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Part 1

HENRI DE RÉGNIER

LE VRAI BONHEUR OU LES AMANTS DE STRESA

PARIS ÉDITIONS DES HORIZONS DE FRANCE 39, Rue du Général-Foy

1929

J’ai beaucoup connu cette charmante femme, et je l’ai connue à une époque de ma vie où, comme on dit, j’avais à peu près cessé d’aller «dans le monde» et où mon goût de la Société me portait à le satisfaire, plutôt que dans les salons à la mode, par des intimités avec des personnes qui se tenaient volontairement à distance et à l’écart des banalités mondaines, certaines particularités d’existence ou certain raffinement d’esprit les empêchant de se contenter du plaisir qu’offre une mise en commun de vanités et d’élégances. En un mot, je me sentais attiré, non par les aventuriers et les irrégulières, mais par les hommes et les femmes qui entendaient vivre pour eux-mêmes, à leur façon et à leur guise, selon leur fantaisie ou leur nature, sans tenir compte des commentaires plus ou moins malveillants que ne manque pas de provoquer une attitude dont l’origine est moins une «pose» qu’un besoin de liberté et d’indépendance. Paris compte bon nombre de ces réfractaires aux obligations sociales et à l’embrigadement mondain, qui se dérobent à leur milieu et s’organisent à part de quoi passer leur vie à leur gré. Beaucoup de ces isolés sont amenés à ce parti par le goût et la pratique de quelque art qu’ils cultivent en amateurs ou par quelque originalité de caractère. Dans ces îlots de société, la littérature, la peinture, la musique sont souvent en honneur et on a chance d’y rencontrer des personnalités, sinon tout à fait exceptionnelles, du moins intéressantes par le souci de se choisir des conditions de vie à leur convenance et en dehors des cadres conventionnels.

Sans faire partie de ces récalcitrants, j’étais porté vers eux par une secrète sympathie. Je trouvais à les fréquenter un agrément que je ne rencontrais pas ailleurs et, auprès d’eux, je me sentais plus à l’aise que dans aucune autre compagnie. J’éprouvais à leur endroit un véritable attrait et j’employais à les observer et à les connaître un zèle que je n’eusse jamais mis à m’acquérir de ces relations utiles et flatteuses dont on tire profit et vanité. J’avoue que, dans cette recherche, j’étais poussé aussi par un sentiment de curiosité pour les raisons qui avaient conduit ces affranchis du monde à se cantonner en marge de ses groupements. A cette curiosité s’ajoutait le plaisir que j’ai toujours pris au contact des singularités intellectuelles, morales ou sociales. J’aime ce qu’on appelle les originaux, les extravagants. Je les aime dans la littérature et dans l’histoire, et il ne me déplaît pas d’en rencontrer des exemplaires vivants, même dépouillés des prestiges de la légende et de l’imagination, et réduits à leur propre réalité.

Ce fut à cette curiosité que je dus, à l’époque dont je vous parle, ma liaison avec l’étrange et falot personnage que fut le comte de Barnejac. On sait la réputation qu’il a laissée et qui est encore l’aliment des anecdotiers et des chroniqueurs du Paris d’hier dont il fut une des figures les plus pittoresques. Celle qu’il faisait de son vivant avait de quoi intriguer et attirer, ce qui fut mon fait. Musicien mystérieux dont personne n’avait jamais ouï une note, peintre qui ne montrait pas ses toiles, poète qui cachait ses vers, M. de Barnejac exerçait une sorte de fascination véritable due au mystère même dont il s’entourait et à des prétentions artistiques que ne justifiait aucune preuve de talent. Très grand, très maigre, vêtu avec une extrême recherche, M. de Barnejac exhibait d’étonnants gilets taillés en des soies japonaises et des cravates d’une extraordinaire variété. Sa main aux ongles aigus s’appuyait sur des pommeaux de canne finement ciselés, et le revers de ses rigides redingotes s’ornait de fleurs rares. Il habitait un hôtel curieusement aménagé où il avait fait établir une piscine dont les eaux colorées étaient semées de paillettes d’or. Il passait pour élever des serpents auxquels il ne donnait à manger que des oiseaux exotiques. Bref, il était l’incarnation de tous les raffinements de décadence, ce qui ne l’empêchait pas, disait-on, de gérer fort âprement une fortune considérable. Tel qu’il était, il faisait figure dans le Paris d’alors et il me parut amusant de franchir le seuil de son hôtel où n’était pas admis qui voulait. Certaines circonstances m’en facilitèrent l’accès et je pris pied, sinon dans l’amitié de M. de Barnejac, du moins au nombre des humains dont il consentait à admettre et à reconnaître l’existence. Cela me valut d’entendre M. de Barnejac pérorer interminablement de sa voix de fausset, et de façon non dépourvue, certes, d’un certain esprit satirique et d’une indéniable faconde gasconne. A cette faveur s’ajouta celle de jeter un coup d’œil sur quelques-unes des œuvres picturales que M. de Barnejac dérobait jalousement aux regards des profanes, d’écouter quelques musiques de sa composition et de feuilleter les vélins enluminés sur lesquels étaient calligraphiées ses élucubrations poétiques. Ces expériences me permirent de constater que M. de Barnejac n’avait vraiment aucun talent et je m’aperçus qu’il était également vaniteux, égoïste et méchant et, au fond, le plus plat des bourgeois, une fois passées ses heures de comédie et mise au rancart la défroque du rôle où il apparaissait sur une scène truquée et dans un décor de carton. Cette désillusion se compliqua plus tard d’autres désagréments et il me fallut, un jour, mettre fin à des relations fâcheuses dont je me tirai à temps, non sans le regret de m’y être un peu trop attardé.

J’aurais dû conserver mauvais souvenir de M. de Barnejac; il n’en est rien et je lui dois au contraire une certaine reconnaissance. Durant le temps où je le fréquentai il m’amusa extrêmement et m’offrit en lui un curieux exemplaire d’égoïsme et de vanité. Il me montra à quel point un égoïste peut être dur aux pauvres et aux faibles, et à quelle bassesse peut arriver un vaniteux devant les riches et les puissants. Ces constatations, me dira-t-on, ne sont pas rares, mais celle que me fournit M. de Barnejac fut d’une remarquable qualité. Et puis ce fut autre chose que je dus encore à M. de Barnejac. N’est-ce pas lui qui me fit connaître la charmante femme dont il s’agit et chez qui il me conduisit, un jour, je ne sais plus à quel sujet, lui qui m’introduisit dans la petite maison qu’habitait, au fond d’Auteuil, Mme de Gaillandre, non loin de chez Jean Lorrain et de chez M. de Goncourt...

La maison de Mme de Gaillandre était séparée de la rue par un bout de jardin dont l’allée sablée tournait autour d’un gazon encadrant un parterre aux quatre coins duquel s’élevaient quatre buis taillés. Sur le sable de l’allée ou parmi l’herbe se promenaient plusieurs tortues dont les carapaces bien entretenues bombaient leur écaille arrondie. Le jardin traversé, on arrivait à une porte peinte en bleu, sur le vantail de laquelle était clouée une grande chauve-souris de bronze aux ailes onglées et aux oreilles pointues. Une main de Fathma en cuivre pendait à la chaîne de la sonnette dont l’appel ne retentissait pas en drelin-drelin, mais se répercutait à l’intérieur avec un grondement de gong. La porte s’entr’ouvrait et on se trouvait en présence d’un serviteur indien coiffé d’un turban de mousseline blanche et qui s’inclinait en silence. A travers un vestibule dont le pavement était couvert de fauves peaux de tigre étalées, l’hindou vous conduisait dans un vaste salon, aux murs tendus de cachemires précieux et d’étoffes brillantes, sur lesquels se détachaient de vives et fines miniatures persanes. Des Princes et des Sultanes, montés sur des chevaux roses, le faucon au poing, y foulaient une herbe fleurie de tulipes où s’allongeait l’ombre en fuseau des cyprès et où des colombes buvaient en roucoulant au bassin d’une fontaine dont l’eau attirait à sa fraîcheur des mendiants en haillons et des biches tachetées. Aux angles du salon, des vitrines contenaient des objets de jade, de pierres dures et de cristal, parmi lesquels plusieurs éléphants de diverses tailles et de différentes matières, quelques-uns, même, sans valeur artistique, en ivoire et en ébène, car l’éléphant est considéré par les Orientaux comme un porte-bonheur, de même que la chauve-souris est tenue pour telle par les Chinois. Dans la salle à manger attenant au salon luisaient des panoplies d’armes, casques et armures damasquinées, sabres courbés, arcs et flèches mongoles, boucliers ronds, étriers. Tout ce décor asiatique rappelait à Mme de Gaillandre le séjour qu’elle avait fait aux Indes, lors de son voyage de noces.

Mme de Gaillandre en avait conservé un éblouissant souvenir: réceptions chez les rajahs, danses de bayadères, fêtes de nuit en de féeriques jardins illuminés, promenades en longues pirogues sur des lacs jonchés de nymphéas, chasses dans la jungle, visites de temples et de pagodes, mais, de tous ces souvenirs, le plus précieux avait été celui du bonheur qu’elle avait connu en ces mois de lune de miel, dont, hélas, l’enchantement s’était vite dissipé au retour, car, une fois revenu à Paris, M. de Gaillandre était trop vite devenu un mari comme les autres, c’est-à-dire inattentif et indifférent parce qu’il se sentait aimé, jaloux parce qu’il était infidèle et cherchant dans les rats de l’Opéra le rappel des bayadères. Germaine de Gaillandre avait mal supporté ces mécomptes et le désaccord du ménage s’était accentué au point qu’une séparation à l’amiable était intervenue. M. de Gaillandre avait repris sa liberté, laissant à sa femme les collections qu’il avait rapportées des Indes et le droit de disposer de sa vie comme elle l’entendrait. De ce droit, Germaine de Gaillandre n’avait guère usé. Son cœur n’avait pas remplacé l’infidèle, qui, d’ailleurs, n’avait pas joui longtemps de sa nouvelle vie de garçon. Trois ans après sa séparation, il était mort des suites d’un accident de chasse. Devenue veuve, et déjà avant son veuvage, Germaine de Gaillandre avait essayé de s’organiser une existence supportable. Intelligente et cultivée, n’aimant pas le monde et la mondanité, elle s’était créé des relations agréables parmi ces «réfractaires» dont je vous parlais tout à l’heure et qui, vivant par goût en marge de la société, en constituent une où se rassemblent les transfuges de la cohue du Tout-Paris.

C’était ainsi que la petite maison d’Auteuil était devenue, sinon un «salon» au sens parisien du mot, du moins un lieu de réunion fort agréable. J’y ai vu plus d’une fois M. de Goncourt rendant visite à sa voisine, très beau sous ses cheveux blancs, avec son noir regard, en sa distinction de vieux gentilhomme à laquelle se mêlait on ne savait quoi d’un rapin du temps de Gavarni. J’y ai entrevu parfois Jean Lorrain, la chevelure poudrée d’or, les yeux passés au mascaro, intarissable en histoires abracadabrantes, en anecdotes et en potins, mais les visiteurs habituels de Mme de Gaillandre étaient d’ordinaire des personnalités moins marquantes. Mme de Gaillandre ne recherchait pas les «célébrités»; elle n’avait rien de la «maîtresse de maison». Elle aimait qu’on se plût chez elle et qu’on vînt à elle, mais elle ne raccolait pas sa clientèle. Elle se contentait d’accueillir ses amis, les anciens comme les nouveaux, avec gentillesse et bonne grâce, tenant entre eux la balance égale et n’y choisissant pas de favoris ni de privilégiés. Chez elle, on causait librement, on dînait finement, on faisait de la musique. Cela formait une petite société intéressante qu’égayaient quelques figures bizarres et falotes. Quelquefois on faisait tourner les tables et on évoquait les esprits, car Mme de Gaillandre avait une certaine curiosité pour ces expériences. Elle n’était certes ni spirite ni théosophe, mais l’au-delà et plus spécialement l’au-delà de nous-même l’intéressait. «Elle s’inquiète de l’avenir de son moi», disait ironiquement M. de Barnejac pour qui le présent de son moi était une occupation suffisante à son égoïsme. De ces jeux de coups frappés, l’organisateur habituel était le peintre Massot. Les Gaillandre l’avaient connu aux Indes où il peignait les belles toiles qui ont fait sa réputation, tout en fréquentant des prêtres bouddhiques, des brahmanes, des faiseurs de tours. On l’appelait par plaisanterie le «Fakir» car il était presque aussi maigre que Barnejac. D’ailleurs ils se détestaient.

Barnejac, en effet, ayant eu vent de l’existence du petit cénacle d’Auteuil, avait fait ce qu’il fallait pour y être admis et, jusqu’à un certain point apprécié, c’est-à-dire qu’il avait dissimulé de son mieux sa vilaine nature et n’avait montré que l’aspect supportable et même presque séduisant de lui-même. Mme de Gaillandre le goûtait assez pour lui avoir laissé prendre sur elle un semblant d’influence. Fort connaisseur en modes, toilettes, parures et colifichets, grand amateur d’élégances féminines, Massot le désignait sous le sobriquet de «la vieille habilleuse», mais ses conseils étaient volontiers écoutés par la jeune femme. Il la guidait dans ses achats et c’était lui qui lui avait fait acquérir le beau collier de perles qu’elle ne quittait guère, et qui avait appartenu, prétendait Barnejac, à l’Impératrice Joséphine. Elle consultait aussi volontiers Barnejac sur la composition de son petit cercle. Ce fut ainsi que Barnejac, qui me tenait alors en grande faveur, lui proposa de m’amener chez elle et me représenta à ses yeux comme un garçon bien élevé, de bonne compagnie et dont elle pourrait tirer de l’agrément. Cette garantie me valut, de la part de Mme de Gaillandre, un aimable accueil. La sympathie que nous éprouvâmes l’un pour l’autre devint assez vite une véritable amitié. Mme de Gaillandre méritait d’en inspirer et on lui eût même voué des sentiments plus tendres et plus passionnés, si elle ne vous eût fait comprendre que l’amour ne tiendrait plus jamais aucune place dans sa vie et qu’on se le tînt pour dit.

C’était, et je ne saurais assez vous le répéter, une charmante femme et elle me plut dès l’abord. Je la revois encore telle que je la vis pour la première fois, le jour où j’enjambai les tortues porte-bonheur du petit jardin, où le serviteur au turban blanc me fit passer sur les peaux de tigre et m’introduisit dans le salon indien parmi les éléphants de jade, de cristal, d’ivoire et d’ébène qui y exerçaient la fonction de porte-veine ainsi que me l’expliquait M. de Barnejac en attendant que parût Mme de Gaillandre. Sa présence, de suite, m’enchanta quoiqu’elle ne fût vêtue ni en sultane, ni en ranie, mais en Parisienne sobrement et finement élégante. Rien en elle du type «princesse de légende» si à la mode en ce temps-là, malgré le fameux sautoir de perles, car elle le portait avec autant de simplicité que si c’eût été quelque article de Paris sans autre valeur que le caprice d’un moment. Son accueil était plein de gentillesse et presque de timidité. Tout en parlant, ses fines mains caressaient les grosses perles de son collier d’un geste machinal; parfois, elle s’arrêtait de parler, distraite et comme absente, puis elle revenait à vous avec un délicieux sourire et maintes paroles avenantes. Telle qu’elle m’apparut en cette première entrevue, telle je la retrouvai toujours par la suite. Elle avait dans la conversation de la fantaisie et de la gaieté, mais sa conversation était coupée de fréquents silences et l’on voyait alors sur son aimable visage se peindre une expression d’inquiétude et d’anxiété. Quand je la connus mieux, je m’aperçus que cette expression inquiète et anxieuse n’en disparaissait jamais complètement; elle y demeurait comme sous-jacente, diffuse, éparse. Parfois elle s’y formulait plus distinctement et elle y devenait de l’angoisse. D’où venait cette angoisse? Je le sus quand notre amitié nous permit de nous mieux connaître. Celle de Mme de Gaillandre n’était pas seulement constante, elle était courageuse, car, lorsque je me brouillai avec M. de Barnejac, Mme de Gaillandre n’hésita pas à prendre mon parti et à me conserver auprès d’elle malgré les objurgations rageuses de M. de Barnejac qui réclamait ma «mise à la porte». Mme de Gaillandre résista et M. de Barnejac ne reparut plus. J’avais rendu, sans le vouloir, service à Germaine de Gaillandre en la débarrassant de ce vilain homme. Hélas! la pauvre Mme de Gaillandre devait rencontrer d’autres dangers où je ne pouvais rien pour la préserver. Et cependant se méfiait-elle assez des pièges de la vie et des embûches de la destinée!

Cela se voyait à tout ce que faisait la charmante femme pour détourner d’elle les mauvais sorts qui rôdent autour de nous. Elle s’entourait de toutes sortes de fétiches et d’amulettes, de porte-bonheur et de porte-veine de toutes les espèces. La main de Fathma qui pendait à la chaîne de la sonnette, la chauve-souris de bronze clouée au vantail, les tortues du petit jardin, les éléphants aux trompes hautes ou abaissées faisaient partie de cet arsenal défensif à l’abri duquel Mme de Gaillandre se réfugiait. Elle était absurdement et enfantinement superstitieuse et elle observait religieusement toutes les pratiques recommandées. Je n’énumérerai pas ses crédulités et tous les présages et pronostics auxquels elle était attentive. Elle croyait à la néfaste influence du nombre treize et du nombre seize, aux couteaux croisés, aux premières marches d’escalier montées du pied gauche, aux trois bougies, à que sais-je encore! Tout lui apparaissait comme plein de périls qu’il fallait conjurer certes, mais qu’il importait aussi de prévoir, ce pourquoi elle avait recours aux somnambules, aux devineresses, aux tireuses de cartes, aux chiromanciennes, à toutes les sortes de sibylles et de voyantes, à toutes les exploiteuses de notre crainte et de notre curiosité de l’avenir. De ses superstitions et de ses crédulités elle était la première à convenir et à se moquer pour qu’on lui en épargnât la raillerie, mais ces pratiques tenaient une grande place dans sa vie et elle conservait soigneusement dans un tiroir les trois épis de blé et le petit bout de bois qui sont le plus sûr talisman contre la mauvaise fortune et contre le mauvais sort.

Entre toutes ces sibylles, elle témoignait d’une particulière confiance envers celle qu’elle appelait en riant «l’Argus de la rue Greuze». Au rebours de la plupart de ses congénères cette marchande d’avenir n’avait pas cru utile de se parer d’un pseudonyme sibyllin. Elle ne s’était dite ni de Cumes, ni d’Endor, ni de Memphis, et elle répondait tout bonnement au nom prosaïque de Quittenard. Mme Quittenard était une dame correcte et respectable, d’une soixantaine d’années, sagement corpulente, au visage plein, encadré de bandeaux grisonnants. Elle avait les yeux petits et vifs, le nez flaireur et pointu. Elle ressemblait à une sorte de caissière tenant à jour le grand livre du Futur et elle exerçait cette fonction avec une modeste simplicité. Elle ne se vantait pas de tout savoir, mais se reconnaissait capable de soulever un coin du voile où s’enveloppe notre destinée. Toute science n’a-t-elle pas ses bornes et la sienne avait ses limites. Elle en convenait volontiers et cette réserve prudente ajoutait à l’autorité de ses oracles. J’ai plus d’une fois accompagné Mme de Gaillandre chez cette pythonisse en chambre. Elle occupait, rue Greuze, un appartement bourgeoisement meublé. Mobilier d’acajou, fauteuils Louis-Philippe recouverts de crin, lampes pourvues d’abat-jour en lithophanie, cartonniers. On se fût cru dans une agence de location et cela ne sentait nullement la sorcellerie; ni chat noir au pelage satanique, ni crapaud familier. Mme Quittenard recevait une clientèle sérieuse. Elle ne tenait pas bureau d’avenir pour cocottes en quête d’entreteneurs ou pour dames du monde à l’affût de liaisons fructueuses. Des personnages connus s’étaient assis sur les fauteuils de crin de Mme Quittenard et avaient écrasé sur son parquet bien ciré les graines tombées des mangeoires de la cage où Mme Quittenard, en souvenir sans doute de la loge natale, enfermait quelques couples de serins des Canaries.

Bien que modeste, Mme Quittenard n’en éprouvait pas moins une légitime fierté de certaines belles réussites prophétiques. N’avait-elle pas prédit la mort violente du président d’une République sud-américaine et le tremblement de terre des îles Fidji? Mais plus qu’aux catastrophes publiques ou mondiales elle s’intéressait aux désastres privés et cherchait dans leur prévision des moyens de les conjurer. Elle s’était fait une spécialité des affaires passionnelles. Le cœur n’a-t-il pas son avenir et l’amour ses destinées? On venait chercher chez elle des conseils, des remèdes, des consolations ou des espoirs, surtout des espoirs, car nul ne renonce à être heureux et le bonheur est toujours le but de nos visées. Mme de Gaillandre, comme les autres, malgré sa sagesse apparente, conservait ce vœu secret, sans que pourtant elle se plaignît jamais de sa solitude sentimentale. Ses amis pouvaient croire qu’elle ne souhaitait rien d’autre que l’état présent où elle vivait. Ne l’entouraient-ils pas de leurs affectueuses attentions et n’y avait-il pas là de quoi lui suffire? Un cercle d’amitiés ne peut-il pas rendre indifférent à l’amour? Que pouvait souhaiter de plus une Mme de Gaillandre, jolie, intelligente, riche et indépendante? Pourquoi sans cesse interroger l’avenir? Qu’aurait-il eu de mieux à lui offrir? Comment pouvait-elle perdre son temps avec une Mme Quittenard? Ce fut ce que je me permis plus d’une fois de lui demander quand je fus entré assez avant dans sa charmante intimité.

Un jour que je lui posais cette question j’eus l’explication de l’ascendant qu’exerçait Mme Quittenard sur sa fidèle cliente. Germaine de Gaillandre m’avoua que, depuis quelque temps, toutes les opérations et tous les calculs de Mme Quittenard étaient unanimes à lui annoncer qu’un moment viendrait où sa vie changerait et qu’elle entrerait dans une ère nouvelle. A partir de cet instant, Mme de Gaillandre connaîtrait de nouveau cet état merveilleux qu’on appelle le bonheur. Le bonheur! Tandis qu’elle me faisait timidement cette confidence, je considérais son visage, si souvent anxieux, et, soudain, tout illuminé d’espérance et comme détendu de certitude. Ah! comme je souhaitais, et de tout cœur, que cette prédiction se réalisât! Pût Mme Quittenard avoir dit vrai! Selon elle, Mme de Gaillandre connaîtrait le bonheur quand elle approcherait de quarante ans, mais elle le connaîtrait complet, absolu. Ainsi elle avait encore à attendre, mais après tout, pourquoi le bonheur ne viendrait-il pas un jour vers cette charmante femme? Le bonheur n’est pas impossible et ne pouvons-nous en posséder au moins l’illusion? N’ai-je pas cru, moi, l’avoir trouvé?

Je ne vous dirai pas les circonstances de ma vie qui m’en donnèrent l’illusion. C’est une autre histoire et je ne vous la conterai pas. Elle fut la cause que je quittai Paris et que je crus m’en éloigner définitivement. Je me fixai à l’étranger sans idée de retour. Ce départ me sépara de Mme de Gaillandre, mais nous continuâmes à échanger des messages d’amitié, jusqu’au jour où mes lettres restèrent sans réponse. J’y fus, je l’avoue, assez indifférent. Le cœur a des égoïsmes subits qui nous concentrent uniquement sur nous-mêmes. Que m’importait alors tout ce qui ne se rapportait pas à mes préoccupations actuelles? Elles étaient cruelles. Cependant un moment vint où je vis clair dans ma folie et dans ma douleur. Je rompis brusquement le lien qui m’attachait à un esclavage indigne. Une période de mon existence était terminée et mon exil n’avait plus de raison d’être. Il ne me restait plus qu’à tenter de renouer avec le passé. J’avais une famille, des amis et je me résolus à revenir en France. Parmi les souvenirs qui m’y attiraient, celui de Germaine de Gaillandre était présent. Nous nous pardonnerions notre mutuel silence. Je savais que je pouvais compter sur son indulgence. Mais qu’était-elle devenue? La retrouverais-je en sa petite maison d’Auteuil, avec ses tortues et ses éléphants porte-veine, en sa foi aux prédictions de l’honorable Mme Quittenard?