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LIVRE IV

LA TEMPÊTE

I

Dans la rue de Vaur, sous les couverts, sur les boulevards, personne; un silence de mort. Tous les jours, à cette heure où l’on déjeune, Revel entre en torpeur, mais aujourd’hui le calme qui d’habitude a l’air fleuri d’une sieste, crie la peur. Il paraît que la grève est chez Servin.

Il paraît... Qu’en sait-on? rien. N’importe, la nouvelle circule, épouvante, exaspère... Que des grèves doivent éclater ici ou là, et même qu’elles soient utiles, ou nécessaires, chacun l’a dit, pensé mille fois. _La Dépêche_ et _le Soleil du Midi_ l’ont imprimé à tout propos. Quotidiennement au café Casse ou chez Gisclard, des joutes s’échangent à ce sujet. Récemment, on y déclarait ainsi néfaste la grève des charpentiers de Paris et louable celle des omnibus,--toujours à Paris--dangereuse celle des mineurs de Carmaux, qui sont près de Revel, et admirable celle des mineurs de Westphalie qui sont très loin; mais jamais l’idée ne fût venue que Revel dût être contaminé. Et que le danger soit là, venu sans prévenir, tout à coup, qu’il rôde le long des portes barricadées et menace la sécurité coutumière, cela semble intolérable. On se révolte. A quoi songe le Gouvernement s’il laisse faire de pareilles choses? Où sont les gendarmes? Surtout va-t-on subir les volontés du gêneur responsable?

--Servin! un fou!

On s’insurgeait:

--Qui lui a permis de bâtir son usine? Un particulier n’a pas le droit pour son plaisir de livrer une ville entière aux risques de la révolution!

Gisclard, les mains aux poches du gilet, se tourna vers le garçon qui essuyait les tables de son café:

--Voilà! c’est avec de pareils gaillards qu’on tue la République!

Et parce qu’il est utile de tout prévoir:

--Surtout, si les ouvriers viennent, fais payer d’avance.

--Il n’en viendra pas...

--Parbleu! ils le savent bien, ce n’est pas ici qu’on encouragera leurs désordres! Sale aventure!

Sale aventure, puisque par une action naturelle de la géographie locale le café Casse, plus proche de l’usine et bien que conservateur, devait absorber la clientèle!

--Après tout, qu’ils détruisent ailleurs le matériel, si ça leur plaît!

Épanoui, rougeaud, la serviette au bras comme aux jours fériés, Casse, de son côté, apprêtait sa terrasse. S’il appréhendait les troubles de la rue, il ne lui déplaisait pas que son établissement fût de toute évidence désigné pour le ralliement de «messieurs les grévistes». Les revendications sociales ont ceci d’excellent qu’elles s’accompagnent de libations.

--Bonne journée!... Journée grave... songeait-il de la sorte, tandis que devant lui défilaient en cortège ininterrompu les ouvriers se dirigeant vers l’usine.

Il en apparaissait maintenant un peu partout, sortis de la ville un par un comme des gouttes aux flancs d’un vase fêlé. Très vite, d’ailleurs, ces gouttes formaient ruisseau, débordaient les talus, allaient enfin se fondre dans une masse, et l’on eût dit, à voir les flux et reflux animant cette foule, un fleuve qui se gonfle pour renverser sa digue.

En face, de l’autre côté d’une grille, l’usine où rien ne vivait, à part l’horloge.

Au coup d’une heure, comme d’habitude, Jean viendrait ouvrir cette grille. Sans doute, une poussée brutale suivrait, après quoi les machines reprendraient leur cadence, les scies se remettraient à grincer, les courroies à glisser; et malgré qu’on en ait dit, rien ne serait changé dans l’ordre coutumier des rentrées à moins que...

Jean qui était accoudé à la fenêtre du cabinet de Servin tressaillit violemment:

«Dans dix minutes, pouvait-on savoir ce qui se passerait, puisque Jude n’était pas venu?»

Il murmura:

--Que fait-il?

A voir les ouvriers si tranquilles, d’autres auraient pu se méprendre; lui, Jean, ne s’y trompait pas. Sans pouvoir définir à quels signes il le reconnaissait, il était certain que le drame allait commencer. Sous quelle forme? Serait-ce un refus d’obéir à l’appel de l’horloge, une ruée soudaine aux machines, le saccage des bâtiments, des violences de personne? Quelle que fût la méthode, le but serait atteint. La révolte était là. Il suffisait de suivre dans les groupes ces étrangers à mains trop blanches qui déjà circulaient, affairés et très à l’aise; ceux-là, Jean les reconnaissait pour les avoir aperçus jadis en pareille aventure, professionnels de grève, véritables commis-voyageurs en revendications dont c’est le profit de dépouiller ceux qui luttent, vainqueurs et vaincus...

--Encore un coup, pourquoi ne vient-il pas?

Jean abandonna la fenêtre. Chaque minute en s’écoulant emportait son espoir. Il s’épongea le front. Était-ce donc trop souhaiter que de vouloir être deux, à l’heure de la bagarre?

A tout hasard, il avait été chez le maire, puis à la gendarmerie. On l’y avait accueilli avec des airs hostiles. Aux deux endroits, même réponse embarrassée: «Bien sûr, on interviendrait en cas de troubles. Il était superflu de rappeler à l’autorité son devoir élémentaire. Mais, en ce moment, rien n’indiquait, n’est-ce pas, une telle éventualité? Alors, à quoi bon exaspérer les intéressés en étalant d’avance la force répressive?» Ainsi chacun se dérobait, faisant place nette devant l’émeute.

Les poings de Jean se crispèrent à ce souvenir:

--Sale peuple!

Il le haïssait, bien qu’il en fût. Il lui en voulait d’être mécontent sans trêve, d’encombrer à tout propos la voie publique, de susciter tour à tour un effroi veule ou une pitié bête; et il englobait dans ce terme «le peuple» non seulement les meneurs comme Bouchut, les brutes telles que Gouraille, mais encore les contremaîtres, les gens de Revel, le maire pâlissant à la seule annonce du conflit, aussi les gendarmes, la police. Entre tous, cependant, la femme Pastre excitait sa colère. Ah! celle-là, dès le premier contact, il l’avait devinée! S’il n’eût tenu qu’à lui, avec quelle volupté il l’eût rejetée à la rue d’où elle venait! Nul doute que derrière ses prétextes de misère, une combinaison diabolique fût cachée. Dès lors qu’un embauchage devait suffire à provoquer la catastrophe, il devenait trop singulier que celui-là fût le sien...

Il cria:

--Gueuse!

Puis, la notion du temps lui revenant, exaspéré:

--Bon Dieu! à quoi Jude songe-t-il?

Des huées arrivèrent du dehors, en guise de réponse. La foule, jusqu’à ce moment silencieuse, s’était mise à gronder.

--Lui!... peut-être.

Aussitôt, il traversa la caisse et sortit dans la cour.

La clameur grandissait.

--Hou! Hou!

En même temps les rangs tassés s’ouvraient. Dans l’intervalle, une forme noire parut: Mme Pastre.

Elle venait, fidèle au règlement, reprendre devant le métier la place devenue sienne depuis le matin. Hautaine, sourde aux vociférations et aux injures, elle ne semblait pas s’apercevoir du vide qui se formait en avant d’elle, ni soupçonner qu’un péril pût la menacer. Aucun émoi sur ses joues terreuses. Parce qu’elle n’avait pas eu le temps d’acheter le tablier d’usage, elle était vêtue ainsi que la veille. Les mains croisées sous un fichu de soie noire, la taille droite, un sourire aux lèvres, elle paraissait étrangère à ce lieu et à ces gens. On aurait pu la prendre pour une passante: il semblait qu’elle affectât d’être une intruse.

Les yeux de Jean flambèrent.

--Où allez-vous?

Mme Pastre, arrivée à la grille, passa la main à travers les barreaux pour atteindre la clé.

--Vous le voyez bien, dit-elle sourdement, je veux entrer.

--Ce n’est pas l’heure: faites comme tout le monde, restez dehors.

Un silence venait de s’abattre autour d’eux. On écoutait.

Arrêtée un instant, la main de Mme Pastre repartit vers la clé.

--Vous n’avez pas compris? reprit Jean.

Cette fois, Mme Pastre recula; elle jeta ensuite un regard oblique vers l’avenue. On eût dit qu’elle souhaitait tout ensemble prendre la foule à témoin et mesurer son propre danger.

--Où me mettre? murmura-t-elle.

--Je m’en moque! dit Jean.

Il avait saisi la clé, s’apprêtait à la mettre en lieu sûr; une clameur l’arrêta.

--Le voilà!

Enfin, c’était Jude. Dressé sur le siège d’un break chargé de monde, il franchissait le passage à niveau qui barre l’extrémité de l’avenue.

Une ivresse galvanisa la foule:

--Puisqu’il arrive, il va céder!

Incapable, lui aussi, de résister à l’immense joie que lui jetait cette venue, Jean ouvrit la grille. Deux minutes s’écoulèrent. Distinctement, il entendit les grelots des chevaux qui approchaient, puis il lui sembla que les sonnailles devenaient moins nettes. Soudain les poings se levèrent. Des injures volaient:

--Lâche!

--Arrêtez-le!

--Il s’en va!

--Misérable!

Un coup de cloche grêle plana sur le tumulte. L’heure de rentrée sonnait, mais personne, pas même Jean, n’y prenait garde.

--Où va-t-il? s’exclama Jean.

--Où il va?

C’était Bouchut qui ripostait.

--Il prend le train et f... le camp!

--Impossible!

--Ses malles sont au complet, y compris une garce.

--Tu mens!

Hissé au-dessus du tablier de la grille, Jean inspecta d’un regard fou l’horizon. Bouchut avait dit vrai pourtant! La voiture ayant dépassé l’avenue roulait bien vers la gare; si Jude cessait d’être visible, en revanche, à l’arrière une femme que Jean ne connaissait pas trônait sur la banquette.

--Va-t-on le laisser fuir? cria Gouraille.

Des voix partirent:

--A la gare! qu’on le retienne!

Mais Jean déjà sautait à terre:

--Imbéciles! vous ne le connaissez pas!

L’équipage dépassait aussi la gare, gagnait le boulevard de la Barque. Le détour n’avait été qu’une feinte.

--Entendez-vous? il va venir! hurla Jean sur un ton de triomphe.

En même temps, ayant jeté un coup d’œil sur l’horloge, il frémit. Quelle faute d’avoir ainsi laissé passer l’heure! Et s’approchant du premier rang:

--Eh bien! reprit-il, est-ce pour aujourd’hui ou pour demain?

Seule une femme se dirigea vers la cour.

Encore Mme Pastre... Une huée acclama cette entrée. Puis des ricanements: la plaisanterie était bonne! Inviter ainsi les gens à s’installer d’eux-mêmes dans la boutique, tandis que, malin, le patron se trotte on ne sait où!

Impérieux, le geste rude, Jean répéta:

--Oui ou non, la cloche a-t-elle sonné?

Il dévisageait les plus proches, Gouraille, Bouchut, Brunet, imposant à tous par son audace; cependant aucun ne bougeait.

--Dans trois minutes, je ferme: tant pis pour les amendes!

Une voix inconnue s’éleva derrière la foule:

--Des amendes! c’est pas le jour!

Il riposta:

--Trois minutes: j’ai dit.

La phrase avait sonné, provocatrice. Sentant que dans ce duel, où chaque seconde devait marquer un progrès de la révolte, l’énergie d’un seul allait peut-être mater la résistance de tous, Bouchut sortit du rang:

--Laissez: c’est à moi de lui parler.

Il approcha de Jean qui, très calme en apparence, s’était mis à marcher de long en large, après avoir encore regardé l’horloge.

--Alors le patron ne s’est pas décidé? demanda-t-il très haut, de manière à être entendu par tous.

Ses yeux étaient posés droit sur ceux de Jean. Il avait une façon de se tenir paisible et simple qui, mieux que tout, marquait la gravité de l’heure.

Jean haussa les épaules:

--Tu sais aussi bien que moi qu’il va venir.

--Il avait annoncé sa réponse pour une heure.

--Possible.

--Ça fait cinq minutes que les camarades posent.

--C’est leur affaire.

--Et si le patron ne voulait pas répondre?

Un sourire dédaigneux plissa les lèvres de Jean.

--Il a promis.

--Promettre et tenir...

--Ici, quand on promet, on tient.

Le visage de Bouchut exprima une courte hésitation; parce qu’il était certain de son droit, elle s’effaça presqu’aussitôt.

--Admettons: ce n’est qu’un retard.

Et s’adressant aux ouvriers:

--Allez, vous autres; moi, je l’attendrai.

--A ton aise.

--Avez-vous compris là-bas? on rentre.

Des murmures accueillirent l’ordre, mais une poussée imperceptible fit osciller le premier rang. Ce fut ensuite un déclenchement brutal: le flot roulait vers la cour, tandis que Jean, les paupières frémissantes, affectait de continuer sa promenade le long du bâtiment de la caisse. Quelle ivresse, cependant, au fond de lui. Dieu merci, Jude pouvait paraître: l’essentiel était accompli, la foule domptée, toute la foule!... sauf un.

Celui-là, en revanche, Bouchut, n’avait pas bougé. On le devinait ancré au sol. Tout à l’heure, à chaque ouvrier qui passait, il avait jeté un signe amical, comme pour dire: «Sois tranquille, tant que je reste, il n’y a rien de fait.» Maintenant que la rentrée était achevée, il continuait sa faction, immobile, l’air d’un bœuf qui, repu, guette au bout du pré le rappel à l’étable.

La joie de Jean s’éteignit; il comprit que la rentrée qui semblait achevée ne comptait pas: il _fallait_ que cet homme obéît à son tour!

--Pour toi comme pour les autres, lança-t-il d’une voix nette, ce sera l’amende, naturellement.

Bouchut fit un geste détaché:

--Cause toujours!...

--Les insolences se payent à part.

--Combien?

--Plus cher que tu ne crois.

--Essaye!

--Une fois... deux fois... tu refuses de monter?

Bouchut ne remua pas. Les lèvres de Jean devinrent blanches:

--Tout de suite ou jamais: choisis!

Bouchut encore demeura immobile.

--Alors, ouste, viens toucher ton compte et décanille!

--Moi?

Un sourire gouailleur soulignait la demande. Jean aurait voulu éteindre ce sourire comme on souffle sur une lampe. Fou de colère, il montra l’avenue:

--Décanille, vermine!

--Tu dis?

Cette fois Bouchut avait sursauté. Il sembla près de se mettre en marche pour broyer le fétu qui l’insultait. Tout de suite, il se ressaisit:

--Connu le truc: ça ne prend pas.

--Ça prendra puisque c’est moi qui commande!

Et Jean saisit le vantail de la grille, le lança. La masse de fer alla heurter le colosse. Celui-ci avança la main, et sans effort apparent, sans quitter non plus sa place, reçut le choc.

--Pour commander, répliqua-t-il, les dents serrées, faudrait d’abord avoir le droit...

--Probable que je l’ai puisque je m’en sers!

--C’est-y que tu es devenu patron ou que la rousse est maîtresse?

Féroces, les deux hommes se mesuraient des yeux: l’un puissant, massif, lourdaud, l’autre chétif, pareil à une bête rusée; et sans doute, ce n’étaient là que deux êtres très humbles, deux points perdus dans l’immense humanité: cependant un sculpteur invisible venait de modeler leurs masques, ils résumaient le conflit de deux mondes!

Le regard de Jean céda le premier:

--C’est bon, tu refuses... tu ne perdras rien pour attendre. Finies la paresse et la rhétorique. Si tu crois que Servin...

--Serait-ce déjà la réponse promise? interrompit Bouchut frémissant.

--Je n’ai pas à le dire: d’ailleurs le voici!

En effet, Jude apparaissait au bout de l’avenue. Il avançait, l’air absent. Était-ce bien le même que, dix minutes auparavant, la foule avait hué? On aurait dit plutôt un petit commis qui achève sa promenade méridienne et regagne à pas lents un bureau qui l’ennuie.

A sa vue, Jean eut un frisson d’espoir: là où il avait échoué, Jude, lui, devait réussir. Courant à sa rencontre, il cria:

--Tout est sauvé, peut-être: cela ne dépend plus que de vous! Et d’abord... Mais à qui en as-tu? tu ne m’entends pas?

Jude sembla s’éveiller en sursaut, aperçut la cour déserte:

--Partis déjà? murmura-t-il.

--Rentrés!

--Comment?

--Peu importe! Seulement, j’ai mis Bouchut dehors: celui-là, tu vas le chasser... Chasse-le!

--Pourtant, s’il avait raison?...

--Deviens-tu fou?

--Non, je me mets à leur place et...

Jude s’interrompit: au moment d’aborder l’action définitive, un invincible dégoût d’agir le submergeait. En même temps, une image passait dans son cerveau: Thérèse, dans le jardin de Lethois et prononçant presque les mêmes mots.

Jean n’eut pas le temps de répliquer. Bouchut approchait aussi.

--Eh bien? cette réponse?... demanda-t-il d’une voix rude.

Telles ces poussières dont le contact suffit pour cristalliser un sel, la phrase raidit Jude. Il se retourna hautain:

--Quelle réponse? Tu n’es plus de l’usine. Va-t’en.

Jean poussa un cri de triomphe:

--As-tu compris?

Bouchut, au lieu de reculer, avança d’un pas.

--Minute, M. Servin... Paraît que les explications vous écorcheraient la gorge; faut pourtant qu’on les ait!

--En quoi te regardent-elles?

--Les camarades...

--Tu n’en as plus.

--J’en suis: je ne suis resté dehors que pour ça! Congédier la nouvelle ou la grève, faut choisir!

--C’est choisi.

Jude répondait maintenant comme si une voix étrangère à lui-même eût dicté invinciblement les mots qu’il devait dire.

--Alors, c’est la nouvelle qui reste?

--C’est toi qui pars...

--Compris.

--Où vas-tu? cria Jean voyant que l’ouvrier se dirigeait vers l’atelier.

Jude retint Jean:

--Laisse donc: plus tard ce serait la même chose.

Et il s’appuya contre la grille. Il songeait avec étonnement: «Comme c’est simple!» Il avait appréhendé une discussion. Au lieu de cela, un colloque rapide: «Avez-vous changé d’idée?--Non»: c’était fini, l’avenir était en marche. Il se rappela Mme Pastre: bien qu’elle fût le prétexte du conflit, il ne sentit contre elle aucune haine. Ce qui arrivait là était trop la résultante de forces intimes: l’œuvre mourait parce qu’elle _devait_ mourir et non parce qu’une femme était venue.

Jean, lui aussi, éprouvait un soulagement singulier. Il avait souhaité la bataille: on était vaincu, soit! Il est délicieux, à une heure donnée, de savoir que la solution est venue et qu’elle est sans appel.

Cinq minutes passèrent. Dans l’usine, les machines continuaient de ronfler; et parce qu’elles continuaient, une lueur d’espoir les éclaira tous deux. Si Bouchut n’était pas suivi? Aux échéances désespérées, l’homme est ainsi tenté de croire à l’impossible: il lui semble que le miracle devient la norme.

--Vous devriez rentrer au bureau, murmura Jean. Si l’on vous aperçoit, on pourra croire ce qui n’est pas.

--Tu as raison, dit Jude.

Il fit un mouvement pour partir, mais ce ne fut qu’un simulacre. Il avait conscience que partout ailleurs, il n’aurait pu de même guetter l’inconnu qui allait surgir.

Soudain, il eut une exclamation sourde.

--Entends!

Jean, livide, ne répondit que par un signe de tête.

--La scierie...

Un éclat suraigu venait de fuser dans l’air puis de s’éteindre, évoquant l’image du jet d’eau qui s’arrête. Et le silence s’abattit sur le bâtiment du fond.

--Un accident peut-être... balbutia Jean.

Hypothèse plausible. Là bas, dans l’atelier du montage, les transmissions ne poursuivaient-elles pas leur course allègre? Du côté des femmes aussi, c’était toujours le même murmure discord que fait le papotage des voix mêlé au maniement des outils.

Encore Jude chancela:

--Les courroies, cette fois...

A leur tour, elles changeaient de vitesse: cela se reconnaissait au ton plus grave. Il y eut un grincement de ferrailles: il ne dura pas. Le rythme reprit régulier, ensuite tout à fait lent. Ainsi la chute molle d’un ballon: la toile devenue lâche s’affaisse d’abord sur le sol, ressaute, retombe, enfin s’étale... Le bâtiment de droite se tut!

Seul le bruit des femmes était encore intact; mais voici que lui aussi changeait, semblait se mouvoir derrière les murailles, tour à tour plus bruyant et moins clair, traversé d’éclats et d’intervalles muets. Cela faisait songer à une flamme sur laquelle le vent passe. Elle paraît s’éteindre, revit, et la lutte recommence sans qu’on puisse présager qui vaincra du souffle meurtrier ou de la lumière qui veut luire.

--L’usine arrête, dit Jean.

--Déjà!...

--Regardez!

Partout, maintenant, des ouvriers apparaissaient. Pareilles à des blessures, les portes rouvertes laissaient couler de chaque bâtiment le sang noir de la foule. Un linceul de silence avait recouvert les machines; comme dans les cortèges d’enterrement, on distinguait le grésillement mince du gravier roulant sous les semelles.

Alors, devenu blême, Jude dit à Jean:

--Mets-toi là: il est bon qu’on nous voie rester maîtres chez nous.

Toujours appuyé contre l’un des battants de la grille, il désignait l’autre à Jean qui obéit. Puis, semblables à des statues, ils regardèrent le défilé de ceux qui s’en allaient.

C’étaient, comme à l’entrée, des hommes, des femmes, des apprentis. Certains travaillaient depuis un mois à peine. D’autres embauchés à l’origine n’avaient jamais quitté les établis. Il y en avait que Jude avait sauvés de la misère, d’autres qu’il gardait par pitié. Et il reconnaissait les mauvaises têtes, les imbéciles, les peureux que la vue du patron effare, ceux qui, venus se gîter là par hasard, se résignaient d’avance à reprendre la route, ceux de Revel partant comme pour une fête, aussi les contremaîtres, Brugnet clopinant sous une crise de douleurs: tous passaient, raides, muets, affectant de ne pas le voir. Aucun désordre d’ailleurs. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’une sortie normale: seulement à mesure que ce flot coulait devant lui, Jude imaginait qu’une liqueur chaude s’échappait de ses veines. Il dut se raidir pour demeurer debout.

Bouchut passa le dernier.

Jude et Jean attendirent encore.

--C’est bien tout, dit Jude enfin d’une voix rauque, ferme la grille.

Jean soupira:

--Dommage! on faisait pourtant du beau travail.

Il allait encore introduire la clé dans la serrure quand le trousseau lui échappa des mains. Au milieu de la cour, là-bas, une retardataire avait paru, faisait signe de ne pas fermer avant qu’elle eût passé.

--Qui est-ce? demanda Jude.

Mais Jean ne répondit pas. Soulevé tout à coup par une effroyable colère, il courait vers la femme.

Celle-ci épouvantée s’enfuit.

--F... le camp! chameau!

Jude vit passer devant lui une mantille noire que le vent de la course collait sur des épaules maigres.

Sa vengeance accomplie, Mme Pastre venait de partir, elle aussi, pour se joindre à la grève!

II

Or, tandis qu’atterrés, Jude et Jean regardaient ainsi couler devant eux le sang noir de l’usine, sur Thérèse et sur Marc, une rafale aussi passait.

Dès l’entrée dans la maison de Servin, aidés par le domestique, ils avaient dû monter Lethois dans une chambre du premier étage et prendre d’urgence les mille dispositions que nécessite en tous lieux l’installation d’un malade. En hâte, il avait fallu allumer des réchauds, fouiller les placards à linge, écarter les rideaux de lit pour faciliter l’accès de l’air, fermer ceux des croisées pour atténuer la lumière. Active et silencieuse, Thérèse rôdait sans étonnement à travers les pièces inconnues. A l’arrivée, Servin avait sauté à bas du siège et dit: «Voici les clés, faites comme chez vous; moi, je ne puis rester.» Thérèse avait répondu: «C’est bien», et depuis s’était sentie chez elle. De même, Servin avait dit au domestique: «Quand on n’aura plus besoin de toi, tu iras chercher le docteur Pontillac.» Thérèse encore avait répliqué: «J’y veillerai», et bien que la venue de Pontillac lui fût désagréable, elle avait tenu parole. Elle trouvait normal et nécessaire que les désirs de Servin fussent exécutés. Elle n’avait pas le loisir de s’apercevoir que cette soumission au maître absent lui causait du plaisir. Marc avait également oublié l’heure, le lieu et lui-même. Seul Lethois restait insensible au milieu de ce bouleversement. Une fois son corps mince glissé sous les couvertures, sa tête blafarde enfouie dans l’oreiller blanc, il avait eu l’air de disparaître.

Enfin, au bout d’une demi-heure, le campement de fortune parut achevé. Marc put dire à Thérèse:

--Laissons-le reposer.

Elle répondit:

--Puisqu’il y a une pièce libre à côté, allons-y.

Et Marc, ayant acquiescé, elle partit la première, se laissa tomber sur un fauteuil au hasard:

--Que d’imprévu! Je crois vivre un cauchemar.

Cauchemar, en effet, cette succession d’événements qui l’entraînaient vers l’inconnu. Sans Pontillac survenu par hasard, aurait-elle rencontré Servin? Sans la crise qui terrassait Lethois, eût-elle accepté jamais d’entrer dans cette maison? Jusqu’à cette minute, avait-elle réfléchi seulement à ce qu’elle ferait ce soir, et qu’elle devrait peut-être s’installer là pour tout à fait? Pêle-mêle, devant ses yeux, des masques s’agitaient: Pontillac sardonique, Servin douloureux, Mlle Peyrolles retenant son neveu, le Pêcheur veillant sur Lethois, Lethois râlant dans la voiture tandis que Marc mesure la longueur de la route avec la frayeur de n’arriver jamais.

Cauchemar, la randonnée vers Revel, sous le ciel bas et terne, et l’apparition foudroyante d’une foule en clameurs qui la couronne; cauchemar encore cette oppression de peur qui, une fois Lethois à l’abri, persiste, écrase Thérèse, sans qu’on sache au juste d’où elle vient.

--Bah! dit Marc avec un geste de lassitude, soyons heureux d’en être là.

Thérèse comprit qu’il avait redouté une catastrophe.

--Où allons-nous? soupira-t-elle.

Il ne répondit pas et approchant de la fenêtre regarda la campagne. Des nuages crépelés effilochaient leur laine au flanc de la Montagne noire. Au-dessous d’eux, les bois avaient pris un ton de branches mortes.

--Ce doit être ici la bibliothèque de M. Servin, reprit Thérèse, obéissant au désir d’écarter avec des mots la désolation qui l’envahissait.

--Un asile dont il doit regretter la tranquillité.

--En effet, comme il doit la regretter!

Puis le silence que Thérèse avait souhaité chasser s’établit, définitif. Leurs âmes venaient de se quitter pour des mondes éloignés, reliées seulement par un oubli commun de ce Lethois qui les avait réunis.

Aux aguets, Thérèse épiait les bruits lointains. Le roulement d’un char à bancs, un cri d’enfant, un volet que l’on ferme lui donnaient le frisson. En même temps, sur le dos des livres, en face d’elle, se dessinaient des ouvriers aux gestes frénétiques. Elle avait beau s’en défendre, le désir de savoir ce qui arrivait à Servin étouffait progressivement en elle toute autre volonté. Des souvenirs lui revinrent.

Ce même Servin marchait à côté d’elle, dans un jardin. Rien n’était encore survenu, ni la maladie foudroyante de Lethois, ni la grève. Il faisait bon respirer l’odeur des herbes trempées. Quels propos les occupaient? Thérèse ne le savait plus; jamais, en revanche, elle n’avait pareillement savouré la paix qui émane, l’été, de la terre agreste.

Ensuite, la maison de Lethois, la veille. Dans la nuit, les branches ont pris l’aspect de petits traits minces tracés à l’aide d’un crayon dur sur du bristol. Tout près, il y a sur le sol un rectangle de lumière projeté par la lampe de Lethois. Thérèse interroge le mystère de l’ombre. L’ombre répond: «C’est lui!...» lui dont le pas sonore approche et qui vient l’emporter loin de ce pays où elle souffre, plus loin encore d’elle-même si lasse de souffrir! lui, Servin!... si c’était vrai?

Elle railla:

«Mais un curé parut...»

Puis elle se rappela qu’elle était vieille: trente ans.

Marc, de son côté, était parti en songe pour ce Paris où il avait hâte de rentrer. En avance sur les heures, il regagnait son logis. Quelle amertume d’arriver les mains vides! Là-haut, sur le palier, une femme s’est avancée, se penche... Depuis le départ, elle guette le retour. «Enfin, c’est toi!» Ils s’étreignent. Elle ne lui demande pas ce qu’il a fait ni pourquoi il semble découragé. Il est là: cette parente inconnue dont il avait parlé et qu’elle redoute ne l’a point gardé: cela suffit. Mais lui, empoisonnant la douceur de l’étreinte, cherche involontairement les ravages nouveaux. Ah! l’horrible don que de pouvoir, presque à chaque heure, suivre le mal à la trace! Les tempes depuis trois jours sont devenues plus creuses, le front plus moite. Dire qu’avec un mensonge, il aurait pu arrêter ce supplice! Et cette idée bouleverse Marc: il en est temps encore; quand il a quitté sa tante, celle-ci en guise d’adieu, lui a jeté cette supplication: «Dis-moi seulement que ce n’était qu’une épreuve!» il n’aurait qu’à revenir... Mais non, une révolte culbute ces regrets et il s’interroge éperdu:

--Est-ce que je ne sais pas aimer puisque je n’ose pas mentir?

Incapable de retenir plus longtemps l’expression de sa crainte, Thérèse reprit:

--Que croyez-vous qu’il arrive?

Marc croyant qu’elle parlait de Lethois répondit sans se retourner:

--Comment le saurai-je?

Il jeta un coup d’œil vers la chambre:

--Puisqu’il repose, il souffre moins: c’est l’essentiel.

--Je ne parle pas de lui, fit Thérèse plus bas; je songeais...

Elle s’interrompit. Justement parce qu’elle avait le cœur occupé tout entier par un autre, il lui répugnait d’en prononcer le nom.

--Excusez-moi, dit Marc se décidant à la regarder, je ne m’occupais, moi, que du plus proche.

Mots très simples que l’accent suffit à transformer. Tous deux baissèrent ensuite les yeux. Thérèse avait eu l’intuition que son secret n’était déjà plus le sien. Marc venait de deviner que Lethois n’était pas l’ami dont le danger absorbe toute amitié rivale.

Soudain, Thérèse se dressa. Une rumeur lointaine entrait: on aurait dit l’écho d’une huée formidable.

--Si vous n’avez pas besoin de moi, je pars aux nouvelles, dit-elle frémissante.

Marc, très calme, approcha d’elle:

--Vous ne ferez pas cela, dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que ce n’est pas la place d’une femme telle que vous.

--Serait-ce le péril que vous redoutez pour moi?

--Non.

--Alors qu’est-ce qui vous trouble?

Il hésitait. Un défi passa dans les yeux de Thérèse:

--Peut-être les convenances?... Il y a beau jeu depuis ce matin que tous trois les oublions!

--Vous ne seriez d’aucun secours et vous pourriez gêner, répliqua Marc avec douceur.

Et Thérèse pour la seconde fois comprit. Sans qu’elle lui eût rien avoué, cet étranger en était là d’oser déjà la défendre contre elle-même!

Elle fit un geste de colère:

--Gardez-vous de soucis inutiles: je saurai ne pas me compromettre.

--Vous saurez, en effet, ne pas risquer le nom que vous portez dans une bagarre de révoltés qui seraient trop heureux de l’exploiter: cela, j’en suis sûr.

Thérèse, accablée, se rassit:

--En effet, murmura-t-elle, je crois que vous avez raison.

Il eut ensuite un mouvement de pitié:

--D’ailleurs, rassurez-vous, si je craignais quelque chose, j’irais à votre place; mais il n’y a rien... rien que des cris qui soulagent.

Au même instant, un pas lourd sonna dans l’escalier. Marc se dirigea vivement vers le palier:

--Quelqu’un: prenez garde!

--Pontillac...

--Lui ou un autre.

--Si c’est lui...

Thérèse s’interrompit, puis écartant les derniers scrupules qui l’empêchaient d’exprimer clairement sa pensée:

--Si c’est lui, pas un mot de l’usine, je vous en conjure!

Marc ne répondit que par un signe de main: déjà la porte s’entrebâillait. Pontillac entra.

* * * * *

Le même qu’à Montaigut; plus essoufflé seulement, car il avait monté vite, et les joues enflammées par la chaleur de serre qui régnait sous les platanes. Le même, avec cette façon de roulis dans la démarche qui donnait l’impression d’une maladresse native et ce geste des bras qui s’ouvrent à tout venant, quitte à n’enserrer que le vide. D’où vint qu’en l’apercevant là, Thérèse eut envie de s’enfuir?

--Vous, ici?

--Mon Dieu, oui.

--Je m’attendais à toutes les surprises sauf à celle-ci.

--Pourquoi non? Nous étions déjà deux pour soigner M. Lethois; il faut croire que trois ne seront pas de trop puisque je vous ai fait chercher.

--Ah! chère amie, ne vous excusez pas: on pourrait supposer que je me scandalise!

Puis désignant Marc:

--Pourrais-je avoir l’honneur...

--C’est juste! Monsieur est un confrère... le neveu de Mlle Peyrolles.

Ici une double stupeur. Thérèse a cherché le nom de Marc et s’aperçoit qu’elle ne connaît pas, même de nom, cet homme qui désormais la connaît toute! Pontillac, de son côté, dévisage Marc, cherchant à retrouver sur les traits une marque de la parenté surprenante qu’on lui annonce.

--Ah! le neveu de Mlle Peyrolles... Enchanté, vraiment...

--Je crains qu’il n’y ait pas un instant à perdre, dit Marc énervé par l’air d’enquête et le ton; voudriez-vous m’accompagner près du malade?

Il montrait la chambre.

--Après vous...

--Passez donc...

Un bruit de politesses bredouillées à mi-voix, le roulement des pieds qui tapotent le parquet, puis le silence, la pièce de nouveau déserte, et au milieu de celle-ci Thérèse qui n’a point bougé mais se retrouve seule, dans l’attente...

* * * * *

Elle ferma les yeux. Subitement lui venait le désir éperdu de retrouver sa maison et son jardin. Par une contradiction inexplicable, elle n’avait pas été blessée que Marc l’eût devinée; devant Pontillac qui lui avait amené Servin, artisan responsable du drame qu’elle commençait de vivre, devant Pontillac qui allait rentrer et l’interroger peut-être, elle verrouillait son cœur. Celui-là, rien qu’en y touchant, aurait profané le sentiment sacré qui s’éveillait en elle.

A côté, le chuchotement des deux hommes avait commencé presque aussitôt. D’allure égale, il rappelait le trottis d’un ruisselet dans un pré.

--Que peuvent-ils bien faire? songea Thérèse machinalement.

Elle avait oublié Lethois. En même temps, elle s’aperçut qu’au fond de toutes ses pensées, dans ses moindres désirs, à travers les soucis et quelle que fût la gravité de l’heure, elle retrouvait Servin. Alors, chancelante, elle alla reprendre sa place au coin de la fenêtre, mit la tête dans ses mains et s’interrogea:

--Est-ce donc vrai que je l’aime?

Aimer! mot nouveau qui la ravissait en l’effrayant. Être conquise par un passant déchirait son orgueil; cependant cet accablement, ce goût subit de solitude, mêlés au besoin d’abdiquer ou de s’absorber dans l’anxiété d’un autre, la rendaient heureuse délicieusement.

--A nous deux maintenant: résumons.

Thérèse s’éveilla en sursaut: Pontillac venait de rentrer et la dévisageait.

--Je suppose, chère amie, que nous ne vous dérangeons pas?

Elle ne répondit que par un signe vague, puis, désireuse de montrer combien elle était loin de ce qui allait se discuter tourna la tête et contempla distraitement la cime d’un platane.

--Je crois, dit Marc demeuré debout, qu’un résumé est inutile: le cas est évident.

Pontillac fit claquer sa langue d’un air satisfait:

--Évident comme vous dites... Ataxie et début de congestion grave... perspective d’accidents plus graves encore... Qu’y pouvons-nous? rien: ne pas embêter ce pauvre bougre avec des drogues,--c’est mon système--et le laisser finir en paix.

Thérèse qui avait la sensation d’être séparée des voix par une cloison d’eau, tressaillit au dernier mot et répéta:

--Finir?

--Tiens, dit Pontillac, vous nous suivez? Que voulez-vous! la corde était usée, elle craque... C’est la vie.

Et revenant à Marc:

--Bien votre avis, n’est-ce pas?

Marc attendit avant de répondre.

--Pas tout à fait...

--Qu’est-ce qui ne va pas?

--Ceci: que ce matin le malade se promenait, allait et venait sans gêne apparente; qu’à neuf heures il causait avec moi, inquiet de sa santé et désireux de me consulter, mais en somme à son aise; qu’au moment précis enfin où j’ai parlé de ses yeux, et notez-le bien, à ce moment seulement, le visage de cet homme s’est décomposé. D’où résultait son émotion? Quel ressort caché avais-je atteint sans le savoir? Je l’ignore, mais il existe. Ne connaissez-vous pas ce secret que je n’ai pu deviner?

--Vous faites du romantisme, dit simplement Pontillac.

--Non: pas même du roman. J’estime qu’en tout temps, la santé de l’âme commande au corps. Je suis certain que, dans le cas présent, c’est l’âme qui, frappée, entraîne le reste.

--Il faudrait aussi être certain qu’il y a une âme, dit encore Pontillac.

--Ah! ne jouons pas sur les mots; vous savez aussi bien que moi que chacun fait deux parts de ses actes: l’une livrée au public, l’autre soigneusement célée. Mettez que ce qu’on ne voit pas soit l’âme et tablons sur ce domaine.

Un sourire aigu crispa la bouche de Pontillac.

--Très simple, mais peu solide... Pour ma part, je me flatte de tout voir et même de le bien voir.

On entendit Thérèse qui interrompait, lointaine:

--La vraie vie est secrète.

Pontillac se retourna vivement:

--Croyez-vous?

Ses yeux riaient méchamment. Ce fut Marc qui répliqua:

--J’en suis sûr.

--Vous avez tort.

--Je vous défie de m’en donner la preuve.

--Vous plaît-il que nous la demandions à Mlle Wimereux?

--Je vous saurai gré de me laisser hors du débat, dit Thérèse sèchement.

--Vous le voyez, c’est une manière indirecte de me donner raison.

--Il serait plus simple, reprit Thérèse dont la voix tremblait, d’accepter l’hypothèse et de vérifier ce qu’elle peut valoir pour Lethois.

--Soit: ne nous égarons plus en des rhétoriques vaines et cherchons...

Pontillac eut une sorte de gloussement, tant cette recherche lui paraissait absurde.

--Hormis l’amour de sa cuisinière et le soin de sa personne, quelle manie pouvait bien tournebouler cette pauvre cervelle?

--Plus bas, dit Marc: il peut entendre.

--Non, décidément je ne trouve pas... Sans doute l’égoïsme est une carapace propre à garantir ce genre de mystère; je vous déclare...

Un cri de Thérèse l’interrompit. Dehors, les clameurs recommençaient, unifiées par le chant.

_Debout, les damnés de la terre! Debout les forçats de la faim..._

Portés par un souffle de colère, les mots s’engouffrèrent dans la pièce. Chaque syllabe arrivait si nette qu’on l’aurait crue prononcée par un homme dans l’escalier.

_Foule esclave, debout! Le monde va changer de base..._

Pontillac, se levant, approcha de Thérèse:

--A quoi pensez-vous, chère amie, d’être ainsi bouleversée?

Il avait en même temps une telle expression dans le regard que Thérèse recula pour aller joindre Marc.

--Décidément, balbutia-t-elle, je crains qu’il ne se passe des choses graves.

--Rassurez-vous. Tant que la voix donne, les bras se reposent. Ils crieront moins tout à l’heure, lorsqu’ils voudront agir.

--Vous annoncez cela pour me faire peur, dit Thérèse éperdue, ou sauriez-vous quelque chose?

--Non, vraiment, je ne sais rien: je suppose... D’ailleurs nous oublions Lethois...

Ce nom sonna bizarrement. En moins d’une minute ils s’étaient évadés du présent et, parce que des cris anonymes entraient par la fenêtre, réfugiés chacun dans le drame spécial qui seul leur tenait à cœur.

--Oh! Lethois!... murmura Marc.

Il semblait dire: «A quoi bon? la cause est entendue puisque vous n’êtes pas plus au courant que nous-mêmes.»

Thérèse haussa les épaules:

--On songe au plus pressé.

Gouailleur, Pontillac répliqua:

--Je croyais que vous n’étiez ici que pour lui!

Faisant ensuite un nouveau pas vers Thérèse:

--Voulez-vous un conseil?

--Inutile!

--Allez prendre l’air. Servin...

--Ce nom n’a rien à voir ici!

--Il suffit de vous entendre pour être certain du contraire!

L’accent du médecin était devenu âpre. Hardiment, pour mieux nier l’énigme de la vie secrète, Pontillac tentait de la violer.

Thérèse riposta frémissante:

--Il n’est pas question de lui!

--Je pouvais m’y tromper.

--Tant pis, je ne suis pas de celles qui prêtent à ces erreurs!

--De grâce! supplia Marc.

--Je vous en prie, reprit Thérèse, laissez-moi achever!

Et revenant à Pontillac:

--Aussi bien, s’il faut à tout prix un roman pour vous distraire, j’en ai un à vous offrir.

--Et ce roman? ricana Pontillac.

--Celui d’un personnage singulier qui, consacrant sa vie à crocheter les secrets d’autrui, met vraiment trop de soin à protéger les siens. Quand vous serez sorti, je vous invite à interroger cet homme étrange. Jetez la sonde au fond de son ironie. Je vous dispense même de revenir ensuite pour nous communiquer les résultats de l’entretien. Nous ne tenons pas à connaître la plaie vive qui, à défaut de vie cachée, le met en fièvre: ceci dit, n’en parlons plus!...

A mesure qu’elle s’exprimait, Pontillac était devenu livide.

--Recevez mon amende honorable, répondit-il d’une voix sourde. J’ignore si je découvrirai tout à l’heure la plaie que vous me signalez; mais ce que je sais bien, c’est que je me garderai de vous en faire part. Il suffirait qu’un passant touchât par mégarde au dieu régnant pour que vous criiez aux quatre vents ma confidence: merci bien!

Il recula d’un pas:

--Quant à Lethois, il est en trop bonnes mains pour que je sois utile, et tant que Monsieur restera là...

--Vous oubliez que je pars ce soir, dit Marc.

--Ce soir?... En ce cas, dès votre départ, je me tiendrai prêt à répondre au premier appel. Mes hommages à mademoiselle votre tante...

--Excusez-moi, dit encore Marc, je lui ai déjà fait mes adieux.

--Quoi! si vite?... Ce sera donc à moi de lui parler de vous. Avec elle, aucun risque de troubler un roman. C’est une sécurité appréciable pour les prosaïques de ma sorte...

Sans affectation, il avait approché de la porte, tournait le pêne d’une main légère. Il disparut. Il s’en allait, déjà remis de l’alerte, tel qu’on l’avait vu pendant vingt ans, goguenard et paisible, peut-être seulement avec un peu plus de fiel aux lèvres; mais qu’est cela pour qui a la bouche toujours amère?

Ni Thérèse ni Marc n’éprouvèrent d’étonnement à se retrouver seuls. Pas une seconde non plus ils ne s’attardèrent à réfléchir. Cette conclusion inattendue coupant court au débat leur paraissait naturelle.

Thérèse regarda Marc.

--Ainsi, dit-elle, vous êtes bien convaincu que sa vie dépend d’un secret?

--De qui parlez-vous? du malade ou de... l’autre?

Elle ne put retenir un geste de reproche:

--Ah! murmura-t-elle, allez-vous aussi douter que je sois venue pour un seul?

Elle avança ensuite vers la chambre de Lethois:

--Où allez-vous? cria Marc.

--L’interroger: c’est le plus simple.

--Inutile: il ne répondra pas.

Mais un sorte d’exaltation transfigurait le visage de Thérèse:

--N’importe! je trouverai les mots qu’il faut.

Elle ouvrit. Soudain Marc la vit reculer, défaillante. En même temps, un rire d’enfant retentit: M. Lethois, dressé sur l’oreiller, les yeux au ciel, s’extasiait devant les visions de sa fièvre.

Marc se précipita pour fermer:

--Il délire: je l’avais prévu, ce n’est rien...

Thérèse s’écroula sur un siège.

--L’agonie!

--Non.

--J’ai vu!

Elle avait vu sur le drap les mains de Lethois aller et venir comme attelées à des rames. Elle avait vu ce geste fatidique de l’être qui, au moment de quitter la vie, jette, dans un suprême découragement, à travers l’air vide, ces choses vides aussi qui furent ses désirs et ses projets. Ah! comment n’aurait-elle pas reconnu cela, l’ayant vu faire un jour par son père mourant! Et devant _cela_, devant cet innommable installé sans dire gare, tandis qu’elle-même forgeait des rêves fous, une épouvante la chassait. Pareille à Lethois, elle jetait dans un trou noir ses pensées d’amour, le souvenir même de Servin. Seule demeurait la mort bête et toujours victorieuse, barre finale tirée en bas du compte humain, quel qu’en soit le bilan!

Il y eut un grand silence. Thérèse sentit ensuite une main prendre la sienne:

--Tout à l’heure, vous souhaitiez, n’est-ce pas? d’aller aux nouvelles...

Avait-elle souhaité cela? Elle ne se le rappelait pas.

--... Il en est temps, continuait Marc doucement: sortez, cela vaudra mieux.

Elle balbutia:

--Je ne puis pas... où irai-je?

--Au hasard... Obéissez!

Résolu, Marc l’obligeait maintenant à se relever, l’entraînait vers le palier. Anesthésiée par l’effroi de la mort, elle cédait passivement à cette volonté plus forte que la sienne. Quand elle reprit conscience, elle se retrouva sur le boulevard. Des gouttes chaudes commençaient à tomber. Elle en reçut une sur la main. D’autres, après avoir claqué sur les feuilles de platane, rebondissaient, telles des billes sur un parquet sonore.

Oh! ce frisson que donnent la rue déserte et le ciel culbuté si bas qu’il paraît n’être plus soutenu que par les branches et les toits!

Thérèse jeta en arrière un regard vers la maison qui venait de se refermer. Elle crut deviner qu’elle n’y rentrerait ni plus tard ni jamais. Devant elle aussi, rien que des rues solitaires. Un goût de mort lui vint aux lèvres. Elle eut envie de crier, tant sa détresse l’écrasait.

«Fuir! s’évader enfin de ces horreurs que la vie oblige à revivre, comme si on ne les savourait pas du premier coup dans leur entière douleur!»

Mais où trouver un abri puisque désormais la maison de Servin la repousse?...

Servin... Tout à coup, ce nom que Thérèse avait résolu d’oublier, ce nom qu’elle s’était interdit même de prononcer, est revenu. En vain Thérèse voudrait-elle se révolter contre la suggestion. Quel refuge reste à l’amante sinon l’amant? Et comprenant soudain, elle repartit.

Elle ne savait même pas s’il serait possible d’accéder à l’usine: elle savait en revanche que si Jude Servin vivait, près de lui, par lui seulement, elle retrouverait le courage de vivre!

III

Pendant ce temps, léger, la hanche balancée à chaque foulée, comme une belle machine que son piston soulève, le Pêcheur allait vers Revel.

Il allait, un sifflotement aux lèvres, la tête sonore et tintant de rêves clairs; il allait sentant à lui l’espace, la route, le ciel bas, et toutes ces choses dont la plupart des hommes jouissent sans les connaître parce qu’ils ont quelque part une masure vilaine remplie de meubles vilains.

«Alors _elle_ avait compté décaniller sans dire gare: soit, on _la_ retrouverait là-bas! Pas besoin pour cela de prendre la patache!»

Et il reniflait l’odeur sucrée des maïs qui ont l’air de flâner par les champs en sirotant leurs cornets remplis d’eau. De temps à autre, quand il apercevait aussi un genêt dans la haie, il étendait le bras, agrippait une branche bien fleurie, puis--crac!--serrait la main: la tige poisseuse glissait dans sa paume, y laissant une moisson d’or.

Mon Dieu! qu’on est donc bête à certains jours! Ces fleurs chatouillaient sa peau plus doucement que des louis. Pas plus que des louis d’ailleurs, il n’aurait été capable de les garder. Un par un, il jetait ensuite dans la poussière les pétales fripés, et cela lui rappelait les temps où le curé baladait le Saint-Sacrement, escorté de gamines en robes blanches et de calotins en file de canards...

Une seule ombre au tableau: la rousse. Aussi quelle bêtise d’embêter le monde pour une farce? Allait-on maintenant renverser le gouvernement parce que deux ablettes ont crevé? La rousse... Non, zut! n’y pensons plus!

Le bâton du Pêcheur fit un moulinet grandiose. De tels soucis ne pouvaient chavirer son bonheur; de nouveau il savoura celui-ci, à pleines lèvres, comme une liqueur.

C’était un bonheur venu tout à coup et qui hier encore n’existait pas. Sans doute, la veille, le Pêcheur s’était senti content à l’annonce que la donzelle s’installait à Montaigut, mais pour avoir ainsi du feu dans chaque veine et cette coulée de bien-être au long de l’échine, il avait fallu autre chose, une de ces choses extraordinaires qui vous tirent un homme du train de la vie et le jettent d’un bond en paradis. Cette chose datait du matin. Le matin, causant d’homme à homme, face à ce pauvre bougre de Lethois, le Pêcheur avait raisonné son affaire et dit: «Je crois que je l’aime...»

Que de fois, il suffit d’un mot pour rendre proche ce qui semblait irréalisable ou absurde! La liqueur qui fermente dans l’âme fait sauter le goulot: la bouteille mousse, la chimère vole!

A plein gosier, le Pêcheur lança le cri des paysans qui le soir vont faire la cour aux filles:

--Ah! oh! hé hé hé...

Qu’il aimât, ce n’était point douteux. Il avait dit: «Je crois» par politesse; mais seul à seul, pas besoin de chercher Pékin en Mandchourie. _Elle_ n’était ni ceci ni cela: _elle_ était son type. Or, le type, ça ne se commande pas: on le gobe ou on s’en fiche... Il gobait.

Sensation complexe et merveilleuse pour ce vagabond, voué jusqu’alors aux retroussis hâtifs de cotillons dans un coin de champ. Ce qu’il gobait, c’était moins les traits, la souplesse de la taille, le beau regard si net de Thérèse, c’était un ensemble inexprimable, il ne savait quoi jeté sur elle comme la fleur sur le fruit, peut-être tout simplement l’âme! Il éprouvait une jouissance à se sentir intimidé devant elle. Volontiers il eût fait des bêtises pour s’entendre réprimander par elle. Parce qu’elle employait des termes justes, de ces termes ordinaires mais qui reluisent ainsi qu’un sou neuf dès qu’on les prononce d’une certaine façon, il se serait mis à genoux, aurait baisé sa robe et demandé qu’elle continuât de parler toujours. En même temps un haut-le-cœur le soulevait au seul souvenir des ruées de brute qui lui avaient servi de gala et le voletis des moineaux l’attendrissait. Il avait envie de se rouler dans l’herbe. Une chenille ayant stoppé sur la route, il se détourna pour ne point l’écraser. Le bonheur lui rendait une enfance comme s’il allait recommencer sa vie!

Il en était là quand un homme, au débouché d’un sentier, sauta sur la route. Le Pêcheur mit la main au-dessus des sourcils en guise de visière pour mieux dévisager ce gêneur, et ayant reconnu le facteur, cria:

--Bonjour, ma vieille!

Tous deux continuèrent de marcher à la rencontre l’un de l’autre. Ils avaient la même façon de lancer en avant leur bâton, un air pareil de chemineaux désintéressés du paysage. Au moment de se croiser, ils s’arrêtèrent d’un commun accord.

--Beau temps, on a de la fraîche, reprit le Pêcheur.

Redressant d’un coup de rein sa sacoche remplie de lettres, le facteur répliqua:

--Qué que tu fiches par ici, feignant!

Il y avait dans son accent du mépris et de l’envie. On a beau se sentir niché dans un budget, il est dur de peiner, tandis que d’autres se promènent à l’aventure.

--Moi? je vais là d’où tu viens, parbleu, puisqu’on se croise.

--A Revel?

--Probable.

Le facteur eut un gloussement narquois:

--Où il y a de la caque, le hareng s’y jette.

--Quoi que tu chantes? interrogea le Pêcheur, le cœur pincé par une vague inquiétude.

--Fais donc pas le malin! On t’a prévenu.

--De quoi?

Le facteur, sans répondre, continuait de rire en dedans.

--Dieu de Dieu! explique! cria le Pêcheur, approchant violemment.

--Le grabuge a commencé.

--Qué grabuge?

Un nuage rouge avait passé devant les yeux du Pêcheur.

--Comment! vrai? tu ne savais pas? Ah! mon vieux, faut voir ça!... un potin!... des gens qui gueulent, parlent de tout f... à bas, et Servin, pendant ce temps, bloqué dans sa cambuse!

La voix du Pêcheur devint rauque:

--Seul, au moins?

--Ma foi, tu m’en demandes trop: c’est son affaire.

--Cochons!

Déjà le Pêcheur relançait son bâton, partait sans plus se soucier du facteur que de la pluie qui débutait par petites gouttes espacées et fines comme des aiguilles.

--L’avoir flanquée dans ce grabuge!... Cré bon sort!

L’image de la voiture emmenant à la fois Thérèse et Jude Servin l’aveugla. Il voulut courir.

--Mais non, mieux vaut garder l’allure vive. On perd du temps à s’essouffler...

Et le facteur le vit qui semblait se calmer, reprenait ses enjambées régulières, s’éloignait enfin très vite, la tête droite, le pas alerte.

--Cré bon sort!

Le Pêcheur filait maintenant marmonnant ces trois mots comme un marin mâche son tabac:

--Cré bon sort! fini le cantique à la verdure!

Autant il avait eu de bonheur à suivre à l’aventure la fantaisie de ses rêves, autant il s’effarait des pensées nouvelles que suscitait sa peur. Ce n’était pas, certes! que l’usine ni Servin l’eussent jamais préoccupé: parvenu, lui, à tirer son épingle du jeu sans rien fiche de ses dix doigts, il avait trop de mépris pour ceux qui triment! Mais que Servin connaissant le danger eût emmené Thérèse dans sa voiture, que sciemment il l’eût exposée à la bagarre, c’était à rendre fou.

Au surplus, sans même le connaître, le Pêcheur s’était toujours défié de ce poseur de principes, féru de travail... pour les autres et croyant avec sa gueuse d’usine ouvrir un paradis.

--Des paradis comme ça! un toit sur la ciboule, un outil devant la bedaine et une horloge pour régler le tout, on s’en ferait crever! Mieux vaut la prison!

Non, il ne l’avait jamais avalé, ce bourgeois qui, sous prétexte de tirer de ses profondes le bonheur universel, gonflait sa pelote. Que de fois, quand on en parlait au café Gisclard, le Pêcheur avait affirmé: «Laissez donc! c’est comme le gui. Ça fait de l’esbrouffe et ça mange les autres!» Jamais pourtant, il n’avait éprouvé à l’égard de Servin cette sorte de haine directe et personnelle qui, en ce moment, lui gonflait le cœur. On eût dit qu’à mesure qu’il réfléchissait, il se rendait mieux compte d’avoir été volé. Où? Comment? Il n’aurait su. Il le sentait seulement, de cette manière confuse qui est à la fois la plus convaincante et la plus vaine. Il le sentait, et cela suffisait à l’exciter encore comme si, arrivé plus tôt, il avait plus de chance d’obliger le voleur à restituer.

Revel parut. Là-bas, vers la gauche, un panache de fumée marquait l’emplacement de la gare. Des maisons, au delà, pointaient de rose le treillis vert des arbres.

Soudain, le Pêcheur songea:

--Où la découvrir?

Problème d’apparence insoluble. Comme une ville est grande, dès qu’on y cherche un être! Thérèse se trouvait-elle, comme avait dit le facteur, bloquée dans la cambuse? Avait-elle pu se réfugier ailleurs? Il était possible qu’elle eût accompagné Lethois à l’hôpital, à moins que ce ne fût chez un médecin, Pontillac ou un autre; possible qu’elle eût poussé jusqu’à Sorrèze ou encore rebroussé chemin pour entrer dans une de ces fermes devant lesquelles le Pêcheur lui-même venait de passer...

Glacé, le Pêcheur ralentit brusquement l’allure. L’une après l’autre, toutes les hypothèses défilaient devant lui, chacune faisant Thérèse plus lointaine. Il était venu avec l’idée de la défendre. Ivre par avance des coups à risquer, il s’était exalté à vouloir la protéger, ce qui est une des premières formes de la possession. Ni la perspective d’être seul contre la meute furieuse des ouvriers, ni l’étrangeté de son intervention n’avaient ralenti son élan. Tout d’un coup, le but qu’il croyait atteindre reculait, s’évanouissait...

Justement, le Pêcheur arrivait au passage à niveau. Le garde achevait de fermer les barrières. Un sifflet retentit. Parti de la gare, un cône de vapeur blanche courut entre les arbres. Le train déferla, remorquant sa cargaison de voyageurs. Le Pêcheur aperçut des visages aux portières. Une femme vêtue de noir agitait son mouchoir en signe d’adieu.

Elle, peut-être... Car cela également n’était-il pas possible qu’elle eût voulu s’en aller à Toulouse ou vers Albi, sans souci de lui qui venait la rejoindre?

Le Pêcheur franchit la voie.

Au même instant, un cri s’éleva:

--Le Pêcheur!

En face, une bande d’ouvriers, bras dessus, bras dessous, venait de l’apercevoir. En un clin d’œil, il se vit entouré, bousculé:

--Bonne affaire!

--Un de plus!

--Alors, toujours à la coule?

--Abruti, le Pêcheur! on vadrouille, nous aussi...

Des casquettes volèrent.

--Vive la grève!

Un gamin réussit à prendre son bras:

--Viens boire un coup!

Ce fut un délire.

--Bravo!

--Qu’on y rince la dalle aux frais de la propagande!

--Et après ça, qu’y reste avec les zigues!

Pâle de fureur, le Pêcheur avait approché de l’accotement, parvenait enfin à s’adosser contre une muraille:

--Avez-vous fini, voyous?

Tragique, il leva son bâton.

--Dire que ça fait de l’épate, parce que ça rigole un matin sans permission!

Une bordée d’injures suivit:

--Il est ivre!

--Plein comme un foudre!

--Casserole!

--Soulot!

Le bâton toujours levé, le Pêcheur continuait de hurler:

--F... le camp, feignants! chameaux!

Il vit ensuite la bande reculer, se disjoindre. On ricanait. A quoi bon s’obstiner à entraîner un pochard qui a le vin mauvais? Lourds et lents, les grévistes s’éloignèrent. Le vide se fit. Le Pêcheur se retrouva seul.

Il ne se rendait pas compte que pour la première fois il avait refusé de boire gratis. Il ne tremblait pas non plus. En revanche le problème demeurait intact: où aller? Si Thérèse n’était plus là, que servait d’être venu? Si elle y était, comment trouver sa retraite?

Des minutes d’incertitude, puis un éclair... Chez Servin, boulevard de la Barque, il doit y avoir Jean; à défaut de Jean, quelqu’un--quelqu’un qui est informé...

Soit. Mais pour aller boulevard de la Barque, il faudra traverser la ville. Il y a danger de rencontrer la rousse.

Pour la seconde fois, le Pêcheur eut le geste du joueur qui risque sa dernière mise:

--La rousse! Ah! s’il fallait s’inquiéter pour si peu!

Il repartit. Il allait au plus court. Ses souliers ferrés sonnaient sur le pavé. Un pressentiment lui soufflait que Thérèse n’avait pas dû quitter Revel. Qui sait même si ce ne serait pas elle qui viendrait ouvrir, quand il frapperait chez Servin? Déjà son calcul se vérifiait. Personne sous les couverts; un désert partout; la rousse était au gîte. Aussi, arrivé sans encombre à la maison cherchée, souleva-t-il joyeusement le marteau. Il attendit ensuite... Point de réponse. Alors, pris d’impatience devant ce battant de chêne qui s’obstinait à rester clos, le Pêcheur saisit le loquet. Volontiers il aurait déraciné la serrure. Mais quoi? la porte cédait? C’était donc qu’on n’entendait rien là-haut, ou bien Servin aurait-il décanillé avec tant de hâte qu’il en oublia de fermer?

Enhardi, le Pêcheur atteignit le premier étage. Il achevait de gravir les marches quand une phrase arrêta son élan:

--Pour Dieu! faites moins de bruit!

En même temps, un homme avait avancé rapidement, le dévisageait.

--Mince de potin! C’est-y une heure où les gens dorment? bougonna le Pêcheur.

Puis reconnaissant Marc:

--Ah! Monsieur! vous allez me dire...

Mais Marc, sans l’écouter, l’entraînait dans la bibliothèque:

--Plus bas!...

--Tonnerre! serait-ce que Mlle Wimereux...

--Non: Lethois! Lethois qui est là et qui se meurt!

Les jarrets coupés par la nouvelle, le Pêcheur devint blême.

Obéissant à un reste d’habitudes anciennes, il fit ensuite un signe de croix:

--Quand je songe, murmura-t-il, que ce matin, il projetait d’aller avec moi regarder la fourmilière!

Et il ferma les yeux. Il revoyait l’heure exquise, si proche, où, côte à côte sous la haie, M. Lethois et lui causaient en bons amis.

--Une fourmilière?

Marc, frappé par le mot, fouillait le visage du vagabond avec l’intuition que, parmi ceux qui avaient approché de Lethois, celui-là seul, peut-être, possédait le mot de l’énigme.

--Parle donc! A quel propos une fourmilière?

Le Pêcheur ouvrit la bouche pour répondre; se ravisant ensuite, il haussa les épaules:

--C’était son affaire, probable... pas la mienne.

Marc saisit le bras du Pêcheur:

--Je suis sûr que tu connais son secret!

--Non.

--Il me le faut!

--Pourquoi?

--J’en ai besoin.

Le Pêcheur eut un rire sournois:

--Possible que ça vaille cher: vous ne l’aurez pas... à moins que...

Se dégageant de l’étreinte, à son tour il plantait droit ses yeux sur ceux de Marc:

--Si Mamzelle Wimereux voulait l’interroger, bien sûr _qu’à elle_ il lui dirait... C’est-y qu’elle n’est plus là ou qu’elle se cache?

Une riposte brutale interrompit la phrase:

--Elle est partie!

--Vous dites?

C’était au Pêcheur de s’accrocher au bras de Marc. Sa voix siffla:

--Pour quel endroit?

--Je l’ignore.

--Bon Dieu de bon sang! il faut qu’on la retrouve! Je répète qu’à elle seule il videra son sac. Partie!

Le Pêcheur se tordit les mains:

--Voyons! s’il est nécessaire que je démusèle pour être renseigné, ça a beau n’être pas propre, tant pis! Oui, c’est vrai, M. Lethois avait des fourmis et des tas d’écritures, et des cahiers avec des signes en couleurs: paraît que ça vaut des mille et des mille... il me l’a dit! Là! êtes-vous content? Alors à vous de trinquer... Où est-elle allée?... Vous ne savez toujours pas? C’est bien sûr?... Charogne!... Vous devez bien avoir un soupçon, une idée!...

Il s’affolait.

--Je suppose, en effet...

--Vous voyez bien!

--Quand elle sortit, elle se dirigeait vers l’usine.

--Et vous croyez?

--Qu’elle allait _le_ retrouver: oui, je le crois.

Il y eut un silence effrayant. Bien que Marc n’eût pas nommé Servin, le Pêcheur n’avait pas hésité.

Puis Marc, stupéfait, le vit regagner le palier, disparaître. Un instant, ses souliers frappèrent le bois des marches à gros coups sourds. Ensuite une serrure grinça, les murs tremblèrent... C’était la porte d’entrée qui se fermait à la volée: le Pêcheur venait de s’éloigner à tout jamais de ce lieu maudit où pour la première fois la vérité complète l’avait anéanti!

Il voulut d’abord courir. Ne devait-il pas aller à l’usine puisque c’était là que Thérèse avait décidé de se rendre? Mais ses jambes flageolaient; il tâtonna du pied. L’horizon dansait.

--Qu’est-ce que j’ai? songea-t-il. Vais-je faire comme Lethois?

Loin de l’effrayer ainsi que tout à l’heure, la perspective de la mort lui sembla douce. Il aperçut un banc, se dirigea vers lui en titubant et s’étendit, les yeux au ciel.

Du vent faisait, après l’averse, égoutter les feuilles mouillées sur son front. Il ne s’en apercevait pas. Il ne voyait pas non plus un pan de firmament bleu écarter la déchirure des nuages, et par celle-ci un rais de soleil s’échapper joyeusement. Son âme en deuil restait avec elle-même. Il souffrait.

Aventure imprévue: ce miséreux qui avait connu toujours la joie de vivre, souri de la misère et promené dans les préaux un cœur immuablement en fête, ce vagabond qui n’ayant jamais rien eu à lui n’avait même pas désiré cependant un toit pour le couvrir, ce galvaudeux, ce meurt-la-faim, découvrait la douleur! On a froid, on a le ventre creux, on manque de nippes: qu’est cela? Mais se sentir aplati comme sous une roche, avoir envie de disparaître de manière à ne plus jamais se souvenir qu’on a existé, et puis, inlassablement, comprendre qu’on existe malgré tout et que rien au monde ne peut arrêter ce qui est, quelle torture!

Donc, elle avait voulu aller _le_ retrouver!...

L’image de Servin passa devant le Pêcheur. Un sourire mauvais tordit sa bouche. Rien qu’à les regarder ce matin, il fallait s’en douter. Ils s’aimaient!

Ah! d’autres, des indifférents, auraient pu assister mille fois à ce départ, ils n’auraient rien deviné! Lui, n’avait pas hésité: il en avait encore le cœur en morceaux... Ils s’aimaient!

Un frisson de jalousie furieuse secoua le Pêcheur. Si à cet instant Servin eût passé là, il lui aurait sauté à la gorge. Il rêva de circonstances inouïes. Il se voyait allant trouver cet homme dans l’usine, ou encore guettant sa rentrée et, quelle qu’en fût la genèse, l’aventure finissait toujours ainsi: le Pêcheur prenait le cou de l’autre et serrait jusqu’à ce qu’il ne restât plus entre ses doigts qu’une petite fumée insaisissable.

Délire vain: ils s’aimaient...

Brusquement, le Pêcheur se redressa.

--Aussi, le bel oiseau que je fais pour lutter contre la concurrence! Déguenillé, souillon, poivrot, incapable de débagouler une phrase: allez donc, avec cela, vous aviser d’un festin de roi! Non! c’est crevant!

Il éclata d’un rire nerveux:

--Crevant! je vous dis! planter ma truffe sur la sienne! Autant poser un cancrelat sur la mariée!...

Et un désespoir le poignit. Il regrettait de n’avoir jamais été riche, ni savant, ni propriétaire, ni sobre. En une minute, il expiait tout son mépris des lois humaines. Il aurait voulu renaître pour se faire une vie neuve de bourgeois respectable. Maintenant qu’il se rendait compte de sa déchéance, il ne s’étonnait que d’avoir osé penser à cette femme.

--Allons, regarde-toi, mon vieux!

C’était miraculeux déjà qu’elle se fût laissé approcher sans marquer son dédain! Mais l’aimer!... Comme il l’aimait, pourtant!...

Alors, à ce rappel, il éprouva un tel découragement qu’il sanglota. Son chagrin fusait en larmes tièdes. Il lui semblait qu’il allait se dissoudre sous cette pluie et par elle se mêler à l’eau du ruisseau pour rouler vers l’usine. En même temps, une douceur l’attendrit. Pareille à un vin qu’on décante avec précaution, son âme perdait peu à peu les scories du désir.

Il se rappela sa première rencontre avec Thérèse, puis d’autres. Avec quel battement de cœur chaque semaine il lui apportait ses marchandises, et quelle déception si elle était sortie! Après s’être désolé de n’être pas Président de la République ou Empereur pour avoir le droit de la posséder, il ne souhaitait plus que d’être l’odeur qu’elle respire, le mouchoir qu’elle tient. Devenir quelque chose d’elle, près d’elle, aurait suffi. En même temps, sa douleur changea. Parce qu’il la découvrait sans remède, il devenait moins désespéré. Vaguement, à travers un brouillard, il entrevoyait la nécessité du sacrifice et que l’oubli pour les autres a pour récompense l’oubli de soi. Ainsi, à distance et simplement pour avoir passé, la beauté morale de Thérèse éveillait cette âme aux splendeurs du devoir.

Le devoir... Mon Dieu! savait-il au juste ce que c’est? Il n’avait jamais eu les loisirs ni la sécurité d’esprit qui permettent d’en raisonner. Il n’était ni un philosophe, ni un de ces hommes qui obéissent à des principes ou voient partout la nécessité de se plier à des règles pour s’assurer une place confortable dans une autre vie. Simplement, il apercevait en ce moment que parmi les actes possibles il y en avait quelques-uns de plus particulièrement justes et par suite désirables. Ainsi, il était juste que Thérèse fût libre d’aimer à sa fantaisie et, par conséquent, pût aimer un autre homme que le Pêcheur. Pareillement, il était désirable que lui, Pêcheur, respectât l’exercice de cette liberté. Aimer, parbleu! c’est quand on a de la chance, aller bras-dessus bras-dessous, la cervelle en fête, boire à la même bouteille et dormir sur la même paillasse; mais c’est aussi complaire aux fantaisies de la femme qui ne vous veut pas, jeter au besoin son cœur devant elle en guise de tapis pour qu’elle aille vers un autre, si tel est son plaisir... Puisque Thérèse avait choisi Servin, que faire, sinon la regarder de loin et peut-être... oui, peut-être les protéger tous deux?...

Une révolte suivit cette accalmie. Le Pêcheur eut un rire de gouaille désolée:

--Suis-je assez gourde?

Ne pas les gêner, soit: mais servir de suisse au cortège de ces noces!

--Allons, ouste, décanillons!...

Fuir! s’en aller très loin pour ne point faire tache sur ce bonheur dont l’heure allait sonner! C’était là l’unique solution, aussi la plus aisée. Qui d’ailleurs s’apercevrait du départ du Pêcheur? Elle-même trouverait-elle un instant pour le regretter?

--Cependant, si Servin ne l’aimait pas?...

Dernier doute d’une âme assoiffée de bonheur et qui se débat contre la certitude dont elle va mourir.

--Jobard! est-ce qu’on peut ne pas l’aimer?...

Que Servin ne l’eût jamais avoué, que même il adorât Thérèse en aveugle, sans en avoir conscience, c’était possible: cela suffisait-il pour arrêter l’inévitable en marche?

Cette fois, le Pêcheur se leva. Il avait cessé de résister. Vers toutes ces choses qui l’entouraient et qu’il avait tant connues, les grands platanes, la boutique de Paffard le sellier, le café Casse, les vieux bancs de pierre, les beaux bancs neufs munis de dossiers, il jeta un regard passionné, comme s’il tentait de les faire siennes, puis il lui sembla que chacune disparaissait. Une paix religieuse noya dans son ombre l’âme de ce vagabond devenue temple magnifique. Ivre du sacrifice consommé, il partit.

Tête basse et jambe lourde, il s’en retournait à Montaigut d’abord, ensuite vers Toulouse, ensuite au delà... Il comptait marcher tant que ses pieds pourraient le soutenir, tant qu’il n’aurait pas trouvé un ciel sous lequel on oublie, et des chemins que ne hante plus le souvenir. Adieu les musardises dans les fossés, les jalonnées d’ormes familiers; à l’avance, il percevait l’effroi des sentiers qui viennent on ne sait d’où, puis s’éloignent sans qu’on ait le désir de savoir où ils vont. Qu’importait cela d’ailleurs, s’il existait un lieu nouveau où jeter son chagrin, une foule où se perdre!

Il atteignit la fontaine des Grâces, sans la voir.

Il ne voyait que le sol et, sur celui-ci, la piste blanche tracée par les piétons. A l’heure où le Pêcheur s’en allait ainsi pour oublier Thérèse, l’idée qu’elle avait passé là soulevait encore son cœur d’une joie triste. Il aurait voulu garder toujours devant lui ce sillon battu par tout le monde, mais qui la lui rappelait.

--As-tu fini!

--Regarde donc où tu marches!

--Tout à l’heure, il était déjà vers la gare, saoul comme une bourrique!

--Ivrogne!

--Idiot!

Encore un heurt violent suivi de bousculade. Le Pêcheur leva la tête. Il aperçut une mer de têtes mouvantes, puis, au-delà, une lumière de phare. Lasse de hurler devant une grille fermée, la grève,--toute la grève--avait déferlé vers le bouchon pour y trouver un mot d’ordre et illuminait!

Réveillé en plein rêve, le Pêcheur ne comprit pas d’abord. Pourquoi ces cris, ce monde? Ce fut ensuite un éclairement subit, le contact brutal avec la réalité: tous ces gens venaient de l’usine: tous allaient y retourner, se battre, tuer peut-être!... et Thérèse était là!

Bêtise ou démence: un tel danger ménageait la seule femme qu’il eût aimée, et lui, Pêcheur, s’apprêtait à partir!

Il ferma les poings, reculant:

--Gare à qui me touche!

Une envie frénétique s’emparait de lui, tout à coup: écraser au hasard le premier qui approcherait, obliger ainsi toute la foule à lui courir sus et libérer l’usine, ne fût-ce que deux minutes, le temps d’une évasion! Mais non: un homme seul n’arrête pas le flot qu’un raz chasse vers la rive. Devant lui, d’ailleurs, des rires commençaient. Du moment que le Pêcheur était ivre, libre à lui de crier à sa guise: injures de pochard, propos d’ami...

--F... nous la paix, espèce d’idiot!

--Va cuver ta vendange!

Subitement on le vit tourner bride.

--C’est ça: y devient sage!

--Faut bien que l’on rigole!

Lui maintenant n’écoutait plus, fuyait. Il venait d’oublier sa jalousie, la douleur qui l’avait crucifié. Dès lors qu’_elle_ pourrait avoir besoin d’un aide, il fallait _la_ rejoindre! Si bien investie que fût l’usine, que les portes en fussent barricadées ou non, il _la_ rejoindrait!...

Ah! ne point perdre de temps! arriver tout de suite par un détour aux abords des ateliers maudits où l’aimée devait être prisonnière! Mais comment atteindre au port? Par quel miracle les voies interdites à tout le monde seraient-elles accessibles à lui seul? Souci vain: il n’avait pas prévu non plus qu’à cent mètres du boulevard le passage serait libre, et celui-ci l’était! Personne sur le chemin: rien que deux flâneurs paisibles, ignorants de l’émeute ou qui le semblaient...

Des flâneurs en ce lieu, à cette heure!... Tandis qu’un millier d’hommes, tout près, se disposent à saccager l’usine, tandis que dans Revel chaque volet se cheville en prévision d’un siège, il y a donc deux êtres capables de se promener insoucieux de la tragédie, inattentifs aux clameurs! D’où sortaient-ils? Quelle mentalité de bourgeois folâtre expliquait une pareille imprudence ou tant de niaiserie?

Tout en courant, le Pêcheur se demandait:

--C’est-y des étrangers, des toqués, des amoureux?

Il répéta:

--Des amoureux!

Du coup, le souffle lui manqua.

Les silhouettes grandissaient peu à peu. Un homme et une femme. Ils se donnaient le bras. Ils avançaient, parfaitement tranquilles, indifférents au monde extérieur, occupés peut-être du seul retour de la lumière et du ciel bleu. Pas plus qu’ils n’avaient remarqué le Pêcheur en train de courir vers eux, ils ne le virent s’arrêter, puis bondir vers le fossé et s’évanouir dans la haie.

Quand ils arrivèrent près de celle-ci, ils causaient à mi-voix. Duo d’amour ou de crainte? projets d’avenir ou rêves de fuite? On ne pouvait entendre, car leurs paroles étaient calmes comme leurs gestes. Livide, ayant envie de mordre la terre pour ne pas crier, le Pêcheur tendit en vain l’oreille. Au-dessus de sa tête, un souffle fit trembler les branches; puis celles-ci reprirent leur immobilité, les amoureux déjà n’étaient plus là: Thérèse et l’autre avaient passé!...

Il ferma les yeux. Il aurait voulu se les arracher pour arracher avec eux l’abominable vision.

Elle! à son bras, triomphante, sûre de lui!... Quelle quiétude sur son visage, quelle ardeur contenue dans sa marche! Un air de bonheur flottait autour des plis de sa robe. Sa taille avait à chaque pas des envolements. Elle était légère, aérienne, divinement heureuse...

Et l’autre!...

Le Pêcheur frémit. Il se retint pour ne pas se lever et l’écraser comme un reptile. Il pensa ensuite: «Pourvu qu’ils ne m’aient pas aperçu!» Mais, au même instant, la certitude qu’ils étaient trop occupés d’eux-mêmes pour s’occuper de lui excita sa fureur. Il se roula sur le sol. De nouveau des envies de meurtre passaient dans sa cervelle. Puis, il songea que Thérèse était sauvée et ce fut un écrasement. Il avait cru qu’elle avait besoin de lui: il n’en était rien. Plus même de prétexte pour l’approcher. Il n’avait plus qu’à demeurer loin d’elle, inutile, bon à rien.

Alors tout s’effaça, excepté la sensation poignante de ce désastre. Depuis longtemps, semblait-il, l’énorme silence des champs après avoir été troublé par les deux promeneurs s’était refermé sur leur bruit léger, comme l’eau sur le sillage d’une barque. Épuisé, le Pêcheur ne bougeait plus. Il avait cessé de penser. Des menthes écrasées par son corps exhalaient un parfum lourd; des insectes, çà et là, crissaient. Cela dura très longtemps, un siècle. On eût dit que déjà la terre reprenait l’épave humaine qui l’avait voulu délaisser. C’était la revanche des sillons. Le Pêcheur souhaitait d’enfoncer sous le sol pour vivre dans la nuit ainsi qu’une taupe...

Un cri aigu soudain traversa l’air:

--A mort Servin!

Rapide comme la foudre, le Pêcheur bondit.

--N. de D... on les a reconnus!

Il les aperçut au bout du chemin, tout près de la route de Sorrèze. Ils poursuivaient leur marche paisible, semblaient n’avoir pas entendu...

Une dernière fois, la destinée emporta les révoltes du Pêcheur. Dans le silence de cette âme, la vie secrète brisait ce qui restait d’humanité mauvaise et versait l’héroïsme.

Le Pêcheur dit:

--Allons!

Et de très loin, pareil à un garde fidèle, il suivit ces amants. Ne fallait-il pas les protéger--quand même--: maintenant que son cœur agonisait par eux, n’était-il pas tout simple qu’il leur donnât sa vie?...

IV

Un attelage qui s’éloigne, des corps entassés dans un break parmi lesquels Mlle Peyrolles devine plutôt qu’elle n’aperçoit Marc, ensuite un vagabond dont la silhouette s’enlève sur un fond de lumière triomphale et ces mots qui s’échappent de lèvres terrifiées:

--A-t-il de la chance!...

--Un heureux de la terre!...

Puis une immobilité de cadavres, comme si la foudre silencieusement avait frappé ces deux êtres restés là,--les derniers que la tempête laisse à Montaigut--et tout à coup une impression poignante de solitude, le sentiment que l’univers même s’est effondré...

Face à face, M. Taffin et Mlle Peyrolles continuaient de se regarder.

Ils auraient pu se quitter pour reprendre leur marche folle, chercher à nouveau, après cette rencontre de hasard, un autre hasard qui lui procurât l’illusion de l’oubli; mais parce qu’ils se sentaient seuls, éperdument seuls, à la pensée de se séparer ils auraient crié de terreur.

Il y a mille manières d’être seul. Il n’y a qu’une solitude: celle de la mort.

Or, en cette minute, prêtre écrasé sous le fardeau d’un sacerdoce auquel il ne croit plus, vieille fille portant comme un cercueil le regret de l’enfant qui ne reviendra plus, tous deux étaient pareils et mouraient.

Mort désolante des âmes pour qui le but a disparu. Où étaient désormais le devoir, le bien? Depuis que la Blanchotte avait demandé à M. Taffin de venir confesser sa fille agonisante, M. Taffin s’était répété cent fois: «Il faut y aller.» Mais une voix criait dans sa conscience: «Comment l’oseras-tu?» Paralysé par ce dilemme terrifiant,--commettre un sacrilège, ou jouer devant une mourante une comédie abominable--il n’avait pu encore se décider. De même Mlle Peyrolles se disait: «Je ne devais pas céder, à cause de mon salut», et aussitôt ce salut lui apparaissait méprisable, inutile, problématique.

Midi sonnèrent. Un carillon d’angélus s’envola de l’église joyeusement.

Les cloches ont des voix décevantes qui se modèlent sur les cœurs pour parler à leur gré de deuil ou d’espoir. A leur appel, M. Taffin se découvrit et récita les _ave_. Ainsi, en même temps qu’il sentait sa foi chanceler, il continuait d’obéir machinalement aux rites appris, tant la marque de la prêtrise était creusée dans sa chair! Au contraire, parce qu’elle avait sacrifié Marc à son propre salut, Mlle Peyrolles s’abstint pour la première fois de prier. A quoi sert la prière si la seule récompense est d’être torturé? Mlle Peyrolles avait été pieuse jusqu’alors. Elle n’avait jamais manqué d’approcher des sacrements. Pourtant le seul bonheur qu’elle eût souhaité lui était enlevé. Et au rappel de tout ce qu’elle avait fait pour ce Dieu qui la brisait, son cœur se gonfla de révolte. Elle trouva Dieu méchant.

Il fallait qu’il le fût puisqu’en rejetant Marc elle n’avait accompli que sa volonté divine, ou bien les hommes, en interprétant cette volonté, l’avaient dénaturée--mais cela un prêtre seul aurait pu le dire!

A ce moment, les yeux de Mlle Peyrolles qui avaient cessé de voir M. Taffin l’aperçurent de nouveau. Elle eut un cri sourd. Que cette présence et le silence de M. Taffin eussent quelque chose d’incompréhensible et de singulier, elle ne s’en apercevait pas. En revanche, au moment où elle avait besoin d’un prêtre pour éclairer sa conscience, elle le trouvait devant elle. C’était à croire que Dieu avait prévu cette heure et résolu de lui répondre.

--Puisque vous êtes là... commença-t-elle.

Sa voix s’était faite rigide.

--Quoi? Qu’y a-t-il?... balbutia M. Taffin éveillé en sursaut.

--Il y a que j’ai besoin de vous... tout de suite...

--C’est qu’en vérité...

Mlle Peyrolles fit un geste rude:

--Je vous en prie, pas de propos inutiles!... Ce n’est pas à vous d’ailleurs que je m’adresse, mais au confesseur.

Les yeux de M. Taffin s’agrandirent d’épouvante:

--Ah! non! pas de confession! Je vous ai entendue samedi: cela suffit. Remettez à plus tard... demain par exemple... après ma messe.

Il avait dit «ma messe» comme auparavant il avait récité l’angélus, pressé par un irrésistible effet de l’habitude; mais cette fois il eut conscience du désaccord entre les mots et sa pensée. Une honte le submergea et décidé à s’enfuir:

--Je suis pressé!

Farouche, Mlle Peyrolles l’arrêta:

--Pas tant que moi! Où allez-vous?

--Au presbytère. Cadette m’attend.

--Vous m’écouterez auparavant!

--Non.

--Il le faut!

Alors une colère saisit M. Taffin; il s’exaspérait de retomber sans cesse dans cet engrenage de prêtrise. N’avait-il fui la maison de la Blanchotte que pour retrouver à domicile l’obligation de confesser?

--Je vous ai dit déjà que je me refusais à vous entendre. D’ailleurs je me sens malade...

--Et moi donc! Regardez! j’ai la tête en feu, des mains de fièvre...

--Ainsi, vous ne voulez pas me laisser?

--Je ne vous laisse pas!

--Soit, dit M. Taffin rageusement, je ne puis vous empêcher de m’accompagner ni de parler; du moins, je rentrerai chez moi!

Et il se mit en marche, à grandes foulées, remontant vers Montaigut.

--Ici ou chez vous, peu m’importe, pourvu que vous m’éclairiez... répliqua Mlle Peyrolles, résolue à l’escorter.

Cinq minutes suffirent pour rejoindre le presbytère.

--Enfin! s’écrièrent Dorothée et Cadette qui étaient en conciliabule devant la porte.

Mais brutalement Mlle Peyrolles et M. Taffin arrêtèrent le flot:

--Laissez-nous!

--Je ne déjeune pas!

Et M. Taffin s’engouffra dans le couloir. Mlle Peyrolles suivait toujours, obstinément.

Avant d’ouvrir le cabinet de travail, M. Taffin se retourna:

--Il est bien entendu que _je ne veux pas_ vous confesser?

Mlle Peyrolles haussa les épaules:

--Écoutez-moi d’abord: vous en jugerez après.

--Ah! murmura-t-il, en être là!

Il s’effaça ensuite pour la laisser passer. On aurait pu croire que c’était par politesse. En réalité, au moment de rentrer pour la première fois, depuis _qu’il savait_, dans cet asile où sainte Letgarde avait régné, son cœur défaillait.

Une seconde, il se demanda: «Pourquoi ai-je voulu revenir, quand il était si aisé de rester ailleurs?» puis entraîné par un magnétisme mystérieux, il franchit le seuil et tout de suite, oubliant Mlle Peyrolles, chercha des yeux la Sainte.

Il eut peine à retenir un geste d’effroi. Continuant de sourire au-dessus des géraniums fleuris, la statue le regardait.

--... Pas là! s’écria-t-il, voyant que Mlle Peyrolles allait s’asseoir au pied de celle-ci.

Et il la ramena vers la table, s’installa lui-même, le dos à la statue. Au moins de cette manière il n’apercevait plus le regard, mais il continuait de le sentir. On eût dit qu’un être vivant s’appuyait sur son épaule, et il en éprouvait un tel malaise qu’il en aurait crié.

Mlle Peyrolles, cependant, au lieu de commencer, croisait ses mains sur sa robe noire et attendait. Tout à l’heure, elle avait obéi à une sorte d’instinct frénétique. En plein air, dans la grande lumière, elle n’avait pas hésité à traiter le prêtre comme un créancier, et volontiers l’aurait sommé de réviser l’arrêt porté sur Marc. Était-ce parce que les volets à demi fermés ne laissaient filtrer qu’un jour de sanctuaire, était-ce encore la présence du Christ au-dessus de la cheminée, ici elle n’osait plus et tremblait.

--Eh bien? fit M. Taffin énervé par l’attente.

--J’ai besoin d’un avis, dit-elle enfin.

--Sur quoi l’avis?

La voix de Mlle Peyrolles défaillit:

--J’ai un neveu, murmura-t-elle.

M. Taffin eut un sourire méchant.

--Vous n’aviez pas eu la bonté de m’en informer, dit-il, mais je le savais.

--Un neveu... répéta Mlle Peyrolles.

--Après?

Mlle Peyrolles s’interrompit:

--Qu’avez-vous? on dirait que je vous blesse?

--Non: la Providence vous oblige à réparer vos omissions. Rendons-lui grâce.

--Je vous en prie, ne mêlons pas la Providence où elle n’a que faire. Que mon frère ait ou non reconnu son fils, cela ne concerne personne.

--Alors à quel propos, venez-vous m’en instruire?

Mlle Peyrolles baissa la tête. Malgré leurs conventions, tous deux maintenant parlaient d’une voix étouffée, comme au confessionnal, et M. Taffin lui-même avait pris l’air d’autorité qui lui était familier lorsqu’il s’adressait à une pénitente.

--Si je vous parle de mon neveu, dit Mlle Peyrolles, c’est que, sans lui, le cas de conscience qui me bouleverse n’aurait pas existé.

M. Taffin ne répondant rien, elle poursuivit:

--Mon neveu s’est amouraché d’une fille. Je crois même qu’il veut l’épouser. Or cette fille est très malade. On pourrait la sauver peut-être en y mettant le prix. Il est venu me prier d’avancer l’argent nécessaire. Pouvais-je accepter?

Cette fois les mots glissaient, furtifs, honteux de ce qu’ils cachaient. M. Taffin haussa les épaules:

--Pourquoi non? Cette fille ne vous plaît pas?

Mlle Peyrolles rougit:

--Je me suis mal exprimée, fit-elle avec effort; il s’agit d’une «fille».

--J’entends bien.

--Une fille quelconque, ramassée je ne sais où, et qui, malheureusement, est enceinte.

--Raison de plus pour l’épouser.

Se méprenant à l’expression de Mlle Peyrolles qui n’ayant pas tout dit s’effrayait d’achever, M. Taffin précisa:

--Je ne connais pas deux moyens de réparer ce genre de péché. Vous êtes affiliée à l’œuvre de Saint-François-Régis. Il est excellent de marier les pauvres qui vivent maritalement; il est élémentaire d’appliquer chez soi le même remède, quand il y a lieu.

--La question du mariage n’est pas en cause, riposta Mlle Peyrolles.

--En vérité, je ne comprends plus.

--Si par malheur ils se marient, ce sera sans prêtre.

Elle attendit ensuite l’arrêt dans une détresse.

--Je saisis cette fois... dit M. Taffin.

Puis, indifférent, comme si les mots qu’il prononçait ne devaient avoir aucune importance:

--Vous avez refusé, j’imagine, de vous prêter à cette combinaison qui doit légaliser leur faute?

--J’ai refusé.

--Vous avez très bien fait.

Le verdict tomba, léger et cependant si lourd que Mlle Peyrolles parut s’effondrer. Elle avait mis les mains dans les poches de son tablier et tortillait avec l’une d’elles un paquet de clés. On entendit pendant un instant le frottis clair de l’acier.

--C’est tout? reprit M. Taffin, désireux d’en finir pour retrouver sa solitude.

Mlle Peyrolles ne répondit que par un signe de tête: c’était tout.

--Il n’y avait rien là de si pressé: allez en paix.

Et M. Taffin se leva.

Mlle Peyrolles ne fit aucun mouvement. Elle contemplait celui qui venait de décider si allégrement son malheur. Il était gras, joufflu; il avait l’air satisfait. Elle se demandait avec stupeur en vertu de quel droit cet étranger lui dictait sa volonté. Suffisait-il donc d’endosser une robe noire pour devenir infaillible?

Incapable de soupçonner quel travail se faisait dans le cerveau de Mlle Peyrolles, M. Taffin ne s’occupait déjà plus d’elle. Rassemblant son courage, il venait de se retourner pour regarder la statue dont le regard lui avait brûlé les épaules. Duel silencieux des yeux: ceux de la Sainte, fixes et ironiques, ceux de l’homme, agrandis par la peur et suppliants!

--Vous n’avez pas saisi, reprit Mlle Peyrolles d’un ton strident.

--Quoi encore? s’écria M. Taffin.

Une seconde il avait cru que c’était la Sainte qui parlait.

--La question est moins simple que vous ne paraissez le croire.

--Regretteriez-vous votre décision?

--Je me demande si elle est conforme à la simple morale.

M. Taffin fit un geste violent:

--Il n’y a pas deux morales!

--Oh! je n’en suis plus à épiloguer sur des mots! Avez-vous réfléchi qu’en refusant, je condamne à mort... cette fille et peut-être l’enfant?

M. Taffin vint se rasseoir brusquement. Il eut soin de déplacer auparavant sa chaise: cette fois, il parlait en face de la statue.

--Ma chère demoiselle, dit-il, dès qu’on discute, on est perdu!

Il fit une pause. Sa voix avait changé. On eût dit qu’au choc de la résistance de Mlle Peyrolles, un être nouveau s’éveillait en lui. La même force qui l’avait contraint le matin à employer des mots de métier l’obligeait tout à coup à combattre cette rébellion. Il lui semblait que, vainqueur de cette âme, il le serait aussi du démon redoutable installé au fond de lui.

--Discuter, reprit-il lentement, voilà le danger! Dès que le désir est en branle, une armée de sophismes facilite la route. Si on écoute la raison ou plutôt les raisons qu’elle donne, on peut ainsi trouver le vol licite et louable l’assassinat qui profite. Ne protestez pas! Ne dites pas qu’il y a des cas où l’évidence aveugle et où les faits sont tellement clairs qu’un enfant saisirait. Il n’y a pas d’évidence qui compte, ni de faits auxquels on puisse se fier; il n’y a qu’une Vérité, et cette Vérité échappe au monde; elle est le bien de Dieu, qui la communique mais interdit de la comprendre. Que parfois la vérité humaine ait l’air de la combattre, aille jusqu’à l’effacer, c’est possible! Vous ou moi pouvons nous trouver dans telles circonstances où, après avoir cru sincèrement à l’Évangile, nous croirons de même posséder la preuve matérielle,--je dis bien _matérielle_--que l’Évangile nous trompe: qu’est-ce que cela prouvera? rien. Il n’y a qu’une règle bonne, tutélaire, divine, et cette règle est très simple. Elle consiste à répéter jusqu’à extinction de souffle: «Ce que j’imagine comprendre est faux; ce que je ne comprends plus est vrai.» Moi, par exemple, je crois encore à des choses que ma raison déclare n’exister pas. J’y crois de toute mon âme; j’y crois parce qu’il faut qu’elles soient. Il le faut: donc elles sont!

En achevant, il avait détourné les yeux de Mlle Peyrolles, regardait de nouveau celle dont maintenant il _savait_ l’existence illusoire, mais que tout son cœur, toute son âme _voulaient_ proclamer quand même réalité vivante.

Mlle Peyrolles qui avait écouté ardemment fit un geste de désespoir, et sans soupçonner quel mot terrible elle prononçait:

--Je ne suis pas une sainte, dit-elle. Il n’y en a plus aujourd’hui: y en a-t-il même jamais eu?

Il frémit:

--Malheureuse, oseriez-vous douter des miracles de Dieu?

Mais refusant de le suivre dans ces métaphysiques vaines, prise de vertige, Mlle Peyrolles reprenait déjà:

--Réfléchissez! Je trouve n’importe où, à Toulouse ou à Revel, une femme qui agonise dans la misère. Une aumône peut la sauver. Faudra-t-il qu’avant de donner mon argent, je m’informe si elle est mariée ou non et dans quelles conditions? Sauvons-la d’abord. Après... après il sera toujours temps de faire mieux, si l’on peut!

Elle jetait l’argument, cette fois, d’une voix claire, sans se soucier de confession ni de prêtre; simplement parce qu’il était humain, il lui semblait que grâce à lui la lumière allait revenir, la vie reprendre. Mais en même temps, cela répondait si bien aux raisons de M. Taffin que celui-ci aurait voulu empêcher les mots d’entrer et, une fois entrés, les chasser ainsi qu’on fait d’un oiseau de nuit fourvoyé dans une pièce.

Il eut un ricanement de mépris:

--Que d’intérêt pour une fille!

--De la pitié...

--Une pitié qui vous tient trop à cœur pour être désintéressée!

--Et quand cela serait?

--Alors, pourquoi de si grands mots? A tant faire que de sacrifier Dieu, mentir est inutile: dites la vérité!

--C’est très simple: je tiens à mon neveu.

--Et lui, à votre argent!

Elle eut un cri:

--Vous ne le connaissez pas!

--Le connaissez-vous mieux?

--D’ailleurs, même si c’était vrai, qu’importe! Je vous dis que je tiens à lui! Mais tenir à quelqu’un, est-ce que cela peut avoir un sens pour vous qui ne tenez à personne!

--Qui vous l’a dit?

--Avez-vous jamais eu un père, une sœur, un être enfin auquel toutes vos pensées soient rivées et qui vous ait lié le cœur au point que, lui parti, vous craigniez d’en mourir?

Elle eut un geste de fierté radieuse:

--Moi, depuis des années, j’avais rêvé de sa présence. J’ai passé des nuits à l’espérer. Je n’en parlais à personne et je ne pensais qu’à lui! A mon âge, on se sent devenir seule; les plus égoïstes cherchent quelqu’un auquel passer leur nom, leurs biens. Or, avant de l’avoir vu, je l’avais choisi; sans le connaître, j’étais certaine qu’il me donnerait le bonheur, la sécurité, la gloriole... Il est venu: c’est mieux. Soirée divine! Il est médecin. Il a tout, courage, volonté, savoir. Rien ne lui manque. Comme il était fier d’avoir su se passer de moi! Tandis qu’il parlait, je sentais ma vie se fondre dans la sienne! Comment ai-je pu dire non quand il m’a demandé ce service? Je me le demande, je ne sais pas, je trouve cela barbare... Que Dieu l’exige aussi, je me refuse à le croire! Non, Dieu n’est pas ce que vous dites, ou bien il est pire que l’homme. Un homme, au moins, se laisse attendrir. Lui, on ne le voit pas, on ne sait pas où il est, mais, s’il paraît, ce n’est que pour torturer. D’ailleurs, qui me prouve que vous parliez en son nom?

--Vous êtes folle!

--Je le suis d’être venue, d’avoir cru que vous alliez non seulement m’absoudre, mais me reprocher d’avoir hésité. Vous ne l’avez pas fait: tant pis! J’use de mon droit! Je suis maîtresse de mon argent, et libre de le donner aux miens. Ah! voici qui vous change! Je ne parle plus de devoir, moi! Je prétends qu’aucune loi ne peut me défendre de léguer mon argent à mon parent le plus proche: je vous défie de me l’interdire!

A mesure qu’elle s’exaltait, M. Taffin avait reculé. Chaque phrase, chaque mot tombant sur lui l’arrachait peu à peu au délire initial. Une révolution se faisait encore en lui. Après avoir lutté dans l’unique désir d’affirmer son autorité, il s’apercevait que la crise de Mlle Peyrolles était semblable à la sienne. Mêmes paroles impies, mêmes cris d’appel à une justice qui ne paraît pas. Quel autre mieux que lui, d’ailleurs, savait l’impuissance des hommes à guérir de pareilles blessures? Dieu seul, dont ils doutaient, aurait pu intervenir, et le miracle n’est plus de ce temps!

--Je ne vous interdis rien, fit-il avec un sourire douloureux: est-ce ma faute si l’Évangile est là?

--Le Christ n’a pas commandé que je chasse les miens!

--Il a dit: «Que celui qui veut me suivre, abandonne son père et sa mère!»

--Il n’a jamais abandonné la sienne!

--Il a fait plus: il est mort devant elle!

--C’est inhumain!

--C’est divin! Et tenez, celle-là même...

Cherchant un autre exemple, entraîné une dernière fois par l’habitude, le prêtre s’était tourné vers la statue de sainte Letgarde:

--Celle-là, plutôt que d’être livrée à l’arien qu’elle aimait, n’a-t-elle pas aussi exposé à la mort ses serviteurs, sa maison et jusqu’à ses parents?

--Une légende!

--Un exemple!

--Atroce!

--Que Dieu favorisa!...

--C’est faux!

--Vous blasphémez!... Je vous défends...

Soudain, M. Taffin s’interrompit. Dans la glace, il venait de se voir prenant à témoin le plâtre inerte et jetant pour argument suprême le mensonge dont il mourait. Ce fut un écroulement.

--Ne me défendez rien, soupira Mlle Peyrolles. Que pourriez-vous ajouter à ma misère?

--La misère? il me semblait la connaître, balbutia M. Taffin écrasé: je ne la connais que depuis une seconde.

Puis, côte à côte, ils se turent, conscients d’avoir touché le fond de l’abîme. Mlle Peyrolles venait de songer: «Je ne crois plus au prêtre». M. Taffin se demandait: «Comment poursuivre, si le mensonge doit toujours être mon refuge?» Formidables, des voix retentirent dans le silence de ces deux âmes; elles disaient, ces voix, que tout ce qu’ils avaient cru, allait mourir et qu’eux-mêmes, désormais, devaient s’éloigner par des routes neuves.

--Alors, dit Mlle Peyrolles, puisque vous ne pouvez me donner d’autre conseil, je m’en vais...

Rien dans ces mots très calmes ne décelait le drame qui s’achevait; pourtant M. Taffin eut un frémissement.

Mlle Peyrolles reprit:

--Je crois avoir pensé, durant cette heure, plus de choses que dans toute ma vie!

--J’aurais voulu vous être plus secourable, balbutia M. Taffin.

Il y eut une nouvelle pause. Ils continuaient de rester immobiles, en proie à une lassitude désespérée.

Les paupières de M. Taffin battirent:

--Tout à l’heure, commença-t-il, ce que j’ai dit de sainte Letgarde était un...

Mais l’aveu s’étouffa dans sa gorge. D’ailleurs si Mlle Peyrolles devait garder encore la foi, pour un allégement d’une heure, valait-il de risquer ce crime?

--Décidément, non... allez en paix!

Une dernière déception contracta les traits de Mlle Peyrolles.

--Je me demande à quoi vous êtes bon! fit-elle âprement.

M. Taffin courba la tête et répéta, presque bas:

--Je me le demande...

En effet, depuis la minute terrible, ce rôle de prêtre, qui avait été le sien pendant si longtemps, lui semblait incompréhensible tandis qu’il pouvait concevoir sans effort l’utilité d’un gendarme, d’un agent-voyer, d’un médecin...

--Adieu, acheva Mlle Peyrolles donnant à ce mot une signification que M. Taffin n’aurait pu soupçonner.

--Adieu!

Et M. Taffin pour la reconduire ouvrit la porte. Mais il recula, le visage décomposé.

Dans la salle, une femme effondrée sur une chaise venait de se dresser en face d’eux. Ils reconnurent la Blanchotte.

Lasse d’attendre en vain le prêtre, elle était revenue au presbytère: depuis une heure, elle sanglotait là, sans autre espoir que de ramener M. Taffin...

V

Tragique, la Blanchotte saisit le bras du prêtre:

--Cette fois, dit-elle, c’est pour les sacrements!

Et parce que M. Taffin s’efforçait, malgré lui d’échapper à l’étreinte:

--Pourquoi que vous ne veniez pas? Je vous dis qu’elle va mourir!

Des larmes roulaient sur les joues sèches de la femme. Une convulsion tordit sa bouche.

--Quoi qu’on va devenir, Jésus-Dieu! avec deux bras en moins! Et c’est la p’tiote!... ma p’tiote!...

Loque misérable, elle ne put achever.

Mlle Peyrolles, inconsciente de ce qui se passait, s’était tournée vers M. Taffin:

--Qu’a-t-elle?

--Sa fille!... répondit M. Taffin avec un geste de pitié.

Mlle Peyrolles enveloppa d’un regard la Blanchotte puis, sans se rappeler qu’elle était à son service, sans même lui adresser la phrase banale qui est le tribut des indifférents à la souffrance d’autrui, elle passa; au fond du cœur, elle venait d’envier cette misérable dont la fille pouvait encore guérir, tandis que Marc, lui, ne reviendrait jamais!

--Mademoiselle a fini? dit Cadette accourue au bruit dans le couloir: elle en a, une chance, de pouvoir déjeuner! Tandis qu’ici...

En même temps, elle se précipitait devant Mlle Peyrolles pour lui ouvrir la porte. Le ciel gris reparut, accroissant par contraste la pénombre douloureuse du presbytère.

--Oui, je m’en vais... dit Mlle Peyrolles d’une voix absente.

Elle aspira ensuite avec avidité l’air frais qui lui arrivait, car elle se sentait étouffer.

--Oui, je m’en vais...

Et derrière elle, la porte se ferma d’un grand coup sourd, comme si le passé,--tout un passé de bonheur et de vie paisible,--heurtait le fond d’une fosse.

Elle partit, d’un pas rigide. Elle s’en allait, en effet, ainsi que va la branche détachée de l’arbre par une tempête quand l’eau furieuse l’emporte vers la mer; elle s’en allait, au hasard de l’heure et sans espoir! Sensation bizarre: l’espace lui paraissait agrandi, les maisons lointaines. Entre elle et les choses d’alentour, une muraille d’air épaisse comme l’horizon était interposée. De même, ses pensées tournoyaient. Si on avait pu lire en elle, on eût été épouvanté. C’était une morte qui marchait!

Arrivée devant l’église, Mlle Peyrolles ne voulut pas se signer suivant sa coutume et détourna la tête. Du coup, ses yeux plongèrent dans la plaine. Un frisson la saisit. Elle crut tomber.

Là-bas, du côté de Castres, un petit panache de vapeur trottinait à travers les arbres. Cela ressemblait à un morceau de nuage qui se promène au ras du sol et d’une allure si lente qu’un enfant aurait couru plus vite.

Hypnotisée, Mlle Peyrolles s’approcha de la terrasse, se pencha. Subitement, son cœur était projeté vers ce train qui, si paisible, devait emmener Marc. Ah! l’abominable chose! voir un peu de fumée qui s’éloigne, savoir que nulle force au monde ne pourrait l’arrêter et que Marc fuit avec elle,--Marc ayant oublié déjà celle qu’il abandonne, la maudissant peut-être! Encore trois minutes, encore deux... puis plus rien...

Le corps tendu vers le vide, Mlle Peyrolles sentit une clameur d’appel arriver dans sa gorge, mais aucun son ne sortit. Anéantie, sans autre conscience que d’avoir perdu Marc une seconde fois, elle cessa d’apercevoir la plaine. Qu’étaient pour elle désormais la terre, les récoltes, ses champs? Ce train qu’elle ne pouvait suivre, venait de la dépouiller: il ne lui restait rien.

--Est-ce assez étonnant? dit une voix près d’elle: ce qu’un peu d’eau remet de verdure aux feuilles!

Mlle Peyrolles se redressa, frémissante. Dominique aussi était accoudé à la terrasse: tout à l’heure, dans son trouble, elle ne l’avait pas vu.

--Voyez-vous, Mamzelle, encore une ondée comme ce matin,--pas plus d’une heure,--et le grain du maïs en claquera dans l’épi!

--Il a donc plu? murmura Mlle Peyrolles.

--Faut croire, puisque vous en êtes encore mouillée!

--Au fait, j’oubliais...

--Compris! riposta Dominique d’un air entendu. On sait ce qu’on sait.

--Que veux-tu dire? fit Mlle Peyrolles en pâlissant.

Dominique, toujours la pipe au bec, eut un ricanement. Ses yeux malins scrutaient le visage de la châtelaine.

--J’étais là aussi tout à l’heure...

--Là?

--Oui, quand _il_ est sorti de chez vous avec des tas de gens... Ah! celui-là!...

Mlle Peyrolles eut un geste pour l’arrêter, mais déjà il poursuivait:

--Celui-là! autant dire votre frère Oscar... Votre frère!... Dieu de Dieu! Y a-t-il longtemps! et ce que ça nous fait vieux!...

Livide, Mlle Peyrolles, qui aurait souhaité s’enfuir, répéta:

--Mon frère!...

Pouvoir mystérieux des mots. Jamais depuis le jour où le père Peyrolles avait chassé son fils, Mlle Peyrolles n’avait prononcé ces deux-là: et parce que cet homme venait de les dire devant elle, une force l’obligeait à les redire. En même temps, il lui sembla qu’à cet appel le mort reparaissait, non plus humilié ou ironique comme jadis, mais victorieux et célébrant sa revanche.

D’un mouvement convulsif, Mlle Peyrolles mit ses deux mains devant les yeux pour échapper à la vision du spectre. Elle aurait voulu aussi le supplier. C’était vrai qu’il avait le droit de se venger, mais parmi tant de vengeances possibles, celle choisie dépassait la mesure!

Paisible, Dominique reprit:

--Qu’est-ce qu’il est devenu, votre frère? Il y a comme cela des gens qui s’en vont et qu’on ne revoit jamais plus. En tout cas, c’est son gars...

La voix de Dominique fléchit:

--Moi, j’aurais pas fait comme votre père! Un gars, songez donc! Si on savait lorsqu’on est jeune, plutôt que de n’en pas avoir, on se jetterait à l’eau! A quoi que nous servons, vous et moi, maintenant qu’y aura même plus cinq doigts vivants pour nous fermer les yeux?

Chaque incise creusait un trou de flamme dans le cœur de Mlle Peyrolles, mais bien qu’elle eût envie de crier sous la douleur, elle ne bougeait pas.

--Ce que j’en dis, acheva Dominique, c’est parce que j’ai connu l’autre temps. J’étais le copain du père Peyrolles dans la classe, pas vrai? Et, voyez-vous, Mam’zelle, du moment que vous avez repris le gars, faut le garder! Un gars perdu, ça ne se retrouve pas deux fois!...

La phrase sonna comme un glas d’agonie.

--On a beau vouloir les retenir, il y en a qui s’échappent, murmura Mlle Peyrolles, écrasée sous le verdict.

--Quoi que vous dites?

--Regarde...

Côte à côte, M. Taffin et la Blanchotte sortaient de l’église. M. Taffin gardait ses bras croisés pour maintenir sous sa pèlerine le sachet pendu à son cou et qui contenait les saintes huiles. La Blanchotte, au contraire, avait les bras ballants, de longs bras maigres qui avaient l’air de faucher l’espace pour en écarter un fantôme. Cependant, une détresse pareille ravageait leurs deux visages. Celui de la femme avait pris une expression cruelle, à force d’inspecter avec une jalousie affreuse toutes ces choses vivantes dont la terre se couvre durant l’été et qui, elles, auraient pu mourir sans que personne en souffrît. Celui du prêtre semblait anesthésié. Comment M. Taffin avait-il accepté d’aller encore mentir devant l’agonisante? Il marchait avec la conscience d’accomplir une œuvre étrangère au bon sens, certain que sa volonté présente n’avait aucun rapport avec la logique. Mais la vie aussi est inconséquente. On décide un acte, on s’obstine à le réaliser et on se résigne à un autre!

--Bon Dieu! c’est-y pour ton homme? clama Dominique allant vers la Blanchotte.

Celle-ci jeta un mot farouche:

--Mon homme! Si ça se pouvait!... C’est ma p’tiote!

Encore ses bras tracèrent dans le vide un coup de faulx: elle et le prêtre disparurent à l’angle de la ruelle.

--Si maintenant c’est la jeunesse qui décanille! fit Dominique, que la nouvelle écrasait.

Puis, se retournant vers Mlle Peyrolles, il tendit la main, sembla vouloir montrer la Blanchotte qui n’y était déjà plus:

--Encore une, dit-il d’une voix rude, qui donnerait sa part de paradis pour sauver sa petiote!...

De nouveau, Mlle Peyrolles commença de répéter machinalement: «Encore une qui donnerait...» mais soudain, elle se rendit compte des mots qu’elle prononçait. Un sursaut d’effroi l’éveilla. S’arrachant à l’appui qui la soutenait:

--Chacun pour soi! garde ce que tu sais...

--Mauvais chien gâche de race! riposta Dominique, les dents serrées par un brusque mépris, tandis que Mlle Peyrolles reprenait sa marche inconsciente, d’un pas automatique.

* * * * *

Rentrée dans la maison où _il_ n’est plus, où _il_ ne reviendra jamais...

Dorothée qui est accourue se voit repoussée rudement:

--Je ne déjeune pas. Laisse-moi seule!...

Suit une montée fiévreuse. Des portes battent. Enfin le silence...

* * * * *

Affalée sur un siège, dans cette chambre bleue qu’_il_ avait habitée, Mlle Peyrolles écouta d’abord ce silence.

Il ne remplissait pas seulement la demeure. Tel un voleur, il en avait enlevé tous les souvenirs. Les meubles n’avaient pas changé, les mêmes gravures pendaient aux murs, chaque chose était en place et il n’y avait plus là qu’un lieu désert!

Pour échapper à cette impression poignante, Mlle Peyrolles voulut se rappeler Marc. Elle n’aperçut qu’un wagon roulant sur une voie. Aspiré sans effort par deux files de rails luisants et lisses, il s’éloignait, devenait un petit rectangle à l’horizon, s’évanouissait. Elle tenta de recommencer: le cauchemar aussi recommença.

Ah! fuir cette torture de l’arrachement qu’il renouvelle, aller ailleurs, ne plus penser!... Mais Mlle Peyrolles était inerte. En elle comme alentour, rien n’existait plus que l’hallucination obsédante, ramenant tour à tour, dans un rythme tyrannique, le wagon sans visage et la chambre solitaire.

Elle joignit les mains. Elle aurait désiré prier. La prière affleurant à ses lèvres ne sortit pas. A quoi bon? Dieu n’avait-il pas répondu déjà par l’entremise de M. Taffin?

--Je me demande à quoi vous servez? avait répliqué Mlle Peyrolles.

Et elle se le demandait encore. Un découragement sans bornes l’accablait. Non, personne ne pouvait plus venir à son secours. Ses croyances, l’Évangile, le prêtre, soutiens dérisoires! Il n’y a d’efficace que ce qui empêche de souffrir. Comme elle souffrait! Plutôt que de souffrir ainsi, mieux aurait valu, comme la Blanchotte, donner tout de suite sa part de paradis.

--Donner sa part de paradis...

A voix haute, Mlle Peyrolles répétait maintenant la phrase. Tout à l’heure, devant Dominique, cette phrase lui avait fait peur: cette fois, elle osait, pesant les termes, en voir le sens profond. Un travail obscur se faisait dans sa conscience. Tout à coup, un rire désolé crispa sa face. Son cœur sauta. A la lumière de ces mots si simples, elle venait de juger son acte. Elle n’avait chassé Marc que pour jouir d’un paradis dont Marc serait exclu!

Prolonger durant l’éternité le supplice de l’absence, éternellement savoir qu’elle sera séparée de l’aimé, et encore que l’aimé subit ailleurs d’atroces représailles, voilà donc la récompense qu’elle s’était choisie!

Éperdue, elle s’efforça d’imaginer cet éden dont le seul espoir avait suffi pour la déterminer; elle n’aperçut qu’un jardin burlesque où les saisons devaient être régulières et les fleurs toujours fraîches. C’était quelque chose comme un grand parc où l’on aurait la liberté de se promener sans rencontrer personne, une prison de verdure pareille à la plaine de Revel, mais plus vaste. L’abbé Taffin assurait qu’on y verrait Dieu de temps en temps, mais en quoi cela pouvait-il toucher Mlle Peyrolles de voir cet inconnu? Puérilité des rêves millénaires; quelle impuissance à concevoir un bonheur qui remplira le cœur humain! Et en même temps qu’un dégoût d’éternité la submergeait, Mlle Peyrolles ressentait la colère de l’enfant que des contes ont berné!

--Est-il possible que j’aie cru cela!

Elle songeait encore, pour s’excuser:

--Ce n’est pas le paradis qui m’importait: j’ai eu peur de l’enfer!

Mais l’enfer aussi lui apparaissait changé. Parce qu’elle ne désirait plus le paradis, elle s’effrayait moins d’être ailleurs. L’idée de la douleur physique ne la révoltait plus, pourvu que Marc restât près d’elle.

Elle comprit qu’elle roulait vers un gouffre:

--Pourtant! je ne puis accepter ainsi d’être damnée!

Et pour affermir sa volonté, elle jeta dans la pièce vide:

--Damnée!... Damnée!...

Défense inutile: le mot avait perdu son prestige. Aucun effroi ne le suivait. En revanche, chaque fois qu’il sonnait, un écho répondait:

--Damnée!... pourquoi?...

Pourquoi, en effet, cette rigueur injustifiable? Dieu a bien immolé son Fils pour le rachat des hommes! La loi suprême exige de livrer même sa vie: où donc est la limite, et si le sacrifice va jusqu’à l’offre du salut, n’en sera-t-il pas meilleur puisque plus grand?

Il était donc possible qu’en chassant Marc, elle eût méconnu Dieu! Aveugle, elle avait calculé des risques quand Dieu réclamait un don entier! et--désastre sans nom--c’était maintenant qu’elle découvrait cela! Trop tard! l’heure divine avait passé, l’enfant n’était plus là. Dominique avait bien dit: un gars perdu ne se retrouve pas deux fois!

Subitement, Mlle Peyrolles venait de se dresser. Des sanglots l’étouffaient. Elle regarda la chambre et ne la reconnut pas. Partout, l’inéluctable avait surgi. Les meubles demeurés comme au départ de Marc semblaient dire: «Vois s’il nous aimait déjà!... mais tu l’as laissé partir et c’est fini!...» Le daguerréotype placé sur la cheminée et qui représentait le mort, reprenait: «Tu l’as laissé partir, mon œuvre est accomplie, tu ne me verras plus...», et l’on eût dit qu’en même temps il s’effaçait sous sa buée métallique. Le silence même clamait: «Lui présent, je m’étais enfui; mais tu m’as rappelé: je ne m’en irai plus!»

Alors, ivre de détresse, Mlle Peyrolles fit un grand geste pour défier ces choses mortes:

--Eh bien, soit! il est parti! il ne reviendra plus! M’empêcherez-vous d’aller le reprendre?

Ce fut ensuite une minute de vertige. Sous la poussée de la vie secrète, l’âme rivée jusqu’alors aux chaînes d’autrefois secouait le joug. Des lueurs l’incendiaient. Enfin, le devoir avait paru: n’exiger rien, offrir tout, rejoindre Marc. Puis un ouragan balaya les arguments de M. Taffin, les scrupules, la religion, l’enfer:

--Dorothée! l’indicateur, vite!

Ah! ce livre dont les feuillets trop minces se refusent aux doigts! Quelle obscurité aussi règne dans la chambre!

--Ouvre la fenêtre... Ouvre donc! au grand large!

Et tandis que Dorothée obéit:

--Voilà... j’ai trouvé... C’est demain matin seulement que je pourrai partir... Descends la grande malle!

--Mademoiselle s’en va?

--Tu es encore là! Je te dis de courir au grenier! Il me faut la malle... tout de suite!

Du geste, elle chassait Dorothée. Une volupté inondait son cœur ressuscité. Demain, elle prendrait donc le train que Marc avait pris tout à l’heure! Comme la vie est bonne! Une décision d’une seconde et l’avenir s’éclaire, devient simple, délicieux. Demain, elle partirait!

Elle alla vers la fenêtre, s’accouda au chambranle.

En face d’elle, il y avait seulement la rue avec la forge de Dominique, la rue étriquée entre des murs si vieux qu’ils semblaient n’avoir jamais été jeunes. Apparition d’un passé mort et rappel inutile: Mlle Peyrolles ne voyait plus.

Du pavé aussi, des moindres ouvertures, on eût dit que des voix sortaient--toutes les voix du village morne, exaspéré par cette évasion et s’efforçant de rappeler l’infidèle. Mlle Peyrolles n’entendait pas, non plus.

Emportée par une sorte de délire, elle dit encore:

--Demain!

Et sans doute, Paris devait être un océan de maisons. Avant d’y retrouver Marc dont elle ignorait l’adresse, peut-être faudrait-il errer durant des jours, des semaines... Qu’était cela devant les obstacles déjà renversés? Elle irait! Moment triomphal: plus de regrets, même plus de haine pour l’intruse, cause de tout le drame. Pour goûter une pareille ivresse, ce n’est pas trop payer que d’avoir donné l’éternité!

Soudain, un frémissement: comme si Dieu, insulté par cette joie, avait résolu de l’écraser, à l’angle du raidillon, M. Taffin a reparu...

Livide, Mlle Peyrolles recula.

Ce prêtre la poursuivrait-il donc jusqu’à l’heure du départ? Pourquoi n’est-il pas demeuré là-bas, près de l’agonisante? Sa place est près des morts puisqu’il ne peut comprendre les vivants!

Mais déjà, M. Taffin, levant la tête, a vu le geste. Tandis qu’il continue de marcher, ses yeux,--des yeux étranges, à la fois égarés et méprisants,--cherchent les yeux de Mlle Peyrolles, les rencontrent, s’y attachent; et un dialogue muet commence, dialogue d’épouvante où chacun croit livrer son agonie, comme si la vie profonde ne devait pas toujours, et quel que soit le langage, rester le secret inaccessible!

--Pardon, disait M. Taffin, pardon! je t’ai menti tout à l’heure... ma bien-aimée est morte. Il n’y a jamais eu de sainte Letgarde. Mon cœur est comme vidé; ma chair est pantelante: je n’aime plus... Dire que tu croyais aimer! Regarde et compare ton amour à celui dont je meurs!... Ce n’est rien. Depuis que je n’aime plus, je ne crois plus... et pourtant, il a suffi que je revêtisse mon étole, il m’a suffi de toucher à ce sachet où sont les saintes huiles, pour que, malgré mes doutes, ma prêtrise renaquît! J’ai pu perdre la foi: j’en ai encore assez pour savoir qu’à chaque rite accompli, je commets un sacrilège! Demain, si je disais la messe, je serais de même certain que Jésus-Christ descend dans mon hostie et certain de profaner son corps!... Ah! bienheureux ceux qui, vivant du mensonge comme toi, ne sont pas désabusés! Moi, je ne peux plus poursuivre, je m’en irai... Ce matin, déjà, j’y avais songé, mais j’ai eu peur: désormais, le prêtre que je sens vivre au fond de moi, me fait encore plus peur. C’est décidé, je m’en irai... J’irai me cacher de lui, très loin, où que ce soit, pourvu que je trouve l’oubli que je te souhaite aussi... L’oubli, voilà l’adieu véritable, ton espoir... le mien!...

Et les yeux de Mlle Peyrolles répondaient:

--Se peut-il que j’aie cru à tes défenses puériles? Va-t’en! je ne crois plus en toi ni à l’enfer. Je me sais reconquise: je suis libre! entends-tu bien? libre!... et je pars! Adieu les bonheurs inutiles que tu m’as enseignés! Je ne suis pas comme toi: j’aime! Et parce que j’aime, tandis que tu n’aimes personne, je voudrais te crier combien je suis heureuse!... Je voudrais...

Mlle Peyrolles n’acheva pas. Pareil à un spectre, M. Taffin venait de dépasser le château. Peut-être avait-il souhaité de faire un signe, un dernier salut; mais tel était le gouffre de ténèbres où il sombrait qu’il n’aurait pu même agiter les lèvres. L’allure roide, le corps droit comme lorsqu’il distribuait la communion, il continua sa route.

Soulevée par une ivresse de victoire, Mlle Peyrolles se pencha pour le voir jusqu’au bout. Dieu qui avait voulu lui parler, s’était tu. Ce silence chantait le triomphe. La vie libératrice commençait...

A ce moment, Dorothée rentra et d’une voix étranglée:

--Mademoiselle!

--Ah! que tu m’as fait peur!

--Mademoiselle! je viens de voir depuis le grenier... là-bas... à Revel!...

--Mais quoi? parle donc!

--Un feu énorme! l’incendie!...

Mlle Peyrolles qui ne craignait plus rien à Revel, eut un cri d’allégresse:

--Ce n’est que cela!

Reprise par son ivresse, elle se remit ensuite à la fenêtre. Comme la rue était calme! Jamais le visage des maisons n’avait paru ainsi confiant.

--Il était inutile de me déranger pour si peu, acheva-t-elle. Retourne chercher la malle et ne t’occupe plus de ce qui se passe là-bas!

* * * * *

Vanité des prévisions humaines: _là-bas_, l’usine flambait et Marc était resté!

VI

Ce fut, en vérité, une de ces crises inexplicables qui déroutent les prévisions et passent en ouragan. Tout le matin, on était resté très calme, comme un jour de dimanche. Tandis que certains s’entêtaient à stationner devant l’usine, la plupart étaient partis en bandes pour rôder en ville; beaucoup aussi avaient profité de l’aubaine pour se promener sous les arbres, à l’abri des averses, en gens sages qui connaissent le prix d’un loisir. Une même foi tenace soutenait chacun. On était sûr de son droit, sûr aussi que Servin traiterait sans retard.

Cependant midi avaient sonnés. Point de réponse de Servin, l’usine restait close... Et un premier doute, à peine une légère anxiété, avaient passé. Le patron, par hasard, ne serait-il pas l’homme pratique qu’on prétend? Faudra-t-il casser la croûte sans qu’il donne signe de vie ni rien savoir de ses intentions?

Comment, ensuite, sous l’aiguillon de quelles suggestions tous ces êtres, jusque-là dispersés, se retrouvèrent-ils réunis? Sur quel mot d’ordre les rires, les bavardages, la bonne joie saine furent-ils convertis en un silence gros de menaces? Ni Bouchut, jusqu’alors accepté pour guide incontesté, ni personne sans doute, n’aurait pu le dire. Il y a, dans la petite autant que dans la grande histoire, des instants décisifs qui échappent à l’analyse. Une demi-heure auparavant, on était tranquille, sans idées, sans volontés, sans un désir commun. Soudain les groupes se fondent, les chansons se taisent, personne n’erre plus, et devant le café Casse un être attend, monstrueux, fait de mille autres tassés épaule contre épaule et vivant d’une vie unique.

Plus de bruit. On tressaille pour un mot, un papier qui vole, le mouvement d’un apprenti, un appel de femme. Ce qu’on attendait? peut-être encore la réponse de Servin, peut-être le geste qui oriente, peut-être rien. Chaque minute prolongeant l’inaction semblait tendre les nerfs et faire mûrir des haines, en même temps que, pareilles à des épis lourds, les consciences s’offraient à qui oserait les prendre. Ainsi, avant l’orage, l’air est immobile, les parfums s’alourdissent et les feuilles, sur le sol, ont l’air d’appeler le vent qui les emportera.

C’est à ce moment qu’un incident survint, très mince.

Un inconnu gravit les marches du café. Il était maigre, d’aspect grêle, avec des yeux durs, des joues marquées par la petite vérole et un air d’audace qui en imposait. Quoique vêtu d’un bourgeron, il semblait trop propre pour un ouvrier et ses mains frappaient par leur blancheur.

Parce qu’il n’était pas de Revel ni de l’usine, un murmure accueillit son apparition. Bouchut resté dans la foule dit très haut:

--Pas besoin de mouchards! On fera seuls ses affaires. Pas vrai, vous autres?

L’homme sans se déconcerter répliqua d’une voix incisive:

--Qui parle ici de mouchard? Je n’ai pas consulté le patron, moi, avant de pousser au pavé les copains, ce qui est pour le bourgeois une méthode sûre quand il veut les soumettre!

La phrase s’acheva dans une tempête. Aveuglé par la colère, Bouchut fonçait déjà vers l’insulteur. On criait: «Laisse donc! il est fou!» et encore: «Il a raison! qu’il parle!» Quand Bouchut atteignit le café, l’homme n’était plus là, esquivé on ne sait où.

Alors Bouchut considéra la nappe humaine qui était devant lui. Où que tombât son regard, il rencontrait d’autres regards. Une anxiété si poignante s’en échappait qu’il en trembla. Comment avait-il tant tardé à venir et à parler? Une volupté physique l’étourdit. Les prophètes ont dû connaître cette ivresse. Enfin un brouillard envahit sa pensée, une force intérieure lui dicta des mots qu’il ne comprenait pas, et transfiguré, tragique, il prononça:

--Camarades, suivez-moi!

Un grand frisson passa dans le silence qui avait repris. Bouchut continua:

--D’abord les voies légales!

Les voies légales, qu’était-ce que cela?

--Allons au juge de paix!

Une voix risqua--la même que tout à l’heure:

--Encore un bourgeois!

De plus en plus exalté, Bouchut lança:

--C’est la loi!

--La loi s’en occupe donc?

--Parbleu!

Ce mot qui ne prouvait rien détermina le reste. On serait resté sourd à des raisons: devant ce «parbleu!» qui affirmait l’existence d’un recours légitime et d’une solution proche, toute résistance s’évanouit. Une femme cria: «Bravo!» un gamin: «Vive la sociale!» Çà et là des applaudissements partirent, puis un jet de voix fit osciller la voûte de la cathédrale d’arbres. On entonnait:

_Debout, les damnés de la terre! Debout, les forçats de la faim!_

Et, pareille à un fleuve détourné de son lit, la foule couvrit l’espace du côté de la ville. Obéissante, elle allait vers la Loi, inconnue ou mal comprise, mais tutélaire dès lors qu’elle existait.

Tandis que profitant de ce départ Thérèse entraînait Jude hors de l’usine, la chaussée de la rue de Vaur disparut. Les maisons, comme un jour d’inondation, avaient l’air de baigner dans le flot. En avant, Bouchut marchait les bras ballants. Avec sa taille d’hercule, ses bras musclés, son cou de taureau, il symbolisait la force aveugle qui lui servait de cortège, de même qu’après lui ce cortège, avec son déroulement saccadé, ses couplets révolutionnaires et son aboutissement paradoxal, le recours à la Loi, symbolisait la grève.

La maison du juge de paix était située rue du Temple.

Bouchut alla vers la porte, souleva le marteau et frappa un grand coup. En même temps, les plus proches s’arrêtèrent. Cela fit un remous violent: réfléchie au contact du rivage, cette première vague refoulait les suivantes.

Une seconde fois Bouchut souleva le marteau. Le juge prudent était parti!

Tout d’abord, Bouchut ne comprit pas. Simpliste, il n’avait jamais envisagé que la Loi qui se doit à chacun pût leur faire faux-bond. Autour de lui, au contraire, un grognement de colère marqua la stupeur. Presque aussitôt une pierre vola. On entendit le bruit d’un carreau qui se brisait.

Bouchut se retourna, frémissant:

--N... de Dieu! Voulez-vous qu’on f... les gendarmes à vos trousses?

Du même coup, il vit la masse qui, un instant retardée, avançait de nouveau. Une épouvante le saisit. Encore un instant, il serait poussé vers la muraille, écrasé contre la maison qui s’obstinait à rester muette! Toujours sans mesurer ce qu’il disait, il montra l’hôtel de ville dont l’angle apparaissait plus loin, près des couverts:

--C’est bon, le juge n’y est pas: on ira chez le maire!

Et la masse encore suivit, atteignit le cœur de la ville. L’heure était passée où l’on s’inquiète de savoir où l’on va. On allait: c’était tout.

Arrivée terrifiante. Après les rues étroites bordées par des logis qui se haussent comme des digues pour étrangler le passage, subitement l’étal sur la place carrée, très vaste, sans échappées visibles, sur la place où l’on a la sensation d’être à la fois trop au large et mis en cage, tandis qu’au centre, campée sur des arcades, la mairie est pareille à l’usine, pareille à la maison du juge, barricadée et muette...

Tout de suite une odeur de trahison parut rôder sur ce préau. Si l’inconnu avait dit vrai? Pourquoi Bouchut a-t-il voulu qu’on vînt ici?

On réclama le maire:

--Topeur! où est Topeur?...

--Si Topeur est absent, qu’on le retrouve! Il faut qu’il vienne!

Il faut: mot qui déjà résumait l’âme.

Cependant, monté sur le perron de la mairie, Bouchut cognait à poings fermés. On ouvrira: _il faut_ qu’on ouvre! Plutôt que de céder encore, il enfoncera les vantaux!

Enfin une exclamation:

--Le voilà!

Au balcon, par-dessus le drapeau en zinc qui décore la façade, Topeur très pâle venait de se montrer et criait:

--Vive la République!

Cette formule jusqu’à ce jour l’avait tiré de chaque pas difficile. Elle était pratique, n’engageait rien et chauffait l’enthousiasme en le canalisant. Mais, cette fois, nul n’y prit garde. Des hurlements répondirent:

--Vive la sociale!

Topeur s’obstina:

--Vive la République!

--Ouvrez les portes!

Et d’abord pourquoi les avait-on fermées? La mairie est à tout le monde. Y doit entrer qui veut! Pareille à un tonnerre, la voix de Bouchut se détacha sur le tumulte:

--On vient pour appliquer la loi!

Penché sur la mer mouvante des têtes, Topeur reprit:

--Citoyens!...

Les mots qui suivirent se dissipèrent dans la tempête. Il dut achever par gestes: c’était entendu, il recevrait les ouvriers, mais pas tous: trois... trois seulement!

Déjà Bouchut avait avisé près de lui deux hommes, au hasard:

--Toi et toi, avec moi...

Et il les entraîna vers l’entrée, disparut avec eux. Il y eut ensuite une accalmie momentanée. Tassée, la foule savourait sa victoire. L’attente recommença...

* * * * *

Dans l’escalier de la mairie, les délégués montent d’un pas lourd. Un petit vieux à figure de sacristain sert de guide. Arrivé au premier, il désigne la salle des mariages:

--C’est là: M. le maire vous y attend.

Excellente, en effet, pour ce genre d’entrevue, cette salle munie d’estrade, avec sortie particulière et devant le maire une grande table pareille à une barricade. Tout de suite Topeur l’avait choisie, estimant que là seulement il pourrait développer en sûreté sa rhétorique d’ancien huissier.

Sans s’étonner de ce que l’endroit avait d’insolite, les trois hommes avancèrent rapidement. Il semblait qu’avant même de commencer, ils eussent hâte d’avoir fini. Bouchut posa ses deux mains sur la table:

--Voilà, dit-il, nous venons savoir les intentions de M. Servin.

Topeur scruta les trois visages sans répondre: il cherchait à mesurer d’avance ce qu’il en devait craindre.

Bouchut reprit, impatient:

--Naturellement, si on s’est mis en grève, c’est qu’on est fixé sur son droit. Tout de même, on est prêt à discuter.

Un sourire bonhomme tordit la bouche de Topeur:

--Ma foi, mes amis, le plus simple serait d’aller le lui dire vous-mêmes, et si c’est un avis que vous souhaitiez...

Bouchut fit un geste rude:

--Non, pas d’avis: l’arbitrage! Le juge de paix s’est trotté, donc ça vous revient: c’est la loi.

Derrière lui, les deux autres appuyèrent:

--La loi!

--Oh! la loi!... murmura Topeur, pas tout à fait: c’est même le contraire.

Il avait ôté son lorgnon et relevait la tête comme lorsqu’il avait affaire jadis à des clients récalcitrants.

--Magistrat municipal, organe élu de tous les citoyens, j’ai le devoir étroit de rester neutre.

--Cependant, du moment que le juge...

--Le juge seul peut être arbitre... à condition, bien entendu, que M. Servin soit consentant.

--Mais, puisqu’on vous dit qu’il s’est trotté!

Tous parlaient à la fois.

--Pas de verbiage! dit Bouchut, imposant silence aux camarades.

Et revenant à Topeur:

--Ce serait donc la loi qui vous empêche d’exécuter la loi?

--Je n’ai jamais prétendu cela!

--Alors?...

--J’expose que, légalement, je n’ai pas qualité pour agir. C’est différent.

--Même si l’on vous demandait de convoquer la troupe?

--Ne confondons pas: la police m’appartient.

--Si bien que la même loi vous interdit de vous occuper de nous, et vous autorise à nous faire crosser! Compris!

--Mais...

--C’est ce qu’on voulait savoir!

Sans rien ajouter, Bouchut pivota. Les deux autres suivirent.

--Attendez! cria Topeur, je ne demande qu’à réfléchir!

Ils continuèrent de s’éloigner. Une rage froide les dévorait. Clairement, tout d’un coup, ils avaient perçu que la loi, en laquelle ils avaient mis leur espoir, se moquait d’eux et ne servirait qu’à les combattre. Désormais, plus de palabres: des actes!

Les appels de Topeur s’éteignirent...

Bouchut, descendu le premier, se jeta sur les verrous; fiévreusement les deux autres firent sauter le loquet. Après avoir éprouvé le désir fou de pénétrer dans la mairie, chacun en éprouvait un autre qui était de secouer sans délai la poussière de ces carreaux hostiles. La porte s’ouvrit. Ils reculèrent pétrifiés. La place était vide!

* * * * *

C’était arrivé brusquement, sans mot d’ordre. Aucun chef n’avait commandé cela. Certains événements sont plus forts que les volontés humaines et entraînent irrésistiblement. Tandis qu’on attendait le retour des délégués, subitement, une nouvelle avait couru en coup de foudre: Servin fermait l’usine!

--L’usine fermée!

--Impossible! il n’oserait pas!

--Il osera! c’est fait.

Qu’on fût libre de quitter le travail, cela ne faisait doute pour aucun; en revanche, que par réciprocité Servin fût maître de tarir la source même du travail, qu’en disparaissant, il pût les rejeter tous aux hasards de la faim, cela était inique, inadmissible!

--Qu’on l’arrête!

--Plutôt que d’accepter, on rouvrira de force!

--C’est cela: rouvrir!

--Elle est à nous!

Impérieuse, l’idée de reprise avait incendié les cerveaux: et la ruée avait suivi. On retournait vers cette usine que Servin prétendait leur voler. Plutôt que de perdre sa tanière, farouche, la bête avait couru de nouveau aux grilles closes, s’était ramassée, bondissait. Par-dessus les maisons terrifiées sa clameur montait: chant de triomphe et de curée...

Hébétés, les trois hommes l’écoutèrent: ils avaient beau ne point comprendre, ils avaient peur.

--Quoi qu’il y a? dit Bouchut, pressentant, sans pouvoir préciser, qu’une chose atroce se commettait.

--Y nous ont lâchés!... murmuraient les deux autres, hypnotisés par la place vide.

Soudain Bouchut se précipita vers le poids public, gravit les marches quatre à quatre et regarda.

--Là-bas!... cria-t-il, n’osant pas achever sa pensée.

Là-bas, en effet, une lueur venait de paraître, vacillait.

--Quoi? Tu ne voudrais pas?

--C’est le feu!

--Je te dis que non.

--Je te dis que c’est sûr!

La lueur maintenant gagnait les nuages. On eût dit un reflet de fournaise. Des étincelles jaillirent en gerbe.

--N... de Dieu!

--La cambuse qui flambe!

--Le gagne-pain!

Alors, immobiles, ces trois êtres qui avaient un instant symbolisé la grève et que la grève avait rejetés, ces trois êtres redevenus pareils à de pauvres petites unités perdues, clamèrent:

--Au secours!

Et la flamme tout d’un coup acheva d’embraser le ciel.

La place restait déserte, la mairie silencieuse.

* * * * *

Après les arrivants, après les habitants, l’usine!...

ÉPILOGUE

Le lendemain, ce fut un soleil radieux qui se leva.

Des fraîcheurs ailées passaient sur Revel, faisant s’incliner les fumerolles qui, çà et là, montaient encore à la place de l’usine. Sous les platanes, le silence qui succède aux grandes crises avait repris. A moins de se heurter en cours de marche au trou noir laissé par les bâtiments incendiés, on n’aurait pu soupçonner qu’une tragédie avait, la veille, troublé cet oasis. Aucun ouvrier; presque point de passants et ceux-ci allant comme d’habitude à leurs achats ou vers les champs; dans les rues enfin, la paix morne des jours d’été, quand les gens levés tard trouvent pour bienvenue une lumière de Sahara.

A Montaigut aussi, quelle matinée divine! C’était enveloppé par l’odeur des genêts, dans une atmosphère baignée de rosée, que M. Taffin avait quitté le presbytère pour commencer son grand voyage.

Personne, cette fois, n’avait paru aux fenêtres du château, pour le regarder. La Blanchotte était au chevet de sa fille, morte peut-être. La route, pareille à un canal abandonné, s’allongeait sans une ride humaine. Les seuls témoins de cette fuite étaient le ciel et, là-bas, vers le sud, les Pyrénées haussant leurs têtes coiffées de dentelle blanche.

Arrivé dans la gare, M. Taffin approcha de l’horaire affiché. Peu lui avait importé, jusqu’alors, la direction à prendre: encore fallait-il connaître l’heure des trains qui allaient passer.

Autour du prêtre, il y avait seulement des banquettes vides et des guichets fermés. A travers les vitres sales, on apercevait aussi la file des rails dormant et deux fourgons noirs, abandonnés.

Indécis, M. Taffin parcourut des yeux la carte du réseau. Les lignes zigzaguaient en tous sens, les unes épaisses et en traits gras,--celles-là dirigées toutes vers des points désignés: Toulouse, Carcassonne, Albi...--les autres formées par des traits minces qui allaient buter contre la marge, sans destination visible, chemins vers l’inconnu...

Où aller?

Inexplicable retour d’une âme qui cherche en vain sa voie.

La veille, et toute la nuit, M. Taffin avait attendu ce départ. Ce matin, tandis qu’il annonçait à Cadette l’obligation d’un voyage urgent, il était presque joyeux. Le fruit mûr tombé de la branche semble de même reposer à terre sans meurtrissure. Soudain, ce que n’avaient pu faire ni l’abandon de la cure, ni l’omission de la messe, une affiche le produisait: devant ces chiffres et ces noms sans visage, un atroce découragement noyait M. Taffin.

Où aller? Il ne savait plus... Comme la France est grande!

Il la devinait au delà des limites de la carte, immense et pareille à une lande. Il se voyait lui-même perdu dans cette immensité. De tous côtés l’horizon est semblable, sans repère: et pourtant, il faut marcher ou succomber sur place!

--Ah bien! M’sieu le curé, ça tombe à pic, dit l’homme d’équipe qui arrivait enfin pour le service. Justement un particulier dans la cour demande quelqu’un de Montaigut... Hé là-bas! par ici! y a votre affaire!

Après avoir ainsi hélé au dehors, jovial, il approcha de M. Taffin:

--C’est-y par peur de la révolution que vous venez si en avance?... Quoi? Vous ne savez pas? L’usine Servin... hier... démolie! flambée! Ça lui apprendra à celui-là: y n’avait qu’à ne pas récolter la racaille: des tas de va-nu-pieds!...

Puis se retournant vers Marc qui paraissait au seuil:

--C’est le curé du pays. Y vous donnera vos tuyaux.

L’homme sauta lestement par-dessus la plate-forme des bagages, ouvrit une porte et s’éclipsa. M. Taffin, étourdi, n’avait pas eu le loisir de protester.

--Excusez-moi, Monsieur, dit Marc approchant du prêtre, vous êtes bien le curé de Montaigut?

A tout hasard, il était venu, lui aussi, rôder vers la gare, espérant trouver là mieux qu’ailleurs ce qu’il cherchait. Sur un signe d’assentiment de M. Taffin il poursuivit:

--Il s’agit d’un de vos paroissiens, M. Lethois...

--Lethois?

--Nous cherchons à connaître ses parents... quelqu’un qui s’intéresse à lui...

--... Pour quoi faire? interrompit M. Taffin, saisi d’une brusque inquiétude.

--Au fait, peut-être n’avez-vous pas été informé?... Hier matin, il a supporté une crise grave. On a dû le conduire à Revel. L’après-midi, son état était alarmant et depuis...

--Depuis?

--Mort, le soir, à dix heures...

Les yeux de M. Taffin s’agrandirent, ses lèvres devinrent blanches:

--Mort! dit-il, comme un écho.

Il lui semblait qu’une main lourde l’accrochait au collet:

--Mort! dit-il encore.

Il s’efforça ensuite de sourire et montrant son petit sac posé sur la banquette:

--Vous le voyez, j’allais partir... un voyage nécessaire... Rassurez-vous toutefois, j’irai... oui, j’irai d’abord...

Pourquoi promettre cela, puisque Marc ne le demandait pas? Cependant il n’aurait pu parler autrement. Il aurait donné une fortune pour ignorer la nouvelle; maintenant qu’il la connaissait, il lui eût été impossible de s’éloigner sans une visite au mort.

--Où est-ce? acheva-t-il d’une voix éteinte.

Marc désigna vaguement la direction.

--Là-bas, chez Servin.

--A l’usine?

--Non, au domicile...

M. Taffin passa la main sur ses yeux. Incapable de soupçonner la cause de l’émotion du prêtre, Marc reprit avec un geste d’impatience:

--Pardonnez-moi d’insister: on n’a aucune indication sur la famille...

--La famille?

--A défaut, conviendrait-il au moins d’être fixé sur le lieu de naissance, l’âge...

M. Taffin écoutait, anéanti. Pendant trois ans, Lethois et lui avaient pu vivre côte à côte, peut-être même éprouver une amitié sincère, jamais ils n’avaient songé à s’informer de ces choses élémentaires!...

--Quelqu’un... oui... quelqu’un seulement pourra vous renseigner!

--Qui?

--Mlle Peyrolles.

Bien que ce nom ne dût pas être imprévu dans une telle conversation, ce fut au tour de Marc de balbutier:

--Mlle Peyrolles est à Montaigut, et je n’ai pas le temps d’aller là-bas.

--Vous la connaissez donc?

--A peine.

--Elle seule, je le répète...

--Impossible: il faut que je parte! Sans cette mort, j’aurais déjà quitté Revel depuis hier.

M. Taffin tressaillit:

--Seriez-vous par hasard?...

--Je suis un étranger arrêté ici par des circonstances imprévues et qu’un devoir pressant rappelle.

--Le neveu de Mlle Peyrolles devait aussi partir hier!

Marc ne répondit pas.

Comprenant ce silence qui était un aveu, M. Taffin leva les yeux. Bien qu’il fût toujours décidé à quitter Montaigut, il voulait connaître les traits de celui pour qui Mlle Peyrolles avait failli perdre son âme. A la vue de ce visage ravagé par un chagrin mystérieux, il reçut un choc, comme si Marc, sans parler, l’accusait. Un remords le poignit.

Qu’avait-il fait, cependant, sinon approuver une rupture accomplie?

--Je crois deviner... commença-t-il.

Il y eut un bref intervalle: puis d’autres mots lui échappèrent, des mots qu’il avait l’air de chercher difficilement, mais qu’une force intérieure lui dictait:

--... Pardonnez-moi de vous en faire part: savez-vous que votre tante est aussi très malheureuse?

Marc ne parut pas entendre.

--Réfléchissez, appuya encore M. Taffin. Qui sait si vous n’auriez pas raison de remonter là-haut?

Conseil inattendu dans cette bouche qui hier invoquait l’exemple de sainte Letgarde pour interdire la même réunion; mais, depuis hier, M. Taffin obéissait à une âme inconnue.

Les traits de Marc trahirent une hésitation. Ce fut très court.

--Laissons cela, murmura-t-il avec un geste évasif: faut-il que je vous conduise chez Servin?

Et à ce rappel du mort, M. Taffin sentit de nouveau un voile de ténèbres l’envelopper.

--Merci, je connais l’endroit. D’ailleurs, on doit m’attendre...

Il dit «On doit m’attendre» comme il avait dit «J’irai», comme il avait dit encore «Vous devriez monter là-haut» pour obéir à une impulsion intérieure sans raison plausible. Il n’aurait pu parler d’autre manière.

Puis, son bref remords s’effaça. Il reprit son sac sur la banquette, esquissa un salut vers Marc décontenancé, et ne songeant plus qu’à la visite qui s’imposait à lui, se dirigea vers la ville.

* * * * *

D’abord, il marcha d’un pas rapide. Il avait peur de manquer de temps. Que deviendrait-il si, au retour et faute de s’être pressé, il ne trouvait plus de train pour s’évader?

Il réfléchit ensuite, jugea cette impatience absurde:

«Dans une demi-heure, j’aurai terminé. Après... je monterai au hasard, dans le premier convoi qui passera...»

Ainsi, ce serait au hasard de décider la route! Cette perspective le soulagea. Désormais, il pouvait s’occuper mieux du mort, être tout à lui.

En fait, on eût dit que jusqu’alors il n’avait pas compris exactement la nouvelle. C’était à cette minute seulement et sur ce chemin de traverse qu’il se rendait compte de son horreur. Lethois! Lethois qu’il avait vu la veille, Lethois que ce matin il imaginait encore tranquillement couché dans sa maison, Lethois--son ami!--mort!...

Un brouillard obscurcit les yeux de M. Taffin. Son allure devint lourde...

Il se rappelait la réunion au presbytère. Tous deux, à la croisée, regardaient l’aube. M. Lethois criait: «Avant deux mois, je serai riche! ma gloire étonnera le monde!» Deux jours avaient passé et tout était fini. Lethois n’était plus là!

Cependant, Revel n’était pas changé. On ne sentait pas qu’il y eût alentour moins de vie, moins de verdure, moins d’avenir. De même, quand le soleil donne, le vent peut souffler les bougies, la lumière ne varie pas. Lethois aurait pu aussi mépriser la fortune, se terrer au fond d’un trou à la manière des grillons, le cours des choses aurait été semblable. A quoi bon se débattre? Mort! tout aboutissait à ce mot: révolte, effort, rêve d’évasion, espoir de liberté...

M. Taffin frissonna. Sa marche ralentit encore.

Ce dénouement lui jetait une terreur physique, comme s’il eût été personnellement visé par la mort sournoise qui avait frappé si près de lui. Le sol sur lequel il avançait lui paraissait vaciller. Le ciel clair, les arbres bienveillants avaient un air irréel. La contenance tranquille que lui-même gardait, bien qu’il fût seul, mentait. Tout mentait aussi dans sa conscience puisque, derrière un insurgé de parade, un autre y soufflait cette panique de la mort et des regrets de ce qu’il allait quitter. Ah! ce mensonge qui règne en maître au dehors comme en nous, qui fait que la terre s’offre et vous échappe, que les hommes ont un visage où l’on peut lire et une âme qui les divise! Quel mensonge M. Taffin allait-il faire encore devant le mort? Oserait-il s’agenouiller pour réciter une prière, quand il savait pertinemment que la prière est inutile? ou bien se contenterait-il de pleurer tristement, alors qu’une sorte d’indifférence et le seul souci du départ lui glaçaient le cœur?

Cette fois, M. Taffin avait cessé de marcher. Un désir fou de tourner bride venait de le saisir. Il allait y céder quand une voix l’arrêta:

--Vous n’avez qu’à monter: on traverse la bibliothèque et c’est après, la porte à droite...

Sans qu’il s’en fût aperçu, la maison était devant lui. Assise près de l’entrée, une femme de garde, l’ayant reconnu, lui faisait signe.

Au même instant sortait aussi Pontillac, l’air satisfait d’un homme qui a terminé sa corvée:

--Tiens! c’est vous qu’on a choisi?...

Éveillé en sursaut, M. Taffin blêmit:

--Choisi! moi! pour quoi faire?

--Mais pour _le_ garder, naturellement! Si tant est qu’une robe noire soit nécessaire quand on veut satisfaire à l’opinion, mieux valait que ce fût la vôtre: vous étiez deux amis... Pas drôles, hein, nos métiers? Bah! c’est la vie.

Un rictus amer contredisait le geste qui aurait voulu s’afficher insouciant, et le médecin passa; il semblait dire: «C’est ton tour! moi, je ne sers plus à rien ici.»

«A vous le tour! Qu’attendez-vous?» disait de même le sourire engageant de la femme.

Atterré, M. Taffin tourna les yeux vers la porte béante. Elle aussi avait l’air de l’appeler.

Il défaillit:

--Vous dites, la porte à droite?

En même temps, il sentait clairement que ce métier dont avait parlé Pontillac le reprenait au collet, l’obligeait à obéir. C’était une emprise irrésistible, telle que nulle puissance humaine n’aurait pu la briser.

Gardant toujours son petit sac à la main, mais ayant déjà l’attitude apaisée de ceux qui ne résistent plus, il s’engouffra dans la maison.

* * * * *

Montée dans l’escalier obscur. Une odeur balsamique régnait. A mesure qu’on approchait du premier, celle-ci, plus fade, prenait à la gorge. Même si l’on avait tout ignoré, rien qu’à respirer dans ce lieu, on eût compris que la mort y avait passé.

Était-ce la pénombre, ce parfum sinistre, ou simplement l’effet d’angoisse que donne aux plus indifférents l’approche de ceux qui ne sont plus? M. Taffin maintenant avançait avec l’unique sentiment de la menace d’une perdition. Tandis que ses gros souliers battaient le bois des marches avec un bruit de marteau, l’âme aveugle et sourde, incapable de pressentir ce qui allait suivre, il semblait un automate. La minute où le hasard décide est toujours ainsi. On ne voit plus, on a cessé d’espérer. Tout s’efface dans la brume, même la forme humaine qui là-haut s’est penchée et s’efforce de voir le visiteur qui vient!

Soudain, une chose très simple, mais imprévue comme l’éclair dans la nuit. Plus tard, M. Taffin devait en revoir avec une prodigieuse netteté les moindres détails, mais sur l’heure, on aurait pu croire qu’il ne les aperçut pas.

Il entrait dans la bibliothèque.

Là aussi, l’ombre, des volets clos, et toujours l’odeur affreuse...

Tout à coup, une femme paraît. Surpris, M. Taffin balbutie:

--N’est-ce pas ici, Madame, par où il faut passer?

Mais, la femme, au lieu de répondre, approche. De toutes ses forces, elle cherche dans sa mémoire où elle a vu ce prêtre. Une lueur éclaire enfin son visage. Puis d’une voix sourde:

--Je vous en prie, monsieur le curé, avant d’y entrer, deux mots seulement...

Voyant que M. Taffin hésite, elle dit encore:

--Ne me reconnaissez-vous pas? C’est moi... la fille de Wimereux... la même qu’il y a trois ans...

En même temps, avec un geste d’involontaire confiance, elle saisit le bras du prêtre, l’entraîne au fond de la pièce, et lui, sentant qu’une fois de plus sa délivrance est retardée, n’éprouve cependant aucune surprise. Il ne se défend pas: même, il ressent un soulagement singulier comme si, brusquement, la visite au mort était devenue superflue et l’horreur du tête-à-tête écartée à jamais...

Cela suffit: parce que Thérèse s’est trouvée là, parce que M. Taffin vient d’accepter de la suivre, la route est changée...

* * * * *

Arrivée à l’angle de la pièce, Thérèse abandonna M. Taffin.

--Excusez-moi, fit-elle d’une voix que l’angoisse étranglait, je devine votre chagrin, je vous demande pardon de le troubler... mais je perds tout sang-froid... Peut-être pourrez-vous...

Un rais de lumière passant par l’intervalle des volets tomba sur sa figure. M. Taffin y lut un tel bouleversement qu’il en frémit.

Elle continuait:

--Depuis cette nuit, M. Servin n’est pas rentré... Savez-vous... ne pourriez-vous m’apprendre ce qu’il est devenu?

--Servin... balbutia M. Taffin.

Thérèse reprit fiévreusement:

--En traversant Revel, vous avez dû vous renseigner... On vous a dit...

--En effet, on m’a parlé de l’usine... un incendie.

--Et... c’est tout?

M. Taffin murmura:

--C’est tout.

Et à ce moment seulement, parce que leurs yeux s’accoutumaient à la pénombre, ils se virent, pareils tant l’angoisse creusait leurs traits! Croyances, passé, mentalité, tout avait pu les séparer: ils n’étaient plus que deux naufragés se retrouvant sur une épave. A ce point de détresse, on ne s’enquiert pas des différences sociales: on se serre l’un contre l’autre, et on jouit d’être vivant.

--Ah! dit Thérèse, vous aussi, vous ignorez!

Elle se tordit les mains.

--Hélas! dit encore M. Taffin.

Il ne cherchait pas à comprendre: il devinait que cette femme souffrait autant que lui, et il la plaignait comme il se plaignait lui-même.

Un silence suivit. Par un phénomène inattendu, tous deux avaient oublié le mort qui reposait, solitaire, dans la pièce voisine. La vie qui est toujours la plus forte s’occupe avant tout d’elle-même.

--Vous ne dites rien? reprit Thérèse. Je le sais, ce n’est ni le lieu, ni le moment... Cependant, j’ai tant besoin d’être rassurée, conseillée!...

--Comment le pourrai-je! interrompit M. Taffin.

Accablé par l’impuissance qu’il sentait en lui, il se laissa tomber sur un fauteuil.

Thérèse, se pressant près de lui, poursuivit suppliante:

--De grâce! parlez-moi, éclairez-moi! Songez que depuis hier,--oui, depuis la catastrophe,--je vis dans un cauchemar! Je me demande si ce qui arrive est réel. Je ne vois plus où est le bien, où est le mal: et tout se confond dans un commun dégoût de moi-même!...

M. Taffin, la tête enfouie dans les mains, eut un haussement d’épaules douloureux:

--Pour moi aussi, c’est la même chose! heureusement, pour vous, ce ne sera que l’impression d’un moment...

--Non, vous ne devinez pas!... et tenez, il vaut mieux que j’avoue... Qui sait si cela ne m’aidera pas à sortir de l’impasse où je risque de perdre ma fierté? Hier, c’est bien certain, je n’étais venue ici que pour soigner ce malheureux. Il était le seul ami que je me connusse dans ce pays. Je crois que je lui étais attachée sincèrement... et cependant depuis qu’il est mort... je ne sais comment exprimer cela... ce n’est pas à lui que je pense, mais à un autre...

Elle eut un frisson de colère contre elle-même.

--Un autre que je connais à peine et qui s’est emparé de moi, comme si l’univers se résumait en lui! un autre dont l’image m’obsède... Entendez-vous? rien que d’en parler, je m’aperçois que ma voix change. Je sens que c’est odieux! Je voudrais m’arracher cette pensée, fût-ce pour respecter le cadavre qui est près de nous... je n’y parviens pas! Je me méprise, et elle reste!

A mesure qu’elle s’expliquait, elle percevait mieux cette conquête d’elle-même que l’absence de Servin et l’inquiétude avaient réalisée plus sûrement qu’une longue assiduité. Il n’était pas jusqu’à la honte de l’aveu à laquelle ne fût mêlé un sourd plaisir!

--Ma pauvre enfant! murmura M. Taffin qui écoutait, glacé, vous aimez!...

Elle tressaillit à peine à ce mot:

--Oui, j’aime, si c’est aimer que mourir d’anxiété! Ah! ce regard qu’il m’a jeté, lorsqu’il est parti! Il avait les yeux fous, l’air d’un condamné qu’on entraîne... Mon Dieu! s’il s’était tué!... Que deviendrai-je s’il meurt?... Et depuis lors, rien. Je ne sais où il est, ce qu’il fait. Deux fois déjà, j’ai voulu partir à sa recherche. Deux fois,--comment encore justifier cette chose absurde?--il m’a semblé que je n’en avais pas le droit. C’est comme si j’avais été retenue par celui qui est là. Je sentais qu’en abandonnant l’un, je porterais malheur à l’autre! Cependant il doit y avoir un moyen d’échapper à cette alternative! Où est le devoir? je vous le demande... Sur qui dois-je veiller, sur le vivant ou sur le mort?...

--Vous aimez... répéta M. Taffin. C’est un malheur atroce... croyez m’en par expérience.

--Quoi! c’est là ce que vous trouvez? Quand il y a trois ans, je suis venue vous demander secours, j’étais peut-être moins désespérée: mais en tous cas, il y a trois ans, vous m’aviez consolée, et aujourd’hui...

--Ah! interrompit encore M. Taffin, vous ne pouvez savoir, vous ne saurez jamais combien aujourd’hui c’est différent! Il y a trois ans, j’aimais! Depuis hier, celle que j’aimais a disparu, et Dieu s’en est allé!

Hésitant à comprendre, Thérèse leva les yeux: était-il possible que cet homme, qu’elle avait cru un saint, eût lui-même vécu le roman douloureux d’un amant? Tout en lui cependant criait l’humble soumission aux règles sacerdotales et l’isolement du chaste dont le cœur a flétri, faute d’avoir battu.

--Je ne vous crois pas, dit-elle enfin.

--Il faut me croire!

M. Taffin fit un geste tranchant.

--Ce n’est pas Lethois qui aurait dû mourir: c’est moi! J’ai l’air de vivre: je suis un mort!

A ce cri, Thérèse, qui s’était levée, ne put maîtriser une révolte:

--Heureux les vivants! répliqua-t-elle avec une sorte de résolution farouche.

--Mais plus heureux les morts qui ne pensent pas et n’ont plus à douter! reprit encore M. Taffin s’obstinant dans son blasphème.

Et pour la seconde fois, Thérèse le regarda, se demandant si c’était un prêtre, ce prêtre qui parlait!

--Moi qui vous appelais à mon aide!

--Je vous répète que j’envie Lethois! Ne plus bouger, n’être plus le jouet de forces incertaines, mais s’enfoncer dans le néant... quels délices!

De nouveau, il venait de cacher sa tête dans ses mains. Il se sentait incapable de préciser autrement la catastrophe dont il mourait. Il n’aurait pu non plus expliquer pourquoi il en parlait devant cette incroyante, au risque d’un scandale. Elle avait trouvé naturel de le vouloir pour confident: il jugeait maintenant tout simple qu’elle le comprît.

Atterrée, Thérèse, en effet, comprenait, puisqu’elle oubliait son désespoir. La douleur seule détourne de la douleur.

S’inclinant vers le prêtre, elle murmura d’une voix où perçait une infinie pitié:

--En ce cas, peut-être sommes-nous également malheureux! Il y a des heures où l’on craint de ne pouvoir résister; et puis, d’autres heures succèdent à celles-là, la souffrance change ou s’efface... et l’on recommence!

--Impossible! ma décision est prise.

--Hélas! que peut-on décider, quand une telle nuit obscurcit la pensée?

Il eut un étonnement, puis doutant qu’elle eût saisi:

--Après ce que j’ai dit, croyez-vous donc que j’oserai rester prêtre?

--J’en suis sûre!

--Ce matin, savez-vous que je comptais partir pour ne jamais rentrer?

--Qu’importe! vous êtes resté.

--Pour mon malheur!

--Pour le bien des malheureux qui ont besoin de vous: cela suffit!

--Et c’est vous qui parlez! vous, la fille de Wimereux?

--Pourquoi non? les lois de la vie ne sont-elles pas identiques pour tous?

--Des mots!

Les yeux de Thérèse s’éclairèrent.

--Non! des faits!... Pendant si longtemps, jusqu’à hier peut-être, moi aussi je n’avais vu que l’extérieur, des gestes... mais aujourd’hui comme je comprends que les âmes portent toutes un vêtement; que derrière la vie qu’on aperçoit, il y en a une autre, secrète, qui nous épouvanterait si par hasard on devait la mettre à nu! Et tenez! celui-là même qui repose à côté, s’il parlait, qui sait s’il ne dirait pas qu’il en est mort!

M. Taffin fit une geste incrédule:

--Oh! lui!...

--Lui comme les autres! Je vous affirme que le monde est semblable à la mer. A la surface, il y a de petites vagues innombrables qui blanchissent, écument, se battent, disparaissent... mais plus bas, les courants circulent, invisibles, et ce sont eux qui poussent les navires! Depuis hier, je suis ainsi portée. Moi, je ne sais plus où ils me mènent, si j’obéis à un appétit de bonheur égoïste, ou au désir de secourir autrui, et c’est ce qui m’effraye! Mais vous! Oh! pour vous, je n’ai point de doute! Quoi que vous soyez devenu, même si par hasard la foi vous échappait, vous devriez rester! On ne vit pas impunément une vie de dévouement. Imaginez une seconde quelles ont été vos joies jusqu’à ce jour: toutes, même l’amour, sont venues de votre charité, jamais de votre dogme! Vous êtes le prisonnier du bien que vous avez fait. Croyant ou non, vous resterez!

A mesure qu’elle parlait, M. Taffin avait écouté d’abord avec une curiosité passionnée. Puis, se raidissant, il s’était levé. On eût dit que, de tout son cœur, il tentait de repousser l’assaut de ces phrases impérieuses.

Entraînée par une sorte de divination, Thérèse acheva, montrant la chambre funèbre:

--Et maintenant, venez! Lui, mieux que moi, saura vous y obliger!

--Je ne peux plus prier!

--Vous le pourrez!... sinon, seriez-vous monté ici?

Cette fois, M. Taffin ferma les yeux. La lumière projetée dans sa conscience par cette femme lui donnait le vertige. Il était donc possible que, rivé au métier, il le fût par la joie! possible qu’en n’osant plus partir, il eût obéi au seul instinct de vivre qui est la sauvegarde du bonheur! Cependant, n’était-il pas vrai aussi qu’à la seule pensée de dire sa messe, un effroi le clouait au sol, vrai encore que le doute une fois entré au cœur, la certitude ne se retrouve plus?

--D’où peut venir votre assurance? balbutia-t-il à demi vaincu déjà.

--Vous voyez bien, s’écria Thérèse, déjà vous m’avez crue!

Il y eut une pause. Au moment d’abandonner la cime, M. Taffin embrassait d’un coup d’œil le passé qui se déroulait au loin comme un steppe. Plus près seulement, une oasis apparaissait: mirage décevant, qui en s’évanouissant avait menacé d’entraîner avec lui l’univers. Oui, le passé avait bien été cela, mais il était aussi la récompense quotidienne parce qu’on a consolé des humbles et béni des mourants. Mille fleurs de joie, mystérieuses et menues, en avaient jalonné le chemin, tandis que maintenant l’autre versant ayant paru, on n’apercevait plus que des abîmes... A quoi bon tant d’efforts si la récompense est de changer seulement de ténèbres?

Puis une vague d’espoir rafraîchit son âme. Tout à coup, il pressentait qu’après l’effroyable tourmente sa vie pouvait encore reprendre désolée, mais sereine autant que jadis: de cette crise ne resteraient qu’une pitié plus humaine, plus de tendresse pour ceux que la douleur terrasse...

Une paix glaciale comme un suaire recouvrit enfin ce cœur qui avait erré si longtemps sans découvrir sa route:

--En effet, soupira M. Taffin d’une voix éteinte, je dois... il faut que je vous croie!...

Il approcha ensuite de la porte que Thérèse allait ouvrir:

--Je vous en prie, oubliez ce que j’ai dit. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait!

Thérèse alors eut un retour cruel sur elle-même:

--Mais moi!...

--Oh vous! Dieu vous attend... Je suis la preuve qu’il nous mène où il veut et à l’heure qui lui plaît.

Elle ne répondit que par un geste désespéré. Elle allait aussi le suivre: mais il fit signe qu’il voulait entrer seul, et elle resta. Une fois de plus, elle venait de consoler une âme et la sienne demeurait au même point.

--Faut-il donc que je sois toujours abandonnée! s’écria-t-elle douloureusement.

Une indicible amertume montait à ses lèvres. Elle aurait voulu appeler au secours. En même temps, sa volonté défaillit, car en guise de réponse, l’image de Jude, un instant écartée par le drame, venait de reparaître. Image de désespoir, appel irrésistible et déchirant. «Sans toi, criait-elle maintenant, que vais-je devenir?» De la rue aussi, des reproches semblaient monter: «Que fais-tu là? Tu sauves des inconnus, et tu laisses mourir celui qui t’attendait!»

--Ah! s’écria encore Thérèse, je suis folle! Ce sont les vivants qui seuls doivent compter!

Une horreur lui venait, tout à coup, pour la maison de mort, cette pièce vide, tous les faux devoirs auxquels ses scrupules s’étaient attardés. Frissonnante, elle approcha du seuil et certaine, à son tour, d’aller vers la vérité, elle s’élança vers l’escalier.

* * * * *

Dehors, il faisait toujours un clair soleil. De tous côtés dans le ciel, des nuages voletaient très haut, pareils à des oiseaux.

Thérèse traversa d’abord le boulevard; elle reprit ensuite d’instinct ce même chemin où la veille ils avaient promené, si près l’un de l’autre, si loin de catastrophes qui devaient suivre, leur ivresse d’une heure.

Soudain, un bruit de pas hardis.

--Vous emballez pas, Mam’zelle... C’est moi qui passe.

Elle reconnut le Pêcheur qui courait après elle.

--Ah! tu m’as fait peur!

En même temps, à sa vue, elle se sentit rassurée, et, chose curieuse, n’eut pas le désir de l’interroger au sujet de Jude.

--C’est-y qu’on peut vous faire un brin de compagnie sans vous gêner? demanda-t-il d’un ton bizarre. Probable que nous allons au même endroit...

--Je ne vais nulle part.

--Tout juste comme moi.

Très calme en apparence, il régla sa marche sur la sienne. Ils cheminèrent ensemble, sans parler. De part et d’autre, les champs s’étalaient, couverts de maïs qui balançaient leurs crêtes. La terre avait un aspect d’allégresse.

--Voilà, reprit brusquement le Pêcheur; ça se trouve bien que je vous aie rencontrée.

Il ne dit pas qu’il avait guetté pendant trois heures cette rencontre, surveillant la maison depuis le caboulot où il s’était installé.

--Vous avez bien une minute, pas vrai? Le ratichon doit être avec le vieux; personne ne vous réclame...

--Mais... certainement, Pêcheur...

Thérèse avait balbutié. Pourquoi trouvait-elle à celui-là aussi un air changé?

--Eh bien? reprit-elle pour se donner contenance.

--Eh bien! répéta le Pêcheur, paraît que je vous offre mes adieux.

--Tu t’en vas?

Arrêtée net, Thérèse regarda le Pêcheur. Ce vagabond, certes, ne lui était rien: pourtant à l’annonce qu’il s’éloignait, elle venait d’éprouver un déchirement, comme si le désert s’achevait autour d’elle.

Ardemment, le Pêcheur avait guetté l’expression de Thérèse. Une joie irradia ses traits, puis, tout de suite, il reprit une attitude raide et s’écarta d’un pas: savoir qu’elle le regrettait et se trouver ainsi près d’elle, seuls sur un chemin, c’était trop de risques.

--Bah! fit-il, une poussée de vadrouille! Ça m’a déjà pris jadis: ça me reprend. On f... le camp un couple d’années et on revient. La graine a beau girer au vent, finalement elle retourne à son trou.

Thérèse tressaillit encore. Le ton était pareil, le langage semblable à celui des autres jours, pourtant elle ne reconnaissait plus l’homme ni les pensées.

Silencieuse, elle se remit en marche. Le Pêcheur fit de même. Il examinait le ruban de route qui filait devant eux jusqu’à la voie du chemin de fer. Il avait décidé qu’arrivé à celle-ci, il quitterait Thérèse. Chaque pas qu’il faisait diminuait la part de bonheur aigu qui lui restait encore à vivre.

--Ça serait-y de votre compétence d’allonger moins? fit-il avec brusquerie: j’ai la guibolle lourde.

Thérèse lui obéit, docile.

--Pourquoi t’en vas-tu? demanda-t-elle sourdement.

Il y eut dans l’air comme un frisson. Le Pêcheur blêmit.

--Une idée.

--Cela me fait de la peine.

La marche du Pêcheur eut un à-coup.

--Peuh! ça passera... tout passe.

--Je te croyais presque un peu d’affection pour moi.

--Vrai?

Un cri de fanfare; ensuite une chute dans la gouaille:

--Rigolo... vous, une dame!... moi, un pète-sous!...

Elle l’interrompit:

--Je t’en prie, ne ris pas? aujourd’hui entendre un rire me fait mal.

--Pardon... j’oubliais...

Riait-il d’ailleurs? ses yeux avaient une gravité navrante. Il poursuivit:

--Mais vous serez vite consolée... Si vous croyez que je ne vois pas!

Thérèse trembla.

--Quoi? Qu’est-ce que tu vois?

--Rien. On a des yeux.

La voix du Pêcheur mollit:

--Aussi, Mam’zelle, si j’étais vous...

Une suprême hésitation suspendit la phrase. Il acheva doucement:

--... Si j’étais vous, je peuplerais la cambuse avec des mioches à moi. Faut pas craindre de prendre les raccourcis et quand on s’aime...

--Tu es fou!

--Vous voyez bien!

Tous deux, sans le proposer, venaient de s’arrêter encore. Un flot de sang monta aux joues de Thérèse. A l’appel de ce va-nu-pieds, la passion refoulée dans son cœur achevait de la bouleverser.

Elle répéta:

--Tu es fou! tu oublies qu’il y a un mort dans la maison.

--Un mort? belle foutaise! Parce qu’un bougre sur l’âge vient de boucler son sac, va-t-il falloir qu’on se mette en bannière? N’y a que la vie qui compte... Le reste...

Il fit claquer sa langue:

--... Le reste, c’est des choses qui ne sont pas.

La même chose que Thérèse avait pensée tout à l’heure, quand elle avait décidé de chercher Jude: presque les mêmes mots.

Cette fois d’ailleurs, le Pêcheur osait enfin la regarder bien en face. Il semblait inconscient de son extraordinaire audace. Bien qu’il eût envie de crier, pas un muscle de sa face ne décelait sa torture.

--Encore un coup, Pêcheur... balbutia Thérèse.

--Laissez donc! quoi de plus bête que de lanterner! Vais-je tourner dix fois ma langue avant de me dire: «Pêcheur, la vadrouille recommence!» Non! je sens que ça me démange, je tends le jarret et bonsoir la compagnie! Vous l’aimez... y vous aime... Eh bien, à la bonne franquette! on le dit et on s’embrasse... d’autant que...

Les mots encore s’arrêtèrent dans sa gorge; Thérèse cependant n’essayait plus de l’interrompre.

--... D’autant que, maintenant que sa boutique est rissolée, faut bien qu’une autre lui souffle de la rebâtir!

Le bâton du Pécheur pointa l’usine:

--Tenez, il est là-bas! Je l’y ai vu... L’air d’un charbonnier qui mesure son tas... Mauvaise affaire, un homme qui pleure... Est-ce que j’ai jamais pleuré, moi? Y vous attend, sûr comme j’existe! y vous attend pour rebâtir!

Rebâtir! Le mot sonnait grandiose dans la bouche de cet homme qui n’avait jamais rien possédé. Et Thérèse encore chancela. C’était vrai que Jude devait désespérer, vrai que d’un mot elle pouvait relever ce vaincu. Comme ils seraient forts, à deux, unis, fondus en une seule âme! Le Pêcheur avait raison: c’était l’heure. La mort ne compte pas: l’usine avait croulé, il fallait rebâtir, tous les deux!

--Pourquoi m’as-tu dit cela? murmura-t-elle défaillante.

La poitrine du Pêcheur siffla.

--Parce que je ne reviendrai pas... avant longtemps.

Et ils se turent.

Vingt mètres à peine les séparaient de la garde-barrière. Arrivé là, on pouvait à volonté ou regagner l’usine ou filer vers la campagne.

Les yeux du Pêcheur ne quittèrent plus Thérèse. Regard étrange, ardent, qui paraissait vouloir absorber tout entière l’image contemplée. Thérèse gênée détourna la tête.

Soudain elle sentit sur sa main l’emprise de deux lèvres, pareille à une morsure.

--Excusez du peu: c’est mon adieu!

Et le Pêcheur, livide, laissa retomber la main.

Il reculait maintenant, allant vers le passage à niveau, certain que Thérèse, elle, ne le franchirait pas. Il reculait, toujours sans la quitter des yeux, et à mesure sa face se transfigurait, exprimant à la fois une ivresse et de l’infinie désolation.

Une obscure prescience illumina Thérèse. Déjà il atteignait la voie. Héroïque, il jeta:

--Noces et ballades! Chouette, la vie!

Ensuite il se retourna, partit définitivement et ce fut alors seulement que Thérèse comprit. Le cauchemar était fini. L’homme qui s’en allait là-bas, amoureux magnifique, pour dernière offrande venait de provoquer ses fiançailles.

Plus de rébellion devant la force victorieuse, plus de doutes affaiblissants: elle cédait! O la beauté de cette heure où l’âme se donne! La vie qui a précédé ne compte plus. On voit le monde avec des yeux tout neufs, et tant de joie monte qu’on ouvre les bras pour jeter des baisers dans l’espace.

Un cri d’appel,--peut-être un merci--traversa l’air. Mais le Pêcheur ne l’entendit pas. Assuré désormais qu’_elle rebâtirait_, il avait disparu...

* * * * *

Il rôda tout le jour. Enivrement de vivre.

Il rôda jusqu’au soir.

Il n’allait nulle part. Parce qu’il savait devoir coucher très loin, il s’attardait à se griser du pays où il avait poussé, telle une herbe vivace.

Buissons, garennes, et vous, chaumes dont l’or terni recouvre les vastes champs, maïs dont les houpettes claquent, sentiers cabossés, flaques où dorment les grenouilles, l’auriez-vous reconnu? Jusqu’à cette heure, pareil aux bêtes qu’il traquait, il n’avait éprouvé ni désir ni chagrin: pour seule raison d’agir, le souci de garer sa peau contre la gerçure du froid ou la cuisson du soleil; pour seul plaisir, celui de licher du vin sur un coin de table poisseux, tandis qu’alentour les mouches rôdent et l’air pue.

--Chouette, la vie!

Depuis le sacrifice, il vivait splendidement, hors du monde, très au-dessus. Et sans doute, à le voir passer, on l’aurait cru pareil. Il portait toujours des haillons. Il avait encore la barbe défaite, les cheveux en broussaille, l’air galvaudeux et bancroche. Pourtant, à chaque foulée, des ailes battaient sur son dos. Un vêtement de soleil vêtissait son âme. N’ayant rien à donner, il s’était donné lui-même. Il vivait!

Le soir déclina. A droite de la route qui ramenait le Pêcheur vers Montaigut et Toulouse, le ciel devint vert. En face, le soleil descendait en forme de boulet au-dessus d’une barre de brumes. Tout à coup, un nuage pareil à un corbeau piqua du bec sur le globe incandescent. Puis l’astre prit la figure d’un dieu. Il avait des cheveux d’or, des ailes gigantesques, un casque de Walkyrie. Il s’enfonçait dans une mer incandescente. L’horizon devint une fournaise. Tout flambait, même le corbeau noir: et le dieu disparut dans la mer.

Le Pêcheur rit:

--Chouette, la vie!

Il se sentait porter du bonheur plein les bras, et il avait envie de sangloter.

Quand il passa dans Montaigut, il aperçut aussi à la terrasse du château deux silhouettes sombres:

--Le curé et la Peyrolles! vieille fille et ratichon... Chouette, la vie!

Ceux-là possédaient du pain cuit sur la planche, maison au soleil, des fourchettes à table, mais soupçonnaient-ils le bonheur d’un sans-le-sou qui, aimant une princesse, vient de sacrifier pour elle son amour même?

Puis il vit son taudis, et il n’eut pas le désir d’y entrer!

Enfin, la route commença, la longue route, déjà livide sous le crépuscule et qui filait à perte de vue, vers des gîtes incertains...

* * * * *

Maintenant, des étoiles pointaient, clouant à la voûte du ciel une draperie d’azur profond. L’ombre, comme une eau sourde, envahissait les sillons silencieusement. Toujours côte à côte sur la terrasse, Mlle Peyrolles et M. Taffin la regardaient monter. Ils ne se parlaient pas.

M. Taffin revoyait en rêve l’étrange journée: son départ à l’aube fraîche, l’annonce terrible l’arrêtant dans la gare, Thérèse lui commandant de rester... Depuis lors, il vivait dans un accablement apaisé. A la rentrée, tout à l’heure, il avait salué son église sans déplaisir; devant la statue de sainte Letgarde, il n’avait pas pleuré. Résigné à ne plus voir dans le monde qu’un mélange douloureux de réalité et de chimères, il souffrait moins: mais ne faut-il pas toujours souffrir? Seul, peut-être, Lethois ne souffrait plus, ayant les yeux ouverts au grand mystère!

Mlle Peyrolles, elle, oubliant le récit de la mort de Lethois que M. Taffin venait d’achever, revivait le miracle.

Marc! ce Marc qu’elle avait voulu joindre, était retrouvé! Alors qu’elle arrivait, prête à prendre le train pour aller à sa recherche, il avait paru devant elle, libéré par le drame et venu au même train pour rentrer dans Paris! Dénoûment ineffable! L’enfant est reconquis, l’enfant va revenir!

--Il est mort, reprit soudain M. Taffin d’une voix blanche, sans qu’on sache au juste quel mal l’a emporté. Je crois que nous le connaissions mal...

Mlle Peyrolles, tout entière à son ivresse intérieure, tressaillit:

--Je ne me connaissais pas non plus, murmura-t-elle. Il me semble que tout a changé autour de moi, que, vous-même, vous n’êtes plus pareil! Avant de lui donner l’argent, j’étais déjà payée. C’est moi qui ai voulu qu’il se rendît à Paris tout de suite comme il l’avait décidé. Il a promis de m’écrire demain et depuis, je suis heureuse... si heureuse... Je ne me repens pas...

Leurs mots s’enfuyaient vers l’ombre, devenue plus proche.

Elle était pareille, cette ombre, à celle qu’avait contemplée Lethois deux jours auparavant. Comme alors, des grands arbres et des herbes minces, des mottes de terre et des collines, une polyphonie sourdait, disant sa chanson indéchiffrable. Pourtant, quels bouleversements sur ce coin de monde, depuis que la vie secrète y avait passé!

Durant de longs jours, il semble que celle-ci n’existe pas. On voit aussi durant des siècles sur la surface unie du globe des champs paisibles où l’homme laboure, ensemence et récolte: parce que le cycle des saisons y a commandé toujours le même cycle de travaux, ils semblent à l’abri. Soudain, pareille à une chaudière mal close, la terre s’entr’ouvre, un cataclysme bouleverse les sécurités séculaires et une contrée neuve remplace l’ancienne. Ainsi la vie secrète, en silence, travaille le sol sacré des âmes. Longtemps masquée par la vie coutumière, elle éclate, renverse, sauve ou tue.

Révolution des cœurs que nul ne reconnaît plus: tous sont arrachés par elle aux habitudes, aux lois, à la règle. C’est l’heure unique où le Dieu passe, exalte qui lui répond et brise qui lui résiste. Le Pêcheur qui aime devient sublime; Thérèse, en sauvant qui l’approche, est conquise à son tour; parce que Mlle Peyrolles s’est sacrifiée, une joie maternelle la ressuscite; parce que la charité a retenu M. Taffin, la résignation lui est possible. Tous ceux qui se donnent sont élus! Seul l’égoïsme tue: Lethois en meurt.

La vie secrète! force redoutable qui règne au plus profond de l’âme pour forger sa destinée, mais que nul n’aperçoit; car, enfermé dans son drame, chacun méconnaît l’autre. Tous les cœurs sont murés. Les plus proches ne se découvrent pas. Le mystère nous baigne.

--Je ne me repens pas... dit Mlle Peyrolles pour la seconde fois.

--Il y a peut-être dans la conscience une force inconnue qui lui découvre sa route, répliqua M. Taffin songeur.

--A propos, le Pêcheur, ce soir, avait un drôle d’air. Ne croyez-vous pas qu’il vient de faire un mauvais coup?

--Il était à Revel... peut-être avec les incendiaires!...

--En tous cas, Dieu est juste: ce Servin a récolté ce qu’il mérite!

De plus en plus, l’ombre s’assombrissait. Ayant achevé d’envahir la plaine, elle déferlait sur les coteaux, montait vers Montaigut. On aurait dit qu’elle voulait noyer non seulement ces deux silhouettes falotes accotées à un balustre, mais aussi leurs paroles vaines.

Mlle Peyrolles frissonna sous la fraîcheur humide.

--Quand Marc sera de retour, nous reprendrons le whist... dit-elle encore.

--En attendant, soupira M. Taffin, demain, je dirai la messe pour ce pauvre Lethois...

Et, cette fois, l’ombre ayant terminé sa montée les enveloppa. Ils étaient devenus pareils à des fantômes et cessèrent de s’apercevoir.

* * * * *

Après la vie secrète, c’était la vie qui continuait...

FIN

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Pages.

INTERMÈDE 167

ÉPILOGUE 379