CHAPITRE XIV
Dans le Djimini. — Ethnographie. — Dakhara. — Industrie, commerce. — Les régions limitrophes. — Kamélinsou. — Le Comoë. — Premières plantations de kolas. — Arrivée dans la capitale de l’Anno. — Honnêteté proverbiale des habitants de l’Anno. — Industrie, commerce, agriculture. — Départ pour Aouabou. — La marmite fétiche. — Populations de l’Anno. — Mœurs, coutumes, armes, ustensiles. — Un mot sur Sansanné-Mango. — Entrevue avec Kommona Gouin. — Palabres. — Histoire de l’Anno. — Routes commerciales. — Un animal inconnu. — Appellations agni pour l’or. — Départ d’Aouabou. — Entrée dans la grande forêt. — Un mal gênant. — Les mines d’or. — Le _fouto_. — Rencontre de Gan-ne. — Voyage en hamac. — Bizarre médication indigène. — Comment on voyage dans la forêt. — Longues et pénibles étapes. — Arrivée sur les bords du Comoë.
_Jeudi_ 24 _janvier._ — Le pays de Kong est séparé du Djimini par une zone inhabitée de 25 kilomètres de profondeur, coupée par une petite rivière de 7 à 8 mètres de largeur nommée _Kenguéné_, qui sert de frontière entre les deux États. Pendant cette marche j’ai observé plusieurs soulèvements de grès ou de granit de 30 à 50 mètres de relief environ, et, vers le sud, un autre groupe de collines peu élevées. D’après leur orientation, ces petites boursouflures et poussées semblent se rattacher au système du pic des Kommono, auquel elles se relient par les hauteurs de Gouroué-Gaouy-Samata.
Tout près de Ouandarama, il y a du splendide granit bleu, qui émerge des deux côtés de la route, ce qui force les habitants à étendre leurs cultures assez loin.
A Ouandarama, notre logeur, un brave musulman nommé Karamokho Sirifé, nous fit admirablement recevoir par Péminian, chef des trois villages qui constituent Ouandarama ; il nous donna des poulets et plusieurs charges d’ignames et refusa absolument de nous laisser quitter son village le lendemain.
Les trois groupes qui forment Ouandarama sont respectivement habités par des Mandé-Dioula, des Mandé-Ligouy (Veï), que l’on appelle ici _Kalo-Dioula_, et enfin par les autochtones, ou plus anciens occupants, les _Kipirri_. Ces derniers ne sont qu’une fraction des Siène-ré, comme je l’ai de suite constaté, beaucoup de femmes ayant la lèvre supérieure percée, et les jeunes gens portant des plumes blanches dans les cheveux. Par la forme de leurs briquettes et leur façon de construire les cases rondes, par leur tatouage, la variété de leurs bœufs et surtout l’idiome qu’ils parlent, ils sont plutôt à rattacher aux Siène-ré du Follona, qui diffèrent assez sensiblement des Siène-ré du Kénédougou, du Pomporo et du Mienka.
Péminian était frappé de ce que je saisissais une partie de sa conversation avec un de ses amis, mais lorsque je lui eus expliqué que j’avais traversé le territoire d’un peuple qui parle leur langue et qui se trouve dans l’ouest, il me raconta avoir déjà entendu dire par des vieux qu’il existait des gens de leur race dans l’ouest, mais il ignorait si ses ancêtres sont venus de l’ouest ou si ce sont les Follona qui ont émigré du Djimini vers le Kénédougou.
Il est plus simple de supposer que quand les Tagoua sont venus se fixer dans le Tagouano, la poussée qu’ils ont produite a séparé les Siène-ré en deux tronçons, dont le moins important a été rejeté dans le Djimini. Les Kipirri ont un village très propre et des cases en fort bon état. On peut en dire autant des Mandé-Dioula et des Ligouy, qui font tous les deux usage de constructions rectangulaires à toit en chaume. L’ensemble de ces villages ne laisse que le regret de n’y rencontrer aucune physionomie féminine passable. J’ai rarement vu le sexe faible aussi mal partagé que dans ce pays.
Ouandarama est très riche en bœufs ; ce n’est qu’un immense parc, dont j’estime le nombre à deux ou trois cents têtes de bétail.
_Samedi_ 26 _janvier._ — Péminian, qui jouit d’une certaine influence dans cette partie du Djimini, nous donna un de ses captifs devant nous conduire à Domba Ouattara, chef du Djimini, nous recommander à lui de la part du chef de Kong, et le prier de nous faire conduire au chef de l’Anno ou Mangotou.
Précédés du guide, nous suivîmes pendant quelques kilomètres la route qui conduit dans le Diammara par Dabakala, autre village important du Djimini, puis nous nous dirigeâmes sur Koroniodougou et Kangransou, deux villages mandé très propres où l’on semblait s’occuper avec activité du tissage et de l’élevage du bétail, partout fort prospère. Nous fîmes ensuite une petite halte dans un village kipirri nommé Samasokhosou (« village des perceurs d’éléphants ! ») où le chef nous fit un cadeau de 200 cauries ! regrettant, disait-il, que nous ne vinssions pas lui demander l’hospitalité. De là à Dombasou il n’y a que deux petits villages à traverser.
Le village où réside Domba-Ouattara, chef du Djimini, est connu sous trois noms différents. On l’appelle indifféremment Dombasou, Dakhara ou Kaffoudougou.
_Dombasou_ veut dire « village de Domba ». _Dakhara_ signifie « campement, lieu où se trouvent le chef et l’armée, quartier général ». L’autre nom, _Kaffoudougou_, est tiré d’un village du Kipirri, qui est situé à quelques kilomètres dans l’ouest et qui, primitivement, servait de capitale au Djimini.
Dakhara n’est pas de création récente, à en juger par ses habitations délabrées et les ordures entassées à portée du village ; aussi le séjour n’en est-il pas précisément agréable. On peut cependant faire quelques promenades dans les sentiers menant à un fourré qui limite le village au sud et sur la bordure duquel poussent quelques citronniers et des pourguères (_Jatropha curcas_), que je n’ai vu nulle part atteindre un pareil degré de vigueur. J’ai trouvé des pieds ayant 25 centimètres de diamètre, de véritables troncs. On cueille les fruits pour en faire du savon ; les graines sont un violent émétique, l’huile qu’elles renferment purge à la dose de 10 à 12 gouttes : c’est un purgatif violent ; à dose élevée, c’est un poison. Les feuilles de la pourguère sont rubéfiantes dans quelques espèces. On ne se sert de la pourguère pour faire du savon qu’à défaut du cé, qui ne produit plus sous cette latitude, et de l’arachide, qui n’est cultivée que sur une trop petite échelle.
Dakhara étant un des derniers villages où l’on cultive le sorgho et pour ainsi dire la limite sud où le cheval peut vivre, je fis mettre en vente la jument de M. Treich. Il ne manquait pas d’amateurs, la bête étant plus belle que celles du village ; la grande question était d’en obtenir en payement autre chose que des cauries. Comme il n’y a que peu d’or, qui vient de l’Anno, il nous fallut accepter trois captifs, un homme déjà âgé et deux femmes de trente à trente-cinq ans, gens dont M. Treich se proposait de doter l’école d’Elima, près d’Assinie.
Domba-Ouattara est un petit vieillard dont la période d’activité est presque terminée, mais il a un frère, Brahima-Ouattara, qui a la physionomie et toutes les allures d’un vieux militaire : c’est à lui que reviendra le pouvoir. Le trouvant fort bien disposé à notre égard, j’usai de son influence pour amener son frère Domba à placer le Djimini sous notre protectorat.
Le vétéran, comme l’avait baptisé Treich, fut pour nous un excellent auxiliaire, et la veille de notre départ il décida son frère à signer le traité et à prendre notre pavillon.
_Jeudi_ 31 _janvier._ — Domba nous fit diriger sur Iaousédougou et nous adressa au chef du village kipirri qui est à l’ouest du village mandé.
Cette région est bien peuplée ; nous traversâmes successivement Samasokhosoufittini, Djimbaladougou, Sandiokhosou, appelé aussi Sibicoro (qui signifie « à côté des rôniers »), gros village sur la rive droite d’un ruisseau à eau courante, aux abords marécageux, qui porte le nom de _Songounkô_, puis Agouadougou, Natéré et Gouérécoro.
Tous ces villages ont un troupeau de bœufs, des chèvres et quelques moutons. On semble y cultiver avec succès le coton et le riz.
Dans le Djimini on fabrique beaucoup de poterie, réputée dans toute la région, à cause de sa parfaite cuisson, qui est exclusivement faite avec l’écorce du _mana_. Cette plante, arbuste dans certaines régions et arbre dans d’autres, ressemble comme écorce et feuilles au cé. Elle est bien connue de tous les indigènes, qui se servent des petites branches comme bois à frotter les dents. Sans la cuisson à l’écorce de _mana_ et le vernis au _sounsoun_, la poterie n’a pas de valeur chez les ménagères soudaniennes.
_Vendredi_ 1er _février._ — Entre Iaousédougou et l’Anno ou Mangotou, le Djimini porte le nom de _Bandokho_. Ce nom, comme je le supposais d’abord, ne correspond pas à un ou deux villages ; on peut dire qu’il s’applique à tout le district sud du Djimini, dont il fait partie et dont il est séparé par une ligne de collines peu élevées, traversées par de mauvais sentiers.
Comme j’étais mal renseigné et que le guide m’avait fait changer d’itinéraire, je perdis un jour, en faisant des étapes trop courtes. Par suite de ce malentendu, je campai le 1er à Konwi, le 2 à Niamaniondougou, et ce ne fut que le 3 que j’atteignis Kamélinsou, premier village de l’Anno.
Le Djimini m’a paru fort bien peuplé. J’estime la densité de sa population à 12 habitants par kilomètre carré. Elle est composée mi-partie de Kipirri (de race siène-ré), mi-partie de Mandé et de Kalo-Dioula (veï) venus de Diammara. On y cultive surtout le coton, à l’aide duquel on fabrique des étoffes toujours rayées bleu et blanc, d’un bon marché exceptionnel. Ces étoffes sont connues dans toute la boucle du Niger et donnent lieu à un mouvement d’affaires très important pour le Djimini ; elles se vendent presque à aussi bon marché que les cotonnades blanches du Mossi, auxquelles elles font, dans la région de Salaga, une très sérieuse concurrence. Les gens du Djimini s’occupent aussi de la vente du kola blanc, qu’ils vont prendre chez les producteurs mêmes ; ce fruit est cultivé avec succès dans l’Anno, comme nous le verrons plus loin. A l’aide du kola et des cotonnades, ils se procurent du sel et des captifs, qu’ils échangent, dans l’Anno, l’Indénié ou le Baoulé, contre de la poudre et des fusils ; ils alimentent d’armes et de munitions les guerriers d’un Mandé nommé Morou, parti de Sakhala (Ouorodougou), qui ravage depuis quelques années le Tagouano. Je n’ai pu obtenir de renseignements précis sur cet aventurier ni sur le pays qu’il occupe, ce Morou n’ayant pas de résidence fixe et errant dans la région à l’instar des colonnes qui opèrent dans le Gourounsi.
Ce que l’on m’a affirmé, c’est que pour se rendre chez Morou on trouve d’abord une assez grosse rivière, nommée _N’do_, qui se jetterait dans un fleuve que les noirs appellent _Isi_ et que l’on traverserait également. S’agit-il d’un affluent du Bagoé, ou de ce cours d’eau lui-même, ou bien d’affluents de droite du Comoë ? de la rivière de Dabou, ou même du Lahou ? c’est ce que je me suis demandé bien longtemps.
Pendant mon séjour à Aouabou chez Kommona Gouin j’ai obtenu quelques détails sur cette région et les cours d’eau qui la sillonnent. La rivière Ndo traverse le Diammara, colonie mandé de la famille veï, originaire du Ouorodougou et venue par le Kouroudougou et le Tagouano. Les familles ouattara de Diarawary, chef de village à Kong, et de Domba, chef du Djimini, viennent également du Diammara (qui veut dire « pays des étrangers »). Le Ndo, qui est peu important, se jette dans une grosse rivière nommée _Nji_ et _Isi_, guéable en été, mais impossible à traverser pendant les hautes eaux ; on m’a dit qu’elle rejoignait la rivière de Mouoso (Grand-Bassam), mais c’est faux. Les indigènes identifient la lagune Ebrié avec le Comoë. Des gens qui connaissent Dabou m’ont affirmé que la rivière de Dabou porte le nom d’Isi ; elle traverse le Tagouano et le Bahouri ou Baoulé, auquel elle a donné un de ses noms, car l’Isi est connue aussi par les Mandé sous le nom de Baoulé.
Le Kouroudougou est arrosé par une rivière encore plus importante que l’Isi et qui porte le nom de Bandamma ; on la dit navigable et on la passe en pirogue presque toute l’année pour se rendre à Kanyenni. Les uns m’ont dit qu’elle recevait l’Isi, d’autres qu’elle rejoignait la mer (?) ; d’autres, enfin, m’ont assuré que c’est un cours d’eau distinct. Dans ce cas-là, ce serait la rivière de Lahou (voir le chapitre XVI).
Par suite de la route indirecte que j’ai suivie, je n’ai pu observer à loisir le mouvement commercial entre Kong et l’Anno, les marchands passant généralement par une route plus à l’ouest, celle qui traverse Koumarasou. Je puis cependant dire que l’article le plus importé par cette voie est le beurre de cé des Komono et surtout la ferronnerie de la région Bobo-Dioulasou. Le kola blanc, rapporté en échange, va beaucoup sur Kong, qui l’exporte sur Léra, Niélé et Bobo-Dioulasou ; ce fruit a son débouché plutôt vers l’est, car il s’en évacue de grandes quantités sur Bouna, Boualé, Bondoukou et Salaga, qui fournissent en partie le sel à cette région.
_Dimanche_ 3 _février._ — Kamélinsou, comme je l’ai dit plus haut, est le village frontière de l’Anno quand on vient du Djimini ; il est habité exclusivement par des Gan-ne, et porte pour cette raison aussi le nom de Gan-nesou. Nous fûmes reçus par un beau vieillard à barbe blanche qui s’empressa de nous faire installer de son mieux, car les cases de ce village sont fort mal entretenues. Les femmes et les jeunes filles se sont toutes crues obligées de nous faire un cadeau, de sorte que le riz, les ignames, bananes, papayes et poulets ne nous ont pas manqué.
Ce village, quoique d’un aspect misérable, a la réputation d’être riche. Beaucoup d’habitants en effet portent comme bijoux des pépites d’or. Ils m’ont aussi paru travailleurs et possèdent des plantations de kolas. Les femmes s’occupaient de la cueillette du fruit et triaient les kolas par grosseurs et par qualités. J’ai vu aussi à Kamélinsou préparer du savon avec le fruit du kobi, qui est assez commun par cette latitude.
_Lundi_ 4 _février._ — Le chef de Kamélinsou, au lieu de nous faire conduire directement sur Mango (Gouènedakha), nous fit mener à Moroukrou ou Moroudougou, où résident deux chefs parents du roi de l’Anno. Comme ce détour me rapprochait du Comoë, sur lequel je voulais me procurer quelques renseignements, je ne fis aucune observation et me laissai conduire à Moroukrou[47], où nous fûmes bien accueillis par Lendou et Gouami, les chefs de l’endroit.
Le Comoë (rivière d’Akba) a ici plus de 100 mètres de largeur ; il est très fortement encaissé ; actuellement encore, il n’est pas guéable, et les perches ne peuvent servir à manœuvrer les pirogues que sur les rives. Les gens du village viennent y prendre leur eau ; les femmes descendent, pour la puiser, par un sentier presque à pic, qu’elles remontent avec adresse leur potiche sur la tête, ce qui serait presque un tour de force pour des Européennes.
D’après le dire de toutes les personnes que j’ai eu l’occasion d’interroger, le Comoë, dans la partie entre Nabaé à Moroukrou et de ce point à Attakrou[48], n’offrirait pas de difficultés à la navigation en pirogue ; les indigènes n’utilisent pas le fleuve pour leurs communications ; ils donnent comme raison qu’ils ne sont pas experts dans la fabrication des pirogues ; en cela je suis absolument d’accord avec eux : les embarcations que j’ai vues sont toutes grossières, massives et peu maniables ; avec de telles pirogues il ne faut pas songer à naviguer, elles sont tout juste bonnes à traverser la rivière.
En revenant du Comoë, les gens du village nous firent voir l’endroit où les guerriers de l’Anno ont vaincu ceux du Bondoukou, il y a environ soixante ans, sous le règne de Diané, qui, dans cette affaire, tua Sofié, le chef du Bondoukou, un des prédécesseurs d’Ardjoumani.
[Illustration : Femmes puisant de l’eau au Comoë.]
_Mardi_ 5 _février._ — Le lendemain, Gouami nous fit faire étape dans le centre le plus important de l’Anno. S’il existe une question embrouillée pour le voyageur, c’est bien celle de la dénomination de ce marché. Beaucoup de Mandé désignent le centre commercial de la région par _Mango_, et la région sous le nom de _Mangotou_ (brousse de Mango) ; l’un et l’autre de ces noms sont impropres, car le pays est appelé par ses habitants _Anno_ depuis Kamélinsou jusqu’aux frontières de l’Indénié, et le centre commercial désigné sous le nom de Mango en mandé se nomme ou _Groûmania_ ou _Gouènedakha_ : Groûmania est le nom _agni_ ; Gouènedakha, le nom _gan-ne_. D’autres appellent aussi Mango _Koffésou_, quoique ce nom ne se rapporte en réalité qu’à une sorte de faubourg habité par les autochtones.
C’est dans ce faubourg de Koffésou ou Koffikrou (en agni) que l’on nous fit loger. Il n’est éloigné de Groûmania que de quelques centaines de mètres, ce qui me permit d’y aller pendant la grosse chaleur. Des amis que j’y rencontrai me conduisirent chez quelques notables mandé et eurent l’obligeance de me présenter et de me recommander au personnage le plus influent de la ville, à Ahmadou Sakhanokho, dont l’amitié me fut très précieuse lorsque le moment vint de traiter avec le chef de l’Anno.
Groûmania, ou Gouènedakha, ou Mango, ou Koffésou, est composé de trois agglomérations d’habitations.
Au nord, et séparés du village principal, se trouvent deux groupes de cases habités par quelques Gan-ne et quelques gens de race agni ; c’est une espèce de faubourg, nommé _Koffésou_ en mandé ou _Koffikrou_ en agni (_Koffi_ est le nom du chef, et la terminaison dans les deux langues veut dire « maison de »).
Cette ville, irrégulièrement bâtie, comme presque tous les centres de ces régions, est bien située, et entourée de plantations ; on y trouve quelques cocotiers et un ou deux orangers. Groûmania est dans la zone de transition, entre la végétation peu couverte de la région Kong et celle, si dense et si touffue, du bassin inférieur du Comoë. Aux environs, on voit de fort beaux sites, surtout sur les bords du Comoë, près de Siripon et d’Assouadé. En quittant Moroudougou ou Moroukrou, surtout, je fus agréablement surpris en traversant de grandes oasis boisées d’essences rappelant nos hêtres et nos frênes, avec le sol tapissé de petites pousses de toute nuance, produisant un amalgame de tous les verts que l’on puisse rêver.
On ne saurait croire combien une plante ressemblant aux nôtres peut agir sur le moral de ceux qui, depuis longtemps, ont quitté l’Europe : tout se réveille, la patrie vous apparaît, la famille, les amis, le cœur bat fort ; bien que faible, exténué, on se sent revivre ; ces joies sont trop courtes, hélas ! et pendant qu’avec ce brave Treich nous nous laissions aller aux doux rêves du retour, devant nous défilaient, comme pour nous rappeler à la réalité, les troncs dépouillés des arbres à _fou_, dont l’écorce sert à confectionner les vêtements des Gan-ne et des Agni. De temps en temps, une échappée laissait entrevoir des friches de bananiers, des fouillis d’ananas ou encore une plantation de kolas ; plus loin apparaissaient de petites clairières à peine couvertes d’un chaume rabougri et de quelques termitières avec un gigantesque bombax, dernier survivant d’un village peut-être jadis prospère, mais dont le nom même a échappé aux habitants.
Je ne veux pas quitter Groûmania sans donner au lecteur une idée du mouvement commercial de ce lieu, qui passe pour le plus honnête du monde noir. La loyauté des gens de l’Anno est proverbiale : on peut laisser un colis en souffrance dans un chemin quelconque, il ne sera sûrement pas volé ; l’habitant s’en charge volontiers et le remet consciencieusement à son chef de village, qui jamais n’en disposera et sera toujours prêt à le faire remettre à son destinataire à la première réquisition de ce dernier.
[Illustration : Croquis de Mango.]
L’industrie de Groûmania consiste surtout en tissage et teinture. On semble s’être spécialisé à fabriquer l’article si avantageux du Djimini : la cotonnade commune blanche à raies bleues, qui fait une si sérieuse concurrence aux produits similaires blancs du Mossi.
Les Mandé de Kong, de Bouna, de Boualé y importent beaucoup de ferronnerie tirée des pays siène-ré et de la partie nord des États de Kong ; en échange, ils se procurent les tissus dont je viens de parler, ou bien alors le kola blanc. Son abondance et son bon marché excessif lui permettent de supporter trente jours de transport et d’atteindre Bobo-Dioulasou ou Salaga en donnant de très gros bénéfices. Dans les villages du Mangotou (alentours de Groûmania), ce kola ne se paye qu’une caurie pièce ; rendu à Salaga, il se vend en gros 25 cauries, et en détail jusqu’à 40. En échange, on prend généralement, dans ces deux autres centres, du sel, qui se vend à Groûmania un prix exorbitant, les communications avec le littoral du golfe de Guinée étant devenues très difficiles, pour des raisons que nous indiquerons dans la suite de notre relation.
A côté de ce mouvement commercial très actif, l’Anno produit le _fou_ en quantité considérable. Le fou est l’écorce d’un arbre qui atteint de grandes dimensions ; le tronc a l’aspect d’un tronc de hêtre. C’est peut-être le même arbre que Schweinfurth signale dans l’Ouganda, l’Oungoro et chez les Monbouttou. Ce voyageur le nomme _rokko_. C’est probablement l’_Urostigma Kotschyanum_. La façon de préparer le fou est bien originale : avant de détacher l’écorce du bois, on la bat avec un maillet allongé couvert d’encoches formant des rainures. Cette première opération a pour but de détacher l’enveloppe extérieure de l’écorce, la partie rugueuse qui constitue, à proprement parler, l’épiderme. Ce travail terminé, l’écorce, qui a un aspect rougeâtre, est battue avec des maillets plats sans encoches, afin de la détacher du tronc ; puis, par une série de battages, on arrive à la rendre tout à fait souple et malléable.
Elle présente alors l’aspect d’un grossier tissu dans le genre des nattes en fibres de palmier tressées sur le littoral, ou des _tapa_ des mers du Sud, mais son épaisseur varie entre 3 et 5 millimètres.
Le prix du fou est proportionné à sa surface : j’en ai vu de 3 à 4 mètres carrés.
On en confectionne presque tous les vêtements, surtout le pagne pour femmes, des sacs, des musettes, des bonnets, etc., que l’on teint soit en rouge brun, soit en bleu indigo. Les petits morceaux, les déchets, sont utilisés comme serviettes. Dans le pays de Kong, personne ne sort sans une bande de fou, avec laquelle on éponge la sueur et on se lave. Les très gros morceaux sont utilisés comme emballage, et servent à l’occasion de stores, de portes, de nattes pour dormir, et le plus souvent à réparer les toits que les intempéries ont endommagés.
Les femmes s’occupent beaucoup d’exploiter les feuilles d’ananas, en confectionnant du fil avec ses fibres. Mis en écheveaux, il est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide du kola, ou en bleu avec l’indigo, ou encore en jaune avec le souaran. Ce fil sert aux musulmans à broder les coussabes, les bonnets, les pantalons. A Bobo-Dioulasou, un écheveau d’une douzaine de fils de 1 mètre coûte près de 500 cauries.
Enfin, une des spécialités des marchands de l’Anno est de fournir les armes et surtout les poudres à petits grains, qu’ils tirent d’Assinie et de Grand-Bassam et qui sont les plus appréciées dans toute la boucle du Niger.
Malheureusement, il y a souvent pénurie, les communications vers la mer laissant toujours à désirer et les pays Sanwi étant surtout trop protectionnistes. On peut dire qu’il est presque impossible aux hommes de l’Anno d’arriver à nos comptoirs. Quand nous leur aurons ouvert une route sûre vers la mer, le chiffre d’affaires de nos compatriotes de la Côte se quintuplera.
_Mercredi_ 6 _février._ — Koffi refusa absolument de nous introduire auprès de Kommona Gouin ou Cabran Gouin, chef de l’Anno, qui réside à Aouabou. Il faut nous rendre au préalable à Boniadougou, où réside Diamdiane, un chef qui jouit de quelque considération dans la région. J’avais bien peur d’être forcé d’accepter son hospitalité, et de subir de nouveaux retards, mais ce brave homme, en nous voyant, Treich et moi, n’a insisté que mollement. La vue des visages pâles a eu l’air de l’impressionner assez fortement pour ne lui permettre de nous regarder qu’à la dérobée. Après l’avoir salué et pris congé de lui, nous nous dirigeons vers le sud-est sur Aouabou, qui n’est éloigné de Boniadougou que de quelques kilomètres.
Aouabou, résidence du souverain de l’Anno, est un bien misérable village, comprenant une trentaine de cases rectangulaires qui abritent la famille royale et quelques captifs de Kommona Gouin.
Sur une place, devant l’habitation royale, se trouvent deux baobabs entre lesquels est une grosse pierre qui supporte un chaudron en cuivre de 1 m. 20 de diamètre. Il y a bien un mois qu’on me berce de cette douce surprise : « Voir la marmite d’Aouabou, qui est tombée du ciel ».
J’ai beau m’évertuer à l’examiner, jamais je ne pourrai me persuader que je suis en présence d’un aérochaudron : il a bel et bien été fabriqué en Europe et même à une époque qui ne doit pas être reculée de plus de deux cents ans. Quel est l’individu qui a pu avoir la constance de le charrier de la mer ici ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’il est là, et qu’il fait et fera encore l’admiration de plus d’une génération. Une pierre en guise de billot qui se trouve à côté indique suffisamment qu’il y a à peine une trentaine d’années, au temps où les mœurs achanti étaient encore en vigueur, la pierre et la marmite servaient de lieu de sacrifice. Actuellement, et depuis que l’islamisme s’est infiltré dans la région par les Mandé, ce chaudron n’a plus que le rôle d’oracle : les sorciers du roi le consultent la nuit quand il y a de graves décisions à prendre.
Il n’est pas étonnant que les gens d’Aouabou considèrent plutôt ce chaudron comme tombé du ciel que fabriqué par des Européens, puisque dans la plupart des pays que j’ai visités on ne nous croit pas assez adroits pour faire des fusils. A peu près partout on regarde l’Européen comme un simple intermédiaire entre le noir et des êtres surnaturels habitant dans les profondeurs de la mer qui, seuls, seraient, aux yeux de ces populations ignorantes, capables de fabriquer un canon de fusil ou des soieries.
Cela tient à une fausse interprétation des ouvrages musulmans qui ont pénétré chez les peuples noirs. On y dit : « _De l’autre côté de la mer habitent les blancs_ ». Le noir ne comprend pas qu’il s’agit d’une distance en largeur, il est persuadé que c’est après avoir traversé une couche d’eau considérable en profondeur, qu’on atteint les pays peuplés de blancs. J’ai déjà eu l’occasion de raconter plus haut que l’on me croyait amphibie. Le seul fait de prendre mon tub une fois par jour et de saisir souvent ce prétexte pour éloigner les êtres gênants qui ne me laissaient pas de répit, faisait dire à ces braves gens que pour moi l’existence n’était possible qu’à la condition de passer une partie de la journée _au fond de l’eau dans une grande calebasse en toile_.
A Aouabou, Treich et moi, nous fûmes reçus royalement. Nous avons été hébergés et nourris par les soins de Kommona Gouin, qui nous fit donner à plusieurs reprises du mouton, et, quelques jours avant notre départ, un bœuf qu’il envoya prendre dans un de ses villages.
Dès la seconde entrevue, et après lui avoir fait un joli cadeau, auquel il répondit du reste en m’envoyant trois pépites d’or, je crus devoir le pressentir sur l’importance qu’il y avait pour lui à se placer sous notre protectorat — comme venaient de le faire le Bondoukou, les États de Kong et le Djimini. Dans une première réunion, qui ne comprenait que quelques chefs des villages voisins, il me demanda de nouveaux délais afin de pouvoir réunir tous les personnages influents de son pays. Pressé par moi, il fit cependant diligence en expédiant de suite des courriers ; de sorte que je n’eus à séjourner en tout que douze jours à Aouabou. Ces lenteurs me donnèrent le temps d’étudier un peu la région et ses habitants.
L’Anno est habité par trois peuples de races distinctes.
Les plus anciens sont les Gan-ne. Ils semblent n’avoir jamais habité que les épaisses forêts de la région où viennent le kola et le palmier à huile. Leur type est caractérisé par une taille au-dessous de la moyenne, une figure ronde et pleine, une peau d’un brun chocolat. J’en ai vu trop peu pour les esquisser comme je le voudrais ; on n’en rencontre guère que quelques-uns par-ci par-là dans les villages, ou encore dans la forêt, portant des charges de fou, de kolas ou d’amandes de palme.
[Illustration : Aouabou : la demeure royale.]
Dans ces forêts épaisses, presque dépourvues de sentiers, on ne peut songer à employer des animaux pour les transports, ils ne pourraient passer : tout transport doit se faire à dos d’hommes, sinon en pirogue.
Du reste le cheval et l’âne ne pourraient y vivre. La végétation est tellement vivace, que les graminées atteindraient hauteur d’homme quelques jours après les semailles. La tige serait gigantesque, mais ne produirait pas de graines ; il faudrait se livrer à des défrichements perpétuels ; les lianes et les jeunes pousses envahiraient les cultures et étoufferaient les graminées. Le sol est tapissé de jeunes pousses d’arbres et de bouquets d’ananas, mais on n’y voit pas un brin d’herbe.
Les lianes sont très nombreuses, les branches enchevêtrées les unes dans les autres ; il est impossible de porter sur la tête, les charges tomberaient à tout instant. C’est pourquoi les Gan-ne organisent leur fardeau en hotte — deux lianes servent de bretelles. De cette façon ils ont les mains libres et peuvent se frayer un passage en écartant les lianes ou en les coupant à l’aide d’un long couteau qu’ils portent toujours à la main. Ces couteaux sont de différents modèles. La lame varie de 35 à 50 centimètres de longueur. Les Gan-ne se servent de cette espèce de sabre d’abatis avec une grande adresse. Quelquefois ils fabriquent une grossière gaine en cuir pour y mettre l’arme, et généralement ils l’ornent de deux ou trois coquilles d’huîtres teintes en rouge, qui proviennent de la Côte.
La coiffure des hommes et des femmes gan-ne est celle des Siène-ré. Les hommes ont la chevelure arrangée de toutes les façons et très souvent ornée de perles et de pierres, de petites cordelettes à nœuds et autres ornements.
Les Gan-ne habitent surtout les confins du Baoulé et semblent s’être retirés devant l’arrivée des migrations agni dans l’Anno. Les Agni de l’Anno ont une origine commune avec les Agni de l’Abron (le Bondoukou méridional), de l’Indénié, du Morénou, de l’Alangoua, du Bettié, du Sahué, du Sanwi (pays de Krinjabo), de l’Akapless, des confins de l’Ahua (Apollonie), et même de ceux qui habitent le cours inférieur de la rivière Bandamma (rivière de Lahou), aux environs de Tiassalé (voir le chapitre XVI).
Les Mandé appellent _Ton_ ces gens de race agni ; c’est une appellation impropre : les Ton habitent le Bondoukou central et parlent l’achanti presque pur, tandis que les Agni de l’Anno parlent la même langue que les gens de Krinjabo ; en un mot, ils sont de même famille que les habitants de l’Abron et de l’Assikaso, qu’on nomme _Bouanda_. Le vrai nom, le nom des indigènes par lequel ils désignent et le peuple et sa langue, c’est _Agni_.
Les hommes de cette race sont très propres ; ils passent une bonne partie de la journée à se baigner et à se savonner en se servant de fibres d’arbres ou de fou comme éponge. Après chaque bain ils se graissent le corps avec du beurre de cé dans lequel ils introduisent volontiers du musc ou toute autre forte odeur. Il est très rare que les gens de race agni se rasent la tête ; ils ont tous une coupe de cheveux à peu près uniforme : cheveux coupés courts (environ 2 centimètres), de façon à pouvoir les peigner, ce qui est une de leurs grandes occupations.
On peut dire que ces gens tiennent le milieu entre l’Achanti et le Gan-ne. Ils se distinguent surtout de ces derniers par un plus grand luxe dans les vêtements ; en général, ils ne se servent que des cotonnades mandé, tandis que les Gan-ne, à part le fou, ne portent guère que des vêtements en coton teints en _bassi_ (rouge brun). Cette couleur, qui peut être presque considérée comme un indice ethnographique, me paraît importée chez eux, et l’on aurait tort d’y voir un lien de parenté avec la race mandé. Ces derniers, qui ont beaucoup de relations avec les régions productives du kola, ont fort probablement introduit cette teinture chez eux ; en tous cas, l’arbuste nommé _bassi_ n’existe pas dans cette région.
Les peuples de race agni et les Gan-ne semblent, à force d’avoir vécu en commun, s’être adonnés aux mêmes pratiques superstitieuses. Quantité d’objets et d’animaux, et en général tout ce qui est blanc, est fétiche et sacré : les œufs, les poules blanches, certains arbres, etc. Cette coutume s’étend même souvent à des femmes et à des hommes qui, pour se distinguer des profanes, se bariolent de blanc avec de la cendre délayée dans de l’eau.
Ces individus voués au fétiche sont consultés comme oracles dans beaucoup de cas ; ils sont maîtres en l’art d’empoisonner et pratiquent la médecine.
Lorsqu’un malade a besoin du ministère d’un de ces médecins-sorciers, il le fait mander.
L’homme de l’art pose d’abord un fétiche devant le malade, généralement une statuette en bois représentant un homme ou une femme grossièrement exécutée, à laquelle il ne manque jamais les détails anatomiques intimes. Puis le médecin bariolé de blanc danse une sarabande désordonnée autour du malade, et se fait montrer le siège du mal. Après un court massage, il ne manque jamais de retirer du membre malade une éclisse ou un fragment d’os qu’il avait eu soin de dissimuler dans une de ses mains. Le malade ne manifeste aucun étonnement de se voir retirer de sa jambe ou de son ventre un corps étranger, sans incision apparente, et — ce qu’il y a de bien curieux — neuf fois sur dix il se dit guéri !
Si la religion de ces peuples se bornait à ces sottes pratiques, elle serait bien inoffensive, malheureusement les sacrifices humains existent encore chez eux. Ils ont cependant la pudeur de les cacher aux yeux des Européens.
[Illustration : Un Gan-ne dans la forêt.]
A la mort de tout souverain ou personnage de marque, on immole quelques victimes, généralement une partie des esclaves du défunt ; puis, pour fêter sa mémoire, ses parents et amis se livrent à des orgies qui ne prennent fin que quand ils ont mangé et bu tout ce qu’ils ont trouvé dans le pays.
On tue les bœufs et les moutons ; le vin de palme et le gin coulent à flots.
Très fréquemment aussi, j’ai vu des femmes porter une poupée en bois serrée dans le dos comme si c’était leur enfant. C’est, paraît-il, un remède infaillible contre la stérilité. Chez d’autres peuples, les Wolof par exemple, les jeunes filles portent aussi quelquefois, en guise d’enfant, un tibia d’animal orné de perles. Je n’ai jamais manqué l’occasion de demander à mon domestique Diawé ce que cela signifiait, afin de m’attirer cette réponse qui me faisait sourire chaque fois : « Ça il y a trop bon pour gagner petit ». Quels heureux peuples que ces noirs : ils ont des remèdes pour tout.
Le blanc est toujours une couleur fétiche. C’est ainsi qu’il y a des pierres et des arbres fétiches, et que certaines îles des lagunes près de Grand-Bassam sont considérées comme telles, à cause de quelques roches blanches qui s’y trouvent.
Les poules blanches sont d’excellents fétiches, et en avaler un œuf est toujours de bon augure.
Dans toute cette région, quand les indigènes ont à vous remercier pour un cadeau que vous leur avez fait, toute la famille et les amis viennent vous dire merci et déposer devant vous un petit caillou, une motte de terre ou encore une paille ou un morceau de bois, en disant « _Naçio_ ».
Dans le Gourounsi j’avais déjà vu une pratique de ce genre ; les indigènes, pour vous demander un cadeau, vous mettent dans la main un de leurs instruments ou outils, ou bien vous le suspendent à l’épaule.
Les villages gan-ne et agni de l’Anno sont presque tous construits d’après un même type, et forment généralement une grande rue unique. Les habitations et leur ameublement sont analogues à ceux décrits dans le Bondoukou, mais construits avec moins de soin et mal entretenus. On trouve, dans presque tous les villages, un ou deux bancs d’une dizaine de mètres de longueur sur lesquels on s’assied pendant les veillées ; ces bancs sont aménagés tout simplement à l’aide de deux troncs d’arbres montés sur un chevalet ; l’un sert de siège et l’autre de dossier.
Les Gan-ne et les Agni ont aussi le _banan_ ou _benteng_ des Mandé, ce fameux hangar où les oisifs viennent se reposer pendant les heures chaudes. Le grenier de ces hangars sert de magasin à ignames ou à maïs.
L’Anno ne se nourrit pour ainsi dire que d’ignames et de bananes, les céréales n’y viennent pas. Ce pays a aussi fort peu de bétail ; cinq ou six villages à peine possèdent quelques vaches, les autres n’ont guère que des moutons et des chèvres.
Les abords des villages sont couverts de broussailles et de bois dans lesquels circulent d’étroits sentiers conduisant aux défrichements, jardins à bananes, à manioc, ou champs d’ignames. Ces deux végétaux forment la base de l’alimentation des peuplades forestières de l’Anno.
Aux quatre points cardinaux du village se trouve un endroit aménagé pour y servir de watercloset ; ou bien c’est une sorte d’échafaudage fait de troncs d’arbres, ou encore un arbre coupé, le long duquel on a creusé un fossé, ou bien encore de véritables fossés avec feuillée, tels qu’on les fait construire dans les campements par les troupiers. Ces endroits se nomment _bacaso_ en langue agni, ce qui veut dire : « l’endroit du morceau de bois ».
[Illustration : Un indigène de race agni faisant sa toilette.]
On trouve peut-être ces détails un peu oiseux, mais il est si rare, dans ces pays, de rencontrer des gens propres, qu’il serait injuste de ne pas leur rendre justice.
J’ai vu aux abords d’Aouabou et de plusieurs autres villages, généralement dans le coin de quelque bananeraie, des tombes, au-dessus desquelles est disposé le plus souvent un petit hangar en clayonnage recouvert de chaume, ou bien encore la tombe est dissimulée par une série de branches qui se croisent au sommet.
Dans une ou deux cases, un peu à l’écart du village, se retirent les femmes à une certaine époque. Pendant tout ce temps la femme est considérée comme impure et aucun homme n’a de commerce avec elle.
L’Anno comprend aussi quelques colonies mandé venues du Diammara, du Kong et du Kouroudougou, qui se sont surtout fixées à Groûmania. Ces colonies ont toujours été très puissantes ; elles ont fourni de nombreux contingents lors des guerres qu’ont soutenues le Dagomba, le Mampoursi et le Gondja contre le souverain de Nalirougou.
On sait, comme je l’ai dit plus haut, que les guerriers mandé de Groûmania sont restés sur le théâtre de la guerre et ont obtenu de grandes concessions de terrains sur la route de Yendi au Haoussa, où ils ont créé un centre très important encore et dont l’existence nous a été révélée par les itinéraires par renseignements de Barth. Cette ville s’appelle toujours « le Camp de Mango », _Sansanné[49]-Mango_. Les chefs actuels de Sansanné Mango sont encore des Ouattara.
Quand la puissance achanti est tombée, d’autres Mandé ont quitté l’Anno et ont fondé des colonies dans le Barabo (rive gauche du Comoë, à l’est de l’Anno). Cette colonie mandé du Barabo est placée sous l’autorité d’Ardjoumani, comme nous l’avons vu.
Pendant notre séjour à Aouabou je me rendais souvent chez Kommona Gouin pour le saluer, lui parler de la France et du commerce des Européens, ce qui l’amena à me confier que depuis longtemps il avait le désir d’entrer en relations avec nos comptoirs de Mouoso (Grand-Bassam). Voici à peu près en quels termes je l’ai engagé à traiter :
« La protection que nous avons accordée à Amatifou (ex-chef du Sanwi) et que nous continuons à son successeur Aka Simadou, est un sûr garant que nous ne voulons pas la guerre et que nos intentions sont tout ce qu’il y a de plus pacifique. Ce que je suis venu faire dans ces régions, tous, vous l’avez compris : je veux vous aider à vous passer des nombreux intermédiaires et courtiers qui vous enlèvent le plus gros de vos bénéfices, et, par un accord entre nous, vous faciliter l’accès de nos comptoirs. » Il s’engagea à ouvrir une route suffisamment large de Groûmania à Attakrou (premier village de l’Indénié) et ne concéda le droit de venir commercer dans son pays qu’à nos nationaux.
[Illustration : Un malade en consultation.]
Cet homme, comme généralement tous les chefs âgés, est un brave et digne homme ; il a toute ma sympathie. Il est retiré dans son petit village d’Aouabou, à la porte de Groûmania, et a l’air d’administrer honnêtement son pays ; partout on nous a fait l’éloge de sa probité et de sa façon de gouverner. Sa bonté est proverbiale.
Son intérieur est très modeste : il se tient presque toujours dans un hall formé de quatre petites cases rectangulaires. L’une renferme le panier dans lequel le transportent quatre vigoureux gaillards quand il se déplace, quelques lances, des fusils à silex et une belle peau de panthère, cadeau du chef de Bouna. Une autre case contient toute une série de tam-tams autour desquels sont amarrées quantité de mâchoires humaines, derniers trophées de la guerre que Diané, ancêtre du chef, livra à Fofié, un des prédécesseurs d’Ardjoumani, qui fut tué à Moroukrou deux jours après avoir traversé le Comoë. La mâchoire de Fofié est attachée au plus gros tam-tam.
[Illustration : Type d’un village gan-ne ou agni.]
Cette demeure royale n’est ni gaie ni séduisante, et ce n’est pas la présence de Kommona Gouin qui l’égayera. Habillé en musulman, coiffé d’une grande chéchia rouge, il est toujours assis sur une sorte de chaise, entouré d’un ou deux de ses enfants. Le pauvre roi est presque aveugle ; il porte une barbe blanche à peine cultivée dont l’extrémité (la barbiche), teinte en rouge au henné ou avec du jus de kola, est roulée sur elle-même et forme une assez grosse pelote, ce qui lui donne un air tout à fait grotesque.
Le cadre d’un palabre n’augmente guère le faste royal de la cour d’Anno. Le public est plus nombreux cependant, et c’est un peu plus original, la parole n’étant portée que par les porte-canne, sorte de factotums qui ont en main une canne sculptée et ne font que répéter les paroles du roi ou des intéressés qui viennent solliciter une mission ou en rendre compte. Dans ces palabres souvent il y a aussi des individus faisant fonction d’huissiers : ils indiquent les places à occuper par les assistants, leur font donner des tabourets, en un mot s’occupent de l’ordre des préséances, etc. ; on reconnaît ces individus à une tête de singe qu’ils portent suspendue au cou : c’est la chaîne de nos huissiers.
Comme je logeais chez Acra, le premier porte-canne de Kommona Gouin, et qu’il parlait mieux le mandé que son souverain, je réussis à me procurer les noms des chefs qui ont précédé le roi actuel.
Le plus ancien en date dont on se souvienne dans l’Anno se nommait Diâné ; c’est celui qui a tué Fofié (roi du Bondoukou). D’après l’âge de deux vieillards qui disent l’avoir vu quand ils étaient enfants, il devait régner vers 1823.
Puis vinrent : Morou, jusqu’en 1835 ;
Diamdiâne, jusqu’en 1842 ;
Bomma, jusqu’en 1849 ;
Famissa, jusqu’en 1856 ;
Bomma Koummonaba, jusqu’en 1875 ;
Et enfin Kommona Diaou, ou Kommona Gouin, ou Cabran Gouin, chef actuel.
A ce dernier succédera son frère Diangoué, qui est le prince héritier.
Depuis l’avènement de Diâné, les chefs de l’Anno ont toujours été musulmans. Avec l’avènement de ce chef et sa conversion à l’Islam il s’est produit une grosse perturbation dans le mode de succession au trône. Avant, le prince héritier était toujours, comme chez les peuples de race agni, le neveu (fils de sœur) du roi, tandis qu’en ce moment la succession, tout en étant latérale aussi, comprend d’abord les frères par rang d’âge, puis l’aîné des fils de frère, — quand les choses se passent normalement, car très souvent le pouvoir est usurpé, comme dans tous les gouvernements nègres.
_Situation politique._ — Avant la décadence de l’Achanti, l’Anno était l’allié de la cour de Koumassi et agissait de concert avec elle contre le Bondoukou et l’Abron, de sorte que jamais l’Anno n’a vécu en bonne intelligence avec ses voisins de la rive gauche du fleuve ; ils ne se font cependant pas la guerre, grâce à la médiation des Mandé musulmans de Groûmania et du Barabo : il n’y a jamais de gros conflits ; leur animosité mutuelle ne se traduit que par des confiscations de marchandises qui s’opèrent généralement dans l’Indénié.
[Illustration : Kommona-Gouin.]
L’Anno a aussi de temps à autre des démêlés avec le Baoulé, mais ces querelles ne sont que locales et ne s’étendent guère qu’aux gens du Baoulé qui habitent Amakourou, à deux étapes dans l’ouest de Ndiénou. En somme, ce pays est très tranquille ; il est même fort heureux pour nous que l’Anno ne soit pas l’allié du Bondoukou, chacune de ces régions ayant une importance considérable par ses voies de communication qui débouchent de l’Indénié. En cas d’hostilité ou de guerre dans l’un des deux pays, on peut prendre ou la rive droite ou la rive gauche du Comoë.
J’ai donné, au chapitre Bondoukou, les principales routes de l’Abron et du Bondoukou par la rive gauche du Comoë ; voici d’autre part les communications qui existent entre l’Anno et l’Indénié par la rive droite de ce même fleuve.
En dehors de la route que je me propose de suivre, par Ndiénou et Zouépiri sur Attakrou ou Béniékrou (premier village de l’Indénié), communication la plus occidentale, il existe une autre route assez fréquentée également, qui mène presque, en longeant le Comoë, de Groûmania à Annibilékrou (Assikaso, partie méridionale de l’Abron). Ce chemin passe à Ahouan et traverse le Comoë près de Duhinabo, un peu en aval du confluent de la rivière Yéfou.
D’autres sentiers mènent des villages situés entre Zanzanso et Zouépiri par Abé (passage du Comoë) également sur Annibilékrou. Ces chemins, dépourvus de villages et occupés par des chefs quelquefois très exigeants pour les marchands, ne sont pas très sûrs, de sorte qu’en général on préfère se diriger sur Attakrou ou Eléso[50], où commence la navigation en pirogues du Comoë. De ces deux points, on peut descendre le fleuve en pirogue ou bien faire la route à pied.
_Vendredi_ 15 _février._ — Le séjour à Aouabou, qui commence à me peser d’une façon excessive, tire heureusement à sa fin. Dans l’après-midi, pendant un grand palabre, on a accepté tous les articles du traité que j’ai présenté. Les dernières hésitations ont été levées grâce à l’intervention de mon ami Ahmadou Sakhanokho, le notable mandé de Groûmania, qui a voulu signer à côté de Kommona Gouin.
Le soir, on a fait un tam-tam de quelques heures et l’on s’est séparé après de nombreuses poignées de main. Le roi voulait me faire prolonger mon séjour de quelques jours encore, et le lendemain je dus faire usage de tous les arguments possibles pour lui démontrer l’importance que j’attachais à un départ prochain.
A notre très grande satisfaction à tous, il se décida pour le dimanche suivant. Cette vie d’attente était insupportable ; nous avions tous hâte d’atteindre la mer, que je faisais entrevoir à mes hommes depuis deux ans comme le terme final de nos tribulations.
_Samedi_ 16 _février._ — Depuis hier soir nous vivons dans l’abondance ; les gens du village viennent de nous amener un bœuf et des moutons, cadeau de Kommona Gouin. Nous avons tout fait abattre par notre hôte Acra, le porte-canne du roi, qui est musulman, pour pouvoir offrir de cette viande au roi et à sa maison. Nous nous réservons seulement un mouton, auquel je fais couper le cou par un de mes hommes non musulman afin de ne pas en distribuer, ou, pour parler franchement, ne pas être obligé d’en offrir, car nous allons bientôt n’avoir que du poisson sec et du singe boucané.
[Illustration : Palabre à Aouabou : signature du traite.]
Un chasseur a rapporté une antilope qu’il venait de tuer dans un champ d’ignames ; c’est une variété que je n’avais pas encore rencontrée et qui ne vit que dans les grandes solitudes boisées du Comoë.
Très bas de jambes, les cornes tout à fait inclinées en arrière, de manière à ne donner aucune prise aux branches ni aux lianes, cet animal semble avoir été créé exprès pour vivre dans les fourrés. Il mesure environ 70 centimètres au garrot. Son pelage est très foncé et ne comporte que des poils très courts et clairsemés. La chair est fortement musquée.
Nous en avons acheté un gros morceau pour nos dernières 400 cauries, car Aouabou est le dernier village vers le sud où ces coquilles aient cours : ailleurs la monnaie consiste en poudre d’or et en pépites ; mais les dénominations des poids et valeurs ont changé : on emploie déjà ici le système de Krinjabo, d’Assinie et de Grand-Bassam, qui diffère de celui de Bondoukou, de Salaga et de Kong.
A première vue et sans approfondir les étymologies, les poids et appellations de cette région semblent n’offrir aucune relation avec le mitkal, ses subdivisions et ses multiples, qui sont, comme j’ai eu l’occasion de le dire plus haut, d’importation et d’origine arabe.
Cependant on est frappé de voir que là aussi l’unité des forts payements correspond au _barifiri_ des Mandé (4 mitkal) ; en effet, en agni, 16 grammes d’or ou demi-once se nomme _anraé_, et l’once (32 grammes) se dit _anra niua_, mot à mot : _anra deux_ : _anraé_ est donc un radical. Cela prouverait bien que, dans le principe, le barifiri des Mandé, qui est peut-être un peu supérieur en poids à 17 ou 18 grammes, devait être le _anraé_ des Agni. La diminution de poids et la réduction de cette unité de poids à 16 grammes s’expliquent très facilement : à force de voyager, d’être pesé et surtout nettoyé aux factoreries, le barifiri ne donnait plus que 16 grammes.
Dans les factoreries, on se sert de l’once de 32 grammes (96 francs or) et de ses subdivisions pour les affaires que l’on traite en or.
Chaque once vaut 16 _ackés_ à 6 francs.
Chaque acké vaut 12 _takou_ à 50 centimes.
Voici les appellations agni pour l’or :
Pouassaba (commun aux Mandé), valeur décomptée à 3 francs 0 f 125 le gramme
Damma (commun aux Mandé) 25
Dé, égal au banankili mandé, ou takou (au pluriel _dé_ se dit _ba_) 0 50
Dé n’damma 0 75
Bâa (ne pas confondre avec le _ba_ court, pluriel de _dé_) 1 »
Bâa n’damma 1 25
Ba san (_ba_ pluriel de _dé_ ; _san_, trois) 1 50
Ba na (4) 2 »
Ba nou (5) 2 50
Ba sien (6) 3 »
Ba nso (7) 3 50
Ba mokué (8 fois 50 centimes) 4 »
Ba ngouna 4 50
Ba bourou 5 »
Ba bourou n’takou (0,50 × 10 + 0,50) = 5,50 5 50
Méttéba ou Méttéva ou 1 acké 6 »
Mettéba n’takou 6 50
Njunia 7 »
Mokué 8 »
Essoba 9 »
Nzonzan 10 »
Nzonzan bâa 11 »
Zamalfan (moitié) 12 »
Enzouazan 13 »
Enzouazan bâa (terme peu usité et chiffre peu employé par superstition) 14 »
Tuabo 15 »
Nzarazué ou encore : tuabo ani ba san 16 50
Bandézui 18 »
Anu zui 19 »
Taraé 21 »
Zémaré 24 »
Baré 27 »
Essan (ce devrait être : nzonzan essan, l’usage a fait tomber le premier terme) 30 »
Bagoua n’déa 33 »
Étéa 36 »
Anrué ou anrui 39 »
N’dua 42 »
N’dua (ni) ba sien (42 + 3) 45 »
Anraé (demi-once, le barifiri des Mandé) 48 »
Etté sui 54 »
Assé nua (essan nua ou 30 × 2) 60 »
Bagoua ndé nua (33 × 2) 66 »
Ba ndéa 72 »
Anumia 78 »
Ndua niua (42 × 2) 84 »
Ndua niua mettéba (42 × 2 + 6) 90 »
Anra niua (48 × 2) (1 once) 96 »
Anra niua mettéba (48 × 2 + 6) 102 »
Attatué 108 »
Anrué san (39 × 3) 117 »
Ndua san (42 × 3) 126 »
Anra san (48 × 3) 144 »
Ta 162 »
Banna (2 onces) (96 × 2) 192 »
Banna (suivi d’un autre chiffre qui le multiplie, banna n’est plus qu’une once ; ainsi, dans le chiffre suivant : _banna ani niua_, c’est comme si l’on disait 1 once + 2 = 3 onces) 288 »
Anra niua bourou, ce qui revient à dire 1 once 10 fois = 10 onces ou 960 »
_Dimanche_ 17 _février._ — Les adieux à la population d’Aouabou et à Kommona Gouin, auquel nous promettons de revenir, nous prennent une bonne heure. Enfin, à six heures vingt notre petite troupe de porteurs s’ébranle, précédée d’un guide de Kommona Gouin qui, à l’approche de Bookrou et de Prompokrou, souffle dans une trompe d’éléphant à laquelle sont fixées deux mâchoires humaines, trophée d’une guerre contre les Ton du Gaman. A Prompokrou, où nous faisons une halte de dix minutes pour laisser respirer nos porteurs, nous trouvons une délégation de gens de Dionkrou, petit village sur notre flanc gauche, qui vient pour nous inviter à camper chez eux, et nous ne pouvons nous remettre en route que lorsque le guide leur affirme que par ordre du roi nous devons coucher à Iaoukrou, où nous arrivons vers dix heures du matin. Nous n’avons rencontré dans cette étape qu’une dizaine de Gan-ne, revenant de Iaoukrou porteurs de kolas.
Leur tatouage a quelque analogie avec celui des Tagoua : il se compose de trois petites entailles presque parallèles de chaque côté de la bouche.
La végétation est très puissante dans cette région : de grosses branches servant de pieux pour les enceintes et clôtures poussent avec autant de facilité qu’une bouture de pourgère dans le Cayor. Dans la case où nous habitons, un jeune homme émonde le petit palanquement qui entoure le fétiche _accra_. Ce fétiche, très répandu dans l’Agni, se retrouve dans toutes les maisons. C’est généralement un arbuste planté au milieu de la cour, au pied duquel on voit un ou deux vieux chaudrons vides en terre cuite, un autre contenant de l’eau et une quantité d’œufs ou de coquilles d’œufs. Le tout est entouré par un petit palanquement qui sert de protection contre les animaux, poules, chèvres, moutons, etc., car les enfants et les grandes personnes se gardent bien d’y toucher. J’ai demandé souvent quelle était la vertu de ce fétiche sans jamais rien apprendre. Cadia, un Agni de Krinjabo, interprète de Treich, se contentait de me répondre... que c’est une coutume du pays et qu’il n’en savait pas plus long.
Nous avons été bien accueillis à Iaoukrou. C’est la première fois que nous réussissons à nous procurer du vin de palme depuis notre départ du Bondoukou, ce qui est très agréable, car l’eau est mauvaise dans toute la région.
_Lundi_ 18 _février._ — Un quart d’heure après avoir quitté Iaoukrou, nous atteignons un petit village nommé Tobiéso. Une marche fatigante à travers la forêt nous mène à Babraso, où nous goûtons un bon repos de vingt minutes, avant de repartir pour Pirikrou, où nous devons faire étape.
Les étapes sont pénibles. Quelques sections du chemin sont cependant relativement bien débroussaillées, mais une partie située entre deux chemins de culture est excessivement difficile ; le sentier fait des méandres à n’en plus finir et toutes les dix minutes on est forcé de franchir des troncs d’arbres qui sont en travers de la route, déracinés par les ouragans en hivernage ou tombés de vétusté. A Babraso, assis sous un hangar, le chef de village se livre à des démonstrations d’amitié ; il veut nous garder, nous offrir l’hospitalité. On est presque tenté d’accepter, mais la raison reprend vite le dessus : un jour perdu peut en entraîner d’autres, on en perd déjà assez mal à propos, et bon gré mal gré on se met en route, satisfait, en arrivant à l’étape, de voir qu’on s’est rapproché d’une journée de marche de la mer.
En quittant Babraso, nous traversons de splendides plantations de kolas. Ces arbres sont plantés en quinconces alternant avec des palmiers à huile.
Cette variété de sterculia produit le kola blanc et le kola rose. Le tronc ressemble un peu comme écorce à notre hêtre ; et la feuille, au ficus ; mais ce qui m’a frappé, c’est qu’à 1 mètre de terre tous les troncs se bifurquent. Les branches ne sont pas émondées quand elles sont jeunes, de sorte que dès que l’arbre commence à prendre de la vigueur les indigènes sont forcés d’étayer les branches pour les empêcher de se briser.
J’ai vraiment éprouvé un sensible plaisir en voyant le nègre se livrer à une culture dont le rendement n’est pas immédiat. Hélas ! partout où je suis passé, j’ai trouvé les noirs si indolents, si peu prévoyants ! C’est à peine s’ils plantent de temps à autre un bombax sur la place du marché ; ils n’ont pas encore eu l’idée de multiplier l’arbre à cé et le néré, qui sont cependant d’un bon rapport, même dans les pays d’origine. Les quatre indigènes qui me restaient et auxquels je faisais remarquer que les Gan-ne étaient plus prévoyants qu’eux, se promirent bien de les imiter en rentrant, et de planter des cé et des néré. Ceux de Treich rapportaient même des graines de quelques arbres de la zone Kong, tellement ils étaient pleins de zèle. Ils n’en feront rien, je les connais : un tam-tam dans leur village leur aura tout fait oublier. Le noir est enfant, il le restera encore longtemps.
Dans l’état actuel de la société noire, où l’organisation du pays, la forme du gouvernement, la fortune sont si peu stables, il est bien difficile de porter un jugement absolument partial sur le degré d’intelligence ou de perfectibilité intellectuelle du Soudanais.
Des causes diverses mettent les noirs dans une situation d’infériorité souvent si accusée, qu’on est forcé, dans bien des cas, de les excuser. Il y a cependant des caractères généraux qui les dépeignent assez bien.
Ainsi, comme dispositions arithmétiques, ils nous sont toujours inférieurs. Ils ne peuvent embrasser d’un seul coup d’œil que des chiffres très restreints ; au-dessus de cinq, ils se trompent souvent, s’ils n’ont pas soin de ranger les objets comptés d’un même côté. Ce défaut de coup d’œil les prédispose à l’exagération : au-dessus de cinq ou dix, ils traduisent les nombres par : _A ka sia_, « Il y en a beaucoup » ; quand c’est de centaines qu’il s’agit, ils disent : _A nté ban_, « A n’en plus finir ».
Souvent le noir ne se rend pas compte de ce que c’est que le devoir : pour lui, quand on est libre, on doit pouvoir facilement se dégager d’une tâche tracée à l’avance. Combien de fois ne me suis-je pas entendu traiter de fou, d’insensé, tout simplement parce que, sans être surveillé, étant libre de mes actes, je m’astreignais par devoir à une besogne topographique qui, par son aridité, me mettait quelquefois hors de moi.
[Illustration : En route pour Attakrou.]
Ce qui manque aussi souvent au noir, c’est l’amour de la patrie.
La patrie, _a fortiori_ le drapeau, n’existe pas pour lui ; on cite trop souvent l’exemple de noirs qui, au lieu de se rendre, eux et la place dans laquelle ils étaient assiégés, préféraient se suicider. Ce n’est pas par le même sentiment que nous qu’ils agissent ainsi : derrière cet acte d’héroïsme se cache le plus souvent _le simple désir d’échapper au supplice qui leur serait réservé_.
Mais si le noir ne sert pas son pays, on ne peut pas lui reprocher de ne pas servir une idée, et surtout un homme. Quand il a su lui inspirer la confiance, un chef peut attendre de son subordonné tout ce qu’il obtiendrait d’un être européen bien policé et civilisé. Nous en avons eu des exemples frappants dans nos compagnies de tirailleurs, et moi-même je puis affirmer que mes noirs m’ont servi avec abnégation, dévouement, sans arrière-pensée d’intérêt ou de lucre.
Ont-ils réellement du courage ? Je le crois par moments, et pourtant je ne puis l’affirmer. Quand ils se lancent dans une mêlée à tête perdue, quand ils se jettent dans une rivière infestée de caïmans, est-ce un courage spontané ou réfléchi ? Pour moi, c’est l’un et l’autre, mais amoindri par le fait que ces gens-là se croient indemnes ou invulnérables, soit par les prédictions d’un kéniélala ou le port d’une amulette.
A côté d’actes tout à fait louables, car ces gens-là — je parle de mes serviteurs ou de tirailleurs, tous gens connus — ont de beaux faits à leur actif, on en voit qui sont remarquablement lâches ; il y en a dont le père a été, non pas tué à l’ennemi, mais exécuté, et qui servent le meurtrier de leur père.
Quelle incohérence dans l’étude de gens aussi bizarrement doués, dont les facultés ont été tronquées par les superstitions, les croyances et une morale qui n’est pas la nôtre, et combien il est difficile, même pour ceux qui, comme moi, ont longtemps vécu parmi eux, de discerner la vérité !
L’enfant, par suite des travaux multiples et fatigants auxquels la mère est forcée de se livrer, est bien en retard sur celui des pays civilisés. Porté sur le dos jusqu’à l’âge de deux à trois ans, époque à laquelle il est sevré, le bébé ne peut rien apprendre, la mère ne lui causant jamais, de sorte qu’il ne commence réellement à parler qu’à trois ans et demi ou quatre ans. A partir de cette époque, son intelligence se développe avec une rapidité surprenante : il a une mémoire extraordinaire et il est capable d’apprendre tout ce qu’on lui enseigne ; il est aussi bien doué que les enfants européens de son âge. Malheureusement, aussitôt qu’il atteint l’âge de la puberté, tout développement intellectuel cesse.
Cet arrêt complet se produit presque brutalement : non seulement son intellect reste stationnaire, mais je dirai qu’il diminue ; la mémoire s’en va ; d’éveillé et d’intelligent qu’il était, il devient sot, méfiant, vaniteux, menteur ; dans cette période, qui quelquefois dure deux ou trois ans, il n’est assimilable qu’à un être tout à fait inférieur. A cet arrêt intellectuel doit correspondre, dans ces régions, la soudure de la boîte cervicale : le développement du crâne s’arrête et empêche le cerveau de se dilater davantage.
Il n’est pas rare de trouver des adultes doués d’une façon exceptionnelle ; on rencontre aussi parmi eux des gens moins bien doués, mais qui ont le bon esprit de s’en rendre compte, ce qui prouve qu’ils sont intelligents.
Malheureusement, ces deux catégories d’adultes sont noyées dans une troisième, composée de gens à intelligence ordinaire, au-dessous de la moyenne, mais qui ont la sotte prétention de se croire des êtres supérieurs.
C’est dans cette catégorie d’individus que l’on trouve les tribuns, les demi-savants : ce sont des gens qui croient savoir ; ils sont prétentieux, fats, difficiles à manier, et il est dangereux de se trouver aux prises avec eux. Quand on a le malheur de tomber sur un individu de ce genre comme interprète ou intermédiaire pour régler quelques affaires graves, on a de la peine à s’en tirer avantageusement.
Dans les conversations de longue haleine, ils perdent le fil de la discussion, ne se souviennent plus du but à atteindre ; au lieu de vous rendre service, ils vous causent préjudice.
Quand ils mentent, ils le font grossièrement, maladroitement, et répondent toujours évasivement aux questions qu’on leur pose ; ils ont tout un vocabulaire de locutions et d’exclamations à l’aide desquelles ils se tirent d’affaire sans se compromettre.
Quelle différence avec le brave vieillard, chez lequel, en général, on trouve l’intelligence, la sagesse et la logique réunies ! Les anciens à barbe blanche sont de véritables patriarches, honnêtes, sérieux, calmes, ouverts ; il est possible de causer avec eux et de leur faire comprendre les choses les plus difficiles. Ce sont des gens sensés, dont le jugement sain m’a toujours frappé.
On peut, il est vrai, les accuser d’esprit d’imprévoyance dans maints cas, mais ils sont excusables : cela tient aux défauts de leur organisation sociale, au peu de sécurité qu’offre leur gouvernement et aux vicissitudes des guerres qui désolent ces pays.
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Depuis mon départ d’Aouabou je souffrais cruellement d’une grosseur dans l’aine droite ; je me demandais si c’était une hernie ou une adénite. Les gens, me voyant souffrir ainsi et me traîner péniblement par les chemins en m’appuyant sur un bâton, ne manquaient pas de me demander ce qui causait mon infirmité. Je dus, bon gré mal gré, faire voir cette grosseur aux bonnes femmes de Pirikrou, qui, après avoir palpé le mal, s’en allèrent par la forêt chercher des médicaments. Dans la soirée, une femme _médecin_, accompagnée d’une jeune femme, vint dans ma case, et, après avoir mâché chacune une ou deux variétés de feuilles et d’herbes, elles me crachèrent la préparation sur le mal. Ce remède m’ayant permis de dormir sans fièvre, je faisais ramasser des herbes par mes hommes, qui, tous les jours, en arrivant à l’étape, me soignaient de cette façon. J’aurais enduré cette horrible souffrance plus volontiers si elle ne m’avait privé de rôder aux abords des villages ; malheureusement je dus me borner à lever la route suivie et limiter mes excursions à 50 mètres du village, le repos m’étant indispensable pour achever ma guérison et me permettre de repartir le lendemain.
A Pirikrou, derrière ma case, qui était tout contre la brousse, les indigènes avaient disposé une quantité de pièges à singes. Ces animaux pullulent dans la forêt ; avec l’antilope que j’ai décrite plus haut et deux autres variétés plus petites, ainsi que des sangliers et quelques rongeurs, ils constituent la faune de cette région.
Le manque d’eau se fait bien sentir partout ; on n’en trouve que dans quelques méchantes mares. Le cours de l’Isi étant parallèle à celui du Comoë et relativement très rapproché explique le manque d’affluents de droite et leur cours limité.
Beaucoup d’habitants, comme à Waghadougou, sont atteints de la filaire de Médine, cet affreux mal dont tous mes noirs ont été successivement atteints et auquel je n’ai échappé que grâce à ma sobriété et en n’absorbant que de l’eau bien reposée dans les villages, eau puisée depuis assez longtemps pour que toutes les matières organiques et animales aient pu se précipiter au fond du récipient.
_Mardi_ 19 _février._ — Encore une étape bien pénible que celle d’aujourd’hui : quatre longues heures de marche appuyé sur mon bâton ! Le sentier est très mal entretenu et serpente à l’infini. J’ai franchi plus de 50 troncs d’arbres. Heureusement que l’étape est intéressante : nous traversons une région aurifère excessivement riche, à en juger par la façon dont elle est fouillée. Le terrain est composé de deux tiers de quartz semé de rose et d’un tiers d’argile sablonneuse couleur d’ocre jaune. Les puits à extraction sont creusés à 5 ou 6 mètres de profondeur et atteignent environ 70 centimètres de diamètre.
Pour permettre à l’ouvrier d’y descendre facilement, on a ménagé dans la paroi du puits un bourrelet assez solide qui y descend en hélice. Afin d’empêcher l’hélice de se dégrader trop facilement en y appuyant les pieds et les mains pour la descente et l’ascension, les bourrelets sont revêtus d’une couche de terre glaise qui les solidifie.
Le manque d’eau pendant une partie de l’année donne lieu à deux façons d’extraire l’or qui diffèrent essentiellement entre elles. En saison sèche, les indigènes exploitent les puits à côté des ruisseaux, lavent les alluvions et en tirent la poudre d’or et la petite pépite en assez grande quantité pour que ce métier soit très rémunérateur pour tous les gens des environs. Les habitants de villages situés à plusieurs jours de marche au nord sont aussi autorisés à se livrer à ce travail moyennant une légère redevance à payer au moment de s’en retourner chez eux.
Pendant la saison des pluies, l’or est seulement exploité par les gens du village. C’est alors qu’ils creusent des puits profonds et qu’ils concassent les quartz, se bornant à rechercher les pépites. Ce procédé fait que toute la menue poudre, est perdue faute d’eau et par conséquent de lavage.
C’est un des placers réputés les plus riches, avec ceux de l’Alangoua (région située sur la rive gauche du Comoë entre le fleuve et le confluent du Mézan). Bien dirigée, et entre les mains de gens plus pratiques, cette exploitation pourrait donner un beau rendement, surtout si l’on amenait par des conduits l’eau du Comoë sur les lieux mêmes.
Dans toute cette région, il n’est pas un homme qui ne possède de l’or ; ainsi, à Ndéré-Kouadioukourou, où nous faisons étape, nous sommes rejoints par un habitant de Bahirmi, village que nous avons traversé à huit heures et demie. Cet individu vient nous prier de nous intéresser à un vol de 20 onces d’or dont il venait d’être victime (20 onces d’or représentent 2000 francs environ). Et encore cet homme disait qu’heureusement le voleur n’avait trouvé que cela.
Les gens de Krinjabo, et entre autres Cadia, qui était venu faire la traite de la poudre d’or par ici, m’ont affirmé qu’ils avaient vu des pépites pesant 5 ou 6 onces d’or (de 500 à 600 francs). J’avoue que la plus grosse que j’aie vue ne pesait que 400 francs, mais, toute exagération à part, je crois qu’il y a de l’or en quantité, soit en poudre, soit en pépites. Dans les conversations on entend parler de sommes prêtées s’élevant à 10, 15, 20 onces ; des amendes infligées pour adultère s’élèvent à 3 ou 4 onces, ce qui prouve que parler de 300 ou 500 francs d’or ici n’a rien d’excessif.
Ndéré-Kouadioukourou est le premier village où les cases ne sont plus couvertes en chaume. Les clairières sont rares, l’herbe fait défaut, ce qui a forcé les indigènes à devenir industrieux et à couvrir les cases avec de larges feuilles d’arbres de 20 centimètres de long sur 15 centimètres de large. Ils les disposent à peu près comme nous les ardoises, mais ils en mettent naturellement une épaisseur de 5 à 6 centimètres pour se garantir de la pluie et du soleil.
Les cases sont assez bien entretenues et comportent quelques grossières peintures à l’ocre jaune, rouge ou cendre. J’ai vu également deux portes sculptées assez originales.
Les dessins ne sont pas très réguliers, mais ils font assez bon effet. Le système de ferme-tube consiste en deux pilons et un cadenas de fabrication européenne.
Dans tous ces villages nous avons été bien reçus ; la population est paisible et bienveillante. Presque toujours, on nous offre quelques ignames, des bananes, des œufs, un ou deux poulets et des graines de palme pour préparer le _fouto_.
La graine de palme est ici la base de toutes les sauces, comme ailleurs le gombo, la feuille de baobab et, dans le Mossi, le _soumbala_.
Pour en indiquer l’emploi, il me faut parler du fouto, le plat national des gens de race agni.
Tous les Européens de la Côte sont persuadés que _fouto_ est un mot agni ; c’est une erreur : fouto est un mot mandé employé surtout par les Bambara du Ganadougou. Ce mot a été importé à la Côte de l’Ivoire par les tirailleurs, qui, par analogie à leur fouto national, ont donné ce nom au plat si succulent qu’on nomme en langue agni : _arié_ et non _fouto_.
La base du _fouto_ est « l’huile de palme », que fournit en abondance, dans toute la région à végétation dense, l’_Elæis guineensis_, ou vulgairement le palmier à huile. Ce palmier croît à l’état spontané ; il est aussi beaucoup cultivé, mais pas autant qu’il pourra l’être du jour où le Comoë sera ouvert à la navigation jusqu’à Groûmania. Les indigènes habitant entre le 8e degré de latitude nord et le littoral du golfe de Guinée se livrent tous à l’industrie de l’huile de palme, mais aujourd’hui ils ne peuvent l’écouler faute de communications faciles avec la côte.
Le palmier à huile produit deux régimes par an. Dès qu’il est à maturité, le régime est coupé. Les amandes, enveloppées dans une sorte de matière fibreuse rouge, sont extraites des alvéoles du régime et bouillies dans de l’eau. On les bat ensuite dans des mortiers en bois afin de détacher l’amande de son enveloppe ; puis on fait bouillir de nouveau le sarcocarpe fibreux qui enveloppe l’amande. Le corps gras qu’il renferme, dans une proportion de 65 à 70 pour 100, surnage, et est recueilli dans des cuillers en bois. Cette graisse est d’un beau rouge orange, et fraîche elle a un goût aromatisé auquel on s’habitue volontiers.
L’huile fraîche étant obtenue, on en arrose du poisson sec, du poulet, une viande quelconque, mais surtout du singe fumé, préalablement cuit à l’eau, et l’on replace à nouveau sur le feu. Quelques plantes aromatiques cueillies dans la forêt et surtout une bonne poignée de piments en font un mets délicieux, qui, fortement assaisonné, excite beaucoup l’appétit.
Avec cette sauce on mange soit de l’igname bouillie, soit de la banane verte cuite à l’eau et pilée pour en former un pain consistant.
[Illustration : Portes sculptées.]
Pour bien savourer le fouto, ou arié, pour parler agni, il faut le manger sans fourchette : on prend avec les doigts une motte de pain de bananes que l’on trempe dans la sauce, tout en rongeant une cuisse ou une aile de poulet. Moyennant quelques perles ou tout autre petit cadeau, on trouve toujours une femme assez complaisante pour vous préparer un fouto ; elles y mettent même un certain amour-propre, et c’est avec une véritable fierté qu’elles vous regardent savourer leur plat national.
C’est cette huile de palme qui donne lieu à un si important commerce d’échange sur toute la côte occidentale d’Afrique. Elle est expédiée en tonneaux de 500 à 600 kilogrammes, appelés _ponchons_, sur les marchés de Marseille, de Liverpool et de Hollande.
Les alcalis, tels que la potasse et la soude, la saponifient et forment avec elle des savons jaunes, blancs ; on en obtient même de la bougie.
A Kong cette huile se nomme _tintoulou_.
Le palmier à huile fournit encore une autre graisse, qui est extraite de l’amande concassée. Le rendement est moins considérable et ne doit pas dépasser 40 pour 100. A Kong et dans les pays mandé on nomme cette huile _tingolotoulou_.
Vers la côte, les indigènes se bornent à vendre l’huile de palme rouge aux factoreries et à y apporter les amandes, qui sont expédiées en sacs vers l’Europe, où elles sont traitées pour la saponification, la stéarine et même souvent pour le beurre.
La coque de l’amande, découpée en rondelles par les indigènes, leur sert à se fabriquer des colliers.
_Mercredi_ 20 _février._ — Nous traversons Kouadioukrou et Adikrou, gentils petits villages où les habitants ont l’air très bienveillants. Dans cette région, l’or est aussi exploité ; mais j’ai cependant remarqué bien moins de puits sur le chemin même : l’exploitation a lieu dans des endroits situés à quelques kilomètres du sentier que nous suivons à l’est et à l’ouest. Nous arrivons à Ndiénou vers neuf heures et demie du matin. Il était temps, mon mal n’avait fait qu’empirer, et c’est exténué que je me jetai sur ma natte dans la case que le chef du village mit à notre disposition.
Ndiénou est un village assez important par sa situation. Du village part un chemin par Ahouan et Duhinabo sur Annibilékrou dans l’Assikaso (en agni « lieu de l’or »). Un autre chemin non moins important mène par Assonakrou et Bankokrou à Amakourou, village important du Baoulé, où réside un chef influent, nommé _Kabana Mpokou_, qui a souvent des démêlés avec l’Anno ; mais actuellement une paix profonde semble régner.
Il y a à Ndiénou une petite caravane de Gan-ne du Baoulé qui ont les bras et les jambes ornés d’anneaux en cuivre creux à l’instar des Mossi ; j’y ai vu aussi quelques coiffures originales.
Les femmes Gan-ne se bornent à se rouler de toutes petites mèches espacées de 3 ou 4 centimètres. Les jeunes gens, en revanche, ont quelques mèches sur le front et les tempes, les cheveux coiffés en arrière et ramassés en touffe sur le sommet de la tête.
Très souvent ils portent un peigne en bois fabriqué par eux.
_Jeudi_ 21 _février._ — Il m’est impossible de continuer ma route : mon mal n’a fait qu’empirer. La grosseur dont je suis affligé est dure et plus grosse que le poing ; elle m’occasionne une fièvre très intense qui me fait délirer, malgré les fortes doses de quinine que j’absorbe. Ce brave Treich me force à rester couché, et nous remettons le départ au lendemain. La journée est occupée par un palabre dans lequel nous engageons huit hommes pour porter nos bagages ; cela permettra à huit de nos porteurs de se relayer pour mon transport dans un hamac dont M. Treich avait eu la bonne idée de se munir à son départ d’Assinie.
Pour l’installer, il ne s’agissait que de trouver une solide perche longue et légère et d’y amarrer les extrémités.
Le chef de Ndiénou mit une grande complaisance à nous procurer des hommes ; il fut convenu qu’ils seraient payés à raison de 2 _takou_ (1 franc) par jour et par homme, payables en poudre d’or, et, pour chaque journée de retour, 1 _takou_. Ces hommes prirent l’engagement de nous servir jusqu’à Attakrou, premier village de l’Indénié, sur la rive gauche du Comoë.
_Vendredi_ 22 _février._ — Cette étape, tout en apportant un grand soulagement à mon état, a été bien fatigante. Mes huit porteurs ne savent pas encore manœuvrer habilement le hamac ; ils portent deux par deux, un à chaque extrémité, et se relèvent de demi-heure en demi-heure. Le sentier serpente tellement qu’il faut user des plus grandes précautions pour tourner avec une perche de 2 m. 50 supportant un hamac. Les lianes et les branches vous battent la figure, des branches mortes vous tombent sur la tête, et enfin à maintes reprises on risque de s’empaler sur de jeunes arbres coupés à 1 mètre du sol. Dans ces conditions, le voyage d’un malade dans un hamac n’offre qu’un seul avantage, celui de le transporter ; quant à lui éviter la souffrance, il n’y faut pas songer. J’étais calé par un coussin et des couvertures, ce qui me permettait de faire usage de ma boussole et de noter mes azimuts. Je puis le dire, jamais la mise au net de mon levé topographique n’a subi un retard de plus de vingt-quatre heures.
[Illustration : Dans le hamac, au milieu des fourrés.]
De Ndiénou à Tiokonou, où nous faisons étape, nous n’avons traversé qu’un seul village, qui se nomme Benzi, et aux environs duquel se trouvent des exploitations aurifères.
A Tiokonou, une femme médecin essaye de me persuader que le seul remède à mon mal serait de prendre un lavement au piment.
C’est un procédé bien primitif, auquel cependant j’ai cru devoir me soustraire, n’entrevoyant pas du tout l’effet que cela aurait pu produire sur une maladie du genre de celle qui m’affligeait.
Cette médication est très usitée chez tous les peuples achanti et agni, et personne ne voyage sans un irrigateur (si l’on peut appeler cela ainsi). Cet instrument primitif consiste tout simplement en une calebasse de la forme d’une poire allongée, percée d’un trou carré au sommet de la partie sphérique. C’est par là qu’on introduit la préparation. La tige de la calebasse sert de canule, et le médecin, appliquant sa bouche sur le trou carré, souffle de toute la force de ses poumons pour faire prendre le lavement au malade.
Ce lavement n’est pas précisément émollient ; il faut y être habitué très jeune pour pouvoir le supporter, car il entre en général plus de 100 grammes de piment pilé et macéré dans 50 centilitres d’eau. Pour un Européen, une telle médication doit produire une inflammation intense ; mais les indigènes s’administrent cela aussi aisément que nous avalons une pastille ou un bonbon. On peut dire que la calebasse à injections fait partie du costume de ces gens-là ; ils la portent ostensiblement suspendue à la ceinture ou dans leurs bagages, et quand on a, comme Treich, la bonne fortune de posséder un cuisinier, la place indiquée de la calebasse à injections est toujours le panier à provisions ou à vaisselle !
_Samedi_ 23 _février._ — Les porteurs, déjà un peu habitués, m’ont moins fatigué aujourd’hui ; ils commencent à savoir faire évoluer le hamac assez facilement à travers les innombrables détours de la forêt. De plus Kwaoukrou et Iaoukrou, séparés l’un de l’autre par une petite heure de marche, nous font paraître le temps moins long et l’étape moins fatigante. A neuf heures, nous entrons à Zanzanso, grand village neuf qui vient récemment d’être déplacé ; il s’élève dans une belle friche encore fumante, au milieu d’une splendide végétation.
Il y a là partout des arbres magnifiques et d’essences inconnues au-dessus de 8° 30′. Le kola ne semble plus être cultivé ici. La seule occupation de cette population est l’extraction de l’or et la culture des bananiers et du manioc. Les ananas existent à profusion, mais les indigènes ne semblent pas en être bien friands. Je crois qu’ils font plutôt leurs délices de quelques variétés de singes et surtout du _kouamé_ (nom agni), sorte de cynocéphale à poil blanc sale très rare, à la figure ladre. Ce singe est gratifié de callosités, au postérieur, de dimensions extraordinaires. Les femelles sont parfois d’un aspect hideux. Ce singe, quoique comestible, est un des moins appréciés pour sa viande, parce qu’il se nourrit beaucoup de fruits, et sa peau n’a aucune valeur marchande. Il existe encore d’autres variétés de singes, dont j’aurai plus loin l’occasion de parler.
_Dimanche_ 24 _février._ — Il est impossible de se rendre compte de ce qu’est un sentier dans cette forêt. Deux de nos hommes munis de sabres d’abatis coupent les lianes et les branches ; le sentier contourne les moindres petits obstacles, arbres trop rapprochés, troncs d’arbres en travers du chemin, lianes trop grosses pour être coupées. Nous marchons ainsi plus de quatre heures pour ne faire à vol d’oiseau que 11 à 12 kilomètres. Il n’y a pas de village sur notre route ; on ne traverse qu’un groupe de cases nommé Akannda, à 1 kilomètre avant d’arriver à Apposo, où nous avons décidé de faire étape.
Le chef d’Apposo nous reçoit moins bien que les chefs des villages que nous venons de traverser ; il nous envoie cependant neuf ignames, quelques bananes et un poulet. Le cadeau que nous lui faisons, et qui consiste en un rasoir, une glace, un bonnet de velours, un foulard et quelques chaînettes, ne semble pas le séduire, et finalement il refuse de l’accepter.
Je ne me suis expliqué cette façon d’agir que parce que son désir était de nous voir lui faire un second cadeau, pour le chef d’Abé (village situé sur le fleuve), de l’autorité duquel il semble relever.
_Lundi_ 25 _février._ — J’ai fait donner les cadeaux refusés par le chef à quelques gens du village, qui les acceptent avec reconnaissance. Le chef lui-même, auquel je fais visite le matin de bonne heure avant le départ, ne fait plus allusion à rien, et c’est en nous donnant une bonne poignée de main que nous nous quittons. Une heure après notre départ nous atteignons Benti-Kouassikrou, et à huit heures et demie nous arrivons à Zouépiri, le village suivant étant trop éloigné pour que nous songions à l’atteindre sans exténuer nos porteurs. De ces deux derniers villages partent également deux sentiers sur Abé et le Comoë, pour de là se diriger par Tenkoualan sur Annibilékrou (Assikaso).
_Mardi_ 26 _février._ — C’est bien curieux : si je n’avais rencontré des gens venant d’Attakrou, je me serais imaginé que les indigènes cherchent à me tromper. Au lieu de faire aujourd’hui, comme les jours précédents, du sud avec un peu d’est, nous passons, dans l’étape d’aujourd’hui, à l’ouest-sud-ouest. J’ai eu le secret de cette anomalie en causant, dans une halte, avec des gens de l’Indénié qui se rendent à Groûmania : ils m’ont expliqué que, la région n’étant pas peuplée du tout par ici, le chemin faisait un grand détour pour gagner Adiouakrou, afin de permettre aux voyageurs de se ravitailler. Le pays est aussi sauvage que plus au nord, mais je n’y ai remarqué aucune trace d’exploitation d’or.
Le chef d’Adiouakrou nous reçoit tant bien que mal et a cependant l’air mécontent du cadeau que nous lui faisons. Treich y ajoute une petite bêtise, une brassée d’étoffe, ce qui nous réconcilie. Tout le monde s’occupe des provisions, car demain il faut coucher dans la brousse, et l’on n’arrivera à Attakrou qu’après-demain dans la journée, en marchant bien.
_Mercredi_ 27 _février._ — Nous quittons le village à six heures. En route, nous dépassons un endroit où l’on peut bivouaquer et où l’on trouve un peu d’eau ; après y avoir fait une halte de vingt minutes, et vers midi, nous atteignons un autre endroit où l’on campe d’ordinaire, près d’un petit ruisseau qui a un bief contenant un peu d’eau croupie.
Rien n’est plaisant comme l’installation d’un campement quand on est bien portant et d’humeur joyeuse. J’ai toujours éprouvé un certain bonheur à choisir un bon emplacement pour y passer les heures chaudes, puis à en faire préparer un autre pour la nuit. Ici, malgré ma douleur et mon impotence, je me fais organiser une petite retraite à l’ombre d’un _edia baca_, (arbre à fou). Les lianes me servent à amarrer les couvertures qui doivent me protéger du soleil. En face de moi, de l’autre côté du petit ruisseau sans eau, Boukary nettoie deux emplacements pour la natte de Treich et la mienne, que nous séparons de l’intervalle nécessaire à l’établissement d’un feu de bivouac.
Nous avons déjeuné d’un riz préparé je ne sais trop comment, et le soir, avant de nous coucher, nous avons mangé une boîte de _corned beef_, de l’igname et du maïs grillé. Une tasse de thé et une cuiller à café d’élixir de la Grande-Chartreuse achèvent de nous donner l’illusion d’un excellent dîner. Je me suis endormi ce jour-là avec une quiétude parfaite sur l’issue de notre voyage. Hélas ! j’étais bien bas. Ce brave Treich m’a avoué depuis que plus d’une fois il s’était relevé la nuit pour sentir si mon cœur battait encore.
_Jeudi_ 28 _février._ — Dieu, quelle étape ! Nous avons surtout fait du sud. Et que de circuits ! comme cela fatigue ! cette même flore, ces mêmes plantes, ce pays uniforme, mais joli quand même ! Mes porteurs de hamac sont sur les dents, ils n’en peuvent plus, les malheureux. Quelques Gan-ne nous laissent entrevoir que nous n’allons pas tarder à atteindre le fleuve.
A une heure trente-cinq, nous arrivons sur les bords du Comoë. Ma dernière pensée a été de prendre ma boussole, d’y faire une visée en amont et en aval, avant de m’affaisser épuisé, rendant grâce à Dieu de m’avoir laissé les forces nécessaires pour atteindre les pirogues qui devaient nous permettre de regagner la Côte.