Part 2
Le soir est aussi l’heure des danseuses, des belles de nuit: il n’est pas de fête sans leur corsage d’or, leur sourire et leurs dadais de maris qui les accompagnent au tambour. Ce sont des ballerines, attachées au palais, pour désennuyer l’empereur, mais les fonctionnaires et les notables les empruntent à Sa Majesté pour un soir. Elles arrivent avec un cortège de lanternes aux, couleurs impériales, dans un grand murmure d’étoffes somptueuses. Les plus belles soies, les plus riches fourrures sont pour leurs épaules. Duvet de la Pêche, la favorite, a des manchettes doublées de peaux d’écureuil et des pelisses de renard bleu. Sa chaise à porteurs est tapissée de zibelines, sa tunique est une pelure d’orange d’une soie éblouissante, une grosse perle d’ambre est pendue sur sa poitrine, elle a des bagues à tous les doigts.
Pourtant ces belles s’ennuient: le seul attrait du spectacle est dans le mouvement gracieux de leur taille, longue et souple, emprisonnée dans la haute jupe. C’est qu’elles sont toutes désorientées dans ce monde de courtisans: elles arrivent, fraîches et naïves, de la province de Ping-Yang du Nord, qui fournit à la capitale ses meilleurs soldats, son mobilier et ses danseuses. Les réceptions du palais, leurs succès, leurs bijoux ne les consolent pas d’avoir quitté leurs montagnes: dans leurs grands yeux de chevreuil, d’une noirceur et d’une langueur admirables, il y a de la mélancolie, leur regard souffre, des pensées tristes tourmentent leur beau front poli. Elles ne s’animent un peu qu’au son des mélodies natales qui leur font oublier les fades compliments des fonctionnaires; plus d’une alors qui tourne lentement, claquant les doigts, se souvient qu’elle dansait ainsi dans son village pour un petit paysan qui l’aimait et elle donnerait de bon cœur robes, épingles d’argent, boucles de jade pour l’œillet qu’il lui apportait tous les soirs en tremblant.
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C’est aussi la nuit que se font les enterrements. La ville en est avertie à la tombée du jour par un va-et-vient de lanternes extraordinaires: l’usage est de louer des figurants pour grossir le cortège; des porteurs de lanternes, les unes en forme d’éventail, de soleil ou de fleur de lotus, les autres, candélabres entourés d’une gaine de mousseline rouge, taches de sang dans la nuit; les parents et les amis se distinguent par des lanternes blanches. Toutes ces flammes se rassemblent autour de la maison du défunt. Deux corbillards attendent devant la porte; le premier est pour la frime, il doit précéder le cortège, amuser le diable en lui jetant de la monnaie de papier d’argent et lui faire prendre une fausse piste. Le second contient le mort plié dans un petit cercueil; il est pavoisé de bandeaux de chanvre et de guirlandes de papier; les fils du défunt montent sur ce char à côté de leur père, ils sont habillés de déchirures de ramie, signe de leur chagrin, ils ont du chanvre dans les cheveux, ils agitent des sonnettes, ils poussent d’affreux gémissements et il est de bon ton qu’ils aient l’air hagard. Les pleureurs loués et les amis de la famille leur font écho et le défilé lugubre traverse toutes les grandes rues de la ville, mise en émoi par ce tintamarre et ces flambeaux. Funérailles tapageuses, théâtrales, mais d’un effet puissant: ce mort qu’on emporte la nuit avec des torches, ces vers luisants dans les ténèbres, ces cris, c’est un spectacle fait pour émouvoir le peuple; aux lucarnes des maisons les femmes curieuses se montrent, aveuglées par les lanternes, la ville est bouleversée par cette marche nocturne, et si le mort a des centaines de bougies derrière lui, il se réjouit d’éblouir encore ses concitoyens.
Les cimetières de Séoul sont à quelques heures de la ville, dans des vallons écartés et abrités du vent. Le choix du tombeau est l’affaire du géomancien, qui connaît les veines de la terre et l’endroit où les morts dorment en paix. Selon le rang du défunt, on augmente les précautions prises contre les diables. C’est ainsi que les nobles, par mesure de sécurité et par orgueil, se font enterrer dans leur domaine, sur la terre où ils ont vécu; l’avenue de saules qui conduisait à leur maison de campagne mènera désormais à leur tombeau. Souvent ils l’ont fait construire eux-mêmes, ils ont élevé le tertre où ils reposeront, planté le bois de sapins qui les abritera du mauvais vent, édifié la chapelle, la tortue de pierre et la tablette où leurs titres et leurs vertus sont gravés en lettres d’or. Les riches sépultures, comme celles du régent ou de l’impératrice, aux environs de Séoul, sont de vraies collines artificielles, isolées dans un beau paysage: à ces morts illustres une vallée entière sert de fosse. Sur le tertre du régent on voit quelques animaux grossièrement ébauchés dans le granit, des poneys et des béliers qui sont là pour nous rappeler que le défunt était fier de son écurie et de son bétail, et des écureuils sur les stèles, comme si ce petit animal de vif-argent défiait la mort. La tombe de l’impératrice est inabordable, elle est entourée de splendides forêts de pins et militairement gardée: on ne peut s’empêcher en voyant le zèle des factionnaires de songer que la pauvre souveraine, assassinée par les Japonais, était moins bien gardée de son vivant.
Le deuil est sévère en Corée et les parents portent plusieurs mois l’habit, le bonnet de chanvre et, quand ils voyagent, un immense chapeau de paille et un écran sur la bouche, car les mœurs les obligent à se taire et il est inconvenant de leur adresser la parole. Le sacrifice des brillants habits doit leur coûter. Adieu l’élégance! Sont-ils aussi tristes qu’ils en ont l’air? La religion leur commande de venir souvent visiter les morts, de leur apporter du papier d’argent et des bâtonnets d’encens, mais «l’herbe n’est jamais coupée, dit le proverbe, sur le tombeau d’un oncle».
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Les mariages sont encore l’occasion d’un cortège qui traverse les rues de Séoul, en plein jour, comme une traînée de lumière. Les robes de gala sortent ce jour-là des armoires et les coiffeuses échafaudent sur la tête des femmes ce monument de grosses tresses et de fleurs, la suprême élégance. La noce passe d’un train si rapide qu’on n’a guère le temps de l’étudier, mais on en reste ébloui. Les demoiselles d’honneur ouvrent la marche avec leur diadème de cheveux et leurs jupes à l’ancienne mode, si volumineuses qu’elles marchent avec peine, ramassant dans leur petite main tous les plis de leur traîne. Elles sont habillées de soies neuves, cassantes, qui n’ont pas encore pris les plis de leur corps et font beaucoup de bruit et d’embarras, tandis que les vieux habits sont silencieux. On choisit pour ce rôle les filles les plus grandes et les plus gracieuses. Les servantes les suivent avec les cadeaux dans des mouchoirs de soie, puis les enfants qui portent comme des reliques les canards de bois peint, image naïve de la fidélité conjugale. Le petit frère de la mariée vient tout seul, sur un poney qu’il cravache, paré comme un prince, fier comme un roi, persuadé qu’il est le triomphateur du jour.
Le marié arrive derrière, à cheval, au grand trot; un valet lui tient la bride. Serré dans un étui de soie, les cheveux cachés dans un filet de crin orné de deux ailettes, c’est souvent un tout jeune homme imberbe, marié par ses parents et qui s’amuse de cette fête comme un enfant.
Enfin, sur la dernière monture, un paquet tremblant de linge et de soie d’où sort une main brune où brille l’anneau nuptial: c’est la mariée. Elle est au supplice. Ses amies sont venues la veille lui épiler les tempes, lui tatouer le visage, rosace sur les joues, étoile sur le front, lui farder les lèvres, lui peindre les cils, les coller, lui cacheter les narines et les oreilles. On l’a coiffée, fleurie, enrubannée, empaquetée dans la soie; elle est l’idole de la fête, mais elle est sourde, aveugle, muette, étrangement fagotée et pour elle seule les noces sont amères. De la marche nuptiale elle ne gardera le souvenir que d’une course à cheval où elle s’est crue cent fois désarçonnée; elle est livrée comme une infirme à son mari: il dépend de lui désormais qu’elle voie, qu’elle entende, qu’elle respire, qu’elle parle. Il est pourtant rare qu’elle ignore celui qu’elle épouse: les parents ont fait le mariage, mais les fiancés se sont vus en cachette. Le mari l’aide à descendre de cheval, lui fait franchir le seuil de sa maison et la place sur une estrade où elle présidera comme une divinité au banquet des noces. Il lui offre la corne de cerf, le mets nuptial, la friandise recueillie au printemps par les chasseurs, et, si la mariée n’est pas récalcitrante, elle accepte et croque de bon cœur.
La vie nouvelle qu’elle commence sera celle d’une recluse, reléguée dans une arrière-boutique, loin de la rue qu’elle n’apercevra que dans ses rares sorties, voilée. Se lever au petit jour, quand la lune brille encore, apprêter le riz, le vermicelle, le bouillon de chien ou de citrouille, faire cuire des gâteaux et surtout taper sans relâche les vêtements du mari jusqu’à ce qu’ils brillent: voilà sa destinée. Heureuses celles qui tombent sur un homme fidèle et indulgent, qui autorise les visites à la voisine et le cabinet de lecture. Elles font leur tâche en silence, douces servantes qui n’ont pas le droit d’élever la voix, et le Coréen juge extraordinaire une mégère acariâtre, «une poule qui chante». Elles restent pourtant femmes et coquettes, liseuses de romans et sentimentales, mais seulement pour le maître. L’étranger ignore toujours la vie privée du Coréen, impénétrable. S’il entre à l’improviste dans une maison, les femmes se sauvent, en claquant les portes, oubliant quelquefois sur la natte un soulier de soie qui en dirait long, s’il pouvait parler.
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Pour les jours de pluie ou d’hiver, quand ils ne peuvent jouir de la campagne, les Coréens ont des paravents qui leur en donnent l’illusion. Leurs peintres ont le talent de jeter sur le morceau de soie une branche d’épine en fleur, un vol de cigognes, une libellule ou simplement une rose qui meurt dans un vase de bronze, et, comme ils improvisent, leurs dessins sont capricieux et vivants comme la nature même. C’est un plaisir de visiter leurs ateliers et de les voir travailler. Ils s’installent dans une chambrette tapissée de papier et chauffée par-dessous à la mode coréenne; ils se couchent à plat ventre sur le parquet tiède; une banderole de soie est devant eux; d’une main légère ils trempent leur pinceau dans les godets et, sans croquis, peignent d’un trait leurs fleurs sur l’étoffe. Leur calme est étonnant: ils soutiennent leur poignet droit de la main gauche, ils ont l’air d’écrire et ils sont si sûrs d’eux-mêmes qu’ils mettent pour travailler une casaque de soie bleu de ciel qu’ils ont bien garde de tacher et qu’ils invitent leurs amis et leurs parents à assister à leur besogne. L’œuvre d’art prend naissance au milieu des conversations, entre deux tasses de thé. Elle restera toujours un peu superficielle, mais infiniment variée et amusante comme les paysages de Corée. Le plus humble badigeonneur, qui barbouille les papiers peints dont le pauvre Coréen éclaire son logis, a de l’imagination: on voit qu’il a regardé la nature, qu’il s’est intéressé aux brins d’herbe, aux oiseaux, à la vie silencieuse des poissons, qu’il a surpris l’anxiété du martin-pêcheur qui guette une ablette, qu’il a senti l’insolence des oiseaux de proie et l’humilité des crabes. Dans l’originalité de cet art populaire on retrouve le tempérament d’une vieille race artiste qui n’a plus la force des grandes œuvres, mais sait encore orner sa maison.
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Les lettrés coréens apprennent le chinois et composent des poésies savantes en chinois à l’instar des classiques. Mais ces chinoiseries n’émeuvent pas l’homme du peuple. Il a, lui aussi, sa poésie nationale, des chansons et des odes en coréen, où il retrouve les événements de sa vie, ses chagrins, ses rêves. Le pêcheur qui revient le soir avec son panier plein de goujons chante:
Comme le soleil couchant Éclaire l’étang d’une faible lueur, Je serre ma ligne à contre-cœur Et je cingle vers le rivage. Au loin, sur l’écume des vagues Les fées des ondes passent d’un pied léger Et les mouettes, repliant leur aile fatiguée, Tantôt volent, tantôt plongent. Étalons nos poissons argentés; A travers leurs ouïes passons un brin de saule, Allons d’abord au cabaret Et puis à la maison.
Un jeune forgeron qui voit son père avancer en âge s’écrie douloureusement:
Cette barre de fer massive, Je veux l’amincir en fils tellement longs Qu’ils atteignent le soleil et qu’ils l’accrochent Et l’empêchent de se coucher, Pour que mes parents, Dont les tempes commencent à blanchir, Ne puissent plus vieillir d’un seul jour.
La plupart des chants sont des plaintes d’amour très naïves, où les amants déçus prennent la nature pour confidente, délire habituel aux cœurs tendres:
Dans la nuit j’entendis l’eau du ruisseau Qui sanglotait «C’est ton amant, disait-elle Qui m’a dit de pleurer.» Ruisseau, je t’en supplie, Retourne, retourne en arrière Et va lui dire que je pleure aussi!
Une chanson sera sur le bruit du vent et tous ceux qui ont entendu craquer les pins un jour de tourmente la réciteront avec plaisir au coin du feu:
Quand la grande terre pousse un soupir, Nous disons que le vent s’élève, Et nous disons que le vent est fort Quand la terre crie par toutes ses fissures. Alors quelle frayeur ont les arbres sur les collines! Car toutes les brèches du sol, Les gouffres et les fondrières, les trous et les étangs S’emplissent de rumeurs et de sifflements, De doux murmures et de longs aboiements, De cris perçants et de grognements, De voix basses et de voix qui grondent, Bruit des vagues et mugissement des bœufs. Alors la terre gémit par toutes ses blessures Et les forêts en frémissent jusqu’au bout du monde.
Parfois le poète philosophe, mais c’est toujours avec mélancolie. Voilà six mille ans que les Orientaux ne se consolent pas de voir fuir le temps:
Blanches mouettes Au vol libre Quand vous nagez en pleine mer, Il n’y a pour vous ni souci ni regret. Parlez-nous de ces îles heureuses Où les mortels peuvent laisser leurs chagrins Et s’envoler à votre suite.
Cette montagne, ces eaux bleues N’ont pas été créées en un seul jour, Elles se sont sensiblement accrues. J’ai grandi, moi aussi, Ma jeunesse a poussé, Mes années se sont déroulées Et voici que la vieillesse s’avance. La moitié de ma vie est déjà écoulée; Plus jamais je ne serai jeune, plus jamais Si je pouvais au moins cesser de vieillir! Si mes cheveux savaient le secret de ne plus blanchir!
Avons-nous quatre ou cinq corps? Avons-nous deux ou trois vies? Celle-ci est un mauvais rêve Sans un instant de repos Et nous ne connaissons à fond que la douleur.
Le sens vif de la poésie n’a jamais manqué aux Coréens. Ils ont beaucoup vécu dans le rêve, bernés par leurs voisins. N’adoraient-ils pas les étoiles jusqu’au seizième siècle?
Ils ont en outre une littérature sentencieuse, des proverbes à l’usage de la vie qui dénotent un bon sens moqueur et un esprit ouvert, sans malice, sur les ridicules. La sagesse coréenne n’est pas insipide et plate, elle a des aperçus vifs et courts, elle peint un défaut en trois mots. Les proverbes sont le miroir des races. Ceux de Corée nous montrent un pays pauvre, obligé de compter: «Offrir une poire à quelqu’un et mendier les pépins», «Je ne veux pas acheter de vin, fût-ce à ma propre tante, à moins qu’il ne soit bon marché»; un pays de malchanceux: «Si je colporte du sel, il pleut; si je colporte de la farine, le vent souffle»; un pays où la misère est sordide: «Quand même la maison serait brûlée de fond en comble, ce serait encore un bienfait que d’être délivré des punaises.»
Le Coréen se garde de forcer son talent: «Si le roitelet essaye de marcher au même pas que la cigogne, il sera vite écartelé.» Il se moque doucement des ambitieux trop pressés: «Il veut tirer de l’eau chaude du puits»; des mystérieux qui font le malin et l’entendu comme «un sourd-muet qui a mangé du miel»; de ceux qui gaspillent leur peine: «Si vous creusez un puits, n’en creusez qu’un.» Il n’envie pas les hommes au pouvoir, points de mire des envieux et qui «mangent toute crue la chenille aux mille pattes», l’avanie. Il avertit même les rois que leur puissance a des bornes: «Un homme, quelque grand qu’il soit, est-il capable de cueillir les étoiles?» «Même le roi s’embarrasse dans la vigne.»
Les proverbes plaisantent le muscadin de Séoul, le bourgeois qui fait du genre: «un homme sans jaquette qui porte des bagues en argent»; les jeunes étourdis: «Un chien d’un jour ne craint pas le tigre»; les incrédules: «Avez-vous besoin de toucher la procession?» les palefreniers vantards: «Le courrier mange pendant que les chevaux galopent.»
Il en est qui font allusion à l’humble posture de la Corée, comprimée et foulée par ses voisins: «Quand les baleines combattent, les crevettes ont le dos brisé.» Il en est où le Coréen avoue naïvement sa déconvenue: «Il me dit de monter à l’arbre et puis il le secoua»; et d’autres où il rumine les maux qu’il endure, le cœur révolté: «Même un ver de terre se souvient d’avoir été foulé aux pieds.»
Ces bons mots se colportent dans les campagnes, ils se disent aux foires et dans les auberges, ils résument la façon de sentir du pays, ils nous donnent naïvement le fruit de longues méditations: «L’abricot sauvage s’ouvre de lui-même.»
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Depuis l’assassinat de l’impératrice par les Japonais, l’empereur a quitté le vieux palais qu’il habitait au pied du Pou-Kan et s’est retiré au centre de la ville, dans le quartier des Légations. Mais la vieille résidence abandonnée, ainsi qu’une autre, plus ancienne, restent propriétés impériales, gardées militairement et forment à l’extrémité de la capitale de beaux coins silencieux. Les palais étaient entourés d’immenses jardins, aujourd’hui délaissés et incultes, les kiosques et les pavillons ne sont plus entretenus et le temps achève de les détruire.
L’empereur avait là ses appartements, ceux de ses femmes et de sa domesticité, une petite ville aux ruelles enchevêtrées où se nouaient sans doute beaucoup d’intrigues. On peut encore visiter ces maisons de bambou et de papier, ces compartiments lumineux tapissés de parchemin jaune, fermés par des portes à coulisses où les dames de la cour passaient leur vie. La lumière y est douce et dorée, mais tout de même ce sont des prisons et on comprend que les captives aient égratigné leurs carreaux pour voir un peu ce qui se passait dehors.
Les grandes cours d’honneur semblent vides. Des bornes de pierre indiquaient à chaque classe de mandarins son rang. Ils s’alignaient dans ces vastes préaux où retentissaient, les jours de fêtes, les acclamations. Rien n’est plus triste que ce perron sculpté où l’empereur apparaissait, maintenant livré aux oiseaux de proie.
La grande salle d’audience résiste à la pluie et au vent. C’est qu’elle est bien bâtie. La pièce est majestueuse, soutenue par des colonnes de bois rouge et couverte avec de grosses poutres entre-croisées, des madriers d’une superbe portée. Entre les poutres chaque caisson est sculpté; les dragons dorés aux torsades fougueuses et les phénix sont restés intacts. Bien que la salle soit vide, on entre avec respect sous cette architecture de bois et cette belle charpente qui montre naïvement sa structure et sa force.
L’empereur donnait audience sur un trône dont on aperçoit encore l’estrade, entre deux colonnes, sous la plus belle partie du plafond, où deux dragons se livrent un furieux combat. Le paravent est toujours là, il était derrière le trône et cachait sans doute l’impératrice, cette remarquable souveraine qui, étant de la vieille race impériale des Ming, savait gouverner et souffler son bonhomme d’époux.
Mais le plus désolant, ce sont les jardins autrefois bien dessinés, les pelouses aux belles courbes, les massifs d’azalées, les bouquets de pins, toute la magnificence de ces vieux parcs qui n’est plus soignée. L’herbe étouffe les allées et monte même à l’assaut des murs et la terre disparaîtrait sous une litière de feuilles mortes, si on ne permettait à de petits pauvres de venir les ramasser avec leur râteau d’osier. Il n’y a guère que ces malheureux qui troublent un peu en automne la solitude de ces vieux domaines: le reste du temps, les chevreuils, les écureuils, les aigles en sont les maîtres, et quand l’hiver chasse les oies sauvages, elles viennent s’y abattre. Les faisans y font aussi leur couvée. C’est le paradis des bêtes et peu à peu la nature envahit ce que les hommes délaissent.
Ces parcs avaient de grands étangs, mais les lotus et les nénuphars les ont recouverts. Dans l’un d’eux une île rocheuse et un kiosque ont disparu sous une végétation ardente, les toits de faïence bleue sont cachés sous les feuilles. Un autre a gardé son temple sur pilotis. Une raison religieuse avait sans doute poussé un empereur à construire dans ses jardins cette habitation lacustre, souvenir de la vie que menaient ses aïeux. Les pilotis sont des pieux de granit sur lesquels repose le plancher du temple. Telle est encore la maison des Ghiliaks, au bord de l’Amour: cette ressemblance n’est peut-être pas un hasard, si l’on admet que les Coréens ont du sang sibérien dans les veines.
La plus grande beauté de ces résidences était dans la vue de la montagne, toujours présente à l’empereur. Il n’avait qu’à lever les yeux et entre les fûts téméraires des grands pins il apercevait ce pic décharné, la «Crête de Coq», le Pou-Kan, sa vieille citadelle, le rempart de Séoul, dont la fière silhouette l’invitait à l’héroïsme.
C’est pourtant sous ces ombrages que s’est commis un meurtre infâme. Ces vieux arbres ont vu fuir éperdues, une impératrice, ses dames d’honneur et ses servantes qu’une bande d’assassins japonais poursuivaient dans la nuit. Les bourreaux firent bien leur besogne: pas une femme n’échappa et l’orgueilleuse fille des Ming qui aimait son pays et voulait le défendre contre l’envahisseur fut abattue sur une de ces pelouses, tandis que l’empereur et sa garde s’enfuyaient du palais pour n’y plus revenir.
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L’empereur donne audience la nuit. On voit tous les soirs entrer au palais des nobles portés sur un pavois par dix domestiques; devant les portes, des chaises tapissées de fourrures attendent la fin du conseil. La garde veille aux murs d’enceinte et dans les tours de guet, cachée sous des rideaux noirs. Toute la ville est dans l’obscurité et le sommeil, un seul pavillon reste éclairé, celui où l’empereur délibère avec ses ministres et régale ses favorites.