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Part 1

ANATOLE LE BRAZ

La Chanson de la Bretagne

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR

Format in-18.

AU PAYS DES PARDONS 1 vol. LA CHANSON DE LA BRETAGNE 1 -- LE GARDIEN DU FEU 1 -- PAQUES D’ISLANDE 1 -- LE SANG DE LA SIRÈNE 1 -- LA TERRE DU PASSÉ 1 -- LE THÉATRE CELTIQUE 1 --

1802-06.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P12-06.

A MON PÈRE, Cette Chanson du pays est dédiée par son fils reconnaissant et respectueux.

Au seuil d’un livre

’N hano ann Tad, ar Mab hac ar Spered-Zantel, Homan’zo’r ganaouenn zavet en Breiz-Izel! Zavet gant eur paour-kèz, en Ar-goat, en Ar-vor; Kanet anez-hi, pewienn, hac ho pezo digor[1]!

[1] Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Celle-ci est une chanson _levée_ en Basse-Bretagne, _Levée_ par un humble, au pays des Bois, au pays de la Mer; Chantez-la, mendiants, et les portes s’ouvriront devant vous.

I

J’ai laissé l’âme bretonne Chanter en moi son doux chant; Il est vieux et monotone, Il n’en est que plus touchant.

C’est la chanson de nourrice Dont enfant je fus bercé; Humblement consolatrice, Elle enchanta mon passé.

Si je pouvais la redire Aussi bien que je la sais, On l’entendrait, sans sourire, Même au grand pays français.

Les pasteurs dans la montagne, Les fileuses dans l’_armor_, Sont presque seuls en Bretagne A la fredonner encor.

Elle est douce sur les lèvres Des fileuses de lin clair, Ou quand les gardeurs de chèvres Sur les monts en sifflent l’air.

Mais que vaudra-t-il, ce psaume Du vieux peuple primitif, Sans la hutte au toit de chaume, Sans la mer au cœur plaintif?

Hélas! j’ai peur qu’on en rie, Et j’en serais désolé! C’est le chant de la patrie Chanté par un exilé.

II

Quand, des brumes de l’Irlande Au ciel gris de Breiz-Izel, S’en vinrent, par la mer grande, Sainte Jeune et Saint Envel,

L’un à gauche, l’autre à droite. Remontèrent, séparés, Le cours d’une eau qui miroite Aux flancs roux des Monts d’Arez.

Sur deux pentes opposées Chacun d’eux fit sa maison... L’eau vive entre leurs pensées Roulait sa claire chanson.

Là, vécurent dans le jeûne, Afin de gagner le ciel, Le frère de Sainte Jeune Et la sœur de Saint Envel.

Quand tous les bruits de la terre S’étaient fondus dans le soir, Avec des voix de mystère Ils se parlaient, sans se voir;

Et le ruisseau des prairies Mêlait son chant fraternel, En ces nobles causeries, Aux voix de Jeune et d’Envel.

Mais lorsque Jeune, mourante, Ne put parler que tout bas, Envel dit à l’eau courante: «Ruisselet, ne chante pas!»

L’eau soudain se fit muette. Depuis ce temps elle court, D’un vol furtif de chouette, Dans la nuit du vallon sourd.

III

Comme Jeune, la Bretagne Va dans la mort s’assoupir; Sur la côte ou la montagne, Son chant n’est plus qu’un soupir.

Pour l’entendre, j’ai fait taire Toute voix qui vient d’ailleurs; Et, dans mon cœur solitaire, Se sont tus jusqu’à mes pleurs.

On dit qu’en visions brèves, Devant les yeux clos déjà, Surgissent plus grands les rêves Qu’aux jours vivants on songea.

Or, je viens chanter aux portes Les derniers rêves cueillis Sur les lèvres presque mortes Du plus aimé des pays.

Faneuses de goëmons

J’ai vécu, tout enfant, parmi les filles frustes, Les vierges de la mer, sauvages et robustes, Les faneuses de goëmons, Qui, du matin au soir, le long de la Presqu’île, Promènent leur chair blonde, indolente et tranquille, Avec le vent du large en leurs larges poumons.

Je les aimais. J’aimais leurs sereines allures Et leurs broussailles d’or, leurs fauves chevelures Que saupoudre le sol amer, J’aimais leurs yeux pareils aux flaques d’eau des grèves, Où l’on voit onduler des ombres de grands rêves... Le regard s’ennoblit à contempler la mer.

Sous la jupe en lambeaux, leur corps de patriciennes A la chaste impudeur des races très anciennes Que vêt leur grave nudité; Elles n’ont jamais eu de toit qui les abrite; Les gabelous leur ont cédé quelque guérite, Logis de goëlands, des tempêtes hanté!

Sur des tas de varechs, elles y dorment, belles; Et les guérites ont comme un air de chapelles. Au haut des caps sombres et nus. Des marins ennuyés y montent, solitaires. On pense à je ne sais quels étranges mystères Célébrés en l’honneur de grands Dieux inconnus.

Quand se lèvent des jours les aurores sanglantes, Leurs yeux cernés, au loin, suivent les barques lentes, Sans regret comme sans espoir; Silencieusement, en longue théorie, Elles fanent la grève ainsi qu’une prairie. Retournant le foin roux avec le trident noir.

Mais, aux heures de sieste, ardentes amazones, Elles plongent leurs poings dans les crinières jaunes Des rocs bruns, monstres de granit. Et, sur le dos géant de ces fauves montures, Vont assouvir leur soif de vastes aventures Par delà le grand cercle où l’Océan finit.

Et c’est pourquoi, le soir, aux premières étoiles, Quand rentrent les pêcheurs et que sèchent les voiles, Lourdes, au long du fin galet, On les voit rire avec mépris, ces orgueilleuses, Qui savent le chemin des eaux miraculeuses Et draguent l’infini d’un seul coup de filet.

Ma solitaire enfance erra parmi ces filles; Sur leurs genoux, drapés de superbes guenilles, Elles me bercèrent souvent; J’entends toujours les chants qu’elles chantaient aux plages, Et mon âme est pareille à ces grands coquillages Où la plainte des mers s’éveille au moindre vent.

La source enchantée

A Madame Collier.

J’errais dans la montagne un jour de chaleur grande. Une source s’offrit, claire, parmi des houx. Comme les chevaliers dont parle la légende Pour boire dans ma main je me mis à genoux.

Quelqu’une qui paissait un troupeau dans la lande Me cria, mais hélas! trop tard: «Malheur à vous!» J’avais bu, sans savoir, l’eau de Brocéliande. Ma lèvre en a gardé l’impérissable goût.

Et je vais, depuis lors, indifférent aux choses Qui font les hommes gais ou qui les font moroses. La source fée en moi luit sous les arbres verts;

Je suis le prisonnier de son eau diaphane, Et je ne sais plus rien de l’immense univers Que le reflet changeant des yeux de Viviane.

Terre d’Armor

C’est une terre en pierre, et qui tombe en ruine; C’est le cadavre épars d’un pays effondré. Un fantôme de ciel erre, dans la bruine, En quête d’un soleil qui s’est évaporé.

Les rochers même, au bord des mers tristes, se meurent D’un mal mystérieux, nostalgique et fatal. Et la lumière grise a dans ses yeux qui pleurent Le regard immolé d’une sœur d’hôpital.

Des brumes, des linceuls moisis, de longs suaires Traînent leur deuil sinistre au flanc des vallons bas; Et là-haut, les Ménez semblent des ossuaires, De grands cairns entassés sur d’immenses trépas.

Plus haut encor, les bras ouverts dans les ténèbres, Comme de grands oiseaux cloués en plein essor, Les christs miment dans l’air, de leurs gestes funèbres, La désolation de la terre d’Armor.

* * * * *

Mais voici. Le printemps a rajeuni le monde, Et le pays croulant, soudain ressuscité, S’éveille entre les bras de la lumière blonde, Et l’hymne de la vie en son cœur a chanté!

La mer est toute neuve et comme adolescente, Et, rassemblant ses flots d’un geste harmonieux Elle se lève et marche en sa grâce puissante, Et le ciel est plus beau, reflété dans ses yeux.

Des appels sont venus de la patrie antique. Les rochers qui jadis furent bardes et roi, Au souffle évocateur du renouveau celtique, Sentent vibrer en eux les harpes d’autrefois.

Les brumes qui stagnaient, mornes, au ras des plaines, Se gonflent dans l’espace en chatoyants tissus, Voiles aériens d’un chœur de Madeleines Qui viennent, dans l’azur, de voir monter Jésus.

Et, sur la proue en fleurs d’un vaisseau de nuages, S’avance l’astre-dieu, le soleil aux doigts d’or; Et la jeune saison suspend ses clairs feuillages Au front rasséréné de la Terre d’Armor.

Les épaves

A Émile Combe.

Dans l’âpre souffle des hivers, Pareilles à des noyés hâves, Voici venir du fond des mers Les tristes, les vieilles épaves...

Et c’étaient jadis des vaisseaux, Des vaisseaux bruns aux blanches voiles, Que berçait l’infini des eaux Avec la chanson des étoiles;

C’étaient des bricks aux mâts hautains, Aux flancs rebondis, comme l’Arche, Et qui semblaient, dans les lointains, Un peuple de clochers en marche!

L’Océan vaste, avec lenteur, Les promenait sur son épaule Des soleils lourds de l’équateur Aux frissonnantes nuits du pôle;

Et le soir, les marins assis, Balancés dans les vergues noires, Se racontaient de longs récits, Vieux refrains et vieilles histoires;

Et les mousses, rudes enfants, Dans leur sommeil plein de chimères, Rêvaient des retours triomphants Vers le Pays, où sont les Mères...

Il est là-bas, le pays vert, Au bord des galets, dans la brume... Ils reviendront... Le seuil ouvert A l’air d’attendre, et l’âtre fume.

Ils reviendront... Ils ont écrit, Ceux du moins qui savent écrire; Ils reviendront... La mer sourit De son mystérieux sourire.

Il passe des nuits et des jours, Jours inquiets! Nuits oppressées! «Ils reviendront...» chante toujours L’espérance des fiancées...

Mais les mères aux cœurs tremblants, Déjà prises de peurs amères, Allument de longs cierges blancs Aux pieds de la Mère des Mères...

Et c’est pitié, pitié de voir Comme leurs yeux fixent la flamme! Quand elle hésite, c’est l’espoir Qui vacille aussi dans leur âme.

Hélas! ils se sont tous éteints, Les cierges blancs, dans la chapelle; Et tous morts, les absents lointains N’entendent plus qu’on les rappelle.

La mer qui les a tant bercés, La mer, leur nourrice farouche, Les a gardés pour fiancés Et les a couchés dans sa couche.

Et maintenant, silencieux, Ils dorment dans la couche verte; Les flots leur ont fermé les yeux, Le sable emplit leur bouche ouverte...

Ne questionnez pas le flux, N’interrogez pas les marées, Mères; ils ne frapperont plus A vos lucarnes éclairées...

Seules passent dans les hivers, Pareilles à des noyés hâves, En troupeaux noirs, d’algues couverts, Les tristes, les vieilles épaves.

La cité dolente

Occismor ou Ker-Is, Lexobie ou Tolente, Les Bretons ont dans l’âme une Cité dolente, Un cadavre de ville où, vivantes encor, A des clochers détruits tintent des cloches d’or.

Là, c’est toujours soleil, et toujours c’est dimanche. Dans l’église, officie un prêtre à barbe blanche, Et l’on entend bruire en ses cheveux flottants Des souffles émanés de plus loin que les temps.

Tout un peuple muet, immobile et funèbre, Suit d’un cœur obstiné la messe qu’on célèbre, Attend, pour se lever, que l’office ait pris fin, Et toujours attendra, dût-il attendre en vain.

Les mouettes

A Madame Edmée Bénac.

L’eau brumeuse de la rivière S’éveille dans le matin clair. Du fond calme de l’estuaire Voici monter, monter la mer.

Elle entre au cœur de la vallée Comme un brusque jet de sang fort, Et sa rude haleine salée Ressuscite le pays mort;

Et la vieille ville assoupie, Tréguier, Pontrieux ou Quimper Tressaille, comme si la vie Montait en elle avec la mer;

Et les barques, dont les mâts penchent Si tristes, au pied des remparts. Sentent soudain vibrer leurs planches Comme à l’appel des grands départs...

* * * * *

Voici monter la mer sereine, Source de vie et de santé!... La voix douce d’une Sirène Très loin, vers le large, a chanté.

Et, l’aile ouverte toute grande, Pareils à des Esprits des eaux, Voici, là-bas, venir en bande Des oiseaux blancs, de clairs oiseaux.

Porteurs d’on ne sait quels messages, Ils arrivent au premier flux... Mouettes, colombes des plages, Lumières volantes, salut!

Les vieux marins, dont l’œil s’allume Sitôt que passe votre cri, Content qu’en un flocon d’écume Votre corps souple fut pétri.

Et, s’il faut en croire leurs femmes, Les Morganes, vierges des mers, Ont mis en vous, avec leur âme, L’enchantement de leurs yeux pers.

C’est pourquoi, le long des rivières, Vous allez, au rythme du flot, Et tournez autour des chaumières, A l’heure où s’ouvrent les lits clos;

C’est pourquoi, dans les vieilles villes, Entre les quais abandonnés, On vous voit, sur l’onde immobile, Tourbillonner, tourbillonner.

Vous venez chanter les espaces A l’homme incliné vers le sol; Vous venez, à nos âmes lasses, Montrer le chemin des grands vols.

Et, jetant là nos vaines charges, Espoirs tristes et vœux dolents, Nous n’aspirons plus, vers le large, Qu’à suivre les pèlerins blancs.

* * * * *

Mouettes, mouettes des grèves, Que de fois, aux jours enfantins. Je vous ai dit: «Prenez mes rêves, Malades du mal des lointains!»

C’était dans un vieux port des terres, Silencieux comme un étang. Un rare lougre solitaire S’y hasardait tous les cent ans.

Un clocher, les toits d’un village Dans un décor de lande en fleurs... Pour tout bruit, le long du halage, Le han! cadencé des haleurs.

Corde au cou,--tels, aux temps barbares, Des cortèges de prisonniers,-- Ils geignaient, tirant leurs gabarres, Leurs lourds bateaux goëmonniers.

Les femmes, du seuil des demeures, Guettaient, muettes, leur retour... Oh! la morne plainte des heures Dans la paix grise du vieux bourg!

Et c’est pourtant le paysage Qui m’est, entre tous, resté cher. J’ai, depuis, vu d’autres rivages... Mais, de là, j’ai conquis la mer!

* * * * *

De là, mes jeunes rêveries Sur vos ailes ont pris l’essor, O colombes des mers fleuries, O porteuses du rameau d’or!

Les beaux voyages chimériques Que j’ai faits, couché sur le dos, Vers d’éclatantes Amériques, De merveilleux Eldorados!

Vous étiez mes blanches montures, Mouettes, vous souvenez-vous? Par les chemins de l’aventure Nous allions!... Le ciel était doux;

Le mirage enchanté des choses Déroulait ses tableaux changeants. Nous allions!... Et vos pattes roses Ramaient sous vos ailes d’argent!

Comme de fines caravelles, Vous voguiez, et je respirais Un parfum de terres nouvelles Venu d’invisibles forêts.

Les cités où nous abordâmes Sont, hélas! au pays d’oubli. L’homme en vieillissant change d’âme O mouettes, et j’ai vieilli.

Pourtant, au fond de mes pensées. Souvent je vois encor, je vois Onduler l’image effacée Des Atlantides d’autrefois.

Vais-je revivre à votre approche Les grands songes rêvés jadis? Écoutez! On entend des cloches... Hélas! Ce sont les cloches d’Is!

Nuit insulaire

A François Gélard.

Dans la ruelle étroite au point qu’un seul passant Suffit à l’obstruer presque toute, je croise Un de ces homardiers qui viennent de l’Iroise Vendre aux marchés de Sein la pêche d’Ouessant.

Et voici qu’un volet de lucarne, en grinçant, S’ouvre dans un vieux mur coiffé de vieille ardoise. Une fille est là-haut qui se penche, sournoise; Et l’homme fait un signe, et la fille descend.

Silencieuse, elle a noué sa cape brune Sur son cou pâle et fin comme un croissant de lune. Le gars, d’une voix sourde, a dit: «Vogue le sort!»

Je les ai vus glisser furtifs dans l’ombre épaisse La fille avait l’air fixe et dur d’une prêtresse, L’homme allait à l’amour comme on marche à la mort.

Chanson de marche

C’est l’Orient, la fauve Asie! Les premiers Celtes, ennuyés, Ont cousu, ce soir, à leurs pieds Les ailes de la fantaisie.

Déjà le peuple débordant, Toujours à l’étroit dans le monde, Déjà la race vagabonde S’achemine vers l’Occident.

Déjà la tribu se déroule Et par la terre elle s’épand; Elle ondule comme un serpent, Elle s’enfle comme une houle.

En tête, les flûtes en buis Murmurent des chansons apprises De la lèvre douce des brises, Dans le silence noir des nuits...

Chanson des marches primitives, Est-ce toi que nous entendons Siffler, dans les âtres bretons, Par les lutins aux voix plaintives?

Entre Plomeur et Plovan

A Auguste Dupouy.

Les âpres Bigoudenn aux formes d’Androgynes Ont dans leurs yeux, figés comme l’eau des étangs, L’inquiétante nuit des longues origines, Le mystère qui dort au fond lointain des temps.

Frustes, l’air incomplet des idoles barbares, Dans leurs vêtements lourds qui tombent à plis morts, Le long du pays maigre et des côtes avares, Rôdent les Bigoudenn, les filles aux grands corps.

A leurs corsages plats ont fleuri des fleurs jaunes, Des mousses de menhirs, des lichens aux tons roux; Et leurs yeux sans regard, leurs yeux fixes d’icônes, Naïvement cruels sont servilement doux.

Brûleuses de varechs et pilleuses d’épaves, Leur rêve paît au loin la grise immensité. Et leur troupeau, vautré dans les horizons graves, Sur le grand pays morne a l’air d’être sculpté.

La chanson des chênes

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

Nous avons poussé, les beaux arbres verts, Libres au soleil, dans les forêts franches. Une âpre santé fleurit dans nos branches; Nous buvons à même aux cieux grands ouverts Le sang de nos veines.

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

Nous avons saigné par bien des endroits, Quand les vents jaloux nous livraient bataille; Mais ils n’ont pas pu courber notre taille; Nos cœurs sont intacts, nos fronts restent droits, Nos cimes, hautaines.

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

Nous sommes debout; les vents ont passé. Le courroux des vents ne dure qu’une heure, La force du chêne à jamais demeure... Nous avons grandi, nous avons poussé, Sans peurs et sans haines.

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

Nous avons souffert, nous avons aimé... O nature immense au multiple ventre, Mère dont tout sort, mère en qui tout rentre, Dans ton vaste sein nous avons semé Les robustes graines.

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

Nous avons vieilli, les beaux arbres noirs, Que les blancs hivers ont vêtus de givre; Contents de mourir, mais non las de vivre, De l’auguste paix qui remplit les soirs Nos âmes sont pleines.

Chantez aux enfants la chanson des chênes!

En mai

Des cloches ont tinté dans le calme du soir... O mon pays, pays d’Armor, si doux à voir, Terre en qui l’on sent vivre une âme presque humaine. Quel est ce souvenir qui vers toi me ramène? On dirait qu’un ami me conduit par la main, Et je vais... Des ajoncs verdissent le chemin; L’air s’emplit de l’odeur des aubépines blanches; Les larmes de la nuit tremblent au bout des branches; C’est signe que l’on pense à moi, des pleurs aux yeux. Et, d’être ainsi pleuré, mon exil est joyeux.

Chez nous, le mois de Mai, c’est le mois de Marie, La cloche tinte... On aime ailleurs; chez nous on prie... Les autels sont parés; à genoux, paysans! Et, dans l’église en fleurs, monte un parfum d’encens; Des papillons d’été volent autour des cierges. Comme les chants sont beaux sur la lèvre des vierges! Elles disent: Salut, Étoile de la mer! Et les pêcheurs, brûlés par l’âpre vent d’hiver, Tout frissonnants encor des longues nuits d’Islande, S’inclinent, à côté des pâtres de la lande Qui, le rosaire aux doigts et le front sur l’épieu, Dans leur silence grave ont l’air d’écouter Dieu.

O laboureurs de flots, ô laboureurs de terre, Ce Dieu qui parle en vous, c’est l’âme héréditaire Dont le souffle vivace et le frisson vainqueur Du cœur des Celtes morts vous passent dans le cœur. Et, tandis qu’en son vol le virginal cantique Emporte vos _Ave_ vers la Stella mystique, Une autre étoile en vous scintille, et sa clarté Fait de votre âme douce un firmament d’été. Lampe de l’Idéal, pâle et triste lumière Que notre vieille race alluma la première, Qu’elle abrita--tremblante encore--de sa main Et suspendit dans l’ombre au fond du cœur humain!

L’humble étoile, en ces jours de détresse où nous sommes, Va, dit-on, se mourant de l’abandon des hommes. Une bouche mauvaise a sur elle soufflé! La lampe d’or n’est plus qu’un vieux vase fêlé D’où l’huile sainte filtre, et fuit, et s’épand toute... Ah! vous, du moins, gardez qu’il n’en tombe une goutte; Entretenez la flamme avec un soin jaloux: L’heure est proche où la terre aura besoin de vous. Veillez que toujours brille et jamais ne se voile L’astre aimé des aïeux, la pâle et douce étoile!

Les temps sont annoncés. On reconstruit le ciel. Quand passeront les voix des chanteurs de Noël, Soyez prêts! Vous verrez, par la lande et la grève Les pèlerins nouveaux monter vers l’ancien rêve, Et, comme au temps d’Arzur, rallumer à tâtons Le divin flambeau d’âme au foyer des Bretons.

La chanson du vent de mer

O vent de mer, ô roi des vents, Toi qui fais, quand tu te déchaînes, Crier l’angoisse des vivants Dans le vaste sanglot des chênes,

Souffle, souffle, grand souffle amer, O roi des vents, ô vent de mer!

O vent de mer, ô roi des vents, De nos âmes et de nos portes Chasse les rêves décevants, Avec le tas des feuilles mortes.

Souffle, souffle, grand souffle amer, O roi des vents, ô vent de mer!

O vent de mer, ô roi des vents, Fais-nous planer dans ton domaine, Sur l’infini des flots mouvants, Plus haut que l’espérance humaine!

Souffle, souffle, grand souffle amer, O roi des vents, ô vent de mer!

O vent de mer, ô roi des vents, On dit que c’est Dieu, quand tu passes, Qui parle aux âmes des fervents, Dans l’immensité des espaces!

Souffle, souffle, grand souffle amer, O roi des vents, ô vent de mer!

O vent de mer, ô roi des vents, Prends notre rêve, et, sur ton aile, Qu’il monte aux éternels Levants Ou tombe à la nuit éternelle!

Souffle à jamais, grand souffle amer, O roi des vents, ô vent de mer!

A Paimpol

Ma vijé bolonté Doué, Vije aman’nn Douar-Newè[2]! Eham tira tra la la laire Eham tira tra la la la.

(Chanson paimpolaise.)

[2] Si c’était la volonté de Dieu, Que fût ici la Terre-Neuve...

A François Perrot, capitaine islandais.

Fleurs de soleil et de jeunesse, Blanche leur coiffe et blanc leur col, Voici venir de la grand’messe Les belles filles de Paimpol.

Elles viennent, lentes, par couples, Et dans leurs mains sont des psautiers... Mais ce sont chattes aux reins souples Que ces filles de flibustiers.

Ce soir, sous les libres Allées, Les enlaçant d’un bras nerveux, De grands gars aux lèvres salées Les baiseront dans les cheveux;

Cependant que les eaux muettes, Dans le bassin, au long des quais, Balanceront vos silhouettes, O navires des «Islandais»...

* * * * *

Quand la chanson doit être brève, C’est le moins qu’on la chante fort! Ils épuisent d’un coup leur rêve, Ceux qui vivent avec la mort.

Pour boire leur paie aux auberges, Pour songer leur songe d’amour, Les gars d’Islande aux barbes vierges, Les hommes enfants n’ont qu’un jour.

Eham tira! tra la la laire! Laisse venter, ma belle est là! Laisse venter le vent polaire... Eham tira, tra la la la!...

La chanson grave se déroule De Porz-Evenn à Plourivo. Vente le vent! Le cidre coule; C’est la sève du temps nouveau.

La mer de cidre, la mer blonde, Ohé! Qu’on la vide à pleins bols! Après nous, c’est la fin du monde!... Et la nuit descend sur Paimpol;

Sur les mâtures élancées La nuit ondule comme un dais; Et les filles dorment, bercées, Sur le poitrail des Islandais.

* * * * *

_Ave maris Stella_... Mer grande, Mer brumeuse de février! Pour le départ des gars d’Islande, Les prêtres sont venus prier.

La croix d’argent dans l’air se dresse... Et le Christ, les bras étendus Dans un long geste de détresse, Bénit d’avance les «perdus».

Comme une forêt de squelettes, Les mâts entrechoquent leurs os... C’est le départ des goëlettes Pour le cimetière des eaux.

La voile s’ouvre comme une aile; Elle plane, elle court, là-bas, Peut-être à l’Islande éternelle D’où l’Islandais ne revient pas.

Les mouchoirs blancs sur les falaises Voudraient aussi, prenant leur vol, Voudraient porter les Paimpolaises Où s’en vont les gars de Paimpol.

Mouchoirs blancs, ô vous qu’on agite Dans le mystère des adieux, Petits mouchoirs, les morts vont vite... Restez, pour essuyer les yeux!

Extrait d’un poème de vacances

(ÉCRIT PAR UN CLERC LETTRÉ)