Chapter 3 of 4 · 3018 words · ~15 min read

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’est parvenu que je crois bon de signaler parce qu’il montre comment une âme chrétienne, qui s’ouvre généreusement aux rayons du soleil intérieur, peut faire abnégation de ses propres souffrances pour se vouer à la consolation des peines du prochain.

Il s’agit, dans ce volume[13], d’un jeune homme qui, atteint d’un mal incurable, non seulement usa ses forces déclinantes à soigner les tuberculeux d’un sanatorium, mais encore conçut l’idée touchante de tresser sous le titre _d’Union catholique des malades_, un lien de prières entre le plus grand nombre possible de personnes affligées de maladies graves et disposées à offrir par l’oraison, leurs épreuves comme un bouquet de roses rouges sur l’autel de ce Sacré-Cœur qui nous enseigne l’amour par la douleur.

[13] _L’Apostolat du malade: Louis Peyrot (1888-1916)_, par J. P. Belin, 1 vol. chez Bloud et Gay.

Le plus simple, pour faire saisir l’action évangélique de Louis Peyrot sera de raconter sa vie et de citer des extraits de son journal et de sa correspondance avec ses amis et avec quelques-uns de ceux qui suivirent avec lui la voie douloureuse et mirent leurs pas dans les pas de Jésus montant au Calvaire.

II

Louis Peyrot, fils d’un médecin, naquit à Néris-les-Bains, petite ville d’eaux du Bourbonnais, le 11 janvier 1888. Il fit ses études à Paris, au collège Stanislas d’abord puis à l’école Bossuet d’où il suivit les cours du lycée Louis-le-Grand. Sa formation religieuse avait été commencée dans la famille profondément catholique à laquelle il appartenait. Elle se développa et s’affermit encore sous l’influence des maîtres qui instruisirent sa première jeunesse. Il était, du reste, d’autant plus prédisposé à la subir, que Dieu l’avait doué d’un esprit sérieux, enclin à la méditation, une âme éprise de la vie intérieure et portée à y conformer ses actes.

Pour preuve, cette phrase qu’il écrivait à l’âge de quinze ans:

«Il me semble que la vie consiste à étudier avec réflexion l’ombre de l’Infini qui plane sur nous, à la deviner autant qu’il est possible puis à conformer notre existence à cet idéal entrevu.»

Ce qui caractérise également Peyrot c’est, dès cette époque, l’amour des humbles. Il était de ceux à qui la société contemporaine, imprégnée de matérialisme, pourrie par le goût du luxe et les jouissances grossières, procure un dégoût irrémédiable. L’égoïsme et la bassesse de pensée des classes dites dirigeantes l’écœuraient. Il est probable aussi qu’il eut maintes occasions d’observer la bourgeoisie catholique et de constater que, trop souvent, chez elle, l’esprit religieux s’est figé en des pratiques de convenance, en un pharisaïsme rogue et glacial dont les aspérités feraient fuir à plusieurs centaines de kilomètres les apôtres les plus intrépides.

Toujours est-il que son penchant vers les pauvres s’affirma de bonne heure. «Il éprouvait, écrit son biographe, un impérieux besoin de se rapprocher des faibles, non pas pour étudier curieusement leur cas ou pour proposer des remèdes à leurs misères mais parce qu’il souffrait lui-même directement de leur abandon, parce qu’il se sentait réellement leur frère.»

Lui-même a noté ce sentiment dans une lettre à un ami. Il lui écrit:

«C’est vrai, j’aime profondément les pauvres. Je me plais mieux dans leur société que dans le monde... Je vous assure que je ne suis pas fier d’être bourgeois. C’est un titre et un rang que j’abandonnerai bien volontiers si le bon Dieu le veut!»

Son goût pour les milieux populaires ne se bornait pas aux paroles. En ses moments de loisir, il allait parfois dîner dans les restaurants sans faste où se nourrissent les ouvriers. Il y fréquentait sans col ni cravate, vêtu d’un maillot de cycliste, coiffé d’une casquette. «C’est curieux, disait-il, comme dans ce costume, je me trouve plus à l’aise dans la rue.»

Voici son impression un soir où il était entré, par hasard, en ce théâtre Montparnasse où les petites gens du quartier de la Gaîté aiment à se saturer de mélodrames à fracas.

«On donnait, dit-il, le _Chiffonnier de Paris_, pièce assez insignifiante et qui n’a rien de très empoignant. Mais c’était la salle que je considérais. On se sent chez soi; on y est venu sans cérémonie, en vêtements de travail. Les femmes sont en cheveux; les hommes restent couverts, contrairement à ce qui se passe ailleurs. Mais tout cela est gai, d’une gaîté franche et qu’aucune étiquette ne contraint.»

Peu après, il passa son baccalauréat et résolut de se faire médecin. «Cette carrière le séduisait par cette possibilité indéfinie de dévouement qu’il y entrevoyait. Il estimait qu’après celle du prêtre, c’était la plus belle qu’on pût choisir.»

Tandis qu’il commençait ses études pour le P. C. N., l’idée grandissait en lui de donner une part de son existence à l’éducation chrétienne de la classe ouvrière. Et justement, à cette époque il découvrit _le Sillon_.

Pour un esprit qui aspire à se donner, pour un adolescent sans expérience et en qui l’enthousiasme du sacrifice déborde, le socialisme, à première vue, offre par ses parades d’équité bien des aspects séduisants. Mais, comme en réalité, c’est une doctrine brutalement matérialiste et que le sophisme égalitaire mène ses adeptes à la haine, à l’envie et au goût de la violence, on doit conclure que l’arbre est mauvais et ne peut donner que des fruits détestables. L’erreur du _Sillon_ fut de tenter une conciliation entre ces théories destructives et le principe chrétien. Il y avait en outre, chez certains _Sillonnistes_, une tendance anarchique plus ou moins consciente; et de là leur condamnation par Pie X.

Louis Peyrot se sourit sans faire de restrictions. Il écrivait à un ami:

«Il faut bien reconnaître que _le Sillon_ avait des torts. L’équivoque créée par notre volonté de faire œuvre éducatrice, tout en restant indépendants de l’Église, a fait tout le mal... Nous n’avons qu’à obéir, car le Pape est seul juge de la tactique générale suivant laquelle il veut utiliser ses troupes...»

Et plus loin:

«Je ne pense pas que tu sois de ceux qui ont pensé que la soumission du _Sillon_ prouvait que les catholiques mettent leur respect de l’autorité au-dessus de leur conscience. Les journaux protestants ne se font pas faute de répéter ce sophisme. Mais nous croyons que le Pape a sur les questions de foi et de morale une compétence renforcée par des grâces uniques; d’où notre confiance dans ses directions.»

Cette droiture dans l’obéissance, ce respect des décisions pontificales, cette rentrée dans la discipline--qui constitue l’une des plus grandes forces de l’Église--valurent à Peyrot un redoublement d’énergie pour l’accomplissement du devoir chrétien. Il en eut la conscience très nette.

«L’essentiel, disait-il, est de suivre la voie où le Seigneur nous appelle. Il ne peut vouloir que notre bien. Nous sommes donc certains, en aimant Dieu, de nous aimer nous-mêmes. Je veux dire: nous sommes certains en obéissant rigoureusement à Dieu, de travailler à notre bonheur. Notre bonheur, c’est de vouloir ce qu’il veut, de haïr ce qui est opposé à ses desseins.»

Dès qu’il se fut ancré dans une conviction aussi louable, il fut mûr pour l’apostolat auquel la grâce divine le réservait. Nous allons voir avec quelle vaillance il y répondit.

III

Bénéficiant de l’ancienne loi militaire, en 1906 Louis Peyrot s’engagea à dix-huit ans au 121e de ligne à Clermont-Ferrand, afin de ne faire qu’un an de service de par la dispense du P. C. N. Ses classes terminées, comme étudiant en médecine, il fut employé à l’infirmerie régimentaire. Il chercha bientôt à se faire affecter à l’hôpital où il espérait travailler plus librement et étudier des cas intéressants. Mais ce ne fut pas comme infirmier qu’il y entra. En janvier 1907, il tomba malade de la grippe; une bronchite succéda et sans doute commenceront à se développer en ses poumons fragiles les germes de la tuberculose.

On le transporte à Paris, on lui octroie des congés. Mais le mal ne cède pas et, à la fin de l’année, il est obligé de se rendre compte qu’il est gravement atteint et qu’il lui faudra se soumettre à une cure de longue durée.

Tout d’abord la perspective de l’inaction qui le menaçait le consterna. «Je n’avais jamais eu pareille épreuve et celle-ci m’a trouvé sans courage pour la subir...»

Mais cet état de dépression ne persista point. Par la prière et l’abandon sincère à la volonté divine, il ne tarda pas à réagir:

«Cette longue inaction est bien pénible, écrit-il. Mais puisqu’elle était utile aux desseins que Dieu a sur moi, il faut l’accepter avec joie. Le plus triste, dans une maladie comme celle-là, c’est qu’on ne peut plus former de projets qui aient chance de se réaliser. Mais il fallait bien apprendre que Dieu seul dispose entre tout ce que l’homme propose et je dois comprendre que l’on ne vit pas pour soi, que l’on ne s’arrange pas une vie mais que l’on va où Dieu a besoin de nous... J’ai appris en même temps qu’on ne doit jamais s’exagérer sa propre valeur, se croire indispensable. Dieu a assez le moyen de nous remplacer.»

On admirera cette vaillance dans la résignation. Parce qu’elle se corroborait d’un grand esprit de foi, Peyrot en acquit un surcroît de ferveur religieuse. Et c’est alors qu’une lumière lui fut donnée sur les moyens d’_utiliser_ la maladie pour le bien des âmes. Voici en quelles circonstances.

Après un séjour à Néris où, malgré les soins familiaux, son état ne s’améliora pas, il consulta des spécialistes qui l’engagèrent à essayer d’une cure d’air au sanatorium de Leysin dans le pays de Vaud.

Docile à leur avis, Peyrot se mit aussitôt en route. Il arriva à Leysin le 21 novembre 1907.

Il acceptait courageusement la situation sans, toutefois, s’illusionner à l’excès sur ses chances de guérison. Car, disait-il, «on voit à Leysin des hommes qui se sont déjà soignés, il y a dix ans, qui se sont crus guéris et qui sont forcés d’y revenir maintenant plus malades que jamais. Enfin, à la grâce de Dieu!...»

Au sanatorium, il se lia d’amitié avec plusieurs jeunes gens, aussi atteints ou plus atteints que lui-même. Il leur donnait l’exemple de la patience; il les remontait par sa gaîté et par les effusions discrètes du feu d’amour divin qui allait toujours s’accroissant dans son âme. Plusieurs en subirent les effets et, sous cette influence, revinrent à Dieu.

Jusqu’en 1913, son existence se partage en séjours alternés à Néris et à Leysin. Parfois le mal reste stationnaire. Peyrot échafaude alors des plans d’études médicales et d’activité sociale, publie des articles dans divers journaux et revues. Mais bientôt, la fièvre et la toux reviennent, plus implacables. Il passe par des périodes de découragement où il ne trouve presque plus la force de prier. Toutefois, jamais il ne cessa de prononcer le _Fiat_ consolateur. Il s’ensuivit une paix intérieure et un accroissement de confiance en Dieu qui se sont exprimées en des colloques d’une grande beauté dont il importe de citer quelques passages.

Il s’écrie: «Mon Dieu, je ne demande pas à monter très haut. Je me serais contenté des chemins faciles de la plaine où l’on a des compagnons qui rient. Mon Dieu, ayez pitié!...» Et il poursuit, prenant conscience que Dieu, par la souffrance, l’attire vers les sommets de la Charité: «La main qui me tire et qui me guide, resserre son étreinte et m’entraîne. J’entends une voix qui me dit:--Aie du courage! Sois humble. Si tu savais les cimes radieuses auxquelles je te conduis! Si tu savais quel soleil tu retrouveras après ces brumes éphémères!... Tu te plains que tu es seul, que tu ne rencontres que des amis peu nombreux. Mais c’est de quoi tu devrais me savoir gré. Je t’ai choisi du milieu de la foule. Écoute: tantôt tu penses aux joies immondes que tu as quittées, et tu murmures contre l’austérité de la voie où je te dirige. Tantôt l’esprit du mal, qui cherche à te reprendre et à te détacher de Moi, te souffle du mépris pour ceux que tu as un peu dépassés, grâce à mon aide. Tu oscilles entre la nostalgie de la boue sensuelle et l’orgueil du progrès que tu me dois. Reconnais que j’ai eu raison en enveloppant ta voie de brouillard. Abandonne-toi humblement à moi; celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. Viens, je suis ta force et ta lumière. Tu n’es pas seul puisque tu es avec moi et que je t’aime, moi, ton Dieu.»

Ainsi fortifié il ne tarda pas à démêler que Dieu ne lui demandait pas seulement l’acceptation personnelle de la souffrance, mais lui inspirait d’appliquer aux malades ce dogme de la communion des saints qui constitue l’une des plus sublimes croyances de l’Église. Et peu à peu se forma en lui le projet de cette _Union catholique des malades_, où se dépensèrent généreusement ses dernières forces.

IV

Afin de bien montrer la façon dont l’idée naquit des méditations de Peyrot et se réalisa, je citerai un peu longuement certains passages de son journal et de sa correspondance qui révéleront mieux que toute analyse, comment il s’oublia lui-même pour assister autrui.

Il commença par spécifier la valeur surnaturelle de la maladie:

«Dieu nous envoie la maladie, écrivait-il: 1º pour, nous frappant dans nos forces, nous ôter le moyen de céder à nos passions. «Si votre œil, si votre main, si votre pied vous scandalisent, arrachez-les et jetez-les au feu.» Dieu fait l’opération que nous n’aurions pas eu le courage de faire. Si ta vigueur te scandalise, détruis-la. Car il vaut mieux pour toi entrer dans l’éternité sans yeux, sans mains, avec des cavernes dans tes poumons, infirme et sans muscles, que d’avoir un corps sain et bien développé et aller au feu éternel.»

«2º Pour nous enlever de la vie active, du monde, où nous étions emportés, roulés dans le fleuve des occupations; pour nous donner le temps de réfléchir.

«3º Pour nous obliger à penser à la mort, à cet événement si proche et si peu attendu, si effrayant, et si oublié, si important et auquel nous n’attachons pas d’importance. Et pour que, ayant pensé à notre mort, nous apprenions à faire le départ en toutes choses entre celles qui meurent et celles qui sont immortelles; entre ce qui passe et ce qui demeure, entre le contingent et ce qui est nécessaire.

«De façon à ce que nous comprenions enfin le sens de la vie.»

Ensuite, s’étant appliqué ces principes, mû par ce besoin de se dévouer aux autres qui fut la caractéristique de sa belle âme, il se demande comment il pourra le faire par l’oraison, ne pouvant plus le faire par l’action. Et il se répond:

«Le malade peut être utile aux autres:--1º Par la valeur surnaturelle de ses souffrances, utilisées par la communion des Saints.--2º Parce qu’il peut exercer un apostolat spécial auprès des autres malades, et en général de ceux qui souffrent, étant seul au courant de leurs états d’âme.--3º Il peut accomplir les œuvres de miséricorde à l’égard de ses compagnons (visiter les malades, vêtir et nourrir et désaltérer ceux de ses compagnons qui sont dans le besoin, donner des conseils, encourager, _prier pour les autres_: vivants, agonisants ou morts).--La maladie est un privilège, à coup sûr, puisqu’elle nous mène progressivement à l’union intime avec Dieu, en nous ôtant tout autre souci, toute préoccupation autre que celle de Dieu. J’en reviens à la comparaison du sauvageon greffé dont on coupe les rejetons pour que la greffe prospère en absorbant toute la sève.»

Alors l’idée se précisa. Soutenu d’En-Haut, Peyrot se dit qu’une association de prières, une mise en commun des ressources d’énergie morale que procure l’acceptation joyeuse de la maladie, donneraient, aux catholiques qui se grouperaient de la sorte, des fortifiants d’âme.

«Il fut, à ce moment, sollicité de correspondre avec un malade qui se trouvait dans l’isolement. Il vit là une coïncidence providentielle et aussitôt, il conçut l’idée d’un groupement autonome.» Les malades y échangeraient des cahiers où ils noteraient leurs méditations, leurs oraisons et les réflexions que leur suggéreraient leurs luttes, en Dieu, contre le découragement et les mauvais conseils de la Malice.

«Les cahiers ne sont pas seulement un exutoire, un journal intime; ce n’est pas non plus une tribune d’où l’on donne des conseils en pontifiant..., écrivait-il alors à son ami Jean G. Supposez--cela vous est déjà arrivé moult fois--qu’on vous prie de rendre visite à un malade de votre sanatorium qui s’ennuie et a besoin d’être réconforté. Vous imaginez parfaitement ce que vous lui direz pour le _distraire_ d’abord, lui faire voir les bons côtés de la maladie, lui faire espérer sa guérison, l’inviter dans tous les cas à la patience et, à l’occasion, adroitement lui montrer le Ciel et les _raisons surnaturelles_ de souffrir. Cela, vous savez très bien le faire. Et vous concevez facilement qu’on puisse le faire par écrit quand la distance interdit les visites.»

Encouragé par de premiers résultats assez favorables, il s’assura du concours de quelques amis, se mit en relations avec des malades dispersés un peu partout et lança le premier cahier le 4 mars 1914.

Il attendait l’effet produit avec une certaine anxiété. Mais il fut vite rassuré car, dès la fin du mois, le cahier lui revint accompagné de lettres qui prouvaient que son œuvre serait féconde.

«Les sept premiers messages, écrivait-il, sont très bons, tout à fait ce qu’on pouvait espérer de mieux au point. La variété des tempéraments se combine heureusement avec l’unité de vues. On sent déjà quelle sera l’atmosphère: chaude et simple, courageuse et joyeuse... Je ne sais pas si c’est parce que cette Union est un peu mon enfant, mais je la vois d’un œil enthousiaste! Dieu veuille la bénir et la conduire.»

Dieu la bénit en effet, puisqu’elle compte aujourd’hui 110 membres répartis en 12 groupes, 5 en France et 7 en Suisse.

Les relations entre tous ces malades, entretenus dans leur ferveur par son initiative, se soutenant, s’exhortant les uns et les autres, devinrent tout à fait intimes. Peyrot, pour resserrer encore le lien qui les unissait, décida de publier un _livre d’or_ contenant des notices sur les membres disparus de l’U. C. M. et quelques-unes de leurs lettres choisies parmi les plus émouvantes.

Il écrivit pour ce