitation à dîner. Un refus était difficile, quasi-impossible. Mais que de problèmes se posaient à la pauvre Isabelle! Le temps pouvait se gâter. Il ne fallait pas songer à se rendre à Constantinople en caïque et à rentrer la nuit. Alors coucher à Péra! Drame!
Nous avions déjà discuté l’achat d’un canot à pétrole. Isabelle y était opposée; elle aimait flâner sur l’eau. Court-on le Bosphore à toute allure dans l’odeur de l’essence? Mais un canot me serait utile pour aller à Constantinople en hiver quand le service des bateaux à vapeur est diminué. L’invitation à l’ambassade d’Autriche, qui serait suivie d’autres, sans doute, nous obligea à prendre un parti. Un canot nous conduirait à Galata et nous regagnerions facilement la rive asiatique. Peu de jours après, le petit port de notre yali abritait un canot. Isabelle le regardait d’un œil hostile. Elle n’en aurait jamais aucun plaisir. Pourtant il me permettait de rester plus tard chez nous le matin et me ramenait plus tôt auprès d’elle l’après-midi. Je m’accoutumai vite, je l’avoue, à ce bateau si rapide qui me transportait en un clin d’œil, comme le tapis d’un magicien, de Tchoubouklou à Thérapia ou à Constantinople. Et nous voici, au bout d’un an de mariage, munis, chacun, de notre bateau!
A mainte reprise pendant l’hiver, Isabelle prétexta une indisposition et ne m’accompagna pas à des dîners diplomatiques. Rien ne lui paraissait plus insipide qu’une réunion mondaine; elle prenait les choses au sérieux et ne savait pas s’adapter au ton frivole qui est de mise dans un salon. Elle était belle; les hommes l’entouraient et lui faisaient la cour. Elle le supportait mal. Parfois elle en riait avec moi, parfois elle s’irritait.
--Qu’est-ce que cette société européenne? me disait-elle. Les femmes, celles du moins qui sont assez jeunes pour en trouver, ont des amants. Les maris ne l’ignorent pas, ferment les yeux, et cherchent une maîtresse à leur goût. Les femmes s’exhibent à moitié nues. Une Turque appartient à son mari et ne montre son visage à personne. Je connais l’une et l’autre vie, je préfère la turque.
Mais ma femme, jeune et sage, si elle allait peu sur la rive d’Europe ne me retenait pas en Asie. Elle savait quels sont les devoirs, les habitudes et les plaisirs d’un homme. Ceux d’une femme étaient selon elle si différents qu’elle ne voyait ni l’avantage, ni la possibilité, de les mêler. Elle m’était reconnaissante de me charger seul des corvées qui sont généralement communes aux deux sexes. Quand je revenais vers minuit, elle me fêtait, me demandait mille détails. M’étais-je diverti, m’étais-je ennuyé? Avais-je une jolie voisine à table? Elle n’acceptait le monde que raconté par moi. Elle ne montrait aucune jalousie; elle n’en ressentait point. Elle me voyait heureux près d’elle; j’étais tendre, je me plaisais en sa compagnie dans ce beau yali qui n’était qu’à nous. Si j’étais obligé de me mettre en habit de soirée pour sortir, elle disait que j’étais beaucoup plus beau vêtu de mon khalat boukhare, et que les guivets persans sont une chaussure plus agréable que les souliers vernis.
A la maison, les heures lui paraissaient brèves. Même lorsque le mauvais temps avec l’hiver s’établit, que les vents froids descendaient de la mer Noire poussant parfois des tourbillons de neige devant eux, que le Bosphore se hérissait de vagues courtes et dures, Isabelle, condamnée à passer chez elle des journées entières, ne s’ennuyait pas. A quoi s’occupait-elle quand je vaquais à mon service? Je ne saurais vraiment le dire. Elle rêvait ou réfléchissait beaucoup sur les mêmes questions, opposant la dignité de la vie turque à la légèreté et à l’inconsistance de la nôtre. Parfois, un écho de ces longues méditations m’arrivait par un mot qui sonnait juste et allait loin.
Elle s’était liée avec quelques grandes dames égyptiennes ou turques qui ne sortaient qu’accompagnées et voilées. Elle s’intéressait à tout ce qui touchait à leur mode d’existence; elle m’en parlait souvent. Ces dames parfois se plaignaient d’être recluses. Isabelle en était surprise, car elle les jugeait dignes d’envie. Elle les recevait dans notre yali; pas un homme ne paraissait.
Un jour, en hiver, revenant de Constantinople, je trouvai Isabelle causant en turc avec une petite fille accroupie au pied du lit, à la figure maigre et pâle, l’air sauvage, les yeux noirs farouches. Cette enfant se leva à mon entrée--elle était plus grande que je ne croyais--s’inclina, me saisit la main et la porta à ses lèvres. Puis, elle recula et resta immobile, attendant les ordres d’Isabelle.
--Qu’est-ce que cette fille? demandai-je.
--C’est une petite Circassienne qui est née dans un harem, dit ma femme. Sa mère est morte. Je l’ai trouvée chez une amie, elle m’a plu. On m’a offert de la prendre ici. On sait qui nous sommes, que nous avons une maison et que, près de moi, elle mènera une vie convenable. Elle n’a que douze ans, mais on me dit beaucoup de bien d’elle. Je saurai l’occuper. Elle ne nous gênera guère et je la garderai, à moins que tu ne t’y opposes.
Je me mis à rire.
--Ces choses-là sont de ton domaine, dis-je, et non du mien. Comment s’appelle cette sauvageonne?
--Djémila, répondit Isabelle. C’est un joli nom.
Elle sut, en effet, «occuper» l’enfant Djémila. Elle lui apprit le français et en fit une poupée. Elle s’amusait à la parer, à lui tailler des robes et des pantalons bouffants. Elle l’emmenait dans son caïque, mais, à l’été déjà, elle ne la laissait plus sortir le visage découvert.
* * * * *
Nos amis européens qui avaient cru à un caprice d’Isabelle, à un désir passager de jouer à la vie turque, qui n’y voyaient peut-être que le prétexte inventé par une jeune femme, et amoureuse, pour n’être pas dérangée au début de son mariage, finirent par comprendre qu’ils s’étaient trompés. Isabelle était de plus en plus rare à Constantinople. Quand, par hasard, elle y venait, on la taquinait gentiment sur sa «turquerie». Elle souriait et ne répondait pas. Elle était si manifestement heureuse, elle se montrait si certaine de l’excellence de son choix, que les plaisanteries cessaient bientôt. Tous s’accordaient à dire qu’elle était charmante et que j’étais un mari privilégié. Méritais-je un si rare bonheur?
Isabelle, à l’automne, ne put se refuser à entr’ouvrir sa maison de Tchoubouklou. Elle invita à un goûter les personnes avec qui nous étions en relation.
Lorsque, rentrant de l’ambassade, j’arrivai à notre yali devant lequel étaient amarrés de nombreux canots et caïques, et que je pénétrai dans la grande pièce du rez-de-chaussée, je fus surpris de voir Isabelle n’être entourée que de femmes. Aucun de mes collègues, aucun des jeunes gens des banques n’était présent. Toutes ces dames s’extasiaient sur le goût qui avait présidé à notre installation. Quelques-unes remarquèrent que notre intérieur ne ressemblait pas à celui des princesses turques qu’elles visitaient. Chez celles-ci, on trouvait des mobiliers de mauvais style européen, surchargés de dorures. D’autres déclarèrent, avec un sourire, que les divans étaient bas et mieux faits pour y être couché qu’assis. Les cinq portes du harem les enchantèrent. On en parla longtemps. Je cherchai vainement le maître d’hôtel, Agop, et son second, Onyk; ils avaient disparu. Mais toutes les femmes d’Isabelle s’empressaient à servir des sorbets, de la chira qui est un cidre de raisin léger, de l’aïran, ou petit lait glacé, des glaces, des sirops, des confitures, des pâtisseries, des bonbons, des noisettes pilées et des fruits magnifiques. La petite Djémila, que je n’apercevais presque jamais et qui me parut singulièrement embellie, en pantalon d’étoffe lamée et en boléro brodé, ne quittait pas sa maîtresse.
On fut unanime à déclarer que la réception était un «succès» et la plus originale de la saison.
Après le départ de nos hôtes, je dis à Isabelle qu’il était curieux qu’aucun homme ne fût venu.
--Je n’en ai pas invité, me répondit-elle. Toi seul as le droit d’entrer dans mes appartements. Ne trouves-tu pas cela mieux ainsi? continua-t-elle en passant les bras autour de mon cou et en m’offrant ses lèvres. Le peu que j’ai t’appartient tout entier.
* * * * *
Quelques jours plus tard, nous célébrâmes le second anniversaire de notre mariage. Les femmes nous apportèrent des fleurs au matin; le hadji-bachi se surpassa pour le dîner. Le soir, Agop tira un petit feu d’artifice devant la maison. Le yali était en joie. Je donnai à Isabelle une parure ancienne en grosses améthystes qu’un juif m’avait trouvée dans un harem. Elle la porta aussitôt. Cette fête à deux la charmait plus que tout au monde. Le rêve qu’elle avait caressé depuis son enfance s’était réalisé.
Tandis qu’elle se préparait pour la nuit, je sortis prendre l’air sur la terrasse. Après une journée encore chaude, la brise plus fraîche se levait à peine. En face de moi la rive d’Europe étincelait de mille feux dont les reflets se mêlaient dans les eaux calmes du Bosphore à ceux des étoiles.
La date où nous étions, et l’heure, prêtaient à la méditation. Un passé proche et pourtant lointain me sollicitait; je mesurai le chemin parcouru en peu d’années. Madeleine y arrêta mes yeux. Comme je l’avais aimée, avec quel déchirement! Mais comment n’avais-je pas vu tout de suite qu’un tel amour était condamné à une prompte mort? Comment avais-je été assez fou pour croire qu’une femme qui ne m’appartenait point pouvait me rendre heureux?
Isabelle avait écarté de moi jusqu’au souvenir de cette époque troublée. Sa jeunesse, son corps intact, sa santé morale m’avaient guéri de mes fièvres anciennes. En laissant derrière moi l’Europe, j’avais quitté la région des orages. De la rive où ma femme m’avait conduit je regardais au loin les hommes s’agiter dans des passions sans honneur et sans sécurité. Quelle sagesse innée en Isabelle! Enfant déjà, quelques-uns de ses mots m’avaient surpris par leur justesse; elle mettait l’homme et la femme à la place qu’ils doivent occuper. Depuis notre mariage, Isabelle s’était peu à peu emparée, avec une industrie merveilleuse, de tout ce qui, appartenant à une civilisation différente, pouvait servir à consolider notre union.
Comment imaginer notre existence au bord de la Seine? Comment n’y pas perdre ce qu’il y avait de précieux entre nous? Les restaurants, les théâtres, les bals, Isabelle entourée de jeunes femmes vaines, obligée de les imiter au moins dans leurs toilettes, une existence brillante et vide! Des hommes l’auraient entourée. Je n’eusse pas supporté qu’on essayât de la séduire.
Au sein de notre retraite asiatique, aucune dissipation à redouter. Tout nous ramenait à nous-mêmes. Isabelle ne vivait que pour moi. Le moindre prétexte, maintenant, lui était bon pour refuser les invitations de l’autre côté de l’eau. Elle n’agissait pas ainsi par esprit de devoir, mais dans un mouvement joyeux de l’âme et, si elle se retirait du monde, c’était pour jouir plus voluptueusement du grand amour qu’elle avait au cœur.
Au début, peut-être avais-je ressenti à sortir avec elle un puéril orgueil de propriétaire. Ces bouffées légères de vanité s’étaient vite évanouies. Aucune pensée mesquine ne pouvait se développer dans l’atmosphère créée par Isabelle...
Et soudain une question surgit, interrompant le cours serein de mes méditations: «Quelle sera la fin de tout cela?»
Le ciel me parut s’obscurcir, un vent froid souffla de la mer Noire; je frissonnai à la seule idée de prévoir un terme à mon bonheur. Je me retournai; tout était calme dans notre yali endormi. Il y avait encore de la lumière chez ma femme. Aucun mal ne me viendrait d’elle. Elle ne changerait pas. Mais moi? Jusqu’ici j’avais été porté de l’une à l’autre au gré de mes passions. Mon caractère se modifierait-il? Resterai-je épris jusqu’à la mort d’une même femme? Accepterai-je un établissement qui durerait autant que nous? Isabelle bâtissait pour toujours. Elle coupait un à un les liens qui nous attachaient au passé. Jamais elle ne reviendrait en Europe!... De nouveau, j’eus peur.
Mais je n’étais pas d’humeur à me tourmenter. Le contact de l’Asie déjà m’amenait à la sagesse. J’écartai doucement l’importune question. Nous étions heureux dans le présent. Il fallait en remercier le Clément, le Miséricordieux. Il pourvoirait à l’avenir.
III
Cet été-là--y avait-il trois ou quatre ans que j’étais marié?--fut très brillant à Constantinople. Quelques yachts ancrèrent devant la Corne d’or. Nous eûmes la visite d’un parlementaire français, littérateur et membre de l’Académie. On donna en son honneur des fêtes. Je ne pouvais me dispenser d’assister à des dîners officiels.
Lassé par la persistance de ses refus, on commençait à ne plus inviter Isabelle. Elle en était ravie. Elle goûtait chaque jour davantage son existence recluse. Maintenant elle ne se tenait presque pas au rez-de-chaussée, trop exposé à la curiosité des passants. Elle habitait les chambres du premier étage. De celles qui donnaient sur la campagne, la vue s’étendait au loin et, les jours clairs, jusqu’à la masse élevée de l’Olympe de Bithynie. C’est là qu’elle m’attendait à la fin de l’après-midi lorsque je revenais de mon service.
Souvent des collègues à moi profitaient de mon canot pour regagner Thérapia. Je les y posais avant de rentrer, ou bien ils me ramenaient à Tchoubouklou et je les faisais conduire jusque chez eux. Voyant qu’ils ne dérangeaient personne, ils pénétraient parfois dans la grande pièce vide où Agop, expert en toutes choses de son métier, apportait des boissons internationales.
Un jour je rapatriai ainsi un secrétaire américain récemment arrivé à Constantinople avec sa femme. Celle-ci était une Irlandaise d’une éblouissante couleur. Elle regretta de ne pas faire la connaissance d’Isabelle, «légèrement souffrante», mais le yali lui plut. Cette salle nue dont tout le luxe était sur les murs et le parquet lui parut quelque chose d’«horriblement bien». Il fallait y donner un bal avec fête vénitienne. Elle allait de-ci de-là, dansant presque, parlant toujours. Je m’amusais à la regarder. Elle avait une petite tête d’oiseau, mais le plumage était ravissant. Des cheveux bois d’acajou, un teint qui obligeait à croire que, dès son enfance, elle avait été uniquement nourrie de lait et de pétales de roses et que, depuis cette peu lointaine époque, un dieu, jaloux de préserver l’éclat d’une telle fraîcheur avait étendu sur elle, où qu’elle allât, une couche de brumes légères pareilles à celles qui flottent au-dessus de son île natale, un œil grand, lumineux et doré, une bouche si petite qu’on n’imaginait pas qu’elle pût servir à autre chose qu’à respirer et qu’on était tout étonné de la voir absorber en trois gorgées un cocktail. Cette Irlandaise parfumée avait pour prénom Diane, qu’elle prononçait à l’anglaise Daiana.
Je racontai cette visite à Isabelle et la fis rire en lui décrivant la Daiana aux cocktails, ses projets de bal et de fête vénitienne. Isabelle me demanda beaucoup de détails; il fallut même décrire la toilette de l’étrangère, ce à quoi j’étais, comme la plupart des hommes, malhabile. Isabelle ne voulait pas se mêler au monde, mais les échos que je lui en apportais l’intéressaient encore; elle apprenait ainsi ce qui retenait mon attention.
* * * * *
J’aimais la vie nocturne du Bosphore. La magnificence du paysage, la douceur de la température, la beauté des nuits orientales ne cessaient de m’enchanter.
J’avais plus d’une façon d’en jouir.
Un soir nous étions en caïque, ma femme et moi; nous nous laissions mollement bercer entre les deux rives, les musiques de Thérapia venaient mourir jusqu’à nous. De grands bateaux filant vers le nord et l’orient nous frôlaient. Ils allaient aux ports russes ou turcs de la mer Noire et les noms que je prononçais à voix haute, Poti qui est aux bords du Phase, Batoum, Inéboli, Trébizonde, faisaient lever devant nous un essaim de rêves voyageurs. Je restais à demi couché, Isabelle serrée contre moi, et, comme tente à notre embarcation, le sombre velours du ciel piqué d’étoiles. Alors, au milieu de la nuit tiède, dans l’odeur de ce jeune corps qui m’appartenait, je récitais des vers qui avaient poussé et mûri sur la vieille terre d’Asie, les quatrains où Khayyam chante, pour nous le rendre plus précieux, la précarité de notre bonheur:
O Khayyam, si tu es assis près d’une adolescente sans rides, sois heureux!
Isabelle ne parlait pas, mais la pression de sa main montrait que chaque mot des vers admirables du poète avait pour elle un sens et la touchait. J’étais heureux!
* * * * *
Et je ne l’étais pas moins peut-être, le lendemain, par un soir aussi beau. Les terrasses illuminées d’un jardin de la côte d’Europe, les femmes décolletées, les tziganes, du vin, cette atmosphère de fête dont on se lasse à la respirer continûment, mais à laquelle j’étais fort sensible quand je sortais de mon yali asiatique, une société aimable et mêlée, des gens accourus de toutes parts, avides d’épuiser les plaisirs de ces lieux avant de les quitter demain, la fièvre latente de l’Orient qui accélère le pouls, voilà ce que je trouvais en quittant Isabelle. Si obscur que je fusse, j’excitais la curiosité. Ne vivais-je pas à la turque? Les uns disaient que j’étais jaloux de ma femme au point de l’enfermer dans un harem. D’autres ajoutaient qu’elle n’y était pas seule. Aussi me regardait-on plus que je ne le méritais.
Daiana était là. On nous voyait beaucoup ensemble. Elle montrait des épaules blanches comme neige, elle était souple, légère. J’avais envie de jouer avec elle comme avec un jeune chat--elle en laissait voir la langue fine et rose,--de la rouler, de la caresser et finalement de la prendre sur mes genoux. Nous dansions; j’aimais le parfum qui venait d’elle et je le lui disais. Parfois elle levait les yeux sur moi, ses yeux pleins d’une fausse innocence. Un jour, nous étions assis à l’écart, elle me dit d’un air ingénu, baissant les paupières, exagérant un peu son accent:
--Voulez-vous de moi dans votre harem?
Elle s’arrêta un instant avant le mot harem.
Le coup était direct.
--Cette cage n’est pas faite pour un bel oiseau comme vous, répondis-je en plaisantant. La rive d’Europe vous convient mieux.
Tels étaient nos propos pertinents et hardis. Nos silences avaient aussi leur valeur. Qui m’aurait retenu? Je sentais en moi l’ardeur à réussir qui m’avait possédé si souvent. Du reste, aucune crainte! Je savais que, même poussé très loin, ce jeu ne ruinerait pas l’édifice élevé là-bas sur l’autre rive. La belle Irlandaise était mariée! Merveilleux antidote, non contre le plaisir, mais contre l’amour.
Lorsqu’au milieu de la nuit, je regagnais notre yali et que le canot fendait les eaux noires du Bosphore, j’offrais ma tête nue au vent pour qu’il enlevât l’odeur persistante d’un parfum qui me hantait et, songeant à celle qui m’attendait dans une chambre close, frémissant à l’idée de retrouver un corps pur et des joies non adultérées, mon seul mot à l’homme de la barre était: «Plus vite!»
* * * * *
Je goûtais ces contrastes. Cependant l’été se passait dans la dissipation. J’appartenais à l’Asie, mais l’Europe essayait de me reprendre. Elle usait, comme on voit, d’artifices pleins de charme. J’en sentais l’agrément; j’en niais la force. Aussi je ne me défendais pas. Isabelle devina-t-elle le danger qui nous menaçait? Elle ne me posait presque plus de questions sur mes soirées européennes. Pensait-elle que, l’aimant comme je l’aimais, je ne prendrais pas une maîtresse? Jugeait-elle au contraire qu’en ma qualité d’homme j’avais droit au plaisir? Mais qu’était le plaisir à ses yeux? Où étaient ses limites? Elle ne le connaissait que confondu avec l’amour. Savait-elle qu’il n’en est pas ainsi pour l’homme?
Au lieu de vivre dans la paix que, sagement, elle me laissait, au lieu de bénéficier d’un doute qui m’était favorable, je fus pris d’inquiétude. Bientôt le mutisme d’Isabelle me pesa; j’eusse préféré ses reproches. Son regard triste semblait fuir le mien. Que se passait-il derrière ce front fermé? Je n’admettais pas que ce qui m’était un simple plaisir, plaisir auquel je renoncerais sans peine, fût une cause de souffrance pour Isabelle.
Un jour enfin, n’en pouvant plus d’incertitude, je parlai. On ne pénétrait pas chez Isabelle de plain-pied. Elle fuyait les confidences intempestives. Je lui fis sentir combien je m’affligeais de la voir préoccupée. Avait-elle des soucis? Jugeait-elle que j’allais trop souvent le soir sur la rive d’Europe? S’il en était ainsi, je resterais près d’elle sans lui sacrifier quoi que ce fût. Elle m’assura n’avoir aucune cause de tristesse. Elle était heureuse et ne demandait rien. Elle m’était reconnaissante de consentir à m’enfermer dans une maison isolée, avec une femme recluse à qui le monde faisait horreur. Il était donc naturel que j’allasse chercher au dehors les distractions qu’elle me refusait ici. Elle me dit ces choses si touchantes sur un ton de parfaite simplicité. Isabelle avait l’âme noble. On s’en apercevait en des moments comme celui-ci où les mots étaient chargés de plus de sens qu’ils ne paraissaient en contenir.
Je fus ému, mais sourdement irrité aussi. Je cherchais des choses contradictoires: j’usais de la liberté qui m’était nécessaire et agréable, mais je supportais mal qu’Isabelle en pâtît. Je lui en voulus de la douleur qu’elle me cachait et je m’armai contre elle des mots si généreux qu’elle venait de prononcer. Mais aurais-je toléré son indifférence?
Et je revenais toujours à la même interrogation: que savait-elle au juste de mes amusements à Thérapia? Elle avait parlé de «distractions». Jusqu’où allaient les distractions permises? Elle ne comptait plus d’amies européennes. Elle ne fréquentait guère que quelques dames turques de haut rang. Elle était ainsi, croyais-je, à l’abri des commérages de la colonie étrangère. Pouvais-je supposer--ce que j’appris beaucoup plus tard--que ma liaison, ou ce qu’on pensait être ma liaison, avec la belle Daiana occupait la société de Constantinople? Je me suis toujours fort peu intéressé à la vie secrète des gens. Comment imaginer que la mienne excitât tant de curiosité? Partout on parlait de nous! Ce qu’on en disait--invention, calomnie, vérité--est trop dénué d’intérêt pour que je le rapporte ici. Ces histoires étaient racontées au fond des harems et l’écho en parvint jusqu’à Isabelle.
Elle eut la force de me le cacher. Elle me témoigna une égale tendresse. Si je ne m’étais senti coupable envers elle, aurais-je noté un changement dans son humeur?
L’automne touchait à son terme. La saison de Thérapia perdait de son éclat. J’allais à l’ambassade. Mais Constantinople est une grande ville; on y passe inaperçu. Du reste, je ne m’y attardais pas. Je ne quittais plus Isabelle après dîner. Nous passions à deux des soirées charmantes et un peu mélancoliques.
Pendant cette période troublée où tant de choses étaient mises en question, Isabelle n’envisagea pas un instant la possibilité de changer son genre d’existence. Nous avions une maison. Ce fait, en apparence secondaire, était important aux yeux de ma femme. Elle voyait là quelque chose de durable, de définitif, de presque sacré qui nous dictait des habitudes, des devoirs, et, bientôt, nous imposerait des traditions. Nous n’étions pas des nomades, comme les Européens du Bosphore. Tout était changeant dans leur vie, tout tendait à se fixer dans la nôtre. Chaque jour lui apportait une confirmation de l’excellence du choix qu’elle avait fait en venant habiter la rive d’Asie. Les seuls mots durs qu’elle se permit étaient à l’adresse des femmes qui se donnent facilement, montrant ainsi le peu de prix qu’elles mettent à leur personne. Mais elle n’accusait jamais les hommes; la faute et la honte restaient aux femmes. Ainsi quoi qu’il arrivât, elle s’attachait davantage à notre yali de Tchoubouklou.
--Je finirai mes jours ici, dit-elle une fois.
Ces mots avaient quelque chose de pathétique sur les lèvres d’une femme si jeune. Et comment ne pas remarquer qu’elle disait «je» et pas «nous»?
Bouleversé à de tels accents, je la pris dans mes bras; je l’assurai que je ne l’abandonnerais jamais et qu’elle avait fondé notre bonheur sur un roc inébranlable.
* * * * *
Vers ce temps mon chef eut à m’envoyer passer une quinzaine à Paris pour affaires de service. Ma femme parut indifférente à cette nouvelle. Pourtant nous ne nous étions pas séparés une nuit. Mais, pleine de sens et de raison, elle jugeait bonne mon absence de Constantinople en ce moment; je retrouverais ainsi, pensait-elle, l’équilibre. Il ne fut pas question pour elle de quitter Tchoubouklou. Elle avait pris racine en terre d’Asie. L’Orient-express m’emmena donc seul. Le malheur fut que, sans nous être concertés, l’Irlandaise et son Américain de mari qui avait un congé de six mois partissent, par le même train vingt-quatre heures plus tard. Cette coïncidence ne pouvait manquer d’être exploitée. On raconta que Daiana voyageait avec moi, sans son mari, et qu’elle occupait, ô cynisme, le coupé voisin du mien.
Isabelle ne m’avait pas accompagné à la gare, sinon elle aurait vu elle-même la créance qu’il convenait d’accorder à ces bruits. Mais elle redoutait la cohue de la gare, et d’y afficher sa tristesse. Elle me fit ses adieux à Tchoubouklou. Ces nouvelles données comme certaines arrivèrent à notre yali. Isabelle fut atterrée. Jusqu’ici elle avait choisi de vivre dans le doute: je m’amusais sur la rive d’Europe, je dansais avec l’Irlandaise, on nous voyait ensemble. Comment empêcher les langues de se déchaîner? Mais cela prouvait-il que je la rencontrasse en secret? Notre voyage à deux ne permettait plus, hélas! d’interprétation favorable. Il fallait accepter l’idée que Daiana était une maîtresse. Le plaisir qu’Isabelle était prête à m’accorder allait donc jusque-là! Elle avait souvent tourné autour de cette idée sans oser la regarder en pleine lumière. Maintenant rien ne restait dans l’ombre. Il y avait de quoi s’étonner! il y avait de quoi souffrir! Pendant l’été, Isabelle m’avait trouvé, à chaque fois que je revenais de Thérapia, joyeux et tendre. Avais-je cessé de l’aimer? Non, certes. Dans l’atmosphère de notre yali, j’étais tel qu’elle m’avait toujours connu. Que ne donnerait-elle pour m’avoir encore? Mais j’étais parti, j’avais quitté Constantinople! Sous d’autres cieux, je l’oublierais! Une aventurière, experte à séduire les hommes et à se les attacher, m’avait enlevé!
Cependant elle recevait de moi de longues et affectueuses lettres. Elle ne se rassurait pas et imaginait que je voulais adoucir sa peine. Mais ces lettres étaient écrites sous les yeux d’une rivale! Est-il pire tourment? Elle passa près de deux semaines angoissées.
Je revins! avec un peu de retard dû aux lenteurs des bureaux. Elle ne m’attendait plus. Toute à la joie de me revoir, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Ses larmes m’apprirent qu’elle avait cru me perdre.
Je la consolai sur mon cœur. Mais elle se reprit vite. J’apprenais à connaître l’admirable caractère de ma femme. Elle n’admettait pas d’être plainte. Un grand orgueil la soutenait et la poussait à prendre la responsabilité de notre bonheur. N’était-ce pas elle qui m’avait entraîné loin du commerce des hommes? Elle avait à prouver que nous devions être heureux, elle et moi, plus que si nous avions mené la vie banale qui eût été la nôtre en Europe. Elle n’entendait pas s’avouer vaincue. Dans l’inquiétude où elle était, elle cherchait les causes de son échec. Et d’abord elle se reprocha d’avoir suivi trop uniquement ses goûts et de n’avoir pas pensé aux miens. Lorsqu’au début de notre mariage, je sortais sans elle, elle craignait, non de me laisser seul au milieu d’une société brillante, mais de me déplaire en ne m’y accompagnant pas. Pourtant elle restait à la maison. Elle fit un pas de plus. Elle comprit qu’eût-elle été avec moi, elle n’aurait pu me protéger contre certains assauts et qu’il y a dans l’homme le meilleur (j’étais tel à ses yeux) un élément inconnu, un démon qui, à certains moments imprévisibles, se réveille et ne s’arrête, pour se satisfaire, à rien. Quelle menace! Et comment l’écarter?
Elle était soucieuse, taciturne, mais se refusait à me communiquer ses pensées. Si j’en avais connu le cours douloureux, je l’aurais vite rassurée en lui disant que pas une minute je n’avais eu l’idée de la quitter pour suivre la belle et triviale Irlandaise. A mon insu un lent travail de réflexion s’opérait en elle et l’amenait à me regarder sous un jour nouveau. «Ce démon vivant dans ma chair, comment le détruire? et si cela n’était pas en son pouvoir, comment le domestiquer?» Voilà le thème de ses méditations. Il fallut quelques mois pour que j’en découvrisse l’aboutissant et je vis alors seulement jusqu’où l’amour et l’audace, mêlés à la crainte de me perdre, avaient conduit la solitaire Isabelle.
* * * * *
Un des soirs de cet hiver, comme je rentrais chez moi et qu’avant de rejoindre Isabelle, je m’occupais un instant au rez-de-chaussée, j’entendis venant du fond de l’appartement le son grêle d’une guitare. Ce n’était pas la première fois qu’un des serviteurs se divertissait ainsi au jardin ou dans le pavillon de la cuisine. Mais il me parut qu’une main plus savante m’envoyait aujourd’hui des accords et des modulations que je ne connaissais pas.
Je me mis à la recherche du musicien et arrivai à une petite chambre éloignée. J’y trouvai le maître d’hôtel Agop, qui ne me savait pas de retour, assis sur un divan et, à ses pieds, un homme vêtu de noir, coiffé de la kola persane. Il y avait peu de lumière et je ne distinguai de lui qu’une figure assez ronde, trouée par la petite vérole. Il tenait une guitare double. A mon entrée, il s’arrêta, se leva et resta immobile, les mains croisées sur le ventre. Agop m’expliqua aussitôt que mirza Ali était un lettré persan de grand mérite. Il l’avait rencontré naguère à Téhéran. Mirza Ali se rendait en Europe pour examiner dans les bibliothèques les manuscrits de son pays; il n’était pas sans ressources, et en chemin séjournait à Constantinople.
Le mirza parlait français. Les yeux baissés, tortillant ses doigts un peu gros, il me fit un compliment avec tant de finesse naturelle et acquise, jointe de la façon la plus raffinée à une réserve et à une grâce respectueuses, que je fus pris pour lui d’une sympathie soudaine et résolus de ne pas le laisser quitter de sitôt notre yali. Nous causâmes des poètes persans que je lisais en traduction. Il corrigea sur-le-champ la version que je donnais de quelques vers et les fit apparaître dans une beauté nouvelle.
Enchanté de mon mirza, je l’invitai à loger chez moi, où il habitait, je l’appris plus tard, depuis une semaine.
En dînant, je racontai ma découverte à Isabelle. Tout ce qui venait de l’Asie, tout ce qui pouvait m’attacher à l’Asie, lui semblait excellent. Elle voulut voir le mirza et, le repas terminé, elle descendit. Mirza Ali s’exprimait avec un peu de difficulté. On pensait d’abord qu’il n’arriverait pas où il voulait aller, mais finalement il trouvait un chemin inattendu et charmant qui le menait au but. Il évoqua ainsi par petites touches en apparence insignifiantes et même parfois triviales la Perse fleurie, cultivée et rare des poètes.
La journée n’était pas achevée que j’avais décidé d’apprendre le persan sous la direction du mirza. Isabelle approuvait.
Je puis rester longtemps oisif, mais si j’entreprends une chose je m’y jette avec passion. Me voilà donc plongeant en compagnie du mirza dans l’étude du persan. Si l’écriture arabe en est difficile pour un Européen, la langue elle-même est d’une grande simplicité et ne présente pas plus de complications grammaticales que l’anglaise.
Au bout de quelques semaines, je commençai à lire des vers d’Omar Khayyam. Alléguant la mauvaise saison et une avarie au moteur du canot, je n’acceptais pas d’invitations à Péra. Dès le dîner fini je descendais au rez-de-chaussée où mirza Ali m’attendait. Belles et tranquilles soirées à la lueur de la lampe, que nous prolongions jusqu’au milieu de la nuit. Du fond des vergers de l’Irak, une voix persuasive m’appelait. Ah! je ne pensais point à l’Europe alors! Un rythme nouveau menait mes travaux et mes jours.
Quand j’étais fatigué, mirza Ali prenait sa guitare persane à double caisse dont les cinq cordes étaient accordées au quart de ton et, après des préludes interminables, avançait tout à coup d’une main sûre dans un thème simple qu’il couvrait aussitôt de mille modulations, le perdait, le retrouvait, faisant s’épanouir devant mes yeux les arabesques hardies, folles et précises, des tapis anciens d’Ispahan. Puis c’étaient de longs silences où nous partions pour des rêveries lointaines et souvent, lorsque j’en sortais, mirza Ali avait disparu emportant son tar.
Un jour, c’était le 21 mars--je me souviens que le temps était mauvais et que la pluie battait les vitres--il m’expliqua, une fois le travail terminé, qu’à cette date où le printemps apparaît les Persans célèbrent l’an nouveau, le nôrouz.
--On s’en va alors dans un jardin près de la ville avec un ami, on récite des vers et l’on joue du tar.
A l’image de ces félicités il se tut. Puis prenant sa guitare, il improvisa sur le thème du printemps, la vie renaissait sous ses doigts habiles, je sentais la sève universelle couler dans mes veines. Cela dura longtemps... Quand je revins à moi, j’étais seul...
L’esprit encore troublé, je poursuivis machinalement des pensées qui avaient une forme sonore et un rythme. Un bruit de pas léger me fit tressaillir. Était-ce le printemps qui faisait ainsi magiquement son apparition à la date fixée?
Je levai la tête. Une fille était là enveloppée du tcharchaf noir dont les femmes se couvrent pour circuler hors de la partie de la maison qui leur est réservée. Voyant que j’étais seul, elle le laissa tomber et je reconnus à ses grands yeux bruns Djémila, la suivante, presque l’amie d’Isabelle. Il y avait des mois que je ne l’avais aperçue. Parfois elle accompagnait sa maîtresse en caïque, mais, silencieuse, restait entourée de voiles. Aujourd’hui je découvrais soudain qu’elle n’était plus une enfant, mais une de ces adolescentes au visage de lune, une de ces idoles adorées des poètes que je lisais, une fille belle, enfin, faite pour l’amour. Ma maison, mystérieuse comme toutes les maisons d’Orient, recelait un trésor, et je ne le savais pas!
Un instant, je sentis le feu doux de ses yeux sur les miens, puis elle baissa les paupières et, approchant encore, me tendit une timbale en argent qu’elle m’apportait.
--O bey effendi, dit-elle, la khanoum a préparé ce verre de chira qu’elle vous envoie.
Elle parlait un français pur, mais d’une voix dont les sonorités chantantes n’étaient pas de notre pays.
--Comme te voilà grandie, Djémila! dis-je. Où donc te caches-tu que je ne te vois jamais!
--Je suis toujours avec la khanoum quand elle est seule, répondit-elle avec un peu d’orgueil.
Il y eut un silence. Mon esprit flottait, ne s’attachait à rien. Soudain, sans qu’aucune cause apparente eût motivé cette question, je demandai:
--Sais-tu que le printemps commence aujourd’hui?
--Je le sais, bey effendi, dit-elle en souriant.
Elle s’inclina et sortit, chargée de mes remerciements à l’adresse de la khanoum. Derrière elle, un parfum de musc traînait.
Un moment je rêvai, puis sautai sur mes pieds et courus à la fenêtre que j’ouvris. Changement subit de décor: il ne pleuvait plus; quelques nuages filaient vers le sud dans un ciel qu’éclairait une lune d’or à son second quartier. De petites vagues clapotaient sur l’appontement du yali. Un oiseau de nuit en chasse passa. L’air était froid, mais n’avait pas l’aigreur de l’hiver. Je respirai à pleine poitrine: «C’est le printemps, me dis-je, c’est le printemps qui arrive!»
* * * * *
Une heure plus tard, je fis compliment à Isabelle de Djémila.
--Elle est charmante, ajoutai-je. Ne songes-tu pas à la marier?
--Je me passerais difficilement d’elle, répondit ma femme. Et puis voudrait-elle quitter notre maison?
* * * * *
Les soirs succédèrent aux soirs et, lorsque je travaillais, Djémila entrait portant une boisson. Parfois mirza Ali était encore là; le plus souvent elle semblait attendre qu’il fût parti. Sa visite prenait alors les allures d’un rendez-vous. Pourtant il ne s’y passait rien; je me bornais à admirer celle qui venait à moi dans la nuit.
Isabelle l’habillait d’une façon ravissante et fantasque. Un jour Djémila se montrait pareille à l’échanson aux lèvres de rubis d’une miniature persane. Deux boucles de cheveux passant sous le turban encadraient son frais et beau visage; elle portait de grandes culottes larges serrées au cou de pied qu’elle avait fin; une chemisette de tulle pailleté d’argent enfermait un torse juvénile. Ou bien, elle était vêtue comme une bayadère hindoue, de pantalons étroits, recouverts d’une ample robe de mousseline transparente des Indes où passaient des fils d’or. Des rangs de pierres de couleur lui encadraient les bras, le cou, et descendaient en bruissant jusqu’aux seins.
Longtemps, je ne causai pas avec elle. Je goûtais le plaisir de la voir aller et venir dans la pièce à demi éclairée et de regarder ses pieds nus, délicats fouler mes tapis anciens. Pour qu’elle ne s’en allât pas tout de suite, je lui demandais de me rendre quelque menu service, de m’apporter un livre qui était hors de la portée de ma main, ou une boîte d’allumettes. Accroupie sur les talons, elle me donnait l’objet réclamé. J’admirais la souplesse animale de ce jeune corps, la courbure de la croupe, le cintrage des reins tendus.
Mirza Ali maintenant ne partait pas. Il ne montrait pourtant d’aucune manière qu’il s’intéressât à la visiteuse. Il restait agenouillé, la guitare à la main. Il ne tournait même pas la tête lorsqu’elle venait. Je m’étonnais de ce qui paraissait être une faute de tact chez un homme si fin, si sensible. Il grattait distraitement des accords sur le tar, en manière de prélude. Djémila, curieuse, écoutait. Mais le mirza n’en finissait pas de préluder et elle nous quittait, comme si ses ordres étaient, du moins l’imaginai-je, de ne pas tarder auprès de moi. Peu à peu je m’habituai à la présence de mirza Ali et n’y prêtai plus attention.
Une fois, manquant de cigarettes, je demandai à Djémila de m’en chercher une boîte. Elle en trouva dans la pièce voisine, alluma une cigarette, puis me la tendit. Cette façon de faire se pratique en Orient, mais elle n’était pas d’usage chez nous. J’eus un léger battement de cœur en portant à ma bouche la cigarette qui m’apportait, tiède encore, le parfum des lèvres de cette belle fille.
Chaque soir, je l’attendais impatiemment. Je tirais ma montre. Je faisais quelques pas vers la porte... Elle arrivait! Je prenais de ses mains le verre de chira...
Maintenant tout me retenait dans notre yali, Isabelle semblable à elle-même, mon travail avec le mirza, cette lente promenade à travers les jardins fleuris de la pensée persane, la musique d’Asie qui pénétrait de jour en jour plus profondément en moi, et enfin l’apparition dans la nuit de l’idole à la taille de cyprès. Que demander encore? Que pouvait m’offrir la rive d’Europe?
Ne voyais-je pas que je m’attachais insensiblement à la petite Djémila? Je l’avais regardée d’abord avec curiosité et admiration, un peu comme une figure détachée d’une miniature persane. Elle avait la noblesse inimitable de port, le visage fier, candide et voluptueux des adolescentes qu’ont représentées les peintres de jadis? Mais bientôt un désir impérieux m’envahit: je ne songeais qu’à jouir d’elle, comme un homme d’une fille intacte et qui le tente. Cela, et rien de plus. Je ne perdais pas, ici au moins, mon temps à des rêveries sentimentales. J’avais fait mes écoles...
Et pourtant je m’inquiétai. Je commençais à me connaître, je savais non pas ma faiblesse, mais la force avec laquelle un désir nouveau s’empare de moi et combien il m’est difficile d’y résister. Mais Isabelle? mais toute ma vie harmonieuse dans ce yali? Risquerai-je de la détruire pour la satisfaction d’un caprice? J’étais un homme; je devais peser les conséquences de mes actes. Sans doute, je me permettais beaucoup, mais à distance, loin de ma femme. Une passade sur la rive d’Europe était sans importance. Tout restait dans le vague. Étais-je, n’étais-je pas l’amant de l’Irlandaise? Nulle certitude.--Avoir une maîtresse dans la maison même où vivait Isabelle à qui j’étais attaché par mille liens que je ne songeais pas à rompre, la chose était grave. Comment le lui cacher? Bientôt épiés, nous serions à la merci de l’indiscrétion ou de la jalousie d’une servante. Isabelle pourrait nous surprendre... Mais le conflit éternel du drame classique entre le devoir et la passion se présentait devant mes yeux à travers la fumée d’une cigarette de tabac turc. Et puis, le plaisir remplaçait la passion. Et ce ciel d’un bleu d’outre-mer au-dessus de nos têtes! et les beaux nuages dorés qui venaient du sud! et la douceur de vivre sur ces rives! L’atmosphère ne prêtait pas au tragique.
Ce qui restait en moi de l’homme ancien eut encore la force de discuter un jour avec Isabelle la question Djémila. Je lui dis assez sérieusement qu’il fallait marier cette fille, qu’elle était jolie, qu’il était inhumain de l’enfermer chez nous et que je me chargeais de lui assurer une petite dot.
Isabelle me parut attentive au ton de mes paroles; ses yeux étaient attachés sur les miens; elle me prit la main et la garda. Mais elle répondit:
--Djémila a du cœur et nous aime. Je l’aime aussi. Ne nous séparons point d’elle aujourd’hui. Plus tard...
Elle ne conclut pas. Ces mots me touchèrent et, pour un instant, donnèrent de la force aux scrupules qui m’avaient fait intervenir auprès d’elle. Et pourtant avec quelle joie--ô contradictions d’un cœur sincère!--les entendis-je! Djémila ne partirait pas. Pour apaiser ma conscience, j’insistai. Que risquais-je? je savais maintenant que la décision d’Isabelle était irrévocable.
* * * * *
Je continuai donc à recevoir la visite nocturne de Djémila. Parfois nous causions. Sa voix d’une extrême douceur vibrait presque plaintivement sur les terminaisons en or, en our et en ar. Le français parlé par elle devenait la plus musicale des langues. Je pensais aux Persans qui gardent un rossignol en cage. Nous échangions à peu près autant d’idées que j’en eusse échangé avec un oiseau. Mais que cette conversation, par ce qu’elle contenait d’inexprimé, par le but inavoué qu’elle visait, me paraissait intéressante!
--Quel âge as-tu? lui demandai-je un jour.
--Quinze ans, bey effendi.
--Une enfant! conclus-je machinalement.
Rien dans l’aspect de Djémila ne justifiait ce mot. Elle était maigre, il est vrai, mais, les hanches et les seins développés comme il convient, et pas plus. Les vers d’un poète né à Constantinople étaient sur mes lèvres quand je la regardais et me troublaient:
... lorsqu’il a vu son sein Pouvoir remplir bientôt une amoureuse main. Sur le coing parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore.
Le feu sombre de ses yeux si bien dessinés m’évoquait la Témimé de Firdousi dont le jeune cœur est déchiré d’amour pour Rustem. Pourquoi ma femme m’envoyait-elle la nuit cette belle adolescente? Je rêvai un instant. Puis je dis:
--Il est tard pour toi, ma petite, va te coucher.
* * * * *
Un soir, je la retiendrais. Que serait cette Orientale devant le désir d’un Européen? Tel était maintenant le sujet de mes méditations que rythmait le tar sous les mains expertes de mirza Ali. Bien qu’elle eût vécu dans un harem où l’homme est le maître, l’instinct féminin est constant. Elle était vierge, elle se défendrait pour se faire désirer avec plus d’ardeur. Puis elle cèderait.
Et après?
Quoi qu’il arrivât, je ne me séparerais pas d’Isabelle. Je ne pourrais me priver de sa tendresse et de son amour fervent. Je l’avais prise jeune fille. Comment rester insensible à son charme, à cette pureté d’âme et de corps qui se conservait miraculeusement à l’abri des hauts murs de notre yali? Les nuages avaient passé sans laisser d’ombre sur son cœur. Nous partagions le même lit; le matin, à peine éveillée, son corps se rapprochait du mien et ses premiers mots étaient: «Ma vie!»
Quand nous étions ensemble, sa seule présence gagnait sa cause. Je descendais au rez-de-chaussée, elle était désarmée. Djémila emportait la victoire avant que d’ouvrir la porte.
Mirza Ali s’accroupissait à terre loin de la lampe. Il commençait à gratter le tar; c’étaient des cadences subtiles, des phrases qui semblaient monotones, mais, pleines d’une vie ardente, secrète et passionnée, avaient vite fait de m’emmener dans un pays où, vides de sens, les mots «fidélité», «foi conjugale», ne se présentaient même pas à l’esprit.
Vers onze heures, Djémila arrivait. Si légère qu’elle fût, j’entendais son pas sur les marches de l’escalier. (J’avais écouté naguère le bruit d’un pas sur un escalier!) Elle venait à moi, la Sulamite, porteuse d’un philtre. Elle disait les mots attendus:
--O bey effendi, j’apporte un verre de chira que la khanoum vous a préparé.
Ali effleurait d’une main distraite, mais savante, les cordes tendues, parfois silencieux, parfois chantant d’une voix sourde qui s’élevait pour s’apaiser aussitôt et n’être plus qu’un murmure. Voyait-il nos regards? Devinait-il ce qui se passerait entre nous? Pensait-il que la musique était pour l’instant nécessaire à ces rendez-vous nocturnes? Je ne sais. Mais soir après soir,--nous étions maintenant à la fin d’avril--je trouvais le mirza près d’une fenêtre ouverte sur le Bosphore, accordant avec soin et nonchalance son instrument.
Nous étudiions quelques vers d’un poète. Mirza Ali m’en expliquait le sens caché et les correspondances lointaines. Il se perdait ainsi, et moi avec lui, dans la mysticité. La difficulté qu’il avait à parler le français--pour les sujets simples nous commencions à causer en persan--ajoutait au mystère du texte celui de l’interprétation. Il semblait en savoir plus qu’il ne pouvait exprimer, avoir les clefs d’un paradis où je ne pénétrais que par sa grâce. J’imaginais aussi qu’une longue familiarité avec la pensée asiatique lui permettait de lire dans les êtres des choses dont ils ne soupçonnaient pas encore l’existence. A suivre les méandres de sa conversation, mon esprit commençait à flotter, bientôt il s’élevait jusqu’à un point d’où je contemplais la terre sous un angle nouveau. Jamais homme ne fut plus adroit à vous détacher de vous-même. Il accomplissait par des moyens différents et qui lui étaient propres l’œuvre subtile de l’opium. Une fois obtenu le résultat désiré, il prenait la double guitare et l’essaim des notes s’éveillait sous ses doigts en apparence malhabiles. Elles semblaient s’envoler au hasard, sans ordre, sans intention, mais peu à peu se groupaient, formaient des phrases qui bondissaient en avant, se mêlaient les unes aux autres et, revenant sur elles-mêmes, tissaient autour de moi une trame harmonieuse et solide dont les fils m’enlaçaient, ne me laissant ni le goût, ni la possibilité de fuir.
Paraissait alors Djémila. Elle ne me ramenait pas à une réalité banale. Elle entrait sans effort dans le cercle magique où le mirza m’avait conduit. Elle appartenait à un monde enchanté, bien loin de celui où j’avais vécu, de celui où je vivais quelques heures plus tôt. Tout n’y était que volupté raffinée pour l’esprit et pour les sens. Mirza Ali continuait en sourdine, se taisait enfin. Mais une corde résonnait dans le silence, puis une autre, et la guitare, comme d’elle-même, commentait à sa manière la situation créée par l’arrivée de Djémila. Un soir, le mirza m’avait raconté l’admirable scène de l’histoire de Sohrab au _Livre des Rois_, où Témimé, la fille du roi de Sémengan, visite la nuit le héros Rustem tandis qu’il dort. Il s’accompagnait alors sur un rythme que je ne connaissais pas... Et voilà qu’aujourd’hui, au moment où Djémila entrait, parmi les arabesques compliquées issues de la guitare, deux accords sonnaient sur le rythme inoubliable, deux accords aussitôt disparus, qui suscitaient devant mes yeux Témimé au cœur brûlant, Témimé se glissant auprès de Rustem. Je la voyais dans les bras du héros. Était-ce Témimé? Était-ce Djémila? Était-ce Rustem? Était-ce moi?
Par de tels sortilèges, le mirza enfoui sous son aba, petite masse écroulée presque invisible dans l’ombre, nous enchaînait l’un à l’autre. Où étais-je alors? L’Europe oubliée, j’habitais au cœur de l’Asie; je succombais à ses enchantements.
* * * * *
Telles furent, ce printemps-là, nos soirées sur le Bosphore. Nous ne nous hâtions pas vers le dénouement d’une situation qui se développait d’elle-même, en dehors de notre volonté. J’imaginais assez curieusement que mirza Ali en savait autant que nous, plus peut-être... Mais sa présence deviendrait vite une gêne. Ne le sentait-il pas? Pourtant j’inclinais à croire que je n’aurais pas à le renvoyer et qu’il nous laisserait lorsqu’il le jugerait nécessaire.
Un soir, je dis insolitement à Djémila en lui montrant une place à côté de moi:
--Assieds-toi, petite.
Au lieu de s’asseoir sur le divan, elle s’agenouilla à mes pieds.
Mirza Ali s’arrêta de gratter la guitare. Il arrivait qu’il s’interrompît pour suivre silencieusement sa rêverie. Aussi, sans y faire attention, je regardai Djémila immobile et son cou flexible que j’aurais pu caresser. Le hasard voulut que mes yeux fussent tournés vers la porte et j’aperçus le mirza qui, sans que je l’eusse entendu, en avait gagné le seuil et l’allait franchir.
--Tu t’en vas? dis-je surpris.
--_Khasté hastam, khan_ (je suis fatigué, seigneur), répondit-il en persan, puis il disparut.
Déjà Djémila était debout. La façon un peu inquiète dont elle dressa la tête la fit semblable à une biche effrayée. «Le plus ravissant animal...» pensai-je.
Elle s’inclinait, les doigts sur le front. Me quitter?... Je tendis la main et saisis la sienne. Ce geste inattendu--jamais je ne l’avais touchée--lui fit perdre l’équilibre. Et, comme je ne la lâchais pas, elle s’abattit à moitié sur le divan, à moitié sur moi. Elle ne put retenir un frais éclat de rire. Mes lèvres l’arrêtèrent sur sa bouche. Elle ne résista pas. Je ne rencontrai à la prendre que le seul obstacle élevé par la nature entre elle et l’homme.
La flamme baissait dans la lampe lorsque je me levai. Djémila, heureuse et lasse, restait à moitié défaite, le bras gauche, long et délié, passé derrière la tête. L’épaule un peu maigre était encore d’une enfant. Ses yeux se posaient librement sur les miens, sans gêne et sans effronterie, sans honte inopportune, sans rien non plus qui pût laisser entendre que nous étions complices d’une faute. Nous avions agi selon la nature et selon les coutumes de sa race. En se donnant, elle n’avait pas trahi sa maîtresse par les ordres de qui elle descendait près de moi. Sa mission était de me plaire. Elle y avait réussi.
Comme je la regardais, elle se redressa, rajusta ses vêtements.
--Il est minuit, dit-elle, il faut que je remonte.
Elle s’approcha, me sourit, sa main me caressa légèrement.
* * * * *
Le lendemain matin, comme je causais avec ma femme, je crus la voir--peut-être m’abusai-je--un peu triste. L’image de Djémila m’apparut. Sous l’aiguillon du remords je me reprochai de laisser Isabelle seule trop souvent et lui demandai de venir me chercher à Constantinople dans l’après-midi. Elle sembla étonnée d’abord de ma proposition, mais tout de suite charmée, et l’accepta. A l’heure dite, je la trouvai au ponton de Galata. Pour la première fois, elle était voilée à la turque; jusqu’alors elle se contentait de se cacher à demi le visage. Cet arrangement me plut. Le temps était clair. Nous décidâmes d’aller aux îles des Princes. Le canot filait sur une mer d’azur à peine ridée par le vent.
A Prinkipo, l’envie nous prit de monter au couvent de Saint-Georges qui est au sommet de l’île. On y accède par des sentiers rocailleux. Nous louâmes des ânes et nous voilà le long des chemins bordés de lentisques et de térébinthes. Nous étions gais et riions de toutes choses comme des écoliers. Dans ce couvent, il y a une fontaine au pouvoir miraculeux. Les gens du pays, même les Turcs, y viennent en pélerinage et, faisant un vœu, mettent sur la face verticale de la pierre qui la surplombe une pièce de monnaie. Si la pièce reste collée au roc, le vœu est exaucé.
Avec un grand sérieux, Isabelle tira une pièce de son sac et l’appliqua sur la pierre. La pièce ne tomba pas.
--Qu’as-tu demandé? lui dis-je.
Le visage de ma femme s’éclaira.
--Sois assuré que je ne veux que ton bonheur, répondit-elle, et ses beaux yeux me fixèrent un peu plus d’un instant.
Nous rentrâmes à Tchoubouklou à la clarté de la lune. Je soupai avec Isabelle et, comme la nuit était avancée déjà, je ne descendis pas travailler.
Mais la soirée suivante me ramena Ali, sa guitare, ses chants et, vers onze heures, l’échanson Djémila. Le mirza--il semblait que tout fût réglé de façon immuable--pinça les cordes pour la dernière fois (l’accord de Témimé!) et disparut.
Djémila restait debout attendant mon désir.
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Seul, plus tard, avant de rejoindre Isabelle, je m’attardai dans la pièce silencieuse. L’air était lourd des effluves d’un magnolia épanoui près de la maison. Et soudain, du fond obscur du passé, des mots montèrent en moi: «Une volupté sans fièvre.» La terre asiatique tenait ses promesses. L’amour, le plaisir, il n’y avait ici rien de bas... Et cette fille neuve...
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 21 AVRIL 1927 PAR L’IMPRIMERIE FLOCH, A MAYENNE (FRANCE).