Part 3
Un homme entre cependant au palais sans escorte, en espadrilles, pauvrement habillé, comme un coolie: c’est le premier ministre. Y-on-ik était autrefois mineur dans les houillères du Nord, il a manié la pioche: c’est à ces rudes débuts qu’il doit sa force et sa volonté de fer. Ayant amassé quelque épargne, il devint collecteur d’impôts dans la province de Pyn-yang. Un jour où le Trésor avait besoin d’argent et vite, Y-on-ik récolta sur-le-champ la somme et la porta lui-même d’une traite à Séoul. L’empereur, content de ses bonnes jambes, le gratifia d’un petit poste au palais. Une fois dans la place, le mineur a percé sa galerie, en ouvrier têtu, à coups de pioche et le voilà le premier du royaume. Personne ne sait comme lui administrer le domaine, exploiter les rizières, surveiller le tabac, soigner le gin-sang, cette racine réconfortante qui rend la santé aux vieux Chinois, la vraie richesse de la Corée avec le papier et le riz, et trouver les garçons résolus qui vont la déterrer dans la montagne. Il a l’œil à la fraude, il compte lui-même les sacs et les dollars, il est la terreur des mandarins, il leur fait rendre gorge et il a le talent de remplir les coffres de l’État. Il est l’homme de peine et de ressources, l’argentier de Sa Majesté. Mais dans sa haute dignité il n’a pas dépouillé le vieil homme, l’esprit étroit et buté de l’ignorant; il outrage l’étiquette, vit dans un taudis, dédaigne les redingotes de soie; populaire auprès des artisans, il est détesté des gens de cour pour ses mauvaises manières et son inflexible honnêteté. Ceux qu’il démasque cabalent contre lui; ils avaient réussi à le noircir aux yeux de l’empereur qui l’avait disgracié, mais Y-on-ik est revenu, comme un chien fidèle, se coucher jour et nuit en travers de la porte, attendant le bon plaisir du maître: un jour la caisse s’est trouvée vide et Y-on-ik est rentré en grâce.
Y-on-ik ne mourra pas dans son lit. Il passe cavalièrement dans les rues de Séoul, tout seul, à pied, bravant les assassins. Si le vent tourne contre lui, il s’incruste au palais et n’en veut plus sortir. Récemment tombé malade, il se faisait soigner à l’hôpital japonais quand une bombe éclata par hasard sous son lit. L’explosion rata mais Y-on-ik fut guéri du coup. Il est à craindre qu’il ne finisse ses jours à la prison, où tant de ministres coréens ont déjà échoué: une fois sous les verrous, ils sont vite supprimés.
Aux yeux des courtisans, Y-on-ik ne compte pas parce qu’il n’est pas gentilhomme et n’a passé aucun examen. Il peut cumuler les honneurs et les ministères, il sera toujours un coolie, un parvenu illettré qu’on ne salue pas et devant lequel on reste accroupi, les besicles sur le nez et la pipe aux dents. Tel est le prestige des diplômes dans les vieux pays. Les nobles ont d’ailleurs une vie à part, plus délicate et maniérée que celle du peuple; ils s’en distinguent d’abord par la jaquette de soie et le diadème de crin, ils portent des pelisses et circulent en chaise comme les danseuses, ce sont des petits-maîtres. Leur naissance leur donne droit aux honneurs et aux mandarinats dont ils se déchargent sur des secrétaires. Les plus intelligents écrivent des vers chinois ou la chronique du règne, mais n’ouvrent jamais un seul de ces romans dont se délecte la populace.
Un autre, plus hardi, se met à la vie européenne, bien qu’il soit de la vieille race impériale des Ming et n’ignore pas que ses aïeux ont su vivre avant les nôtres. Il nous accueille dans une maison de pierre dont les portes et les fenêtres sont vitrées. Il nous offre le thé dans un service d’argent qui vient de Londres, il fume des cigares dans une bergère et sa pendule est un coucou suisse. Mais il est resté fidèle aux habits clairs qui égayent cette maison d’emprunt, à l’humeur prime-sautière, à la politesse de sa race. Il a planté dans son jardin des peupliers comme sur nos grand’routes, il a des serres où il cultive avec amour le géranium, la giroflée, la rose de France, infiniment rare et précieuse ici, et voilà qu’il cueille la plus belle, fleurie à grand’peine et qu’il nous l’offre gracieusement, sachant bien quel présent délicat il nous fait. Son bonheur est de nous donner un instant l’illusion que nous sommes en Europe, chez un amateur de jardins; mais, dès que nous serons partis, il s’en retournera à la vieille maison coréenne, cachée derrière la neuve, à la case de papier, bien chaude, avec sa femme ses enfants, la pipe des aïeux et la douceur de se sentir chez lui. Il est fier d’avoir une maison moderne, mais il n’est heureux que dans l’ancienne.
Noblesse oblige: un gentilhomme doit courir les honneurs ou végéter. Le seul métier qu’il puisse exercer sans déroger est celui de libraire, mais il n’enrichit pas son homme. «Le gentilhomme pauvre, dit le proverbe, ne peut mépriser que l’esclave.»
Noble, lettré ou mandarin, c’est tout un. Pour le peuple c’est le maître, l’œil qui guette les écus. L’impôt, la corvée pèsent lourdement sur le pays: tantôt le mandarin doit livrer à l’empereur un certain nombre de peaux de tigres, et chasseurs de courir; tantôt le mandarin remarque les toitures neuves d’un village, et villageois de payer. L’âpreté du fisc stimule le Coréen à ne rien faire. Cependant, hors de chez lui, en Sibérie, il amasse un pécule. Il serait donc moins paresseux, si le gouvernement était moins avare.
Cet argent, si durement ravi au peuple, sert à payer les caprices de l’empereur, ses réceptions, ses dîners et ses feux d’artifice, ses pompeuses et coûteuses sorties, ses emplettes de chevaux ou d’éléphants, les distributions de riz aux gens de la capitale et la solde de l’armée. C’est la grosse dépense depuis que les Coréens se sont mis en tête d’avoir des régiments à l’européenne et ont licencié leur milice. Les nouvelles troupes font tous les matins l’exercice sur la place du palais, sans progrès, incapables d’emboîter le pas, et les clairons jouent toujours faux. Les conscrits sont tout penauds dans des uniformes collants qui les paralysent, les képis plantés sur le chignon et le bonnet de crin vacillent, les souliers blessent et les soldats viennent à la manœuvre, comme des gardes nationaux, emmitouflés dans leur cache-nez, les mains dans les poches et le fusil sous le bras. La cavalerie n’est pas meilleure: tandis que les petits poneys coréens, intrépides et endiablés, passent par tous les sentiers de montagne et serviraient dans une guerre d’embuscades, l’empereur fait monter à ses gens de grands chevaux australiens inutiles à la guerre et fort incommodes en temps de paix. Où est le temps où les flèches coréennes faisaient reculer les Japonais?
[Illustration]
Par les matins légers d’hiver les enfants vont en classe avec un grand bruit de sabots. Le dernier des coolies se saigne aux quatre veines pour que son fils apprenne à lire au moins le coréen et les marmots de la populace s’asseyent sur les bancs de l’école à côté des enfants nobles. Chez les uns l’habit est plus fin, le chapeau plus coquet, chez tous l’ardeur d’apprendre est la même: le respect dont ils voient les lettrés environnés leur fait désirer de s’instruire. Les plus intelligents apprennent le chinois et entreront dans la classe des interprètes, la seconde après la noblesse, les autres trouveront plus tard un passe-temps dans la lecture des romans coréens, mal imprimés sur du papier à chandelles, mais bourrés d’aventures merveilleuses. Aussi la classe est suivie, on la reconnaît au ramage qui s’échappe des fenêtres. Derrière la muraille mince les écoliers chantonnent la leçon; les voix sont claires, alertes, et si l’on entre, on aperçoit des rangées de têtes éveillées, attentives, des fronts bien doués, des bouches souriantes, des figures qui vivent et qui comprennent. La vieille barbe grise et la paire de besicles qui enseignent semblent n’avoir aucun effort à faire pour jeter le bon grain dans ces petits cerveaux.
Après l’école enfantine, férus de chinois, les jeunes ambitieux coréens passent à l’école étrangère. La Corée est un pays faible, l’étranger y est puissant. Bien que la France n’ait sur elle aucune convoitise, elle y possède une influence par les chemins de fer, les mines, le service des postes: l’école française est donc fréquentée. Les élèves sont des jeunes gens avec la natte ou des pères de famille avec le chignon; mais, en voyant ces grands garçons qui peinent pour apprendre notre langue, font des dictées, des cartes muettes et plissent leur front pour y faire entrer les noms de nos rivières et de nos départements, il est impossible de ne pas se sentir pris de sympathie pour ces braves gens. Si loin des Gaules, il est doux d’écouter sa «maternelle», même zézayée par un Coréen, et nous avons passé de longues heures dans cette petite école à côté de M. Y, de M. Pak ou de M. Hou qui épelaient de leur mieux l’histoire de France. Il fait bon entendre au bout du monde les noms de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc, de Bayard et de Du Guesclin, et sentir qu’un étranger, si différent de nous, s’y intéresse. Sur le tableau noir les Coréens écrivaient d’une main sage en bouclant leurs majuscules: «La France est le plus beau pays du monde!» Aucun d’eux n’y viendra sans doute, mais ils parleront sa langue, ils l’écriront, ils nous garderont une humble amitié. Ne la dédaignons pas.
[Illustration]
Une cloche sonne dans l’air limpide, majestueusement, comme nos cloches de village. C’est celle de la cathédrale et elle sonne Noël. Il gèle à verglas, mais des groupes se dirigent dans la nuit vers la mission: le chemin est glissant, les sabots trébuchent sur la glace. Il y a des vieilles pliées en deux, appuyées sur des jeunes filles, des ombres blanches, des jupes de couleur et tout ce monde endimanché monte vers l’église dont les vitres embrasées resplendissent en haut de la colline. Du parvis qui domine la ville la vue est belle sur les maisons de Séoul assoupies et son grand cirque de montagnes, doucement éclairé par une nuit d’étoiles.
Mais le spectacle est dans l’église. Les tuniques blanches des hommes se sont rangées d’un côté, de l’autre les voiles des femmes, un nuage de mousseline; les enfants de l’orphelinat, la classe bleue, la classe orange, la classe violette, un arc-en-ciel; le lutrin en tuniques écarlates et la cornette des sœurs qui s’agite et bat la mesure. Sous la grande nef gothique, inondée de lumière, toutes ces étoffes font une masse brillante, un clair de neige, on dirait qu’il y a des anges dans l’église.
Les chants sont en latin et les petits chantres coréens ne s’en tirent pas mal. Ils se risquent même à entonner un cantique français, un vieux _Noël_, qu’on chante encore dans nos campagnes et qui se termine par un _Gloria_ vainqueur. Les chants de Noël sont les plus beaux de l’Église. Quand ils passent sous des ogives, ils sont encore plus touchants, mais les entendre à Séoul, dans une cathédrale construite à la française, avec toutes ces ombres blanches qui essayaient de répéter le vieux refrain, il y avait là de quoi nous surprendre et nous attendrir.
L’évêque était revenu cette nuit même d’une grande tournée à cheval dans la province. C’était un de ces hommes rudement charpentés comme on imagine un évêque du moyen âge, fort, infatigable et bon, toujours sur les grands chemins et qui meurent à la peine. Debout devant l’autel, tourné vers les fidèles, il en imposait par sa barbe blanche, ses traits vieillis, une face de saint. Sa grande figure austère rayonnait sous les cierges. Il jubilait de se retrouver dans sa cathédrale, avec son troupeau, dans cette nuit de Noël pleine d’allégresse, qui le payait de toutes ses fatigues.
[Illustration]
Le Pou-Kan est cette montagne altière qui domine Séoul, au nord. Elle servait autrefois à la défense et elle est restée couverte par un rempart et des tours qui se détachent nettement sur sa crête. Pour y monter on sort de la ville par une des grand’portes et l’on prend la route impériale qui mène à Mouk-den et à Pékin, celle que suivaient naguère les ambassadeurs chinois quand ils apportaient à Séoul le calendrier ou qu’ils escortaient une princesse et sa dot. Les Japonais ont bâti sur ce chemin un arc de triomphe pour célébrer une indépendance dont les Coréens ne sont pas plus fiers.
La campagne aux portes de Séoul est riante et variée par des côtes, des plis de terrain, une suite de vallons fermés et paisibles où les villages sommeillent sous de vieux châtaigniers. Les champs sont en rizières, mais la culture a respecté les bouquets d’arbres, les troncs merveilleusement élancés des grands saules toujours tremblants. Les chemins, souvent taillés dans le roc, serpentent entre les potagers, les vergers de pruniers, de mûriers et d’abricotiers, animés par un va-et-vient d’habits blancs, de paysans qui poussent leurs taureaux, de femmes qui vont à la fontaine, une cruche noire sur la tête, et personne ne se presse, la lumière est belle, l’air léger, les gens heureux d’habiter un pays aussi calme.
Ces lieux champêtres étaient autrefois le rendez-vous des nobles qui y prenaient leurs soupers fins. Ils avaient des maisons de plaisance, des kiosques sous les arbres, des pelouses, des étangs et ils s’y promenaient au clair de lune avec des danseuses. Ils y amenaient des baladins et des acrobates. La vie était alors toute féodale: les gentilshommes campagnards ne voyageaient qu’en grand équipage et rendaient la justice en chemin, quand un suppliant se jetait devant leur chaise. Les chapeaux étaient trois fois plus grands, les pipes encore plus longues et les jupes des femmes si volumineuses qu’elles ne pouvaient marcher qu’à petits pas comme des déesses.
On quitte la route mandarine pour s’enfoncer dans les gorges du Pou-Kan et le paysage tourne au sévère. Les maisons deviennent rares, ce sont des hameaux de montagnards perdus dans un chaos de pierres. Les montagnes sont décharnées, à pic, d’une admirable sauvagerie, elles menacent le ciel de leurs dents de scie, et les remparts qui suivent les soubresauts de leur échine feraient de cette position une citadelle imprenable, si les Coréens voulaient se battre. Au printemps, ce ravin désolé est couvert de violettes et de pivoines et les gens de Séoul y viennent en promenade pour jouir de la vue.
Par un temps clair, en effet, du sommet du Pou-Kan on peut apercevoir un grand morceau de la Corée. C’est un pays rugueux, découpé comme un échiquier par des montagnes qui lèvent dans tous les sens leurs têtes sourcilleuses, barricadé dans ses rochers, partagé en une foule de vallées impraticables qui se défendent d’elles-mêmes. Elles ont jalousement protégé les vieilles mœurs et les naïves coutumes, les conquérants sont passés sur les grandes routes sans pénétrer au cœur du pays et il y aura toujours dans cette Corée bosselée et originale des chemins creux et des sentiers dérobés que l’étranger ne foulera pas.
[Illustration]
La montagne du midi, le Nam-San, est plus abordable. C’est la promenade d’été des citadins qui viennent s’asseoir sous les grands pins et regarder leur capitale entre les branches. L’immense étendue de Séoul, la simplicité de ses toits qui fument et le cirque grandiose des montagnes qui l’enferment ne se découvrent bien que de là. Par un matin d’hiver, quand la neige à peine fondue dégage une fine vapeur, Séoul, entrevue dans les voiles du matin, est pleine d’attrait.
Sur la crête du Nam-San il y a un petit temple chargé sans doute d’arrêter les ouragans et les mauvaises nouvelles qui pourraient fondre sur la ville. Son gardien n’est pas riche, un promeneur lui apporte parfois quelques bâtons d’encens et quelques fruits; à défaut de lampes et d’offrandes le sanctuaire jouit des derniers rayons du couchant et de l’arome des pins. Les trois enfants du prêtre nous ont fait les honneurs du sommet: l’un s’appelait «Pierre», l’autre «Cerf», la petite fille «Qui n’est pas méchante». Ils avaient des vestes éclatantes, bariolées, couleur de cerise, d’abricot et tellement capitonnées qu’ils tenaient leurs bras en croix, tout raides, perdus dans des manches trop longues. Leur visage, gros comme une noisette, était bleui par le froid, mais il avait cette finesse de bijou, si étonnante dans les traits coréens, les yeux de furet et la bouche moqueuse. Au milieu des arbres glacés par l’hiver, au-dessus de la ville entrevue bien loin, en bas, dans une fumée, ces trois petits enfants avaient l’air échappés d’un conte de fées, ensorcelés par les dames de la forêt comme le bûcheron de la légende qui les écouta chanter si longtemps que sa hache à côté de lui pourrit. Ces trois innocents, ces trois Poucets furent notre dernière vision du pays.
«Qui n’est pas méchante» est le surnom qui convient à tout la Corée. Il n’y a pas de méchanceté dans ce gentil peuple, affiné, pauvre et rêveur. Le sort peut lui être contraire, il se console avec des proverbes: «Quelques-uns sont nés pour le sourire et d’autres pour les larmes.» Les nuages passent vite sur ces fronts bombés qui ne demandent qu’à continuer la vie paisible de leurs ancêtres.
[Illustration]
PARIS IMPRIMERIE J. DUMOULIN