LIVRE III
LA NUIT COMMENCE
I
Le lendemain, quand le jour parut, le ciel était chargé de nuées, la plaine gisait comme morte sous un fardeau de brumes. Tout près, Montaigut semblait un amas de décombres.
A peine levé, Jude Servin regarda la pendule.
Sept heures... le moment où les ouvriers rentraient à l’usine, où Mme Pastre, guidée par un contremaître, allait prendre sa nouvelle place à l’atelier des formes.
A cette pensée une onde d’inquiétude serra la gorge de Jude.
--Après, murmura-t-il, qu’arrivera-t-il?
Et tout à coup, il regretta de ne plus dormir, tandis qu’un besoin physique de marcher pour s’étourdir le saisissait. Rien de plus qu’hier ne justifiait une telle appréhension: seul, le fait d’être loin des machines rendait ce sentiment si impérieux. A distance, on a du loisir pour raisonner, ce qui donne l’illusion de mieux voir.
Résolu de ne point céder à des suggestions décevantes, Jude tenta de se rassurer:
--Bah! s’il y a quelque chose, je le saurai toujours à temps... Clerc enverra des nouvelles...
D’ailleurs, les menaces de Bouchut pouvaient-elles être sérieuses? Tant de fois on se heurte à des résolutions d’apparence irrévocable, soufflées par la colère et qui s’envolent avec elle! L’embauchage de Mme Pastre avait dû aussi passer inaperçu. Enfin, que servirait de bâtir pour la Justice, de fonder sur le Droit, si cette Justice et ce bon Droit ne devaient défendre l’œuvre?
Jude répéta:
--La Justice... Le Droit...
Mais, chose étrange, ces mots sonnaient creux dans sa conscience. La vie montre rarement de la justice, et qui est assez sûr de soi pour affirmer un droit?
Jude, d’autre part, avait cru pénétrer l’âme de ses ouvriers, établir entre eux et lui une communion d’idéal: hier encore, il aurait pu dire lesquels dans le nombre étaient inoffensifs, lesquels au contraire prêts à tout compromettre, y compris leur gagne-pain... Soudain, parce qu’il était loin, un brouillard confondait pêle-mêle meneurs et menés, pour y substituer une masse uniforme indéchiffrable. On lit parfois sous un front: on ne lit plus dans une foule.
--Je déraisonne, dit encore Jude qui frissonnait.
Et pour vaincre l’obsession, il se mit à sa toilette, s’absorba dans cette série fastidieuse d’actes mécaniques qui, chaque matin, ponctue la vie.
Quand il eut achevé, une demi-heure à peine avait passé. Alors, il s’effraya de son désœuvrement.
«Une sottise, cet abandon de l’usine! Comment remplir le vide de cette journée d’attente qui commençait?»
Car déjà, il attendait! Tout en lui, malgré les raisonnements, affirmait qu’avant midi--au plus tard vers le soir--Clerc apparaîtrait pour l’emmener. En même temps, il avait soif de grand air et de marche, soif de présences humaines. A examiner d’autres visages hantés par d’autres soucis, on parvient à oublier quelquefois l’angoisse que soi-même on porte sur ses traits. Las de sa maison, sans un regard pour le jardin, il sortit.
D’abord, il remonta vers l’église. La cloche, sonnant la messe, égrenait ses coups grêles sur le village désert. Partout des portes barricadées; le travail de la terre avait vidé les maisons et Jude désespérant de rencontrer personne, allait poursuivre, quand un bruit de pas enfin lui fit tourner la tête. Justement, l’abbé Taffin sortait du presbytère pour se diriger vers la sacristie.
Une exclamation suivit:
--M. Servin! ici!...
--Vous le voyez.
--On m’avait bien parlé de votre arrivée prochaine, mais j’ignorais...
--Il y a des nouvelles plus importantes.
--Non... non! vous n’imaginez pas...
Le visage du prêtre s’empourpra.
--... Je pourrai donc aller vous voir!
--Quand il vous plaira.
--Vous ne savez pas...
De nouveau une rougeur faisait flamber les joues du prêtre. Peut-être cependant serait-il reparti sans achever si Jude, heureux de cette diversion momentanée, n’avait demandé machinalement:
--Qu’est-ce que je ne sais pas?
--... Avec quelle impatience je vous attendais!
--Moi?
--Oui, vous... Pourquoi? C’est un secret... un secret qu’il faudra bien vous confier quand l’heure sera venue... Mais, d’abord, est-il bien vrai, comme on me l’a dit, que vous sachiez l’allemand?
Abasourdi, Jude répéta:
--L’allemand? en effet, je lis cette langue... Quel rapport?
--J’ai compté sur vous pour me traduire un texte.
--Si ce n’est que cela, donnez-le-moi!
--Hélas! si je le pouvais!
M. Taffin eut un soupir douloureux:
--... La lettre que j’attends n’est pas encore venue, mais elle viendra, j’en suis sûr! Elle viendra aujourd’hui, ou demain, qui sait! Ah! vous êtes heureux! vous ignorez, vous, ce qu’une attente peut causer de souffrances!
--Je n’ignore pas... dit Jude, amèrement.
--Imaginez, poursuivait M. Taffin, tout entier à son propre souci, ou plutôt non, n’imaginez rien: la vérité est si simple! Aussi bien faudrait-il vous l’apprendre demain... Depuis que je suis ici, je fais un livre... oh! peu de chose!... un pauvre curé de campagne comme moi ne saurait pas...
--Vous écrivez?
--Un mémoire historique, de simples notes, rien... Encore me gardai-je d’en parler. La peur du ridicule... C’est sot, n’est-ce pas?... N’importe, je vous en supplie, ne me trahissez pas... Et voilà qu’il y a une quinzaine environ, je lis dans le journal qu’un certain professeur Heimath, de Tubingue, a découvert des documents admirables, précisément sur le sujet que je traite... Qu’auriez-vous fait à ma place? Il est possible que je sois bien naïf: je lui ai écrit... Oui, j’ai écrit à cet homme pour qu’il me communique sa trouvaille; depuis lors, j’attends...
Encore une fois, Jude tressaillit:
--Attendre... c’est la vie.
--J’attends, répéta M. Taffin, me demandant si ce savant de là-bas voudra bien me répondre, me demandant surtout quels peuvent être des documents si importants que mon journal a cru nécessaire d’annoncer leur découverte...
Une extraordinaire anxiété faisait vibrer la voix du prêtre. Moins absorbé, Jude aurait découvert sans doute d’étranges réticences dans ce récit, mais il se contenta de sourire:
--Allons, dit-il, ce sont là plaisirs de prince. Quand le grimoire viendra, apportez-le... si je suis encore là.
--Si vous êtes?...
--Il est possible que je reparte avant peu. Je ne me sens pas habitué à la paresse et j’ai toujours peur...
Jude s’interrompit brusquement:
--Quelqu’un!
Il avait cru entendre des pas. Était-ce déjà Clerc ou l’envoyé de l’usine? Un effroi lui avait glacé la moelle. L’oreille tendue, il écouta.
--Je me suis trompé, dit-il enfin, avec un involontaire soulagement.
M. Taffin sourit aussi d’un air contraint:
--En tous cas, Mlle Peyrolles va venir pour la messe. Je crains d’être rappelé à l’ordre... A bientôt! peut-être à tout à l’heure...
Il gravit ensuite les marches du porche.
--Oh! dit encore Jude, ou l’on m’étonnera fort, ou Mlle Peyrolles se dispensera de la messe ce matin. La présence de son neveu la prive de loisirs.
Tranquille, M. Taffin qui appuyait déjà sur le pêne, répliqua:
--Elle n’a pas de neveu.
--Elle en a un.
--Impossible!
--Impossible ou non, cela est, puisque je l’ai vu et aurais pu lui parler!
Cette fois, M. Taffin avait lâché la serrure pour se retourner vers Servin. Une telle stupeur se lisait dans ses yeux que Jude en fut mis en gaîté. L’idée qu’après avoir dirigé trois ans la conscience de Mlle Peyrolles, il en était encore à connaître l’existence de ce neveu, venait d’épouvanter le prêtre. Il songeait:
«Y aurait-il donc des choses que même la plus croyante cache à son confesseur?»
--Bah! fit Jude comme s’il devinait la pensée de M. Taffin, pourquoi vous émouvoir d’un secret d’autrui; n’avez-vous pas le vôtre?
--En effet... répondit M. Taffin d’une voix éteinte.
Puis il s’effaça dans l’ombre de la nef et Jude, que cette rencontre avait distrait un instant, se sentit de nouveau rouler dans les ténèbres. Le vent s’était levé. La désolation de la place morte semblait accrue par la disparition du prêtre. Absorbé lui aussi par son mal secret, Jude se remit en marche.
Malgré la certitude que Montaigut était désert, à chaque détour de ruelle, il interrogeait maintenant l’espace, comme s’il se fût attendu à y trouver un messager de l’usine. Lorsqu’il atteignit la route, apercevant une voiture qui arrivait de Revel, il eut un frémissement:
--Clerc, peut-être!...
Les moindres apparences semblent s’adapter à nos angoisses. A mesure que cette voiture approchait, Jude croyait mieux distinguer la silhouette redoutée: Clerc seul avait cette manière de tenir le fouet, ces épaules rondes... quant au véhicule, break de louage, son signalement importait peu.
Cependant, trottinant d’une allure paisible, l’attelage rejoignait Jude; et Pontillac, ayant levé la tête, criait le premier depuis son siège:
--Que diable faites-vous là? vous avez l’air de me regarder comme un miracle!
Ce n’était que le médecin...
--Excusez-moi, dit Jude avec un soupir de délivrance, je ne vous reconnaissais pas... mais vous-même, où allez-vous donc à pareille heure?
Pontillac, après avoir ramassé les rênes, les jeta autour du fouet et descendant:
--Tournée du mercredi, à Montaigut, Saint-Julia et Saint-Félix... expliqua-t-il. Eh! mère Fouasse! me voici... chez qui suis-je attendu?
Puis aucune réponse ne venant du bureau de tabac, il abandonna Jude et pénétra dans le débit.
Un colloque suivit que Jude n’arrivait pas à entendre, mais où les noms propres sonnaient distinctement:
--La fille de la Blanchotte!... Comment! Lethois!...
--Comprenez-vous?... Lethois que l’abbé Taffin trouve malade! continua Pontillac reparaissant au dehors.
--Lethois! répéta Jude. Ce doit être une erreur, je l’ai vu hier encore qui se promenait ici.
--Une idée de cet animal de curé!... Je parierais qu’il soigne aussi la fille de la Blanchotte!... Enfin, puisqu’il y tient, va pour Lethois: je commencerai par lui. M’accompagnez-vous? c’est à deux pas.
--Merci.
Hâtivement le médecin remonta sur le siège, fit virer la voiture. Il allait repartir lorsqu’un sourire méchant crispa ses lèvres:
--A propos, vous a-t-on annoncé qu’il y a du nouveau dans votre usine?
--Du nouveau! s’écria Jude en pâlissant.
--Évidemment! depuis ce matin elle marche sans vous et ne s’en trouve pas plus mal! A bientôt!
La voiture s’éloigna, laissant Jude frappé de stupeur.
Maintenant qu’il comprenait, une colère blanche le secouait contre cet homme qui, mieux informé peut-être que la plupart, avait joué de son anxiété. Puis, sa pensée virant, la joie même de Pontillac lui sembla grosse de présages. Plus de doutes: la grève allait éclater, à moins qu’elle ne fût déjà chose accomplie; et comme foudroyé, les yeux à l’horizon, Jude recommença d’attendre...
Des minutes passèrent, d’une lenteur douloureuse. La voiture du médecin arrêtée devant la maison de Lethois était restée visible. Autour de Jude, tout se taisait, hormis un essaim de mouches qui bourdonnaient exaspérées.
Soudain, un bruit de foulée, le han d’un être à bout de souffle: un homme arrivant de Montaigut bondit sur la route.
Jude étouffe un cri:
--Lethois!
Était-ce bien Lethois, ce spectre qui galopait avec des yeux fous et des gestes détraqués, allant vers Saint-Julia? Était-ce lui qui, un peu plus, heurtait Jude, puis reculait, tournait bride et, pareil à une bête chassée, disparaissait?...
--Lethois! Pontillac!
Appels vains: déjà le spectre est évanoui. Alors, saisi de pitié, Jude encore appelle:
--Pontillac! Docteur!
Puis, craignant de n’être pas entendu, il court, lui aussi, vers la maison de Lethois.
Justement Pontillac est sur le seuil. Absorbé probablement par un bavardage avec la domestique, il ne s’est aperçu de rien.
--Docteur!
Enfin Pontillac a compris: il fait signe à Jude de s’approcher.
Brièvement, Jude raconte ce qu’il a vu; l’homme en délire, sa fuite...
--Sacredieu! dit Pontillac, serait-il devenu fou? Vous n’avez pourtant rien remarqué ce matin, vous?
Et dégageant la porte, il découvre Thérèse Wimereux.
--Attendez-moi tous deux: je vais le rejoindre.
Mais avant de partir à la recherche de Lethois qui a quitté la maison depuis l’aube, il ne résiste pas au plaisir d’une nouvelle ironie:
--Au fait, vous ne vous connaissez que de réputation. Mlle Wimereux, la fille du grand Wimereux... M. Jude Servin, industriel socialiste... vous êtes faits pour vous comprendre et même vous consoler... à tout à l’heure!
* * * * *
L’imprévu est arrivé, très différent de celui que Jude attendait, et tandis que Pontillac s’éloigne, répétant: «A tout à l’heure, je reviendrai...» Thérèse et Jude, interdits, se regardent: un trouble les étreint, si profond qu’ils en oublient Pontillac, Lethois, l’usine et jusqu’au lieu même de cette rencontre inattendue.
II
Ce fut Thérèse qui la première osa se décider:
--Entrez, Monsieur; puisqu’il n’y a plus qu’à attendre, vous serez mieux au jardin.
--En vérité, je crains d’être indiscret.
--Nullement.
Très calme, Thérèse invitait Jude à la suivre. Il s’inclina et, dirigé par elle, traversa la maison.
Le jardin parut. Prairie ou taillis? on n’aurait su. Il y avait eu là jadis des allées, à droite aussi des chênes jalonnaient une haie; mais les allées avaient sombré sous l’invasion des plantes, la haie se confondait avec les branches neuves. Çà et là seulement des passeroses dressant leurs lampions au bout de hampes géométriques mettaient sur ce désordre un air de fête foraine.
--Espérons qu’ils vont revenir tous deux, reprit Thérèse. C’est absurde peut-être, mais je me sens affreusement inquiète.
Jude hocha la tête:
--Rassurez-vous: il est possible que j’aie mal vu.
--Non, hier soir déjà, M. Lethois se plaignait d’être souffrant. J’éprouve un remords aigu de ne pas avoir insisté sur ce sujet.
--Il est possible aussi qu’il y ait eu à ma rencontre une raison fort simple qui nous échappe. Tant de faits, en apparence inexplicables, s’expliquent aisément!
--Le ciel vous entende!
Et ils commencèrent de marcher dans une allée--la seule restée intacte--qui longeait la maison. Ils s’efforçaient de ne penser qu’à Lethois, mais déjà leurs âmes étaient ailleurs et involontairement ils cherchaient à s’observer.
--Y a-t-il longtemps que vous étiez chez lui? demanda enfin Jude pour rompre le silence.
--Seulement depuis hier.
--Mais... vous êtes de ce pays?
--De Paris, comme vous.
--Et vous y êtes installée?...
--Depuis trois ans.
Jude, surpris, acheva:
--Toujours comme moi.
Un pli barra le front de Thérèse:
--C’est sans doute à ces coïncidences que nous sommes redevables de la plaisanterie du docteur. N’ayant pas d’habileté pour déchiffrer les rébus, j’avoue que je n’avais pas compris.
Jude répliqua vivement:
--Pontillac est un original. Ce qu’il dit est sans importance.
Il poursuivit, après une courte pause:
--Que j’aie souhaité profiter, pour vous connaître, de l’occasion d’un voisinage fortuit, j’aurais tort de le nier. Encore, en ce moment--je serai franc--ne puis-je dire si c’était vous que je désirais approcher ou le grand souvenir que vous représentez. Il y a des cultes que l’on aime à vivifier au contact du réel.
--Alors... vous aussi? interrompit Thérèse, incertaine.
Son visage s’était fermé. Pour la seconde fois depuis hier, on lui parlait ainsi de son père. Tant de sympathies succédant à tant d’hostilités provoquaient sa défiance.
--Je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, reprit Jude, en disant que ma génération a subi violemment l’empreinte des idées de votre père. J’ai fait comme les autres.
Malgré la sincérité de l’accent, les yeux clairs de Thérèse demeurèrent incrédules.
--Comme les autres aussi, j’ai changé. L’âge venant, on s’aperçoit qu’une part notable des convictions de la jeunesse résulte d’un entraînement de milieu. Jadis je me serais battu pour des opinions que je ne raisonnais pas; aujourd’hui, je suis tenté de les récuser toutes par excès de critique. Cela prouve simplement que les années rendent sceptique.
L’aveu qui aurait blessé Thérèse à une autre heure désarma sa défiance.
--Un scepticisme dont vos ouvriers, dit-on, ne méprisent pas les avantages, répliqua-t-elle avec un sourire léger.
Ce fut au tour de Jude d’avoir un geste d’impatience.
--Ne parlons pas de mes ouvriers.
Et un silence suivit.
--Comme Pontillac tarde à revenir! dit encore Thérèse.
S’apercevant ensuite qu’ils s’étaient arrêtés, elle se remit en marche. De nouveau, ils tentèrent de revenir au seul sujet qui _devait_ les inquiéter, mais plus fort que leurs volontés, le souci de se mieux connaître les entraînait. A la dérobée, Thérèse osa regarder Jude. Impression inattendue, devant cet inconnu elle éprouvait la même sécurité qu’en prenant un livre familier et qui de lui-même va s’ouvrir à la page préférée. Jusque-là aussi, elle n’avait pas songé à remarquer que, seul parmi tous les êtres rencontrés dans ce pays, il n’avait pas l’accent.
De Thérèse à ce moment, Jude n’apercevait que la main, car il restait les yeux baissés. Il y a des mains qui parlent. Après avoir attiré le regard de Jude, celle-ci le retint. Elle suggérait le désir de la prendre pour y poser les lèvres. Jude aurait voulu s’en emparer, imaginant qu’à ce contact il deviendrait subitement très heureux et satisfait.
--Quelle singulière chose! on dirait que vous regrettez ce que vous avez fait, reprit soudain Thérèse, sans réfléchir à ce qu’il y avait d’insolite à renouer la conversation au point précis où tous deux l’avaient abandonnée tout à l’heure.
Jude tressaillit, puis affectant l’indifférence:
--Non, dit-il enfin.
Très franche, elle riposta:
--Vous en avez l’air.
Jude haussa les épaules:
--Après tout, c’est possible.
--Certain.
--Je ne sais pas.
Cette fois, le regard de Jude avait fui. Il revint ensuite à la main de Thérèse, cette petite main devenue frémissante et qui semblait vouloir communiquer sa force.
Thérèse s’efforça de sourire:
--Savez-vous que le docteur était peut-être moins original que nous l’avons pensé?
--Je vous en prie, laissons de côté sa stupide plaisanterie.
--Stupide, en effet. Je n’ai la prétention de consoler personne. Et pourtant...
--Pourtant? répéta Jude.
Sans y prendre garde, ils s’étaient mis à parler d’une voix plus sourde: avant même d’y songer, ils avaient déjà le maintien de gens qu’absorbe une confidence.
Thérèse reprit:
--Mon père avait coutume de dire que le plus clair de nos souffrances tient à l’ignorance des causes et qu’il suffit presque d’en parler pour savoir comment les guérir.
Il répliqua d’un ton acerbe:
--Je n’ai rien à guérir; je ne me plains pas. Quand je suis venu tenter ici une expérience, je n’avais pas la prétention de m’embarquer dans une idylle et cette tentative même supposait le doute. Si je découvre, après essai, que l’ouvrier reste l’ennemi irréconciliable, il n’y a qu’à me répondre: «Tant mieux! vous souhaitiez d’être éclairé, vous l’êtes, restez-en là!»
--Prenez garde! murmura Thérèse doucement, vous êtes injuste.
--Injuste?
--Ou vous allez l’être: on l’est toujours quand on devient violent.
--Je devine, vous imaginez, vous aussi, les ouvriers d’après les conceptions simplistes des philosophes en chambre. Peut-être même en avez-vous approché quelques-uns? Il devait en exister un lot chez votre père, chaque dimanche, et vous revoyez ceux-là, timides, naïfs, quêtant la bonne parole comme une semence, ne se plaignant jamais du patron qui les hait, mais glissant au bon moment le mot qui les fera plaindre: vous les revoyez, auréolés d’une ignorance qui s’affiche candide, étalant au besoin une vilenie bien choisie pour donner l’illusion d’un sauvetage... Moi aussi, je les ai connus, ceux-là, les pires! De jolis fauves apprivoisés qui, sous couleur de socialisme, forçaient les portes interdites et avec une admirable sûreté d’instinct guettaient l’occasion de s’embourgeoiser aux dépens de l’imbécile qui les accueille! Mais les autres, les vrais, en avez-vous jamais vu? Je vous répète qu’il faut avoir vécu à l’usine, près d’eux, pour savoir ce qu’ils sont, ce qu’ils valent...
A mesure qu’il parlait, le jardin avait disparu; il se retrouvait dans l’usine dont il parlait, devant ces êtres pour lesquels il avait sacrifié sa vie et qui en récompense allaient sacrifier son œuvre. Tout à coup, la lumière de la tourmente venait de déchirer la nue: pareil à Clerc, là où il avait découvert si longtemps des victimes de l’erreur sociale, il n’apercevait plus que des unités hostiles, la foule inepte pour qui la force est l’argument suprême.
Il eut une sorte de haut-le-corps où se mélangeaient du dégoût, de la colère, et une atroce déception:
--Des gens d’une autre race, d’une autre langue, sournois et féroces, rebelles à toute direction comme aux suggestions de leur intérêt, voilà donc avec quoi j’ai tenté de refaire un âge d’or! On n’est vraiment pas plus naïf!
Thérèse le regarda, prise de pitié.
--Comme vous souffrez! répliqua-t-elle simplement. Si vous aviez cru ce que vous dites, vous ne vous seriez jamais décidé à tenter l’entreprise.
Il eut un rire forcé:
--En vérité, parlons plutôt de Pontillac. Lethois l’aurait-il égaré à sa suite?
--Vous riez, dit encore Thérèse tristement, comme on rit dans la tourmente.
--Faut-il vous répéter que je n’éprouve aucun chagrin?
--Ne le dites pas: rien qu’au son de votre voix, à la façon dont vous me regardez, je devine que votre âme est à vif. Si vous étiez seul, vous crieriez de douleur!
Jude pâlit.
--Et après? Supposons que vous deviniez juste: votre clairvoyance ira-t-elle jusqu’à trouver le remède à un mal qui n’en comporte pas?
--Il y a toujours des remèdes: affirmer qu’il n’y en a pas est une manière de s’excuser quand on se refuse à les prendre.
La réponse de Thérèse avait sonné comme un défi. Les lèvres tremblantes, Jude s’arrêta:
--Alors, essayez donc ce miracle d’effacer ce qui est, pour ressusciter ce qui n’est plus! C’est vrai que jadis je suis venu, ivre de théories, convaincu que l’argent et la bonne volonté suffiraient pour les réaliser. Quelles illusions! En ce temps-là j’aurais voulu ouvrir les bras, appeler à moi tous les va-nu-pieds, les meurt-la-faim, l’écume des routes, chemineaux, galvaudeux, sans-travail et repris de justice! J’approuvais leurs révoltes, leurs vices. Je leur étais reconnaissant de n’être que féroces; je leur criais: «Arrivez donc! plus de haines! Vivons en hommes libres! Faisons lever une aube de justice telle qu’en la voyant chacun voudra marcher vers elle!» Parfaitement, je disais cela, je le pensais!... Je n’avais oublié que la réalité. J’imaginais des martyrs là où il n’y a peut-être que des malfaiteurs!
Les yeux de Thérèse s’enflammèrent:
--En êtes-vous bien sûr?
A son tour, entraînée par une ardeur mystérieuse, elle se redressait:
--Oui, je vous le demande, êtes-vous bien sûr d’avoir tenu vos engagements et réalisé cette justice que vous aviez promise? Je ne suis qu’une ignorante. Je ne sais rien non plus de ce que vous avez fait; et pourtant, tout à l’heure déjà, vous avez prononcé des mots qui m’ont troublée. Ils sont, disiez-vous, rebelles à toute direction. Faut-il donc, pour vous être agréable, abdiquer sa volonté, et vous croyez-vous à ce point infaillible que vous osiez imposer à chacun la règle qui vous plaît? Ils sont envieux, méchants et lâches: soit. Depuis combien de temps les avez-vous accueillis, et vous flattiez-vous d’abolir en une heure la trace d’une vie d’asservissement? Ce serait vraiment trop commode s’il suffisait d’un geste généreux pour faire renaître sur terre l’équité qui n’y est plus!
Il voulut l’interrompre: elle l’arrêta du geste.
--Savez-vous encore si cette heure de crise, le doute qui vous étreint, le danger qui vous menace ne seront pas votre salut? Je dis bien: le salut pour votre œuvre et pour vous-même! Tant de fois on s’arrête après un premier effort. Parce qu’il a coûté beaucoup et laisse après lui une immense fatigue, aisément on déclare l’entreprise achevée; cependant on n’a donné qu’un coup de pioche, on n’a même pas achevé de détruire, et tout est à bâtir!
Railleur, Jude eut une exclamation:
--Peste! que vous faut-il? Allez-vous m’offrir, maintenant qu’ils voudraient me chasser, de leur rendre les clés sur un plat d’or en leur disant merci?
--Pourquoi non? Je ne suis qu’une ignorante, mais il est des choses que je sais pour les avoir vécues. Je sais qu’il ne suffit pas de décréter une règle pour observer la loi qu’elle doit traduire; je sais qu’on peut être rassuré par une conviction, lutter pour elle et tout à coup s’apercevoir qu’elle s’évanouit au premier souffle de tempête...
--On peut être sincère et se tromper!
--On peut adhérer à des formules et ignorer l’esprit qui les anime.
--Je vous cite des actes!
--Je vous donne un exemple.
--Lequel?
--Le mien!
Les mains de Thérèse s’étaient crispées; cependant elle continuait de couvrir de son regard clair cet homme, hier encore inconnu d’elle, auquel, avec une sorte de joie farouche, elle acceptait de livrer sa pensée la plus secrète:
--Écoutez bien: dans ma vie je n’ai jamais eu qu’un respect, mon père, qu’un amour infini et sans limites, lui toujours. Je ne crois pas l’avoir quitté un jour pendant sa vie: mort, il reste présent.
Elle s’interrompit:
--Mon Dieu! que ce passé est douloureux à rappeler et comme j’en suis loin! Je travaillais près de lui, pour lui. Mon âme était en quelque sorte fondue dans la sienne. Nous en étions arrivés à ne plus nous parler parce que nous savions d’avance ce que nous allions dire. Il n’était pas seulement mon orgueil, il était ma conscience. Je jugeais mes moindres actes à travers lui. Je confrontais mes pensées avec les siennes. J’aimais ce qu’il aimait: je haïssais comme lui. Il lui arrivait de m’appeler en riant: «Mon cher disciple» et c’était exact: j’aurais, je crois, accepté le martyre pour défendre la foi qu’il avait su me donner. Chair et esprit, j’étais donc sienne et cependant...
Thérèse baissa la tête. Elle semblait s’adresser maintenant à ce père qu’elle évoquait:
--Cependant l’heure est venue où, me trouvant seule, en butte aux hostilités du dehors et aux suggestions lâches de ma propre conscience, _j’ai cru_--vous entendez bien--_j’ai cru_ qu’il s’était trompé! Ah! l’abominable crise! Brusquement, tout s’effondra. Ce qu’il m’avait appris, ce que j’avais accepté comme une religion sacrée, mon respect, tout, vous dis-je, fut effacé. En moins de trois jours, j’étais devenue l’épave qui roule au hasard du flot et va se perdre dans la mer!
Elle fit une courte pause.
--Vous aussi! murmura Jude.
--Moi aussi, j’ai nié le remède; moi aussi, j’ai nié le salut. Or me voici redevenue pareille, plus forte et sauvée! Ce salut auquel je ne croyais pas est venu par la voie la plus imprévue, la plus humble au gré des hommes... Près de moi, il y avait une servante illettrée, crédule, dévote, mais admirablement droite. La droiture de l’âme tient lieu de toute science. Parce qu’elle m’aimait, elle seule avait deviné, surveillait les progrès du désastre, et c’est elle que j’ai trouvée devant moi, à la minute suprême où vaincue j’allais céder. «Fais ce que tu voudras, dit-elle, mais relis d’abord!» Et je dus relire le testament où mon père avait, quelques jours avant sa mort, résumé pour moi la foi de sa vie. Je relus... Quand je vous affirmais qu’on peut avoir observé dix ans la lettre sans pénétrer l’esprit! Certes, je connaissais ce testament, j’en savais les phrases par cœur; à cette minute seulement, j’ai compris! Tout auparavant n’avait été chez moi qu’instinct et habitude. J’avais dormi, bercée par des mots. La tempête en soufflant venait de chasser les mots: je m’éveillai dans la lumière!
Elle se tut. Autour d’eux, le bourdonnement qui peuple l’air semblait suspendu. Abrités par la maison et le rideau des arbres, ils étaient à mille lieues du monde environnant, et justement parce que ce lieu était secret, peut-être aussi parce que leurs âmes se découvraient sous le couvert de métaphysiques vaines, ils éprouvaient une langueur singulière à rester ainsi côte à côte.
Jude répondit enfin, avec un geste las:
--C’était une crise de sentiments. Je lutte contre des faits.
--Ce sont aussi des faits qui vous sauveront.
--C’est-à-dire le hasard...
--Non, vos actes.
De nouveau, ils retombèrent dans le mutisme délicieux qui, plus que les paroles, faisait descendre sur eux un apaisement.
Soudain, un tintement de grelots grésilla sur la route.
--Pontillac!
--Lethois!
La maladie de celui-ci, leur inquiétude initiale, cela même pour quoi ils avaient été réunis et attendaient, ils avaient donc tout oublié!
D’un mouvement prompt, Jude saisit la main que Thérèse ne lui avait pas offerte.
--Amis, n’est-ce pas?
Thérèse ne répondit pas, mais la main ne fit aucun effort pour se dérober.
--Adieu!
--Vous partez?
Les yeux de Jude exprimèrent une lassitude découragée.
--Ah! dit-il, que m’importent ces gens! Je ne serais bon à rien ici, tandis que chez moi...
--Chez vous?
--Quelqu’un attend peut-être mon retour avec l’annonce d’une grève!
--La grève! En êtes-vous là!
--Rassurez-vous: je n’ai pas peur.
--Si j’avais su!...
--Vous auriez parlé de même et vous auriez bien fait.
Rapidement il rejoignit l’entrée, traversa la maison. On eût dit qu’il s’évadait. Thérèse, elle, n’avait pas bougé. Cette grève possible venait de la remplir d’effroi tout à coup, comme si, avec l’œuvre de Servin, quelque chose d’elle-même eût menacé de sombrer. Échappée au présent, elle attendit ensuite. Elle imaginait, devant l’usine en ruines, le désespoir de cet homme qu’elle ne connaissait pas une heure auparavant, qu’elle ne reverrait peut-être jamais plus; et parce qu’elle était impuissante à l’empêcher, elle se sentait écrasée d’amertume. Elle aurait donné dix ans de sa vie pour écarter un pareil avenir. Cependant des voix s’élevaient, une voiture arrivait... Lethois sans doute qu’on ramène... Et s’arrachant à l’étrange rêverie elle quitta le jardin.
Dehors, Jude venait de rencontrer Pontillac qui rentrait sans Lethois.
--Compliments! criait le médecin, vous avez une façon à vous de semer les gêneurs.
--Qu’entendez-vous par là?
--J’entends que vous excellez dans le récit de drames imaginaires, et que j’y fus pris comme un sot. Êtes-vous au moins satisfait du petit entretien que ma naïveté vous procura?
Et comme Jude continuait son chemin sans répondre, Pontillac tout à coup éclatait de rire:
--L’imbécile! aurait-il déjà reçu le coup de foudre?
III
Des gens qui appellent, une voix qui hèle:
--Lethois! Pontillac!...
Puis de nouveau l’espace vide, des fossés, des champs...
Haletant, M. Lethois continua de courir.
Impression déconcertante, à chaque pas il appréhendait d’enfoncer dans un sol mou et, à la rencontre de ce sol, chaque fois aussi il butait comme s’il se fût heurté contre une marche. N’importe! il allait, fuyant les hommes, le village, sa maison; il allait, pareil à une locomotive culbutée hors des rails et que la pesanteur entraîne, tandis que les roues tournent à vide, emballées et grinçantes. Cependant, à mesure, son corps devenait quelque chose de rigide et de lourd qu’il parvenait moins à mouvoir. Ainsi, dans les cauchemars, on se sent incapable de bouger, bien que poursuivi par des assassins...
Mais voici que sur la route une voiture encore paraissait, la voix de Pontillac appelait:
--Lethois! où êtes-vous? Lethois!...
Ce n’est donc pas assez d’être traqué chez soi par une étrangère: faudra-t-il l’être au dehors? Et M. Lethois reprend son élan, coupe à travers les maïs...
Être seul!... Il ne faut pas qu’on lui parle, il ne veut pas non plus penser, savoir d’où il vient, où il va: il voudrait s’évader hors du monde, n’être plus lui...
Soudain, l’arrêt... Il semble qu’un ressort vient de casser dans l’être. M. Lethois verrait une automobile se diriger sur lui qu’il n’arriverait pas à se détourner. Ses jambes flageolent. Les objets dansent. On dirait que la mort vient. Désormais, M. Lethois n’avancera plus: immobile en plein champ, il est devenu statue ou plutôt le frère de ces tristes saules tordus et noirs qui, alentour, jalonnent les clôtures...
C’était dans un grand chaume, juste au sommet de la côte qui va vers Saint-Julia. Un peu plus bas, on apercevait la flèche rouge de Montaigut, quelques toits, puis la plaine et la Montagne noire tendue au delà comme un rideau.
Derrière M. Lethois, presque contre son dos, une haie d’aubépine dressait sa muraille verte.
Effaré, M. Lethois réfléchit, se rappela sa nuit et poussa un cri sourd:
--Si je ne meurs pas, je deviens fou...
Fou! Il se revit la veille au soir, tranquille, les idées nettes, en train d’écrire d’une main alerte cette phrase: «_Un lasius niger suivant le tracé rouge..._» quand soudain se penchant vers son carnet il n’avait plus aperçu de tracé rouge!
Fou! il fallait qu’il le fût devenu à cet instant, puisque sachant pertinemment avoir marqué sur son dessin deux traits seulement, l’un rouge et l’autre vert, il en avait découvert quatre, parfaitement distincts et tous les quatre verts!
Alors, terrassé, M. Lethois s’était levé et, la lampe à la main, avait approché de la glace.
--Voyons! je n’ai pourtant pas la figure d’un aliéné!
Avidement ensuite, il avait cherché son image. Comme son bras tremblait, imprimant des secousses à la lampe, cette image tremblait aussi et restait floue.
D’abord, il n’avait aperçu rien d’extraordinaire. Les yeux qu’il avait vus étaient bien des yeux qu’il connaissait, des yeux de myope proéminents et ternes, à peine rendus brillants par la terreur du moment. Mais voici que peu à peu, à mesure qu’il s’efforçait de les mieux analyser, M. Lethois avait remarqué entre eux une vague dissymétrie. L’écart, au début insaisissable, allait en grandissant. En même temps, M. Lethois éprouvait une difficulté singulière à prolonger son examen. Tout à coup, l’homme qu’il observait avait cessé de regarder droit, il louchait, ensuite ses yeux eux-mêmes se dédoublaient... Vision de cauchemar... Ivre d’horreur, M. Lethois avait soufflé la lampe.
Une furie avait suivi. A demi inconscient, M. Lethois fermait la croisée, arrachait ses vêtements, se blottissait au fond du lit, puis, claquant des dents, la raison en dérive, attendait le jour...
Que lui apporterait celui-là? Serait-ce enfin le retour à la vie commune, ou encore une course à travers un monde peuplé de fantômes?
Des prières, toute la nuit, étaient montées à ses lèvres. O lumière! joie divine dont lui seul était capable d’apprécier le bienfait! Pouvoir se baigner à nouveau dans l’air où tout se voit, où chaque image est claire, chaque forme immuable! Tant d’années il avait méconnu ce miracle qu’est une lueur dans le ciel: on se lève, on agit, on va dormir sans même songer qu’il a fait jour et que le jour parti pourrait ne jamais revenir... Si, las d’être à son poste, le soleil venait à déserter?
Mais l’aube était revenue. Déjà des coqs chantaient. M. Lethois ne bougeait pas. Il aurait voulu rester toujours inerte. Il ne se serait jamais levé si la sonnerie de la messe ne lui avait rappelé la lettre de M. Taffin, oubliée dans sa poche, et qu’il _fallait_ remettre.
Enfin il s’était décidé à tourner la tête vers la croisée, en avait regardé les barreaux qui grillageaient l’horizon gris.
Soudain, comme les traits du carnet, comme les yeux dans la glace, le grillage s’était doublé: le prestige recommençait!
Ensuite, un trou de mémoire...
En ce moment même où il s’efforçait de reconstituer le drame, M. Lethois ne se heurtait plus qu’à la nuit noire.
Il s’était habillé; il avait dû s’échapper de la maison ensorcelée; il se rappelait aussi avoir jeté une lettre sous la porte du presbytère. Après, il avait entendu un homme appeler: enfin, il se retrouvait là, divaguant, se demandant s’il allait devenir fou ou bien si la mort était là!...
La mort!... Une sueur froide perla sur ses tempes. Jamais, jusqu’à ce moment, il ne l’avait admise pour lui. Elle était, à ses yeux, un phénomène naturel réservé au voisin. Il lui était arrivé souvent de dire: «Un tel est mort: c’est bien heureux pour lui» ou bien encore «Il est mort: quel débarras!» Mais qu’une heure sonnât où lui-même passerait par les affres de l’agonie, c’était là une chose qu’il écartait systématiquement: semblablement on se refuse à imaginer certaines tortures ou des accidents, parce qu’il ne sert à rien d’y penser et qu’au surplus rien n’est moins sûr.
Or, depuis qu’une force l’avait arrêté en pleine course, même depuis l’instant où il réfléchissait ainsi, une menace planait sur lui dont il n’aurait pu dire le nom ni définir la nature. Ce n’était plus seulement sa pensée qui défaillait: c’était la vie qui semblait s’effacer. Il ressentait un vertige, une inexprimable angoisse de départ, quelque chose enfin d’atroce comme si l’univers allait disparaître et l’air manquer à ses poumons. Allait-il succomber là, tout seul? Il devait y avoir quelque part un être, un Dieu, pour arrêter l’agression abominable! Il n’était pas possible que la vie,--ce bonheur que représente la vie, fût-on aveugle, aliéné ou paralytique!--lui fût enlevée sans que rien s’y opposât. Ah! réveiller la terre! Comment personne n’accourait-il à son secours? Il aurait voulu ameuter Montaigut, lancer des pierres aux vitres des maisons lointaines. Un appel s’étrangla dans sa gorge:
--A l’aide! Holà! Quelqu’un!
Il eut ensuite un hurlement de bête:
--Par ici! au secours!
Un cri répondit. En même temps, débouchant de la haie, un gendarme parut.
--Tenez-le bien! Qu’il n’échappe pas!
--Quoi? Que voulez-vous dire? s’écria M. Lethois que cette présence humaine remettait de sa peur.
--Je vous demande si vous l’avez vu.
--Qui?
--Le Pêcheur, sacredieu!
--Ah! bien, si vous croyez que je pensais à lui!
--Alors pourquoi ce boucan?
--Parce que ça me plaît.
--Tonnerre! Je parie que vous l’aidiez à f... le camp!
--Tonnerre! n’est-on plus libre de gueuler dans son champ?
--Excusez! si vous êtes le propriétaire, fallait le dire. Vous n’aviez donc pas reconnu l’uniforme?
--Je n’ai pas le don de voir à travers une haie, répliqua M. Lethois exaspéré.
--Une autre fois, on agitera son képi.
--C’est cela: allez-vous-en!
--Mais le Pêcheur?...
--Il n’est pas là.
--Il y était.
--Non.
Comme des coups de fouet, cette contradiction achevait de ranimer M. Lethois. Ahuri, le gendarme bougonna entre ses dents:
--Cochon! il m’a encore filé entre les doigts.
--Qu’est-ce qu’il a encore fait, pour qu’on veuille le pincer?
--Toujours le même coup! Dimanche, le maire de Nogaret le paye pour repeupler la mare; l’animal y consent et tranquille, chaque matin, va jeter des carpes que pieusement il retirait la nuit.
--Ce n’est pas un vol du moment qu’il restituait à mesure! En tous cas, il est très loin, en bas du village, quelque part enfin, mais pas ici puisqu’on vous y voit.
Le gendarme étouffa un juron:
--Suffit! chacun en son temps: on retrouvera tout son monde.
--En effet... bonsoir...
Et une joie intime secoua M. Lethois au spectacle de l’homme furieux qui reprenait sa course vaine. Il lui semblait qu’à narguer ainsi la loi humaine, il devenait supérieur à toutes les autres lois, y compris cette loi de mort qui l’épouvantait. Déjà même, il avait l’impression que son corps allait redevenir normal, ses poumons étaient plus libres, il renaissait. Soudain un contact léger, pareil à un glissement de reptile, frôla ses deux mollets. Il voulut reculer, mais ses jambes n’obéirent pas. Quelque chose ensuite se déroula qui fut abominable. Durant l’intervalle d’un éclair, M. Lethois eut conscience d’être suspendu au-dessus du vide, puis d’y plonger. Il était aspiré par le gouffre, croyait en même temps tournoyer. Enfin un choc terrible: ayant perdu l’équilibre, M. Lethois venait de tomber par terre.
--Ça, c’est gentil, dit une voix gouailleuse. Je n’osais pas vous inviter à prendre un siège: mais, vrai! c’est plus commode pour la conversation.
Rouvrant les yeux, M. Lethois aperçut une tête émergeant du fossé et poussa un cri de stupeur:
--Le Pêcheur!
--Gueulez pas, dit vivement celui-ci, c’est mauvais pour les rhumatismes, et ça fait revenir les gendarmes!
--Qu’ils reviennent! S’ils t’avaient pincé, je n’en serais pas à ne savoir comment me relever!
--Ah dites donc, soyez sérieux! c’est pas le moment de conter des blagues.
Déjà, par prudence, le Pêcheur était rentré dans le fourré, mais absorbé par le souci de trouver une meilleure position, M. Lethois venait de rouler sur lui-même pour s’étendre sur le ventre. Sa tête ainsi se rapprocha de celle du Pêcheur, presque à la toucher. Et une accalmie survint.
Loin d’en vouloir au chemineau de l’avoir fait tomber, M. Lethois comprenait que sa chute avait été un heureux accident. La terre sur laquelle il était couché lui donnait de la fraîcheur. La haie l’isolait de tous les regards. Le voisinage même du braconnier était une sécurité en cas d’alerte. Oubliant sa colère, il se tourna vers lui et reprenant le dernier mot qui seul l’avait frappé:
--Des blagues! murmura-t-il, il n’y a que cela dans l’univers!
--Erreur! riposta le Pêcheur, enchanté de reprendre le fil, quand ce ne serait que de pouvoir tournebouler à sa fantaisie sur cette sacrée cambuse de terre, la godille vaudrait le voyage!
Il acheva, secoué par un accès de gaieté:
--Cré bon sort! on voit bien qu’ils ne vous ont jamais collé à l’ombre!
Écrasé par le dégoût du présent, l’âme uniquement occupée de son mal, M. Lethois soupira:
--L’ombre... je connais cela...
--Pas possible! Alors ce devait être dans les temps.
--Non, tu ne comprends pas.
--Aussi, je me disais...
--Ne dis rien!
Et le Pêcheur se tut.
Soutenant son menton des deux mains, M. Lethois fixait le sol sans le regarder. Des images bizarres roulaient maintenant dans sa cervelle. Il s’imaginait avoir quitté sa maison depuis très longtemps. Après avoir couru pendant des jours, il avait dû s’arrêter pour laisser passer la fatigue. L’endroit était inconnu, inconnu le vagabond étendu près de lui. Tout à l’heure, il faudrait repartir, mais le but du voyage aussi lui était inconnu, et c’était cela sans doute qui lui donnait si violemment l’impression de n’avoir pas avancé...
Le Pêcheur, de son côté, profitait de ce loisir pour étudier de près le visage d’un homme «heureux». Quelle surprise! Ce veinard qui jamais n’avait eu de callots sous les doigts, libre de manger du beefsteack et de promener en sécurité sa pelure du dimanche, semblait rongé de chagrin. Tant de tracas se lisaient sur ses traits convulsés qu’on en avait le cœur remué. Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa pitié:
--Ça ne va donc pas, ce matin? reprit-il enfin très doucement.
M. Lethois se contenta de hausser les épaules. Cherchant d’instinct une consolation à sa portée, le Pêcheur poursuivit:
--Vous faites donc pas de mauvais sang! Moi, par exemple, j’ai beau savoir que la rousse se carapatte à mon endroit, je continue de rigoler: je rigolerai jusqu’à plus soif.
M. Lethois ricana tristement:
--Alors, tu rigoleras toujours, mais ne rigole pas qui veut!
Sans qu’il s’en aperçût, et bien qu’il eût horreur de la trivialité, il mettait son verbe au diapason de son étrange compagnon.
--Tenez! M. Lethois, dit vivement le Pêcheur, vous qui avez de la braise, de l’instruction, enfin tout ce qui est nécessaire...
--Eh! je n’ai rien de ce que je cherche! riposta rudement celui-ci.
Têtu, le Pêcheur sourit:
--Si ce n’est que cela qui vous embête, je sais _où on en trouve_.
Il cligna des yeux:
--Ah! si vous n’étiez pas un bon bougre au fond, à preuve que vous avez rembarré le sergot tout à l’heure, plus souvent que j’aurais cassé la noix! Enfin, tant pis! Donc, si ce n’est que des fourmis qui vous manquent, j’en connais, des nids et des nids!...
Un rire découvrit ses dents aiguës.
--Hein! ça vous la coupe, que j’aie deviné? C’est qu’on a aussi sa petite surveillance, quasiment les juges! Des fourmis! pas plus loin qu’à une portée de fusil, j’en ai encore vu ce matin... un nid! autant dire une meule!
--Près du chêne Bouglard? interrompit brusquement M. Lethois, sans même songer cette fois à s’irriter de la curiosité du Pêcheur.
--Juste! vous connaissez déjà?... Aussi à gauche, derrière le mur, dans la propriété,--car moi, je ne fais pas comme vous, je me promène dans la propriété,--à gauche, pas loin de l’orme...
--Parbleu! je me disais bien qu’il devait être là! Des _lasius niger_?
--Ça, vous m’en demandez trop!
--Peut-on y aller maintenant?
--Sans vous faire tort, vaudrait mieux attendre que le cogne soit disparu.
--Le cogne?... Attends.
M. Lethois tenta de se redresser; mais la douleur l’arrêta. Il retomba, découragé.
--J’oubliais... non... merci.
Et le silence recommença.
M. Lethois songeait à l’atroce aventure où il se débattait: le Pêcheur était déçu d’avoir épuisé ses consolations sans calmer ce chagrin. Le bruit de leurs deux respirations s’entrecroisait dans le grand calme du matin: celle du Pêcheur était puissante et espacée comme des coups de soufflet; celle de Lethois, menue et saccadée comme un tictac de pendule. Au-dessus de la haie, le ciel s’arrondissait en forme de voûte. L’odeur des feuilles, le frisselis d’ailes quand un moineau passait, tous ces riens, dont se compose la vie de l’air, donnaient à l’heure un charme paisible.
--Comment va-t-elle, ce matin? reprit soudain le Pêcheur, si bas qu’on l’entendit à peine.
--Qui?
--Celle qui est chez vous.
--Je ne sais pas.
Le Pêcheur soupira et fit une moue gourmande comme s’il croquait un bonbon.
--Je crois que je l’aime, murmura-t-il sourdement.
--Elle a fait là une jolie conquête!
--Ça ne se commande pas.
--Rien ne se commande ici-bas, dit M. Lethois.
Mélancolique, le Pêcheur confirma:
--Rien...
Lethois poursuivit, rêveur:
--On ne sait pas non plus pourquoi les choses arrivent. On ne demande pas à naître et on naît. On voudrait ne pas mourir et on meurt. La vie est une suite d’accidents grotesques.
Les dents blanches du Pêcheur attirèrent son regard.
--Ainsi, par exemple, pourquoi est-ce toi qui es fort et vigoureux? Tu ne sers à rien. Si j’avais été à ta place...
--A ma place, répliqua le Pêcheur que cette philosophie rendait grave, peut-être bien que vous n’auriez pas bu.
--Évidemment.
--Alors, plus besoin de caboulots ni de bouteilles. Autant se mettre calotin! et les calotins, c’est de la racaille...
--Possible, mais j’aurais fait de grandes choses!
--Non, M. Lethois.
--Pourquoi?
--Rapport à la rousse.
--Te figures-tu que j’aurais volé?
Le Pêcheur haussa les épaules:
--Quand on a le feu aux entrailles et la machine vide, les principes, autant dire de la graine de pissenlit. On souffle: il n’y a plus rien.
--Il y a beau temps que j’ai soufflé sur les principes! repartit M. Lethois avec un rire sec. Il y a aussi des heures où je voudrais faire sauter l’univers avec de la dynamite, tant je le trouve bête et mal construit. On me croit un bourgeois. Je suis un anarchiste.
--Vous m’étonnez, dit le Pêcheur. Moi, au contraire, je trouve utile qu’il y ait des gendarmes. Si j’étais Fallières, j’en augmenterais le nombre: car, enfin, si je n’ai pas de poignon, je profile du moins comme tout le monde des bois, du fossé, de la route... Qu’est-ce que je deviendrai quand tout le monde aura le droit de pêcher ou de braconner? Faut aussi être juste: l’hiver, qui me loge à la prison? C’est pas moi, bien sûr, qui va payer la nourriture! Un chambardement dont je n’ai rien à tirer, zut!
--Tu es conservateur?
--Je tiens à ce qui est. Ce n’est pas la même chose.
--Si.
--Non.
M. Lethois que ces propos lassaient, résuma dans une formule son mépris universel:
--La vie me dégoûte.
--Bon Dieu de bon sort, vous n’y connaissez rien!
Les yeux du Pêcheur s’étaient allumés comme une braise:
--Rien de pareil encore à l’agrément de se sentir bon pied, bon œil et de traîner sa godaille! Être feignant, humer le bon air la nuit, de jour se faire calciner l’échine, rencontrer une garce de temps à autre, par ci par là piquer une cuite, et puis s’en aller à sa fantaisie sans demander permission, un rêve! Oh! je comprends, c’est pas reluisant pour un type à redingote: il vous faut aussi des élégies lacrymatoires, des larbins, que sais-je!... Tout de même, la vie est un fameux gâteau puisque chacun, dès qu’il y a mordu, veut s’en empiffrer jusqu’au gosier. Moi, voyez-vous, je me f... d’être pauvre, de la rousse et du tonnerre de Dieu, du moment qu’il reste encore du lapin et de la cerise... Mais regardez-moi donc ça! rien que ce buisson! Est-ce assez beau et commode? Et le soleil! Paraît que des gens ne le voient que tous les six mois: pauvres bougres, je ne changerais pas avec eux, sûr comme je suis là!
--Tais-toi, cria M. Lethois, ne parle pas de ce que tu vois.
--Parbleu, j’en sais pourtant là-dessus autant que vous! C’est-y que vous verriez par hasard deux clochers, là où les gueux n’en trouvent qu’un?
Instinctivement, le Pêcheur avait désigné du doigt la flèche de Montaigut; instinctivement aussi, le regard de M. Lethois avait suivi la direction. M. Lethois eut une sorte de gémissement:
--En effet, j’en vois bien deux.
--Alors, c’est que vous êtes fou. Il n’y a que le médecin pour soigner ces choses-là.
--Un médecin!
Subitement, M. Lethois venait de se dresser. Le Pêcheur avait raison. C’était un médecin qu’il fallait trouver, tout de suite. Il devait exister une drogue, une poudre, n’importe quoi pour détruire de pareils cauchemars!
--Un médecin! Tu dis vrai!
--Ça serait-il pour de bon que vous croyez dérailler? gouailla le Pêcheur interloqué.
M. Lethois fit un effort pour se lever et retomba.
--Ah! s’écria-t-il, où en découvrir? Jamais je ne pourrai aller jusqu’à Revel!
--Si ce n’est que la course qui vous embête, interrompit le Pêcheur, croyant toujours à une plaisanterie, vous n’avez qu’à toquer au château. Paraît qu’y s’en trouve un, et un fameux!
--En es-tu sûr?
--Aussi sûr que je parierais que c’est lui qui s’amène.
--Lui!
Cette fois, les forces décuplées par une frénésie de désir, M. Lethois était parvenu à se mettre debout. La tête virée, l’air égaré, il tourna les yeux vers le point de la côte de Saint-Julia qui seul était visible pour le Pêcheur. Celui-ci ne s’était pas trompé. Un homme, à cent mètres, descendait la route vers Montaigut. Bien qu’il parût comme tout l’horizon visible enveloppé de brouillard, à cause de cela peut-être, M. Lethois le reconnaissait sans hésiter. C’était le même qui, le soir du whist, avait demandé l’adresse de Mlle Peyrolles: même allure, mêmes vêtements!
Marc en effet rentrait. Parti de grand matin pour ne point rencontrer encore Mlle Peyrolles, il revenait, réconforté par la marche au grand air, le cœur résolu et déchiré, ayant désormais autant de hâte à libérer sa conscience qu’il avait mis auparavant d’ardeur à reculer l’échéance.
--Et tu m’assures qu’il est médecin?
--Quand je vous dis que la châtelaine s’est férue d’un potard!
--Ah! s’il l’était!... je verrai bien!
Titubant, M. Lethois partait.
--Eh bien, quoi! on s’en va comme cela, sans dire bonsoir?
Stupéfait, le Pêcheur avait eu un mouvement de colère. Prudemment, il sortit la tête du fourré et inspecta l’horizon:
--Pas plus de cogne que dans mon œil; on peut y aller!
Aussitôt il se leva, partit à son tour pour rattraper Lethois:
--Attends, sac à fourmis! on t’en collera un autre jour, des pucerons!
Déjà M. Lethois atteignait le rebord de la route. Quand le Pêcheur le rejoignit, il venait d’aborder Marc.
* * * * *
Ce fut ensuite une scène rapide, quelque chose de terrible et de très simple, comme il arrive lorsque le sort décide. Devenu tout à coup respectueux et grave, ayant peut-être la conscience mystérieuse que le destin était devant lui, le Pêcheur s’arrêta; il écoutait sans perdre un mot, sans les comprendre tous...
--Pardon, Monsieur, dit M. Lethois, on me certifie que vous êtes médecin.
--Je le suis en effet, répond Marc sèchement.
--Alors, permettez-moi... consentiriez-vous à me soigner tout de suite?
Une angoisse brusque du regard accompagne la demande, et cette angoisse est telle que Marc, après avoir hésité, suspend sa marche et examine l’étrange personnage qui le hèle.
--Je vous en supplie... une minute suffira, j’espère: d’ailleurs, je dois être facile à remettre; sans cela, serais-je ainsi sur les routes? Avant-hier j’étais encore comme tout le monde et puis...
Ici un mouvement de Marc:
--Vous souffrez des yeux, n’est-ce pas?
--Non... comment savez-vous?... j’ai bien eu dans les yeux quelque chose, mais...
--Pourtant n’avez-vous jamais vu double, ou confondu des couleurs, par exemple le vert avec le rouge?
--Qui vous a dit?
--Enfin une gêne dans la marche, des douleurs de jambe en coup de fouet, tout à coup...
La voix de M. Lethois s’étrangle.
--Cela aussi.
--En effet, Monsieur, il convient de vous soigner, si vous ne l’avez déjà commencé; mais veuillez reconnaître que ce n’est pas ici l’endroit.
--C’est donc grave?
--Grave!... assez pour qu’il n’y ait pas de temps à perdre.
--Au moins, peut-on guérir?
Les demandes vont en s’éteignant. A chaque mot qui tombe de la bouche de Marc, il semble qu’un peu plus de cendre blêmisse le visage blême de M. Lethois.
Sans qu’il puisse deviner le drame auquel il donne un dénouement, Marc est étreint par une vague pitié:
--Il y a toujours quelque chose à tenter, dit-il évasivement.
--Ah! monsieur, vous avez l’air de ne pas croire que je suis un homme! et pourtant j’ai besoin de la vérité, il me la faut!
--Songez, fait encore Marc en éludant la réponse, songez que je ne puis ici vous examiner comme il serait nécessaire, encore moins donner un avis ferme. Je demeure chez Mlle Peyrolles: revenez me trouver... plus tard... cet après-midi par exemple... oui cet après-midi. Moi-même, j’aurai l’esprit plus libre...
--Mais enfin, mes yeux?... Je veux savoir... dites!... mes yeux?... Garderai-je mes yeux?
--Ah!... vos yeux!...
Un geste de découragement avoue le désastre.
Alors, les épaules écrasées, les cheveux se hérissant d’horreur, la bouche tordue, devenu la forme humaine de l’épouvante, M. Lethois commence à reculer:
--Merci, monsieur, cela me suffit...
Puis, tandis que Marc repart sans retourner la tête, une voix dit:
--Nom de D... v’là qu’y se fauche!
Et se jetant vers Lethois, le Pêcheur le reçoit dans ses bras...
IV
--Personne?
--Non, monsieur.
A la vue de Jean installé sur le seuil comme pour guetter son arrivée, Jude avait eu un battement de cœur.
--Alors qu’est-ce que tu attends?
--Monsieur avait dit qu’il irait ce matin à Revel.
--Inutile, je ne pars plus. A propos, n’aurais-tu pas aperçu M. Lethois?
--M. Lethois?
--Oui, on le cherche... le docteur Pontillac, tout le monde...
Un bruit de voix confus interrompit la phrase. Là-bas sur la route qu’ils ne pouvaient apercevoir, des cris d’appel s’élevaient.
--Qu’est-ce?
--Des gamins, sans doute...
Le bruit s’éteignit.
--De toute manière, reprit Jude, reste là jusqu’à midi.
--C’est du monde qui doit venir?
Jude ne répondit pas à la question.
--Je vais travailler: si l’on me demande, tu me trouveras là-haut, dans ma chambre.
Et il monta.
* * * * *
Non, il n’attendait plus personne, ni message de Clerc, ni des nouvelles de l’usine: une rafale venait de substituer aux angoisses d’avenir l’énigme du présent. Plus d’inquiétudes ni de suppositions vaines: rien qu’un intense besoin de recueillement pour discuter avec lui-même l’aventure qui le ramenait ainsi l’âme changée.
Ayant traîné un fauteuil près de la fenêtre, Jude ouvrit celle-ci et se laissa tomber sur le siège. Ensuite le regard flottant, les yeux occupés par la seule perspective du vaste ciel où moutonnaient des nuées grises, il réfléchit.
Depuis qu’il avait quitté Thérèse, c’était la première minute où il pouvait se ressaisir. Tant qu’il avait été près d’elle, dans le jardin, il ne s’était pas aperçu qu’il y eût rien de changé en lui. Au départ aussi, lorsque maître de la main de Thérèse, il l’avait serrée dans les siennes, les mots qui lui étaient montés aux lèvres n’avaient rien eu d’extraordinaire... Mais, dès que Pontillac avait parlé, et encore tandis qu’il rentrait en hâte vers ce logis, comme il avait compris le mensonge d’une telle tranquillité! En ce moment même et sans ce mensonge, d’où lui seraient venues cette ardeur de vivre et cette fièvre qu’en d’autres temps il eût jugées l’apanage exclusif de la vingtième année?
Il ne put se tenir d’un peu d’agacement:
--Un élan de jeunesse vraiment tardif!
Puis il haussa les épaules:
--Ce n’est pourtant qu’une femme pareille aux autres!
Pareille aux autres... était-ce bien sûr? Et malgré lui, il s’efforça de la revoir.
Par une suggestion puérile, quand Pontillac lui avait parlé de Thérèse Wimereux pour la première fois, il avait imaginé une vieille fille d’abord pédant, devenue tour à tour bas bleu au contact d’un monde académique et revêche par suite de l’isolement. Quelle surprise en la voyant paraître, si différente du modèle attendu! Quelque chose cependant l’étonnait plus encore: c’est qu’en la voyant telle, il n’aurait pu admettre qu’elle fût autre. Sa voix tout de suite lui avait donné l’impression d’une musique familière; son regard, la sécurité d’un regard déjà connu. Il avait aussi oublié le nom qu’elle portait, et encore que lui-même comptait s’occuper de Lethois. Avant même qu’elle eût parlé, il avait compris qu’il était venu pour elle et devait lui appartenir!
--Si seulement elle était jolie!
Analysant l’image retrouvée, Jude tenta de se débattre contre le prestige. Une chaleur courut dans ses veines. Il sourit.
Jolie? non. Elle était mieux. Sait-on d’ailleurs pourquoi une femme est désirable? Parce que celle-ci n’avait aucune coquetterie, parce que tout dans son maintien affirmait le dédain de plaire, peut-être l’avait-elle attiré plus sûrement que tant d’autres dont les grâces ne cherchent qu’à s’offrir. Et continuant de l’imaginer, il découvrit son visage comme il avait admiré sa main.
L’ovale de son front, le ton cendré des cheveux, la courbe des lèvres restées graves encore que souriantes, tout en elle suggérait l’idée d’une beauté moins régulière que vivante. Certaines, à son côté, auraient lutté d’éclat; auprès d’aucune, Jude n’avait à ce degré perçu la vie. Il se rappelait aussi l’incroyable mobilité des traits, cette passion qui semblait la secouer toute dès qu’elle parlait, et il ne la découvrait pas seulement vivante dans son attitude mais encore dans sa pensée; il n’était pas jusqu’à cette façon de forcer audacieusement les secrets d’autrui en livrant le sien, qui ne la rendît délicieuse.
--Délicieuse, certes: mais raisonnable!...
Poussé par un goût de revanche contre cet envahissement de lui-même, Jude sourit de nouveau.
Quoi! parce qu’il parlait des ouvriers sans illusion, elle le trouvait injuste? Parce qu’il avait avoué sa crainte d’être dupe, elle l’accusait de déserter son œuvre? Passe encore d’admirer Tolstoï: qui accepterait d’appliquer la non résistance aux conflits de la vie réelle?
Il résuma:
--Elle a lu trop de livres...
Lui du moins, s’il en lisait encore, n’y croyait plus. Passé, Dieu merci, ce temps où le cliquetis d’une utopie bien dite lui grisait le cerveau. Assez d’idéal! Le monde est œuvre de réaliste.
L’image de Thérèse, un instant voilée par une pénombre, reparut devant Jude.
Pourtant d’où venait qu’en écoutant les folies qu’elle avait dites, il avait eu aussi l’émoi de la vérité proche? Évidemment, donner aux ouvriers quelques avantages, leur céder une part minime de son gain, garantir leur vieillesse contre la misère, c’était bien: quelle distance néanmoins entre ces concessions de charité dosée et la vraie collaboration! Il ne sert de rien d’augmenter un salaire si celui qui touche peut accuser la règle de fantaisie et demeure étranger aux décisions qui la fixent. De même est-ce bien assurer la justice que d’affirmer son bon plaisir comme raison suprême?
Retour inattendu: voici qu’après avoir été si parfaitement assuré de ses droits, Jude y apercevait quelque chose d’incertain et de sommaire. Il se demandait: «N’ai-je pas eu tort de leur imposer cette Pastre _parce que cela me plaît_?» Était-il évident aussi que la participation aux bénéfices fût une garantie stricte de la part de chacun? Puisque l’idée de partager les pertes était absurde, c’était donc que le partage du gain tire sa force de principes étrangers à la stricte justice...
Ainsi, progressivement, le prêche de Thérèse redevenu pressant accaparait son esprit, comme Thérèse elle-même avait accaparé son cœur. L’enveloppement se poursuivait, irrésistible. En même temps une joie sourde gagnait Jude. Il était emporté vers des mondes nouveaux. Il jugeait misérables ses craintes, il avait oublié Clerc... Brutalement, la réalité le rappela sur terre. On frappait à la porte.
--Monsieur, on vous demande!
Qui pouvait venir, sinon quelqu’un de l’usine?
Dans un éclair, Jude entrevit l’atelier en révolte, les machines arrêtées. Il dut se raidir.
--C’est bon, j’y vais.
Cette fois, les théories venaient de partir pour rejoindre les rêves. L’image même de Thérèse s’effaça. Il descendit, le cœur figé, escomptant d’avance une catastrophe, résolu à rester plus fort qu’elle.
Au pied de l’escalier, ce n’était que M. Taffin qui attendait, des papiers à la main!...
--Quoi! vous encore!...
Sans remarquer la rudesse de l’accueil, le prêtre eut un geste d’ivresse:
--Je l’ai! fit-il d’une voix sourde. Mais d’abord, conduisez-moi. Ici on nous écoute.
En même temps, il désignait Jean dont la silhouette se détachait à l’entrée.
--Soit! entrez ici, et faites vite: je suis pressé.
C’était le salon. M. Taffin passa le premier. Était-ce la peur ou la joie, il paraissait en proie à une sorte de délire. Sans regarder autour de lui, sans même jeter un coup d’œil au jardin qui souriait derrière les vitres, il répéta:
--Je l’ai!
--Ah! s’écria Jude qui avait oublié déjà les confidences du prêtre, si vous parlez par énigme, nous n’en sortirons pas!
--Ma lettre! La lettre d’Allemagne! Dire que je désespérais et qu’elle est là!
Jude partit d’un rire sardonique:
--Le beau miracle qu’a fait la poste!
Transfiguré par la joie, le prêtre s’était redressé.
--Oh! ne riez pas! s’écria-t-il. Dieu n’a pas cessé d’enfanter des merveilles. Si les aveugles ne les reconnaissent pas, c’est qu’ils ne peuvent plus voir. Cela n’empêche pas le surnaturel de baigner notre vie! Tenez, si je vous interrogeais seulement sur votre matinée, je suis sûr que, pressé de questions, vous reconnaîtriez qu’une volonté souveraine, plus forte que vos courtes volontés, vous a mené où vous ne vouliez pas! Le voilà, le miracle! C’est l’action divine, presciente de l’avenir, toujours au guet, qui à l’heure où nous avons du chagrin nous console, ou qui encore, en plein danger, nous met par des voies imprévues le secours à portée!
Interdit, Jude examina M. Taffin pour s’assurer qu’une telle clairvoyance n’était pas le résultat d’un espionnage:
--On vous a dit ce que j’ai fait ce matin?
Mais M. Taffin n’entendit pas: s’il éprouvait un besoin violent de parler de son bonheur, le reste du monde lui échappait.
--Je vous répète que Dieu est bon! Six jours d’attente vaine! Ce matin encore, je m’étais dit: «C’est fini, jamais Heimath n’écrira!» Et puis, au sortir de la messe, je rentre au presbytère, j’ouvre la porte... que vois-je? cette enveloppe à terre qui m’attend. Elle est venue le jour même où vous êtes là pour la traduire!... Elle est venue comment? qui l’a portée? je ne sais. Le facteur n’est pas passé. Serait-ce quelqu’un de Revel? Personne à Revel ne soupçonne mon attente. Cadette que j’ai interrogée ne s’est aperçue de rien...
Jude interrompit encore:
--Bref, un message du ciel.
--Vous raillez encore! Prenez garde: si tant de fois on se heurte à l’inexplicable, c’est que Dieu n’a pas besoin d’anges pour accomplir ses voies. Pour moi, c’est une lettre qui lui sert: pour vous, c’est autre chose, moi peut-être, ou quelqu’un qui va venir!
En même temps, il tirait les feuillets de l’enveloppe: huit pages menues, couvertes de cette écriture allemande où lettres et mots semblent s’unir pour donner à la pensée un visage neutre. Jude allait tendre la main pour les prendre: un bruit de voix l’immobilisa.
--Il faut que je le voie!
--Mais puisqu’il est occupé!
--Ça m’est égal!
Jude jeta, blêmissant:
--Est-ce toi, Clerc?
La porte s’ouvrit.
A la vue de Clerc, Jude recula comme frappé de la foudre, et se tournant vers le prêtre:
--Décidément, Monsieur l’abbé, vous étiez prophète: j’ai eu tort de railler!
--Je viens, dit Clerc d’une voix frémissante, pour que vous sachiez...
--Pas ici! Au jardin!... Suis-moi.
M. Taffin eut un geste de détresse:
--Alors! la traduction?...
--Ah! votre traduction!... tout à l’heure... plus tard... Est-ce que je sais? Vous voyez bien que pour le moment c’est impossible!
Et passant devant le prêtre anéanti, Jude entraîna celui par qui lui arrivait son destin.
M. Taffin tomba sur un siège:
--Dieu! que me réserve encore cette nouvelle attente!
Il lui semblait que tout son bonheur avait croulé. Il entendit ensuite des graviers qui grinçaient: il tourna la tête. Côte à côte, plus solitaires dans le jardin qu’au fond d’un bois, Clerc et Jude s’éloignaient à pas lents. Maintenant qu’ils étaient libres de s’expliquer, ils n’osaient plus le faire et, eux aussi, se taisaient!
* * * * *
--Qu’as-tu pris pour venir? demanda enfin Jude, se décidant à aborder l’inévitable.
--J’ai loué une voiture.
Clerc ajouta sourdement, moins pour s’excuser que pour en venir au fait:
--Il y avait urgence.
--L’usine?
--La femme Pastre.
Le cœur de Jude sauta dans sa poitrine en même temps que, par une sorte de contradiction, ne plus se débattre dans l’inconnu lui donnait un allégement.
--Tant mieux: j’aime les positions nettes.
Clerc reprit:
--Ah! ça n’a pas traîné! Elle est entrée ce matin: une heure après, Bouchut arrivait au bureau. Je lui dis que vous êtes parti. Il réplique: «Je m’en f...: si à midi elle rentre, nous sortons et gare à la cambuse!»
--Tu as répondu?...
--Que j’irais vous chercher. Là-dessus, on est convenu d’attendre jusqu’à une heure: voilà.
Cette fois, Jude sourit. Décidément le danger vu de près effraye moins. Épouvanté par cette joie singulière, Clerc croisa les bras:
--Vous n’allez pas vous obstiner, j’imagine!
--Que veux-tu dire?
--Je dis qu’il suffit d’une sottise. Passe d’avoir embauché cette femme,--quand on est exaspéré on ne raisonne plus--mais risquer la maison!
A son tour, Jude contemplait Clerc avec stupeur:
--Aurais-tu promis à Bouchut que je lui donnerai satisfaction?
--Non.
--Tu as bien fait.
--Prétendez-vous?...
--Je prétends qu’ils acceptent cette Pastre ou qu’ils partent. A leur choix!
--Une folie!
--Mon droit!
Il y eut un bref silence. Autour d’eux, le calme était si grand qu’on distinguait le froufrou léger des feuilles agitées par la brise. De temps à autre, un moineau s’envolait d’une branche. La tige balancée d’abord sous l’action du poids frêle se tendait, pareille à un arc, puis, comme un projectile, la bête jolie fendait l’air d’un trait vers le but invisible.
Cependant une tempête bouleversait Clerc. Ses yeux flambèrent. Sans y songer, il revint au tutoyement des jours d’enfance:
--Tu n’as pas compris, je crois. Il y va de la grève!
--Inutile d’insister: je sais.
--Ainsi, tu acceptes de sacrifier l’usine?
--Crois-tu qu’en cédant je la sacrifie moins?
--Et si Bouchut avait raison?
--Toi! c’est toi qui oses l’affirmer!
--Parfaitement: qu’a fait cette étrangère pour pénétrer chez nous? où sont ses titres? Elle prétend qu’on l’a ruinée. Facile à dire! Le savons-nous et comment le prouver? Au moins, Bouchut, les autres, ont travaillé pour toi. Entre une intrigante et ceux qui remplissent ma caisse, je n’hésite pas. Possible qu’aujourd’hui ils s’occupent de ce qui ne les regarde pas: tant pis! tu n’avais qu’à les mieux dresser. Quand on a semé la tempête, on prend la récolte comme elle vient, et tu n’as plus le droit...
--J’ai le droit de parler en maître!
Un pli de dédain amincit les lèvres de Clerc; ses mains tremblèrent.
--Tais-toi donc! toi, parler en maître! Depuis le début, pas une réclamation à laquelle tu n’aies souscrit! Salaires, roulement, ils n’ont eu qu’à parler: tu as tout accordé! Quand on a ainsi lâché le gouvernail, il faut, pour le reprendre, être plus fort. Sinon, mieux vaut laisser filer la barque au gré de l’équipage!
--Le conseil qu’on me donnait tout à l’heure!
--Qui? ce prêtre, là-bas?
--Non, une femme.
--Ah! il y a une femme dans le jeu? C’est donc pour cela que tu as voulu partir et que depuis deux jours je ne te reconnais plus! Une femme! Dieu de Dieu! j’aurais dû m’en douter, cela manquait pour achever la fête!
Désarçonné, Clerc avait reculé.
--Trêve de morale, fit Jude d’une voix coupante: ce n’est pas l’heure.
Et il sembla que simplement pour avoir parlé de cette femme, l’abîme qui les séparait fût devenu plus large. Devant sa découverte, Clerc avait conscience de lutter désormais contre un obstacle impossible à vaincre; Jude au contraire sentait son cœur se serrer comme si, en allant contre les volontés de Thérèse, il achevait de se séparer d’elle!
Soudain Clerc avança de nouveau et saisissant les mains de Jude, le regardant au fond des yeux:
--Pardonne-moi! je suis un maladroit, je ne sais pas m’exprimer et je t’ai peut-être blessé sans le vouloir... Mais, voyons, tu vas te ressaisir!... Il n’est pas possible que tu aies décidé d’abandonner cette œuvre pour laquelle tu as vécu, et tu ne vas pas assister, impassible, au sac de nos machines!
Jude têtu gronda:
--Qu’ils s’avisent d’y toucher!
--Ils oseront! j’en suis sûr.
--Ce n’est pas ce que tu disais hier: tu les faisais plus lâches!
--C’est que je ne pensais pas aux jours de grève.
--Pour ceux-là, on a des gendarmes.
--Parlons-en! cinq hommes contre deux cents; leur vue seule provoquerait l’émeute! Tu ne sais pas, te dis-je: tiens! jadis, tu étais encore tout petit, j’ai assisté, moi, à une grève... Des tisseurs... Pris séparément chacun d’eux était sans doute un brave homme, aimant bien sa femme et ses enfants, et qui n’aurait pas fait de mal à une mouche... Tout le monde d’ailleurs les approuvait. Cela paraît très naturel que des gens qui ont faim réclament du pain à se mettre sous la dent... Et d’abord il n’y eut que des parlottes, des discours, puis des injures, enfin des cris de mort... et voilà qu’autour du tissage les pierres volent: une flamme paraît: tout flambe!... Il y avait dans un des bâtiments un malheureux gardien. Hissé près d’une vitre, sur le toit, il hurlait d’agonie. Tu entends bien? Tous riaient! tous! et l’homme disparut, l’usine aussi!...
La face de Clerc s’était crispée d’épouvante:
--Ah! elle sera bien avancée, cette Pastre de malheur, quand il n’y aura plus d’atelier pour la recevoir. Qu’elle aille crever ailleurs! donne-lui de l’argent et qu’elle file à Toulouse, à Paris, n’importe où enfin, où elle ne nous gênera plus!
Mais Jude ne répondait pas. Il écoutait comme en rêve le vieil homme défendre maintenant cette usine--qu’il détestait pourtant!--et se demandait: «D’où vient que les rôles sont ainsi changés?»
Puis, ce fut un éblouissement: Jude comprenait. Sa foi était morte. Il ne croyait plus à l’œuvre. Hier encore, il aurait tout sacrifié pour elle; aujourd’hui, avec la même ardeur il renonçait à la défendre. Finies les illusions et l’utopie magnifique d’une société de braves gens unis par un travail en joie! Vanité du problème social! quelle que soit la méthode, qu’on résiste ou qu’on cède, la défaite toujours se retrouve au bout.
Une seconde, pareille à un reproche ironique, cette phrase de Thérèse passa dans la mémoire de Jude: «Aisément, on déclare l’entreprise terminée, on n’a même pas achevé de détruire et tout est à construire.» Mais elle s’effaça comme elle était venue, et submergé par une lassitude infinie, Jude détacha ses mains de celles de Clerc:
--Va, dit-il enfin, et laisse-moi faire.
--Ah! s’écria Clerc, tu vois bien, tu commences à me croire!
--Oui, je _vois_ comme tu le dis: je vois le dénouement et justement parce que nous sommes impuissants pour l’écarter, parce qu’il sera la résultante de lois plus fortes que toi et moi, je prétends choisir ma route pour arriver à lui.
La voix de Clerc s’éteignit. Cette fois, il avait la certitude que rien au monde n’arrêterait plus le désastre redouté.
--Misère!
Puis il tourna sur lui-même:
--Adieu.
--Tu pars?
--Ils m’attendent.
--Reste et déjeune avec moi.
--Merci: j’ai dit que je rentrerais avant midi.
--Soit! Annonce ma venue. Le reste me concerne.
Une suprême hésitation parut sur leurs visages. En cette minute définitive, peut-être songeaient-ils que tout n’était pas dit et que d’autres paroles auraient aidé à détourner l’inévitable: mais leurs lèvres restèrent immobiles. D’un commun accord, ils se dirigèrent vers la maison.
De même qu’à leur venue, ils marchaient côte à côte et sans parler. Jude, les épaules alourdies, laissait pendre sa main et caressait au passage les branches des fusains qui bordaient l’allée. Clerc remarqua la poussière qui recouvrait leurs feuilles et dit avec tranquillité:
--On s’aperçoit ici de la sécheresse.
--Bah! il va pleuvoir.
--Veux-tu visiter mon installation? proposa ensuite Jude.
Clerc refusa d’un simple geste, montrant derrière la haie sa voiture gardée par un gamin.
--Alors, passe par ici, c’est plus court.
Une petite porte à claire-voie donnait en effet directement sur la route.
Clerc monta dans le char à bancs, secoua les rênes pour les séparer et partit. Jude rentra dans le jardin.
Il éprouvait du plaisir à marcher, le cerveau délivré, l’âme paisible, parce que la certitude était venue. Ne plus errer dans les ténèbres, ne plus osciller au gré des possibles que l’imagination fait surgir, mais avoir devant soi la bataille, c’est-à-dire le seul moyen qu’on ait encore trouvé pour sortir des cas désespérés, quel soulagement!
Il songeait: «Demain, quoi qu’il arrive, ma liberté commence.» Et il n’aurait su ce qu’il entendait par là. Le plus souvent, les hommes se consolent avec des mots qu’ils croient définitifs parce qu’ils sont très vagues. Cependant, ayant levé les yeux vers le ciel bienveillant, il était tenté de croire qu’effectivement demain il pourrait s’y mouvoir sans que rien le retînt, à la façon des nuages.
Il songeait encore: «Il est singulier que ce qu’on a le plus redouté soit si facile à supporter. Je n’ai pas de chagrin.» Tant de fois il avait cru sa vie même attachée au succès de son œuvre, et voici qu’au moment de voir celle-ci disparaître, il n’avait que la joie d’être délivré et plus d’ardeur à vivre!
Poussé par ce désir d’activité physique, il s’était remis à descendre l’allée par où Clerc et lui étaient passés tout à l’heure, quand un regard jeté vers le salon le rappela au présent: M. Taffin, la tête collée contre un carreau, n’avait point cessé d’attendre et continuait de guetter son retour.
--Au fait, ce prêtre que j’oubliais!...
Aussitôt, il rebroussa chemin, rentra en coup de vent.
--Vous êtes encore là?
--Maintenant qu’il est parti, murmura M. Taffin, j’avais pensé que vous consentiriez...
--Toujours votre lettre?... Alors donnez... vite... Il faut que je retourne tout de suite à l’usine. A défaut du mot à mot, vous saurez du moins l’essentiel.
--Ah! que vous êtes bon!
Hâtivement Jude s’emparait des feuillets et les parcourait.
--Un bavardage, dit-il enfin.
--Quoi encore? dit M. Taffin haletant.
--Eh bien, il paraît que votre opinion ne tient pas debout et qu’une certaine Letgarde est vénérée sur les autels sans y avoir aucun titre. Cet Heimath l’a prouvé le premier: après lui, l’abbé Duchesne. Je suppose que cela vous est égal... à moi aussi.
Jude occupé à rentrer les pages dans l’enveloppe ne regardait pas l’abbé Taffin. Surpris de ne recevoir aucune réponse il leva la tête pour demander:
--Êtes-vous content?
La phrase expira sur ses lèvres.
Spectacle inoubliable: laissant là son chapeau, la lettre que Jude tenait encore en main, M. Taffin venait de se diriger vers la porte. Déjà le jour gris des fenêtres n’éclairait plus que son dos et, au-dessus, le rond blanchâtre d’une tonsure rasée de frais où des gouttes de sueur perlaient, lourdes comme des larmes. Il titubait. Sa main tâtonna, heurtant le bois avant de toucher la serrure. Il sortit enfin. Ses souliers à clous grincèrent sur le carrellement du couloir, puis ce bruit s’accéléra. On eût dit le trot sournois d’un prisonnier qui s’évade. A l’entrée, un grand choc... Jude n’entendit plus rien: et sur la maison, le silence régna désormais--ce silence terrifiant de choses mortes que laisse après lui le destin quand, son œuvre accomplie, il vient de repartir...
V
«_Cet Heimath l’a démontré le premier: après lui, l’abbé Duchesne. Cela vous est bien égal... à moi aussi._»
Pareille à une danseuse, la phrase voltait dans le cerveau de M. Taffin. Il regardait à l’intérieur de lui-même ce personnage bizarre qui disait toujours la même chose et qui était vêtu de gazes tantôt emportées par la giration, dressées en tire-bouchon et tordues comme une flamme, tantôt immobiles et raides comme un linceul. A force de regarder, M. Taffin était tenté de suivre lui aussi ce mouvement universel, car progressivement les maisons, les arbres, les nuages entraient dans la danse. Une contagion de sarabande gagnait l’immobile. C’était absurde, vertigineux et fou.
«_Cela vous est bien égal... à moi aussi..._»
M. Taffin marchait.
En effet, cela lui était tout à fait indifférent que l’univers tournât, que rien ne fût en place, qu’en tout point où une forme s’apercevait dix autres parussent aussitôt. Après tout, qu’y a-t-il de si extraordinaire à voir une forme changer? Il se passe en une seconde bien d’autres révolutions qu’on ne soupçonne pas.
--Ainsi, moi, par exemple...
A ce moment, M. Taffin porta la main à son chapeau pour saluer l’église devant laquelle il passait. Comme il n’avait pas de chapeau, cette main erra dans le vide, autour du front. Sans s’étonner, il continua de chercher quelque temps et laissa retomber son bras. Au fait, pourquoi saluer cette bâtisse où «une certaine Letgarde était vénérée sans y avoir aucun droit». On ne pense pas à tout: les habitudes vont moins vite que la vie.
Une habitude aussi le ramenait au presbytère, car il est agréable de rentrer chez soi et cette maison, quoique délabrée, était bien sa maison. En dépit de la Séparation, il en jouissait avec une sécurité de propriétaire: il y avait son fauteuil, sa bibliothèque, sa table de travail...
M. Taffin fit un haut-le-corps. Sa table... Est-ce qu’il avait besoin d’une table, maintenant?
A cet instant précis, quelqu’un le héla.
--M’sieu le curé!
C’était Jean qui courait après lui.
--M’sieu le curé, vous aviez oublié cela.
Il brandissait le tricorne laissé chez Jude. Du moment qu’on lui rendait son chapeau, M. Taffin n’avait plus besoin d’aller au presbytère. Il se coiffa d’un geste pressé.
--Merci, mon ami.
--Et puis cela... poursuivait Jean.
--Quoi encore?
Jean tendait aussi la lettre: mais rien que d’apercevoir cette petite chose blanche qui savait si bien tuer une âme, M. Taffin était devenu couleur de terre.
--Encore merci, je ne saurais qu’en faire.
--Pourtant...
--Ce n’est bon qu’à déchirer. Déchire.
--Comme M’sieu le curé voudra.
Maladroit, Jean tordit l’enveloppe puis tira sur les angles. Les feuillets résistèrent. Le papier grinçait. On eût dit un corps vivant qui se débat. Étonné, Jean crispa ses mains. Alors cela se fendit tout à coup avec une coupure nette et un crissement pareil à un soupir.
--Encore! dit M. Taffin.
Très vite, cette fois, une nuée de petits papiers s’abattit autour de Jean. M. Taffin les regardait tomber. Sur certains d’entre eux des mots entiers apparaissaient, comme si la pensée abominable s’obstinait à survivre. Le dernier débris s’échappa de la main de Jean.
--A vous revoir, M’sieu le curé. C’est pas pour dire, mais vous ne sauriez pas si chaque jour M’sieu Servin est d’humeur pareille à ce matin?
M. Taffin, qui virait pour s’en aller, répondit à la volée:
--Non, mon ami, je l’ignore.
Son mouvement avait été si rapide que la jupe de la soutane s’arrondit en cloche pour retomber à la manière d’un soufflet qui se vide. Aussitôt les papiers frémirent sur le sol. Quelques-uns sautèrent. M. Taffin eut la sensation que la lettre voulait ressusciter et, saisi de rage, il piétina ces débris. Engoncé dans sa robe, il avait l’air d’un vendangeur dans la comporte. Mais à mesure qu’il s’agitait, d’autres morceaux se levaient en plus grand nombre, gagnés par une vie mystérieuse et toujours renaissante.
--On ne pourra jamais s’en débarrasser! dit-il à Jean avec une sorte de résignation à l’inéluctable.
Puis sans même donner un regard à ce qui était encore sa maison, ni à l’église où l’heure sonnait tranquille,--n’eût-on pas cru que ce jour était pareil aux autres?--il repartit.
D’abord, il suivit une ruelle que remplissait une odeur de foin. C’était une ruelle étroite qui tournait en demi-cercle autour de Montaigut et qui était bordée par des granges. Dans chacune de celles-ci, au niveau du premier étage, le mur abattu avait été remplacé par des poutrelles de sorte que le toit soulevé par le foin tassé ressemblait au couvercle d’une boîte trop pleine.
Ensuite des monticules parurent. Dressés en forme de tronc de cône à la sortie du village chacun avait autrefois supporté un moulin. Trois madriers encore debout rappelaient qu’on avait entendu là un froufrou de grandes ailes et le roulis de lourdes meules. Hélas! combien lointaine cette chanson de richesse! Les madriers se profilaient comme des gibets.
Après les monticules, une route. Elle filait à mi-côte, au-dessus d’un vallon couleur d’ocre, jusqu’à Roumens.
M. Taffin entra dans la campagne. Des coups sourds résonnaient à ses oreilles. Il les écoutait attentivement et réglait sur eux le rythme de sa marche, à la manière des petits soldats.
La route tourna. Un horizon aride et violent se découvrit. Partout des éperons, des ressauts, un chaos de collines. Pareille à une lave, la coulée des sillons descendait barrer la plaine.
M. Taffin s’arrêta enfin. Il avait très chaud, car le temps était lourd. Pas plus de raisons en somme pour aller à Roumens que pour rentrer à Montaigut.
--Asseyons-nous.
Et il s’assit au bord du chemin, tournant le dos à celui-ci.
Il ne pensait plus à rien ou plutôt, s’il pensait, c’était d’une certaine manière bizarre et tout à fait étrangère à son mode habituel. C’est ainsi que remarquant une touffe d’herbe, il s’avisa pour la première fois qu’elle était fixée par des racines et que tout, ici-bas, ou presque tout, est enchaîné. Tout aussi, ou presque tout, est isolé. Ce saule, par exemple, qui haussait là-bas sa tête ébouriffée et faisait mine de surveiller la plaine ne voyait rien. Vivait-il seulement? S’il avait une âme, quel supplice que d’être toujours en place, sans rien soupçonner de l’extérieur que l’isolement donné par la certitude d’être seul de son espèce. Chaque brin vert, les moindres buissons souffrent peut-être au même degré que les hommes! Entraîné par sa rêverie incohérente, M. Taffin commençait de s’attendrir sur toutes ces choses dédaignées parce qu’on ne les regarde pas, quand des mots fusèrent dans son cerveau:
«_Heimath, le premier..._»
La phrase oubliée venait de rentrer à l’improviste, tel un maître qui met la clé dans la serrure sans se soucier du bruit qu’il fait.
Il y a des façons de tourner la clé qui proclament la possession. M. Taffin frémit. En vain aurait-il voulu chasser l’intruse. Son cœur cessa de battre. La phrase sardonique, s’acheva:
«_Après lui, l’abbé Duchesne: cela vous est égal... à moi aussi._»
M. Taffin répondit:
--Qu’est-ce que je vais devenir?
Et parce que cette question résumait l’effroyable regret de ce qu’il avait perdu, il sentit que tout à coup la détresse se révélait à lui.
Qu’allait-il devenir, en effet, maintenant qu’_Elle_ n’était plus. Depuis trois ans, il n’avait agi que pour _Elle_. Il en avait fait sa pensée unique. Sans doute, elle aurait dû rester simplement une Sainte choisie parmi les autres, c’est-à-dire un des innombrables élus qui chantent au ciel devant le Christ. Mais peu à peu il s’était accoutumé à ne plus entendre que sa voix. Occupé d’_Elle_ seule, il avait égaré ses adorations, délaissé le Christ... Pour _Elle_, il eût effacé Dieu!
Les coudes sur les genoux, les poings devant la bouche, M. Taffin sanglota. Une à une de grosses gouttes perlaient sous ses paupières closes, roulaient toutes chaudes le long de sa main, puis s’écrasaient sur sa soutane, y marquant un cerne de poussière.
Il pensait:
--Avant de _la_ connaître, comme j’étais malheureux!
Et il évoqua le temps où il était vicaire à Toulouse et à Villefranche. On le disait alors consciencieux et austère. Le curé de Toulouse déclarait: «Il manque de souplesse, mais il est vertueux.» Celui de Villefranche rectifiait: «C’est un bon prêtre, mais on croirait parfois qu’il manque de charité!» Cependant ni l’un ni l’autre n’avaient compris; car il n’était ni austère, ni vertueux, ni bon prêtre, mais uniquement un pauvre être dont la foi peu sûre ne peut anesthésier la solitude.
Ah! cette solitude cent fois pire que celle des plantes! Cette solitude de fonctionnaire sans famille et qui va de famille en famille, témoin d’office à chaque naissance et à chaque deuil, confident des plaisirs d’alcôve et des épouvantes de mort! Cette solitude où chaque pas provoque le rappel aigu de ce qu’on désire éperdument et de ce qu’on n’aura jamais! Le matin, réciter des prières payées, ressasser des supplications stéréotypées pour telle intention qui ne vous est de rien ou pour la mémoire de défunts inconnus; puis, la messe expédiée, entamer la série des corvées du métier: catéchisme que les enfants n’écoutent pas, prône fait de lieux communs copiés dans les recueils, visites aux malades; parfois suivre, cierge en main, la bière d’un client riche ou encore expédier distraitement la boîte de sapin réservée aux dernières classes, et le soir enfin, harassé, las de parler et de marcher, la gorge sèche, le cerveau vide, rentrer dans l’appartement glacial pour s’y retrouver seul! Non, M. Taffin n’avait pas menti à M. Lethois: quel suicide n’eût paru préférable à cette agonie lente?
Or, voici que l’abomination s’était effacée. Plus d’enfer: un éden. Après le désert, l’air qui embaume, des vergers. La Sainte avait paru. S’emparant de la petite flamme vacillante qu’était l’âme de M. Taffin, elle l’avait ranimée. Mon Dieu! quels délices! ne plus se donner à tout le monde mais à une seule! Pareil à une lentille, l’amour ramasse les rayons épars qui ne réchauffent rien et fait surgir un brasier!
Un tremblement secoua M. Taffin.
Ce n’était pas un songe: il avait aimé! car aimer c’est connaître la fièvre que donne une présence, le jet de toute l’âme vers celle qui repart, le dépouillement de soi une fois qu’elle est partie! Il avait aimé jusqu’à la volupté, plus ivre de rêves mystiques que des tressaillements de la chair, plus amant que s’il eût serré dans ses bras une femme: il avait aimé au point de ne plus voir que sa vie suivait un cours pareil et de la vivre sans effort, la tête au-dessus des nuées, en plein ciel.
Des détails surgissaient, précis.
Tel soir, tandis qu’il était à sa table, la lune parut. Entouré d’un halo, soulevé comme un ostensoir par un officiant mystérieux, l’astre montait droit au-dessus de la Montagne noire. Et il était d’abord très pâle, tout uni, pareil à une plaque énorme de métal. Mais peu à peu, des ombres avaient modifié son aspect; des lignes, tracé l’ovale d’un front, l’arc des cils, une bouche; le halo blond était devenu semblable à des cheveux. Certain que ce visage merveilleux le regardait, M. Taffin avait tendu les bras. D’un geste chaste, la vision ramenait déjà son voile. Quand M. Taffin était revenu à lui, il s’était retrouvé à genoux, adorant un nuage derrière lequel la lune avait passé.
Un autre jour, à l’église, il priait, la tête dans ses mains. Prière exquise et vagabonde: il ne disait que «Je vous aime» et chaque fois avec ces mots croyait prendre une rose dans une corbeille pour la jeter à l’adorée. La paix de la nef ouatait l’air. Le silence était exquis. On percevait le crépitement de l’huile dans la lampe du chœur. Tout à coup, un souffle rafraîchit son épaule. Distinctement, une voix a répondu: «Merci». Hallucination, c’est bien possible: mais où voit-on qu’il faille une réalité pour enchanter le cœur de l’homme?
Et c’était encore la joie d’enfantement renouvelée chaque soir, depuis que chaque soir il se faisait historien pour mieux connaître la bien-aimée. C’était cette extase le jetant hors du présent et qui, tour à tour, le transformait en paladin, en reître, en ascète.
Ainsi quel que fût l’heure ou le lieu, depuis deux ans, l’amour, pêcheur vigilant, avait ramassé dans un filet ses actes, jusqu’à ses désirs, pour les traîner au grand soleil du rivage.
Brusquement, visions, ivresses d’amant et joies de saint, tout s’efface. Il n’y a plus rien. Le néant, l’absence...
Une sueur d’agonie couvrit le front de M. Taffin. Il se sentait écroulé au fond d’un trou. Chaque pensée, fossoyeur hâtif, jetait sur lui la pelletée de terre qui est l’adieu des vivants.
--Qu’est-ce que je vais devenir?
Allait-il tout à l’heure rentrer au presbytère, dire comme d’habitude le bénédicité, s’attabler, réciter les grâces, puis le bréviaire?...
En même temps, M. Taffin croyait voir un homme pareil à lui qui s’asseyait devant le repas servi par Cadette, se promenait sur la terrasse, ânonnait des versets, et cet homme qui parlait, mangeait, marchait, lui apparaissait plus effroyablement prisonnier que les touffes d’herbe enracinées près de lui ou les arbres plantés là-bas...
Allait-il encore demain matin se lever à cinq heures, s’impatienter ensuite contre l’enfant de chœur qui arrive en retard ou ne s’est pas débarbouillé, enfin vêtu d’une chasuble monter à l’autel et commencer la messe?...
M. Taffin s’éveilla en sursaut.
La messe! il l’avait célébrée ce matin, si paisible! mais demain, l’oserait-il? car la messe résume le sacerdoce; elle est l’attache qui lie régulièrement le prêtre à la communauté; elle est l’acte suprême qui contraint Dieu. Comment demain, sans la plus horrible profanation, approcher du sacrifice, le désespoir au cœur, un doute sur les lèvres?
M. Taffin voulut se défendre contre des mots plus forts que ses propres sentiments.
--Je ne doute pas, d’ailleurs...
En effet, il ne songeait pas à discuter l’Évangile, ni la divinité du Christ, ni aucun dogme. Cependant, après avoir si bien confondu son amour et sa foi, pouvait-il promettre qu’une fois à l’autel et voyant au-dessus de lui la statue de sainte Letgarde devenue un simulacre vain, il n’aurait pas la tentation de supposer aussi le tabernacle vide? Et ce fut une impression de terreur. Il aurait voulu anéantir ce demain que rien ne pouvait empêcher de venir. Il désira passionnément disparaître ou bien encore redevenir un homme pareil à tous les hommes. La soutane lui brûlait le corps. Il blasphémait. N’avoir jamais été prêtre! Ne plus l’être! Pourquoi même l’était-il devenu? Voilà: on naît dans une ferme, les parents sont très pauvres, le gosse plaît au curé et l’on songe qu’il serait facile de ramener un peu d’argent dans la maison. Lui aussi, le gosse, aurait un logement payé par la commune, il pourrait être considéré, dîner chez les gens riches... C’est dit: on l’enverra au séminaire. Que le payement soit fait du meilleur de la vie, que vendre ainsi l’innocent soit un trafic d’esclave, personne pour le crier: quelle pitié!
--Ah bien! M’sieu le curé, c’est-y que vous êtes aussi venu prendre le frais?
Frémissant, M. Taffin se retourna et aperçut Dominique. Il rit douloureusement:
--Comme tu le dis, je prends le frais. Tu ne travailles pas ce matin?
--Si fait. C’est les vaches à Petiton qu’on doit ferrer. Je suis à leur rencontre. Et ça va toujours?
--Ça va.
Dominique fit juter sa pipe grâce à une série d’aspirations béates.
--Tout de même, si vous aviez un brûle-gueule, ça irait mieux, pas vrai?
--Je ne crois pas.
--Affaire d’habitude, quoi!
Dominique contempla ensuite les nuages qui, venus de Castres, s’étalaient sur la plaine et donnaient à celle-ci l’aspect d’une soupière fumante. Placide, il n’éprouvait plus le désir de parler. Le contentement d’être à côté d’un autre lui suffisait.
Toujours assis sur l’accotement, M. Taffin retomba dans ses pensées.
--Toi qui as de l’expérience, reprit-il soudain, crois-tu qu’à Toulouse, ou dans une grande ville, un homme sans métier et sans argent pourrait se tirer d’affaires?
Dominique haussa les épaules.
--S’en aller sans rien dans les doigts, c’est pas des choses à risquer. Y a quelqu’un d’ici qui voudrait quitter?
--Oui.
--Un imbécile, alors.
--On ne sait pas.
--C’est tout su.
Il se fit un nouveau silence. Dominique reprit après une courte réflexion:
--Ça ne profite déjà pas quand on a de l’argent. Tenez, dans les temps, le fils au vieux Peyrolles avait filé comme cela... Vous ne l’avez pas connu?
--Mlle Peyrolles a donc un frère? interrompit M. Taffin sans étonnement, car rien des autres, à ce moment, ne le touchait.
--Sûr! un gars planté, solide, qui avait de l’éducation, enfin le nécessaire... Faut croire qu’il ne s’entendait pas avec le vieux: tant et si bien qu’il a filé et puis, bernique! On ne l’a plus revu, il en est mort...
--Marié?
--Non... peut-être bien... Et puis je m’en f... s’il n’y avait que le mariage pour vous aider dans la débine!
--Ainsi tu crois que, même en cas de nécessité, un homme aurait tort de quitter?
--Si c’est la nécessité, rien à dire, naturellement. Une supposition: qu’on vous chasse de la cure, faudrait bien décaniller!
--C’est précisément ce que je demandais.
--Seulement, nécessité ou pas, partir serait toujours une bêtise.
A son tour M. Taffin haussa les épaules.
--Enfin! reprit Dominique, les voilà qui s’amènent!
Du côté de Roumens, des vaches accouplées avaient paru. La tête basse, le mufle protégé par un réseau en cordes, elles avançaient d’un pas rythmé. Petiton marchait devant elles, sans s’occuper d’être suivi. De temps à autre seulement, il levait l’aiguillon, puis le laissait retomber sur le joug. Au bruit sec de ce choc, les bêtes se pressaient d’un imperceptible élan et leur marche reprenait, très lente, grave comme dans une procession.
A cette vue, M. Taffin eut un rictus amer. Quelle distance entre ses pauvres scrupules et l’auguste sérénité de ce paysan! N’était-ce pas le vrai prêtre, celui-là, par qui viennent à chaque été les dons merveilleux de la terre et le froment pour calmer la vraie faim?
--C’est-y que le sol est donc si frais? fit Dominique surpris de voir le curé se lever.
--On ne peut pas toujours rester, dit M. Taffin que chassait l’approche d’une nouvelle présence humaine.
Il repartit. Cette fois, il descendait vers la plaine par un sentier abrupt, fossé plutôt que chemin. Là, du moins, il avait chance de ne rencontrer personne; peut-être aussi, à marcher indéfiniment par des routes solitaires, espérait-il lasser la voix qui l’escortait. Fragilité du bonheur le plus sûr! Pas n’est besoin d’un livre ou d’une lettre pour tuer: une phrase avait suffi! Ah! pourquoi Servin l’avait-il prononcée et de quel droit!... Et si, par hasard, il avait mal lu?...
Brusquement M. Taffin s’arrêta de nouveau.
L’idée--folle!--venait de s’incruster dans son cerveau, l’hypnotisait. Il la contempla, stupéfait.
C’était possible! Un homme, en hâte, parcourt huit pages, les résume en dix mots. Dix mots! voilà donc tout ce que M. Taffin connaît, ce pour quoi il se torture! Or, ceci n’est pas une hypothèse, un traducteur se trompe. Il peut oublier un «peut-être» ou un «non». Si le génie de la langue lui est hostile, le contresens arrive spontanément. Rien ne prévient de sa venue. Il est d’autant plus redoutable qu’il se prête mieux au mode habituel de penser...
Mais admettons que dans la lecture rien n’ait échappé, que le texte entier soit net, parfaitement clair, exactement compris: comment dans une glose si courte--dix mots!--tenir compte des réticences, des atténuations, des doutes, de tous ces points d’interrogation prudents qui sont la vraie trame de l’histoire?
Comme un fleuve qui rompt sa digue, un torrent de joie balayait l’âme du prêtre.
Fou! qui avait oublié la discipline salutaire apprise en écrivant l’histoire de sainte Letgarde; fou! qui dédaigneux des sources s’était contenté d’un récit de seconde main! Il fallait reprendre l’original, le suivre mot par mot, après cela encore vérifier que rien n’était omis. Cela demanderait du temps, de l’argent... Qu’est-ce que l’argent, le temps, grand Dieu! si le salut doit suivre.
M. Taffin fit un geste de délire. Il fallait tout cela! et tout cela était impossible, car la lettre n’était plus! Lui-même en avait piétiné les morceaux. Et dire qu’aveugle il s’exaspérait alors de ne pouvoir leur arracher cet air de chose vivante, avertissement suprême de l’aimée avant le sacrilège!
Il rit ensuite à la manière d’un insensé:
--Heureusement, il n’y a pas de vent!
Et une montée furieuse suivit. Éperdu, il retournait ramasser à genoux ce que le vent aurait bien voulu lui laisser. Il en était là désormais que sa destinée tenait à un souffle d’air--comme si les souffles qui passent devaient se soucier d’une destinée humaine!
A partir de la route, il courut. Il songeait: «Je me rappelle que Jean était devant la porte: même si le vent avait soufflé, la maison les aurait protégés.» En même temps, il jouissait de l’atmosphère morte, du silence épais. Pas un frisson dans la campagne. Au contraire, à l’approche de Montaigut, on eût dit que le calme se faisait plus lourd et à mesure un espoir miraculeux le soulevait. Enfin, plus que trente mètres, plus que vingt... le presbytère qui paraît... Cadette, les cottes retroussées, un seau vide à la main, est aussi devant la porte, mais sur le sol _il n’y a rien_, plus rien qu’une flaque d’eau et la trace du lessivage qui a tout emporté!
La gorge étranglée, M. Taffin tendit le bras vers la terre détrempée:
--Est-ce vous Cadette, qui auriez...
--Évidemment! c’est moi!
--Ainsi, les papiers?...
--Quels papiers?
--Une lettre que j’avais déchirée.
--Craindriez-vous que je n’aille lire dans les ordures?
Alors une frénésie de mâle trompé:
--Il y avait là tout à l’heure des morceaux... de petits morceaux de papier. Ils y étaient quand je suis parti. Je veux qu’on les retrouve. Aidez-moi à les chercher, tout de suite!
--Les chercher? où? Puisque je vous dis que j’ai dû jeter au moins dix seaux avant d’enlever le fumier qui était devant chez vous!
--Dieu de Dieu!
M. Taffin a levé les mains; sa voix tonne. A l’aspect de cet homme à demi fou, maculé de boue, hurlant son désastre, Cadette a un brusque recul et s’efface dans le couloir: la porte bat, le verrou grince. M. Taffin ne trouve plus devant lui qu’une muraille close...
Il recula. Il ne se rendait plus compte de ce qu’il avait dit ou fait. Il ne se souvenait même plus de ce qu’il était venu chercher. Fermant les yeux, il enviait la félicité des plantes. Quel châtiment d’avoir une âme!
Puis ce fut un appétit furieux d’oubli. Il aurait voulu ignorer quel il était et que d’autres hommes pouvaient passer près de lui. Tout était donc fini! Quand on perd une femme, un ami, encore reste-t-il une tombe. Lui n’avait plus rien, pas même un Dieu! Car savait-il si Dieu n’est pas chimère, la Trinité un rébus de visionnaire, le sacerdoce un mode barbare de fonctionnarisme traditionnel? Hier, il eût signé de son sang la réalité de l’aimée tant il avait perçu mille fois sa présence, et l’aimée n’existait pas! Tout mentait. Le mensonge était dans sa conscience, dans son chagrin. Le néant lui-même devait mentir!
--Ah! M’sieu le curé, c’est le bon Dieu qui vous envoie!
Livide, M. Taffin ouvrit les yeux. Une forme avait surgi près de lui. La Blanchotte, ivre d’avoir vu agoniser sa fille, sanglotait à son côté.
--Elle est si mal! voilà maintenant qu’il faut que vous veniez la confesser.
--Moi?
Il y eut un silence. Un atroce débat déchirait cette âme de prêtre.
--C’est bien, dit-il, j’irai...
Ensuite sa voix s’éteignit, sembla demander pitié:
--Mais pas tout de suite... non vraiment, tout de suite, je ne pourrais pas!...
VI
Ainsi, à la même heure, et sans qu’ils s’en doutassent, en des endroits si proches qu’ils auraient pu s’apercevoir, arrivants et habitants étaient pris tour à tour par la rafale commençante.
Seule, Mlle Peyrolles attendait encore la venue du destin, sans doute parce que seule aussi elle l’avait prévu redoutable. La veille, à force de volonté, elle était parvenue à se réfugier dans l’ivresse du revoir. Ni le désir de Marc d’expliquer sa venue, ni le nom de Thérèse Wimereux, ni de multiples dissonances marquant combien peu ils avaient le même idéal, n’avaient pu troubler cette félicité conquise. Aveugle et sourde, elle était restée obstinément dans la joie du présent. Mais, dès la nuit, quelle revanche!... et le matin, à l’annonce de la sortie de Marc, quelle crainte!
Droite sur la terrasse, Mlle Peyrolles surveillait maintenant la route. Successivement avaient passé devant elle Pontillac dans sa voiture, ce Jude Servin dont le voisinage, un autre jour, l’aurait exaspérée, des paysans qui saluaient, un homme venant de Revel: elle ne les avait pas aperçus. Une seule recherche l’absorbait, recherche éperdue de celui qui aurait dû revenir et qui ne paraissait pas!
Elle savait que si Marc s’était éloigné, c’est qu’il avait eu peur. Hier, à l’arrivée, il aurait parlé sans effort: aujourd’hui, la connaissant, il n’osait plus.
Elle savait aussi que Marc, parce qu’il était loyal, vaincrait sa peur, et c’est pourquoi elle ne doutait pas de l’apercevoir tout à l’heure sur le chemin, revenant vers elle.
Ce que Marc avait à dire, elle ne l’imaginait pas. Elle sentait seulement qu’au miracle de son retour il avait fallu une cause terrifiante. Pour apprendre cette cause, elle eût donné la moitié de ses fermes: pour l’ignorer, peut-être aurait-elle offert sa fortune!
Tout à coup, près de la côte de Saint-Julia, des cris s’élevèrent. Mlle Peyrolles pencha la tête.
Des gens s’agitaient là-bas, formant un groupe noir. Aux appels du Pêcheur, la mère Fouasse, d’autres encore accouraient auprès de M. Lethois évanoui sur la route. Mais Mlle Peyrolles n’eut pas le loisir d’analyser cet attroupement insolite: près du jardin un homme venait de paraître, marchant d’un pas résolu et ferme. Elle reconnut Marc et poussa un cri:
--Lui! enfin!...
Il arrivait, tout entier à sa volonté inébranlable de dissiper l’équivoque où il vivait depuis la veille: il arrivait, ne se doutant pas plus que Mlle Peyrolles du drame qu’il laissait après lui. A quoi reconnaître d’ailleurs les mots qui brisent une vie?
Quand, cinq minutes auparavant, Lethois l’avait abordé, Marc n’avait vu là qu’un pauvre homme probablement maniaque et préoccupé de sa souffrance. En répondant à Lethois, il avait cru de même ne prononcer que des phrases vagues, bonnes à décourager cet importun. S’il avait ensuite tourné la tête, il aurait compris combien il se trompait: mais lui non plus n’avait pas le loisir de regarder en arrière. Plus tard seulement il devait se rappeler ces choses, en mesurer la portée!
A la vue de Marc, Mlle Peyrolles abandonna l’appui de la terrasse. Elle descendit vers la petite porte du jardin. Elle éprouvait à la fois une immense joie et de l’effroi. Avant de tourner la clé, elle eut envie de faire un signe de croix. Jamais elle n’avait tant redouté la Providence; jamais non plus elle n’avait tant désiré qu’il y eût un Dieu. Comme elle tirait le battant, elle crut voir passer un fantôme devant elle: tout le bonheur de sa maison qui s’enfuyait peut-être!... Ce ne fut que l’illusion d’une seconde. Déjà Marc était devant elle.
Ni l’un ni l’autre ne songèrent aux formules banales qui accompagnent normalement le revoir du matin:
--Entre vite, dit Mlle Peyrolles, tu le vois, j’étais inquiète.
--Moi-même, répondit Marc, je me reprochais de vous avoir abandonnée.
Ils sourirent. Ils avaient tous les deux un visage mortellement pâle.
--C’est vrai, reprit Mlle Peyrolles d’un ton léger, tu avais oublié que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire; viens d’abord, nous serons mieux là-haut.
Et se donnant le bras, comme la veille, ils remontèrent. L’heure avait sonné. Tels des condamnés, ils devinaient que rien au monde ne pourrait la retarder. De toutes leurs forces, ils auraient pu souhaiter qu’un incident indépendant de leurs volontés en détournât le cours: tout alentour était paisible, le monde indifférent.
Arrivée au sommet, Mlle Peyrolles s’arrêta encore et montrant l’horizon:
--Il n’est plus comme hier, hélas! Les Pyrénées ont disparu: le vent a fait rage, cette nuit.
--Je ne m’en suis pas douté, répondit Marc: les champs, ce matin, respiraient une paix de cimetière.
Ils semblaient détachés de ce qu’ils disaient.
--De quel côté es-tu allé?
--Au hasard... Tenez, je crois bien que j’ai passé là-bas, près de ce chêne.
--C’est Saint-Puy, murmura Mlle Peyrolles; j’y ai vécu petite fille, du temps de mon père...
Marc acheva d’une voix éteinte:
--... Et du mien!
Alors, cette fois, ils sentirent qu’ils ne pouvaient pas résister. Même sous le couvert de ces propos vides, le mort les entraînait.
--Allons, dit Mlle Peyrolles, devenue blême.
* * * * *
Elle se dirigea vers la salle à manger. Ils s’assirent aux deux bouts de la table. Mais auparavant, Mlle Peyrolles vérifia si la porte donnant sur le couloir était bien fermée. Elle marchait sans bruit. Le tic-tac haletant du chalet suisse avait l’air de remplir la pièce, comme si la seule vie perceptible autour d’eux pouvait être la vie du temps.
--Et... c’est tout ce que tu as fait pendant ta promenade? reprit Mlle Peyrolles en s’asseyant.
Marc répliqua doucement:
--J’ai aussi réfléchi.
--Ah!...
Mlle Peyrolles n’ajouta rien. Voyant qu’elle ne l’encourageait pas, il poursuivit:
--J’ai réfléchi que je ne pouvais pas... que je n’avais pas le droit de vous taire plus longtemps les motifs de mon voyage.
Mlle Peyrolles appuya les mains contre son cœur:
--Eh bien! donne-les: c’est très simple, fit-elle d’une voix blanche.
--Ce ne l’est plus.
Il y eut un silence. Tous deux souriaient encore, mais ce sourire figé sur des lèvres d’angoisse faisait penser à des sanglots.
--Je t’en prie, murmura Mlle Peyrolles, ne vois-tu pas que ton silence me fait mal?
--Par où commencer? fit Marc avec un geste las.
--Par le plus pénible, si ce doit l’être.
--Il s’agissait d’argent.
--Ah! si ce n’est que cela!
Le visage de Mlle Peyrolles venait de se détendre.
--N’importe, s’écria Marc, depuis que je vous ai vue, je sens que c’est trop et j’éprouve le besoin de vous en demander pardon. Oui, cela est vrai, j’étais venu poussé par un intérêt d’argent, venu ici comme dans une banque... Comprenez-moi bien: il y a deux jours, hier matin, cette idée pouvait être folle, absurde, et même méchante, elle n’était ni vilaine ni basse. Qu’est-ce que je savais de vous? Vous étiez ma parente, soit: mais quelle parente? A vous plus qu’à tout autre, j’attribuais le malheur de ma mère. Plus tard, vous aviez subvenu aux frais de mon éducation: cette charité, car c’en était bien une à vos yeux, ne m’avait donné que du ressentiment. Il s’y était mêlé trop de dédain pour que je ne me souvinsse pas surtout qu’après tout elle m’était due. Que la loi le veuille ou non, je suis de votre sang. Songez un peu au scandale si, devenu vagabond ou voleur, j’avais dû décliner devant le tribunal de Revel mes titres de famille!... Éviter un tel risque valait bien vos sacrifices et voilà ce que je me répétais quand, désireux de justifier ma conduite, je m’étonnais de ne pas vous être reconnaissant, parfois même de vous haïr!...
Mlle Peyrolles ne bougea point: elle écoutait, crucifiée par ce rappel où chaque mot criant la vérité dépouillait le passé des voiles hypocrites.
--Encore une fois, je vous demande pardon; mais si pénible qu’elle nous soit, cette confession est nécessaire. Il faut bien que je vous explique, n’est-ce pas, pourquoi l’idée m’est venue de frapper à votre porte? Or, si cette idée ne m’assurait pas que j’échapperais à la situation qui me torture, elle me fournissait du moins l’occasion de me replacer sur votre route, et cela, je l’avoue, me décida. Je me disais: «Elle s’est crue débarrassée: après la mère, elle a rayé l’enfant; en reparaissant, montrons-lui que si la mère est morte, l’enfant se souvient!» Je m’imaginais aussi entrant dans cette maison et jouissant d’y être, ne fût-ce qu’une heure, par droit de conquête, simplement parce que je suis devenu un homme. Vous le voyez, je ne cache rien: c’était encore la rancune qui me conduisait. Lorsqu’une rédaction de journal m’a procuré les permis nécessaires au voyage, mon cœur n’a pas battu de la seule joie de vous rencontrer. J’étais fou: on le devient quand on est malheureux. Et puis... qu’est-ce que cela fait?... Je ne vous connaissais pas!
Mlle Peyrolles répéta comme un écho:
--C’est bien vrai, tu ne me connaissais pas!
Comme elle expiait en cette minute tous les calculs qui avaient endormi sa conscience pendant les années qu’il rappelait! Il lui semblait qu’aucune douleur humaine ne pouvait approcher de son humiliation.
--Enfin, j’arrive... Comment décrire cela? C’est une autre qui m’accueille, une autre que je ne soupçonnais pas et que j’hésite encore à comprendre. En vous apercevant devant l’hôtel, je ne sais ce qui s’est passé en moi. J’aurais voulu n’être jamais venu, et cependant je n’aurais pas donné cette minute pour une fortune. Ah! je vous jure que j’ai oublié quel motif m’amenait, aussi le passé, mes volontés mauvaises... J’avais l’impression qu’une chose m’était rendue, qui m’avait toujours manqué. Un instant, lorsque nous étions dans la voiture, je suis parvenu à me ressaisir, mais vous avez deviné, vous m’avez fermé la bouche: «Demain!» et j’ai répété comme vous: «Demain!» C’était si bon!
De nouveau le visage de Mlle Peyrolles s’éclaira. Oh! les mots inespérés, bienfaisants, qui pansaient avec tant de douceur la blessure faite!
Marc continuait toujours:
--Ce bonheur a duré jusqu’au soir. Puis, cette nuit, je me suis retrouvé seul. Le silence est descendu en moi... Quelle chute! J’avais crocheté votre confiance. Vous aviez cru à un retour d’enfant prodigue. Je n’étais venu que poussé par une nécessité, la plus impérieuse et la plus basse, une nécessité d’argent!
Pour la première fois il s’interrompit. Mais voyant que Mlle Peyrolles allait parler peut-être, il l’arrêta:
--Je vous en prie, laissez-moi achever! Je voudrais aller d’une traite jusqu’au bout. Vous déciderez ensuite en connaissance de cause... Donc je suis venu poussé par une nécessité d’argent. Après ce que je vous ai dit hier de ma vie, vous devinez que je n’en suis pas encore à thésauriser. Les circonstances ont fait cependant que brusquement j’aie besoin d’une grosse somme...
Il surprit un tressaillement de Mlle Peyrolles, et avec un geste de défense:
--Rassurez-vous, je n’ai ni volé ni joué! Il s’agit d’un traitement à payer, d’une vie à sauver. Est-ce bien une vie ou deux? Peu importe! le fait est là, brutal: j’ai besoin d’emprunter dix mille francs. Si mon gage est d’une mauvaise défaite chez un usurier, il n’en existe pas moins. Je suis médecin d’une compagnie d’assurances. En guise de paiement, celle-ci m’assure sur la vie. Pour ces dix mille francs, je céderai un titre qui vaut le triple. Le bénéfice est sûr. On ne court dans l’aventure qu’un risque dont mon honnêteté est le facteur. Je pourrais, en effet, cesser volontairement mon travail et rendre ainsi le titre caduc. Ce risque, après ce que vous savez, vous effrayera-t-il au point de motiver un refus? Toute la question est là, et qu’elle soit pour moi atrocement angoissante, que du oui ou du non que vous allez prononcer, dépendent mon sort, mon bonheur, ma vie même, cela, vous ne pouvez en douter! Ne viens-je pas de vous en fournir la preuve la plus cruelle par cette demande même que j’aurais voulu arrêter dans ma gorge, et que malgré cela, j’ose vous faire?
Pareille à un bloc de marbre, Mlle Peyrolles ne parut pas s’apercevoir qu’il avait achevé. Ses yeux noirs, détournés de Marc, avaient cherché la muraille et regardaient au delà. N’y avait-il que cela? Toute la nuit, elle s’était torturée à imaginer ce qui devait les séparer: vice, aventures, déclassement, elle avait tout prévu, tout souffert, excepté cette chose si simple et indifférente: un besoin d’argent!
Donc elle aurait dû crier de joie, prononcer tout de suite le oui libérateur, et pourtant elle demeurait inerte, sans parole, comme si derrière le récit de Marc des réticences s’étaient cachées!
--Est-ce bien tout? murmura-t-elle enfin, sans se rendre compte pourquoi elle le demandait puisque lui-même venait de l’affirmer.
Marc acquiesça d’un signe de tête.
--Alors, mon enfant, laisse-moi te faire à mon tour des aveux. Pendant que tu voulais me haïr, j’attendais l’occasion de te redevenir utile. Tu as tardé longtemps à t’adresser à moi parce que tu es jeune et que tu te croyais indépendant. Je sais par expérience qu’on ne l’est jamais ici-bas. J’escomptais donc cette heure. Elle est venue. Tant mieux.
Marc joignit les mains:
--Quoi, vous ne me demandez rien autre? Vous ne vous étonnez pas?... Comme vous êtes bonne!
Il avait dit: _rien autre_.
--Ne me remercie pas, mais réponds franchement à ma question. Pourquoi cet argent? Tu as l’air d’hésiter...
--Après ce qui précède, ce serait bien inutile.
On entendit pendant un bref intervalle la pendule qui battait des coups très sourds. Marc avait baissé la tête.
--Il s’agit de ma femme, dit-il enfin.
--Ta femme!...
Et ils se regardèrent. On eût dit que la foudre venait de creuser entre eux un abîme noir.
--Ainsi, tu es marié!... dit encore Mlle Peyrolles.
Un accent de supplication traversa la voix de Marc:
--Excusez-moi si hier je ne vous en avais pas parlé: en vérité, c’est cela que j’aurais dû dire d’abord. Depuis deux ans, j’aime... j’aime une femme... Nous allions avoir un enfant... nous étions heureux... et tout à coup, la phtisie, l’horrible phtisie qui s’abat... Elle se meurt: elle est perdue si je ne la soigne pas! Comprenez-vous, maintenant? Ah! soyez sûre qu’avant de venir, j’ai frappé à toutes les portes! Quel calvaire, grand Dieu! A l’Assistance publique, pas de sanatorium pour femmes! Dans les institutions privées, un accueil sournois et toujours des refus, car j’ai l’air d’être un monsieur. On en est là! Il faut être riche pour garder ses poumons, riche pour avoir un enfant et le bonheur de tout le monde! A l’hôpital, au Parlement, partout, on ne songe qu’aux riches! Je n’avais plus que vous...
Figée, Mlle Peyrolles reprit obstinément:
--Marié! depuis quand?
Elle en revenait là, ayant tout à coup la sensation que Marc lui échappait. Que la veille, aussi, il eût gardé le silence à ce sujet, lui causait une surprise douloureuse. Marc pressentant ce qu’elle pensait, rougit. Il eut honte d’être lâche plus longtemps:
--Je ne suis pas marié.
Les paupières de Mlle Peyrolles vacillèrent, mais elle ne fit pas un geste, n’eut pas de cri; seulement une atroce haine lui serra le cœur. De toute son âme elle aurait voulu savoir morte la femme dont il parlait.
--Cette fois, vous n’ignorez plus rien.
Il se tut. Un frémissement intime les secouait.
--J’ai souvent imaginé quel prétexte pourrait te ramener ici, soupira Mlle Peyrolles amèrement; je n’avais jamais songé, je l’avoue, qu’il s’agirait de secourir ta maîtresse.
--Je vous ai dit: ma femme, interrompit Marc animé par une sourde révolte.
Mlle Peyrolles haussa les épaules:
--Oh! qu’importent les mots!
Un rire méchant passa sur ses lèvres décolorées.
--Qu’elle t’aime ou non, c’est toujours une fille...
Le mot avait jailli, féroce. Marc frémit:
--Je vous en prie: vous avez le pouvoir de la tuer, il est inutile de l’insulter!
Mlle Peyrolles redressa la tête:
--Ne pare donc pas de grands mots ce qui n’en vaut pas la peine! Je le connais, ton roman. J’ai beau vivre à la campagne, il me semble que je l’ai vu. Une idylle au coin d’un marbre sale de brasserie; cette fille profitant d’un soir d’attendrissement pour t’exhiber sa vertu défraîchie, et toi, niais, t’exaltant à la pensée d’un sauvetage où tes sens trouvaient leur compte...
Et comme Marc tentait de l’arrêter:
--Inutile! Je devine aussi ce que tu vas répondre: toi seul l’as séduite. Elle t’a résisté. Et depuis, tu ne sais ce qu’il faut admirer le plus en elle, de son désintéressement ou de son amour. Je connais cela, te dis-je, je l’ai déjà entendu...
Tragique, elle conclut:
--Je me doutais bien que tu ramenais ici une partie du passé, mais tout le passé, à ce point, c’est trop! Je ne veux pas... non, je ne veux pas!...
--Ce que vous appelez mon roman n’est rien de ce que vous dites, fit Marc d’une voix basse. Vous oubliez que ma jeunesse a manqué de loisirs et plus encore de confortable. Je l’ai connue dans ma maison. Elle était comme moi sans famille, travaillait pour vivre, comme moi. Nos deux efforts étaient pareils, de même notre misère, et vraiment cet amour était naturel, fatal... Rien n’existait en dehors de nous: nous n’avions de comptes à rendre à personne...
--Pas même à Dieu?
--Dieu? sais-je seulement s’il faut y croire, et s’il existe? Pourquoi nous a-t-il ainsi jetés à la seule détresse des sans-famille? Je vous répète que si les gens de ma sorte n’avaient pas le droit de mettre en commun leur solitude, ce serait par trop injuste! Pourquoi aussi nous ne sommes pas mariés? Cela encore est très simple! Nous étions tellement sûrs l’un de l’autre qu’une signature de maire était bien superflue, tant que l’enfant n’était pas là!
--Là, de même, Dieu ne comptait pas!
--Pour légitimer celui qui va venir, l’église est inutile. A quoi bon doubler les paraphes officiels d’hypocrisies gratuites!
--Malheureux! tu en es là de ta foi!
--Ah! laissons de côté mes croyances! Est-ce que le présent que vous pouvez décider ne suffit pas?
La voix de Marc s’éteignit dans un sanglot:
--Mais regardez donc! Rien que d’en parler, mon cœur est déchiré! Je vous ai trompée, je me suis trompé! Sans cette menace abominable je ne serais pas venu; jamais je n’aurais mendié votre aide, ni connu l’ignoble regret qui me vient! Car enfin, j’étais libre de me taire! Je n’avais qu’à garder le silence, vous consentiez et nous étions sauvés!
Mlle Peyrolles eut une exclamation étouffée:
--Penser qu’une femme t’a réduit là et que tu as pu songer à lui donner ton nom!
--Joli cadeau! Père et mère inconnus...
--Possible! Tu as su pourtant retrouver la filière quand elle devient utile!
--Vous l’aviez bien oubliée, quand elle était gênante!
--J’en appelle au passé!
--N’est-ce pas lui qui nous juge?
Ils s’étaient levés. Ils criaient: le passé! En même temps, ils tendaient les poings vers lui, comme s’il venait d’entrer; et c’était vrai qu’il était là, témoin tragique revenu à vingt ans de distance et sans changement. Était-ce Marc ou son père qui revendiquait ainsi la liberté d’épouser sa maîtresse? Lequel des deux invoquait ici le droit de l’enfant? Rien n’avait changé, ni la pièce où ils parlaient, ni le costume noir de Mlle Peyrolles, ni même les personnages: celle-ci à peine blanchie, Marc si pareil au mort qu’il semblait celui-ci rajeuni.
Frémissante, Mlle Peyrolles retomba sur sa chaise. Qu’il y eût dans ce retour une justice souveraine, qu’après avoir tant fait souffrir, elle souffrît à son tour par les mêmes moyens, cela ne la frappait pas. En revanche, de toute son âme elle aurait voulu remonter le cours du temps pour empêcher Marc de s’expliquer.
Et Marc, aussi, demeuré debout, comprenait tout à coup qu’après les mots qu’il avait dits, l’irrémédiable avait passé. Ah! fou qui, dans une minute d’aberration, pour défendre son orgueil blessé, avait détruit sans retour la chance suprême de salut! Ainsi, c’était fini: grâce à lui, l’aimée succomberait! Il fallait rentrer, l’espoir perdu.
--Quelle rançon, murmura-t-il, pour un peu de bonheur, hier!
Puis, sentant que ce bonheur même le chassait:
--Quoi qu’il arrive, je m’en souviendrai pour ne plus vous haïr!
--Que fais-tu? dit Mlle Peyrolles, voyant qu’il se dirigeait vers la porte.
--Où irais-je...?
--Tu veux partir!
La voix de Mlle Peyrolles subitement venait de changer.
--Et moi?
--Oh! vous!... répéta Marc.
--Tu délires! Il n’est pas possible qu’après être venu, tu veuilles me quitter? Tu ne commettrais pas ce crime!
--Si je restais, j’en commettrais un autre.
--Marc! mon enfant! voyons! tu ne crois pas à cette absurdité? Il doit y avoir un moyen, je ne sais quoi pour sortir de cette alternative... Et d’abord, c’est bien vrai que le passé nous jugeait tout à l’heure. Je songe à ton enfance que je n’ai pas surveillée, à ta jeunesse durant laquelle personne n’est resté près de toi pour t’enseigner le respect du bon Dieu. Oui, c’est ma faute si nous en sommes là. Tu vois, je m’accuse la première, je reconnais que tes duretés sont méritées, je te les pardonne... Seulement...
Elle se tordit les mains:
--Seulement, comment veux-tu que j’accepte contre Dieu même ce mariage sans prêtre? Je me damnerais si je prêtais jamais les mains à un tel sacrilège! C’est en vain que tu protestes: faire consacrer par les lois un pareil attachement, ne sert qu’à le rendre plus criminel; cela outrage les mœurs, la religion, cette morale même qui est la règle du premier venu, si humble soit-il!... Encore s’il s’agissait d’une aumône!... On rencontre une malheureuse, on la secourt... c’est bien! Mais sanctionner le passé de cette fille! au moment où je t’ouvre ma maison, vouloir que cette fille t’accompagne et dans ces conditions!...
--Vous voyez bien! dit Marc avec un geste découragé.
--Ah! je vois que le bonheur est devant nous. Donne-lui l’argent que tu voudras, qu’on la soigne, qu’on la sauve, et puis, qu’après cela tu l’ignores et que tu restes!...
--N’achevez pas!
--Pourquoi? Sois tranquille, je ne t’importunerais pas de questions: tu serais libre! entends-tu? libre... mais je veux te garder, quand même, malgré elle!
Mlle Peyrolles s’était approchée de Marc, et s’efforçant de le ramener vers la table:
--Entre elle et moi, oses-tu hésiter? Tu quitterais ta maison, une famille, et pour qui, grand Dieu! une gueuse!...
Marc, épouvanté, ne put réprimer un sursaut de révolte:
--Cette gueuse, comme vous dites, m’a donné plus d’allégresse que l’univers entier: je l’aime!
Elle recula:
--Ne profane pas l’amour: tu ne le connais pas!
--Je l’aime! répéta Marc.
Un délire l’exaltait:
--Aimer! qui de nous deux ici profane ce mot? Savez-vous seulement ce que c’est que d’aimer?
--Marc, tais-toi!
--J’aime!... Mon Dieu! pourrais-je expliquer cela devant vous que la vie a condamnée à rester seule?... Aimer, c’est donner ce qu’on possède et même ce salut dont vous êtes avare! C’est accepter sans scrupules et dans la joie l’ivresse de l’étreinte! C’est... Mais non! vous vous êtes refusé jusqu’au désir! Dans le spectacle de deux cœurs fondus au même brasier, vous n’imaginez que débauche! Au geste d’union souveraine, vous répondez par celui qui sépare. L’enfant lui-même, ce miracle! vous est odieux. Ah! jamais, non jamais, je n’avais imaginé une vengeance si cruelle!
--Marc!
Suppliante, Mlle Peyrolles lui fermait la bouche. Chaque mot s’enfonçait dans sa chair, la brûlait comme une averse de plomb liquide. Comme il voyait clair! C’était vrai qu’elle était à jamais isolée dans sa fortune et sa vertu! Jamais un baiser d’amant ne l’avait fait frémir: jamais elle n’entendrait près d’elle un rire d’enfant. Si celui-ci partait, rien ne l’attacherait plus au monde. Cependant, même pour le retenir, pouvait-elle accepter de sacrifier son âme?
--Marc! je t’en conjure, si tu dois t’en aller, que ce ne soit pas sur ces mots atroces!
--Hélas! s’écria Marc, quels autres pourraient empêcher désormais que nous soyons deux étrangers!
--Depuis hier, j’ai trop souffert par toi!
--Dites que, depuis hier, le passé nous a trop fait souffrir!
--Le passé est chose morte.
--Il revit!
--On l’efface.
--Et le croyant disparu, on le retrouve encore!
Ils parlaient de nouveau avec des gestes de fièvre, inconscients du lieu et de l’heure.
Un coup violent frappé contre la porte les interrompit:
--Mademoiselle, criait Dorothée au dehors, on réclame le médecin.
Mlle Peyrolles jeta:
--Il n’y a pas de médecin ici!
--Vous oubliez que je suis là, interrompit Marc.
--Qui le saurait?
--N’importe, allons voir.
Déjà il tournait la clé et se précipitait vers l’entrée. Au bout du couloir, sur le seuil, en pleine lumière, Thérèse Wimereux et Jude Servin appelaient d’une voix angoissée:
--Accourez!
--Hâtez-vous!
--Une minute peut tout perdre!
--Il va mourir!
--Vous le voyez, dit Marc, les montrant à Mlle Peyrolles qui le suivait, c’est bien moi qu’on cherchait.
Farouche, Mlle Peyrolles voulut lui barrer le chemin.
--Reste!
En même temps, une colère l’exaspéra, de ce que des inconnus eussent forcé l’entrée de sa maison.
--Et vous? Que venez-vous faire? Je ne vous connais pas! Allez-vous-en!
Marc l’écartant avec douceur, rejoignit Thérèse et Jude Servin:
--N’avez-vous pas compris? un homme est en danger...
Faisant un effort désespéré, elle suppliait encore:
--Marc!
Mais celui-ci déjà s’était élancé, partait.
--Ah! s’écria-t-elle, il ne reviendra plus!
Puis, glacée d’épouvante, elle recula, rentra dans son château.
* * * * *
Près du perron, un homme, attiré par le bruit, riait sournoisement:
--Ben! en voilà un du moins que la famille ne reniera pas; comme il lui ressemble!
Dominique, à la vue de Marc avait cru voir passer le gars du vieux Peyrolles...
VII
Ils descendirent à grands pas tous les trois. Placé entre Thérèse et Marc, Servin avait l’air de les entraîner. Aucun ne parlait. D’un commun accord, tant que Mlle Peyrolles pouvait encore les apercevoir, ils ne songeaient qu’à s’éloigner.
--M’expliquerez-vous où nous allons, ce qu’il y a? demanda enfin Marc.
--Nous allons chez Lethois.
--Qu’est-ce que Lethois?
--Un homme à qui vous avez parlé tout à l’heure, dit Thérèse; c’est du moins le Pêcheur qui l’affirme.
--Mlle Wimereux qui demeure chez Lethois sait seule ce qui est arrivé, reprit Jude: je n’ai eu qu’un office, la conduire chez votre tante dont elle ignorait la maison.
Thérèse continua:
--Déjà, il n’était pas très bien, ce matin, lorsqu’il est sorti; mais, après votre rencontre, il s’est trouvé mal, puis il a déliré... D’ailleurs, vous allez voir: c’est le meilleur. Hâtons-nous.
Repris par l’instinct professionnel, Marc demanda encore:
--Y a-t-il ici une pharmacie?
Jude haussa les épaules:
--Une pharmacie dans ce hameau, vous n’y pensez pas!
--Et s’il y a besoin de remèdes?
--Rien de plus simple. Je dois partir à l’instant pour Revel: ma voiture les ramènera.
--Vous partez? interrompit Thérèse.
Jude eut un sourire amer:
--Oui, la grève commence.
Elle pâlit:
--Et... qu’allez-vous faire?
--Me battre... naturellement.
--Alors... c’est le drame?
--En effet.
Au frémissement de la voix, il venait de reconnaître combien elle le plaignait; il lui était reconnaissant de cet émoi et, plus encore, de ce qu’elle s’abstenait d’exprimer sa pitié.
--Hélas! murmura Thérèse accablée, le drame n’épargne aucun de nous...
--Si, celui-là...
De la main, Jude désignait en avant d’eux l’abbé Taffin qui se dirigeait paisiblement--semblait-il--vers Saint-Félix.
--En êtes-vous sûr? Tous vivent des tragédies qu’on ne voit pas. L’intrigue change, plus ou moins noble: la souffrance est pareille.
--Toujours inique, dit Marc.
--Toujours salutaire, affirma Thérèse.
--Vous êtes optimiste, fit Jude avec une ironie qu’il ne put réprimer.
--Simplement confiante dans la justice qui régit l’univers.
--Amen: j’aimerais que mes ouvriers vous entendissent.
--Il suffit que vous entendiez.
--Oh! moi...
Ils avaient continué de marcher. La robe noire de l’abbé Taffin disparut derrière un taillis. En revanche, la maison de Lethois se dressait à leur droite, isolée et maussade.
--Est-ce là que nous allons? interrogea Marc voyant qu’ils tournaient de ce côté.
Thérèse ne répondit pas. Elle venait d’apercevoir le Pêcheur qui guettait, sur le seuil.
--Eh bien? demanda-t-elle.
Les dents blanches du Pêcheur brillèrent dans un sourire.
--Ça roule, cria-t-il.
Il fit le salut militaire:
--Aussi muet qu’un goujon! il pionce... la casse est écartée.
Marc ne songea pas à s’étonner du personnage.
--J’espère qu’on trouve à Revel un hôpital, reprit-il.
--Oui. Serait-ce que ce sommeil vous alarme? répliqua Thérèse.
--A tout hasard, il est bon d’être informé.
--Quoi qu’il en soit, dit Servin prenant congé, la voiture sera prête dans un quart d’heure. S’il faut des remèdes, vous le direz; s’il faut l’emmener, on le prendra. A tout à l’heure!
--Souhaitons que tout s’arrange! murmura Thérèse.
Puis, revenant au Pêcheur:
--Toi, peux-tu encore attendre ici? Tu vois comme tu nous sers.
Le Pêcheur acquiesça d’un signe de tête: la simple caresse de cette voix le payait à l’avance, royalement.
--Alors, venez avec moi, poursuivit-elle en s’adressant à Marc.
Tous deux entrèrent dans la maison.
--Doucement! fit encore Thérèse avant de traverser la salle à manger. C’est à côté.
Marc obéit. Ils marchaient à pas de velours. Thérèse appuya sur le pêne, entr’ouvrit la porte de la chambre:
--Voyez, dit-elle.
Et arrêtés sur le seuil, ils regardèrent.
Étendu sur un fauteuil, face à la fenêtre, les yeux clos, M. Lethois avait l’air de dormir. Une vieille couverture dissimulait ses jambes. Collé au dossier du siège, le buste s’érigeait, d’une extraordinaire maigreur et, malgré le flottement du gilet, si mince qu’il semblait avoir été pressé entre deux planches, comme une plante d’herbier. Mais le visage surtout étonnait, tant il était devenu pareil à de la cire, avec des luisants sur les méplats. En même temps, les ailes du nez s’étaient pincées, la bouche avait perdu son rictus, le front ses rides. On eût dit qu’après d’atroces luttes, la sérénité de l’au-delà venait de descendre sur ce masque torturé; un air de beauté souveraine, effaçant la niaiserie d’antan, incitait au respect.
Thérèse et Marc échangèrent un coup d’œil. L’un et l’autre venaient de reconnaître l’approche de celle qui ne pardonne pas.
Tout à coup, la main de M. Lethois se leva. Elle monta lourdement pour atteindre la joue et retomba.
Cessant d’hésiter, Thérèse franchit le seuil.
--Souffrez-vous moins? interrogea-t-elle doucement.
M. Lethois ne rouvrit pas les yeux.
--Ah! c’est vous... murmura-t-il sans manifester de surprise.
--Oui, je suis de retour.
--Je me demandais...
--Ne vous demandez rien: comme je vous voyais un peu de malaise, j’ai été chercher quelqu’un.
--Quelqu’un?
--Un ami... Il est là... Voulez-vous qu’il entre?
Il y eut un silence. Un débat s’agitait dans le cerveau épuisé de M. Lethois.
--Je n’ai point d’ami, conclut-il avec une sorte d’impatience: qui est-ce?
--Le médecin que vous avez rencontré tout à l’heure.
--Lui!
Brusquement, M. Lethois tenta de se retourner vers la porte.
--Il faut bien pourtant que je vous guérisse! dit à son tour Marc sur un ton de gaîté feinte. Voyons d’abord le pouls...
Il avait saisi le poignet de M. Lethois, mais celui-ci eut un sursaut:
--Ne me touchez pas!
Très calme, Marc retint la main qui tentait de s’échapper:
--Et d’abord, vous allez m’obéir. J’entends que vous soyez sage. Si vous faites ce que je demande, il ne restera rien de cette alerte.
Thérèse appuya:
--Car ce n’est rien, n’est-ce pas?
--Rien, s’il consent à être raisonnable.
Experts, les doigts de Marc couraient déjà sur le corps lamentable de Lethois, tâtaient, percutaient, palpaient...
--Bien entendu, nous commencerons par changer d’air; c’est le plus pressé.
--Jamais!
Cette fois, M. Lethois était parvenu presque à se dresser pour échapper à cet homme dont la voix nette, si tranquille, si certaine aussi d’avoir le dernier mot, achevait d’affoler sa raison chancelante.
--Tout de suite!
--Je ne veux pas.
--Je le veux.
--J’ai des raisons!
--Moi aussi.
--Ah! Dieu!...
Épuisé, M. Lethois retomba sur le siège et revint à son immobilité sinistre. Il eût semblé inerte si de petites secousses n’avaient soulevé ses épaules à intervalles réguliers. Devenu une simple chose qui ne compte plus dans la main des autres, il pleurait sur lui-même.
--Venez! dit Thérèse à voix basse.
Elle entraîna Marc dans la salle à manger.
--Que craignez-vous? reprit-elle quand ils furent seuls.
Marc haussa les épaules:
--Tout.
A son tour, il scruta les yeux de Thérèse:
--Depuis quand cette crise?
--Une heure, à peine...
--Hier?
--Hier, il était très calme, se plaignait seulement de malaises qu’il ne précisait pas.
--Et ce matin, il n’a vu personne? reçu aucune lettre?
--Vous m’y faites penser: hier, il a parlé d’une lettre... mais c’était pour le curé.
Marc fit un geste d’impatience:
--Comment savoir! Une fois sur deux, le médecin est inutile, car il n’aperçoit que les apparences. C’est ce qu’on ne voit pas qu’il devrait surtout connaître!
Thérèse répliqua tristement:
--Si on le connaissait, quelle horreur que la vie!
--En attendant, préparez son départ.
--Vous comptez l’emmener à l’hôpital?
--Il faudra bien, à moins de trouver à Revel un logis confortable.
--Chez M. Servin, peut-être...
--Chez M. Servin ou tout autre: l’état peut s’aggraver subitement. L’essentiel est d’être à portée du secours.
--Il en est là!
A la lueur d’un éclair, Thérèse venait de revoir une heure pareille où elle avait entendu la même phrase à propos de son père agonisant. Ce choc en retour des tristesses passées lui donnait une infinie pitié pour l’étranger dont Marc fixait ainsi l’arrêt.
Elle se raidit contre sa faiblesse:
--Soit, reprit-elle, je vais préparer le départ: on s’entendra toujours en route sur la destination...
Marc avança vers la porte, examina une dernière fois Lethois, puis rassuré par l’apparente tranquillité de celui-ci:
--Je crois utile de l’accompagner. Le temps de prendre mon bagage là-haut et de redescendre... Je serai de retour avant la voiture.
Thérèse acquiesça d’un signe de tête. Sans rien savoir du drame de Marc, elle eut pourtant la peur instinctive qu’il ne restât _là-haut_ comme il disait.
--Vous parti, il me semble que le danger va s’accroître. Hâtez-vous...
--Soyez tranquille: de toutes manières, d’ailleurs, je comptais aussi quitter Montaigut ce matin...
--Eh bien? demanda le Pêcheur, resté fidèlement sur le seuil.
Thérèse regarda Marc s’éloigner, puis avec un soupir:
--Eh bien! mon ami, les plans sont changés. Nous allons à Revel.
--Vous allez?...
Les yeux du Pêcheur s’obscurcirent. Il fronça les sourcils. Il voulait certainement ajouter quelque chose, mais il n’osa pas. Thérèse, sans rien remarquer, poursuivit nerveusement:
--Plus qu’un quart d’heure à exercer ta patience: il faudrait maintenant rentrer auprès de M. Lethois et le surveiller encore, tandis que je m’occuperai du plus pressé, c’est-à-dire du bagage.
Le Pêcheur tourna les talons, pareil à un automate.
Thérèse le vit ensuite pénétrer dans la chambre de M. Lethois, y choisir une chaise, s’asseoir. Il faisait le tout sans bruit, avec ces façons rudes et souples que lui avait données l’habitude de se couler près des viviers ou sous les haies, à l’heure de l’affût. Quand il fut installé, il mit les mains sur ses genoux dans l’attitude d’un roi égyptien. Rien ne bougeait plus au dehors. La lumière grise semblait elle-même se glisser dans la demeure avec des précautions inusitées. Thérèse sourit au Pêcheur qui affectait de ne plus s’occuper d’elle, et disparut.
Très grave, celui-ci songeait:
--Elle part...
Il n’en ressentait pas de chagrin mais un malaise, comme si l’air peu à peu devenait moins respirable.
--Elle part...
Ces petits mots brefs, pareils à deux gouttes d’acide lui mordaient le cœur, y mettant une intolérable brûlure. Bien qu’il fût là, parfaitement tranquille, retenu par l’obligation d’une garde attentive, il avait envie de filer au dehors, sans plus se soucier de Lethois. Après tout, qu’est-ce que ça lui faisait, Lethois? Pourquoi ne pas partir aussi, du moment que ça lui chantait? Elle partait bien, _elle_.
Penser qu’il devait la voir tous les jours pendant une quinzaine... plus peut-être... Tout à coup, à cause de cet imbécile, plus rien, le rêve qui s’envole: parce qu’elle avait dit avec son air tranquille: «Les plans sont changés», elle jugeait le reste réglé et bouclait sa valise! Cré bon sang!...
Agacé par le visage inerte de Lethois, le Pêcheur leva les yeux vers le plafond. Il y avait là un réseau de lignes noires formé par des craquelures du plâtre bizarrement entrecroisées. Il s’engagea dans ce dédale pour calmer sa fringale de mouvement. Tel un voyageur dans les rues d’une ville inconnue, il cheminait, s’arrêtait, flânait au hasard des carrefours; et cela dura un temps indéfini, très court ou très long, il n’aurait su. Lorsque l’âme est en travail, elle change de monde et perd son mètre. Ce que nous appelons minute paraît tour à tour insaisissable et démesuré.
Quand il revint à lui, il s’aperçut avec surprise que M. Lethois avait les paupières levées et l’examinait.
--Tiens? vous ne dormez plus? Pourquoi que vous n’en disiez rien!
M. Lethois ne répondit pas. Le feu intérieur qui devait le dévorer parut en revanche remonter à ses prunelles.
--Quoi encore? fit le Pêcheur énervé par ce regard: c’est-y que j’ai une truffe au bout du nez?
Les yeux de M. Lethois continuèrent de briller silencieusement.
--Zut! si ça vous embête de causer, c’est votre affaire: moi je ne tiens pas aux parlottes.
Et mettant un coude sur le dossier de sa chaise, le Pêcheur tourna le dos à la lumière.
Inquiet, quoi qu’il en eût dit, il s’obligea cette fois à détailler le mobilier de la chambre. Celui-ci, d’ailleurs, le déconcertait, ne répondant pas à ses conceptions de luxe. Le lit, défait, avait une courtepointe en lambeaux. La table de nuit était maculée de taches de bougie et bancale. Sur la descente de lit, un lion ouvrait bien sa gueule enflammée, mais une maladie avait emporté par grandes plaques la fourrure de la bête, découvrant à ces places une trame de ficelle jaune.
Soudain un appel siffla, très bas, parfaitement distinct.
--Pêcheur!
Celui-ci ne remua pas, résolu à ne pas répondre.
L’appel recommença, impérieux:
--Pêcheur!
--Y vous manque une affaire?
Un éclair de satisfaction brilla sur la face de Lethois.
--Lève-toi!
Dominé par cet air de volonté, le Pêcheur se leva.
--Ouvre le tiroir... là...
Croyant toujours qu’il s’agissait de trouver un objet qui manquait, le Pêcheur obéit.
M. Lethois ne jeta même pas un regard sur le tiroir ouvert.
--A droite! dit-il... des carnets...
--A droite?
--Les vois-tu?
--Oui... voilà...
--Prends...
Étonné, mais résolu à se plier aux fantaisies du malade, le Pêcheur plongea la main dans le tiroir et en ramena un paquet.
--Après? demanda-t-il.
--Après...
Un intervalle suivit: il semblait que la pensée de M. Lethois fût devenue incertaine. Ce fut très court.
--Après, garde-les... c’est pour toi.
Interloqué, le Pêcheur attendit une nouvelle explication. Il ne saisissait aucun rapport entre lui-même et ces cahiers.
--Pour toi!... si tu veux... répéta M. Lethois.
Sa voix s’éteignit presque.
--... Ma fortune!...
--Bigre!
Le Pêcheur avait chancelé.
Malgré lui, sa main serra les carnets comme une proie. L’idée qu’entre leurs feuillets gras dormaient les économies de M. Lethois venait de l’éblouir. Pourquoi Lethois les lui donnait, il ne se le demandait pas. Que Lethois aussi pût délirer, peu importait! Cette révélation suffisait: de l’or, tout l’or de la maison, était dans ces chiffons et il le tenait au bout des doigts.
Il eut un ricanement d’extase:
--Léger, une fortune!
Puis une peur le saisit; M. Lethois, en effet, agitait de nouveau les lèvres, allait parler...
Quoi! voulait-il retirer maintenant ce qu’il avait dit? Pardieu! trop tard! On a beau être honnête, l’honnêteté a ses limites: l’aubaine une fois venue, plus moyen de lâcher prise! Et quelle aubaine! un magot ignoré de tous, facile à cacher autant qu’à emporter... D’ailleurs l’affaire était conclue...
Déjà le Pêcheur se redressait: au même instant un bruit de pas glissa tout proche: Thérèse rentrée dans la salle à manger ouvrait un placard.
--Elle!...
Subitement paralysée, la main du Pêcheur se détendit: les carnets retombèrent à leur place dans le tiroir.
--Vous aviez autre chose à me demander? murmura le Pêcheur d’une voix sourde.
Et livide, sans attendre la réponse, il retourna s’asseoir.
De nouveau le silence reprit. Thérèse ayant trouvé ce qu’elle cherchait, ferma le placard et s’éloigna. Un monde d’idées contradictoires roulait dans le cerveau du Pêcheur.
«Voleur... un peu plus, j’allais être un voleur!...»
Était-ce bien sûr, pourtant? car Lethois et pas un autre, n’est-ce pas? avait crié: «Prends!» En ce moment même, il semblait désappointé par ce dénouement imprévu. Alors, pourquoi fermer la bouche devant le gâteau qui s’offre?
Mais si Lethois délirait?
Objection bête: on ne sait jamais quand un homme est fou. Bon pour le médicastre de juger si on doit mettre les gens au cabanon. Le Pêcheur, lui, n’avait pas à s’occuper de pareilles distinctions.
Donc, suivre le premier instinct qui était le vrai? accepter sans faire d’histoires?... Eh bien, non: il ne pouvait. Quelque chose le clouait sur sa chaise, peut-être de la honte, à coup sûr la certitude qu’_elle_ le chasserait, si _elle_ savait.
Aigus, les yeux de Lethois n’avaient point quitté le Pêcheur. On aurait cru que, prodigieusement lucides, ils ne perdaient aucune de ses pensées.
De nouveau la voix grêle siffla:
--Imbécile!
Le Pêcheur frappa sa cuisse d’un coup de poing:
--Tonnerre! vous n’allez pas recommencer!
--Puisque je te l’offre...
--Raison de plus.
Un rire mince, pareil au tintement d’un grelot fêlé, secoua M. Lethois.
--Feuillette...
--Non.
--... Il n’y a rien.
--Alors cette fortune?
--Mon secret.
Le Pêcheur à son tour partit d’un rire convulsif:
--Ah bien! vous en avez une façon de faire des blagues!
--Écoute... la condition...
Le cou tendu, ressaisi par l’abominable tentation, le Pêcheur ne put se défendre de répondre cette fois:
--Il y a donc une condition?...
Une seconde, la pensée de M. Lethois parut s’évanouir dans la brume: il leva enfin le doigt vers le plafond:
--Là-haut... des fourmis...
Hébété, le Pêcheur recula sur sa chaise.
Un fou! parbleu: il avait affaire à un fou! A défaut de ces propos incohérents où se mélangeaient à dose égale des souvenirs du matin et l’idée fixe d’un trésor, l’attitude, le geste, l’inquiétante fixité des prunelles, tout criait la folie. Et lui, Pêcheur, qui, depuis une demi-heure, s’y laissait prendre, jouait à l’honnêteté! Mince de grabuge! Tant d’histoires pour le colloque d’un vieux qui déraille et d’un jobard qui l’écoute!
Frémissant, M. Lethois haleta:
--Pour les soigner, quand je serai parti, cent mille francs!... cent mille après ma mort... avec les carnets!
--Vous dites?
Tout à coup le Pêcheur s’était relevé. La démence est contagieuse. En vain venait-il de soupçonner qu’un vertige enivrait la cervelle de Lethois. Ces mots: «Cent mille!» le rejetaient en plein rêve. Il était possible que rien dans tout cela ne fût vrai: il était divin d’y croire, fût-ce la durée d’un éclair...
Lethois répéta strident:
--Cent mille!
--Mais quoi, bon Dieu! de quoi s’agit-il?
Au lieu de répondre, M. Lethois dut porter les deux mains à sa gorge. L’effroi d’échouer au port ravagea son visage.
Maintenant qu’il avait décidé de prendre ce vagabond pour confident, ne fallait-il pas qu’il expliquât où était la clé du galetas, comment on doit mettre du miel dans les soucoupes, entretenir la terre fraîche?...
Terrifié, le Pêcheur s’était penché vers lui, attendait.
Dans un grand effort, M. Lethois essaya de poursuivre: une sorte de hoquet entrecoupé sortit seul de sa gorge.
Alors, une épouvante passa sur son visage: clairement il voyait ses fourmis,--son œuvre!--abandonnées, perdues... Pour que le Pêcheur s’occupât d’elles, sans hésiter il avait accepté de lui confier ses carnets; en cas de disparition, le Pêcheur se fût indemnisé en vendant sa gloire: on trafique de science comme d’un titre! Voici qu’au moment suprême, un agresseur invisible l’empêchait de parler; aucun mot ne venait plus: l’écroulement...
Un bruit de sonnailles tinta au bout du chemin. La voiture de Servin approchait au grand trot. Thérèse aussi rentrait.
--C’est bon, dit le Pêcheur, je ne sais ce que vous voulez; mais pour l’argent, on s’en bat l’œil!
La tête de M. Lethois roula sur son bras.
--Qu’arrive-t-il? s’écria Thérèse.
Le Pêcheur mit sur la poitrine de Lethois la main qu’il avait libre, cette même main qui tout à l’heure, à cause d’_elle_, avait renoncé au vol abominable.
--Rien, dit-il: avant deux minutes, il rouvrira les yeux, quand ce ne serait que pour vous apercevoir!
* * * * *
Ensuite le départ...
Oscillant entre le Pêcheur et Marc,--enfin de retour--M. Lethois est amené près du break, hissé sur la banquette, calé au milieu de couvertures et d’oreillers. Pas un mot, un silence de funérailles; on ne sait plus au juste si c’est un vivant ou un cadavre qu’on emmène.
Puis un claquement de fouet. Les chevaux s’ébrouent. Le Pêcheur sent tomber sur lui le sourire amical de Thérèse qui remercie,--est-ce bien elle ou lui qui devrait remercier?--la voiture s’ébranle, s’en va, et la voici qui roule, emportant désormais pêle-mêle les arrivants, le moribond... Elle roule, lourde de destinées imprévues et de cœurs meurtris. Hier, ce matin encore, tous les êtres qu’elle porte s’ignoraient: la tourmente venue les a blottis dans le même refuge; ils se serrent, ne souffrant plus qu’à peine de leur propre mal pour communier mieux dans une même pitié. Spectacle merveilleux pour qui sait voir: tant de vies secrètes, tant d’angoisses diverses unies dans un commun oubli pour venir à l’aide d’un pauvre égoïste qui agonise de son égoïsme! Ainsi les lumières éparses d’une grande ville. Malgré que la rafale souffle, et que beaucoup vacillent, et que d’autres s’éteignent, une clarté monte au ciel, réconfortant au loin ceux qui, las de la route, seraient tentés de ne plus marcher...
Tout à coup, au bord du chemin, presque dans la volute de poussière qu’a laissée la voiture en tournant vers la grande route, une forme noire se dresse, une autre sort de la haie. Deux exclamations se répondent:
--Vous étiez là! dit M. Taffin.
--Vous ici! fait Mlle Peyrolles.
A peine reconnaissent-ils leurs voix. Mlle Peyrolles est sans chapeau, M. Taffin sans bréviaire. Mlle Peyrolles, pâle d’ordinaire, a les joues enflammées: M. Taffin a perdu cette fleur qui rosait sa face grasse, il est blafard et ses yeux luisent. En revanche, mus par un même instinct, tous deux regardent la maison de Lethois. Comme elle est calme, avec ses volets clos! Quelle paix bienheureuse l’enveloppe! Et une jalousie semblable les étreint. Parce qu’ils n’ont point reconnu Lethois dans la voiture, ils l’imaginent encore établi là-bas, tranquille, occupé de lui-même.
Cependant, devant cette maison, un homme aussi a l’air d’attendre. Inquiet, il scrute l’horizon, piétine, hésite; enfin il se décide, il est en marche! C’est le Pêcheur. Pourquoi rester dès lors qu’_Elle_ n’est plus là, et qui le retient? Son logis?... un taudis. La rousse?... ici ou là, facile à dépister. Les fourmis de Lethois?... un conte idiot. Joie d’être sans feu ni lieu: on gîte où le désir vous pousse, aujourd’hui à Montaigut et demain où l’aimée vous appelle!
--Où va-t-il? murmure Mlle Peyrolles, lorsqu’il a passé sans même soulever sa coiffe.
--Je l’ignore, réplique M. Taffin.
A mesure qu’elle s’éloigne, la silhouette du Pêcheur apparaît glorieuse sur la perspective de la route. Ses bras se balancent comme des ailes. Au-dessus de lui il n’y a que du ciel et les nuages que le vent chasse.
--A-t-il de la chance! dit M. Taffin à voix basse.
Un pli d’amertume contracte alors la bouche de Mlle Peyrolles:
--Un heureux de la terre!
* * * * *
Ils en étaient là d’envier aussi ce vagabond!