partie d
’aller le voir? proposa la marquise.
--Oui, oui, c’est cela! Ce sera charmant!
--Seulement, afin d’être sûres de ne pas nous déranger pour rien, nous essaierons de provoquer son ravissement. On dit que c’est facile. On n’a qu’à prononcer le nom de Jésus ou celui de Marie et, tout de suite, le frère s’envole.
--Oh! que c’est drôle... Vite, courons là-bas!»
Aussitôt fait que dit.--Mais à peine la folle compagnie eut-elle franchi le seuil de l’église où le Saint se tenait en oraison que celui-ci, se retournant soudain, perçut, d’un regard, la niaiserie désœuvrée de ces âmes légères. Élevant la voix, il les apostropha d’un ton sévère: «Croyez-vous que je sois une grenouille qu’on fait sauter en lui tendant un chiffon rouge? N’êtes-vous pas honteuses de venir ici par dissipation? Dehors, dehors! Et que Dieu vous pardonne!...»
La marquise de Médicis, déposant du fait, ajouta que cette algarade si justifiée l’avait convertie et termina son récit par ces mots: «J’étais confuse comme une poule mouillée et je conclus de l’incident que Frère Joseph pénétrait le secret des cœurs.»
Il le pénétrait, en effet, si bien que, parfois, quand les autres religieux sortaient de l’office--d’où, comme on l’a vu, son exubérance d’amour de Dieu l’exilait--il arrêtait l’un ou l’autre, disant à celui-ci: «Toi, tu as dormi pendant plus d’un quart d’heure.» A celui-là: «Toi, tu as pensé que toutes ces récitations étaient insipides.» A un troisième: «Pourquoi t’es-tu permis de feuilleter l’antiphonaire en bâillant au lieu de louer le Seigneur?»
«Il ne se trompait jamais», déclarent les actes.
* * * * *
Enfin, pour souligner à quel degré d’acuité se portait sa clairvoyance touchant la vie intérieure de ceux qui venaient l’entretenir, citons un dernier fait.
Le Père Francisco, des Mineurs Observants, rapporte: «La première fois que j’allai conférer avec le Frère Joseph, quoiqu’il ne m’eût jamais vu, il me décrivit, point par point, tous les actes ou événements de mon existence et notamment des choses de conscience qui ne pouvaient être connues que de Dieu seul. Et il m’annonça, selon la plus exacte vérité, beaucoup de choses qui m’arrivèrent par la suite. Je puis ajouter qu’un de mes pénitents m’a confié, en dehors de la confession, qu’étant lié d’amitié avec le Frère Joseph, il éprouvait, en sa présence, une vive confusion, sentant que ce frère _devait_ connaître un péché de sa jeunesse dont il s’était confessé depuis longtemps. Un jour, frère Joseph lui dit:--_Si tu veux être sincère, je te dirai quelque chose._ L’autre ayant autorisé à parler, le frère lui raconta la faute dont il s’agit, lui dit qu’il avait omis de s’en confesser d’abord, qu’il l’avait déclarée ensuite et que c’était à cause de ce souvenir qu’il avait honte en sa présence. Cet homme n’avait cependant confié son secret à personne. Il déclara à Joseph que tout cela était vrai...»
VII
Un homme qui tutoie tout le monde, qui morigène les grandes dames, qui expose à la lumière les profondeurs fangeuses de certaines âmes, qui ne ménage aucun amour-propre, suscite forcément des haines et des rancunes. De plus, certains de ses confrères ne digèrent pas qu’il les reprenne pour leurs négligences à l’office ou pour leur dextérité à tourner, plus ou moins subtilement, la règle. D’autres le jalousent à cause de son action irrésistible sur les foules. Des piocheurs d’in-folio virent, avec mauvaise humeur, son pouvoir de ramener, en un tour de main, au bercail de l’Église force brebis vagabondes que les arguments de théologiens patentés n’avaient pu convaincre. Parce que le feu d’amour divin qui le brûle le fait danser de joie devant le Saint-Sacrement, des Pharisiens s’encolèrent. Des esprits pointus, qui contesteraient volontiers à Dieu le droit de se mêler des affaires de ce monde, lui font un grief de ses envolées et les tiennent pour des prestiges diaboliques. Enfin il froisse les uns par sa franchise, scandalise les autres par sa rusticité, inquiète les âmes routinières par les outrances de son zèle. Nous l’avons déjà dit: trancher sur l’ensemble; c’est ce que n’importe quelle réunion d’hommes pardonne le plus difficilement aux grandes âmes et surtout à celles où habite l’Esprit-Saint.
Toutes ces malveillances, toutes ces rancunes, tous ces aveuglements, toutes ces vanités écorchées vives se coalisèrent et finirent par trouver un interprète. Ce fut un vicaire épiscopal dont Joseph avait eu l’occasion de flairer l’âme. Il la trouva malodorante et ne sut cacher l’impression pénible qu’il en ressentit.
Le vicaire furieux rédigea une dénonciation où l’injure alternait avec la calomnie. Les faits et les gestes du saint étaient présentés sous le jour le plus défavorable. Le libelle se terminait par ces mots: «En résumé, on voit circuler dans la province un braillard de trente-trois ans. Il se donne pour un autre Messie, traîne les populations après lui et les charme par de soi-disant prodiges que cette plèbe, incapable de discernement, accueille comme authentiques. J’ai cru qu’il fallait empêcher le mal de devenir incurable...»
Le vicaire cacheta sa lettre et l’envoya aux Inquisiteurs de Naples. Or, à peine la missive fut-elle partie que sa raison s’égara; en même temps il tomba gravement malade. Pendant plusieurs jours, il divagua d’une telle force qu’on le jugea tout à fait aliéné. Dieu vengeait son serviteur. A l’article de la mort, par une grâce de miséricorde, le calomniateur recouvra son bon sens. Il confessa ses fautes, dit ses remords, avoua ses mensonges touchant le Saint et ne passa de vie à trépas qu’après avoir reçu les derniers sacrements.
Depuis assez longtemps, l’Inquisition tenait Joseph à l’œil. Il courait tant de récits contradictoires sur la personne du Saint, sur sa doctrine, ses actes et les merveilles dont il était l’instrument que les gardiens officiels de la foi en vinrent à le soupçonner d’hérésie et même de possession diabolique. La diatribe du vicaire leur fournit un motif d’examiner un personnage aussi déconcertant. Ils lancèrent un mandat d’information par lequel ils lui ordonnèrent de comparaître devant leur tribunal. Tandis qu’on l’examinerait, il serait détenu chez les Mineurs conventuels de Naples.
Le Supérieur du monastère de la Grottella se montra très affligé de cette mesure; ayant eu le loisir d’éprouver la sainteté du Frère, il avait toujours fermé l’oreille aux insinuations des envieux et il admirait la blancheur absolue de cette âme qu’une grâce spéciale soulevait au-dessus des contingences humaines. Après avoir atermoyé, il communiqua la décision des Inquisiteurs à Joseph, il lui parla de temporiser. «J’écrirai au Saint-Office, conclut-il, et peut-être obtiendrai-je un contre-ordre.» Mais Joseph, dont la soumission à l’Église n’admit jamais de réserves, refusa tout délai.
«Il accueillit avec respect, dit son biographe, l’ordre du tribunal et, peiné qu’on en contestât la justice, il chercha, autant qu’il était en lui, à compenser l’hésitation du Supérieur par son empressement à se mettre en route. Les murmures de ceux qui soutenaient que l’offense faite à sa personne lésait la congrégation entière le trouvèrent insensible.»
Il quitta donc Cupertino, qu’il ne devait jamais revoir, le 21 octobre 1638. «Toute la bourgade et le pays environnant s’émurent. On s’abordait en pleurant et en criant:--Quelle perte nous faisons!... Cependant Joseph restait aussi calme que s’il fût allé à un triomphe.»
A Naples, les Mineurs Conventuels l’accueillirent assez mal. D’abord, le fait que l’Inquisition s’occupât de lui, le leur rendait suspect. Ensuite son «étrangeté» leur déplaisait comme un signe d’indépendance et presque comme un blâme des pratiques étroites où se confinait leur dévotion.
Joseph, étant d’une extrême sensibilité, souffrit de leurs rebuffades. Il ne se plaignit, ni ne récrimina. Mais il avait le cœur affreusement serré et il éprouvait un sentiment d’extrême solitude qui allait jusqu’à l’angoisse d’autant que, par surcroît, le soleil intérieur semblait avoir sombré dans des ténèbres irrémissibles. Ne plus sentir en lui la présence de Jésus c’était le pire malheur qu’il pût concevoir. Il se crut abandonné de Dieu. Et il passa des heures à verser des larmes silencieuses dans un coin de sa cellule. Mais comme il tâchait de balbutier une formule de résignation, saint Antoine de Padoue lui apparut dans une gloire et lui dit:--Réjouis-toi, Frère Joseph, Dieu t’aidera, la Mère de Dieu t’aidera, notre Père saint François t’aidera également!...
«Dès lors, il reprit sa gaîté coutumière; rassuré par cette apparition, il se présenta hardiment devant le tribunal.»
Il eut à subir trois interrogatoires dont le secret n’a pas été révélé; on sait seulement qu’ils furent minutieux et prolongés et que les juges furent témoins d’un ravissement et d’une envolée qui portèrent dans leur esprit la conviction que l’inculpé soumis à leur enquête n’avait rien de commun avec le Mauvais Esprit.
Ils proclamèrent donc, sans restriction, l’innocence de Joseph. Mais, en même temps, ils ordonnèrent qu’on lui fît quitter la région et qu’on le tînt désormais le plus possible à l’écart du monde.
Cette sentence permet de conjecturer que les policiers du Saint-Office ne tenaient pas beaucoup à favoriser la clairvoyance du Saint en ce qui touche l’état des âmes; qu’elle continuât de se manifester à l’égard des laïques, ils n’y auraient peut-être pas trouvé trop d’inconvénients. Mais comme elle n’épargnait point le clergé, ils estimèrent, sans doute, que la hiérarchie, la discipline et le décorum auraient à en pâtir. Dieu avait choisi Joseph comme dénonciateur des péchés qui se dissimulent dans les consciences obscurcies. Les Inquisiteurs ne lui contestaient pas sa mission. Seulement, par l’effet d’une prudence peut-être trop--humaine, et aussi, par esprit de corps, ils firent le possible pour en entraver l’exercice--pour «mettre la lumière sous le boisseau».
Ils envoyèrent le Saint à Rome; il se présenterait au Père Larina, général de l’Ordre et lui remettrait une lettre qui contenait probablement des instructions dépourvues de mansuétude. En effet, le Père Larina reçut le Saint d’une façon très sèche, lui parla d’un ton sévère et «le traitant comme un coupable, lui assigna une étroite réclusion en attendant qu’on disposât de lui».
Le Saint, qui goûtait fort les humiliations, y trouvant un remède à l’amour-propre, ne prononça pas un mot pour son apologie. Sûr d’aimer Dieu et d’être aimé de Lui, il accepta joyeusement son incarcération.
Quelques privilégiés ayant obtenu permission de le visiter, le plaignaient et s’étonnaient de sa soumission.
«J’obéis, j’obéis, répondit-il, tout va bien puisque Dieu fait que je me laisse guider par l’obéissance comme l’aveugle par son chien.»
Cependant le bruit de ses vertus se répandait de plus en plus dans Rome. C’est en vain qu’on épaississait les murailles entre les âmes et lui, Dieu se jouait de ces vaines précautions et faisait filtrer la lumière surnaturelle à travers les moellons qu’on lui opposait.
C’est ainsi qu’un prélat de la cour pontificale, Nicolas Albergati, eut occasion de vérifier qu’entre autres dons extraordinaires, le Saint possédait celui de prophétie. Voici son témoignage:
«Étant venu aux Saints-Apôtres dans la pensée de visiter le frère Joseph, je ne trouvai personne pour me conduire à lui, mais j’appris qu’il logeait près du clocher. Je montai un escalier et je me rencontrai en face avec un religieux qui, sans m’avoir jamais vu, me salua en ces termes, que je reproduis textuellement:--_Eh! comment un cardinal vient-il visiter un pauvre moine bon à rien?_ L’humilité du langage de mon interlocuteur me fit supposer que ce pouvait être le frère Joseph. En effet, c’était lui. Je l’avertis que je n’étais pas cardinal. Mais il me répondit en riant:--_C’est bon! C’est bon!_ Nous nous entretînmes environ une demi-heure et je me retirai très édifié.
«Le même jour, après dîner, j’étais chez moi. Un conventuel se fit introduire et se présenta comme le compagnon du frère Joseph. Il m’apprit que celui-ci venait de lui dire:--_Un prélat, avec qui j’ai parlé ce matin, a semblé prendre en plaisanterie quelques mots de cardinalat. Nous verrons bientôt si je me suis trompé ou non._
«Je congédiai le religieux de la manière qu’eût fait à ma place tout homme sensé. La prédiction s’est pourtant vérifiée.»
En effet, quelques mois plus tard, Albergati fut promu cardinal par le pape Innocent X. Il ne s’y attendait nullement.
Les faits de ce genre se comptent en grand nombre dans l’histoire du Saint.
Cependant, quelque soin qu’on mît à le tenir au secret, Rome commençait à s’occuper de lui. Les cinq ou six ecclésiastiques qui parvinrent jusqu’à lui et qui l’entretinrent ne cachaient pas leur étonnement et leur admiration. D’autres l’avaient vu s’élever de terre à l’église. On en parlait dans tous les coins de la ville. Ces rumeurs et les commentaires qu’ils suscitaient arrivèrent aux oreilles du Pape qui voulut le voir.
C’était alors Urbain VIII, pontife très occupé de politique et qui montrait du goût pour les choses de la guerre. Il aimait à tracer des plans de fortifications, établissait des manufactures d’armes, fondait de l’artillerie, accumulait des munitions et recrutait des soldats.
* * * * *
Soit dit en passant, lorsque, au cours des âges, on rencontre de ces Papes guerriers que le soin d’accroître le domaine du Saint-Siège ou de le militariser absorbe à ce point, on ne peut s’empêcher d’éprouver quelque surprise. Car enfin passer des revues, conduire des sièges, livrer des batailles, tenir la poudre sèche et les sabres bien affûtés, est-ce un rôle qui convienne au représentant de celui qui a dit: «_Je laisse ma paix avec vous, je vous donne ma paix?_» Si Notre-Seigneur avait approuvé les armes et les combats, après que saint Pierre eut coupé l’oreille droite de Malchus, il aurait peut-être prescrit à l’apôtre de lui trancher aussi l’oreille gauche. Au contraire, il fait remettre le glaive au fourreau, et il déclare: «_Celui qui tire l’épée, périra par l’épée._» Pourquoi tels de ses Vicaires se sont-ils conduits comme si cette parole de l’Évangile était lettre morte?
Je sais: il y avait le pouvoir temporel et, par suite, un domaine à sauvegarder. Mais précisément ces territoires il fallut les administrer, les défendre contre les convoitises des empereurs, des rois et des républiques; certains papes cédèrent même à l’ambition de l’arrondir aux dépens du voisin. Or si l’on récapitule l’histoire de l’Église, on s’apercevra tout de suite qu’elle relate une série de catastrophes et d’humiliations, provenant, presque toutes, du fait que le Souverain Pontife assumait une double tâche: d’une part, mener au salut éternel les âmes de bonne volonté selon la tradition apostolique, d’autre part, guerroyer et politiquer comme si le royaume de Jésus-Christ eût été de ce monde.
Je me trompe peut-être mais il me semble que les désastres infligés sans cesse au pouvoir temporel et finalement le rapt des États romains par la maison de Savoie démontrent que Dieu n’approuvait guère ce dualisme.
Le pouvoir temporel n’existe plus. La Papauté s’en trouve-t-elle diminuée? Nullement, car libéré du souci d’agir en prince de la terre vis-à-vis des princes de la terre, le successeur des Apôtres peut se donner, désormais, tout entier à sa mission surnaturelle.
Il y eut Jules II qui endossait la cuirasse, prenait des villes d’assaut, excommuniait tour à tour le Roi de France et les Vénitiens selon qu’il disputait à celui-là, ou à ceux-ci des provinces sur lesquelles ni lui ni ses compétiteurs n’avaient beaucoup de droits.--Et il y eut Pie X, le saint Pape, objet de notre vénération fidèle. Méprisant les finasseries diplomatiques, foudroyant l’hérésie, dénué de biens terrestres, riche de l’Esprit Saint il répandit un si large rayonnement sur l’univers spirituel que, depuis son décès, nous portons encore son deuil.
* * * * *
Pour en revenir à Urbain VIII, on doit reconnaître que, tout en donnant de l’attention à la stratégie, il ne négligeait pas entièrement le ministère des âmes. La réforme des ordres monastiques l’occupa. C’est pourquoi quand il apprit que Joseph était considéré par certains comme un élément de trouble dans la famille franciscaine, par d’autres, comme un modèle de sainteté que ses frères feraient bien d’imiter, il voulut examiner lui-même l’homme qui suscitait ces opinions contradictoires. Il commanda donc au Père Larina de le lui amener.
Le Général était bien revenu de sa méfiance à l’égard du Saint. C’est qu’en effet, un esprit droit ne pouvait le fréquenter un peu de temps sans rendre justice aux vertus incomparables que Dieu manifestait en cette âme. Excellent religieux, le Père se félicitait donc qu’un tel foyer d’amour divin flambât auprès de lui.
Le jour fixé pour l’audience arriva. Le Pape, entouré de deux prélats, se tenait assis dans l’une des salles du Vatican où Joseph et le Général furent introduits sitôt entrés.
Comme le Saint se prosternait pour baiser les pieds du saint Père, un de ces ravissements impétueux dont il avait coutume s’empara de lui. Il poussa un grand cri, quitta le plancher, et resta les bras étendus, les yeux au ciel, à la hauteur du chapiteau des colonnes qui supportaient la voûte.
«Pénétré d’une religieuse terreur, rapportent les actes, le Souverain Pontife se tourna vers le Général et lui dit:--Si frère Joseph meurt sous mon règne, je déposerai du prodige dont je suis témoin.»
Joseph ne redescendit sur le plancher que quand le Père Larina le lui eut commandé au nom de la sainte obéissance.
Le Pape, toujours fort ému, le congédia sans lui poser de questions. Mais, peu après, il ordonna de garder le Saint en réclusion dans un couvent de l’Observance, ailleurs qu’à Rome.
Quoique très peiné de perdre le Frère, le Général se hâta d’obéir et, donnant des instructions pour que sa clôture demeurât très étroite, il l’envoya dans un monastère d’Assise.
VIII
J’espère, dans les lignes précédentes, avoir fixé les principaux traits de la physionomie du Saint. Je ne m’étendrai donc pas sur les incidents qui marquèrent sa réclusion à Assise d’abord, puis à Petra Rubea, à Fossombrone et enfin à Osimo où il passa les dernières années de sa vie. Notons seulement que, partout, on le maintint en clôture et que, partout aussi, malgré les précautions prises pour le dérober à l’empressement des fidèles, les Grands comme la multitude venaient à lui, attirés par un aimant mystérieux, et rompaient toutes les barrières. Ses ravissements, ses envolées persistaient, soit devant témoins, soit qu’il fût seul dans sa cellule. Il continuait à faire des miracles, à lire dans les âmes. Il obtenait des conversions d’hérétiques--par exemple celle d’un duc de Brunswick, luthérien opiniâtre qui avait déconcerté la dialectique des théologiens les plus autorisés et qui fut conquis à la vraie foi par l’éloquence brûlante du prisonnier.
Tant de merveilles que Dieu opérait par l’humble moine auraient dû convaincre ses gardiens qu’ils n’avaient pas affaire à un possédé et les déterminer à lui rendre le libre exercice de sa mission. Mais point: ils reconnaissaient volontiers l’empreinte divine sur ses prodiges; ils louaient l’orthodoxie de ses propos; ils rendaient justice sans restrictions à ses vertus; et, cependant, ils redoublaient d’efforts pour que l’éteignoir ne cessât de coiffer cet irréductible luminaire.
Le biographe de Joseph ne sait trop comment s’y prendre pour expliquer un aussi étrange entêtement. Faute de mieux, afin de ne froisser personne, il emploie des termes vagues et courtois.
Il écrit: «Le tribunal de l’Inquisition, qui avait constaté la sainteté de Joseph à Naples, et le pape Urbain VIII avaient, dans leur sagesse, jugé convenable et nécessaire de tenir un si riche trésor en réserve pour Dieu qui saurait manifester les œuvres de son serviteur.»
Fort bien. Seulement, lorsque mille faits eurent démontré cette sainteté jusqu’à l’évidence, pourquoi ne pas lui donner carrière? Pourquoi prolonger pendant vingt-cinq ans une épreuve dont rien ne semble légitimer la rigueur?
Avec quelque scrupule qu’on étudie les documents contemporains, on en revient toujours à la même conjecture: la faculté redoutable que Joseph possédait de lire dans le fond des cœurs gênait beaucoup de dignitaires du clergé, sans doute parce qu’ils savaient que leur propre tréfonds ne fournirait rien d’édifiant à la clairvoyance du Saint. Par suite, ne pouvant dissimuler à Dieu l’état de leur conscience, ils s’évertuaient, du moins, à le cacher aux hommes.
Cette hypothèse s’appuie sur l’histoire; en effet, les chroniques nous apprennent qu’au temps où vécut Joseph, _le sel de la terre_, en Italie et surtout à Rome, _s’était fort affadi_.
IX
La clôture que Joseph subit à Osimo fut encore plus stricte que les précédentes. Des cardinaux et des prélats irréprochables, qui l’aimaient tendrement, le vénéraient et répondaient de sa doctrine, étaient intervenus pour qu’on lui rendît sa liberté. Mais le Pape alors régnant, Innocent X, ne crut pas devoir les écouter. Il ordonna que le Saint eût une chapelle et un jardin à part, fût mis sous la surveillance d’un compagnon «spécialement choisi» et qu’on ne le laissât voir à personne sauf à quelques religieux du monastère «d’une discrétion et d’une sagesse éprouvées», disent les Actes. Ce régime insolite le laissa on ne peut plus paisible. Comme il l’avait toujours fait, il se soumit sans se plaindre ni demander le motif de sa captivité. Tous les matins, il se confessait, se préparait au saint sacrifice par une longue méditation puis disait sa messe avec un incomparable recueillement. Elle durait environ une heure «non compris le temps des extases». Le reste du jour était employé tout entier à l’oraison, soit qu’il se tînt dans sa cellule, soit qu’il se promenât dans l’enclos qui lui était réservé. On lui apportait sa nourriture après le repas des Frères. Comme depuis longtemps son estomac ne supportait plus la viande, il avalait, debout, un peu de soupe maigre, trois bouchées de pain et quelques légumes cuits sans assaisonnement. Vu son état de faiblesse, le supérieur lui avait prescrit l’usage du vin. Par obéissance, il en prenait donc; mais il ne put se résoudre à le boire pur et il le coupait largement d’eau.
Son gardien ne semble pas s’être beaucoup préoccupé de lui, car on a noté qu’à plusieurs reprises, deux jours de suite, il oublia de lui apporter à manger. Le Saint ne lui fit, d’ailleurs, aucune observation. Très probablement, il ne s’était même pas aperçu de cette négligence.
Tel quel, il s’estimait on ne peut plus heureux. A un religieux qui lui demanda s’il ne s’ennuyait point, il répondit: «--J’habite une ville, mais je me sens comme au fond d’une forêt ou plutôt je suis en paradis.»
A un autre qui l’interrogea sur l’emploi de son temps: «--Je me tiens en Dieu.» Cette brève indication suffit: _il se tenait en Dieu_, c’est-à-dire que, fondu, par anticipation, dans les splendeurs et les ferveurs de la Béatitude, il ne percevait plus les choses du monde que comme un amas de nuées confuses formant un cercle brumeux autour du lac de lumière où son âme demeurait immergée.
Il accueillait avec un sourire amical ses visiteurs mais il ne leur parlait pas beaucoup. Certains jours, il se contentait même de les inviter à chanter avec lui de petits cantiques ingénus qu’il avait composés.
Il avait alors la voix «merveilleusement claire et douce». Ceux qui l’ont entendue disent qu’elle évoquait le tintement d’une cloche de cristal. Ils ajoutent: «Son chant faisait pleurer, excitait à l’amour de Dieu et révélait, on ne sait comment, l’infinie pureté de son cœur.»
Affable avec tous, le Saint avait pourtant un favori. C’était un chardonneret dont on lui fit cadeau. Il se garda de le mettre en cage: «Va, lui dit-il, jouis de la liberté que Dieu t’a donnée. Je n’exige de toi qu’une chose: quand je t’appellerai, tu viendras et nous louerons ensemble le Seigneur.»
Il en fut ainsi; l’oiseau voltigeait à son gré dans le jardin, se posait tantôt sur un arbuste, tantôt sur la fenêtre de la cellule. Dès que Joseph l’appelait, il venait se poser sur son épaule et accompagnait de ses roulades les hymnes entonnés par le Saint.
X
C’est dans ce recueillement extrême, dans ce détachement de toutes choses que le saint passa les six dernières années de son existence. Au mois d’août 1663, il tomba malade d’une fièvre d’abord intermittente, bientôt continue qui eut promptement raison de son corps que la flamme d’amour insatiable qui brûlait en lui avait miné. On fit venir un médecin qui le tourmenta de saignées et de remèdes saugrenus. Joseph les acceptait docilement mais il avait un certain sourire qui signifiait qu’il ne se faisait pas d’illusion sur leur efficacité.
Quand on lui demandait comment il se sentait, il répondait, au début de sa maladie:--_Le petit âne commence à gravir la montagne._
Plus tard, quand le mal s’aggrava:--_Le petit âne a gravi la moitié de la montagne._
La veille de sa mort, il dit d’un ton enjoué:--_Le petit âne est arrivé au sommet de la montagne; il ne peut plus se traîner; c’est ici qu’il va laisser sa pauvre dépouille._
Le 18 septembre il entra en agonie. La communauté se réunit dans sa cellule et voici comment les Actes rapportent sa fin:
«Il voulut recevoir le saint viatique, ce qu’il fit avec une piété angélique et des transports d’amour. Il demanda ensuite l’extrême-onction; quand l’huile sainte toucha ses membres, il s’écria, d’une voix forte et sonore, malgré sa faiblesse:--Mon Dieu, quelle musique, quels parfums dans votre paradis... Je suis heureux!...
«Il se fit lire ensuite la profession de foi et demanda à ses frères le pardon de ses fautes envers eux. Mais tous versaient des larmes car nul n’avait rien à lui reprocher.
«A mesure que l’agonie faisait des progrès, le désir de quitter la terre s’accroissait chez le saint, car il répéta plusieurs fois la parole de Saint Paul:--_Je désire être dissous, et être avec le Christ!..._
«Après on récita, en langue vulgaire, l’_Ave maris Stella_. Le malade, qui avait toujours tant aimé la Madone, parut en éprouver du contentement et il chanta tout doucement un des cantiques qu’il avait composés: _Salut ma Reine, ma rose sans épines; prie pour moi, fille d’amour, que je ne meure pas dans le péché!_
«Il s’abandonna ensuite à des mouvements et à des transports très animés. Interrogé si c’étaient des effets de l’amour de Dieu, il répondit que oui et il se mit à sourire avec une telle expression de ravissement que sa joie se communiqua aux assistants. Alors une splendeur éblouissante illumina son visage et, dans ce même moment il rendit sa grande âme à son Créateur. C’était quelques minutes avant minuit. Joseph avait soixante ans et trois mois.»
Un jour, prêchant sur la Trinité, le Saint prononça ces mots: «De même que le feu, substance une, produit continuellement la lumière et la chaleur; de même la nature divine du Père produit continuellement la lumière qui est le Fils et en même temps la chaleur qui est l’Esprit.»
Cette phrase résume toute son existence. Parce que cette chaleur et cette lumière régnaient en lui, rayonnaient autour de lui, des âmes, qu’enveloppaient les glaces et les ténèbres du péché, le méconnurent et le persécutèrent. La prudence humaine disposa des écrans entre ce foyer d’amour et la multitude accourue pour se réchauffer à son contact. Joseph souffrait tout sans une plainte, sans un reproche. Il possédait Dieu; que lui importait le reste?
Au surplus, dès qu’il eut quitté la terre, ainsi qu’il arrive si souvent dans l’histoire des Saints, les méfiances, les rancunes et les préventions fondirent comme de la neige au soleil. A peine quelques années s’étaient écoulées que l’Église le plaçait sur ses autels. Et parmi ceux qui instruisirent le procès de canonisation, l’on retrouve quelques-uns de ses plus acharnés contradicteurs de naguère.
Note I
Il y a dans la légende du Saint un gracieux épisode qui semble une page détachée de la _Légende dorée_ ou des _Fioretti_. On s’en voudrait de ne pas le rapporter.
Du temps où Frère Joseph vivait à la Grottella, il était souvent appelé au monastère des Pauvres Clarisses de Cupertino pour les besoins spirituels de la maison. Un jour, il dit, en souriant, aux Sœurs qu’il leur enverrait un petit oiseau afin de stimuler leur zèle. Et, en effet, le lendemain, elles virent un passereau d’espèce inconnue se poser sur la fenêtre du chœur. Il reparut tous les soirs et tous les matins; il ne manquait aucun office. Et il accompagnait le chant des religieuses par une mélodie qui provoquait en elles la ferveur et l’émulation. L’office achevé, l’oiseau disparaissait. Il revint ainsi, tous les jours, aux mêmes heures, durant cinq années. Une insulte qui lui fut faite par une religieuse le mit en fuite. Les Sœurs s’en plaignaient.
«--L’oiseau a eu raison de s’en aller, dit Joseph, pourquoi l’avoir menacé?...» Le Saint promit pourtant que le fugitif reviendrait. Et, en effet, l’oiseau reparut. Non seulement il se montra au chœur mais il y établit sa demeure. Il se perchait tantôt sur le cadre d’un tableau, tantôt sur un prie-Dieu et il se laissait caresser. Une des Sœurs lui ayant attaché un grelot à la patte, il resta encore deux mois dans le couvent; mais le jeudi saint, il disparut et ne se montra ni le vendredi ni le samedi. Nouvelles plaintes au Frère Joseph.
«Le Saint répondit:--Je vous l’avais donné comme musicien; il ne fallait pas en faire un sonneur de cloche. Maintenant il est allé veiller près du tombeau de Notre-Seigneur. Je le ferai revenir mais plus de grelot, n’est-ce pas?
«Comme il l’avait promis le passereau revint le jour de Pâques et il n’abandonna le monastère que quand le Saint quitta lui-même Cupertino.»
Note II
Voici le physique du Saint d’après son biographe:
Joseph était d’une taille élevée et d’une conformation régulière. Sa charpente osseuse était très forte, ses muscles vigoureux. Son visage, aux traits fortement accentués, offrait, d’habitude, une expression de gaîté presque enfantine. Il avait les yeux noirs, perçants et lumineux. Ses cheveux et sa barbe, d’une teinte foncée dans sa jeunesse, blanchirent de bonne heure.
On ne connaît de lui nul portrait authentique, mais étant donné cet aspect robuste et viril, on espère que l’imagerie religieuse du XXe siècle s’abstiendra d’infliger à Joseph une de ces physionomies de crétin anémique et doucereux dont elle a pris la navrante habitude d’outrager les Saints.
Note III
La fête de saint Joseph de Cupertino se célèbre le 18 septembre. L’office est celui des confesseurs non-pontifes avec un introït, une oraison, un offertoire et une communion propres.
L’oraison fait allusion aux envolées du Saint et commence ainsi: _O Dieu qui, après que votre Fils unique eut été élevé de terre, avez voulu attirer tout à Lui..._
L’offertoire se rapporte à ses prisons; le voici: _Pour moi, pendant qu’ils me tourmentaient, j’étais couvert d’un cilice; j’humiliais mon âme par le jeûne et je répandais ma prière dans mon sein._
On invoque saint Joseph de Cupertino pour le succès des examens.
CATHERINE DE CARDONNE
I
Il y a quelques années, je fus attiré vers Catherine de Cardonne par sainte Térèse qui, au XXVIIIe chapitre du _Livre des Fondations_, en parle avec de grands éloges et rapporte qu’elle lui apparut, en vision intellectuelle, à une époque où la Réformatrice du Carmel subissait de fortes entraves à sa mission. La Sainte résume, en quelques traits saillants, la vie de cette solitaire puis elle ajoute:
«Je la vis sous la forme d’un corps glorieux, entourée de plusieurs anges. Elle me dit de ne pas me lasser de fonder des monastères et de continuer mon œuvre. Je me sentis remplie de joie et du désir de travailler pour Dieu.»
Ce qui m’avait particulièrement frappé, dans ce récit, c’était la fuite de Catherine au désert et, aussi, le fait que, vêtue en homme, elle avait eu la part principale dans la fondation d’une communauté de Carmes déchaussés.
Je voulus en savoir plus long. Mais, tout d’abord, j’eus beau m’enquérir, interroger l’un, l’autre, parmi les experts en histoire ecclésiastique, personne ne se trouva pour me procurer les renseignements dont j’étais avide. Dans ces cas-là, on dirait que les documents mettent une sorte de malice à se dérober aux recherches.
Je commençais à me décourager et je n’y pensais presque plus, lorsqu’ils me furent mis sous la main d’une façon tout à fait fortuite.
Je séjournais alors dans une abbaye de Cisterciens mitigés dressant son clocher pointu, cerné de pins et de cyprès, au centre de cette île Saint-Honorat qui désigne l’entrée du golfe de Cannes.
* * * * *
Il y avait là une bibliothèque fort bien garnie où, grâce à l’obligeance des bons religieux, j’avais reçu l’autorisation de pratiquer des fouilles. Se plaire aux livres cela console d’être obligé de fréquenter les hommes. Je passais donc des matinées à fureter de rayons en rayons. Parfois je me tenais à quatre pattes pour déchiffrer les titres des in-folio massifs qui s’alignaient dans la pénombre au ras du plancher. Plus souvent, grimpé au sommet d’une échelle roulante, je cueillais un volume sur une tablette du haut. Si le contenu m’intéressait, je restais perché des heures, comme un merle sur une branche. L’échelle craquait et oscillait; mais je ne m’avisais pas qu’il serait beaucoup plus confortable de descendre, emportant ma trouvaille, et de m’asseoir sur l’une des quatre chaises qui se miraient dans le parquet luisant de cire de la longue salle.
A cette époque, le forçat de la plume que je suis, ayant conquis quelque loisir, n’était point tracassé par le souci de prendre des notes ni de jeter des lambeaux palpitants de ses pensées en pâture aux rotatives voraces. Je lisais, sans méthode, _pour mon plaisir_, happant six lignes ici, un chapitre là, ouvrant un livre, le balayant d’un coup d’œil, le remettant en place pour passer à un autre, puis à un troisième, selon le caprice du moment ou le hasard des rencontres.
Comme j’étais tranquille! La vie, cette chape de plomb qui pèse sur nous d’un poids si rude, s’allégeait. Le Père bibliothécaire, retenu par des offices fréquents, ne faisait que de rares apparitions. Il s’occupait, bouche close, à des rangements et ne m’adressait la parole que s’il me trouvait le nez en l’air, les mains ballantes, rêvassant dans le vide. Alors, il m’indiquait, en quelques mots, tel émouvant recueil fleuri de légendes où il estimait que je découvrirais de quoi me parfumer l’âme.
En dehors de ces brèves apparitions, je demeurais l’unique habitant de la cité des bouquins. Ainsi que le recommande _l’Imitation_, je me tenais _in angello cum libello_, «dans un petit coin, avec un petit livre» heureux d’oublier les vaines agitations du siècle et ses tapages ridicules. Le silence bienfaisant m’enveloppait d’une atmosphère veloutée, à peine rompu par de graves sonneries de cloches appelant la communauté à tierces ou à sexte ou par une grosse mouche absurde qui, furieuse de s’être fourvoyée là, bourdonnait à travers la salle et se cognait contre les vitres, à la recherche d’une issue.
Trois larges fenêtres donnaient sur la mer. Mais je ne m’y accoudais pas souvent car je goûte peu cette Méditerranée dont l’inertie et l’azur invariable semblent bien monotones à qui connut les marées grandioses et les nuances sans cesse changeantes de l’Océan.
Ce ne fut pas du temps perdu celui que je consumai dans cette chère bibliothèque: à force d’en feuilleter les livres, je me formai un petit musée intérieur où s’alignaient, gravées à l’eau-forte, d’austères physionomies de Saints, de fines miniatures à l’aquarelle, enlevées sur fond d’or, de Bienheureuses suaves et de ces tableaux des vieux âges où le sang des martyrs ruisselle en pourpre glorieuse.
Un jour, j’aperçus dans un coin une armoire à panneaux pleins que je n’avais pas encore explorée. Je l’ouvris et je tombai sur un pêle-mêle de livres débrochés, entassés là pour la reliure. Un in-quarto gris, tout poussiéreux, tout frippé faisait saillie au-dessus du tas. Je le tirai, j’essuyai la poudre qui le déshonorait et je lus ce titre: _Histoire générale des Carmes et des Carmélites de la réforme de sainte Térèse, composée par le R. P. François de Sainte-Marie, carme déchaussé_.
Il y avait cinq tomes, tous plus délabrés les uns que les autres. J’en ouvris un à l’aventure et, à la première page, je trouvai ceci: _livre quatrième contenant la vie de Catherine de Cardonne et la fondation du couvent de la Roda_.
C’était une aubaine, étant donné que, depuis longtemps, je battais les buissons, en quête de détails sur cette femme extraordinaire.
Tout content de ma découverte, j’emportai les volumes dans ma cellule et je me mis, sans retard, à les lire--non seulement celui qui traitait de la Solitaire mais les autres, parce qu’ils parlaient longuement de sainte Térèse. Car j’ai une telle prédilection pour la lumineuse vierge d’Avila, je dois tant à ses œuvres que je m’assimile avec joie tout ce qui se rapporte à son existence et à son action.
D’ailleurs, l’écrit du bon Père François de Sainte-Marie est d’une lecture fort attrayante. Cet Espagnol raconte avec une exquise bonhomie des choses admirables et, de plus, comme il est imprégné d’humanisme, il émaille ses phrases d’allusions aux poètes grecs et latins, de comparaisons empruntées à la Fable qui leur donne une saveur toute particulière. Cela fait que sa narration ressemble un peu à un eucologe dont les pages seraient naïvement encadrées de nymphes et de muses d’après l’antique.
Voici un exemple de sa manière. Évoquant la Mère Anne de Saint-Augustin, religieuse éminente du Carmel de Villeneuve de la Xara, il s’écrie: «Si Théocrite a pu écrire que Lacédémone, après avoir donné le jour à Hélène, qui cependant fut la cause de la ruine de Troie, n’avait plus besoin d’autre gloire, que ne nous est-il pas permis de dire de celle qui a si merveilleusement édifié l’Espagne?»
Je vous le demande, Théocrite appelé en témoignage de la sainteté d’une moniale ne fournit-il pas, en effet, un argument décisif? Il faudrait être affligé d’une dévotion bien revêche pour n’en point convenir.
Tel quel, le pieux, docte et ingénu biographe m’enchanta de tous points. C’est donc d’après les notes que je pris sur sa relation, sur quelques autres documents et aussi d’après mes songeries alentour que je vous offre une esquisse--au fusain--de cette amoureuse un peu farouche de Notre-Seigneur: Catherine de Cardonne.
II
Catherine de Cardonne naquit à Naples en 1519. Elle était la fille illégitime d’un seigneur Raymond marquis de Padulé et d’une demoiselle dont la chronique a cru devoir taire le nom, tout en mentionnant qu’elle était proche parente de la princesse de Salerne. L’enfant perdit sa mère de très bonne heure; le père ne se souciant pas de la reconnaître, elle fut recueillie par la princesse qui lui donna une gouvernante et la fit élever dans un coin de son palais.
François de Sainte-Marie, après avoir cité Euripide et Platon, qu’on ne s’attendait pas à rencontrer en cette histoire, rapporte que dès son bas âge, elle montra ce goût de la solitude qu’elle devait manifester si largement plus tard. Contemplative et douée déjà pour l’oraison, elle fuyait les réunions et les fêtes et passait volontiers les nuits assise au bord de la mer. Elle admirait le reflet des étoiles sur les eaux. Peu à peu, à force de s’absorber dans cette ombre murmurante où tremblaient des lueurs argentées, son âme se détachait de la terre pour monter se perdre amoureusement en Dieu.
Dans le courant de l’existence, c’était une petite fille très silencieuse chez qui l’on remarquait une grande dévotion à la Vierge, un attrait caractérisé pour les cérémonies de l’Église et une extrême charité à l’égard des indigents.
Elle avait huit ans lorsque Dieu lui donna un premier signe des grâces qu’il lui réservait. Elle se tenait en prière dans son oratoire. Soudain, son père, mort depuis peu, lui apparut tout enveloppé des flammes du Purgatoire et paraissant souffrir beaucoup. L’enfant le reconnut tout de suite. Elle eut d’abord si peur qu’elle voulut s’enfuir. Mais alors une voix intérieure lui dit qu’il n’y avait là, ni trouble de son imagination, ni prestige diabolique et que la vision était véritable. Rassurée, elle se remit à genoux et demanda: «Mon père, que désirez-vous que je fasse pour vous?»
L’âme, élevant une voix lamentable, lui répondit: «Ma fille, j’endure un cruel tourment et je le subirai jusqu’à ce que tu aies satisfait pour mes péchés.»
Catherine, toute brûlante, elle-même, de compassion promit de le faire. Et, en effet, s’étant procurée secrètement la clef du grenier, elle alla s’y cacher plusieurs jours de suite et s’infligea des disciplines si rudes qu’elle se mit le corps tout en sang. La douleur lui arrachait parfois des cris. Mais, comme elle l’avait calculé, l’endroit était trop retiré pour que personne vînt mettre opposition à sa pénitence. Aussi, corroborant son martyre de ferventes prières, elle obtint la délivrance de son père. Un soir de la semaine suivante, il lui apparut de nouveau, tout resplendissant de lumière et lui dit: «Ne fais plus rien pour moi, ma fille; Dieu accepte tes souffrances et je vais maintenant au ciel jouir de sa gloire.»
Ensuite, il lui prédit qu’elle serait fiancée mais qu’elle ne se marierait pas et qu’elle se donnerait toute au service de Jésus-Christ qui ressentait pour elle une tendresse particulière.
A la suite de cette œuvre de rachat, Catherine sentit que son amour de Dieu allait augmentant sans cesse. Elle s’y donna d’une façon si généreuse que son détachement du monde et sa faculté d’oraison mentale s’en accrurent. Vis-à-vis du prochain, elle se montrait si prévenante et si douce que tout le monde l’aimait. On lui reprochait seulement son goût de la retraite, ses habitudes taciturnes et le peu de cas qu’elle faisait de la toilette.
* * * * *
Comme elle touchait à sa treizième année, elle fut demandée en mariage. Certes ses avantages extérieurs n’y entraient pour rien, car elle était de complexion chétive et disgracieuse quant à la démarche. En outre, elle offrait aux regards un teint basané, de petits yeux en pépins de pomme, un long nez assez pareil à un bec de flûte, des dents ternes et mal rangées et des bras maigres qui ressemblaient assez aux fuseaux des filandières.
Mais le gentilhomme qui sollicita sa main, la voyant en faveur auprès de la princesse, estimait que, par cette union, il se pousserait à la cour du vice-roi et obtiendrait quelque emploi lucratif.
Catherine refusa d’abord son consentement. La princesse s’en irrita. Par son ordre, l’entourage et particulièrement la gouvernante du palais poursuivaient la jeune fille de représentations excessives. On lui peignit sa répugnance pour le mariage comme une ingratitude à l’égard de sa bienfaitrice; on lui servit l’argument que, bâtarde, laide et pauvre, elle devait s’estimer très heureuse du mari fort imprévu qui s’offrait à elle. Bref on l’obséda d’une façon si opiniâtre que, de guerre lasse, elle finit par céder.
Elle a dit depuis que, suivant l’assurance qui lui avait été donnée par son père dans la vision rapportée ci-dessus, elle espérait que le mariage n’aurait pas lieu. Et même si elle devait en passer par là, elle pensait persuader à son mari qu’ils vécussent ensemble comme sainte Cécile le fit avec son époux. Elle ajoutait en riant: «Ce n’aurait pas été un grand sacrifice pour lui car voyez ma figure!...»
Mais les choses n’allèrent pas si loin. «Le fiancé, dit le Père François, ne se possédait pas de satisfaction. Sa joie fut de courte durée. Peu après, Dieu lui envoya une douleur de côté. Éclairé d’en haut, il comprit que son mal était grave, se résigna chrétiennement et fit une sainte mort que les mérites et les prières de sa vertueuse fiancée ne contribuèrent pas peu à lui obtenir.»
* * * * *
A la suite de ce décès, Catherine, craignant de nouvelles sollicitations matrimoniales et sentant s’augmenter son aversion pour le monde, obtint de sa protectrice la permission d’entrer dans un couvent de Capucines comme résidente laïque. Elle ne voulut, d’ailleurs, pas prendre le voile. Car, à cette époque, la vocation religieuse ne la sollicitait nullement. Et elle éprouvait déjà cet éloignement pour les communautés de femmes qui, plus tard, comme nous le verrons, fit d’elle non une Carmélite mais--un Carme.
Chez les Capucines, sa vie spirituelle devint de plus en active; ses journées et souvent ses nuits étaient toutes d’oraison. Elle demeurait si perdue en Dieu que, quand les circonstances l’obligeaient de donner quelque attention aux choses de l’extérieur, ce n’était qu’avec un pénible effort qu’elle parvenait à y fixer sa pensée.
Un prodige montra bientôt à quel point le ciel la favorisait. Un soir de Noël, les moniales chantaient matines dans le chœur du haut de leur église. Selon ses habitudes d’indépendance, durant cet office, Catherine se retira dans le chœur d’en bas et s’agenouilla devant un autel que surmontait une statue de la Vierge à l’Enfant. Tandis qu’elle priait, il lui vint un tel ravissement d’amour qu’il lui sembla qu’elle allait défaillir.
«Tout à coup, dit son biographe, la sainte Mère détacha son Fils de son sein virginal et, l’ayant posé sur la table de l’autel, elle joignit les mains en signe d’adoration, puis inclina sa tête royale pour exprimer le même sentiment. A cette vue, interdite, transportée d’étonnement, Catherine se mit à pousser des cris si forts que les religieuses interrompirent les matines et descendirent en toute hâte. Quand, à leur tour, elles aperçurent l’Enfant sur l’autel et la Mère en adoration, elles unirent leurs voix à celle de Catherine et remplirent le saint lieu de louanges et de bénédictions.»
Catherine aurait souhaité qu’on gardât le secret sur ce miracle. Mais les religieuses ne l’écoutèrent pas et se hâtèrent d’en répandre le bruit dans la ville. A partir de ce moment, les Napolitains tinrent la jeune fille pour leur médiatrice auprès de Dieu et ils furent persuadés que sa présence parmi eux leur portait bonheur.
III
Catherine serait peut-être restée jusqu’à sa mort dans ce monastère, si la politique n’était venue modifier le cours de son existence.
Le royaume de Naples se trouvait alors sous la domination espagnole. L’homme le plus influent du pays était le prince de Salerne. Croyant avoir à se plaindre des procédés de la Cour de Madrid à son égard, il entraîna quelques membres de la noblesse dans une conjuration pour émanciper sa patrie. Afin d’accroître ses chances de réussite, il demanda au roi de France une aide en troupes et en argent, lui affirmant qu’en retour, Naples et son territoire accepteraient volontiers sa suzeraineté.
Le complot fut découvert presque aussitôt que formé. Le prince de Salerne, averti de son arrestation imminente, prit la fuite et se réfugia en France. Ses domaines furent confisqués et une condamnation à mort prononcée contre lui.
Les rigueurs ne s’arrêtèrent pas là. Comme la princesse de Salerne, femme de beaucoup d’esprit et d’une rare beauté, réunissait autour d’elle une société nombreuse et choisie, on insinua au roi d’Espagne qu’elle formerait sans doute le dessein de continuer les intrigues de son mari. La suggestion n’était pas justifiée car la princesse n’avait cure de politique. Mais Philippe II était d’un caractère trop ombrageux pour ne pas accueillir ces soupçons. C’est pourquoi il lui donna l’ordre de se rendre à Valladolid en lui faisant entendre que Naples ne la reverrait jamais plus. Résister à la volonté royale, il n’y fallait pas songer. Or l’exil semblait d’autant plus dur à la princesse que, parmi les nombreux gentilshommes, dames d’honneur et domestiques qui constituaient sa maison, elle n’en distinguait aucun qui fût d’esprit assez judicieux pour l’aider à se diriger dans le milieu nouveau où force pièges l’attendaient.
L’idée lui vint alors d’emmener Catherine avec elle. Ayant eu lieu d’apprécier le jugement droit et l’esprit de décision qui constituaient les qualités principales de sa protégée, elle n’hésita pas à lui proposer de la suivre en Espagne.
Mais Catherine refusa tout net: «Il n’est pas à propos, dit-elle, que je sorte de cette sainte maison, où je vis retirée, comme c’est ma vocation pour m’en aller à la cour. Ce serait, pour moi, retomber tristement du ciel sur la terre. Madame, la manière de vivre qu’il me faut à moi, c’est la solitude d’un ermite, loin du monde. Parmi les tumultes des courtisans, je vous serais un embarras plutôt qu’un appui car là-bas, c’est l’art de mentir qui est en faveur et moi, je ne sais pas dissimuler mes impressions. Souffrez donc que je reste ici.»
J’ai tenu à citer les propres paroles de Catherine en cette occurrence parce qu’elles ouvrent un jour significatif sur sa personnalité. On y sent une âme volontaire, éprise d’indépendance, rebelle aux conventions sociales. Déjà l’on peut pressentir qu’elle ne reculera devant rien lorsqu’il s’agira d’assurer sa solitude en Dieu.
La princesse ne se tint pas pour battue. Elle revint à la charge avec les plus vives instances: «Considérez, dit-elle, ma jeunesse, les dangers de la cour, la licence des courtisans, la malignité des langues. Votre compagnie me sera un soutien dans mes chagrins et une sauvegarde pour mon honneur. Votre réputation de vertu me mettra bien dans l’esprit du Roi. Voyant auprès de moi une personne telle que vous, il comprendra que je ne médite aucune entreprise contre son pouvoir.»
Des raisons aussi pressantes ne laissèrent pas d’ébranler Catherine. D’autre part, de bons prêtres et des dames pieuses de l’entourage ayant joint leurs sollicitations à celles de la princesse, la recluse finit par admettre qu’elle avait un devoir de conscience à remplir. Sans argumenter davantage, elle accepta le rôle difficile de chaperon d’une jeune femme en butte à toutes sortes de convoitises et de jalousies.
Le voyage se fit aussitôt; et les deux exilées arrivèrent à Valladolid dans le courant de l’année 1557. Catherine avait donc alors trente-huit ans.
IV
Aussitôt installée à la cour, la princesse déploya le plus grand luxe. La richesse de ses ameublements, l’abondance de sa table, ses profusions la firent considérer comme une sorte d’arbitre des élégances. «C’était, dit le Père François, le culte de l’or et de la pourpre.» Comme, en outre, elle était douée d’une beauté piquante et qu’elle montrait beaucoup de brillant dans la conversation, force galantins de la noblesse et même les princes de la maison royale s’empressèrent autour d’elle. Dès lors, ce ne furent que réceptions, festins, promenades, gambades, sérénades et roucoulades.
Catherine blâmait cette existence dissipée et ne ménageait pas les reproches à sa parente, lui rappelant qu’elle était la femme d’un banni et que sa situation commandait de la réserve. Mais la princesse, gâtée par les flatteries de ses adulateurs, prit assez mal la réprimande. «J’ai soin de vous tenir toujours auprès de moi, dit-elle, et vous m’accompagnez chaque fois que je sors; cela ne vous suffit-il pas? Voudriez-vous que je me confine dans un coin de mon palais, sans voir personne? Je mourrais d’ennui s’il me fallait partager les austérités où vous vous complaisez! Au surplus, je ne fais rien de mal et je n’entends pas me donner le ridicule de rabrouer ceux qui me trouvent bien et qui me le disent avec politesse. Ayez donc l’obligeance, à l’avenir, de garder vos observations pour vous...»
Ce n’était pas ainsi que Catherine avait envisagé leur séjour à Valladolid. Certes elle n’avait jamais conçu le dessein de transformer la princesse en une de ces affolées de dévotion qui collent aux confessionnaux comme de la glu et qui se croiraient sur la pente de la damnation si elles cessaient une minute d’égrener des patenôtres. Mais elle estimait que la réputation et peut-être aussi la vertu de sa jeune, jolie et inconséquente cousine couraient bien des risques parmi les godelureaux qui jabotaient et faisaient la roue dans ses salons.
Rebuffée, elle n’insista point. Cependant, elle redoubla de vigilance, car, désespérant d’inculquer à la princesse l’à-propos d’une vie plus retirée, elle appréhendait quelque étourderie qui la perdrait auprès du Roi. C’est pourquoi elle se promit de se mettre en travers chaque fois que les madrigaux élèveraient leur température à l’excès.
Le cas se produisit à de fréquentes reprises. Et, toujours, Catherine asséna aux soupirants quelqu’une de ces phrases en coup de trique dont elle avait coutume. Si bien que les seigneurs la traitaient, entre eux, de vilaine corneille croassante. Mais ils n’osaient pas le lui dire parce qu’il y avait dans l’attitude de ce bout de femme un je ne sais quoi d’imposant qui les obligeait de baisser le nez dès qu’elle les regardait seulement en face.
* * * * *
Parmi les empressés autour de Mme de Salerne, on remarquait un jeune prêtre nommé Augustin Cazalla. Il était fort bien fait de sa personne et possédait une grande réputation comme prédicateur. Par contre, des gens bien informés l’accusaient de mœurs dissolues et les théologiens suspectaient, non sans motif, l’orthodoxie de sa doctrine. Le fait est qu’il avait adopté, en secret, les principes de l’hérésie luthérienne et qu’il s’appliquait, sous des formes prudentes, à la propager. Il développait le plus souvent en chaire cette proposition de Luther:
«La foi nous sauve sans les œuvres» et le corollaire: «le péché nous domine; quoi que nous fassions, nous ne saurions nous abstenir de le commettre; mais la loi morale (cause de notre chute, parce que nous ne pouvons l’observer) le Christ l’a accomplie pour nous. Il suffit donc de croire en lui pour être sauvés.»
On voit tout de suite à quelle corruption peut mener ce sophisme. C’était bien sur quoi comptait Cazalla qui, au fond, n’avait pour objectif que de dépraver ses admiratrices afin d’en faire les jouets de sa sensualité.
Bien entendu, dans ses sermons comme dans ses entretiens particuliers, il se gardait d’afficher crûment ses opinions. Il les dissimulait sous une phraséologie pompeuse ou les diluait en métaphores melliflues. Par exemple, dit le Père François, «il exagérait la miséricorde de Dieu, le bonheur et les avantages de la foi qui ne raisonne pas avec les passions. Sans cesse, il exaltait les mérites de Jésus-Christ et les satisfactions qu’il a offertes pour nous. Il exagérait les fruits de la Rédemption et soutenait qu’elle nous a libérés de tous nos péchés et de toutes les peines qui leur sont dues. A l’entendre, le christianisme n’était plus qu’affranchissement et licence. En outre, jamais il ne soufflait mot de l’obligation de faire pénitence, de la nécessité de la confession, de la soumission aux commandements de Dieu, aux lois de son Église. Toute sa doctrine n’était qu’un poison présenté dans une coupe d’or. Et avec cet appât, il séduisit tous ceux qui prétendent élargir la voie étroite et sont toujours à la recherche de directeurs complaisants au vice.»
Comme Cazalla était fort à la mode auprès des dames de la Cour dont un grand nombre ne juraient que par lui, la princesse, «moins versée en fait de religion qu’en pratiques mondaines», s’engoua de l’adroit hérétique. Celui-ci s’aperçut rapidement de l’influence qu’il prenait sur cette tête légère. Il multiplia ses visites et, sous couleur de haute spiritualité, enguirlanda la jeune femme de propos mignards où ses charmes extérieurs étaient vantés comme le symbole des perfections de son âme.
La princesse, enchantée de ce marivaudage érotico-théologique, n’en apercevait point les périls. Mais Catherine veillait. Tout d’abord, son sens droit et surtout les lumières que Dieu lui donnait, lui avaient fait distinguer l’impiété foncière et la malfaisance de la doctrine que prêchait Cazalla. Mais elle se tint encore bien plus en garde quand elle eut démêlé à quelles sales convoitises aboutissaient tant de discours fleuris.
Aussi, chaque fois que l’hypocrite venait au palais, elle se tenait assise à côté de la princesse, ne la quittait pas d’une minute, réfutait, en quelques mots secs et méprisants, les aphorismes équivoques, et dardait sur le rhéteur un regard si aigu que celui-ci s’en trouvait tout déconcerté.
La pauvre princesse fort peu clairvoyante n’aperçut dans la façon d’agir de Catherine qu’un manque aux convenances mondaines. Se piquant, elle-même, de politesse raffinée, elle prit un jour à part sa cousine et lui reprocha vivement ses mauvaises manières à l’égard d’un «si éminent docteur».
Mais Catherine ne se laissa pas intimider.
«--Madame, dit-elle à la princesse, un loup se cache sous la peau de cette brebis. Prenez garde, on vous recommande l’amour de Dieu sans la crainte; cela conduit à l’abîme. Rappelez-vous que si, une fois, Notre-Seigneur a découvert sa gloire, toute sa vie ne fut qu’abnégation, croix, pénitences, pauvreté. Quand on cherche à vous persuader le contraire, on vous trompe par un calcul ignoble. Ce malheureux prétend flatter le corps de Votre Excellence et moi je veux le bien de votre âme. Puisque vous m’avez arraché à ma retraite pour cet office, souffrez que j’y travaille. Je ne me tairai pas, car un sentiment intérieur m’avertit que cet homme porte la marque de Satan. Bon gré, mal gré, il faut que je le crie; et puissé-je vous garantir de ses entreprises!...»
La princesse qui, très sincèrement, ne se croyait pas en danger, taxa de bigoterie intolérante la méfiance de Catherine. Puis sans insister davantage, elle haussa les épaules et rompit l’entretien.
Mais Cazalla en voulait terriblement à cette maîtresse-femme qui l’avait percé à jour. Il résolut de se venger. A cet effet, le lendemain, en chaire, il prit pour texte la parole de saint Paul: _Taceat mulier in ecclesia_ et la développa non d’après l’enseignement traditionnel mais pour invectiver contre les impudentes qui osaient se mêler d’enseignement religieux. Il appuya longuement là-dessus; et comme, tout en défilant ses périodes, il ne quittait pas Catherine des yeux, nul ne douta de son intention de lui administrer une humiliante leçon.
Durant tout le sermon, Catherine était demeurée impassible. Mais quand, le même soir, Cazalla se présenta au palais, elle eut un mouvement de répulsion tellement accusé que l’hérétique, qui pensait l’avoir matée, lui demanda, d’un ton goguenard, si elle avait peur de lui.
Catherine le considéra un bon moment avec une expression de physionomie qui marquait autant d’horreur que de pitié. Puis, comme il renouvelait sa question, elle lui dit, en détachant ses mots: «Vous êtes perdu! Tandis que vous parliez, Dieu m’a montré des tourbillons de feu sortant de votre bouche et j’ai senti l’odeur de l’enfer...»
L’hérétique, prenant cet avertissement terrible pour une expression de rancune arrachée à l’orgueil blessé, reprit avec dérision: «Bah! bah! si vous avez réellement vu des flammes sortir de ma bouche, ce devaient être celles du Saint-Esprit!»
Ce blasphème ne réduisit pas Catherine au silence. Elle joignit les mains et, les yeux fixes comme si quelque vision formidable se reflétait en ses prunelles, d’une voix basse mais très distincte, elle répéta: «C’était le feu de l’enfer... Vous êtes perdu!»
A ce coup, Cazalla se sentit envahi d’une terreur insurmontable. Il se leva en s’écriant: «Madame, taisez-vous!»
Mais à peine avait-il poussé cette clameur qu’il pâlit, chancela, balbutia et, soudain prit la fuite comme si le Mauvais étendait déjà sa griffe sur lui.
Aussitôt la princesse et les dames présentes firent cent reproches à Catherine. Et même les domestiques la blâmaient à la sourdine. Mais la voyante ne se laissa pas émouvoir. On eut beau lui dire qu’elle était bien osée de vilipender ainsi un docteur applaudi par le grand monde, elle secoua la tête en répétant: «Il ne prêchera plus; il brûle et il brûlera.»
«Toutes ces femmes, écrit le Père François, furent mécontentes; dans leur simplicité, elles criaient au scandale.»
Néanmoins, l’événement ne tarda pas à sanctionner la prédiction de Catherine. Depuis un certain temps, l’Inquisition menait, en grand secret, une enquête sur Cazalla. Non seulement la preuve fut acquise de ses mauvaises mœurs mais encore on découvrit qu’il avait formé, avec deux de ses frères et trente autres personnes, une intrigue pour faire pénétrer l’hérésie luthérienne en Espagne. Des mesures avaient été prises en conséquence.
Le samedi suivant, Cazalla fit annoncer qu’il prêcherait. L’église où le sermon devait être prononcé était pleine de ses admirateurs. Pendant la messe, Mme de Salerne et ses amies raillaient Catherine entre elles et lui donnaient à entendre, par des clignements d’yeux et de petits mots aigres-doux, qu’elles n’étaient pas loin de la tenir pour une illusionnée. Catherine, sans rien perdre de son calme, se contenta de répondre: «J’ai vu et vous verrez.»
Au moment où l’on pensait que Cazalla allait sortir de la sacristie pour monter en chaire, on vit arriver, à sa place, un familier de l’Inquisition annonçant, à haute voix, qu’il était inutile d’attendre le prédicateur parce que le Saint-Office venait de l’arrêter.
Le redoutable tribunal donna, par la suite, une grande publicité aux raisons de doctrine et d’ordre social qui motivaient l’arrestation. Il en résulta que les partisans de Cazalla s’aperçurent avec effroi que, par ignorance ou étourderie, ils avaient failli se compromettre en soutenant un ennemi de l’Église. Ils se hâtèrent de le renier avec ensemble.
Le renom de Catherine s’en accrut. «Les gens du palais, dit le biographe, éprouvaient un peu de confusion; ils apprenaient à reconnaître la faveur que Dieu leur avait faite en plaçant, parmi eux, une personne qui avait l’esprit de prophétie.» Quant à la princesse, comprenant enfin à quel danger elle venait d’échapper, elle ne cessait de remercier Catherine et la suppliait de lui pardonner d’avoir méprisé ses avertissements.
«Remercions Dieu seul; il m’a fait _voir_ ce qui allait arriver, répondit Catherine, et prions pour ce malheureux...»
Le procès de Cazalla et de ses complices dura plus d’un an. A la fin, ils furent condamnés, livrés au bras séculier et brûlés vifs sur la grande place de Valladolid, le 21 mai 1558. Ainsi s’accomplit, point par point, la prédiction de Catherine:--_il brûle_ (déjà du feu de l’enfer), et _il brûlera_ (bientôt sur le bûcher).
En ce temps-là, on ne badinait point avec l’hérésie. N’empêche qu’on peut tenir pour atroces et répugnants les procédés de l’Inquisition. Elle eût enfermé Cazalla, dont les erreurs se prouvaient génératrices d’anarchie et de corruption, la chose aurait été fort admissible. Mais le faire cuire, c’était préparer un sujet de déclamation aux sectateurs de la déesse Raison qui aiment fort guillotiner leurs adversaires mais qui s’indignent quand ceux-ci les mettent en grillades. En résumé, la barbarie obtuse des rôtisseurs comme celle des coupeurs de tête apparaissent, j’imagine, également abominables au regard de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
V
L’engouement prolongé de la princesse de Salerne pour la faconde de l’hérétique l’avait desservie auprès de Philippe II. D’autre part, l’esprit de méfiance qui caractérisait ce roi lui faisait voir d’un mauvais œil l’empressement des grands seigneurs autour d’une jeune femme dont la beauté, le charme et l’entrain lui semblaient des moyens d’intrigue contre les prérogatives de sa couronne. Comme en outre, elle s’estimait lésée par la confiscation des biens de son mari et qu’elle ne s’en taisait pas, il craignit qu’elle ne se formât un parti de Napolitains séditieux et de Castillans frondeurs qui ne tarderait pas à nouer quelque complot. Très probablement, primesautière et versatile, la princesse ne songeait à rien de pareil. Mais pour Philippe II, soupçonner et sévir c’était tout un.
C’est pourquoi, un jour qu’elle était venue lui rendre hommage, il lui déclara, d’un ton rogue, qu’il fallait qu’elle quittât, sur-le-champ, Valladolid et se rendît, pour n’en plus sortir, à Tolède. Il ajouta qu’il se chargeait lui-même de veiller sur ses intérêts et qu’il prendrait soin d’expliquer que la cause de cet exil n’entachait en rien son honneur.
«Cette sentence, dit le biographe, malgré le vernis d’or dont elle était revêtue, frappa la princesse d’un coup mortel qui, en peu de temps, la conduisit au tombeau. La langue d’un roi est un glaive acéré et le souffle de sa bouche tue ceux qui placent leur félicité en ce qu’on appellerait mieux leur malheur.»
Avant de mourir, la princesse fit un testament où elle recommandait au roi les personnes de sa maison. Philippe pourvut, d’une façon convenable, au sort des subalternes. Quant à Catherine de Cardonne, il la tenait depuis longtemps en grande estime et il n’avait pas oublié la clairvoyance surnaturelle dont elle avait fait preuve contre Cazalla. Désireux de s’attacher une personne aussi avant dans la faveur divine, il lui commanda de quitter Tolède et il la plaça, comme surintendante, chez son ministre favori don Rui Gomez de Silva. Non seulement elle y aurait la haute main sur la domesticité mais encore elle dirigerait l’éducation des deux infants: don Juan d’Autriche--frère naturel de Philippe et futur vainqueur de Lépante--et le prince héritier don Carlos.
Catherine avait espéré que, la mort de la princesse la libérant d’obligations subies à contre-cœur, elle pourrait se retirer dans quelque monastère. Mais elle n’osa se dérober aux ordres du roi. Rui Gomez, homme fort pieux et qui admirait l’extrême ferveur de Catherine, constata bientôt que les pratiques de la dévotion ne l’empêchaient nullement d’administrer, avec un ferme bon sens, la fortune dont elle avait reçu le soin. Il la pria donc d’ordonner toutes les dépenses du palais et de veiller aux revenus.
Catherine accepta moyennant trois conditions: on lui attribuerait un logement à l’écart où elle pût se créer une retraite loin du mouvement de la Cour; le ministre lui laisserait prendre, sur les fonds dont elle assurerait la gérance, de quoi faire l’aumône aux hôpitaux, soulager les malades, marier des orphelines indigentes et donner aux pauvres des aliments; enfin, elle arrangerait sa propre existence à sa guise, sans qu’on lui fît d’observations.
Le ministre souscrivit à tout. Il n’eut pas lieu de s’en plaindre, car sa fortune prospéra. «Il avait coutume de dire que depuis que Catherine exerçait l’intendance de sa maison, ses biens s’accroissaient chaque jour.»
* * * * *
Libre de ses actes, et tout en remplissant avec une parfaite exactitude son office, Catherine s’organisa la vie ascétique et pénitentielle où la portait son amour de Dieu.
Sa nourriture se réduisait à peu près à rien. Elle ne mangeait jamais de viande, jeûnait quatre fois par semaine, se contentant, ces jours-là, de quelques feuilles de chou cuites à l’eau avec une pincée de sel. Souvent même, elle ne prenait rien. D’autres fois, elle pétrissait un peu de farine qu’elle faisait cuire sous la cendre. Elle couchait sur une paillasse peu garnie et ne portait que des chemises de bure rousse. En dessous, un cilice rude comme râpe ou une chaîne de fer nouée autour des reins.
Chaque jour, elle récitait les psaumes de la pénitence, l’office des morts, celui de la Sainte Vierge et celui du Saint-Esprit. Elle s’était fabriqué une discipline à crochets dont elle se déchirait les épaules.
Un soir, elle se flagellait si rudement que Rui Gomez, entendant le sifflement des lanières, crut qu’elle allait se mettre en pièces. Il vint à sa chambre pour la prier de se ménager. Mais, comme il avait la main sur la poignée de la porte, il se rappela la promesse qu’il avait faite de ne jamais entraver la pénitente dans l’exercice de son zèle. Il s’en retourna chez lui, plein d’épouvante et de vénération.
«Cet exemple, écrit le Père François, fit sur lui une impression si salutaire que, depuis ce moment, il s’attacha à imiter son intendante pour la discipline et pour la vertu. Ceci fut cause que Catherine lui voua beaucoup d’amitié.» Ce qu’elle aima surtout en lui, ce fut son inépuisable charité. «Elle disait souvent que les aumônes du ministre lui servaient de sauvegarde contre les embûches de ceux à qui sa grande élévation inspirait de la jalousie et que, plus tard, elles lui abrégeraient les peines du purgatoire, ce qui arriva en effet.»
* * * * *
Ce fut une tâche assez ardue pour Catherine que celle de former le caractère des jeunes princes. Don Juan se montrait d’une turbulence excessive. Quant à don Carlos, sa faiblesse d’esprit confinait presque à l’imbécillité. A force de soins et par un habile mélange de douceur et de fermeté, elle réussit pourtant à leur inculquer des habitudes religieuses. Elle avait surtout à combattre en eux l’orgueil du rang que les flatteries de l’entourage tendaient sans cesse à développer. Si, dans ce sens, elle obtint quelques résultats, ce fut par la franchise un peu bourrue de ses réprimandes.
Une anecdote révélera sa méthode.
Elle gardait, dans une armoire, des pâtisseries sèches et des confitures qu’elle leur donnait pour leur goûter. Or un jour, poussés par la gourmandise et profitant de son absence, les princes s’entendirent pour piller la cachette. La trouvant fermée, ils enfoncèrent la porte avec une telle violence qu’ils brisèrent les pots et les assiettes. Il s’ensuivit un gâchis de marmelades et de sirops où s’enlisaient les biscottes et les gaufrettes. Ils contemplaient, tout effarés, le dégât lorsque Catherine survint.
D’un coup d’œil, elle saisit ce qui venait de se passer. Alors, sans élever la voix mais sur un ton sévère qui fit trembler et rougir les enfants, elle leur dit: «Je m’étonne que Vos Altesses, qui auront un jour à commander les hommes, se soient conduits comme des valets sournois. J’espère que ceci vous servira de leçon et qu’à l’avenir le souci de votre dignité vous empêchera de vous ravaler de la sorte...»
Comme, lorsqu’ils se conduisaient bien, les princes la trouvaient pleine de tendresse et de sollicitude, ils la prirent en affection. «Ils l’appelaient _mama_», dit, avec bonhomie, le biographe.
VI
Par tout ce qui précède, nous pouvons maintenant nous représenter la personne morale de Catherine en ses traits essentiels: une volontaire exempte des faiblesses habituelles à son sexe; une intelligence droite en qui le bon sens s’alliait à ce don d’ordre surnaturel: _le discernement des esprits_.
Sans doute, quelques-uns la jugeront malgracieuse, un peu trop... _virago_. Mais il ne faut pas demander à un pommier sauvage et qui repousse la greffe de porter des pêches d’espalier. Et l’on verra bientôt qu’étant prédestinée à fournir un exemple d’ascétisme, elle n’eût jamais réalisé ce que Dieu attendait de son énergie si elle avait souffert que le contact du monde ébréchât l’acier bien trempé de son âme.
Appréciée du Souverain, possédant la confiance du premier ministre, gouvernante des Infants, on l’enviait et on l’adulait. Mais elle avait un sens trop aigu de la réalité pour se laisser prendre aux surfaces. Sous la politesse des gens de cour, elle apercevait de bas calculs et des abîmes de vilenie. Pleine d’un dédain viril--qui n’allait pas sans quelque pitié--elle jugeait à sa valeur la société chatoyante qui bruissait autour d’elle.
«Ici, se disait-elle, sous l’écorce de la douceur, les paroles cachent le fiel de la haine. Ceux qui se prétendent amis sont autant de traîtres occupés à se nuire les uns aux autres. On se baise mutuellement les mains et l’on voudrait se sucer le sang. On reçoit un affront comme une faveur, avec l’espoir de le rendre au double. Quiconque ne déguise sa pensée doit s’attendre aux pires iniquités. Il n’est pas de turlupin juché sur des tréteaux hasardeux qui égale ces courtisans dans l’art de feindre des sentiments qu’ils n’éprouvent pas. Et leur religion!... Un masque d’hypocrisie sur des visages que ronge une lèpre de vices. Et le roi, lui-même: avec toute la puissance dont il est investi, son élévation lui devient une chaîne qui en fait l’esclave de ses flatteurs. Il se repaît de fumées et de vent; mais, au fond, il sait bien que personne ne l’aime... Ah! l’horrible existence que celle de tous ces malheureux: quelques années à papilloter dans l’illusion, puis le cercueil et la pourriture!... Ils pourrissent déjà. Et quelles âmes ils vous apporteront à juger, Seigneur!»
Cependant, le soleil divin, qui rayonnait dans son âme, lui prodiguait sans cesse de nouvelles lumières pour la détacher du monde. De plus en plus, il lui dessillait les yeux; de plus en plus il embrasait son cœur, l’illuminait et l’inclinait vers la vie dans la retraite;--souvent, il lui montrait, environné d’une gloire éblouissante, Jésus au désert.
Si violemment qu’elle se sentît sollicitée de fuir la cour, Catherine éprouvait de l’éloignement pour la clôture dans un monastère de femmes. D’une façon indicible, elle se rendait compte que Dieu la voulait ailleurs.--Où cela? Elle ne parvenait pas à le distinguer. Et puis, du point de vue purement humain, que de barrières à franchir pour se dégager du labyrinthe où elle tâtonnait encore! Obtenir l’agrément du prince Ruy Gomez, il n’y fallait pas songer; en parler au roi, elle n’osait. Consulter des amis? Elle ne s’en connaissait point qui fussent assez sincères pour lui donner un conseil désintéressé. Parmi ses relations, chacun craindrait de déplaire au maître en l’encourageant au départ.
C’est ainsi que, suivant ses propres termes «la lumière qui brillait en elle lui devenait une cause d’incertitudes et une source de ténèbres».
Dans cette angoisse, un jour qu’elle se sentait encore plus triste que de coutume, elle se prosterna devant Dieu, en un transport de larmes et de prière, et le supplia, d’une façon si véhémente, de l’éclairer, que la divine Charité se laissa émouvoir. Notre-Seigneur lui répondit par la bouche d’un Crucifix qu’elle portait sur elle: «_Va, je t’aiderai. Quitte la cour. Refugie-toi dans une caverne où tu vaqueras librement à l’oraison et à la pénitence._»
Ces paroles si nettes lui remplirent tout d’abord l’âme de consolation. Mais le Démon, qui déteste tout héroïsme, intervint alors et, selon sa tactique coutumière, se servit de son imagination, comme d’une loupe, pour lui grossir les obstacles et la pousser au découragement.
Sous son influence, elle balança:
«Vivre en ermite, se dit-elle, jamais je n’en aurai la force. Et puis je suis femme et, par conséquent, exposée à toutes sortes de dangers si je me retire dans une campagne isolée. Ensuite, où entendre la messe? A qui me confesser? Prendre un parti aussi extraordinaire sans consulter serait imprudent. Or si je consulte, on me refusera l’autorisation car quelle apparence qu’on me permette de résider toute seule au désert? Si je ne consulte pas, on pourrait, à juste titre, m’accuser de témérité.»
Après bien des alternatives, elle décida enfin de tout dire à son confesseur habituel. Celui-ci était un prêtre mondain, routinier, inapte à diriger les âmes généreuses et que toute aspiration d’ordre élevé offusquait comme un outrage au sens commun.
«En ce temps, écrit le biographe, le clergé séculier était devenu d’une telle timidité, il avait mis si complètement en oubli les grandes grâces dont Dieu s’est plu à combler les saints et les saintes qui ont mené la vie érémitique, qu’un pareil dessein parut une folie au confesseur. Ni la pureté d’âme de Catherine, ni ses hautes vertus, ni la droiture de ses intentions, ni les miracles que Dieu avait faits en sa faveur, ni même la réponse qu’elle avait reçue de la bouche de Jésus-Christ ne firent impression sur lui. Il déclara qu’il y avait là une illusion diabolique.»
D’autres prêtres, à qui Catherine soumit son projet, conclurent de même. Aucun n’admit qu’elle préférât la solitude à la situation brillante qu’elle occupait.
Catherine, ainsi blâmée, faillit renoncer à son projet. Mais elle ne recouvra point la paix: son âme restait troublée car les appels de Dieu se faisaient toujours plus pressants.
Elle eut alors l’inspiration de consulter le Père François de Torrès, de l’Ordre des Frères mineurs, qui avait une grande réputation de ferveur et de sagesse. «Assuré de la volonté divine par des entretiens prolongés avec Catherine, il approuva son dessein, laissant à son choix et aux circonstances que le temps amènerait le moyen de l’exécuter.»
A la même époque, elle eut l’heureuse fortune de rencontrer saint Pierre d’Alcantara qui, «pénétrant dans les immensités de la lumière du Seigneur, dédaignait les clartés vacillantes de la fragile raison humaine». Non seulement le Saint entra dans ses vues mais encore il l’encouragea à réaliser son projet sans retard et lui promit de l’aider de ses prières.
Alors Catherine n’hésita plus.
VII
Lorsqu’elle avait pris un parti, elle n’était point femme à en différer l’exécution. Elle décida d’abord de se couper les cheveux et de revêtir un habit masculin. «Sainte Eugénie et sainte Euphrosyne ont fait ainsi, se disait-elle; si, grâce à ce déguisement, elles ont pu vivre, sans péril, parmi les hommes, pourquoi ne serais-je pas garantie comme elles dans les montagnes?» Et quand il lui revenait de légers doutes sur le genre de vie où Dieu l’appelait, elle ajoutait: «Ces inspirations si fortes, si continues, si pressantes que je ressens ne peuvent venir du démon, elles sont trop contraires à ses intérêts. Elles ne viennent point non plus de la chair qui a tout à perdre dans ce projet, ni du monde dont elles me poussent à fuir la frivolité. Mon Dieu, puisque c’est vous qui me parlez, et puisque je fais mon possible pour vous obéir, prenez-moi par la main et conduisez-moi dans la solitude où il vous plaira que je vous serve...» Elle fut exaucée et voici comment.
Don Rui Gomez venait d’acheter une bourgade nommée Estréméra et il fut obligé de s’y rendre afin d’en régler l’administration. Catherine lui demanda de l’accompagner dans le but de prendre quelque repos car l’éducation des infants la fatiguait beaucoup. Le ministre, qui goûtait fort sa compagnie, ne manqua pas d’acquiescer d’autant que, la sachant d’esprit judicieux, il comptait qu’elle lui donnerait des conseils pratiques pour l’organisation de son nouveau domaine.
Pendant ce séjour à Estréméra, Don Rui reçut la visite d’un Père Piña, prêtre de grande vertu qui, après avoir fait le pèlerinage de Rome, menait une existence retirée dans la montagne au-dessus du village. On le disait très éclairé en ce qui concerne les voies extraordinaires. Catherine le connaissait un peu, lui ayant jadis fait l’aumône à Valladolid. Son arrivée en ce moment lui persuada que Dieu l’envoyait pour l’aider dans l’accomplissement de ses désirs.
Aussitôt, elle lui demanda un entretien particulier. Dès qu’il fut auprès d’elle, elle se sentit toute pleine de confiance en lui. Elle lui conta sa vie et lui décrivit son oraison. Ensuite elle lui exposa son dessein sans oublier de faire valoir que le Père François de Torrès et saint Pierre d’Alcantara l’approuvaient.
Elle conclut: «Les difficultés qui me restent à vaincre ne sont pas insurmontables. Il ne me manque plus qu’une chose, c’est qu’un homme de Dieu me prête son appui et consente à m’accompagner dans la recherche d’un endroit solitaire parce que je ne connais pas le pays. Une voix intérieure me dit que c’est vous qui devez être mon guide dans cette entreprise. Pour cela, il me faut une tunique de bure semblable à celle que vous portez vous-même et un capuce comme celui des religieux. Mon visage maigre, brun et assez laid m’aidera à dissimuler mon sexe. J’ai la voix forte la démarche masculine, de la suite dans les idées, de l’énergie; tout cela n’est pas d’une femme et contribuera certes à mon déguisement. D’ailleurs Dieu lui-même, qui me sollicite d’une façon si puissante, nous aplanira la route[3].»
[3] Le plus souvent, ici comme ailleurs, je reproduis les propres expressions de Catherine dans le récit qu’elle fit par la suite de sa vocation.--Ce qui la spécialise, c’est l’opinion peu favorable qu’elle se donnait des femmes. On l’aura remarqué, et nous aurons l’occasion de le constater encore.
Le Père Piña, si expérimenté qu’il fût quant aux effets de la Grâce sur les âmes de bonne volonté, admira cette intrépidité jointe à tant de confiance en Dieu. Toutefois, pour ne rien hâter, il fit quelques objections que Catherine réfuta sans peine. Alors, plus qu’à demi convaincu, il lui demanda trois jours afin de réfléchir et de prier.
Ce délai à peine écoulé, il revint et dit à Catherine qu’il se tenait à son entière disposition. Par son conseil, un ancien chapelain de Rui Gomez nommé Martin Alonso fut mis dans le secret. Celui-ci, natif de la Roda, au diocèse de Cuenca, indiqua, dans son pays, certains endroits qui conviendraient à une anachorète et promit, avec joie, son aide pour assurer la fuite de Catherine. Il fut décidé que les deux prêtres, après l’avoir accompagnée la laisseraient, déguisée en homme, dans la solitude et s’en retourneraient chacun chez soi en gardant un parfait silence sur l’expédition. Par la suite, Martin Alonso viendrait la voir de temps en temps et lui apporterait quelques provisions.
VIII
Le soir du jour fixé pour son départ, Catherine écrivit une longue lettre au prince Rui Gomez. Elle lui exposa les motifs qui l’obligeaient de quitter la cour; elle s’efforça surtout de lui faire comprendre que ce n’était pas un caprice qui dictait sa résolution mais qu’elle obéissait à l’appel de Dieu. Elle termina en le conjurant, au nom de leur amitié et des services qu’elle lui avait rendus, de ne point faire de recherches pour la retrouver, le prévenant que, même si l’on découvrait son refuge, elle ne consentirait jamais à revenir et irait se cacher ailleurs.
La lettre fut placée en un endroit où il était facile de l’apercevoir. Ensuite, la nuit étant tout à fait venue et tout le monde dormant dans le palais, elle se disposait à rejoindre ses deux confidents qui se tenaient blottis, sous un porche dans une rue voisine, quand un obstacle se présenta auquel la fugitive n’avait pas pensé; les portes de la maison étaient fermées à double tour et elle n’en possédait point les clefs. Elle résolut alors de passer par une des fenêtres du rez-de-chaussée; mais voici que des barreaux de fer les garnissaient.
Comme elle restait perplexe, elle vit soudain le Crucifix qu’elle portait suspendu au cou s’élever devant ses yeux et elle l’entendit lui dire: _Suis-moi_. Et en même temps, sans qu’elle pût se rendre compte de la façon dont le miracle s’opérait, elle se trouva dehors.
Ravie d’admiration, débordante de reconnaissance, elle s’encourut à toutes jambes vers ses deux compagnons de route. Ceux-ci, en l’attendant, avaient été partagés entre la crainte et l’espérance. Prêtres de bonnes mœurs, inexpérimentés quant aux enlèvements, ils avaient passé deux heures à trembler au moindre bruit. Le craquement des chaussures d’un passant attardé, les vocalises d’un chat en escapade galante, le friselis de la chute d’une feuille, tout leur donnait l’alerte. Ils ne respirèrent à l’aise que quand ils virent Catherine poindre dans l’ombre.
Dès qu’elle eut repris haleine, elle leur raconta le prodige dont elle venait d’être favorisée. Ils se récrièrent d’allégresse, disant qu’il y avait sûrement là un nouveau signe que Dieu approuvait sa fuite.
A la clarté de l’aube naissante, ils lui coupèrent les cheveux et l’aidèrent à s’habiller en ermite. Puis se partageant le bagage sommaire de Catherine, ils prirent, en hâte, le chemin de la solitude cependant que l’évadée murmurait cette prière: «Seigneur, puisque ma retraite est l’œuvre de votre droite, puisque vous m’avez exemptée des faiblesses de la femme, gardez-moi une âme virile afin que je reste toute à vous, à jamais.»
* * * * *
Après quelques heures de marche, ils arrivèrent à la chapelle de Notre-Dame d’Altamira, desservie par un prêtre duquel Catherine, s’étant confessée, reçut la communion. De là, ils gagnèrent Cuenca et demandèrent à l’évêque d’autoriser l’anachorète à se fixer dans son diocèse. Le prélat, qui prit Catherine pour un homme glabre et assez vilain d’aspect, donna son consentement sans difficulté.
S’étant ainsi mis en règle, les voyageurs reprirent la route de la Roda. Ils commençaient à gravir la pente d’une montagne, quand Catherine s’arrêta net en disant: «C’est ici que Dieu m’ordonne d’établir ma demeure. N’allons pas plus loin.»
Martin Alonso fit d’abord un peu d’opposition, alléguant qu’on n’était pas arrivé à l’endroit qu’il avait en vue. Mais Catherine refusa de poursuivre et le Père Piña l’appuya. «Il faut, affirma-t-il, qu’elle suive son inspiration.» Alonso en tomba d’accord et mit fin à ses objections.
Ils cherchèrent quelque caverne où la solitaire pût s’abriter des intempéries. Mais ils ne découvrirent, au milieu d’un épais taillis de cistes, de lentisques et de chênes verts, qu’une excavation «plus propre à servir de tanière à un renard que de logis à un ermite. L’entrée en était fort basse et l’intérieur si exigu en hauteur comme en largeur qu’il y avait à peine la place pour une personne même d’une taille aussi petite que celle de Catherine.» Or elle déclara que ce terrier lui convenait de tous points.
Les prêtres tressèrent alors, avec des tiges de genêts flexibles, une claie qu’ils appliquèrent contre l’ouverture de façon à dissimuler l’entrée aux passants. Puis cette sorte de tombeau ainsi accommodé, ils prirent congé de Catherine en la bénissant et en lui laissant trois pains.
«Trois pains, s’écrie le père François, voilà donc toute la provision de celle qui avait connu les mets de la table du roi! Eh bien, elle éprouva plus de satisfaction à les manger avec des fruits sauvages que devant les plats raffinés de naguère.»
La «tanière» était située sur le territoire de Vala de Rei, à deux lieues de la Roda, à une petite distance de la rivière du Jugar et à une demi-lieue du monastère de la Fuen-Santa édifié quelques années auparavant, par les religieux Trinitaires dans cette solitude[4].
[4] On trouvera l’emplacement de ces diverses localités et de la «tanière» de Catherine sur la carte placée dans _le livre des Fondations_, tome IV des œuvres complètes de sainte Térèse, édition des Carmélites de Paris (1909).
C’est en l’an 1562 que Catherine s’établit de la sorte au désert.
IX
Une fois seule à mi-côte de cette montagne déserte, Catherine se sentit tout inondée de joie. Son âme baignait dans la chaude lumière intérieure qui lui faisait sentir la présence de Dieu. Il lui sembla que la nature se transfigurait autour d’elle; et parce que Notre-Seigneur lui permettait de souffrir à son exemple pour le rachat des péchés qui déforment la pauvre humanité, sa gratitude s’exhala en un cantique véhément dont voici à peu près les versets:
«O monde, je te donne un libelle de divorce! Adieu, hommes d’autant plus acharnés à vous nuire que vous vivez plus près les uns des autres. Adieu l’égoïsme, l’avarice, l’envie, la luxure dont la puanteur me suffoquait pendant que je dépérissais parmi vous. Avec l’aide de la Vierge, des anges et des saints, je ferai une telle pénitence que Dieu l’acceptera peut-être en compensation de vos égarements; et si Jésus m’octroie la couronne d’épines, les fouets de sa flagellation, les clous rédempteurs je ne cesserai pas de les lui offrir pour le salut du troupeau des âmes qui courent vers le feu de l’enfer comme les moutons vers l’abreuvoir.
«Vous, arbres qui frémissez doucement, qui ployez sous l’étreinte fraîche des brises, vous m’apprendrez à m’incliner au souffle du Saint-Esprit. Oiseaux harmonieux, c’est selon vos cadences que je chanterai notre Créateur. Rivière, tu seras mon amie et mon institutrice. Tu m’apprendras à chercher l’amour divin comme tu cherches la mer, ton principe et ton centre. Je me perdrai en Dieu comme tu te perds dans l’océan pour y mourir et y trouver une nouvelle vie. Terre qui, toujours foulée aux pieds, ne cesse malgré cela de nous prodiguer tes dons, comme toi je rendrai aux hommes le bien pour le mal qu’ils m’ont fait. Toi, Soleil, de même que tu répands ta clarté sur tous les mortels sans distinction, tu me verras prier pour les bons comme pour les méchants.
«Seigneur, rends-moi docile à tes lois immuables, fais que je te serve avec autant d’innocence que ces créatures de ta bonté: le soleil glorieux, la rivière miroitante, les oiseaux diaprés comme un arc-en-ciel, les arbres pleins d’ombres transparentes et d’ors mouvants.
«Jésus, je suis à toi, je suis avec toi, je suis en toi comme tu es à moi, avec moi, en moi!...»
* * * * *
Cette effusion passionnée montre que ce ne fut point une misanthropie hargneuse qui poussa Catherine au désert mais bien la plus ardente charité. Elle fuyait les hommes pour mieux les aimer. Appliquant cette grande loi de compensation qui, comme nous l’apprennent les Mystiques inspirés, règle toutes choses en ce bas monde, elle souffrait pour ceux qui se révoltent contre la souffrance. L’esprit dont se nourrissait sa pénitence est indiqué par ceci que, d’après son propre témoignage, son oraison portait d’habitude sur la retraite de quarante jours que Notre-Seigneur fit au désert et sur son abandon au Jardin des Olives.
«Je le _voyais_ si seul, dit-elle plus tard, si affligé sous la résille de sang qui lui couvrait la figure, que je me blottissais à ses pieds, que je fondais en larmes et que je lui demandais de me faire souffrir comme Lui afin qu’il me fût permis d’expier le lâche sommeil des disciples... Et pour ce qui regarde la Sainte Quarantaine, j’étais heureuse d’avoir faim parce qu’il avait faim et je lançais des pierres à Satan qui osait tourmenter mon Maître adoré.»
On voit qu’elle possédait le sens exact de la vie ascétique. Pour l’ascète, le temps n’est qu’une fiction; la Passion de Jésus-Christ dure toujours et la perversité humaine ne cesse d’en renouveler les tortures. S’identifier à Lui au point de partager constamment son sacrifice, tel est le désir qui créa les Carmels et les Trappes. Folie pitoyable au regard des «gens pratiques», héroïsme sans pareil, et qui conduit à la sainteté au regard du Rédempteur. Et c’est pour avoir acquis, par leur bravoure, la science totale de l’abnégation que «les Saints sont comme des flammes blanches dans la nuit noire de la vie», comme le dit si bien Pierre van der Meer de Walcheren[5].
[5] Voir son beau livre _Journal d’un Converti_, page 106.
X
L’installation de la Solitaire dans son terrier ne lui demanda pas beaucoup de soins. Son mobilier comprenait en tout et pour tout le Crucifix qu’elle avait porté sur elle et un sac contenant quelques livres de piété, des disciplines, des cilices de rechange et une ceinture de fer hérissée de pointes à l’intérieur dont, certains jours, elle se ceignait les reins. Quand elle voulait dormir, elle s’étendait, sans couverture, à même sur le sol raboteux et se servait, en guise d’oreiller, d’une grosse pierre apportée du dehors. Son sommeil ne durait jamais plus de trois ou quatre heures. De l’entrée de son logis au sommet de la montagne, elle planta quatorze croix de buis sommairement façonnées qui lui furent les stations de la montée au Calvaire.
La question des repas fut réglée de la façon la plus simple. Quand elle eut consommé les trois pains laissés par ses compagnons, elle se nourrit des végétaux qu’elle trouvait autour de son logis. Suivant la saison, elle mangeait des mûres, des faînes, de l’oseille sauvage, les jeunes pousses de fougères. Parfois aussi, elle se mettait à quatre pattes et broutait les gramens. Comme elle s’était interdit d’allumer du feu, jamais elle ne fit cuire quoi que ce soit.
Elle s’était si bien habituée à cette alimentation sommaire que, plus tard, elle eut beaucoup de peine à en supporter une autre. Encore son estomac ne digérait-il facilement que le pain noir mêlé de beaucoup de son. Et un jour que, la voyant épuisée, son directeur voulut l’obliger d’absorber une sardine, elle fut si malade qu’on se garda de recommencer l’expérience.
Les jours de fête et les dimanches, elle allait entendre la messe et recevoir les sacrements à la Fuen Santa et souvent elle faisait sur les genoux la demi-lieue qui séparait la colline du monastère. Elle choisit pour confesseur un religieux du couvent à qui elle ne révéla point son identité. En lui parlant, quoi qu’elle eût la voix naturellement forte, elle la grossissait encore pour mieux dissimuler son sexe. A l’église, elle se mettait dans un coin obscur de manière à ne pas se faire remarquer. Cependant son recueillement était si profond que quoiqu’elle ne frayât avec personne, elle finit par éveiller l’attention.
«Les campagnards, dit le Père François, et tous ceux qui venaient aux offices, observèrent l’ermite et, comme ils n’en avaient jamais vu d’autre ni même entendu parler de rien de semblable, elle excita leur curiosité. A la sortie, quelques-uns voulurent l’interroger; mais elle ne répondait pas. Quand elle regagnait sa solitude, certains cherchaient à la suivre pour découvrir le lieu de sa retraite. Alors elle se mettait à courir, faisait mille détours et prenait une route si opposée qu’ils étaient bientôt forcés de renoncer à leur entreprise. Mais ce n’était pas sans de grandes souffrances qu’elle se dérobait de la sorte parce que, marchant nu-pieds, elle s’ensanglantait en passant à travers les ajoncs et autres plantes épineuses.»
* * * * *
Mais si Catherine évitait les hommes, elle ne manquait cependant pas de société. Les animaux, qui peuplaient les halliers autour de sa retraite, prirent l’habitude de lui rendre visite. L’instinct leur faisait sentir qu’elle était incapable de les maltraiter ou de verser leur sang. La vertu d’innocence qui émanait d’elle les attirait comme un mystérieux aimant. Aussi, bientôt, les lapins de garenne et les perdrix accoururent en bandes; pour la divertir ils formaient des rondes ou bien se culbutaient par jeu, avec mille attitudes comiques. Elle les regardait en souriant et n’intervenait que pour les réprimander avec douceur quand ils se prenaient de querelle. Ils lui obéissaient parfaitement. Elle accueillait de même les couleuvres qui, par les temps froids, se glissaient dans le terrier et se serraient contre elle afin de se dégourdir à la chaleur de son corps. Les ramiers roucoulants se perchaient sur les branches voisines et lui donnaient des concerts. Une odeur exquise--dont il sera parlé plus loin--se dégageant d’elle, les abeilles la prenaient pour une grande fleur, se posaient sur sa figure mais se gardaient de la piquer. Elle eut aussi un renard familier qui venait la voir à heures fixes et qui observait la loi qu’elle lui imposa de ne faire aucun mal aux bêtes inoffensives de son entourage.
Toutes ces créatures lui devinrent des symboles de la vie en Dieu et lui fournirent des thèmes pour l’oraison perpétuelle où son âme demeurait absorbée. Comme les arbres, les buissons, la rivière étincelante, le paysage entier prenaient également en ses contemplations une valeur d’allégorie correspondant à ses états intérieurs et un sens mystique, elle _vivait_ un vaste poème à la gloire de Dieu, un hymne essentiel dont elle se sentait elle-même l’une des strophes.
Toutefois, c’était surtout par les belles nuits d’été que son âme se dilatait par delà les forces humaines et atteignait au ravissement. Souvent, dès que la rougeur incendiée du crépuscule avait fini de s’éteindre, la Solitaire montait s’asseoir au sommet de la colline. Là, respirant les effluves qui s’élevaient de la terre, calcinée par tout un jour de soleil torride, et l’arome résineux des pins, elle prêtait l’oreille aux vagues chuchotements des feuillages assoupis, aux crépitements sourds des genêts brûlés; et ces rumeurs diffuses lui rendaient plus sensible le silence infini des espaces nocturnes.
Alors elle levait les yeux vers le zénith et frissonnait d’admiration à considérer le scintillement innombrable des étoiles. Peu à peu elles lui apparaissaient comme des pierreries incrustées aux portes de saphir sombre des palais du Très-Haut. Puis les astres se rapprochaient d’elle en traçant des sillages de feu; leurs flamboiements de pourpre et d’azur se mêlaient, formaient des tourbillons aux nuances de nacre, d’argent en fusion et d’or vermeil. Puis ils devenaient des anges volant à grandes ailes sous les arches de diamant de la Voie Lactée.
Ensuite sa vision se transformait et d’imaginative devenait intellectuelle. Elle concevait, dans le temps d’un éclair, l’ordre sublime qui réglait le mouvement de toutes ces sphères, qui traçait leur gravitation autour de la Sainte-Trinité radieuse. Puis son âme montait encore davantage et allait se perdre dans l’abîme de la Lumière incréée... Les mots font défaut pour exprimer ce qu’elle ressentait à ce point culminant de son extase...
D’autres fois, la nuit se passait, pour Catherine, en colloques avec Dieu et les Saints. Malheureusement, on ne possède que peu de détails sur ces entretiens dont elle gardait le secret par humilité.
Voici ce que le biographe en écrit: «Elle en a pourtant fait part à certaines personnes pour qui elle n’avait rien de caché. Parmi ces rares confidents fut le Père Barthélemy du Saint-Sacrement, fervent religieux que la Mère Catherine vénérait comme un grand serviteur de Dieu et aimait comme un frère. Il atteste lui avoir entendu raconter qu’elle avait été souvent visitée par Notre-Seigneur, sa très sainte Mère et d’autres saints, en particulier le prophète Élie. Seulement, lorsqu’il fut interrogé, il ne se rappelait plus que l’ensemble de ces différentes visions, ce qui fut cause qu’il ne put les indiquer que d’une manière générale.»
XI
L’âme de Catherine était si purifiée de toute souillure terrestre, son corps, tellement réduit en esclavage que les tentations n’avaient plus de prise sur elle. La Solitaire était, en effet, parvenue à ce degré suprême de la vie unitive qu’on nomme _le mariage spirituel_; c’est-à-dire que, totalement imprégnée des rayons du soleil intérieur, elle demeurait imperméable aux noirs nuages chargés de péchés que le démon poussait contre elle. La présence de Dieu se manifestant d’une façon permanente dans tout son être, c’est à travers Lui, en Lui, et par Lui que sa volonté, son entendement, son imagination remplissaient leur office.
Mais afin qu’elle ne tombât point dans la présomption, le Seigneur permit à Satan d’exercer sur elle des sévices d’ordre physique.
L’Esprit pervers ressentait une haine formidable contre cette pénitente qui, par la vertu de son oraison, formait bouclier entre ses attaques et les âmes qu’elle avait en charge. Quand il eut constaté que toute sa malice ne parvenait pas à l’induire au mal, il résolut de la vaincre par la terreur.
Souvent, la nuit, lorsqu’elle prenait un peu de sommeil ou lorsqu’elle se tenait en prières, il remplissait le hallier de sifflements aigus et de blasphèmes qui semblaient vociférés par des voix d’hommes ivres. D’autres fois, il grognait comme un troupeau de porcs ou se mettait à braire, pendant des heures, comme un âne en folie.
Une nuit, comme elle regagnait sa tanière, après une longue contemplation à la cime de la montagne, il se dressa devant elle sous la forme d’un spectre de taille gigantesque qui fixait sur elle un regard plein de lueurs sulfureuses. Catherine, sans s’émouvoir, lui présenta son Crucifix et articula, d’une voix calme, le nom de Jésus. A l’instant, le fantôme se dissipa dans l’ombre, comme une brume chassée par le vent.
En une autre occasion, Satan lui apparut sous la figure d’un crapaud d’une grosseur monstrueuse. Malgré cette taille insolite, Catherine crut qu’elle avait affaire à un crapaud véritable parce que les animaux de cette espèce pullulaient sur la colline. Elle prit le balai dont elle usait pour approprier son logis et jeta le batracien dehors. Mais en culbutant sur lui-même, il la heurta d’une telle force qu’elle roula jusqu’au bas de la pente avec lui et se déchira le corps parmi les rocs pointus et les ronces. Sans proférer une plainte, elle se releva et traça dans l’air le signe de la croix. Aussitôt, le batracien éclata comme une bombe et disparut en répandant une odeur infecte.
Parfois aussi, le démon l’entourait de bêtes féroces dont la multitude semblait emplir la contrée jusqu’à l’horizon. Il y avait des tigres, des lions, des hyènes qui rugissaient et glapissaient en grinçant des dents et en étendant leurs griffes comme pour la mettre en pièces.
Mais Catherine, devinant que c’était la milice de l’enfer qui l’assaillait de la sorte, leur présentait le Crucifix et leur disait: «Lâches valets, croyez-vous que votre nombre m’épouvante? Oserez-vous attaquer Celui-ci qui vous a vaincus d’avance? Grâce à Lui seul, je resterai aujourd’hui la même qu’hier et, pourvu qu’Il daigne me conserver sa grâce, je le serai encore demain. Sous sa sauvegarde, O bêtes absurdes, je me moque de vous!...»
Le mépris qu’on fait de ses prestiges étant la parade que le Prince de l’orgueil craint le plus, Satan et sa bande se hâtaient alors de disparaître...
Ayant ainsi échoué dans sa tentative pour réduire la Solitaire par la frayeur, le Démon essaya des mauvais traitements. Certaines nuits, il la roua de coups depuis le crépuscule jusqu’à l’aube.
«Ces attaques, raconta plus tard Catherine, se sont produites surtout avant que ma retraite fût découverte. Dans ce temps, le diable me battait d’une façon si opiniâtre que j’étais toute meurtrie et que je restais parfois couchée une journée entière dans la pensée que j’allais mourir. Mais Dieu ne tardait pas à me donner de nouvelles forces pour braver l’enfer.»
Elle garda, néanmoins, longtemps les marques de la fureur où son héroïsme jetait le Maudit.--Apollonie de Tobar et ses sœurs, pieuses femmes des environs, ont déposé, qu’ayant eu à soigner Catherine, elles découvrirent sur ses épaules des tumeurs violacées du volume d’une orange et douloureuses au toucher. Elles lui en demandèrent la cause. La Solitaire leur répondit en riant: «Ce n’est rien; c’est le Démon qui m’a pincée pour que je déguerpisse d’ici. Mais il a été bien attrapé car j’offrais ces contusions à mon Jésus, en mémoire de la plaie que la croix imprima sur son épaule pendant la montée du Calvaire. En retour, il m’a donné l’énergie de tenir tête au Puant sans reculer d’un pas...»
Et elle ajouta en hochant la tête: «Ah! s’il n’y avait eu que moi, j’aurais été bien vite mise en déroute. Mais il y avait mon Maître aimé. Je me réfugiais en lui et je ne craignais plus rien.»
Commentant ces paroles, sainte Térèse en dit au _Livre des Fondations_: «Dans le récit de ses combats, Catherine se montrait d’une simplicité et d’une humilité admirables. Comprenant qu’elle n’avait rien pu par elle-même, elle demeurait fort éloignée de toute idée de vaine gloire. Elle ne se plaisait à manifester les grâces qu’elle avait reçues de Dieu que pour faire louer et bénir son saint nom.»
XII
Il y avait trois ans et quelques mois que Catherine vivait dans la solitude lorsque sa retraite fut découverte et sa personnalité réelle divulguée aux habitants du pays. Dieu, ayant fait d’elle un chef-d’œuvre d’ascétisme, voulut désormais qu’elle fût offerte à ceux de ses contemporains qui aspiraient à la perfection de la vie religieuse comme un modèle qu’il leur serait profitable d’imiter.
Voici l’incident qui la remit en contact avec la société.
Un berger, du nom de Bénitez, homme très simple et d’une piété naïve, flânait un jour sur la colline. Soudain, au détour d’un sentier, il se trouva nez à nez avec Catherine qui ramassait des glands sous les chênes. La rencontre fut si brusque que, tout d’abord, la Solitaire déconcertée ne songea pas à fuir. Dès qu’elle se fut reprise, elle fit un mouvement pour s’écarter. Mais Bénitez, posant la main sur son bras, lui tint le langage suivant: «Frère ermite, je te reconnais bien. Dans mon village et dans toute la montagne on souhaite beaucoup te mieux connaître parce qu’en te voyant, à l’église de la Fuen Santa, si recueilli et si caché sous ta capuce, on t’a pris en amitié. Mais tu ne t’es jamais laissé joindre... Maintenant que je te tiens, laisse-moi te dire que nous serions tous heureux de t’être utiles. Dis-moi où tu loges, parce que je veux partager avec toi ce qu’on me donne pour ma nourriture. Et certainement que si je parle à mon maître, comme il est très dévot et qu’il a un grand désir de te venir en aide, il trouvera bon que je t’assiste. Pour commencer, laisse ces glands aux bêtes, voici un morceau de pain; demain je t’en apporterai encore...»
Catherine se sentait toute troublée et toute chagrine de cette rencontre. Considérant la bonne intention de Bénitez, elle fit effort sur elle-même et lui répondit, avec douceur, qu’elle acceptait le pain mais qu’ayant résolu de n’avoir aucun rapport avec le monde, elle refusait de lui indiquer le lieu de sa retraite ni un endroit où il pourrait l’aborder de nouveau.
Ayant dit, elle s’enfuit dans une direction opposée à celle de son terrier. Quand elle fut hors de vue, elle commença de manger le pain dont elle avait d’ailleurs un extrême besoin car elle jeûnait depuis plusieurs jours. Ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à le mâcher: depuis si longtemps qu’elle se sustentait d’herbes et de fruits, ses gencives étaient devenues tendres et délicates et la croûte dure et grossière lui mettait la bouche en sang.
Rapportant cette tribulation, elle ajouta: «J’étais bien contente d’imposer cette pénitence à mon corps tout en lui donnant sa réfection.»
Ensuite, elle se mit à réfléchir. Elle se doutait que Bénitez ne manquerait pas d’explorer la colline à sa recherche. Cette éventualité la décida à se tenir enfermée quelque temps dans la tanière dont elle espérait qu’il ne découvrirait pas l’emplacement. Tout de suite, elle s’y tapit et ramenant la claie contre l’ouverture, elle la fixa, par les côtés, avec des liens de jonc tressés naguère en prévision d’une mésaventure de ce genre.
Cependant Bénitez jugea que la retraite de Catherine ne pouvait être très éloignée de la clairière où la rencontre s’était produite. Ayant marqué l’endroit, il y revint le lendemain et, le prenant pour point de départ, se mit à battre les buissons tout alentour. Ce furetage le mena sur un versant où il découvrit que l’herbe foulée dessinait une piste étroite qui aboutissait à un monticule. Il la suivit et arriva devant la claie. Sûr de ne pas se tromper, il secoua cette clôture fragile. Comme les verrous improvisés lui opposaient un peu de résistance, étant un homme d’esprit pacifique, il ne voulut pas employer la force pour arriver jusqu’à la Solitaire. Mais, élevant la voix, il la supplia de lui ouvrir. Catherine, d’abord, s’y refusa. Mais le berger insista et déclara qu’il ne bougerait point avant de l’avoir vue.
De guerre lasse, elle finit par céder.
Quand Bénitez la découvrit, accroupie dans l’obscurité de ce trou, il témoigna une grande joie, disant que son maître et les gens du village seraient on ne peut plus satisfaits d’apprendre qu’il avait enfin trouvé le refuge de l’anachorète que tous vénéraient. Mais Catherine désolée: «--Je vous le demande en grâce, s’écria-t-elle, gardez-moi le secret!...
--Je ne puis, répondit Bénitez, j’ai promis à mon maître de l’avertir au cas où je réussirais à vous joindre.»
Et pour éviter des instances plus pressantes, il s’esquiva non sans avoir déclaré à Catherine qu’il reviendrait lui apporter du pain.
Une fois seule, la Solitaire éclata en sanglots: son cœur se brisait à la pensée qu’il faudrait rompre son tête à tête avec Dieu et, par-dessus toutes choses, elle redoutait les louanges que son genre de vie allait lui attirer.
Elle se prosterna, le front sur les cailloux, et supplia Jésus de lui épargner cette amertume.
Mais aussitôt Notre-Seigneur lui répondit: «_Prends courage. Le temps est venu où je veux qu’on connaisse ce que j’ai fait de toi. Et ainsi, pour ma gloire, tu procureras le bien d’un grand nombre d’âmes._»
Dès qu’elle eut reçu cette lumière, elle se sentit toute fortifiée; et elle attendit avec calme et résignation que le bon Maître lui désignât le nouveau mode d’existence auquel il la vouait.
Le patron de Bénitez ne garda pas le silence. De par lui, le bruit se répandit rapidement dans la contrée environnante que la retraite de l’ermite était enfin découverte. On ne parla plus que de cela dans tous les villages. Et même, certains, qui l’avaient épiée, publièrent que Catherine pourrait bien être une femme déguisée en homme. Quelques prêtres des paroisses voisines s’émurent de ces propos. Ils craignirent qu’on ne fût en présence d’une aventurière qui, sous prétexte de vie érémitique, s’adonnait peut-être à des choses peu édifiantes. La pauvre Catherine aurait eu beau leur alléguer l’exemple de sainte Eugénie et de sainte Euphrosyne, il est probable qu’elle n’aurait pu réussir à les convaincre. Afin de réprimer le scandale, ils se rendirent donc au terrier un matin que la Solitaire était à la messe et ils y découvrirent des papiers qui levèrent leurs doutes quant à son sexe. C’étaient des lettres de don Juan d’Autriche apportées par Martin Alonso qui, selon sa promesse, était venu rendre deux ou trois visites à Catherine. Avec l’approbation de celle-ci, il avait confié au prince les raisons de sa fuite, son travestissement et sa pénitence, en lui demandant le secret absolu. Don Juan l’avait promis et observé. Il lui suffisait d’être rassuré sur le sort de sa gouvernante. Cependant, comme il lui portait une grande affection et gardait le vif souvenir des soins qu’elle lui avait prodigués, sans demander à connaître l’endroit où elle s’était retirée il lui écrivit ces lettres très tendres où il lui donnait le nom de «mère».
Les prêtres, les ayant lues, s’ébahirent. D’une part, ils voyaient maintenant qu’ils avaient affaire à une femme de bien et non à une gourgandine. D’autre part, interprétant le texte à la lettre, ils s’imaginèrent que Catherine était réellement la mère de don Juan et ils se demandèrent quelle conduite tenir à l’égard d’une personne qu’ils croyaient de sang royal.
Perplexes, ils allèrent demander conseil aux religieux de la Fuen Santa. Le confesseur de Catherine déclara qu’homme ou femme, noble ou roturière, il la tenait pour une merveille de sainteté et il recommanda de la laisser tranquille, ajoutant que sa présence était une bénédiction pour le pays. Tous se rendirent à son avis. Cependant un Père Véga, dignitaire du couvent, résolut de poursuivre l’enquête. A cet effet, il se rendit au terrier où Catherine l’accueillit avec déférence.
Elle se montra très humble mais--à son insu--il y avait en elle quelque chose de si imposant que le Trinitaire n’osa pas la questionner. Leur entretien porta seulement sur l’oraison de la pénitente. Or, tout en causant, le moine feuilletait, d’un doigt machinal, le