Chapter 2 of 3 · 3972 words · ~20 min read

Part 2

Dès mon arrivée à Paris, une de mes premières courses me conduisit vers Auteuil. La maison était inhabitée, les persiennes fermées, la grille du petit jardin close. Plus de tortues dans les allées. Cet aspect d’abandon me remplit de mélancolie. Tout change avec le temps, les lieux comme les êtres. Des petites sociétés que je fréquentais combien subsistaient encore? Que de noms la mort rature sur notre livre d’adresses! En ces pensées moroses, je me dirigeai vers le cercle dont je n’avais jamais cessé de faire partie. Là aussi, je trouverais sans doute des changements quoique ces institutions aient une constance d’échiquiers où se meuvent des pions équivalents. Il y avait peu de monde dans les salons et j’allais m’asseoir dans un des grands fauteuils de cuir favorables à la réflexion et si peu en accord avec ces lieux où, d’ordinaire, on pense peu, quand, du siège voisin, je vis se lever comme mû d’un ressort le comte de Barnejac. Je supposai tout d’abord que c’était mon indésirable présence qui le mettait ainsi debout; aussi fus-je quelque peu étonné de le voir se tourner vers moi, l’air gracieux et la main tendue. L’absence et le temps avaient sans doute apaisé ses vieilles rancunes; les miennes étaient loin, et puis ne faisait-il pas partie, ce Barnejac, d’un passé vers lequel j’étais revenu pour rapprocher les débris vivants que j’en retrouverais?

Nous nous mîmes donc à causer et M. de Barnejac commença, comme de juste, à parler de lui-même. Durant mon absence il avait rompu le silence artistique qu’il s’était imposé si longtemps. Il s’était enfin, comme il disait, «manifesté». Le résultat de cette manifestation ne lui avait probablement pas procuré les satisfactions qu’il en attendait. Ni l’opéra qu’il avait fait jouer, ni le volume de poésies qu’il avait publié, ni les toiles qu’il avait exposées n’avaient échappé à la critique. D’ailleurs, comment s’attendre à quelque justice de la part d’un public imbécile et d’une presse vénale? Quant aux prétendues «élites», elles jalousent quiconque d’elles se distingue de leur médiocrité. Il est vrai que tout cela n’avait aucune importance. Quand on porte un nom aussi chargé d’illustrations que celui de Barnejac quelle sorte de gloire y pourrait-on bien ajouter par la plume, le pinceau ou la lyre? Néanmoins, malgré le ton d’ironie hautaine et dédaigneuse qu’il affectait, il était sensible que M. de Barnejac avait conservé, de cette aventure et de cette mésaventure dans le domaine des arts, une profonde amertume. J’en eus la preuve par le méchant plaisir qu’il prit à m’annoncer tous les malheurs qui avaient frappé de diverses façons nos amis de jadis. Que l’un eût été ruiné par des spéculations malheureuses, qu’un autre fût devenu infirme, que tel autre fût mort, tout cela semblait à M. de Barnejac une juste compensation à ses déboires personnels. Il en tirait une consolation qui s’exprimait sur son visage par un visible contentement. Le malheur d’autrui lui causait une joie sincère. Il avait ainsi passé en revue la plupart de nos anciennes connaissances communes, prélevant au passage la moisson d’événements fâcheux les concernant et je remarquai qu’il n’avait pas prononcé le nom de Mme de Gaillandre. Voyant cela, je pris le parti de la nommer moi-même et à peine l’eus-je fait que je vis M. de Barnejac prendre une furieuse figure et, du coup, son fausset passa au plus aigu:

--Germaine de Gaillandre! Ah! celle-là, par exemple, c’est bien autre chose! Comment! vous ne savez donc rien?--s’écria-t-il avec une mauvaise humeur rageuse qu’il ne put dissimuler,--Germaine de Gaillandre, elle a fait une fin et une fin assez inattendue, mon cher! elle est mariée, et mariée d’amour, ce qui plus est. Figurez-vous qu’elle s’est toquée comme une folle d’un garçon de dix-huit ans, beau comme le jour. Elle l’a vu, elle l’a enlevé et, dit-on, épousé... C’est de la démence. On s’aime, on s’adore, on vit seuls à l’écart du monde, sur les lacs italiens, et on est heureux, heureux, heureux...

Et M. de Barnejac fit une grimace douloureuse. Le malheur des autres ne compensait pas le mal que lui faisait le bonheur d’autrui.

Le bonheur, le bonheur complet, absolu, n’était-ce pas ce que l’honorable Mme Quittenard, de la rue Greuze, avait prédit à Germaine de Gaillandre? Pour une fois que se réalisait une prédiction de devineresse, cela tombait bien. J’imaginais le visage de Germaine. Il devait avoir perdu son anxiété de jadis et être maintenant tout illuminé de certitude heureuse. Cette idée me fut si agréable et me causa tant de plaisir que M. de Barnejac ne put supporter ma vue davantage. Il grommela je ne sais quoi, et en prenant congé de moi assez aigrement, il me lança cette pointe barnejacienne:

--Allez donc voir le peintre Massot, il pourra vous renseigner mieux que moi sur ce roman idyllique, car c’est chez lui que la belle a rencontré son jouvenceau, mais vous n’en êtes plus un, vous, de jouvenceau, mon cher!

Et il me tourna le dos après m’avoir tendu sa main griffue, ridée et sèche comme une feuille morte.

Je suivis le conseil ironique de M. de Barnejac et le lendemain, je me rendis chez Massot. Je grimpai les cinq étages jusqu’à son atelier et je m’aperçus, en effet, en les grimpant, que je n’étais plus un jouvenceau! Pendant que la vieille bonne prévenait le peintre de ma visite, je regardais les toiles accrochées au mur. C’étaient quelques-unes des lumineuses études que Massot avait rapportées de l’Inde et où se groupaient des personnages vêtus de jaune, de vert tendre ou de rose pâle, chaussés de sandales et la tête enturbannée. Cette vue me faisait penser au salon indien de la petite maison d’Auteuil et à Germaine de Gaillandre, au temps où Massot le «Fakir», comme nous l’appelions, faisait tourner les tables et y évoquait l’esprit de ce sire de Barnejac qui, durant la guerre de Cent ans, avait probablement contribué à procurer aux Anglais la capture de Jeanne d’Arc. Comme je rêvais ainsi Massot parut. Il était toujours le «Fakir», toujours aussi maigre, toujours aussi long. L’excellent homme m’accueillit avec amitié. Je lui racontai ma rencontre au Cercle avec Barnejac. Que fallait-il croire de ses racontars?

Des racontars, ce n’en étaient point et Barnejac ne m’avait dit que la vérité. C’était bien chez Massot que Germaine de Gaillandre avait rencontré Jean de Querdrun. Massot connaissait le père de ce jeune homme, un vieux fou qui habitait une gentilhommière sinistre en pleine Champagne pouilleuse. Jean de Querdrun, ses études achevées au collège de Rethel, était venu faire son droit à Paris et Massot l’avait reçu chez lui sur la recommandation du père Querdrun. C’était d’ailleurs un charmant garçon, d’une beauté vraiment admirable. Il avait tout, la race, l’élégance, la grâce, la séduction, la distinction et comptait sans doute sur son beau physique pour charmer ses examinateurs, car il ne faisait exactement rien de rien. Il remplaçait les cours de l’École par la fréquentation des salles de gymnastique et de boxe, car il était d’une force corporelle remarquable. Ces soins pris, il vivait fort sagement, d’une modeste pension que lui faisait son père. Il en dépensait une bonne partie chez le coiffeur et la manucure, car il était extrêmement occupé de sa personne. Il passait beaucoup de temps à sa toilette, mais ces coquetteries s’adressaient à lui-même, car les femmes semblaient ne tenir aucune place dans sa vie. Avec cela, très bien élevé, mais très secret et même assez mystérieux. Massot s’était demandé plus d’une fois ce que cachait cette réserve, puis il avait fini par considérer Jean de Querdrun comme demeuré très enfant en son adolescence et sa beauté de jeune dieu.

Le voyant souvent venir à son atelier et y passer des journées à feuilleter silencieusement des albums de croquis et à fumer des cigarettes, Massot lui avait, un jour, demandé de lui poser une figure d’un de ses tableaux. Ce fut à cette occasion et en costume de prince indien que Germaine de Gaillandre avait vu pour la première fois Jean de Querdrun. La séance terminée, ils avaient quitté ensemble l’atelier. Depuis, Massot n’avait plus revu Germaine de Gaillandre ni Jean de Querdrun. Que s’était-il passé entre eux? Massot l’imaginait assez bien. De la part de Mme de Gaillandre cela avait pu être le coup de foudre, l’irrésistible affolement sentimental et sensuel, une de ces passions soudaines qui ne connaissent plus qu’elles-mêmes, si violentes, si contagieuses que n’y résistent pas plus ceux qui les inspirent que ceux qui les ressentent, ou bien Germaine de Gaillandre avait-elle cédé, sans résistance et par surprise, à quelque audace de jeunesse? Ce qui était plus probable, c’est qu’elle avait bondi avec toute la fougue de sa maturité secrètement ardente sur cette magnifique occasion offerte comme une revanche à sa longue solitude. Quant à lui, tel que le jugeait Massot, il avait dû «se laisser faire», flatté de l’effet que produisait sa beauté. Sans doute avait-il obéi plus à la vanité qu’à l’amour. Était-il capable d’amour et incapable de calcul? Massot l’ignorait. Tout ce qu’il savait, il l’avait appris par une lettre reçue quelques jours après la rencontre à son atelier, lettre signée des deux amoureux qui lui annonçaient leur départ pour l’Italie, pour le pays du rêve et du bonheur. Mais étaient-ils heureux?

Sur ce point Massot me rassura complètement. Le couple semblait jouir d’un bonheur parfait. Ce bonheur, quelques mois après sa fugue, Germaine de Gaillandre avait souhaité le légaliser en épousant, à trente-neuf ans, Jean de Querdrun qui en avait dix-huit. Massot avait été chargé d’obtenir du père de Jean l’autorisation à cette union, mais, à ces ouvertures, le vieux gentilhomme champenois avait répondu par un refus. Depuis quand les blancs-becs se marient-ils sans même avoir terminé leurs études? Un garçon qui n’avait pas même pris sa seconde inscription à la Faculté de Droit! C’était à pouffer de rire. Et puis, il avait fait choix pour son fils d’une petite-cousine qui serait pour lui la femme qui convenait. Que M. Jean de Querdrun courût quelque peu l’aventure, si cela lui plaisait! On en verrait la fin, et le gaillard reviendrait bien au bercail. «Et je vous jure, ajoutait M. de Querdrun père, qu’il n’y rentrera qu’avec la robe d’avocat!» Massot n’en avait rien pu tirer d’autre. Cette réponse communiquée à Mme de Gaillandre ne l’avait pas trop émue et lui était parvenue dans la villa qu’elle avait louée à Stresa, sur le lac Majeur, et où «elle cachait son bonheur», ce bonheur qui affligeait tant M. de Barnejac et qu’elle avait trouvé, sinon dans le mariage, du moins dans l’amour.

En nous quittant, Massot m’avait dit: «Vous devriez lui écrire. Elle vous aimait beaucoup, Germaine, et je suis sûr qu’elle serait contente d’avoir de vos nouvelles. Et puis, depuis que dure sa retraite en Italie, elle doit commencer à attendre le courrier. La preuve c’est que, le mois dernier, elle m’a demandé si je ne viendrais pas lui rendre visite. J’y serais allé bien volontiers, mais l’état de mes reins ne me permet plus guère de déplacements. N’en dites rien à ce bon Barnejac, si vous le voyez, il serait trop content, car vous connaissez ses plaisirs, et le témoignage d’amitié qu’il aime le mieux donner à ses amis est de suivre leur «convoi, service et enterrement». C’est une belle âme.»

Je suivis le conseil de Massot et j’écrivis à l’adresse qu’il m’avait donnée une longue lettre à laquelle Germaine de Gaillandre répondit sur le ton le plus affectueux. Elle n’avait rien oublié de notre ancienne amitié et nos silences réciproques n’y avaient rien changé. Il y a, dans la vie, des circonstances, soit heureuses, soit malheureuses, qui font qu’elles nous bornent momentanément à nous-mêmes sans altérer les sentiments que nous conservons pour autrui. Elle me disait que, Massot m’ayant mis au courant des événements qui avaient transformé son existence, elle me connaissait assez pour être sûre de la part que je prenais à son bonheur. Elle m’avouait qu’il était complet, absolu, et que la prédiction de Mme Quittenard s’était magnifiquement réalisée. Une présence adorée illuminait ses heures. Certes, elle n’avait plus besoin de rien ni de personne, mais ses anciens amis lui étaient toujours chers, quoique son bonheur eût éloigné d’elle un certain nombre d’entre eux, mais elle en était d’autant plus reconnaissante à ceux qui lui étaient restés fidèles de cœur et de pensée. Puisque j’étais de ceux-là, elle serait contente de me revoir et de me faire connaître son bien-aimé Jean. Que je vinsse donc passer quelques jours à Stresa, je leur ferais plaisir à tous deux. Le pays qu’ils habitaient était fort beau en cette saison et la villa qu’ils occupaient était située en face des Iles Borromées. Si je m’ennuyais de leur compagnie, je pourrais aller m’en distraire à Milan. Eux ne quittaient guère leur maison et leur jardin.

Je ne me rendis pas immédiatement à l’invitation de Germaine de Gaillandre et je menai durant quelques semaines à Paris une existence assez mélancolique. J’avais des dispositions à prendre en vue de l’avenir, mais que serait le mien? Plus d’une fois, j’eus la velléité d’aller, moi aussi, consulter Mme Quittenard, mais cette idée me faisait vite hausser les épaules. M’eût-elle, comme à Mme de Gaillandre, prédit toutes les félicités, je n’eusse guère cru à sa prédiction. N’avais-je pas eu pendant quelque temps l’illusion d’être heureux et que peut-on espérer de plus? Plût au ciel qu’il n’en fût pas de même pour Germaine de Gaillandre et que son bonheur fût durable, quelque tardif qu’il eût été et si aventureux qu’il me parût! Et quel bonheur, le bonheur dans l’amour! Qu’est-il, hélas, de plus fragile! Et puis, ce garçon si jeune et cette femme de quarante ans! Oui, mais il y a dans les femmes de telles ressources de jeunesse qu’elles arrivent à déjouer la nature, et il y a tant de magie dans le fait d’aimer et d’être aimée!

Je m’en aperçus quand Germaine de Gaillandre vint me chercher à la gare de Stresa dans la petite voiture qu’elle conduisait elle-même. Elle était bien toujours la Germaine «d’avant», mais il y avait en elle on ne savait quoi d’assuré et de radieux; sur son visage rayonnait une expression de confiance, de sécurité et de certitude. Plus rien de cette anxiété qui s’y lisait auparavant. Tout en elle participait de cette assurance heureuse. Ses mouvements avaient plus de précision et de vivacité. Ce changement s’accusait dans toute sa manière d’être, dans ses gestes, dans ses regards, dans sa voix. Je la regardais avec un vrai plaisir. Elle était très élégamment, mais très simplement vêtue et je remarquai qu’elle ne portait plus aucun bijou. Ni bagues, ni bracelets, ni son beau collier de perles habituel. En cette «nudité» elle était plus charmante que jamais. Je le lui dis et elle sourit de son plus jeune sourire.

--On voit, n’est-ce pas, que je suis heureuse?--me dit-elle et, comme je me taisais, elle ajouta:

--Heureuse, oui, immensément. Comment ne le serais-je pas? Jean est si beau, si bon! D’ailleurs vous allez le voir.

La voiture s’était arrêtée devant une haie fleurie où s’ouvrait une porte rustique. Nous descendîmes. Elle attacha le cheval à un anneau et nous pénétrâmes dans le jardin. Je pensais aux tortues porte-veine du jardinet d’Auteuil. Ici, Germaine de Gaillandre n’avait plus besoin de ces fétiches. Lorsque nous fûmes arrivés auprès de la maison, elle s’arrêta et appela:

--Jean, Jean.

Tout l’amour chantait dans la fraîche jeunesse de sa voix. A l’appel de Germaine de Gaillandre la porte de la maison s’ouvrit.

Il était vraiment d’une remarquable beauté, de belle taille et de beau visage. Il eût été partout remarqué, mais quel besoin avait-il, pour jouer son rôle de jeune amant aimé de s’affubler d’un costume qui sentait le bal masqué et le théâtre? Il portait un vêtement de soie indienne où étaient tissées des fleurs orientales, en semis et en bouquets, rehaussées d’un filigrane d’or. Ce vêtement était fermé par des boutons en diamants. Cette parure singulière était complétée aux poignets par des bracelets et au cou par le fameux collier de perles. Jean de Querdrun portait les bijoux de sa maîtresse. Je reconnaissais à ses doigts surchargés les bagues de Germaine de Gaillandre. Jean de Querdrun ne semblait pas s’apercevoir de mon étonnement. Il semblait aussi à l’aise dans ce déguisement oriental et enjoaillé que si c’eût été un complet de confection acheté à la _Belle Jardinière_. Il ne montrait également aucun embarras de sa situation de Prince Charmant. Il s’enquit avec politesse si j’avais fait un bon voyage et me demanda avec intérêt des nouvelles de Massot. Il semblait doux, réservé, très gentil en somme, en son bizarre accoutrement. Soudain Germaine de Gaillandre se tourna vers moi. Elle tenait Jean par la main, et, cette main, je la vis la baiser avec passion.

--Voilà mon bonheur et ma vie,--me dit-elle et elle baisa de nouveau les doigts bagués du jeune homme.

Jean de Querdrun ne semblait nullement gêné de cette expansive tendresse. Il jouait, d’un air distrait, avec les perles de son collier. Quand Mme de Gaillandre m’offrit de me conduire à ma chambre, il ne nous accompagna pas. Une fois seuls, elle m’interrogea:

--Comment le trouvez-vous?

Et sans attendre ma réponse, et comme pour répondre à la remarque que j’eusse pu faire, elle continua:

--Oui, il aime s’habiller ainsi. Cela l’amuse et puis il a tant de goût! cela m’amuse aussi de le voir porter mes bijoux. Que voulez-vous? C’est un véritable enfant et cet enfantillage est bien inoffensif. Il a si peu de distractions. Cela l’occupe de se parer et de se costumer. Il est si beau, n’est-ce pas? mon Prince des Mille et une Nuits. Et puis ne vivons-nous pas un rêve?

J’acquiesçai et nous descendîmes dîner.

Le repas fut gai. Le crépuscule tombait lentement sur le lac. Les montagnes devenaient violettes. Sur la rive de Pallanza, les premières lumières s’allumaient. La table était dressée dans le jardin et finement servie, car le Prince Charmant était gourmet. Je sus bientôt qu’il commandait les menus et, comme on dit, «qu’il s’occupait de la maison». Au dessert, il tira de sa poche une pipe. Elle était en écume, doublée en or et le tuyau était entouré d’un cercle de petits rubis. Sous les regards extasiés de Germaine, il semblait, lui aussi, parfaitement heureux. Il paraissait avoir accepté de bonne grâce et avec naturel sa situation d’idole et se prêtait à l’adoration dont il était l’objet avec une simplicité désarmante.

Je ne fus pas, durant les quelques jours que je passai à Stresa, sans faire quelques observations. J’avais trop d’affection pour Germaine de Gaillandre pour ne pas m’inquiéter des suites de cette fugue paradoxale et de l’issue qu’elle pourrait avoir. Assez vite je m’aperçus que Germaine vivait dans l’absolue sécurité de son bonheur. L’avenir n’existait plus pour elle que comme une continuité indéfinie de jours heureux et chacun de ces jours était pour elle une coupe de joie qu’elle vidait, les yeux fermés, et qu’elle trouverait aussi pleine le lendemain. Sa seule occupation, sa seule pensée était ce garçon dont la beauté l’éblouissait comme l’eût fait quelque présence divine. Ses heures se passaient dans ce culte. Il était le seul sujet qui l’intéressât et elle me parlait de lui intarissablement quand il s’éloignait pour prendre quelques-uns de ces soins domestiques sur lesquels elle lui laissait la haute main. Hors lui et son amour, rien n’existait pour elle. Elle avait tout oublié, y compris son âge, son âge à elle, ce qui était assez naturel, car l’amour lui avait donné un étonnant renouveau de jeunesse. Quand ils se tenaient l’un près de l’autre, ils formaient un couple qui n’avait rien de disparate, et presque fraternel. La prédiction de Mme Quittenard s’était vraiment réalisée pour Germaine. Elle avait trouvé le bonheur et elle l’avait trouvé dans l’amour, car elle aimait éperdument et follement, mais était-elle aimée comme elle aimait? Certes Jean de Querdrun se prêtait de bonne grâce, comme je l’ai dit, au culte dont il était l’objet, mais quel sentiment éprouvait-il envers cette adorante qui avait mis sa vie à ses genoux? Visiblement il était flatté de la passion qu’il inspirait, mais jusqu’à quel point la partageait-il? Quoi qu’il en fût il s’y montrait soumis et obéissant, et se conformait à toutes les façons que doit avoir un parfait amant, à quoi il ne semblait, d’ailleurs, éprouver aucune peine, car il était facile de s’apercevoir que Germaine lui plaisait et qu’il ressentait pour elle un vif attrait, mais cet attrait allait-il plus loin qu’un goût physique et quelle part y avait le plaisir des mille gâteries dont il était comblé? Elles entraient certainement en compte. Jean de Querdrun avait été préparé par la nature au personnage qu’il tenait. Tout soin donné à sa personne lui causait un contentement infini. Les étoffes brillantes, les bijoux le fascinaient véritablement et il éprouvait à s’en parer une joie enfantine, mais quelque peu inquiétante. Cela se manifestait à la façon dont il maniait les grosses perles de son collier et dans la sensualité avec laquelle il s’en caressait la peau. Il était curieux à observer devant les miroirs. Il s’y contemplait avec complaisance. Il avait l’air de s’y rendre hommage et d’ajouter sa propre admiration à celle que Germaine lui témoignait. A ces moments je voyais son regard quêter la mienne. J’entrai volontiers dans le jeu et bientôt nous devînmes très bons amis.

Je tentai de profiter de cette amitié pour tâcher de voir clair en ce garçon tout de même assez énigmatique. J’essayai de lui poser quelques questions sur Germaine et le sentiment qu’il pouvait avoir pour elle. Il parlait d’elle volontiers, mais un peu comme il eût parlé d’un camarade. Sans doute était-ce là de la discrétion et il n’y avait pas à l’en blâmer. Il se pouvait fort bien qu’il fût de bonne foi fort amoureux de Germaine, mais incapable de se rendre compte exactement de la psychologie de son amour. D’ailleurs il me paraissait d’intelligence assez ordinaire, mais une parfaite éducation, beaucoup de tact et de réserve lui tenaient lieu de ce qui lui manquait et dont Germaine ne paraissait guère s’apercevoir qui manquât à son Prince Charmant. Lui se laissait adorer, choyer, parer avec une tranquille satisfaction. Tout était donc pour le mieux, cependant je ne pouvais m’empêcher de penser que cette sorte d’euphorie où vivaient les amants de Stresa ne durerait pas éternellement, car rien ne dure en ce bas monde, mais Germaine, pas plus que Jean, ne semblaient prévoir que rien pût jamais changer le cours de leur destinée amoureuse. Ce fut en cet état de sécurité parfaite que je les quittai pour rentrer à Paris. Quelques jours après mon retour, je rencontrai Barnejac au Cercle. J’évitai de lui parler de mon voyage et nous ne prononçâmes pas le nom de Germaine de Gaillandre. Avec Massot, que j’allai voir à son atelier, il n’en fut pas de même. Je lui racontai ma visite à Stresa et lui fis part de mes impressions. Quand je finis, il me dit:

--Tout cela, mon cher, est bien singulier, mais, en amour, tout est possible.

Et, pour conclure, il laissa tomber ce seul mot:

--Attendons.

J’attendis deux ans et, durant ces deux années, je reçus assez régulièrement des nouvelles de Germaine de Gaillandre lorsque, un soir du mois de juin, en rentrant chez moi, je trouvai un télégramme posé en mon absence sur un coin de ma table. Il ne contenait que ces mots:

Arriverai mardi neuf heures trente. Seule. Venez gare.--Germaine.

A cet appel, je compris qu’une catastrophe s’était produite. Je tenais à la main la feuille de papier bleu. Je revoyais la petite maison de Stresa, le jardin, le lac et, dans le lointain, Pallanza, et Germaine debout auprès du jeune magicien de son bonheur. La belle coupe où elle avait bu le philtre d’enchantement s’était brisée. Pauvre Germaine!