Chapter 3 of 3 · 2024 words · ~10 min read

Part 3

Ce fut, en effet, une pauvre femme que je vis, le lendemain matin, descendre du train, «seule» comme elle me l’avait télégraphié. Hélas! ce n’était plus la Germaine des beaux jours italiens, la femme rajeunie par l’amour et le bonheur. C’était, soudain vieillie et cruellement ravagée par l’insomnie et les larmes, la Germaine de jadis sur le visage de qui se lisait alors un peu d’anxiété, anxiété qui maintenant était changée en une angoisse déchirante et torturée. Il exprimait aussi, ce visage bouleversé, une sorte de surprise égarée devant l’imprévu, une sorte d’étonnement tragique. En me voyant, elle essaya de me parler, mais les sanglots l’étranglaient. Les larmes coulaient sur ses joues pâlies en longues perles douloureuses. J’avais pris entre les miennes ses mains glacées.

--Alors, il est parti?

Elle fit signe que oui.

Ce ne fut qu’une fois chez moi que je pus obtenir de Germaine de Gaillandre quelques éclaircissements. Il n’y avait eu entre eux ni querelles, ni disputes, ni aucun désaccord, rien qui eût pu laisser prévoir cette fuite soudaine et inexplicable. Depuis le jour où je les avais quittés ils avaient continué à vivre dans la même intimité, dans le même bonheur dont j’avais été témoin. Aucun nuage n’avait terni la lumineuse monotonie de leur admirable félicité. Jean avait toujours été le Jean que j’avais connu, doux, bon, assez silencieux, occupé des mêmes amusements. La veille, il avait essayé un nouveau costume, taillé en de vieilles étoffes persanes, puis il s’était retiré de bonne heure, prétextant un léger mal de tête. Le lendemain matin, on avait trouvé sa chambre vide. Toute la journée s’était passée sans qu’il revînt. Les recherches avaient été vaines. Aucun accident cependant n’avait été signalé. Enfin on apprit du chef de gare de Stresa que M. de Querdrun avait pris le train pour Paris. Alors elle était accourue... Je l’écoutais en silence. Comme c’était simple le malheur! Une chambre vide, une présence disparue et la vie n’est plus la vie!

Je réussis à calmer ce premier flot de désespoir et lui dis ce que je pus pour la rassurer... On retrouverait le fugitif et tout s’expliquerait. Ce n’était qu’une fugue sans importance, quelque caprice d’enfant gâté, quelque mauvaise plaisanterie d’amoureux. Peut-être Massot saurait-il quelque chose. Il télégraphierait au père de Jean. Peut-être était-ce là que ce singulier garçon était allé ruminer quelque grief imaginaire? Et je me fis répéter de nouveau les circonstances de sa fuite. Bientôt je m’aperçus que Germaine de Gaillandre ne m’avait pas tout dit. Il lui restait à m’en confier la circonstance la plus pénible. Le Prince Charmant avait emporté avec lui les plus beaux bijoux de sa maîtresse, sans oublier le collier de perles pour lequel il avait un goût tout particulier. Cette fois, l’affaire devenait sérieuse et se compliquait en changeant de caractère. Le Prince Charmant avait poussé un peu loin les droits de l’amour. Cependant si ni Massot, ni Querdrun père ne savaient rien de Jean de Querdrun, à qui s’adresser et comment le retrouver sans recourir à la police? Cette idée terrifiait la pauvre Germaine... Que lui importaient ses bijoux! Ce qu’elle voulait, c’était son bonheur, ce bonheur qu’elle ne pouvait croire définitivement perdu, l’être adoré sans qui elle ne pouvait vivre. La voyant dans cet état d’extrême exaltation et d’affreux désespoir, j’essayai de tirer parti de ce rapt de bijoux pour la persuader que, si Jean de Querdrun était parti ainsi en s’appropriant des objets qui ne lui appartenaient pas et dont il savait la valeur, c’était une preuve que son départ était dû à quelque cause qu’il finirait par avouer. Rien, après tout, ne permettait de croire que ce garçon fût un vulgaire voleur.

C’était également l’avis de Massot que j’avais mis au courant des événements. M. de Querdrun le père avait répondu au télégramme du peintre qu’il ignorait absolument où était son fils, mais qu’il n’était guère en peine de ce «beau merle» qui avait bien dû trouver un autre nid. J’avais décidé la pauvre Germaine à camper provisoirement dans sa maison d’Auteuil. Elle était persuadée maintenant que Jean était mort, qu’il avait voulu «mourir en beauté» avec ces joyaux dont il avait tant aimé à se parer. Cependant les jours passaient et il y avait une semaine que Jean de Querdrun avait disparu quand, en entrant dans le salon où d’ordinaire la pauvre femme passait, étendue sur un divan, des heures désespérées, je la vis qui m’attendait debout et prête à sortir. L’idée lui était venue soudain d’aller rue Greuze consulter Mme Quittenard. Elle seule pourrait lui révéler le sort de Jean de Querdrun. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt!

Quoique je n’eusse pas grande confiance dans le résultat de cette consultation, j’acceptai de conduire Mme de Gaillandre chez Mme Quittenard. Ce serait à tout le moins une diversion à son chagrin. Nous voilà donc, Germaine et moi, dans le salon d’attente de Mme Quittenard. Hélas, ce n’est pas assez de prédire le bonheur, il faudrait encore en assurer la durée! Nous n’attendîmes pas longtemps et bientôt nous pénétrâmes dans l’antre de la Sibylle où, comme je l’ai dit, on ne voyait ni trépied, ni rameau d’or. Mme Quittenard écouta très attentivement ce qu’avait à lui dire Germaine de Gaillandre. Ah! si seulement elle pouvait revoir un instant son Jean bien-aimé! Elle était bien certaine qu’il lui reviendrait. Et comme elle lui pardonnerait de bon cœur les tourments qu’il lui causait, en souvenir du bonheur qu’il lui avait donné et dans l’espoir de celui qu’elle était prête à recevoir de lui, de nouveau!

Lorsqu’elle eut fini de parler, Mme Quittenard réfléchit un instant. Elle semblait hésiter. Tout à coup, elle se décida:

--Voyons, ma petite dame, alors c’est si sérieux que cela et vous tenez absolument à retrouver votre petit ami? C’est bien naturel et je vous comprends. Moi aussi, j’ai eu mon temps et je n’ai pas manqué de cœur. Oui, vous voulez savoir. Vous voudriez encore retourner la bonne carte, mais j’ai mieux: j’ai mon fils, un homme très distingué et qui est employé à la Préfecture. Je vais lui demander de nous aider. Ne craignez rien, il est discret, et ayez bon espoir. Nous le retrouverons, ce jeune lâcheur! Voyons, avez-vous quelques indices? Une bonne photographie?

Nous quittâmes Mme Quittenard après une assez longue conversation, durant laquelle Mme Quittenard me lança plus d’un coup d’œil à la dérobée, si bien que je compris qu’elle désirait me parler seul à seule; aussi, après avoir ramené à Auteuil Germaine de Gaillandre, repris-je le chemin de la rue Greuze. Dans cette seconde entrevue, je crus utile d’apprendre à Mme Quittenard l’épisode des bijoux dérobés et quelques autres particularités du Prince Charmant, son goût, par exemple, pour la parure, le costume et les déguisements. Ces renseignements semblèrent intéresser vivement Mme Quittenard. Elle les jugeait propres à la diriger dans ses recherches.

Trois jours après ce colloque, je reçus un mot de Mme Quittenard, me priant de vouloir bien passer chez elle. A peine fus-je en sa présence, je compris à son air de satisfaction que son enquête avait donné des résultats. Nous allions donc avoir le mot de l’énigme et savoir pourquoi M. Jean de Querdrun avait brusquement faussé compagnie à Mme de Gaillandre et n’était pas parti les mains vides...

Mme Quittenard ne me fit pas trop languir.

--Je vous dirai, tout d’abord, mon cher monsieur, que je comprends le chagrin de cette pauvre petite femme: c’est dur d’être abandonnée ainsi par un si beau garçon, car mon fils m’a dit qu’il n’y a pas plus beau que ce jeune Monsieur que je ne crois pas qu’il lui revienne jamais, mais passons. Or donc, mon fils s’est mis en campagne et n’a pas été long à suivre la bonne piste. Je vous fais grâce des détails et voici tout de suite où cette piste l’a mené, droit au petit appartement du quartier latin où habitait notre gibier avant que le levât ma cliente, appartement qu’il avait conservé en l’accompagnant en Italie, et dont il payait soigneusement les termes sur l’argent de poche qu’elle lui donnait. Quand mon fils y a été introduit, il a trouvé Monsieur Jean assis tranquillement à sa table de travail, ses livres de droit ouverts devant lui, sage comme une image. Alors mon fils a pris sa grosse voix et lui a reproché les inquiétudes qu’il avait causées à sa belle amie et aussi son procédé par rapport aux bijoux. Lorsqu’il a su qu’il fallait les rendre, il a reçu un coup, et il était tout pâle quand il les a sortis de son tiroir: ils y étaient tous et il les a remis sans résistance à mon fils, mais lorsqu’il a fallu se séparer du collier, ma parole, il s’est mis à pleurer comme un gosse à qui on reprend un jouet. Il les aimait, ces grosses perles. Alors mon fils, qui est bon diable, malgré sa forte moustache, lui a demandé pourquoi, s’il tenait tant à ce collier, il s’était sauvé de chez la jolie dame qui l’aimait bien. A cette question, il a pris l’air buté, puis il a fini par déclarer que c’était parce qu’il «en avait assez», et pas moyen d’en tirer autre chose. Il a cependant ajouté qu’il était rentré chez lui pour «achever son droit» et ensuite épouser une petite jeune fille de son pays. Mon fils a été un peu étonné, car il avait cru comme moi, vu le goût de ce garçon pour la fanfreluche et la bijouterie, qu’il était de ceux qui essayent des femmes pour être bien sûrs qu’elles ne sont pas leur vocation et qu’avec elles ils ne sont pas dans leur nature. Mais non, nous nous étions trompés. C’était bien parce qu’il «en avait assez» qu’il avait fichu le camp et qu’il était revenu à ses bouquins, qu’il avait dit adieu au «grand amour». J’en suis bien fâchée pour son amoureuse qui et si sympathique, mais rien à faire pour elle! C’est si têtu, à cet âge, ces petits! Que voulez-vous, elle l’avait choisi trop jeune. Ils sont tous comme ça. Ça aime sans savoir pourquoi, puis ça cesse d’aimer, un beau jour, sans plus de raison. L’amour, pour eux, c’est un jeu qui amuse, puis qui n’amuse plus, cric et crac! et ils s’en vont en laissant les cartes sur la table. Celui-ci avait emporté avec lui les jetons, ce qui ne se fait pas, mais les personnes qui veulent que la partie soit jouée dans les règles, il faut qu’elles choisissent un partenaire sérieux. Prendre un novice! Quelle folie! Est-on jamais sûr de rien avec ces freluquets! Celui-là était gentil, pourtant, mais avec lui, c’est fini, archifini. Il faut que votre amie en fasse son deuil. Je sais bien que c’est pénible. Dites-lui que, cependant, elle ne m’adresse pas de reproches. Je lui avais prédit le bonheur; il faut bien que nous le prédisions, nous autres, marchandes d’avenir: c’est notre métier. Il ne faut pas qu’elle m’en veuille, cela me ferait de la peine. Après tout, elle a été heureuse pendant trois ans. C’est un beau souvenir. Il faut se contenter de ce qu’on a eu et elle n’a pas été trop mal partagée. Cela aurait pu plus mal finir; le petit ne l’a ni trahie, ni trompée, il est parti, et pas très bien, mais enfin, grâce à mon fils, ça s’est arrangé sans histoire. Mon fils ira vous porter demain ce que vous savez; le reste s’arrangera avec le temps. Peines d’amour ne sont pas mortelles. Tout s’oublie et, après tout, cher Monsieur, le bonheur, pour une petite dame, le vrai bonheur, croyez-moi, c’est encore de retrouver son collier de perles.

CET OUVRAGE, LE PREMIER DE LA COLLECTION _LES ROSES LATINES_, A ÉTÉ ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR COULOUMA A ARGENTEUIL, H. BARTHÉLEMY ÉTANT DIRECTEUR. SON TIRAGE SE JUSTIFIE AINSI: 20 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS DE 1 A 20; 30 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ DE MONTVAL, NUMÉROTÉS DE 21 A 50; 900 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN TEINTÉ DE RIVES, NUMÉROTÉS DE 51 A 950. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE, SUR CES DIVERS PAPIERS, 55 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE I A LV.

EXEMPLAIRE Nº