Part 3
Monna Keryvel n’a su que répondre Au doux cavalier qui la bonjoura; Mais son joli cœur s’est mis à se fondre, Monna Keryvel demain pleurera.
Le cœur qui se fond en larmes ruisselle... Le vent de la nuit traverse les cieux. Quand le cavalier repartit en selle, Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux.
* * * * *
A l’aube, le coq a chanté l’aubade: Monna Keryvel à sa mère a dit: --L’enfant de ma mère a le cœur malade Et le mal qu’elle a, c’est le «mal maudit».
--Monna, n’en ayez angoisse trop grande. On vous bâtira, pour y demeurer, Une maison neuve, au haut de la lande, Où vous pourrez, seule, en secret pleurer.
Vous pourrez pleurer dans la maison neuve, La nuit et le jour, été comme hiver; Et les gens croiront que c’est une veuve Pleurant son marin qui mourut en mer.
--Dans la Lande-Haute, il fera bien triste. Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu, Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste Pour laver mon linge et souffler mon feu.
--Monna, vous n’aurez valet ni servante. Dans la maison neuve, hélas! vous vivrez, Seule avec le vent, le vent dur qui vente Sur la Lande-Haute au pays d’Arez.
* * * * *
Monna Keryvel, de la Lande-Haute, Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou; Un cavalier doux a grimpé la côte... Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou!
Jeanne Larvor
C’est une histoire lamentable Qu’on m’a contée un soir d’hiver. Les vaches meuglaient dans l’étable, Et le vent soufflait de la mer.
I
Jeanne Larvor fait la lessive Au presbytère du Moustoir... Qu’a donc, pour la rendre pensive, L’eau qui jaillit de son battoir?
Dès qu’une goutte l’éclabousse, Elle rougit, rougit encor... Sur quelle herbe et dans quelle mousse A donc marché Jeanne Larvor?
«Holà! Jeanne! vraiment, il semble Que vos yeux ont déjà pleuré. Ne peut-on sans que la main tremble Tordre le linge d’un curé?
«Passe encore, si c’était le Pape!» Laissant jaser, à tour de bras Jeanne tape toujours, et tape Sur les serviettes, sur les draps...
Jeanne Larvor est fiancée A Jean Garel le Guénédour... Fille éprise, gorge oppressée; Soupir de femme, appel d’amour!
«Hé! patience, la petite! Si c’est d’un mari qu’il vous chaut, Sachez qu’il vient souvent trop vite, Et ne part jamais assez tôt!»
Ainsi propos et railleries Autour de Jeanne vont pleuvant... La lessive, dans les prairies, Comme des voiles claque au vent.
Mais Jeanne garde son mystère, Jeanne Larvor ne semble voir Que le linge du presbytère Dans l’eau mousseuse du lavoir.
Ses oreilles, elle les bouche; Les bourdons de l’essaim moqueur Ne pourront cueillir sur sa bouche Le miel déposé dans son cœur.
II
«Fine aube de séminariste, Dis à celui qui te mettra Qu’en te lavant Jeanne était triste, Qu’en te lavant Jeanne pleura.
«Dis-lui que l’ajonc, dans la lande, En séchant persiste à fleurir; Dis-lui qu’une amour forte et grande Peut saigner longtemps sans mourir.
«Quand par-dessus toi, pour la messe, Il mettra la chasuble d’or, Dis-lui qu’en sa jeune promesse Mon amour trompé croit encor.
«Jean Garel, du pays de Vannes, Voudrait mon cœur avec ma main; Mais l’eau s’écoule où sont les vannes; Le cœur aussi n’a qu’un chemin.
«Mon cœur, mon triste cœur chemine Obstinément, par le sentier Où mon doux clerc à fière mine M’aima pendant un soir entier;
«Et de ce soir mon âme est pleine; Mon âme est comme un champ vermeil Où s’exhale en plaintive haleine Le dernier souffle du soleil!»
III
A coups lassés l’Angélus tinte. La suprême clarté du jour Dans l’eau du lavoir s’est éteinte; L’étoile y scintille à son tour.
Et c’est la messagère agile, L’étoile aux doux reflets chanteurs, Qui vers le Dieu de l’Évangile Guidait l’hosannah des pasteurs.
Pâle étoile de Galilée, A ton appel, dans le ciel bleu, Jeanne Larvor s’en est allée; L’as-tu conduite jusqu’à Dieu?
Hélas! à Nizilzi, dans l’onde, Un corps jeune est soudain tombé: Un jeune corps de fille blonde... _De profundis_, monsieur l’abbé!
Sous leur faix mouillé qui s’égoutte, Les laveuses grimpent au loin, Grimpent la rude et verte route Qui sent si bon l’odeur de foin.
Et, somnolant sur son bréviaire, Le nouveau prêtre du Moustoir Se berce à des bruits de rivière Qui chantent dans la paix du soir.
Et seule, sur la jeune fille Qui fut jadis Jeanne Larvor, Scintille au ciel, dans l’eau scintille Une étoile, un large pleur d’or...
A la grand’messe
A la grand’messe quand je vais, Je prierais bien, si je pouvais; Mais, par derrière, Contre ma chaise, à deux genoux, Est une fille aux grands yeux doux Qui me trouble dans ma prière.
Quand j’égrène le chapelet, C’est comme si ma main tremblait, Tremblait la fièvre; Et quand je vais pour dire _Ave_, C’est le nom de Léna Calvé Qui passe en chantant sur ma lèvre!
Dans la Vierge, la Vierge d’or, C’est Léna que je vois encor; C’est encore elle Qui, dans les saintes des vitraux, Rayonne à travers les carreaux Comme une fleur surnaturelle.
Léna Calvé, de Kerguidu, On dit que vos yeux ont perdu Des milliers d’âmes... Léna Calvé, vos yeux sont doux, Et je ne sais prier que vous: Soyez bénie entre les femmes!
Chanson de bord
Mon cœur est sur ton amour, Comme est la barque sur l’onde. Mon cœur vogue, nuit et jour, Sur ta grande amour profonde.
S’il a bon vent et ciel clair, J’en bénirai Notre-Dame. La mer est fausse: la mer Est moins fausse que la femme!
Où le mèneront les flots Mon cœur vogue à l’aventure... Entends-tu les matelots Fredonner dans la mâture?
Aux longs cils baissés du soir Tremble la première étoile; Pour pilote, j’ai l’espoir... Ho!... larguez toute la toile!
Mon cœur s’en va, mon cœur fuit; Après le flot, le flot passe. L’aile triste de la nuit Plane, immense, dans l’espace.
Je ne sais pourquoi j’ai peur! Un courlis traverse l’ombre: Amour de femme est trompeur, Et je sens mon cœur qui sombre!
Demain, quand poindra le jour, Comme une épave livide, Flottera sur ton amour Mon cœur brisé, mon cœur vide!
Et l’on inscrira mon nom Dans un vieux porche d’église: «Perdu corps et biens!» Mais non! Qui sait quand un cœur se brise?
Un manuscrit
Je viens de lire un vieux livre, Un vieux livre manuscrit, Où, vaguement, on sent vivre Un étrange et doux esprit.
Et je songe à quelque ancêtre Qui, sachant que je naîtrais, Sur le bord de sa fenêtre Fit pour moi ces vers secrets.
* * * * *
«Quand je choisis ma maîtresse, J’étais encore au berceau. C’est avec une caresse Qu’on apprivoise un oiseau...
«Connaissez-vous la fontaine Qui dort à l’ombre des houx? Le plus vaillant capitaine N’y vient boire qu’à genoux.
«Une fée à tresse blonde, Une fée au teint de lait Souriait, dit-on, dans l’onde, Quand un passant la troublait.
«Or, plus grand, j’ai voulu boire A la source, et je n’ai vu Qu’une bourbe dont l’eau noire M’a fait mal, quand j’en ai bu...
«--Va savoir, me dit ma mère; Prends cent écus!--Je les pris. Mais la saveur tant amère Me suivit jusqu’à Paris.
«Au fond de mon écritoire, Au milieu des livres lourds, J’entendais la source noire Bruire toujours, toujours;
«Et plus ardent à ma lèvre Remontait le mal vainqueur, L’éternelle, l’âpre fièvre, L’inoubliable rancœur...»
* * * * *
Le Celte, ici, faisait trêve A ce triste souvenir Et, hanté d’un mauvais rêve, Dédaignait de le finir.
Tournons la page... Il bruine: Sur un fuyant horizon Tremble la vision fine Du pays, de la maison!
* * * * *
«Coiffé d’ardoises moussues. Mon toit natal a grand air Et, par toutes ses issues, Rit au rire de la mer.
«Sur le seuil est une vieille Qui file, file, en chantant, Et soudain prête l’oreille Au moindre pas qui s’entend.
«Ses yeux ont vu tant de choses Qu’ils se sont décolorés. Ses paupières restent closes Sur les deuils qu’elle a pleurés.
«Ses yeux sont comme une brume Qui descend avec le soir. Je parais... En eux s’allume Une flamme douce à voir;
«Une flamme pâle et grise Soudain brille dans ses yeux, Comme en un recoin d’église Un cierge mystérieux.
«Et je dis: Bonjour, ma mère! Et c’est fini pour le coup De la vieille chose amère, De la source de dégoût!
Mais non! Le lit où je couche A vu mourir mes aïeux, Et j’entends crier leur bouche, Et je sens pleurer leurs yeux.
Larmes lourdes et funèbres! Mon cœur se remplit d’émoi; Et la source de ténèbres Se remet à sourdre en moi!...»
* * * * *
C’est la chanson de mystère Qu’à voix basse il faut chanter, Quand au clocher solitaire Le glas finit de tinter.
Tout le long de la nuit
_A hyd an Noz._
(Refrain écossais.)
Jadis, au fond pur de mon âme, Des étoiles voguaient sans bruit; Et c’étaient des yeux clairs de femme Qui brûlaient d’une douce flamme, Tout le long, le long de la nuit!
Les étoiles se sont éteintes. Mon âme est comme un ciel détruit Où l’on entend gémir les plaintes De mes remords et de mes craintes, Tout le long, le long de la nuit.
Mes larmes mirent comme un fleuve Le firmament que reconstruit, Sur mes ruines d’âme veuve, Une espérance toujours neuve Plus éternelle que la nuit.
Sône
A M. Renan.
Si j’écris ce poème, il sera doux, très doux. Comme ceux que fredonne L’âme des vieux rouets, des rouets de chez nous, Aux doigts ensommeillés des fileuses d’automne.
Et vous le chanterez dans tout le «pays noir», Pâtres de la montagne, Avec qui, chez mon père, aux écoles du soir, J’apprenais le français pour chanter la Bretagne.
* * * * *
Je suis un cloarec, je reviens de Paris, J’ai vu la capitale; Je sais qu’il n’est de ciel peuplé que le ciel gris, De terre sûre au pied que la terre natale.
Je n’ai point dit ma peine aux hommes de là-bas, J’ai fait comme le mousse Qui, par les mauvais temps, grimpe au plus haut des mâts, Pour relire en secret les lettres de sa douce.
Hélas! elle n’est plus la douce que j’aimai D’un grave amour de Celte, Une douce aux yeux purs comme les nuits en Mai, Blonde comme les blonds épis, et, comme eux, svelte.
Vous avez vu sécher, à l’entour du lavoir, La lessive neigeuse? Aussi blanche, aussi fraîche était sa gorge à voir; Elle n’avait pour nom que Nannic la songeuse.
Car elle était pareille aux Saintes Vierges d’or Qui sont dans nos chapelles; De peur de réveiller l’Enfant Dieu qui s’endort Elles n’osent sourire et n’en sont que plus belles.
Ce fut un soir d’Avril, le soir où j’eus vingt ans, Que je passai près d’elle. Les Avrils de Paris sont comme nos printemps, Et l’amour fait son nid quand revient l’hirondelle.
Ce fut un soir d’Avril que je la rencontrai, Au sortir des «Prières». Je savais qu’elle était du grand pays pleuré, Où fleurit l’ajonc vert constellé de bruyères.
Je savais que sa mère et ma mère (que Dieu Fasse paix à leurs âmes!) En même enclos dormaient sous le firmament bleu, Et c’est pieusement d’Elles que nous causâmes.
La rue où nous marchions avait des airs cloîtrés De calme monastère; Tels nos bourgs assoupis, quand sur les monts d’Arez Les couchants de Bretagne ont versé leur mystère.
Loin, très loin, se perdait la troublante rumeur Des choses de la ville: On eût dit, maintenant, le murmure endormeur Qui sur nos grèves monte avec la mer tranquille.
Et nous l’avions en nous la paix de tes couchants. Terre des âmes grises! Nous allions dans Paris comme à travers tes champs, Et ton odeur salée ondulait dans les brises.
Où fut Paris, voici la lande, et l’ajonc d’or, Fleur de la solitude, Et le ciel résigné, le ciel grave d’Armor, Aux yeux pleins de tristesse et de mansuétude;
Les chemins qu’un ruisseau creuse au flanc des talus, Et la plainte sonore Des glas du soir, guidant vers ceux qui ne sont plus Le fidèle regret de ceux qui sont encore;
Les christs qu’on a cloués avec des clous de fer Aux «pierres des ancêtres[6]», Et les fils du Trégor, épouseurs de la mer, Et les gars du Léon, tous marchands ou tous prêtres.
Toute la noble race affronteuse des ans, La race patriarche, Nourrice de marins, mère de paysans, Nous la sentons qui vit, nous la voyons qui marche.
Les cloches du printemps tintent les carillons Pour les saints qu’on renomme. Le blé qui va mûrir verdit dans les sillons, L’amour qui va germer tressaille au cœur de l’homme.
C’était jour de pardon aujourd’hui quelque part, Et voilà, ce nous semble, Que le pardon fini, la nuit pleine, très tard, Par les sentiers perdus nous revenons ensemble.
Dans le firmament pâle un clair de lune luit... Vêtu de gazes blanches, Le grand peuple muet des formes de la nuit Se lève, et des baisers frissonnent sous les branches.
Ame des soirs bretons, des soirs religieux, Que Dieu te le pardonne! C’est toi qui nous as dit, par les champs, par les cieux, D’aimer pieusement à la façon bretonne!
Nous nous sommes aimés!... Si je savais des vers Pour exprimer ces choses, Je les ferais puissants comme les rouvres verts, Et je les ferais doux comme l’odeur des roses.
Mais le secret est mort des vers forts et naïfs Que des foules entières, Avides, écoutaient chanter sous les vieux ifs Par de vieux mendiants, dans nos vieux cimetières.
* * * * *
Non! je n’écrirai pas ce poème! Pasteurs, Retournez à vos chèvres! L’hiver a moissonné les vagabonds chanteurs Et le sône d’amour s’est flétri sur nos lèvres!
[6] _Meïn ar re goz_. On désigne souvent ainsi les menhir.
Cloches de Pâques
A Louis Tiercelin.
Voici les cloches revenues! Les Pâques ont sonné dans l’air, Et le printemps rit sur la mer Dans le sourire blond des nues.
Voici venir par les chemins Les croyants, les porteurs de palmes; Ils ont la foi dans leurs yeux calmes, Et des rosaires dans les mains.
Des couronnes de primevères Au front des Dieux morts vont fleurir; On entend des sèves courir Dans le granit des vieux calvaires...
Des pêcheurs ont vu, sur les eaux, Blanchir la robe du Doux Maître... Les enfants qui viennent de naître Ont bégayé dans leurs berceaux.
Et, sous le porche de l’église, Les Saints tressaillent, rajeunis De sentir éclore des nids Dans leurs manteaux en pierre grise.
* * * * *
C’est fini des tristes hivers... Ces moissonneurs de choses mortes N’iront plus de portes en portes Geignant le cri des «pillawers».
Carillonnez, Pâques fleuries! Voici les Temps, les Temps Nouveaux! Déjà hennissent les chevaux Dans la liberté des prairies.
Des souffles, de grands souffles fous Traversent la mer Atlantique, Et la noble ivresse celtique A gonflé les sacs-binnious!
Nuit d’étoiles
Voici venir la calme nuit! La terre en est comme bercée; Hors de nous elle éteint le bruit, En nous elle endort la pensée! Voici venir la calme nuit.
Les bois s’emplissent de mystère, Comme si Dieu subitement Leur faisait signe de se taire Pour écouter le firmament. Les bois s’emplissent de mystère.
Les étoiles viennent et vont, Comme des flambeaux qu’on promène; Leur regard magique et profond Semble veiller l’angoisse humaine. Les étoiles viennent et vont.
Une pitié douce est en elles Pour les peines dont nous souffrons; Elles se penchent, maternelles, Sur la tristesse de nos fronts. Une pitié douce est en elles.
Étoiles, étoiles des cieux, Regards des morts que nous aimâmes, Si Dieu laissait mourir vos yeux, Le ciel s’éteindrait dans nos âmes, Étoiles, étoiles des cieux.
Jeanne Lezveur
I
Plus fière qu’une châtelaine, Jeanne Lezveur, de Kerprigent, Ne daignerait filer la laine, Si le fuseau n’était d’argent.
«Jeanne la blonde, on vous appelle La fleur des filles en Trégor; Mais fussiez-vous encor plus belle, Et fussiez-vous plus blonde encor,
«Si vous m’en croyez, faites trêve A vos clins d’œil, si fins, si doux; Celui dont vous rêvez en rêve Ne sera jamais votre époux.»
Jeanne Lezveur a l’âme triste, Jeanne Lezveur, de Kerprigent, Brode des mouchoirs de batiste Qu’elle ourle avec du fil d’argent.
Elle relève sans courage Son dé qu’elle avait laissé choir. Comme une pluie, un soir d’orage, Ses pleurs tombent sur le mouchoir.
«Ce sont nouvelles mal sonnantes, Mais, ne vous en déplaise, on dit Que, pour étudier à Nantes, Un cloarec, hier, partit...»
II
Jeanne Lezveur s’en est allée, Devers la brune, à Kerantour... Les cloches à lente volée Sonnent le glas, le glas d’amour.
Le Karduner l’a reconnue Sous sa coiffe de femme en deuil. Pour lui souhaiter bienvenue, Il s’est avancé jusqu’au seuil.
--«Est-ce la sueur ou la pluie Qu’à vos cils blonds on voit perler?» --«Ce sont mes larmes que j’essuie; Jean Karduner les fait couler.»
--«Seyez-vous, ô douce gentille!» --«Que je sache, avant de m’asseoir, Si je dois être belle-fille, Vieux Karduner, en ce manoir;
«Ou s’il est vrai, comme on raconte, Que votre fils clerc m’a menti, Et, me laissant avec ma honte, Avec son parjure est parti.»
--«Jeanne Lezveur, prenez à droite! A dit l’ancêtre, le _penn-ti_[7] Vous verrez une sente étroite: Par cette sente il est parti!»
Jeanne Lezveur s’en est allée; Elle a chaussé ses souliers fins, Et, légère, mais désolée, Elle a pris le sentier des pins!
Et les pins, dans leur langue douce, Compatissent à son malheur, Et ses pieds, en foulant la mousse, Font de la mousse sourdre un pleur.
La lune, pâle fiancée, Ouvre la porte de la nuit, Et, comme Jeanne délaissée, Chemine comme elle sans bruit.
[7] Chef de ménage.
III
Cependant, au bord de la route, Adossé contre le talus, Un cloarec pensif écoute Tinter les derniers angélus.
Ses livres, dans l’herbe froissée, Gisent, et les feuillets déteints, Aux caresses de la rosée, Sentent frémir leurs chants latins.
Tel, le cœur du séminariste Tressaille, et son ancien amour Se reprend à fredonner triste L’air qu’il croyait mort sans retour.
Et c’est le chant, le chant profane, (Le clerc rougit en y songeant), C’est le doux air que chantait Jeanne, Jeanne Lezveur, de Kerprigent.
IV
«Que Dieu me pardonne!... C’est Elle, C’est Jeanne qui s’en vient là-bas, Avec sa jupe de dentelle Qui se retrousse sur ses bas;
«Et sa lèvre aussi le fredonne, Le chant triste, le chant d’émoi Qui, pareil aux souffles d’automne, Tout à l’heure pleurait en moi...»
Tout s’est tu... Les feuilles jaunies, Telles que des oiseaux blessés, Tombent des branches dégarnies, En silence, dans les fossés.
V
Le lendemain, à l’aube grise, Karduner le vieux, dans sa cour, Regardait, en bras de chemise, Partir ses gens pour le labour.
Lors, parut, pliant sous sa charge, Une chercheuse de bois mort: «A ton chariot le plus large, Attelle ton bœuf le plus fort!
«Là-haut, parmi les feuilles jaunes, Sont deux cadavres enlacés, Pour qui les grands pins monotones Chantent le chant des trépassés!...»
Elle dit. Le soir, la barrière Restait ouverte à Kerantour, Et, pour la funèbre prière, Entraient des pâtres d’alentour.
Sur la table de la cuisine Les morts côte à côte allongés, A la lueur d’une résine, Dormaient, veillés par les bergers!...
Ainsi mourut, sans qu’on sût comme, Pour avoir offensé l’amour, A la fleur de son âge d’homme, Le fils aîné de Kerantour.
Ainsi mourut, en mi-novembre, Jeanne Lezveur, de Kerprigent, Les prés étant couleur de l’ambre, Et les ruisseaux couleur d’argent!
Vœu
C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir. Les soirs de Mai sont beaux; la terre va fleurir; L’air est comme peuplé de voix inentendues, Et l’on sent Dieu qui passe au fond des étendues. Dans les lointains, ainsi qu’une paupière d’or, S’abaisse le couchant sur la mer qui s’endort. Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges, Glissent, furtifs et doux, et c’est comme un chœur d’anges Qui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.
Le paisible angélus de quelque vieux clocher Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines. Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes. Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend, Se signerait la bouche, en fermant la barrière, Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière.
La paix du soir invite à de vastes oublis. En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis, On entend, on voit presque errer la grande chose; La pierre du tombeau n’est plus la porte close; Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité. L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile; Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile, Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir... C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.
Le long de ma route
A madame Gaston Deschamps.
Le long de ma route incertaine, Quand je me retourne, je vois, Comme un horizon de grands bois, S’enfuir ma jeunesse lointaine, Verte encor d’un vert d’autrefois!
Elle fuit dans une ombre douce... Oh! l’exquise odeur de printemps! Lorsque je fais halte, j’entends S’égoutter, claire, dans la mousse, La source d’or de mes vingt ans!
Quand j’aurai terminé ma course, Quand je verrai monter d’ailleurs L’aube des jours qu’on dit meilleurs, Agenouillé sur cette source, J’y puiserai mes anciens pleurs.
Et je reboirai goutte à goutte, Longuement je savourerai Ce pleur que mes yeux ont pleuré Au temps où tu fleurissais toute, Ma jeunesse, printemps sacré.
Le chant de ma mère
Le chant que me chantait naguère Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère... Nul ne me l’a chanté depuis.
Et c’est en vain qu’au seuil des portes Obstinément je l’ai quêté. O ma mère, tes lèvres mortes Dans la tombe l’ont emporté.
En vain, sous les lampes huileuses, J’ai fait, dans l’âtre des maisons, Sourdre au cœur des vieilles fileuses L’eau vive des vieilles chansons.
La berceuse qui me fut chère, Le doux chant naguère entendu, Le chant que me chantait ma mère Avec ma mère s’est perdu.
Mais aux heures, aux heures chastes Où les nocturnes ciels d’été Nous haussent sur leurs ailes vastes A des songes d’éternité.
Je vois soudain, dans ma mémoire, Champ du repos peuplé d’aïeux, Circuler la grande ombre noire D’un laboureur mystérieux.
Sa charrue étrange et sacrée Ouvre au loin des sillons mouvants Et fait, de la terre éventrée, Jaillir des morts restés vivants.
Muet, sur les fosses rouvertes, Je l’entends aller et venir Ce grand faiseur de découvertes Qui se nomme le Souvenir.
Et, hors des glèbes retournées, Se lèvent d’antiques moissons Où court, dédaigneux des années, Le pied nu des jeunes chansons.
Et le chant, le chant dont ma mère Berça mon somme au temps jadis Exhale en moi l’odeur légère D’un fin bleuet du paradis.
Les troupeaux de l’air
Comme des vaches au poil roux Qui, le pas lent et les yeux doux, Vont à de lointains pâturages, Dans le ciel pur, lavé d’hier, Humide encor des grands orages, Les nuages passent dans l’air.
Quelqu’un est là-haut qui les garde, Et la Bretagne les regarde Défiler paresseusement. C’est la vieille qui, près de l’âtre, Sur son rouet va s’endormant Au bruit de la chanson d’un pâtre.
Passez, passez, troupeaux de l’air, Nuages qui paissez la mer! Et que la Bretagne sommeille! Que toujours vienne voltiger, Autour de sa pieuse oreille, La chanson du divin berger.
Qu’elle dorme, la bonne vieille! Que jamais elle ne s’éveille! Qu’elle rêve (le rêve est doux), Tandis que dans le souple espace, Comme des vaches au poil roux, Le troupeau des nuages passe.
Qu’elle rêve!... Tout en dormant Ses yeux mi-clos, au firmament, Suivent les lentes vaches rousses, Et de longs pleurs délicieux, Les pleurs naïfs des races douces Tombent en perles de ses yeux.
Berceuse d’Armorique
Plac’had ann ôd a gan eur gân Hac a zo trist, hac a zo splân.