Chapter 1 of 4 · 17630 words · ~88 min read

LIVRE PREMIER

LES HABITANTS

I

Mlle Noémi Peyrolles de Saint-Puy arrêta Dorothée qui allait emporter les assiettes.

--Attends, j’ai fini: inutile de faire deux voyages.

Elle prit ensuite une pêche qu’elle pela du bout des doigts, car lorsqu’elle mangeait seule, elle n’usait pas du service à dessert.

La salle à manger, petite, était tapissée d’un papier où l’on voyait des feuillages touffus s’entrecroiser sur un plumetis noir. En face de Mlle Peyrolles il y avait un Christ en plâtre, étendu sur une planchette cirée, et une horloge suisse dont les poids taillés en pomme de pin servaient de villégiature aux mouches. Deux gravures, la _Fuite en Égypte_, d’après Mignard et la _Mort de l’aïeul_, ornaient les panneaux de côté. Un buffet, une porte vitrée sur le jardin, complétaient la décoration sèche de la pièce.

Mlle Peyrolles mordit à même la pêche. Dorothée, qui avait abandonné sa pile d’assiettes, passa machinalement un coin de son tablier sur le buffet. Comme elle frottait avec vigueur, la porcelaine trembla dans l’intérieur du meuble, et ce bruit aigre se mêla aux sifflements que faisait Mlle Peyrolles en aspirant le jus du fruit.

C’était le soir. Devant la porte, des lauriers en pot dressaient leurs panaches roses sans qu’aucune de leurs feuilles bougeât. De même, au delà du jardin, les ormes de la route somnolaient, immobiles, accablés par la chaleur torride.

--Allons, dit Mlle Peyrolles, l’orage ne sera pas encore pour aujourd’hui.

Elle remit sa serviette dans les plis, la glissa dans un rouleau, puis fit un signe de croix et récita les grâces.

--Faut-il ouvrir le salon pour «ces messieurs»? interrogea Dorothée quand Mlle Peyrolles eut dit _amen_ à haute voix.

--Non, ma salle de billard est plus fraîche. Dépêche-toi: souvent ils viennent avant huit heures.

La voix, impérieuse et masculine, fit sonner l’adjectif possessif.

Mlle Peyrolles se leva. Malgré l’âge mûr, elle avait conservé une taille élancée. Elle épingla un chapeau rond sur son chignon et se rendit au jardin qui, réparti en étages, descendait vers la route.

--Où est donc passé Jean? reprit-elle, dès qu’elle fut sur la terrasse.

--Il est à la mare avec Petiton, pour remplir la comporte.

--J’avais pourtant bien dit qu’on mît une réserve d’eau à l’ombre! Celle de la mare sera trop chaude!

Et mécontente que l’arrosage du soir ne fût point commencé, elle attendit le retour des jardiniers.

Elle allait et venait, regardant la plaine de Revel qui s’étalait, comme un tapis, dans l’or du couchant; mais, dédaignant la beauté de la terre, elle ne songeait qu’à la sécheresse.

--Quelle année! murmura-t-elle.

Elle avait hérité de son père l’amour passionné des champs et, riche, ne cessait d’en acheter de nouveaux, sans jouir jamais de son revenu.

Les anciens de Montaigut avaient connu jadis le vieux Peyrolles simple paysan. Il labourait lui-même et chaque samedi portait ses volailles au marché de Revel. Resté veuf avec deux enfants, un garçon et une fille, il avait hésité longtemps avant de leur faire donner une éducation. Si humble qu’il affectât de paraître, cependant, il nourrissait déjà le projet d’être le premier du pays. L’ambition l’emporta sur l’avarice. Mlle Peyrolles fut envoyée dans un couvent de Toulouse, son frère, au collège de Revel. Tous deux grandirent. Quand ils revinrent, le père continuait de labourer, mais, en dépit de la dépense, la métairie avait doublé. La chance d’ailleurs lui souriait. Un oncle Peyrolles, usurier à Caussade, mourut sans testament: il ramassa l’héritage. Puis ce fut un cousin, marchand de vin au bas pays. Les bourgeois des environs commençaient à penser que Noémi Peyrolles serait un beau parti. Seul, Oscar, le garçon, trompait les espérances du vieux. Il se galvaudait à Revel avec des traînées de Toulouse, jouait au cercle, et faisait des dettes dans les cafés. Un beau jour, il disparut sans qu’on sût à quel propos et l’on n’en parla plus.

Alors le rêve du père Peyrolles se découvrit. Il acheta une maison dans le haut de Montaigut, loua ses métairies et se contenta désormais de surveiller ses bordiers. Il devint maire. Souvent il parcourait la campagne, le dos très droit, la démarche lente et balancée comme s’il suivait encore la charrue, et il éprouvait une jouissance d’orgueil infinie à compter, le long des sentiers, les sillons qui étaient à lui. Par un reste d’habitudes anciennes, quand il apercevait un caillou bien rond, il le rapportait dans son sac pour empierrer le jardin. Parfois aussi, il revenait avec de grosses branches mortes trouvées dans les chemins creux.

Ce fut lui qui résolut d’ajouter à son nom celui de Saint-Puy, afin de se distinguer des autres Peyrolles qui n’avaient pas réussi. Il disait à sa fille: «Ce sera bon pour tes enfants», mais il tremblait qu’elle se mariât. Par bonheur, aucun parti ne plut à Mlle Peyrolles. L’exemple de son frère Oscar lui avait appris aussi à redouter les gaspillages des hommes. Quand son père mourut, elle eut un grand chagrin, puis, autant par goût que pour respecter la mémoire du défunt, continua son œuvre.

Ainsi, depuis le retour du couvent, elle vivait là, s’absentait rarement. Dévote, elle choisissait de préférence l’Avent ou le Carême pour ses voyages à Toulouse. Entre deux visites au notaire, elle profitait du sermon. Avec le temps, elle avait oublié les débuts de sa fortune. La métairie ne lui rappelait rien; en revanche, elle bâtissait des annexes au «château». Sa façon de faire le bien était autoritaire et si elle enseignait le catéchisme aux illettrés, elle tenait à une place réservée dans l’église et négociait avec l’Archevêché, à chaque changement de curé.

Un bruit de barres qui tombaient sur le sol tira Mlle Peyrolles de sa rêverie. Petiton et Jean ramenaient la «comporte».

--Vous arroserez encore avec de l’eau tiède, dit Mlle Peyrolles sèchement.

Attentive, ensuite, elle surveilla le travail.

--Encore un héliotrope qui meurt!... L’été prochain, il faudra semer des sauges... Non, rien sur les passeroses... Si la chaleur persiste, je ne sais ce qui restera. Hâtez-vous, je tiens à ce que tout soit fini quand «ces messieurs» viendront.

A l’annonce de «ces messieurs» les deux paysans firent un signe entendu. Pour les gens de Montaigut, le whist de Mlle Peyrolles fixait le jeudi, comme la messe marque les dimanches.

Tout à coup, Dorothée accourut.

--Mademoiselle! les voici!...

--Ah! mon Dieu!... Comme ils sont en avance!...

Ils étaient deux.

M. Lethois, petit homme à cheveux gris coupés ras, paraissait avoir soixante ans. Insignifiant, il avait des traits réguliers et des gestes affectés. Il était venu à Montaigut sans raison connue. En son temps, cette installation d’un Parisien avait intrigué violemment; puis, les pires curiosités s’émoussant à la longue, on n’y avait plus pensé. Il habitait, au bas de la côte, une maison louée à l’année, se faisait servir par une femme de journée et ne possédait aucune attache avec la terre. Pas d’autre distraction pourtant que d’errer à travers champs. M. Lethois surveillait donc les cultures comme s’il y était intéressé. Souvent aussi, il ramassait des insectes.

A l’inverse de son compagnon, M. l’abbé Taffin avait les joues pleines, le nez gai et le sourire constant d’un chérubin. Bien qu’il professât une dévotion très vive pour sainte Letgarde, patronne de Montaigut, il passait pour manquer d’assiduité aux conférences. Mlle Peyrolles disait parfois qu’il avait de la modération dans le zèle. M. Lethois l’accusait d’être libéral. Tous s’accordaient à le trouver candide.

--Nous vous dérangeons, dit-il, voyant Mlle Peyrolles monter en hâte à leur rencontre.

--Pas le moins du monde. On arrosait mes fleurs: c’est presque terminé.

Tous deux se récrièrent:

--Achevez!

--Nous attendrons.

--C’est la bonne heure pour les plantes.

--Quelle chaleur!

--Alors, dit Mlle Peyrolles arrivée près d’eux, asseyons-nous ici; j’aime bien surveiller mes gens pendant qu’ils travaillent.

Elle donna l’exemple et s’installa sur l’appui de la terrasse, car il n’y avait pas de bancs. Chacun de «ces messieurs» l’imita. M. l’abbé Taffin se mit à droite, M. Lethois choisit la gauche; alignés de la sorte, recueillis et graves, ils semblaient des officiants.

L’office ici allait être le whist; whist régulier auquel le temps avait donné des formes fixes et l’importance d’une fonction sociale. Tous trois se rencontraient plusieurs fois le jour et n’avaient rien à se dire; aucune raison de sympathie particulière ne les rapprochait; mais, seuls dans ce village à ne point travailler la terre, ils étaient aussi les seuls à constituer la «société». Chaque jeudi les ramenait donc à cette place avec le même cérémonial, ces phrases inutiles et courtoises, cette manière solennelle d’entrer, et, durant l’été, cette station préalable au jardin.

Le silence, comme la voix, a des nuances subtiles. Tout de suite, Mlle Peyrolles eut l’intuition d’un embarras dans celui qui, ce soir-là, succédait à l’accomplissement des premiers rites.

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle à M. Lethois, vous ne semblez pas dans votre assiette.

--Ah! s’écria M. Taffin, vous le voyez, Mademoiselle s’en aperçoit aussi!

--Bah! répliqua M. Lethois qui avait rougi, un peu de nervosité... L’approche de l’orage. Voyez!

Et allongeant sa canne, il désigna un ver-luisant qui brillait sous une feuille.

Mécontente de la défaite, Mlle Peyrolles haussa les épaules:

--Il est là tous les jours!

--Pas si tôt...

--N’importe! on jurerait qu’il vous est arrivé quelque chose.

--Absolument rien... sinon que je suis repris par mes douleurs.

Depuis quelque temps, en effet, M. Lethois ressentait des élancements en coup de fouet dans la jambe: il en manifestait parfois de l’inquiétude.

--Si ce n’est que cela! repartit Mlle Peyrolles à demi rassurée.

M. Lethois eut un sourire aigre:

--Cela me suffit.

--Aussi, pourquoi ne pas consulter? glissa M. Taffin.

Depuis qu’il s’était fait soigner par le docteur Pontillac, à Revel, son estomac était parfait.

--Ne me parlez pas de médecins, fit Mlle Peyrolles, ils donnent des noms aux maladies, mais on se remet parce qu’on doit se remettre: c’est tout.

A son tour, elle cita ses migraines, disparues depuis qu’elle avait renoncé aux remèdes. Une détente suivit. Ils parlaient avec volubilité, recommençant l’histoire cent fois contée de leurs misères physiques: se remémorer les souffrances passées invite à jouir en parvenu de la santé présente.

Mais un bruit de sabots traînant sur le gravier leur fit baisser la voix. Les jardiniers remontaient, l’arrosage terminé. M. Lethois qui avait quitté l’appui de la terrasse, se tourna vers eux:

--Eh bien! Jean, parions qu’avant huit jours, si le temps continue, on ne trouvera plus une branche verte en dehors du château.

--Faites excuse, M. Lethois, M. Servin en trouvera aussi chez lui, quand il viendra.

Mlle Peyrolles leva la tête brusquement:

--Savez-vous quand il s’installe?

Le vieux Jean eut un rire sournois.

--Ça se pourrait bien que ça soit pour demain: en tous cas, y me préviendra pour sûr, puisque je fais son manège.

Et soulevant leur coiffe, les deux hommes passèrent. Un instant, on suivit leur marche lourde, puis le calme reprit, un calme infiniment triste qui semblait monter d’en bas, gagner peu à peu le jardin solitaire, les plantes immobiles et, par delà le village, l’énorme plateau qu’on pressentait sans le voir.

--C’était cela sans doute que vous ne vouliez pas me dire? reprit enfin Mlle Peyrolles d’une voix nerveuse.

M. Lethois fit un geste de protestation. Le curé sourit:

--Bah! signe de vacances!

Tous trois, maintenant, songeaient à Jude Servin.

--En tous cas, répliqua Mlle Peyrolles sèchement, Montaigut fait là une jolie acquisition. Ce Servin est une canaille!

M. Lethois se retourna vivement:

--L’avez-vous jamais vu?

--Dieu m’en préserve!

--Êtes-vous entrée seulement dans son usine?

--Jamais! D’ailleurs, avant six mois, la faillite est certaine.

--Et voilà comme on écrit l’histoire!

Le curé soupira:

--Sans me permettre de le juger, je dois dire que M. Servin m’a donné cent francs, le jour où il vint pour louer la maison. C’est un bel acte de charité.

--Il ferait mieux de ne pas troubler la cervelle de ses ouvriers avec ses théories abominables, riposta Mlle Peyrolles.

--Si vous en êtes là!... commença M. Lethois.

--Vous ne les approuvez pas, j’imagine?...

--Non! mais à vous voir dans un pareil état et pour si peu de chose, je me demande... moi qui comptais vous annoncer...

Il avait commencé sa phrase avec l’air résolu de l’homme qui coupe les ponts derrière lui; soudain sa voix mollit, traîna; il n’acheva pas.

--Ah! vous aussi, vous aviez une nouvelle?

Le buste dressé, Mlle Peyrolles avait pris une expression agressive.

M. Taffin avança la tête, inquiet.

--S’agirait-il de votre mariage? fit-il avec un rire forcé.

M. Lethois qui avait gagné l’extrémité de la terrasse revint lentement sur ses pas.

--Pas tout à fait.

--Alors?...

--Tout de même, je crains presque d’avoir commis une bêtise.

--Encore faut-il vous expliquer!

--Eh bien, voilà! J’ai invité Mlle Wimereux à passer une quinzaine chez moi. Elle aussi arrive demain.

Il ajouta, effrayé par l’effet produit, et s’efforçant de plaisanter pour cacher son inquiétude:

--Comme vous le disiez tout à l’heure, c’est signe de vacances.

Il y eut un moment de stupeur. Devenue écarlate, Mlle Peyrolles semblait chercher des mots qui ne venaient pas. Effaré, M. Taffin regardait tour à tour Mlle Peyrolles et Lethois. Celui-ci, les yeux baissés, souriait d’un air contraint.

--Cette fille vient chez vous?

Résigné, M. Lethois fit un signe d’assentiment, puis se mit à tracer avec sa canne des cercles sur le sable.

--Vous plaisantez, n’est-ce-pas?

--Je ne plaisante pas.

--Et... elle accepte?

--Pourquoi pas? je ne suis plus d’âge à compromettre personne.

Mlle Peyrolles eut un geste coupant:

--Jolies mœurs!

--Ah! permettez, s’écria M. Lethois exaspéré soudain par cette mercuriale, elle a le droit, je pense, de venir si ça lui plaît... D’ailleurs, j’ai connu son père.

--Un père qui la valait!

--Un savant!... qui, de plus, était, vous l’oubliez, membre de l’Institut.

--Triste savant! Que Dieu ait son âme!

S’adressant à l’abbé Taffin, Mlle Peyrolles acheva d’une voix sifflante:

--Vous ne remerciez pas? Voilà pourtant une belle recrue pour la paroisse!

Celui-ci ploya les épaules sous la rafale:

--Excusez-moi! bégaya-t-il, je ne sais plus bien; serait-ce la même avec qui l’abbé Salomon eut des ennuis?

Stupéfaits, M. Lethois et Mlle Peyrolles s’étaient tournés vers lui:

--Vous en êtes là!

--Rêvez-vous?

Furieuse, Mlle Peyrolles jeta:

--La même, parfaitement! la fille de ce Wimereux abominable, révolutionnaire, athée, que les libres penseurs ont enfoui avec tant de tapage, et dont les œuvres, Dieu merci, sont déjà oubliées! La même, venue à Saint-Julia, après la mort de son père, trop heureuse de trouver là intacte la masure des grands-parents, pour y cacher sa ruine! Toujours ardent, l’abbé Salomon songe que c’est une âme à sauver, va dès l’arrivée lui faire une visite de politesse: non seulement elle l’accueille avec des sottises, mais, parce que les fournisseurs refusent du crédit, c’est lui qu’elle en accuse!

M. Lethois interrompit:

--C’était exact!

--Allons donc! Propos de folle ou d’hystérique! Au surplus, elle est restée, n’est-ce pas? puisque vous l’invitez!

Et, revenant au curé:

--Si le sort de l’abbé Salomon vous tente, à votre service: elle ne demande qu’à recommencer!

--Oh! soupira M. Taffin à mi-voix, je ne la crois pas si redoutable! Je ne lui ai rien trouvé d’effrayant, quand elle est venue chez moi me prier d’intervenir auprès d’un confrère qui avait agi, je le crains, au moins imprudemment...

Mlle Peyrolles eut un sursaut:

--De mieux en mieux: le souvenir vous revient et c’est pour la défendre!

--Je ne défends personne, je tâche d’expliquer...

--Expliquer est joli!

--Que voulez-vous? nous ne sommes plus au temps où l’on doit couper les oreilles à ceux qui nous attaquent: saint Pierre seul en eut le droit, encore le Christ était-il là pour réparer le dommage!

Un silence effaré suivit. A la lueur d’un éclair, leurs âmes venaient de montrer des replis insoupçonnés. Tout à coup, l’idée les effleurait _qu’ils ne se connaissaient pas_.

--C’est bien, dit enfin Mlle Peyrolles, je n’insiste pas: vous recevrez cette personne s’il vous plaît; quant à moi...

--Je crois que nous oublions le whist, fit l’abbé sans lui laisser le temps d’achever.

--En effet, glissa M. Lethois.

Les traits de Mlle Peyrolles exprimèrent un indicible dédain:

--Ce serait dommage pour si peu.

Et se levant:

--Dorothée! cria-t-elle, nous voici: tu peux servir le thé.

Elle se dirigea ensuite vers le billard: tous deux la suivirent, silencieux. La nuit était venue. Au-dessus de leurs têtes, un jardin de rêve apparaissait où des allées sablées d’étoiles contournaient des pelouses couleur d’argent, mais ils ne songeaient pas à le regarder.

* * * * *

Sensation délicieuse: quand on a cru sa quiétude compromise, retrouver à la même place et pareils les objets auxquels cette quiétude semble immuablement liée. Rien qu’à voir la lampe allumée, la table prête, le panier des jetons, les cartes dans leur boîte, il sembla qu’après ce trouble passager, la vie reprît son cours paisible.

Tout de suite, M. Lethois s’installa.

Plus cérémonieux, l’abbé Taffin dit doucement:

--Après vous, Mademoiselle.

Avec un geste identique, Mlle Peyrolles et lui ramenèrent leurs jupes pour s’asseoir; puis les jeux s’ordonnèrent dans les mains; une voix annonça:

--Sept de cœur.

--Trois d’atout, dit l’autre.

--Au mort à jouer, reprit la troisième.

Et la soirée coula, pareille aux précédentes. De temps à autre, M. Lethois reprochait à l’abbé Taffin ses erreurs; celui-ci ripostait, ayant une stratégie à lui qu’il estimait certaine. Après les parties, tous ramassaient les levées pour les examiner, et chacun reconstituant la bataille, raisonnait sur les possibles avec le sérieux d’un stratège qui corrige Waterloo ou suggère des variantes à Austerlitz. Hors ces débats puérils, quels sujets les auraient pu tenter? Les récoltes? ils connaissaient les moindres incidents survenus dans les fermes et l’état de chaque champ. La politique? ne l’auraient-ils pas ignorée, elle les eût divisés: Mlle Peyrolles tenant pour la royauté qu’elle n’avait jamais connue, l’abbé Taffin s’en référant, sans plus s’expliquer, aux instructions du Saint-Père, M. Lethois prônant la république de 48, bien qu’il votât régulièrement pour le candidat conservateur.

Le travail de la terre, à force de courber les hommes vers le sol, leur rapetisse la taille; de même, il semblait que leurs âmes, habituées par la solitude à regarder en bas, se fussent recroquevillées. Tous trois ainsi, prêtre, vieille fille, vieux garçon, étaient sans foyer, mais aucun n’en souffrait. Tous trois, réfugiés sur la berge, regardaient passer le grand fleuve de tendresse qui fertilise les cœurs, sans qu’un désir leur fût jamais venu d’y tremper les lèvres. Semblablement, on aurait pu trouver parmi eux ces dégradations religieuses qui, superposées comme les couleurs du prisme, se fondent en une pensée moyenne: M. Lethois, libre penseur dont l’indépendance n’allait pas jusqu’à manquer la messe du dimanche; M. Taffin, âme évangélique et détachée; Mlle Peyrolles, prête à immoler sur l’autel d’un culte intolérant ceux qui ne partageaient pas la moindre de ses opinions. Aucun d’eux cependant ne paraissait curieux de l’au-delà; entre le paradis attendu et ce whist bourgeois, aucun n’eût hésité.

Quand enfin des coups grêles tintèrent sous le globe de verre qui recouvrait la pendule, M. Taffin, qui allait jeter une carte, parut stupéfait:

--Eh quoi? déjà dix heures?

--Dix heures! répéta M. Lethois.

Ponctuels jusque dans leurs plaisirs, ils déposèrent leurs jeux.

--Voilà qui nous apprend à commencer si tard! dit à son tour Mlle Peyrolles, se levant.

Elle prit la lampe, car Dorothée étant couchée à cette heure tardive, c’était toujours elle qui se chargeait d’éclairer «ces messieurs».

Des adieux suivirent, stéréotypés, où seule une nuance de froideur rappelait le mécontentement de Mlle Peyrolles. Une seconde, la lampe projeta des lueurs rouges en avant des deux hommes qui sortaient. La porte battit. Tout rentra dans l’ombre. La fête était finie...

Dehors, par-devant les maisons fermées, des chars abandonnés dressaient leurs brancards vers le ciel avec des gestes de fantômes. Un cri de grillon, pareil au bruit d’une vrille mal graissée, traversait le silence pesant.

--Eh bien? dit lentement M. Lethois.

--Eh bien? répondit le curé.

Ils n’ajoutaient rien, certains de communier dans la même inquiétude.

--J’ignore vos raisons, reprit enfin le curé presque à voix basse, mais j’ai grand’peur qu’en invitant Mlle Wimereux vous ayez beaucoup fâché notre amie. Qui sait même si jeudi...

M. Lethois fit un geste nerveux:

--Croyez bien que mes raisons sont impérieuses!

--Je ne vous demande rien.

--Bah! Mlle Peyrolles est ainsi. Il n’est pas jusqu’à Servin dont elle ne puisse accepter le voisinage!

Le curé parut se recueillir, puis d’un ton détaché:

--On assure pourtant que c’est un homme instruit. Quelqu’un ne m’a-t-il pas dit qu’il parlait l’allemand comme le français?

--Il faut bien; voyez-vous qu’un commerçant sérieux ignore les langues étrangères?

--Alors vous pensez?...

--J’en suis certain.

Leurs respirations étaient plus courtes que d’ordinaire. On aurait dit qu’une émotion se cachait derrière les phrases banales.

Ils devaient se quitter là, M. Lethois descendant vers le vallon, le curé au contraire allant au presbytère, dans le haut du pays.

--Quand on songe qu’en ce moment des Parisiens s’ennuient au théâtre! soupira encore M. Lethois.

--Pauvres gens! ils ignorent que la nuit est faite pour dormir!

--Est-ce bien sûr?

La question jetée au hasard avait dans l’ombre une sonorité bizarre. M. l’abbé Taffin rougit:

--Vous avez raison, on ne sait pas...

Et «ces messieurs», s’étant serré la main, se séparèrent.

II

Très lentement, M. Lethois descendit le chemin raide qui mène à la grand’route. A chacun de ses pas, de petits cailloux dévalaient sur la pente avec un bruit de cliquetis qui résonnait comme si l’air désœuvré s’amusait à le grossir. Arrivé ensuite sur la grand’route, il tourna la tête et s’arrêta.

L’abbé Taffin avait disparu. Dans Montaigut, rien que des maisons barricadées: une seule lumière au-dessus de la terrasse Peyrolles--la châtelaine sans doute s’attardait à ses prières--partout le silence poignant des demeures humaines qui, la nuit, avec leurs faces blafardes et leurs ouvertures pareilles à des yeux sans regard, se taisent comme des mortes.

Assuré d’être seul, M. Lethois fit encore deux pas et s’arrêta de nouveau.

De part et d’autre, la chaussée fuyait sous le dôme obscur des grands ormes, barre phosphorescente engainée dans le noir. Tout près, deux masures s’adossaient à un talus. L’une d’elles, grange à bétail plutôt que logis d’homme, abritait _Le Pêcheur_, braconnier qui l’été pillait le pays et l’hiver se terrait Dieu sait où, en prison le plus souvent. Devant l’autre pendait une enseigne: «Tabacs-Liqueurs». Entre les deux, un figuier avançait sa tête curieuse. Le vallon, qui pourtant commençait là, ne se distinguait pas.

M. Lethois eut un petit frisson. Était-ce lui-même ou le paysage qui avait changé? Ces bâtisses, ce figuier tordu, le fût des ormes lui suggéraient une crainte vague. L’air aussi semblait plein de mouvements inexplicables. On eût dit que partout des êtres cachés respiraient. Instinctivement, M. Lethois scruta les fourrés proches, puis s’interrogea:

--Qu’est-ce qui me prend ce soir?... Si j’allais être malade?

D’où seraient venus sans cela le tremblement de ses doigts, ce fracas qui emplissait ses oreilles, cette vibration de tout son être, indéfinissable et douloureuse? Cependant, il eut beau s’examiner, il se découvrait dispos. Autre chose le troublait, qu’il ne discernait pas mais qu’il devinait proche.

Soudain une plainte traversa l’air. Il eut un sursaut. Il s’emporta ensuite contre lui-même. Quoi! une telle panique pour une tôle qui grince!

Poussée par un souffle de brise, l’enseigne, en effet, venait de se mettre en branle. Au fur et à mesure qu’elle oscillait, le bruit des tourillons s’amortit, devint très faible, mourut enfin. Pour mieux se rassurer, M. Lethois, l’oreille tendue, s’efforça de la suivre des yeux. Quand le silence eut repris, il continua d’écouter, stupéfait: la nuit parlait...

Voix étrange de la nuit, voix multiple qui est à la fois partout et nulle part... C’était dans l’espace un tressaillement sourd, une polyphonie sans rythme, faite de vols d’insectes et de mouvements d’herbes. Tout bruissait. L’espace était plein de frôlements, de frissons, de chuchotements si bas qu’on les surprenait à peine. Par instant, des grillons stridaient ou bien un moustique rôdait, zézayant sa note aiguë. Cachés dans les bas fonds, des crapauds égrenaient leurs cris mélancoliques. On eût dit que, l’homme dormant, la terre prenait l’éveil et commençait à vivre. Certains sons, pour être perçus, exigent la volonté d’entendre. Depuis combien d’années M. Lethois avait-il passé là, sans rien soupçonner de cette vie? Ce soir, elle l’éblouissait, universelle et anonyme, si proche qu’il en était enveloppé, si lointaine qu’il n’aurait pu en déterminer le siège ou lui donner un nom.

D’un geste irraisonné, il étendit les bras: ses dents claquèrent. Il eut peur.

Peur... à quel propos? La peur ne se justifie pas: elle est, cela suffit.

C’était une peur physique, qui le rendait également incapable de raisonner et de fuir, une peur lâche que lui jetait peut-être la seule obscurité et qui s’adressait à tout, à ce ciel clair où des milliers d’êtres s’agitent sans qu’on les voie, à ces mondes que recèle une motte de terre ou une écorce d’arbre, à l’invisible qui double le visible. Certains soirs, l’ombre,--rien que l’ombre!--suffit à jeter l’épouvante. Qu’est-ce, si l’ombre vit!

Sans même réfléchir, M. Lethois examina la route, y cherchant l’imprévu qui devait y rôder; il blêmit. Là-bas, vers Revel, une forme humaine se détachait sur le sol... Cela ne dura qu’une seconde à peine: la vision aussi s’évanouit...

Alors, haletant, il avança au milieu de la chaussée, en pleine lumière. Bien qu’il ne vît plus rien, il était certain qu’on venait à lui, car il entendait encore des pas.

--Eh! là-bas! l’homme!

L’homme de nouveau émergea de l’ombre. Il continuait de marcher d’une allure décidée.

--Eh! là-bas!

L’homme leva la tête. Vingt mètres à peine le séparaient de M. Lethois. C’était peut-être un chemineau; à coup sûr il n’était pas de Montaigut ni du pays.

--Holà!

--Ma foi, Monsieur, c’est une chance de rencontrer quelqu’un dans ce pays désert. Pourriez-vous me dire si j’approche de Montaigut?

--C’est à Montaigut que vous allez?

Mis en défiance, malgré la politesse de l’abord, M. Lethois s’efforçait de découvrir les traits de l’arrivant. Grâce au chapeau à bords larges et plats, ceux-ci restaient cachés. La voix en revanche était très jeune, un peu tremblante.

--A Montaigut, en effet...

--Si vous comptez y coucher, impossible; il n’y a pas d’auberge ici.

--Aussi n’est-ce pas une auberge que je cherche.

L’inconnu regarda autour de lui:

--Au fait, une ruelle à droite près d’un grand mur, une église à flèche un peu plus haut, la porte après le mur... C’est bien cela; tous mes regrets, Monsieur, pour vous avoir dérangé: je m’y retrouve.

Il allait repartir. M. Lethois l’arrêta encore.

--Je vous demande pardon, vous devez vous tromper, il n’y a de ce côté que la maison de mon amie, Mlle Peyrolles. Je ne suppose pas...

--Supposez, Monsieur, ce sera plus simple.

M. Lethois eut peine à retenir un geste de stupéfaction:

--Vous ignorez sans doute qu’à cette heure, Mlle Peyrolles est couchée.

--Tant mieux!

--Sa domestique également.

--Je n’y vois pas d’inconvénient.

--Mais alors, que venez-vous faire ici?

L’inconnu s’inclina, légèrement railleur:

--Ici, Monsieur, vous me permettrez de vous dire que cela ne vous regarde pas. Au plaisir de vous revoir!

Et tournant vers la ruelle, il disparut dans l’ombre.

Puis un calme profond: la mystérieuse vie de la nuit, un instant troublée par cette présence humaine, a reparu; de nouveau des souffles courent dans l’espace; par bouffées les genêts épandent leur odeur sucrée; tout près, une feuille se détache et tombe en tournoyant--M. Lethois n’entend plus rien. Les yeux sur la ruelle, il n’a plus qu’une pensée, expliquer cette chose inexplicable que le hasard lui livre: un inconnu, à pareille heure, allant chez Mlle Peyrolles!

Très vite, des hypothèses se succédèrent. Il imaginait les plus probables, les soupesait, et peu à peu un sourire singulier erra sur ses lèvres. Ce n’était pas qu’il crût à l’idée qui s’imposait à lui; tout de même, il ne lui déplaisait pas que cela fût.

--Un amant!

M. Lethois hocha la tête. Après tout, l’âge mûr en tient pour la jeunesse; celui-ci était jeune, il avait des manières, elle aurait pu choisir plus mal... Il répéta:

--Son amant!

Il eut ensuite un rire friand. Quelle revanche contre l’éternelle piété de Mlle Peyrolles et cette intransigeance qui, ce soir même, avaient failli gâter le whist!

Pourtant des objections surgissaient, très graves.

L’homme n’était ni du pays ni de Toulouse, cela se reconnaissait à l’accent. Dès lors, où avaient-ils pu se rencontrer? D’autre part, s’il était cela, comment ignorait-il le chemin et pourquoi livrer au premier venu le nom de sa maîtresse?

Perplexe, M. Lethois répondait:

--Ne peuvent-ils s’être aimés à Toulouse? S’il vient ici pour la première fois, s’il n’y doit plus revenir, quelle imprudence y avait-il à la nommer?

De plus en plus, cependant, l’absurdité de la supposition éclatait. Alors, un débiteur? On ne choisit pas la nuit pour liquider sa dette. Un parent? Ne fût-ce que par inadvertance, Mlle Peyrolles l’aurait nommé.

Ainsi, durant des années, on surveille un être, on fréquente chez lui. Pas la moindre contraction de visage qu’on ne croie pouvoir interpréter en lui. Cet être a d’ailleurs l’existence la plus claire, la plus limpide. Ne le voudrait-il pas, qu’il y serait contraint, enveloppé qu’il est par des commérages perspicaces et l’envie d’alentour. Il semble donc que rien de lui n’a échappé, qu’on le connaît sans réserve... On ne sait rien.

Épouvanté par l’abîme entrevu, M. Lethois jeta:

--Si l’essentiel était ce qu’on ne voit pas?

Et redressant son corps maigre, comme s’il voulait défier la foule dont le murmure emplissait l’ombre:

--J’ai bien une vie cachée, moi!

Depuis vingt ans, en effet, on apercevait aussi un Lethois désœuvré, qui promenait le long des chemins sa flânerie sans but. De ce Lethois quelconque, l’abbé Taffin raillait les opinions et Mlle Peyrolles la tournure. Qui eût jamais songé à lui attribuer d’autres soucis que celui de vivre confortablement et sans gêne? Cela seul surprenait que, n’ayant ni terres à gérer ni masure au soleil, il ne succombât point à l’ennui quotidien.

Or depuis vingt ans, chaque nuit, ce même Lethois, rentré chez lui, en devenait un autre. Chaque nuit le trouvait assis devant des notes manuscrites ou errant devant des tables d’essai, si absorbé par un labeur inconnu de tous qu’il en oubliait l’univers et lui-même.

Que ce fût là une vie cachée, que le secret en fût la condition première, il n’en pouvait douter. En cette minute même, la simple idée qu’un autre aurait pu la surprendre, le terrifiait. Depuis vingt ans, quelles ruses d’avare pour détourner les soupçons! Quelle surveillance de ses moindres gestes! Seulement, voici qu’en face de cet éden, d’autres s’ouvraient, semblables: ce que M. Lethois avait cru son privilège devenait un bien commun. Mlle Peyrolles, M. Taffin, le vieux Jean, chacun peut-être avait son éden inaccessible!...

--Moi, parbleu, c’est naturel! mais les autres!...

Une jalousie le mordit au cœur: il fendit l’air d’un coup de canne.

--Imbécile! je déraille... Allons-nous-en.

Il avait oublié ses frayeurs, l’imprévu de la rencontre faite; à son tour, il ne songeait plus qu’à sa propre manie. Abandonnant la route, il prit un sentier raide et descendit, cette fois, vers sa maison. O stupeur! devant celle-ci aussi, une ombre rôdait!...

Attentive, elle allait et venait devant le perron, scrutait avec une attention de policier les moindres fentes par où pouvait sourdre la lumière; et cela dura longtemps, cinq minutes peut-être... Lasse enfin de sa recherche vaine, elle abandonna les marches, puis rapidement s’enfuit vers Montaigut. En passant, elle frôla presque M. Lethois qui venait de se blottir dans un buisson.

--La Blanchotte!

C’était une métayère de Mlle Peyrolles. Avare, taciturne, elle habitait près de Saint-Félix avec son mari et sa fille: on ne la voyait jamais à Montaigut.

Atterré, M. Lethois fit un geste de rage:

--Ah! connaître qui l’envoie!

Car un autre, c’était sûr, l’envoyait là; un autre devait payer cet espionnage, incompréhensible sans cela. Était-ce même le premier soir où l’on tentait de surprendre des secrets soupçonnés?

Les jambes de M. Lethois vacillèrent. Il eut un éclat de rire sardonique:

--Suis-je bête? Pour qui travaillerait la Blanchotte sinon pour sa maîtresse?

Mlle Peyrolles seule, peut-être en vue de se défendre, avait pu payer cette femme: et la preuve... c’est qu’au lieu de retourner à Saint-Félix, la Blanchotte remontait tout de suite à Montaigut: après l’expédition, le rapport!

M. Lethois serra les poings:

--Garce!

D’un bond il atteignit ensuite sa porte et s’enferma.

De longues minutes suivirent.

M. Lethois aspirait l’air tiède. Des relents de poussière et par instant un goût de drogues pharmaceutiques se mêlaient à l’écœurante senteur du couloir qui tenait lieu d’entrée, mais parce qu’elles lui étaient familières, ces odeurs lui semblaient douces. Ici du moins nul bruit insolite, rien que le silence de la demeure, un silence adorable et sans rides, tel qu’en évoque la vue d’un lac sur les hauteurs.

Quand on s’éveille après un cauchemar, on éprouve une jouissance délicieuse à se dire: «Ce n’est pas vrai». Pareillement, M. Lethois songeait: «J’ai dû rêver!» Tout ici était à sa place. Il n’y avait qu’à étendre la main droite pour trouver les allumettes; à gauche, le bougeoir attendait sur une chaise; comme d’habitude, la carafe et le verre d’eau étaient derrière. Ah! la bonne chose que de rentrer au port!

Enfin une allumette grinça sur le frottoir: M. Lethois venait de se décider à faire de la lumière.

--Onze heures et quart! Quel retard! murmura-t-il en consultant sa montre.

Le bougeoir en main, il gravit l’escalier. Arrivé au galetas, il tira de sa poche des clés, ouvrit un cadenas, poussa une porte: son paradis était devant lui, inaccessible à tous, tel que ni la Blanchotte ni personne n’auraient pu jamais l’imaginer!...

* * * * *

C’était un galetas obscur et très bas. Des chevrons bombés sous la charge des tuiles en zébraient le ciel. A terre, une poutre énorme rasait le sol. Au centre, un poinçon vertical projetait en tous sens des bras qui allaient joindre le faîtage avec un air farouche.

Mais des tables éparses frappaient surtout le regard. Il y en avait de toutes formes, de toutes les origines. Certaines ayant perdu un pied s’accolaient à l’entrait pour ne pas trébucher. D’autres, jadis vernies, étalaient, comme un ulcère, des corrosions d’acide. D’autres, délaissées, s’effaçaient sous une couche de détritus sans couleur. Sur chacune reposait un appareil semblable, sorte de tréteau qui supportait des galettes noires horizontales. Au-dessous du tréteau, on voyait une écuelle pleine d’eau; à côté, des débris de bouteille, de la terre, des herbes fanées et du grain.

Près de la porte, à droite, un paquet de glaise sur une planche faisait une tache rouge.

L’ensemble était à la fois grotesque et effrayant, mystérieux et sale. Cela ressemblait à l’antre d’un potier fou ou d’un maniaque en mal de sorcellerie. L’air qu’on respirait dans ce galetas était lourd de miasmes inquiétants. La puanteur de pharmacie qui avait envahi le rez-de-chaussée venait d’ici. Les lucarnes étaient closes; la chaleur régnait, torride.

La main tendue en avant du bougeoir, tâtant du pied le sol pour éviter la poutre, M. Lethois avança jusqu’à une table. Ses yeux riaient. Il ne semblait pas s’apercevoir de la température ni de l’odeur.

Ayant déposé le bougeoir, il jeta encore un coup d’œil circulaire sur l’ensemble pour s’assurer que tout était en ordre et, très grave, se pencha.

Qui l’aurait ensuite surpris là, l’aurait-il reconnu? Est-ce bien le même Lethois qui d’une main légère a retiré la vitre posée sur une des galettes? Quelle curiosité passionnée fait trembler ses lèvres minces? Quelle fièvre sur ses traits! Il compte:

--Un... deux... trois... quatre...

A mesure que le nombre grossit, on dirait qu’il voit moins bien ou que l’opération est plus ardue. Peu à peu, son front s’abaisse, arrive presque à toucher la galette noire; toujours les chiffres se succèdent, réguliers:

--Vingt-sept, vingt-huit...

Tout à coup c’est fini. M. Lethois s’est redressé; il a pris dans sa poche un carnet maculé; d’une écriture légèrement tremblée, il y trace le tableau suivant:

| Fourmilière | Verre blanc | Verre violet | | | | |

En regard, dans chaque colonne, il inscrit:

Nº 7 0 39

Et vite, il reprend le bougeoir, passe à la table voisine. L’heure presse: il n’a que le temps, s’il veut achever dans les délais fixés...

Le paradis de M. Lethois est peuplé de fourmis: dans chaque fourmilière, M. Lethois va compter ses fourmis!...

Une fourmilière... des fourmis... voilà donc le secret! Penchez-vous sur ces tréteaux. Chaque galette est une cité sous verre. Ici la porte, fortifiée. Une gorge resserrée sépare le vestibule de l’antichambre qu’un lourd pilier achève de protéger. Puis c’est une salle énorme, une façon de place publique où se concentre la vie sociale. De loin en loin, des colonnes la soutiennent, polies et rondes, comme si un compas avait servi à les tracer. Enfin, tout à l’arrière, les magasins que défendent de nouveaux couloirs étroits... Des fourmis naissent là, vont, viennent, travaillent, s’entraident, se disputent, meurent. Grâce au vitrage, pas un de leurs actes qui échappe: il suffit d’être patient et de regarder. Depuis vingt ans, M. Lethois regarde!

Regard obstiné du chercheur qu’absorbe peu à peu un intérêt unique; regard de myope qui, après avoir volontairement limité l’horizon au plus proche, s’efforce, en guise de revanche, d’y découvrir jusqu’à l’infiniment petit. A coup sûr M. Lethois ignorait la législation française, à peine apprenait-il par ouï-dire qu’un ministère était tombé; volontiers, il eût réduit la constitution à l’existence du Sénat, de la Chambre et des conseils municipaux. Par contre, de chacune de ses fourmilières, et dans le détail, il savait l’architecture, le régime, les révolutions, les mœurs. Par un phénomène singulier, il semblait que devant lui le grand monde eût disparu pour n’être plus qu’un reflet de ces autres minuscules. Il y avait des heures certainement où, synthétisant ses connaissances, M. Lethois n’apercevait dans l’humanité qu’une vaste fourmilière d’ordre inférieur et mal construite. Et quelles surprises au cours de ce labeur! Quels rêves inattendus y succédant!

Ce soir-là encore, à peine le dernier chiffre relevé, M. Lethois alla ouvrir la lucarne, mit au grand air sa tête nue; des pensées contradictoires tourbillonnaient dans sa cervelle; il crut approcher d’un abîme.

L’expérience achevée était très simple.

Depuis onze jours, il couvrait à demi chaque fourmilière avec un verre violet. Celles-ci étaient dès lors divisées en deux parties placées, l’une sous une vitre blanche, l’autre sous une vitre presque opaque. Or, toujours, les fourmis qui fuient d’instinct la lumière, s’étaient réfugiées sous la vitre blanche. D’où cette conclusion nécessaire: la vitre blanche éclaire moins une fourmi que la vitre opaque; l’œil d’une fourmi perçoit des rayons que l’œil de l’homme ne perçoit pas; _le monde visible diffère pour chaque espèce_.

Tout d’abord, cela n’avait pas étonné M. Lethois; il avait accueilli le fait en lui-même. Il aurait appris avec un égal détachement qu’une fleur est rouge ou bleue. Les constats scientifiques sont, par essence, indifférents. Mais voici que, regardant le ciel, il formulait ce même constat en l’appliquant à la pratique immédiate:

«Ainsi, ce qui est la nuit pour moi est peut-être le jour pour mes fourmis.»

Humanisée à ce point, l’abstraction devenait étrangement révolutionnaire. Plus il creusait, plus elle l’épouvantait. Il s’efforça d’imaginer les apparences inconnues illusionnant chaque catégorie d’êtres: mais comment y parvenir? On rêve d’une couleur à l’aide uniquement de couleurs déjà vues: et pourquoi limiter l’incertitude aux couleurs? Que les corps émettent des radiations perceptibles pour quelques-uns seulement, le contour aussi doit changer suivant l’œil qui observe.

«Ceci n’est pas absurde: chaque particule de matière, sous l’effort d’un agent mal défini, projette des ions, c’est-à-dire sans cesse un peu d’elle-même.»

Et, grisé par sa logique, M. Lethois poussait encore au delà:

«Puisque tout varie, la science--_ma science_--n’est peut-être qu’un catalogue d’apparences. Point de réalité, mais une vision relative. Nul moyen de confronter l’une avec l’autre. L’erreur est à la base, indiscernable et organique. Cette observation même sur laquelle je m’appuie...»

Une révolte interrompit ce délire. Tout pouvait chanceler, hormis l’œuvre de M. Lethois! Au même instant des coups s’égrenèrent dans l’air lointain. L’horloge de l’église sonnait à Montaigut.

M. Lethois revint à lui.

--Minuit! déjà!... Au fait, c’est aujourd’hui qu’arrive Mlle Wimereux.

Cette pensée désagréable acheva de chasser les autres. En tout temps, changer ses habitudes lui avait répugné. C’était bien pis cette fois: il faudrait ranger la maison, s’occuper des repas, surveiller sa tenue...

--Tout cela, pour rien peut-être!...

Alors, violemment, il referma la lucarne et s’étant résigné à ne point prolonger une rêverie vaine, il partit.

Revenu sur le palier, il dut comme à l’arrivée poser à terre le bougeoir afin de fermer la porte. Il avait déjà glissé le cadenas dans les crochets, introduisait la clé dans l’entrée, quand il s’interrompit, stupéfait. La lumière qu’il regardait machinalement venait de s’envelopper de brume. Puis cette brume épaissit. Progressivement, la flamme pâlissait... pâlissait... Bientôt, elle cessa d’être distincte, et la brume, à son tour, devint épaisse comme une fumée d’usine. Elle semblait maintenant envahir l’escalier, lécher les murailles, s’étaler, toujours plus sombre. Soudain, plus rien: le noir...

M. Lethois porta les mains à son front. En vérité, il ne rêvait pas; il n’était pas halluciné; il se sentait vivre, remuer, agir...

Une minute passa, longue comme un siècle. Le noir demeurait absolu, sans vibration, tout uni, un noir qui donnait la sensation d’étouffer au fond d’un gouffre, inexprimable...

S’efforçant de dominer son angoisse, M. Lethois dit à voix haute:

--Est-ce que par hasard le vent aurait éteint la bougie?

Et se baissant, il tendit la main vers elle. Mais, chose étrange, à mesure qu’il cherchait, il avait l’intuition de ne plus percevoir ni la direction ni la distance. C’était comme s’il avait flotté dans un espace mort.

Une exclamation suivit. Son poignet venait de rencontrer la flamme. Quelque chose ensuite roula sur les marches,--le bougeoir sans doute, renversé dans le tressaillement causé par la brûlure.

Figé d’horreur, M. Lethois écouta le cliquetis de la bobèche qui se brisait. Puisque la lumière était là, et flambait, était-ce donc lui _qui ne la voyait pas_? Avec un geste d’égarement, il releva ses mains tremblantes, se frotta les paupières. En même temps, pris de vertige, il mesurait ce cataclysme inique, monstrueux: plus d’observations, plus de travail, et l’œuvre avortant au moment d’être achevée!

Puis, subitement, il chercha la rampe, la suivit. Il avait pu se tromper, la bougie avait dû subir une transformation inconnue. Dehors, au contraire, les étoiles n’avaient pas disparu: il allait dehors pour vérifier qu’elles y étaient toujours.

Ah! les voir! Dix ans de sa vie, pour les voir comme tout à l’heure!

Déjà il avait gagné l’entrée, chassait les verrous, tirait à lui le vantail. C’est ouvert. Est-il bien sûr que ce le soit? Dans le noir, on ne sait plus. Allons, encore un pas, encore un autre... Cette fois M. Lethois est bien sorti, cela se sent à l’air humide, à l’odeur qui monte des feuillées. Il lève la tête, il a beau regarder: les étoiles ne sont plus là! Aveugle! il est aveugle!

Un grand cri retentit:

--Au secours! au...

Roulant sur le sol, M. Lethois venait de perdre connaissance.

III

--Ah! vous m’avez fait une jolie peur!

Agenouillé, l’abbé Taffin cessa de battre l’air avec son tricorne en guise d’éventail au-dessus de M. Lethois. Celui-ci, les yeux fermés, commençait de respirer à longs intervalles. A chaque coup, sa poitrine velue se gonflait comme un soufflet.

--M’entendez-vous? reprit M. Taffin. Je vous dis que vous m’avez fait une jolie peur! Où avez-vous mal? Je crois que vous devez être sauf: quant aux voleurs, nous verrons plus tard. Aidez-moi d’abord à vous relever...

Pareil au boulanger qui tire la pâte, il s’efforça ensuite de redresser le buste de M. Lethois, mais le corps retombait, inerte et mou. Alors, découragé, M. Taffin essuya son front où perlaient de larges gouttes:

--Soit! attendons encore...

M. Lethois, qui avait poussé un grand soupir, reprit son immobilité.

Il éprouvait une renaissance délicieuse. L’air lui arrivait librement aux poumons. Une seule chose le troublait: cette voix lointaine qui s’obstinait à le persécuter avec des mots dont le sens lui échappait. Où était-il, d’ailleurs, et pourquoi tant de légèreté dans ses membres? Il lui aurait suffi, pour s’envoler, d’étendre les bras. Toutefois, ce geste aussi aurait pu détruire la bonne chaleur qu’il sentait fuser le long de ses artères, et cela, il ne le voulait pas. Il ne voulait pas non plus ouvrir les yeux. Cela encore répondait à une nécessité mystérieuse autant qu’inéluctable.

Soudain, il songea:

--Comme j’ai la tête lourde!

En même temps, et bien qu’il n’eût pas remué, son bien-être aérien diminua. Il le sentait fuir comme l’eau fuit d’un vase par une imperceptible fêlure. A mesure, un autre désir l’obligeait à lutter contre lui-même. Regarder le ciel!... le regarder une seconde, furtivement, à la manière des enfants qui trichent à colin maillard. Enfin une tension de tout le corps, suivie d’un allégement imprévu, divin: M. Lethois murmure:

--Des étoiles!

L’abbé Taffin eut une exclamation joyeuse:

--Le Seigneur soit loué! il parle!...

M. Lethois répéta, extasié:

--Des étoiles!

Volupté sans nom, il les voyait! Il aurait voulu les embrasser pour les remercier d’être redevenues visibles. Toujours sans bouger, il s’en remplissait les yeux, s’enivrait de les retrouver toutes. Ainsi, elles étaient là, graines mystérieuses que chaque nuit sème sans qu’on sache jamais quelle récolte lèvera; elles étaient là, innombrables et luisantes. Seulement, pourquoi le brouillard du matin pâlissait-il leur éclat?

--Déjà la brume, hélas!

--Bon! va-t-il se mettre à délirer!

Au fait, quelqu’un parlait à côté de lui, venait de prendre sa main. Avec un grand effort M. Lethois tourna la tête:

--Vous!

M. Taffin sourit gaiement:

--Moi-même! mais commençons par le plus pressé: vous n’êtes pas blessé?

--Blessé?... je ne crois pas.

--C’est une chance. Dans ce cas, le vol ne sera que demi mal.

--Le vol? Est-ce qu’on est entré dans la maison?

Effaré, M. Lethois venait de se dresser. Le galetas, il s’en souvenait maintenant, était resté ouvert.

--Parbleu! imaginez-vous que j’aie trouvé pour des prunes votre porte entrebâillée, la lumière éteinte, et vous sans connaissance en travers du chemin? Combien étaient-ils? Comment ont-ils pu vous surprendre? Avez-vous vu leurs têtes?

M. Taffin s’exprimait avec volubilité, partagé entre le désir de vérifier tout de suite les dégâts et celui de retrouver ces voleurs qu’il supposait.

--Au surplus, tâchez de vous lever; nous allons bien savoir...

M. Lethois eut un soupir de soulagement.

--Vous n’y êtes pas: j’étais un peu malade, j’ai voulu sortir, je suis tombé, et voilà...

--Êtes-vous fou? Je n’ai pas rêvé pourtant, c’est bien vous qui criiez au secours tout à l’heure?

--Je ne suis pas fou, je ne délire pas... et d’abord quelle heure est-il?

--Minuit un quart, la demie peut-être.

--Alors, cette brume...

--Malheureux! il n’y en a pas!

Pour la seconde fois, M. Lethois regarda le ciel: une buée grise amincissait les étoiles. Il baissa les yeux: autour de tous les objets proches, la même buée grise flottait. La vue était revenue, mais _il ne voyait plus comme les autres_.

Il étouffa un gémissement.

--Mon ami!

Attendri par ce désespoir sans cause connue, M. Taffin venait d’étreindre M. Lethois.

--Remettez-vous, ce n’est rien, c’est la réaction des nerfs!

Il dit encore:

--Si vous en avez la force, relevez-vous. Après, tout ira bien, je vous le promets!...

En même temps, il avait saisi M. Lethois, l’obligeait à se mettre debout.

--Là! voilà qui est mieux!... Ah! prenez garde!...

M. Lethois avait chancelé; sans l’appui du prêtre, il serait tombé. Un instant, ils demeurèrent accolés l’un à l’autre, et d’être ainsi, perdus en pleine nuit sur ce chemin, loin de tout secours, tous deux avaient l’intuition d’un indicible naufrage, comme si plus jamais ils ne devaient retrouver leur vie coutumière ou l’abri d’un logis.

L’abbé Taffin reprit:

--Essayons maintenant de rentrer chez vous, ou plutôt, non, attendez-moi, je vais faire de la lumière et voir d’abord ce qu’il en est.

Mais à ces mots, M. Lethois se détacha du prêtre, courut vers la porte et se retournant farouche:

--Je ne veux pas qu’on entre!

En effet si le prêtre entrait, obsédé par l’hypothèse du vol, il ne manquerait pas de monter jusqu’au galetas resté ouvert.

--Il faudra bien pourtant...

--Jamais!

Nerveusement, M. Lethois avait saisi la poignée du battant. Un grand bruit retentit. Obéissant à l’impulsion reçue, le battant venait de se fermer.

--Complet! s’écria M. Taffin, j’ai entendu la clé tomber à l’intérieur.

--Mes clés?

Machinalement, M. Lethois tâtait ses poches.

--C’est vrai: mes clés sont là-haut. Nous sommes dehors.

Il s’efforça de sourire, mais tous deux éprouvaient une lassitude sans bornes. Cet incident bête achevait leur déroute.

M. Taffin ne put réprimer son humeur.

--Faute d’un serrurier pour forcer la serrure, nous n’avons plus le choix. Puisqu’il faut que vous couchiez quelque part, prenez mon bras et grimpons au presbytère... si nous pouvons.

Un pli barrait son front. On devinait qu’avant de s’arrêter à ce parti,--le seul acceptable pourtant,--il avait lutté contre lui-même. Peut-être appréhendait-il seulement les difficultés de la route; peut-être aussi lui déplaisait-il d’introduire à pareille heure un étranger chez lui.

M. Lethois, le dos collé à la porte, déclara d’une voix basse:

--Je ne pourrai pas.

Mais cette fois M. Taffin s’emporta:

--Assez d’enfantillage! obéissez!

Il prit le bras de Lethois. Tous deux, à pas lents, commencèrent de gravir la pente qui mène à Montaigut.

Montée de calvaire. M. Lethois haletait. L’abbé, de son côté, avait tiré son mouchoir et s’épongeait. Après chaque arrêt, M. Lethois disait: «Quand vous voudrez» et repartait en gémissant. Qu’était d’ailleurs son malaise physique devant cette sensation précise, abominable, et qui persistait: _ne plus voir!_ Qu’il regardât les objets proches ou l’horizon, ou encore le ciel, toujours la brume demeurait. Il disait «la brume», faute de pouvoir définir cet indéfinissable, mollissant les contours sans altérer leur netteté. Il se rappelait avoir vu ainsi des herbes au fond d’un étang et le cœur à cette image lui tournait, comme si vraiment il se penchait encore sur une eau très profonde.

--La grand’route, dit l’abbé Taffin. Allons! on s’en tirera quand même!

M. Lethois tressaillit; il reconnaissait la maison du Pêcheur, le débit Fouasse, le figuier qui les sépare.

Tout à l’heure, il avait passé là: un enchaînement de faits tragiques l’y ramenait, mais lequel? il ne savait plus.

--Avant d’aller plus loin, répondit-il, j’ai besoin de me rendre compte... Et d’abord, vous... oui vous, pourquoi vous ai-je retrouvé près de moi?

--Ah! mon ami, trêve d’explications. D’ailleurs ce fut providentiel. Vers onze heures, j’entends la Blanchotte qui m’appelle...

--La Blanchotte!

--Elle venait me chercher pour sa fille, soi-disant très malade. Naturellement, la fille n’avait rien ou peu de chose. Plutôt que de quérir le médecin, cette vieille avare préférait me faire courir gratis. Même, sachant que c’était jeudi, elle a commencé par réveiller Mlle Peyrolles. N’ayant pas vu de lumière chez vous, elle nous croyait encore au whist. Bref, je rentrais, je vous entends crier, je me précipite et voilà. Êtes-vous content?

--Si c’était vrai!

--Vous en doutez? Recommenceriez-vous à divaguer?

Un à un, M. Lethois pesait les termes de cette explication si simple. La certitude que son secret était hors de danger rafraîchit son énergie.

--C’est bien, merci.

Et ils gagnèrent le raidillon qui longe le jardin Peyrolles. On approchait enfin du presbytère.

Par un singulier revirement, maintenant qu’ils arrivaient au but, c’était l’abbé Taffin qui ralentissait l’allure. Enfoncé dans une méditation profonde, il avait cessé de surveiller M. Lethois.

--A propos, dit-il, je dois vous en prévenir, je n’ai pas de chambre prête, naturellement, et Cadette est couchée. Le mieux sera donc que vous preniez mon lit. N’eût-on qu’une courtepointe, l’essentiel est de s’étendre.

--Eh bien! et vous?

--Oh! moi, je m’installerai sur un fauteuil, en bas.

M. Lethois haussa les épaules:

--C’est absurde!

--Pardon, repartit M. Taffin d’un ton sec, c’est moi qui vous soigne, c’est donc moi qui commande.

--Je ne suis plus malade.

--Au contraire...

Justement M. Lethois trébuchait. Sans le prêtre, il serait tombé. Ses traits se contractèrent.

--Si seulement j’y voyais! dit-il sourdement.

--Je vais allumer, répliqua M. Taffin ouvrant la porte du presbytère. Attendez-moi.

Il disparut avec une hâte fébrile, se dirigeant vers le cabinet de travail. Mais, au lieu d’obéir, M. Lethois suivit, les mains tendues pour ne point se heurter.

M. Taffin achevait de régler sa lampe quand, se voyant rejoint, il eut un geste de colère:

--Que faites-vous? allez-vous-en!

--Pourquoi?

--Ce n’est pas ici que vous allez coucher. Montons en haut, tout de suite!

En même temps, une angoisse crispait la bouche du prêtre; de son corps, il semblait protéger la table.

--Ah! non, pas en haut! je n’en puis plus, je reste!

Et se laissant tomber sur un fauteuil, près de la cheminée, M. Lethois regarda la lampe: elle aussi flottait dans une brume claire.

Comprenant qu’il serait inutile de s’obstiner, M. Taffin eut un mouvement d’épaules découragé.

--Soit, murmura-t-il entre ses dents, puisque vous y tenez, nous attendrons donc ensemble.

Il s’installa dans le second fauteuil, à l’autre bout de la cheminée. L’ombre épaisse de son corps couvrait ainsi M. Lethois. L’abat-jour était baissé. Il n’y avait que la table qui fût illuminée, mais M. Lethois ne pouvait plus l’apercevoir. Tous deux ensuite, suivant le mot du prêtre, attendirent.

Ce qu’ils attendaient? ils n’auraient su le dire: quelqu’un peut-être qui était tout près d’eux et qui certainement allait paraître. Il y a ainsi des instants où l’âme la moins affinée entend le pas de la destinée. Ils avaient oublié l’heure, l’étrangeté de leur réunion, et encore leur présence mutuelle. A les voir, on aurait pu les prendre pour un vieux couple paisible qui, surpris par le sommeil, a prolongé la soirée outre mesure. L’abbé Taffin, les mains croisées sur sa robe, contemplait les dessins du paravent, devant le foyer. M. Lethois, les bras étendus sur les accoudoirs et les yeux clos, semblait dormir. Rien non plus, dans la pièce, ne laissait pressentir un drame. C’était une pièce propre, presque riche. Devant la fenêtre, la table de travail recouverte d’un tapis sombre, à gauche de celle-ci, une bibliothèque sculptée dans un goût campagnard et cossu; derrière M. Lethois, une console vernie, décorée de plaques en porcelaine peinte. Évidemment, l’abbé Taffin avait groupé là les cadeaux de ses paroissiennes de Toulouse--alors qu’il y était vicaire--mais on ne songeait pas au disparate. Était-ce d’ailleurs le souvenir de ces paroissiennes, ou les bibelots installés çà et là, menus cadres, calendriers à tirette enrubannée, il y avait dans l’atmosphère un air de tendresse. S’il est vrai que chaque être éclaire de sa propre lumière le décor où il vit, on eût juré que l’homme vivant ici devait aimer. Il n’était pas jusqu’aux pots de géranium placés devant une statue de sainte Letgarde qui ne semblassent mêler à la piété un vague parfum d’amour.

Soudain, M. Lethois parut s’éveiller et se leva:

--Je vous demande pardon si je déplace la lampe, dit-il: je ne sais ce que j’ai, elle me fatigue horriblement la vue.

Tout en parlant, il se dirigeait de nouveau vers la table.

Comme mû par un ressort, M. Taffin se leva aussi.

--Je vous en prie! commença-t-il...

Surpris de son accent, M. Lethois l’interrompit:

--Rassurez-vous, je ne casserai rien.

--Vous n’y êtes pas. Je veux dire simplement qu’il y a sur ma table des choses... confidentielles.

M. Lethois s’empara de la lampe. Il eut un sourire d’ironie amère:

--Je ne suis pas curieux, mais le voudrais-je que ce serait inutile!

Instinctivement, pour vérifier ce dire désespérant, il avait abaissé les yeux vers un cahier placé en évidence. L’abbé Taffin saisit celui-ci.

--Cela moins que tout le reste! fit-il d’une voix brève.

Sans paraître remarquer le geste, M. Lethois alla déposer la lampe sur une console, à l’autre bout de la pièce, puis revint s’asseoir et acheva:

--Maintenant que ma vie est perdue, un trésor serait là, je n’y toucherais pas.

--Vous dites?

--Je dis ce qui est.

--Ce n’est pas sérieux?

M. Lethois haussa les épaules.

--Rien de brutal comme un fait. Je vous répète que ma vie est perdue. Ceci dit, mettez vos papiers sous clef, laissez-les où ils sont, c’est très indifférent... ma joie me suffit.

Un lourd silence s’établit. Seul, le réveil-matin, sur la cheminée, battait la chamade. On eût dit que, pareille à une scie, sa machine entaillait le temps et faisait tomber des secondes.

Ils se retrouvaient comme auparavant, presque dans la même attitude. Rien n’avait changé, rien sinon que leurs cœurs tressaillaient follement.

--Je vous en supplie, dit M. Taffin, expliquez-vous!

Il avait employé, sans y songer, la phrase qui lui servait dans les cas graves, au confessionnal.

M. Lethois fit le geste harassé d’un homme qui laisse tomber son fardeau.

--Rien de plus simple. J’étais chez moi; je regardais une lumière; j’ai cessé de la voir: j’étais aveugle; c’est tout.

--Aveugle! mais vous voyez, pourtant!

--Si voir à travers un brouillard, si voir chaque objet noyé dans la fumée, s’appelle encore voir, en effet, j’y vois encore.

--Ah! s’écria l’abbé Taffin, vous m’aviez fait peur!

--Que vous faut-il!

--Dieu merci, nous sommes loin de compte. Il s’agit d’un étourdissement, d’une congestion peut-être; en tout cas, rien qui ne se remette. Dans vingt-quatre heures, il n’y paraîtra plus.

Et, presque gaiement, l’abbé Taffin acheva:

--Le Seigneur vous avertit: c’est bon signe. Il ne prévient que lorsqu’il n’est pas pressé.

M. Lethois haussa les épaules:

--J’étais sûr que vous ne comprendriez pas.

Et le silence recommença, silence d’attente où flottait la frayeur de choses inexprimées. En apparence, ils avaient tout dit. L’un et l’autre connaissaient la série matérielle des faits. Puisqu’il s’agissait d’une simple alerte, plus vite M. Lethois prendrait du repos, plus prompte serait la guérison. M. Lethois pourtant ne bougeait pas. L’abbé Taffin, non plus, ne songeait pas à l’emmener.

--J’avais autrefois un ami, à Paris, reprit brusquement M. Lethois. Il était de mon âge. Nous avions mêmes dispositions, mêmes goûts, le même genre de vie. Il était épris de sciences naturelles et travaillait dans un laboratoire... On n’imagine pas à quel degré un homme peut aimer une science! Pour s’en douter, il faut avoir éprouvé soi-même l’anxiété de la recherche, ces désespoirs comiques parce qu’une hypothèse longtemps caressée chavire, surtout l’ivresse du fait nouveau... Un fait nouveau, ce n’est rien en soi-même. Pendant des années quelquefois on passe devant lui, on le regarde, il ne paraît pas. Tout d’un coup, à une minute déterminée, sans raison plausible, on s’écrie: «Suis-je bête!» et on l’aperçoit! Ce rien est devenu énorme, c’est un éblouissement...

Peu à peu la voix de M. Lethois était devenue frémissante. Il eut conscience qu’il allait s’emporter et s’interrompant:

--Je vous demande pardon, je tâche de vous expliquer...

--Allez toujours, murmura M. Taffin qui écoutait les yeux baissés.

--Donc, mon ami était ainsi. Il s’occupait des fourmis. Tous les goûts sont dans la nature. Il avait celui-là. Vous souriez comme si c’était absurde! Avez-vous jamais examiné une fourmi? Vous êtes-vous jamais donné la peine de surveiller son travail? Non, n’est-ce pas. Vous autres, curés, ne vous occupez que des hommes et n’admettez qu’eux dans votre paradis. Eh bien! je vous déclare, moi, que s’il fallait choisir entre l’humanité et une fourmilière, j’hésiterais. Je ne parle pas de certaines espèces abâtardies, esclavagistes et militaires; mais les autres, presque les plus communes, les _Lasius flavus_, par exemple...

Le visage de M. Lethois s’enflamma.

--Ah! celles-là! elles ont beau posséder, tout comme Mlle Peyrolles, troupeaux et basse-cour, ce ne sont pas elles qui toléreraient la misère dans leur ville! En vérité, il faut s’être penché sur leurs maisons, avoir deviné leur vie, pour comprendre l’étonnant pouvoir que donne à ces infiniment petits une harmonie sociale. Cela vous remet des hommes! Et quelle architecture! Des colonnes superbes, partout de l’air, une propreté de phalanstère hollandais... Vous ne souriez plus? Vous ignoriez?... C’est qu’aussi pour découvrir cela, il est nécessaire de rester immobile, attentif, patient: surtout, il faut avoir des yeux!... Ah! des yeux que rien ne lasse, qui voient net, qui puissent, durant des heures, suivre sans fatigue une tache rouge sur un dos noir! Il faut des yeux, vous dis-je! Sans des yeux, que voulez-vous que je devienne!

--Vous! c’était vous!...

Stupéfait de s’être trahi dans son exaltation, M. Lethois fendit l’air d’un geste farouche.

--Parfaitement c’est moi... tant pis... il n’y a plus à y revenir. Chacun n’est-il pas libre d’organiser sa vie comme il lui plaît? C’est moi. Je ne suis pas l’imbécile que vous croyez. Je suis un savant: un savant tel qu’à cette heure, il n’y a pas en Europe deux hommes qui me vaillent! Toutes mes heures de liberté, depuis vingt ans, je les donne à un travail unique, colossal... Encore six mois, moins peut-être, ce travail s’achevait: j’étais célèbre, riche...

Et comme il saisissait une inquiétude sur le visage du prêtre:

--Riche! je le répète, car lorsqu’on sait s’y prendre, l’Académie des sciences honore les vrais savants; elle a des prix pour ceux qui le méritent et grâce à mes précautions, j’étais certain d’obtenir... qui sait... le prix Nobel, cent mille francs peut-être! Tout à coup, cet accident bête, la machine qui se détraque, et c’est fini... fini...

Sa voix se brisa:

--Ah! voir encore pendant six mois! Six mois! qu’est-ce que six mois dans une vie?

Il retomba épuisé. Il avait oublié l’aveu de son secret, la présence de l’abbé Taffin. Il n’était plus qu’un naufragé qui sombre en vue du port. L’eau déjà monte à sa bouche; il sait qu’il va mourir et, malgré qu’il le sache, sa dernière convulsion est encore un appel!

--Vous, c’était vous!...

L’abbé Taffin, les mains jointes, anéanti comme au spectacle d’un cataclysme, contemplait M. Lethois. En même temps et parce que celui-ci avait employé de grands mots: «travail unique, fortune, gloire», il se sentait un peu incrédule, partagé entre un immense étonnement et la peur vague qu’un retour de délire ne fût mêlé à ce récit.

--Pardonnez-moi, reprit-il, ce que vous me racontez là est si extraordinaire, tellement inattendu... que j’ai peine à rassembler mes idées. Je voudrais aussi vous rassurer, dire comme auparavant que vous vous effrayez à tort, que ce ne sera rien, et voici que je n’ose plus; je crains de me tromper, je deviens pareil à vous... Pourquoi n’ai-je à vous offrir, hélas! que des motifs d’espoir auxquels vous ne croyez plus!

Une ardeur contenue anima son visage. Il acheva:

--C’est votre châtiment: le ciel refuse de consoler ceux qui ne regardent que la terre, et pourtant, c’est le ciel seul qui ne trompe jamais!

--Ah! s’écria M. Lethois, des phrases de prêtre!

--Ce n’est pas le prêtre qui parle.

M. Lethois partit d’un rire glacé:

--On ne se partage pas. Depuis une heure, nous sommes là qui échangeons des propos sans parvenir à donner aux mots le même sens!

--Vous vous trompez, riposta M. Taffin d’une voix tremblante: si vous aviez connu mon existence de prêtre, si vous soupçonniez une seconde les abîmes de désespoir où mon cœur a cru se noyer...

Il s’interrompit, puis avec un geste navré où transparaissait toute l’amertume du souvenir évoqué:

--Où en serais-je, grand Dieu! si je n’avais pas eu ce refuge que vous niez!

Ils se regardèrent. Était-ce bien eux qui avaient vécu côte à côte et cru se connaître? Une autre vie, affleurant à leurs fronts, venait de les transfigurer. Il ne restait rien du Lethois humble et ridicule, de l’abbé jovial, moins soucieux d’au-delà que de bonne chère. Il n’y avait plus là deux êtres de chair et d’os: rien que deux âmes, ayant, au choc de la détresse, laissé tomber leurs vêtements et se montrant à nu.

--Écoutez, reprit l’abbé Taffin, cette histoire ne sera pas de trop. Écoutez à votre tour, pour en tirer la morale, et--qui le sait?--votre salut! J’arrivais ici. Il y a trois ans de cela. Trois ans! Comme cela passe! Je revois le temps qu’il faisait. Nous étions venus en carriole découverte depuis Revel. Partout de la neige; le vent soufflait; la route, glacée comme un miroir... J’entre. Il y avait dans cette maison des caisses, du froid, un bruit de bise. Cadette me suivait, soufflant dans ses doigts gourds. Bien des fois, auparavant, j’avais senti ce qu’il y a de terrible dans l’isolement de la prêtrise, mais ce jour-là... Ah! ce jour-là devant cette cheminée vide, dans cette pièce sans meubles, ayant à mes côtés cette servante qui ne m’était rien et parlait de me lâcher pour retourner à Toulouse, oui, ce jour-là, j’eus un de ces désespoirs tels qu’on les compte dans une vie d’homme. Je me demandais si je n’avais pas été la victime d’un jeu abominable, s’il existait un ciel pour justifier de pareils sacrifices; je doutais de Dieu même! Je vous jure que, si jamais j’eus aussi la tentation du suicide, ce fut bien à cette heure. J’étais fou de la pire des folies, la folie qui se tait!

La voix du prêtre, si claire d’ordinaire, s’était voilée et frémissait. On n’aurait pu deviner si c’était de l’émoi d’un pareil aveu ou d’horreur pour ces souvenirs.

--Alors, je dis à Cadette: «Partez! restez! faites ce qu’il vous plaira! Ma première visite doit être pour l’église: j’y vais». Je traverse la rue qui est là; j’arrive à la porte. Il y avait encore sur un des battants une affiche manuscrite posée par mon prédécesseur. Je lus en titre: «Paroisse de Sainte Letgarde...» Et tout à coup, une idée me vint, ridicule. Dans les grandes crises, on n’imagine pas combien la raison devient puérile. J’ignorais qui est Sainte Letgarde; elle ne figure pas à l’ordo. Son culte est de tradition purement locale. Je pensai donc: «Celle-là doit être sans fidèles, elle a des loisirs; elle m’écoutera!...» Alors, à peine entré, au lieu d’aller, comme j’aurais dû, au maître autel, je cherche son autel, je m’agenouille...

L’abbé Taffin cessa de marcher:

--Ici commence le miracle: à peine étais-je prosterné qu’une douceur me réchauffe, me rassure, me sauve... Ce que Dieu tant de fois m’avait refusé, _ma sainte_ tout de suite me le donnait! Imaginez qu’un affamé rencontre sur la route une femme admirablement belle et que demandant une aumône, il s’entende répondre: «Ma fortune ne suffit pas; me voici tout entière!» Je sais bien que j’emploie là des images profanes, sacrilèges; mais comment exprimer la résurrection morale qui suivit? Mes paroissiens s’étonnent de mon culte passionné pour Sainte Letgarde: puis-je dire de quelle crise elle m’a guéri? La vérité est que j’aime comme jamais homme n’a aimé; j’aime, vous entendez bien? j’aime une Sainte! Sa présence adorée m’enveloppe. Je la sens à toute heure écarter de moi les doutes; elle peuple la solitude où mon cœur défaillait. Quelles joies approchent de la mienne? Pour _elle_, je donnerais tout; elle est ma bien-aimée, mon refuge que rien ne peut atteindre, puisque la mort même m’emportera vers _elle_!

M. Lethois, qui avait écouté stupéfait, secoua la tête avec mépris:

--Je ne vois rien de commun entre ces rêveries et mon œuvre.

Les yeux de M. Taffin s’enflammèrent:

--Il y a que vous et moi, ayant dû choisir un soutien supérieur...

--Un abîme nous sépare!

--Nous sommes pareils, sans famille, sans racines nous attachant au sol...

--Si nous étions pareils, nous irions au même but!

--Justement! le vôtre vous échappe: changez de foi et venez à la mienne: plus on monte haut, mieux on est à l’abri.

M. Lethois partit d’un rire sec:

--L’abri est trop étrange, merci. Savez-vous à quoi je pensais en vous écoutant? Je trouvais qu’un amant parlant de sa maîtresse n’eût pas mieux dit. Vous aimez votre sainte comme on aime une femme!

L’abbé Taffin pâlit:

--Vous en parlez en aveugle!

--Ah! vous êtes cruel!

--Moins que vous!

Ils s’examinèrent, éperdus. Après avoir été un instant si proches, leurs cœurs venaient de s’éloigner brusquement. Si pareille d’ailleurs est la détresse humaine que, croyant parler pour eux seuls, ils allaient résumer désormais le conflit le plus grave où se débat la conscience du monde.

--J’avais cru comprendre que votre malheur venait d’une déception plus profonde, reprit l’abbé Taffin avec un dédain qu’il ne cachait point: je vois qu’il n’en est rien. Vous regrettez moins la vie de l’âme que vos menues besognes. Autant l’une eût été difficile à ranimer, autant les autres se remplacent aisément.

M. Lethois riposta:

--Voulez-vous dire qu’en dehors de vos lyrismes pieux, il n’est point de travail qui élève la pensée, et vous flattiez-vous de me faire partager vos visions?

--Mes visions ont le mérite de ne jamais tromper. Qui votre science a-t-elle sauvé?

--La science ne sauve pas: il lui suffit d’être la vérité.

--Ce n’est pas une raison pour qu’elle suffise à l’homme.

--Qu’elle lui suffise ou non, reprit M. Lethois avec violence, elle va son chemin!

--Et que vaudront ses résultats demain?

--Demain, où en sera votre ivresse?

--Dieu ne change pas!

--Dieu même est hypothèse!

--Malheureux! prenez garde en blasphémant d’attirer sa colère!

--Prenez garde qu’au moindre souffle de réalité, c’en soit fait de vos rêves!

Encore un coup, leurs ripostes se croisaient, frémissantes. Ils se défiaient du regard.

L’abbé Taffin fit un grand geste et jeta:

--Je ne crains rien!

Comme éclairé par une seconde vue, M. Lethois répéta:

--Un souffle suffirait... Savez-vous seulement si votre Sainte a existé?

--Taisez-vous!

--Vous voyez bien!

--Je vois... je vois que tous les hommes se valent, s’ingéniant à faire souffrir les autres quand ils souffrent eux-mêmes.

Et cette fois, tels des coureurs harassés, ils se retrouvèrent au point de départ. Du heurt de ces deux âmes, du rayonnement de ces deux vies secrètes, il ne restait que cela: une conscience plus aiguë de la souffrance.

La lampe avait baissé. Leurs visages avaient des bouffissures, ces pâleurs que donne l’insomnie. Ils frissonnaient ainsi que des voyageurs qui attendent, la nuit, dans une gare.

Désolé d’avoir livré son secret pour rien, M. Lethois se leva.

--Encore la brume! murmura-t-il, jetant les yeux vers la fenêtre.

L’abbé Taffin qui avait suivi le mouvement de M. Lethois, aperçut une clarté blafarde à travers les carreaux.

--Serait-ce l’aube, déjà?

Il alla vers la table, fit glisser pêle-mêle dans le tiroir tous les papiers qui encombraient celle-ci, puis ouvrit la croisée. Aussitôt un grand souffle d’air froid pénétra; la flamme de la lampe oscilla. Attirés par la fraîcheur, les deux hommes se penchèrent au dehors et, la tête baignée dans l’air délicieux, regardèrent.

Spectacle ineffable: le jour venait.

Tout près d’eux, c’était la nuit, tapie le long des murailles, collée aux contreforts de l’église, ou rampant sur les cailloux du chemin: mais, dès le début de la plaine, une pénombre cendrée glissait à ras de terre, s’étalait sur les champs et les routes, comme un tapis de laine. Çà et là, de longs rouleaux de vapeur stationnaient près des fossés, avant que de partir pour les longs voyages dans l’espace. Puis, plus loin, la cendre s’éclaircissait, laissait transparaître des myriades d’arbres grêles. Enfin, à l’horizon, la Montagne noire, pareille à un récif, émergeait de la mer mouvante des ombres, puis le ciel... un ciel auquel la ligne nette des sommets donnait un recul prodigieux, un ciel vert, plus limpide qu’une eau de torrent, aussi vaste que l’océan: ce ciel, porte du matin, dont aucune bouche humaine n’a rendu la splendeur, mais que les mourants attendent, avant de mourir, pour le voir une dernière fois!

L’abbé Taffin joignit les mains.

--L’aube!... c’est l’aube!

Déjà, des rais d’or fusaient. Le vert devenait rose, le rose se muait en azur. Partout de longues craquelures brisaient la vapeur matinale, découvrant des verdures, des toits. Les couleurs étaient lustrées, la terre paraissait neuve. Ah! cette enfance divine du jour qui approche, les mains chargées d’inconnu! Comme à la contempler seulement, l’homme sent la vie légère! Plus tard, l’angoisse reviendra, et la fatigue et le découragement morne; en ce moment, il n’y a plus que le délice d’apercevoir la lumière et le besoin de se mettre à genoux pour la remercier d’être là!

--L’aube...

Instinctivement, lui aussi, M. Lethois parcourait d’un regard peureux la brume qui roulait sur la plaine, et celle encore qui baignait la montagne. Brume réelle ou imaginaire? Hélas! comment le savoir? Où commençait la trahison des yeux? A quel signe distinguer le mirage de la réalité? Timide, il scrutait ce flottement universel sous lequel le sol disparaissait, sans oser aborder la vraie lumière ni le vrai ciel. Tout à coup, il étouffa un cri: là-bas, à l’horizon, plus de contours indécis, plus de lignes déformées: les bois se détachaient avec une admirable netteté, l’azur avec une pureté sans égal.

--Qu’y a-t-il? s’écria M. Taffin.

M. Lethois, transfiguré, balbutia:

--L’aube que je ne croyais plus voir...

--Vous la voyez?

--Je vois!

Une émotion poignante les bouleversa.

--Ah! mon ami, que je suis heureux!

L’abbé Taffin ouvrit les bras. Oubliée leur terrible dispute, fini le cauchemar de cette nuit, où chacun avait révélé ses intimes secrets; en eux comme au dehors, c’était un réveil ineffable.

En se détachant de l’étreinte de son ami, M. Lethois fut surpris de retrouver l’abbé Taffin pareil à autrefois; de même l’abbé Taffin reconnut à peine M. Lethois. Tous deux avaient déjà repris le masque journalier. Ce fut avec une voix autre que M. Lethois murmura ensuite:

--A propos, puisque ce mauvais rêve est oublié, vous oublierez aussi, n’est-ce pas, ce que j’ai pu vous dire?

Semblablement, l’abbé Taffin retrouva son accent jovial et son sourire d’homme heureux pour répliquer:

--Soyez tranquille, je garderai vos confidences, puisque vous ignorez les miennes!

Il ajouta:

--Maintenant, vous devriez vous reposer. Il est trop tard pour se coucher, mais en restant sur ce fauteuil, peut-être arriverez-vous à dormir.

--Volontiers.

Une dernière fois, M. Lethois rendit grâce à la féerie qui incendiait les crêtes.

--Que c’est beau, la lumière! fit-il en quittant la fenêtre.

--La journée sera plus torride qu’hier, répondit de même M. Taffin.

Il venait de prendre son bréviaire, sans quitter sa place, comme s’il adorait la nature elle-même. Il commença ensuite:

«_In nomine Patris et Filii..._»

La course folle du réveil-matin scanda le souffle régulier de M. Lethois. Au loin, un coq chantait.

Le soleil parut.

IV

Cinq heures...

Des bruits de basse-cour, des hirondelles qui passent avec un vol de flèche; un chien aboie quelque part, dans une ferme...

Cinq heures: comme il fait bon! En face du château, la glycine empoussiérée qui pend aux fenêtres de Dominique agite ses grappes sous la brise. Un géranium rouge, sur le chambranle, incline ses pompons pour saluer chaque souffle, puis se redresse, jaloux des parfums qui passent; et ces parfums, à leur tour, s’évaporent, venus on ne sait d’où, capiteux, discrets... Est-ce l’odeur triste des menthes, l’odeur fraîche des absinthes, l’odeur sauvage des arbouses, l’odeur sucrée des genets? Il y a de tout dans ce bouquet invisible que l’aube a cueilli et promène, des fleurs de la plaine et des fougères de montagne, de l’eau du torrent et des gouttes de rosée: cependant que la lumière, ingénue et sereine, se lève, ayant la beauté chaste de l’enfance et l’attrait du baiser.

Déjà le soleil a plaqué sur un coin de l’église un beau triangle d’or. Les angélus commencent. Un bourdon velu tourne sur lui-même à la manière d’un derviche. C’est le matin...

Au troisième coup de l’angélus, la forge s’ouvrit et Dominique parut, les manches troussées pour le travail, la pipe au bec. Avec sa barbe de fleuve jaunie par le tabac et son bonnet sur l’oreille, il ressemblait aux patriarches qui veillent à la porte des cathédrales anciennes.

Presque au même instant, un volet s’entrebâilla en face, à l’étage du château.

Dorothée avança la tête.

--Bonjour, dit-elle.

Dominique salua d’un signe, sans ôter sa coiffe.

--Ça va? reprit Dorothée.

--Ça va, répondit-il, laconique.

--Toujours beau temps?

--Oui.

--Pécaïre!

Elle s’effaça pour reparaître à la croisée suivante. L’un après l’autre, les contrevents roulaient sur leurs gonds. Dominique, impassible, continuait de tirer des bouffées.

--Sans les courants d’air, on étoufferait, dit Dorothée parvenue à la dernière fenêtre.

--Oui, dit encore Dominique.

Et il regarda la façade, longuement, comme il la regardait tous les matins, depuis son enfance. Il l’avait vue décrépite, jadis, et sans pignon. Il avait vu aussi le vieux Peyrolles en rajeunir les moellons, devenir noble, mourir... Tandis que la masure se muait en château, lui était resté pareil dans sa forge où l’on ferrait encore les bœufs dans le _travail_ à la manière antique. Ruminant ces choses, il nourrissait des pensées ironiques, qu’il ne disait à personne.

«Ah! ce n’est pas moi qui aurais changé mon nom ni surtout laissé perdre mon gosse; car enfin on a beau n’en plus parler, le gars du père Peyrolles...»

--Encore un gond que vous avez réparé et qui ne veut pas tourner!

Dorothée, poursuivant sa tournée, ouvrait maintenant le rez-de-chaussée.

Dominique dut interrompre sa rêverie.

--Mettez-y du pétrole, répliqua-t-il sans s’émouvoir.

--C’est votre marchandise qui ne vaut rien!

--Une autre fois, vous vous occuperez vous-même de surveiller mes commandes...

Il éprouvait une hostilité sournoise à l’égard de cette domestique qui avait pris le ton de Mlle Peyrolles et traitait en maîtresse les fournisseurs. Ayant ensuite craché par terre, il s’apprêtait à rentrer dans la forge, quand un bruit de marche rapide détourna son attention.

--Tiens! fit-il, voilà Cadette.

--Mademoiselle Cadette?

Vivement Dorothée se pencha pour mieux voir. Cadette, en effet, arrivait à grands pas, venant du presbytère.

Elle était vêtue de noir. Un foulard de soie noire cachait son bonnet à tuyaux, et son visage, dans ce cadre, devenait couleur de cuivre.

Dès qu’elle eut aperçu Dominique, elle lui fit des signes.

--C’est vous que je viens chercher! Une serrure à ouvrir...

Dorothée salua.

--Déjà levée, Mademoiselle?

--Ah! Dieu! ne m’en parlez pas! il en arrive, des affaires...

Et sans attendre la réponse de Dominique, Cadette approcha de la fenêtre.

--Figurez-vous...

--C’est chez le curé, la serrure? interrompit Dominique impatienté.

--Tout à l’heure! jeta Cadette sans tourner la tête.

--Parfait, dès lors qu’il n’y a pas de presse, j’irai quand j’aurai le temps...

--Figurez-vous, ma chère, que M. Lethois a couché à la cure, reprenait Cadette sans plus s’occuper du forgeron; quand je dis couché, je me trompe. Ni M. le curé, ni lui, n’ont quitté le salon. M. Lethois, hier soir, aurait perdu sa clef--c’est même pour cela qu’on réclame Dominique--et il a une figure! M. Lethois perdant sa clef! Voyez-vous cela?

Dorothée qui écoutait avidement, murmura:

--Hier soir aussi, j’avais cru remarquer...

Mais elle s’interrompit, dressa l’oreille:

--Entrez donc... cela vaudra mieux.

--C’est que...

--Je vais ouvrir.

A pas de loup, Dorothée se rendit au vestibule, et très doucement, avec des précautions infinies pour ne pas réveiller Mademoiselle, tourna le pêne. Un rais de lumière pénétra par la porte entrebâillée, posant une barre d’or sur les carreaux.

--Prenez garde, dit Cadette qui avait rejoint le perron, je crois que vous perdez une lettre.

Elle montrait une enveloppe à terre, tout près de la jupe de Dorothée.

Celle-ci ramassa le papier:

--Une lettre?

Intriguée, elle la tournait dans ses doigts.

--Ce n’est pas pour moi; c’est pour Mademoiselle... et pas de timbre... Qui a bien pu apporter cela?

--Quelqu’un sans doute... hier soir...

S’approchant sur la pointe du pied, Cadette s’était glissée dans le vestibule.

--Impossible! hier soir était le jour de ces Messieurs. Mademoiselle, qui surveille tout, l’aurait aperçue quand elle les a reconduits.

--Alors, ce matin...

--Ou cette nuit...

--Voyons l’écriture.

Cadette mit ses lunettes.

--Regardez: «Hôtel de la Lune» c’est marqué.

--Mademoiselle n’y connaît personne.

--Cependant, ça en vient.

Elles se regardaient. Elles avaient l’intuition de tenir en main la clef d’événements insolites. Très naturellement, Cadette leva ensuite l’enveloppe et s’efforça d’en déchiffrer le contenu par transparence.

--Cette fois, je ne me trompe pas, Mademoiselle est levée et va m’appeler, interrompit Dorothée, sauvez-vous!

--Si vous appreniez quelque chose...

--Je vous le dirais.

--Au revoir!

Ayant mis un doigt sur ses lèvres pour recommander encore la discrétion, Dorothée fit disparaître la lettre dans sa poche, remit tout en place, et monta.

--Est-ce toi, Dorothée? interrogea Mlle Peyrolles enfermée dans sa chambre.

--Oui, j’apportais...

--Plus tard: je m’habille... Va d’abord t’occuper des châssis.

Était-ce l’impression des récits de Cadette, Dorothée crut aussi trouver dans l’accent de cet ordre habituel quelque chose d’anormal. Ce matin, décidément, de l’imprévu rôdait dans l’air. Elle obéit pourtant, descendit au jardin: mais là, comme elle levait la tête, elle eut un nouvel étonnement. Elle venait de surprendre derrière le rideau de vitrage Mademoiselle prête de pied en cap et qui guettait. «Pourquoi désire-t-elle se débarrasser de moi?» songea Dorothée. La silhouette s’effaça. Satisfaite probablement de savoir la domestique loin d’elle, Mlle Peyrolles était retournée près de son secrétaire. Depuis longtemps déjà elle relisait des notes de fournisseurs et des correspondances...

* * * * *

L’idée lui en était venue, irrésistiblement, à l’aube.

Après le départ de ces «Messieurs», le silence revenu, les prières dites, la lumière éteinte, étendue dans son lit, elle avait fermé les yeux. Le plus souvent elle s’endormait tout de suite, comme les enfants. Elle avait, en effet, cette sérénité bien portante que donne la certitude de toujours agir suivant la règle. Même, ce sommeil régulier lui semblait dû. Elle en jouissait à heures fixes, n’y souffrant pas plus de retards que dans le payement des fermages. Ce soir-là cependant, il n’était pas venu au rendez-vous. En revanche, elle s’était sentie énervée, également incapable de trouver une place reposante et de garder l’immobilité.

Mécontente, elle s’était efforcée d’abord de ne penser à rien. Elle écoutait simplement les bruits d’alentour: un trottinement de souris au-dessus du plafond, des craquements du parquet travaillé par la sécheresse, un ver logé dans le bois du lit et qui tournait sa vrille... bruits de la maison, la nuit, si différents des bruits de la terre, où ce n’est plus la vie qui tressaille mais la lente décomposition de ce que l’homme a rassemblé.

Un instant Mlle Peyrolles crut distinguer des pas dans la rue et pensa: «Comment peut-il encore y avoir des gens dehors, si tard!»

Illusion, d’ailleurs, car presqu’aussitôt cela s’éteignit. Quand on est très attentif, l’imagination crée ainsi des fictions dont elle est dupe.

Soudain Mlle Peyrolles s’était dressée: un coup violent venait de retentir à la porte. Sans même se vêtir, elle courut à l’une des fenêtres qui donnaient sur la rue:

--Qui est là?

C’était la Blanchotte, demandant le curé.

--Ces messieurs sont partis. Allez à la cure!

Et elle était revenue, irritée par cette alerte, tremblant d’une peur inexplicable et niaise.

Elle se recoucha. Elle songeait maintenant à «ces Messieurs». Comme il arrive durant les insomnies, ses idées couraient d’un point à l’autre sans lien, mais prodigieusement nettes. Elle revit la dispute, l’adieu glacial, et les deux hommes qui s’éloignaient dans la nuit claire. Jamais elle n’avait eu si bien conscience du peu de place qu’ils occupaient dans ses affections. Ils étaient une distraction à défaut d’autres. Elle s’était faite à les voir, comme on se fait aux meubles laids. Lequel d’entre eux, d’ailleurs, se serait soucié de lui plaire? Le curé venait, parce qu’il est de tradition qu’un curé aille au château. M. Lethois ne s’occupait que de lui-même. L’un obéissait aux suggestions de sa prudence, l’autre à son égoïsme. Quel mensonge que la vie!

Sans remarquer l’inconséquence, elle leur en voulut violemment de cette indifférence.

«Si je mourais, qui songerait à me regretter?»

Et un grand froid intérieur la glaça. Personne pour l’aimer; pas de famille; une fortune inutile qui attisait seulement les jalousies. Sa piété et le train absorbant des pratiques religieuses avaient pu masquer l’ennui des heures vides, mais non remplir celles-ci. Étaient-ce donc les fous qui avaient raison?

Aussitôt, par un brusque détour, le souvenir d’un de ces fous lui revint. Elle se rappela son frère...

Mlle Peyrolles eut un sursaut, comme si vraiment ce frère venait d’entrer, et avec lui, tout le passé tragique.

Il venait d’entrer, expliquait au vieux Peyrolles qu’ayant un fils depuis le matin, il voulait en honnête homme épouser la mère et reconnaître l’enfant. Le père criait: «Jamais!» Puis deux ripostes brèves:--Est-ce parce qu’elle est pauvre ou parce qu’elle fut ma maîtresse?--Les deux raisons sont bonnes.--Elle viendra ici ou je pars avec elle: choisis!--Va-t’en!

Après, un grand trou d’ombre... A dix jours d’intervalle arrivaient des sommations et une lettre éperdue. Celui qu’on avait chassé était mort subitement: l’enfant restait sans nom; les survivants restaient sans pain. Impitoyable, le vieux Peyrolles n’avait pas pleuré, il n’avait pas porté le deuil; il s’était tu. Silence monstrueux qui tuait une seconde fois le mort, contre lequel, pourtant, Mlle Peyrolles n’avait pas protesté.

En vérité, elle non plus n’avait pu comprendre ce coup de folie pour une gueuse. Dans ce débat, toutes ses croyances, tous ses instincts de ménagère économe et correcte l’avaient jetée du côté du père. Comme lui, elle avait éprouvé un soulagement à penser que l’intrus ne violerait pas la forteresse familiale. Ce dénoûment tragique lui semblait providentiel et bienfaisant. Cependant quelle obscure pitié l’avait poussée le jour même à jeter à la poste un mandat de vingt-cinq francs pour cette gueuse et son mioche?...

Encore les pensées de Mlle Peyrolles tournèrent. Elle se demanda: «Où est le bien?»

L’acte de son frère était condamné par les seules règles de vie qu’elle respectât. En refusant l’enfant, c’était l’intégrité de la famille, le fondement légal de toute société qu’on défendait. Cependant, si le drame avait recommencé aujourd’hui, était-il certain qu’elle eût agi de même?

Elle fit un geste de colère, appuya la tête sur l’oreiller:

--Dormons! il faut dormir...

Mais à partir de là, un mot flotta dans la pénombre: l’enfant.

Avoir un enfant! Être aimée par un enfant! Sans l’enfant à quoi bon posséder une maison, des champs, tant d’argent? Parce qu’elle ne connaîtrait jamais cette joie, elle se découvrait isolée affreusement. C’était à la fois une douleur d’âme aiguë et un malaise de son corps stérile. Après avoir gardé cette virginité que les saintes offrent au Christ comme la plus belle des parures, loin de goûter la paix promise, elle redoutait d’être dupe. Obstinément aussi, elle songeait à ce neveu qu’ils avaient écarté.

Un homme, maintenant. Il devait avoir vingt-trois ans. A qui ressemblait-il? Dire qu’elle ne l’avait jamais vu, ne le verrait jamais! Pas même une photographie, rien qui pût aider à imaginer son visage, ni surtout à découvrir son âme!

Dehors, l’aube arrivait. L’un après l’autre, elle rendait visibles les meubles de la chambre: d’abord la table, puis un siège, auprès de la cheminée, un secrétaire. Chacun en reparaissant avait l’air satisfait du voyageur qui, après une absence, reprend place au foyer. Quatre heures sonnèrent.

Épuisée, Mlle Peyrolles quitta son lit.

--C’est la chaleur qui m’empêche de dormir...

Et elle ouvrit la fenêtre. C’était presque au même instant que le curé et M. Lethois avaient ouvert celle du presbytère et contemplé le ciel. Par un hasard singulier, le soleil levant réunissait ainsi, dans une communion mystique, ces trois âmes si diverses. Toutefois, absorbée par ses regrets, Mlle Peyrolles ne songea point à bénir la lumière.

Après un bref regard jeté sur l’horizon, elle acheva de se vêtir, fit tourner la clef du secrétaire et prenant un paquet qu’enveloppait du papier bleu, dénoua la ficelle qui le liait. Des feuillets s’étalèrent devant elle.

Tout ce qu’elle savait de «l’enfant» était contenu là; car entraînée par la force des événements, elle avait continué d’écrire _là-bas_! En se penchant sur ces papiers, la plupart jaunis par le temps, avait-elle l’espoir d’y découvrir des traits nouveaux? N’obéissait-elle pas plutôt à cet instinct qui, lorsqu’on souffre trop, veut qu’on déchire encore la blessure? Elle ne raisonnait pas, mais fébrile, tourna les pages. Le passé, une fois de plus, se déroula...

D’abord une lettre d’orthographe incertaine; celle-là même qui avait fait surgir à nouveau, devant l’égoïste sécurité de Mlle Peyrolles, le drame à demi oublié:

_Mademoiselle, il n’y a plus rien dans ma mansarde. Ni charbon, ni pain. Ce ne serait rien si j’étais seule, mais mon fils--votre neveu--pleure de faim..._

Énervée, Mlle Peyrolles replia la feuille, sans poursuivre. Elle se rappelait trop cette requête où la mourante sommait la famille de s’acquitter de ses charges. Quand la mort est proche, la vérité s’exprime en cris farouches et dédaigne les faux-fuyants. Plus de plaintes, aucun appel à la pitié; mais un droit qui s’affirme, supérieur aux hypocrisies de la loi et aux sophismes sociaux. L’enfant est à vous, à vous de le faire vivre!... Si bien que le mois suivant, Mlle Peyrolles n’avait pas hésité et acquittait les frais d’orphelinat.

L’orphelinat! fabrique sinistre de déshérités ou de malfaiteurs, où l’on engrange la provision de chair à souffrance et ce trop-plein d’humanité dont il est bon de faire épargne, car les morts d’adultes profitent mieux.

L’enfant était resté là sept ans. Justement trois lettres suivaient, avec l’en-tête de la maison, décorées de dentelles et de fleurs à couleurs criardes, toutes trois répétant la même dictée, destinées à rappeler les subsides attendus et navrantes de bêtise:

_Ma chère bienfaitrice, en vous remerciant de votre grande bonté, je prie Dieu de vous accorder une bonne année et le paradis..._

Inutile encore de relire; le gaufrage et les bouquets coloriés changeaient seuls à chaque millésime. Aucune indication à tirer de ces caractères tremblés qu’emprisonnaient à grand’peine deux raies tracées d’avance au crayon.

Ensuite des factures, des relevés d’examen et de places, enfin une enveloppe: Mlle Peyrolles a trouvé ce qu’elle cherche.

_Madame, je sais depuis une heure à qui je dois d’avoir fait des études comme un riche, d’être bachelier, ce qui est peu, et en état de conquérir une situation, ce qui est tout. Il n’y a donc pas de ma faute si j’ai tardé si longtemps à vous exprimer ma reconnaissance. Je vous dois tout, excepté ce que vous ne pouviez sans doute me donner, excepté ce que les enfants dont l’état civil est pareil au mien, ne peuvent avoir. En apprenant à la fois l’étendue de ma dette et ma condition, j’ai senti que ma vie commençait et que je devenais homme..._

Ici, s’achevait la page. L’écriture était haute, d’allure ferme, avec des lignes montantes. Mlle Peyrolles attendit un instant avant de poursuivre.

Avec quel frémissement, jadis, elle avait lu cela pour la première fois! Lorsqu’après la mort du vieux Peyrolles, devenue maîtresse des revenus, elle s’était décidée à envoyer l’enfant dans un collège, elle n’avait obéi en vérité qu’à l’orgueil. A tant faire que d’élever un mioche par charité, une Peyrolles doit y mettre le prix. Plus tard, elle avait éprouvé une jouissance d’amour-propre à recevoir les notes adressées par le directeur du collège, mais cette jouissance était de même ordre que celle donnée par un placement bien choisi. Si enfin elle avait exigé qu’on tût son nom à l’intéressé, ç’avait été moins par délicatesse que par crainte d’indiscrétion. Elle ne se souciait pas que le bruit en revînt à Montaigut.

Tout à coup, au reçu de cette lettre, une émotion l’avait bouleversée. Ce n’est pas impunément qu’on fait un homme. Elle pouvait récuser les liens de chair l’attachant à cet être: il restait qu’elle avait payé pour qu’il sût penser ainsi, fièrement et noblement, et que, par suite, il était sien.

Le feuillet tourna.

_Je ne souhaite à personne le désespoir qui a suivi ces découvertes. C’est aussi une chose cruelle qu’au moment où j’ai l’occasion de reconnaître vos bienfaits, je ne puisse le faire sans risquer de vous blesser par le rappel d’une parenté qui vous déplaît, ou de condamner deux mémoires que je viens d’apprendre à bénir. Dès aujourd’hui j’ai pu trouver de quoi vivre en poursuivant mes études. M. Bertin veut bien me garder dans son collège en qualité de surveillant. Non seulement votre œuvre est achevée, mais avant quelques années, j’espère sinon m’acquitter,--il y a des bontés que rien n’efface,--du moins reconstituer entre vos mains au profit d’autres déshérités le capital que vous m’avez si généreusement avancé..._

Un peu plus bas, une signature: _Marc_, quatre lettres dont aucun nom de famille ne corrige l’orgueil solitaire.

Mlle Peyrolles laissa tomber la lettre. Ce matin-là, sa lecture, au lieu d’exciter en elle de la colère, lui donnait au contraire une impression de déroute. Dire que tout son désir appelait un enfant et que, cet enfant, elle l’avait écarté; car, elle en avait la certitude, il aurait suffi de lui répondre: Viens! il serait accouru. Vision bienheureuse! Elle imaginait cette arrivée, la vieille maison rayonnant de vie neuve et sans cesse près de soi un être qui vous doit tout. Pas besoin d’authentiquer une parenté pour être aimée: que Marc fût ou non son neveu, cela l’empêchait-il d’être pour toujours le fils de son âme?

--Mademoiselle!

Surprise d’attendre si longtemps Mlle Peyrolles, Dorothée appelait depuis le jardin.

--Qu’y a-t-il encore?

--Le premier coup de la messe est sonné!

--C’est bon, je descends...

Avec une sorte de rudesse, Mlle Peyrolles repoussa les papiers et les remit en place. Au choc du réel, elle venait de retrouver tout à coup ses révoltes anciennes. Bon pour les heures d’insomnie de parer un inconnu de toutes les qualités qu’on lui souhaite. Songer qu’il avait cru se libérer d’une telle dette en restituant de l’argent!

Elle murmura:

--Je divague: oublier la messe!

Elle mit ensuite son chapeau, acheva rapidement d’ajuster sa toilette. Elle se sentait encore étourdie, les jambes flageolantes, les yeux brûlés par le manque de sommeil. Rien qu’à prendre ainsi le cycle normal de ses occupations, elle avait conscience pourtant de ressaisir son équilibre. Il y a dans la régularité une force latente. Il suffit d’agir aux mêmes heures et de la même façon pour devenir une loi vivante et paraître, moins qu’un autre, exposé aux coups du hasard.

Quand elle arriva au jardin, cette impression d’équilibre retrouvé se fortifia encore. La chaleur torride qui recommençait symbolisait à sa manière la poursuite de l’ordre de choses établi. Écartées les pensées de cette nuit de fièvre: tout était en place, elle-même redevenue pareille, raisonnable et placide.

--Mademoiselle a bien dormi? interrogea Dorothée.

--Assez bien. C’est le second coup qui commence?

--Oui; lorsqu’à la fin du premier, j’ai vu que Mademoiselle restait là-haut, j’ai bien pensé qu’elle avait dû ne pas l’entendre.

--Alors, je pars. Tu me rejoindras quand tu auras achevé.

Elle rentra dans le vestibule, prit son paroissien sur la console. Dorothée la rejoignit.

--Au fait! tout à l’heure, j’ai trouvé une lettre pour Mademoiselle.

--Une lettre? Le facteur est donc passé?

Dorothée affecta de fouiller longuement dans ses poches.

--Je ne crois pas; d’ailleurs l’enveloppe n’a pas de timbre.

--Donne donc! interrompit Mlle Peyrolles, impatiente à l’idée de manquer le début de la messe.

--Voilà.

Dorothée tendit le pli froissé.

--Un prospectus, sans doute, dit Mlle Peyrolles.

Et distraitement, elle regarda l’adresse.

--Ah! Mon Dieu! qu’avez-vous?

Pâle comme un cierge, Mlle Peyrolles venait de chanceler, mais déjà, héroïque, elle se redressait:

--Rien!

--Cependant...

--Rien, te dis-je!

Une seconde, elle examina encore l’adresse, la dévora du regard, puis brusquement faisant tête à la curiosité de cette fille glissa l’enveloppe dans le paroissien.

--Je sais ce que c’est: hâte-toi, nous serons en retard.

Et elle sourit.

Elle souriait, tenant en main cette petite chose qui allait bouleverser certainement sa vie, cette petite chose que dans ses pires audaces elle n’avait jamais espérée et qui était là, pourtant, alourdissant les feuillets de son livre au point qu’elle ne savait plus si elle pouvait marcher: une lettre de _Lui_, peut-être apportée par _Lui_!

--Mais va-t’en donc! qu’as-tu à me surveiller?

Cette fois Dorothée recula; la porte s’ouvrit; Mlle Peyrolles sortit sans retourner la tête.

Elle s’en allait, automatique et raide. Où allait-elle? elle l’ignorait. Elle voulait d’abord se garer des yeux trop clairvoyants, des maisons, des hommes, de tous les vivants qui espionnent. En même temps, un mot qu’elle épelait machinalement vacillait devant elle: Marc!

Puis ses idées tourbillonnèrent.

--Le voir!

Ainsi, à l’heure même où elle songeait à lui, où elle désespérait de jamais le connaître, il était venu! C’était lui, sans doute, dont elle avait entendu le pas, si tard, dans la rue. En se mettant à la fenêtre, elle aurait pu l’apercevoir! Et à cette pensée, une joie physique la souleva. Le monde extérieur disparut. Elle aurait voulu aussi interroger les pierres, les pavés, pour savoir si le passant tardif était bien lui!

--Bonjour, Mademoiselle.

Dominique, à demi gouailleur, salue la châtelaine qui se rend à ses mômeries du matin.

--A propos, Dominique, n’auriez-vous pas vu passer quelqu’un?

--Si fait.

--Qui était-ce?

--Cadette.

--Merci.

Folle! si ç’avait été _Lui_, Dominique aurait-il pu le savoir?

Ah! lire ce papier qui, à travers les feuilles du paroissien, la consumait! Lire tout de suite pour échapper à l’attente qui transforme les minutes en jours... mais où se réfugier?

Et tout à coup, elle se rendit compte que si elle suivait d’instinct le chemin de l’église, c’est que l’église était ce refuge. A l’église, elle avait sa place réservée dans une chapelle; à l’église, elle serait isolée de la nef, des fidèles, de Dorothée même qui s’installait toujours auprès des bénitiers. L’église seule est lieu propice, asile obscur où l’on peut, sans se trahir, cacher son visage, pleurer de joie, étouffer des sanglots...

Alors, elle dut se vaincre pour ne pas y courir. Quand elle atteignit le porche, elle croyait avoir marché depuis des heures. Quand elle entra, son angoisse s’exaspéra. Au nom de la prudence, il fallait accomplir paisiblement les rites, tremper son doigt dans l’eau bénite, se signer avec une révérence devant le maître autel, s’agenouiller avec lenteur, recueillie... Enfin, tout est fini: elle est au port; elle peut rouvrir le paroissien, elle déchire l’enveloppe, elle lit!

_Madame, traversant une crise grave de ma vie, il m’a semblé possible de recourir à vous. J’ignore s’il vous plaira de me recevoir. J’attends à Revel votre décision. Quelle qu’elle soit, vous pouvez être assurée de ma reconnaissance et de mes profonds sentiments._

_Marc._

Stupeur! il n’y a rien autre: c’est tout ce qu’il a trouvé!

Mlle Peyrolles regarda autour d’elle. L’église était d’un vide affreux. Au-dessus de l’autel, la statue de sainte Letgarde, repeinte à neuf, avait l’air d’une idole vilaine. L’abbé Taffin, engoncé dans une chasuble délabrée, récitait le _confiteor_ d’un ton distrait. Une désolation régnait. Dieu même semblait absent.

Mlle Peyrolles remit le feuillet dans l’enveloppe, celle-ci dans le paroissien et s’effondra sur son prie-dieu. Elle éprouvait une sorte de relâchement dans sa pensée surmenée. Elle n’analysait pas la déception que lui avait donnée cette chose lue, il lui suffisait de savoir qu’elle n’avait plus à la lire.

Cependant peu à peu les phrases s’ordonnaient dans sa mémoire. Déjà elle les savait par cœur.

«Madame, traversant une crise grave...»

Et ce fut une autre sensation encore mal définie mais plus douloureuse. On aurait dit que ces termes vagues, volontairement obscurs, étaient calculés pour surprendre sa pitié ou contraindre sa décision. Les formules de politesse recouvraient mal le rendez-vous d’affaires. Cela ressemblait à une manœuvre basse; le sens même avait un air distant qui tuait la confiance. Brusquement, elle songea:

«Si je ne répondais pas?»

En même temps, une montée de désespoir lui serra le cœur: de toute son âme, elle souhaitait n’avoir jamais connu l’existence de cet être dont l’ingratitude la déchirait. Ne pas répondre, ne pas le voir, évidemment c’était cela le bon sens. S’il était venu, d’ailleurs, que lui aurait-elle dit? Comme elle comprenait qu’en désirant le ramener auprès d’elle, elle avait désiré l’impossible. Tout dans la présence de Marc l’aurait embarrassée. Elle n’aurait pu le traiter en visiteur étranger, elle ne voulait pas le traiter en parent. Quelle sorte d’âme aussi était la sienne? Était-il seulement religieux? Il suffisait de vouloir préciser la rencontre qui s’offrait pour que mille questions surgissent, en désordre, insolubles, car Mlle Peyrolles ne savait rien, pas même s’il était grand ou petit, brun ou blond, ni quelle carrière il avait prise, ni quelle conduite il menait.

Ainsi, dès qu’elle songeait à lui, elle se noyait dans la nuit et cette nuit allait rester! Une occasion unique avait surgi, la certitude s’offrait, il n’y avait qu’un signe à faire; pour une crainte imaginée, parce qu’une lettre écrite en hâte ou dans la fièvre ne disait pas ce que Mlle Peyrolles avait espéré, l’occasion allait passer, le signe ne serait pas fait! Quelle absurdité!

L’enfant de chœur agita la clochette. Un instant sa voix fluette s’unit à celle de l’abbé Taffin pour réciter le _Sanctus_. Un silence profond s’établit, transformant la grange qu’était l’église en un lieu sublime où la Passion recommençait.

Prosternée, Mlle Peyrolles murmura:

--C’est impossible, il faut le voir... lui parler...

Aussitôt une allégresse la bouleversa. Tous ses doutes s’évanouissaient. Après avoir consulté sa raison, elle s’apercevait qu’il n’y avait eu là qu’une manœuvre hypocrite et le besoin de trouver un prétexte pour justifier ce que son cœur avait déjà décidé.

Elle avait oublié l’abbé Taffin qui officiait, Dorothée qui somnolait au bas de la nef; elle ne songeait pas que cette arrivée de Marc allait révolutionner Montaigut, peut-être ressusciter les racontars d’autrefois. Elle, si prude en temps ordinaire, était devenue sans scrupules. Dieu! que cette messe était longue! Encore un jour ensuite, avant la réunion! Il faut avoir savouré l’anxiété d’attendre pour connaître le prix du temps. Si, du moins, la prière avait pu l’occuper! mais en vain se condamnait-elle à lire le paroissien, les mots dansaient; cela seul sortait des oraisons que demain, ce soir, _il_ serait là. Et nulle appréhension: on trouve simple que le rêve se réalise, simple encore que la vie accepte d’être conforme à nos désirs.

De guerre lasse et pour calmer tant d’exaltation, Mlle Peyrolles voulut examiner l’abbé Taffin.

Plus pâle que de coutume, sans que rien cependant décelât les émotions de sa nuit, celui-ci entamait les dernières oraisons. Mais pour la première fois Mlle Peyrolles remarqua sa placidité et ce sourire qui semblait l’affiche d’une âme niaise. En vérité, ce prêtre avait trop le geste méticuleux, la componction béate. Ce pouvait être un saint homme, un confesseur expert pour le gros de la conduite; jamais il n’eût compris l’émoi dont Mlle Peyrolles vibrait, ni sa passion nourrie dans le silence pour un inconnu qui allait venir.

--_Benedicat vos omnipotens..._

La main de M. Taffin bénit les chaises vides: l’office était achevé.

Une minute encore, Mlle Peyrolles s’efforça de rester sur son prie-dieu, puis elle se leva et descendit la nef.

La lumière y entrait à flots. Arrivant à travers chaque verrière par grands jets distincts, elle allait s’écraser en face sur la muraille puis, rebondissant, éclaboussait l’espace d’une vapeur de poussières illuminées.

--Va prévenir Jean qu’il attelle, dit Mlle Peyrolles à Dorothée agenouillée comme d’habitude auprès du bénitier. Il faut qu’il aille à Revel, tout de suite...

Ce qui suivit devait, plus tard, lui laisser le souvenir d’événements étrangers à sa vie.

Elle avait à peine quitté l’église que M. Taffin la rejoignait, ayant lui aussi omis de réciter ses grâces.

--Figurez-vous, Mademoiselle... mais qu’avez-vous? comme vous êtes pâle!

--Une nuit mauvaise... rien de sérieux.

--J’espère que ce n’est pas la soirée d’hier?

Et absorbé par ses propres soucis:

--... Donc figurez-vous que M. Lethois n’a pu rentrer chez lui. Une série d’incidents! sa clé perdue, sa porte fermée... il a dû coucher au presbytère... Et Cadette maintenant qui vient me dire que Dominique ne veut pas entendre parler de crocheter la serrure avant ce soir! Comprenez-vous ces gens qui refusent le travail quand... Je vous assure que vous semblez malade: on jurerait que vous avez de la fièvre!

--Moi? Je n’ai jamais été si bien portante! Au surplus, avez-vous des commissions pour Revel? J’y envoie Jean, dans un instant.

--Merci, je n’ai besoin de rien.

--Alors, au revoir.

--Vous rentrez? Écoutez donc... Dominique...

--Excusez-moi: je suis pressée.

Folie singulière, dans sa hâte elle n’avait oublié qu’une chose: écrire la réponse qu’on doit porter à Marc! Mais comment l’écrire? Par quel mot débuter? «Monsieur...» Cette appellation glaçait. «Mon cher neveu...» Impossible de traiter ainsi celui qu’elle a toujours refusé d’accepter comme tel. «Mon cher Marc...» invitait à s’enquérir des raisons motivant une telle bienveillance. Revanche de la logique: Mlle Peyrolles n’a jamais imaginé qu’il y eût un désaccord entre sa conduite et sa tendresse: dès le début, la contradiction éclate. Que sera-ce tout à l’heure quand ils seront face à face?

Il faut se décider, pourtant. Jean, dans l’antichambre, s’enquiert auprès de Dorothée:

--Les bêtes s’agacent. Quand partons-nous?

--Est-ce que je le sais! Mademoiselle est dans la salle. Allez le lui demander.

Soudain, Mlle Peyrolles s’est levée. Sa décision est prise. Quand on peut marcher droit au but, inutile de se réfugier dans les détours. Ce qui ne s’écrit pas, peut se dire.

--Dorothée! je pars.

--Mademoiselle s’en va?

--Mon ombrelle! vite!

L’ombrelle n’est pas là: on la cherche partout. Dorothée suffoquée vire, tournoie, ne découvre rien.

--Enfin, la voici!

C’est Mlle Peyrolles qui l’a trouvée. Elle s’élance vers le break:

--Allez, Jean.

Les chevaux s’ébrouent.

--J’oubliais! j’aurai quelqu’un à déjeuner. On couchera sans doute.

Et cette fois, le départ suit. Mlle Peyrolles ne regarde plus Dorothée que cet ordre imprévu a achevé de bouleverser. A peine aperçoit-elle l’abbé Taffin et M. Lethois, tous deux chez Dominique, et qui, en dépit de leur discussion avec le forgeron, tournent la tête, attirés par le bruit.

Une seconde, les regards de ces trois êtres se rencontrent, s’interrogent. On dirait qu’ils devinent. Là où d’autres n’apercevraient que des _habitants_ en train d’échanger un salut, durant l’espace d’un éclair, ils ont vu trois étrangers isolés dans leurs secrets.

Déjà Mlle Peyrolles a détourné les yeux; la voiture disparaît.

M. Lethois reprend:

--Il faut que cette plaisanterie finisse!

M. Taffin soupire:

--Dominique, décidez-vous!

Et la vie reprend son cours, cette vie plate, uniforme, grise, qui s’étale comme une mer sur les courants profonds: masque impassible, comique, qui donne à l’humanité sa figure, mais derrière lequel les cœurs battent et la tragédie gronde...