part d
’une jeune fille qui prétendait, il y a trois jours encore, finir ses jours chez les Carmélites? Vous nous avez joliment trompés.
Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles entrait dans son cœur comme une lame acérée, et lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.
--Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre enfant est anéantie.
--Nous reprendrons demain cet entretien, répondit Jacques. Bonsoir, ma chère; tachez de dormir; le sommeil vous apaisera.
Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors, un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de désespoir, elle s’écria:
--Seigneur, j’ai juré d’être à vous; c’est à vous seul que je me suis donnée, à vous seul que je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je viole les vœux que j’ai prononcés; ne m’abandonnez pas et ne permettez pas qu’on m’arrache à vos bras.
Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie dont la veille encore son âme était pleine, avait succédé un trouble douloureux. La terrible scène effacée par le sommeil se reconstituait dans son esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait la cruelle réalité un moment évanouie. Non, elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette effroyable aventure; c’est bien elle qu’avait souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa chambre au milieu de la nuit; c’est bien elle que l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement exposaient sans défense à une infâme accusation.
Qu’allait-elle devenir maintenant? Comment échapper au gouffre creusé sous ses pas? Résolue à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec horreur? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène. Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois, un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il pour de si terribles coups? S’il voulait qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre elle et le cloître un si redoutable obstacle? C’est en vain qu’elle le lui demandait; il ne répondait pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir offensé en essayant de scruter ses desseins, elle retombait découragée, brisée par les entraves imposées tout à coup à son essor vers Dieu.
Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa pensée la ramenait au souvenir de son confesseur, l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert son âme dans ses plus intimes replis; c’est avec son appui qu’elle avait franchi successivement les diverses étapes par lesquelles elle tentait de s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en ce moment critique elle devait prendre. Elle se décida à aller le consulter sur-le-champ, bien qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle prévoyait.
Les yeux rougis par les larmes, exténuée de corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa toilette, et selon son habitude de tous les jours, s’agenouilla pour prier. Mais, hélas! les paroles saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur était refroidie, dissipée par l’obsession qui le dominait. Obsession déchirante! C’était la vision de son avenir transformé, substituée aux espérances longuement caressées. Pour toujours, le couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant divin dont elle avait souhaité passionnément de porter les douces chaînes, elle aurait un époux qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, déchaînait dans sa chair un frisson de répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres, accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait à Dieu.
IV
Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses rayons fouillaient les rues étroites, à travers les tentes grises tendues au devant des maisons; ils coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles blanches et nues, les pavés étroits et pointus, arrosés dès l’aube; ils tiédissaient peu à peu la brise qui montait de la mer le long du Rhône et soufflait sur la ville toute resplendissante dans la joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la nuit; mais ce n’était pas encore cette lumière crue et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les choses et les êtres, au milieu des journées d’été, d’une chaleur de feu.
Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage amaigri une saisissante expression de douceur et de bonté, expression non trompeuse, qui révélait sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait contraint à renoncer aux périls et aux émotions des longs voyages.
Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs diocésains connaissaient trop bien son mérite et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances, ils avaient voulu lui faire accepter de hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités ecclésiastiques il préférait la modeste retraite qu’il s’était choisie; il persistait à écarter les offres qui lui arrivaient fréquemment; il s’efforçait de se faire chaque jour plus humble et plus obscur, comme s’il eût redouté la destinée que d’autres rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire indigne.
En apercevant Nicolette à cette heure matinale, il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement chez lui; c’est au couvent qu’elle avait contracté l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit quelques pas au-devant d’elle.
--Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus quand vous en connaîtrez l’objet.
La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, le frémissement de sa voix, firent comprendre à l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une violente émotion.
--Ce que vous avez à me dire est-il donc si pressé? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce modestement meublée qui lui servait à la fois de salon et de cabinet de travail.
--Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce n’est pas pour me confesser que je suis venue, c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve dans des circonstances délicates et douloureuses, si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais que les confidences que vous allez recevoir resteront à jamais enfermées dans votre cœur, et qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.
--Parlez vite, mon enfant; vous m’effrayez un peu, je vous l’avoue.
Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée par le fardeau du secret qui allait s’échapper de sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert où les buis en bordure, chauffés par le soleil, répandaient leurs parfums; lui debout, anxieux, se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette voulut parler, mais les mots fuyaient ses lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit à demi-voix:
--C’est donc bien grave?
Elle fit un effort pour dominer sa défaillance passagère et tout à coup se mit à parler rapidement, le rouge au front, toute honteuse de ce qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir fini et ne voulant cependant rien oublier de ce qui pouvait permettre à son confident d’apprécier l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.
--Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. Que dois-je faire?
L’abbé commença par garder le silence. Il s’était levé et marchait dans la pièce étroite, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur le perron, puis reprenant sa marche, et regardant tout ému mademoiselle Suarez.
--Puisque vous avez eu le courage d’un si généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au bout et d’achever votre œuvre.
--J’attendais cette réponse, gémit-elle.
--Je ne saurais vous tracer une autre conduite. Votre sœur a été coupable; mais si Dieu vous a inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait un effroi salutaire et par un coup retentissant la ramenait à lui, il entendait se servir de vous pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober serait l’offenser.
--N’est-ce pas l’offenser davantage que de manquer aux promesses solennelles que je lui ai faites? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle; hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement de revêtir le saint habit des Carmélites.
--Ces promesses inspirées par votre piété n’ont été entendues que par Dieu; elles lient votre conscience, mais non votre personne, et il sera aisé de vous en relever.
--Ainsi, mon père, vous me conseillez de me marier?
--Je vous le conseille, et tout autre à ma place vous le conseillerait.
--Me voilà donc condamnée au malheur pour toute ma vie! soupira Nicolette; je suis innocente, cependant; pourquoi la responsabilité du crime que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi?
--N’interrogez pas le ciel, ma fille; ce qui arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.
--Être obligée de me marier au moment où j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme qui m’est inconnu et que sa conduite me défend d’estimer, le sacrifice est cruel!
--Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous ait choisie pour faire peser sur votre front sa colère, vous devez vous en réjouir, et puisque vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui; immolez-vous! Tôt ou tard, sur cette terre ou dans son royaume, il vous dédommagera des souffrances que vous aurez endurées pour la gloire de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs, secouait la tête, sans trouver en soi la force de se résigner, l’abbé Cardenne ajouta:--Ce qu’il ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de votre vocation? Qui sait si en choisissant la vie monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos forces? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures doivent-elles se réfugier égoïstement dans le cloître? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le monde? Là aussi, vous pourrez faire votre salut, et en même temps que vous y travaillerez, travailler par la parole et par l’exemple au salut de ceux parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur d’avoir converti l’homme dont vous aurez accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui succéderont des heures plus clémentes. Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement exercé sans faiblesse et au devoir accompli avec vaillance.
L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était dit à elle-même durant les heures qui venaient de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce langage revêtait une autorité plus grande; il berçait son mal, il la disposait à souffrir sans se plaindre. Elle se résignait aux changements survenus.
--C’en est donc fait! s’écria-t-elle, quand il cessa de parler; je ne serai pas religieuse! Que la volonté de Dieu s’accomplisse! Et vous, mon père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il me donne le courage de l’accomplir. A bientôt; je vous reverrai.
Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux dont les accents venaient de lui montrer clairement son devoir. Une fois dehors, elle se dirigea vers une église qui se trouvait sur son chemin et entendit la messe. Elle pria longuement et ardemment. Sa ferveur était revenue. Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves, son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les appelait avec un enthousiasme de martyr.
Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions prises, elle avait hâte de les faire connaître à Jacques Malivert, et en même temps de se justifier, en lui expliquant la présence de M. de Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester exposée aux soupçons injurieux que les apparences laissaient peser sur elle. Elle entendait que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser de ne se marier que pour cacher une faute.
Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse portion de ses revenus. Une partie de la dot de sa femme avait été consacrée à créer une exploitation qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il se rendait dans les carrières pour s’assurer que les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire. C’est au milieu d’eux, en exerçant sa surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible durant la nuit.
En attendant son retour, Nicolette s’enferma chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur, ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil. Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement et à pardonner, son cœur conservait encore, en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle déplorait, un ressentiment légitime que le temps seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait pu avoir d’autre objet que les événements de la nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses larmes, contenue par la présence de son mari endormi à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller, pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser, d’implorer son pardon. A la même heure, Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la trouver.
En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son affection fraternelle l’emporta sur la prudence.
--Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé ma raison. La mort que j’ai vue de si près m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds. J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré dans mon cœur, et la résignation avec le calme. Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai ma faute...
--Et que m’importe ton expiation! C’est affaire entre ta conscience et toi. Ton repentir ne me rendra pas le bonheur.
--Tu ne m’as donc pas comprise? Jacques saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.
Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant sa sœur d’un mouvement où se confondaient son amour et sa colère non encore domptée, elle reprit:
--Je te défends de le détromper. Pour lui comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta vie est à ce prix.
--Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du tien, je n’en veux pas.
Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les mains dans celles de sa sœur, le regard fixé sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre ouverte, semblait y chercher l’apaisement. Ses traits peu à peu se détendaient; l’attendrissement qui montait dans son cœur, au souvenir du passé durant lequel Irène lui avait prodigué sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait. Les paroles de son confesseur lui revenaient en mémoire.
--Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis dans ses mains; il a disposé de moi; je me soumets à sa volonté.
--Me pardonneras-tu jamais? demanda Irène.
--Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras par la prière contre le sentiment criminel qui t’a faite faible devant lui.
--O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes yeux que tu me supposes capable de l’aimer encore, maintenant qu’il va t’appartenir! Ne redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais même pas le sacrifice auquel tu as consenti, si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras ton mari. Et plus bas, elle ajouta:--J’ai été plus coupable que lui; il est digne de toi.
--Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.
Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées qui se pressaient dans son cœur demeurèrent impénétrables.
V
Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père, général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de laquelle il tenait son nom; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient; ses chefs l’estimaient; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être arrivée que pour un bien.
Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur,--elle ne croyait plus au bonheur,--mais une existence honorée, paisible, dont elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.
Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette. Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari, elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme, son généreux mensonge.
Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées. Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.
Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric; avec un mari tel que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.
Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse accentuait sa physionomie énergique; mais la douceur caressante des yeux tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la rougeur.
Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois, elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait belle; et tout embarrassée du rôle qu’elle était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et d’une pudeur qui s’alarme.
Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui dit:
--Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans le jardin? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger quelques paroles indispensables.
--Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main tremblante sur le bras de Frédéric.
Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches. Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale, les accompagna d’un long regard.
Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle, qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.
--Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée; je voudrais plaider ma cause...
--C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni votre loyauté.
--Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez?
--Pourquoi cette question, monsieur?
--Pourquoi? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous regrettez votre héroïque décision...
--Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et pressant.
--C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.
--Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui, je ne regrette rien.
Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant:
--Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.
--Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.
--Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde, l’effort sera facile.
--Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les Carmélites; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.
--Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer?
--Cela, je ne saurais vous le défendre; mais nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance:--Il est même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès aujourd’hui.
--Laquelle? D’avance je l’accepte.
--Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté perpétuelle; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura déliée.
--Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.
--Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur rigueur, mes devoirs de chrétienne?
--Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.
--Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres?
--Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas! je dois vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est malheureusement aisé d’oublier le catéchisme; mais vous pouvez être assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta:--Je consentirai volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.
--Oh! monsieur! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.
La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.
--Vous ai-je offensé? demanda-t-il suppliant.
Elle secoua la tête.
--Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre salut.
Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival! Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux? Un mot qu’elle prononça le ramena à des préoccupations moins souriantes.
--Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle; j’estime qu’il est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées; mais elles me laissent sans crainte pour l’avenir.
--Devrons-nous ne plus voir madame Malivert? demanda-t-il comme un homme dont la résolution est prise.
--Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.
--Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.
Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon, où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les soins de Jacques Malivert.
Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour; elle en avait peur; elle se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.
En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de manière à être entendue:
--Êtes-vous d’accord, ma chérie?
--D’accord sur tous les points.
--Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.
--Alors, tout est dit, reprit Irène.
--Tout est dit; nous nous marions dans un mois.
Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme; elle sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille:
--Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit, nous partons ensemble...
Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et répondit:
--Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.
Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile; mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse; il se flattait de l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux n’était pas invincible.
Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté; que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de l’horreur.
Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations. Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer à celui des autres.
Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques jours.
Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée; sur les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la noce. Il est dix heures; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches, deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.
Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un large passage pour le cortége; dans ce passage, se promène, important et fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade; dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.
Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux, couvre celui du dedans. La noce arrive; la foule groupée aux portes l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale; le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.
Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour divin.
Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire:
--Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent?
--Oui, répond-elle, d’une voix expirante.
Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure de la torture que subit son cœur.
VI
Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait depuis plusieurs heures. Montant lentement dans la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient le ciel, dentelaient de teintes roses les montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles coule le Rhône.
Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait pris place avec Frédéric, le front appuyé à la vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil fuyait obstinément, laissait errer ses regards à travers le paysage. Sur la plus grande partie du parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde des eaux, sous le clair de lune, descendait entre les berges, argentée et miroitante, balafrée dans sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait la nuit.
La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses yeux. De temps en temps, elle les tournait vers Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, il dormait. Au départ de Tarascon, au début de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un sourire. Mais, toute vibrante des émotions de cette journée de noces; douloureusement impressionnée par la tristesse des derniers moments passés avec Irène; défiante encore, quoiqu’elle se fût départie de sa sévérité en le connaissant mieux, contre ce mari qui représentait toujours pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli ses avances, que, rebuté presque aussitôt et fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé pour dormir, en l’engageant à en faire autant.
Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie, elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible dans son sommeil comme un enfant.
--Il est donc sans remords? se demandait-elle en pensant aux événements qui avaient précédé le mariage. A cette question qui s’imposait, sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire à l’autel, Frédéric s’était confessé.--En descendant dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée par le prêtre y a porté la paix. Il est en état de grâce; voilà pourquoi il est calme.
Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. Son fin profil se dessinait sur l’ombre; la moustache coupait la rectitude des lignes sans en altérer la pureté; le corps abandonné révélait, même en cet état, la vigueur des membres et la grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. Elles activaient la circulation de son sang, embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface de sa chair et interrogé malgré elle le mystère qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, irritée, elle ramenait son regard au paysage pour y chercher l’apaisement, en même temps qu’une prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.
Au petit jour, Frédéric s’éveilla.
--Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en se redressant.
--Vous dormez depuis onze heures, reprit doucement Nicolette sans se retourner.
--Et vous?
--Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes et l’eau.
--Il fallait m’appeler, mon amie; je vous aurais tenu compagnie.
Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse expression de cette phrase où pour la première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. La moustache de Frédéric venait d’effleurer son cou; elle avait senti à la racine des cheveux le contact des lèvres toutes chaudes.
--Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant dans l’angle du wagon.
--Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur; c’est bien peu de chose, cela, le moindre de mes droits... ne vous offensez pas... N’ai-je pas été docile jusqu’ici?
--Il faut l’être toujours.
Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, obligée de reconnaître que le mari tenait toutes les promesses du prétendu, pénétrée de gratitude pour la timidité dont en ce moment même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage. Il ne répondit pas. Mais comme il se mettait debout lestement pour replier le lit sur lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait railleusement:
--Singulière nuit de noces!
Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en tira un peigne qu’en un tour de main, il passa dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu d’osier, et dans une petite timbale d’argent, versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en disant:
--Prenez ceci; il faut se mettre en état de résister aux malsaines influences des brouillards du matin. Elle refusa d’un geste.--Je vous en prie, supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance du médecin.
Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être succédait au malaise qu’elle subissait tout à l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. Mais, avant, il dit gaiement:
--Vous savez que je vais connaître votre pensée.
--Oh! cela, je vous en défie, par exemple, répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.
--Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement, elle a songé aux Carmélites qui abandonnent en ce moment leur dure couchette, brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle, où elles vont chanter les louanges du Seigneur. N’est-ce point cela? C’était vrai: elle l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant auprès d’elle, il continuait:--Évitez ces rapprochements, Nicolette; épargnez-vous les regrets. Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me considérerai comme un criminel; je croirai que vous refusez obstinément d’être heureuse près de moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant d’avoir fait votre malheur.
L’accent de cette supplication remua Nicolette. La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait vers Frédéric eut raison de ses résolutions, soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât à céder maintenant pour être en état de mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa main dans la main tendue vers elle, et dit:
--Ne m’en veuillez pas, mon ami; votre délicatesse aura raison des regrets qu’involontairement je vous laisse surprendre, et si je ne puis être jamais pour vous une femme assez oublieuse de ses vœux passés pour répondre, comme vous le voudriez, à votre amour, vous trouverez en moi une compagne dévouée et reconnaissante.
Était-ce un encouragement? Frédéric le comprit ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et l’embrassa, en murmurant:
--Ma chère femme!
Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne protesta pas. Mais elle resta comme écrasée. Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient pas encore dissipés.
Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, sans quitter la gare. Ils voulaient arriver à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale, rassurée maintenant, comprenant qu’elle n’avait rien à redouter de son mari, respira plus librement. Le train se mit en marche pour gagner le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la fleur de grâce en germe dans la jeune fille.
Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence, mais en réalité heureuse de se sentir déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, d’une incomparable suavité, comme si elle eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière, Elle subissait, à son insu, le charme de Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé, l’amour humain se substituait à l’amour divin. Singulière métamorphose, résultat d’une nuit d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour se jeter à ses pieds.
Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un contre l’autre, silencieux. Mais comme le train s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous l’étreinte caressante qui la dominait, monter un flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement. Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer; et même, comme s’il eût voulu se faire pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité. Au sortir du tunnel, il ne parut occupé que de montrer à sa femme le site sauvage dont ils traversaient les profondeurs entre des montagnes escarpées.
L’entretien commencé se continua, durant tout le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile et chaude. Il avait voyagé; les grandes excursions scientifiques formaient le principal objet des études auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt; elle l’écoutait, charmée, heureuse de se convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux, à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus tout de la docilité dont il faisait preuve. C’est par cette docilité que Frédéric trouvait le chemin de son cœur. Elle en était attendrie, agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.
La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, et au delà de ce pont s’engagea sur une route déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle savait déjà que le château de Varimpré, situé sur la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect grandiose et mélancolique, était une antique construction, à physionomie féodale. C’est là, dans son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons, venait passer ses vacances. Ces lieux dont il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis de souvenirs. Durant le voyage, il en avait entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger avec elle, afin qu’elle partageât les émotions du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la route, dans cette maison qui serait un jour sa maison, et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines, afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire près de ses enfants, bouleversée par l’émotion, au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait comme un devoir et ce qu’elle devinait être l’amour.
VII
Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre des rideaux de couleur claire; suspendue au plafond, une veilleuse; dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse; un nid adorable pour l’amour.
--C’est notre appartement, dit Frédéric.
--Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement venait d’y monter.
Frédéric sourit et reprit:
--Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite? Elle garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta:--Vous êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de fer.--C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.
Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.
--Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.
--Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de ce cabinet un verrou.--Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il; votre volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte... et si elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir que de vous.
--Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle; mais rappelez-vous...
--Plus un mot, s’écria-t-il; je n’oublie pas... Allons souper.
Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte, confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas prendre cependant; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux de le goûter sans faire couler des larmes.
Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement; et comme elle restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant:
--Bonne nuit, ma chère femme; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez pas.
Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit; puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations nouvelles l’agitaient.
Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée? Après tout, il lui appartenait, ce mari jeune et beau; c’était son bien à elle, comme elle était son bien à lui; elle avait juré de lui obéir. Attendrait-elle qu’il ordonnât? Et si, rebuté par sa rigueur, il n’ordonnait jamais! s’il retournait à Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait la responsabilité de l’événement, sur qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait provoqué? L’époux et l’épouse doivent être une seule et même chair; c’est la loi du mariage. Cette loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez forts pour lui permettre de s’y dérober?
Et tandis que ces questions se formulaient dans son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement s’allumait dans son corps de vierge. Son âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé des prières ardentes et de fiévreux soupirs, exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes soupirs et les mêmes prières, confondus dans un cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse de la femme déjà vaincue, qui le proférait, se raccrochant encore aux engagements du passé, suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner; le cri, c’est l’épouse qui le poussait, avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser, ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait maintenant sentir à travers ses sens embrasés les douces meurtrissures.
Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques de Nicolette. La tentation montait autour d’elle, mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais plus éloquente que l’image du Sauveur. Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée dans sa tendresse; il lui semblait que sa tête allait se presser contre cette poitrine robuste pour deviner à travers les battements d’un cœur d’homme la science de l’amour. Ce violent désir revêtait, en s’accentuant, la physionomie des choses illicites. Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même attrait que le péché; il lui causait les mêmes terreurs; il ouvrait à son imagination le ciel et l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée, secouée par tant d’entraînements contraires, elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.
Tout à coup, elle crut entendre à la porte de sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa d’un seul coup la déception de son mari, sa colère, les suites de son ressentiment; une angoisse cruelle lui fit au cœur une morsure; elle eut peur, peur de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut vaincu, oublié... Dans le silence lourd qui pesait sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette un gémissement, suprême manifestation de ses craintes désormais dissipées; elle se jeta hors de son lit; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, affolée, courant les pieds nus, la chambre et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment, et revint se coucher, des désirs pleins les sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, craintive comme si elle avait commis un crime.
Ce fut pendant quelques semaines une frénésie de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement de son cœur et de ses sens, emportée par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion de son mari. Après l’avoir jetée dans un tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.
La fougue de son âme exaltée l’avait poussée jadis toute jeune au pied du crucifix; elle se manifestait maintenant sous une forme nouvelle. C’était une autre nature se révélant dans sa personne, substituant à la vierge craintive, vouée au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric. Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier baiser l’avait désarmée, en lui montrant au delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse, heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait jamais de la chérir.
Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances; chaque soir des ramenait plus brûlantes, et la félicité des époux revêtait le caractère de celle des amants. C’étaient tous les jours de longues promenades dans les champs, pleines de charme, les mille détails de la vie du foyer, embellis par la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, rendue plus étroite par le désir sans cesse ravivé; puis, le soir venu, le lent attendrissement qui précède le repos des êtres et des choses, se communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient; et l’amour recommençait, comme s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient ensemble.
C’est à ce moment que parfois un vague remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans qu’elle parvînt à s’en défendre.
--Est-ce bien moi qui suis ici? se demandait-elle, entre les bras qui la pressaient, éperdue et subjuguée.
Sa conscience parlait; lui rappelait les vœux oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait contre ce reproche; elle se jetait plus profondément dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis d’elle-même, elle plaidait la légitimité de son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait empêcher que le reproche un moment apaisé ne ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, auquel il donnait le caractère d’une faute dont, tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait ses oreilles; elle ne voulait pas voir; elle refusait d’entendre; toute sa vie était dans l’amour; le sourire de son mari avait pour elle plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la revendication du passé.
Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa dévotion s’attiédissait; elle négligeait ses devoirs religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable; les prières que proféraient ses lèvres distraites ne possédaient plus le pouvoir de faire de son salut éternel le but principal de sa vie.
Un événement douloureux troubla tout à coup ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour que Frédéric et Nicolette comptaient faire à Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, un faux pas l’avait précipité tête en avant sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut partir.
Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait de goûter tant d’innombrables joies! Les retrouverait-elle ailleurs? La vie, en la reprenant, n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des angoisses, et troubler sa quiétude? Et puis, une crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter de son mari! Mais si de nouveau il allait aimer Irène; concevoir, en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné si vite sa propre liberté! Si ce regret, Irène allait le partager! Elle repoussait avec horreur ces terribles questions. Elle refusait de croire à des catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la jalousie lentement se glissait dans son cœur, alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable jusque-là.
C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était aisé de comprendre que la mort de Malivert n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout en se faisant violence pour demeurer auprès d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être consacrée à elle pendant quelques jours, habitant sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans la maison louée par son mari.
Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant peu, la mettant rarement en présence de Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric avait repris ses occupations de soldat. Il était studieux, s’appliquait aux choses de son état, à d’autres encore; ses loisirs étaient remplis; il ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer à sa femme les témoignages de son amour. Il fuyait loyalement les occasions de se rapprocher d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé; il voulait même éviter de troubler sa sérénité.
Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur restait encore redoutable. Avec plus d’expérience, Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit pas; elle ne vit rien au delà du présent, et se crut à l’abri du malheur.
VIII
La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec fracas à travers les rues de Beaucaire. Il montait autour du rocher dont le couvent des Carmélites couronne la cime; il enveloppait de ses rafales froides et poussiéreuses les murailles assombries, et se brisait en longs gémissements aux vitraux de la petite chapelle. Au milieu de la nef étroite, Irène se tenait assise vêtue de noir, toute pâle sous ses voiles de veuve. Elle attendait sa sœur qu’elle avait accompagnée au couvent. Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée dans le confessionnal, les lèvres collées à la grille de bois, au delà de laquelle l’abbé Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.
Désigné pour succéder comme aumônier des Carmélites à l’abbé Cardenne, le jour où ce prêtre doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait d’Espagne. Pendant l’insurrection carliste, on l’avait vu dans les bandes du prétendant, tour à tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme un simple partisan, ou donner l’absolution à ceux que sa fanatique éloquence conduisait à la mort. L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise à prix, il s’était réfugié en France. Conduit à Beaucaire par les hasards de sa fuite, y trouvant libre encore la place laissée vacante par l’abbé Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.
Aux approches de Noël, Nicolette était venue se confesser à ce prêtre sans le connaître. Elle désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se reprochait d’oublier. Maintenant, après avoir longuement parlé et répondu aux questions inquisitoriales du confesseur, elle écoutait, tremblante, ses remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement. Dans sa bouche, les avis prenaient des airs de menaces. Il était de ces prêtres qui savent mieux traduire la colère du ciel que sa clémence, mieux décrire les peines éternelles que les récompenses promises aux élus. Les larmes qu’il faisait couler étaient des larmes d’effroi, et non des larmes de repentir.
De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût laissé la porte du confessionnal entr’ouverte, Irène ne pouvait le voir; mais elle entendait les éclats de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait les violents reproches qu’il adressait à Nicolette. Au fur et à mesure que le temps passait, elle tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait son inquiétude aggravée par la durée de cette confession.
Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de la chapelle. La grille du saint tribunal venait de se fermer; le confesseur sortait pour regagner la sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses bras, autour desquels s’agitaient, comme des ailes, les larges manches du surplis. Sa maigreur d’ascète, son front bas, étroit, sillonné de rides profondes, l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait baissés, mais dont la flamme trouait ses paupières, la dureté rugueuse de ses traits, rendue plus sensible par la coloration du teint violacé, donnaient à sa physionomie un aspect redoutable. Son cou, ses épaules de portefaix, révélaient la vigueur sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer baissant la tête sous les coups du destin et se résignant à les subir sans révolte. Par larges enjambées, il franchit la distance qui séparait le confessionnal de la sacristie, d’un mouvement à la briser poussa la porte, et disparut, avant même que la boiserie du chœur eût cessé de trembler sous la pression de ses pieds.
Alors, Nicolette quitta la place où, comme une martyre, elle venait d’être soumise à un odieux supplice, obligée de livrer à son juge les secrets de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à la chaise que lui gardait Irène. Elle tomba là, brisée, exténuée, n’en pouvant plus. La chapelle était solitaire; sur l’autel, des cierges s’allumaient, perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie; de l’autre côté de la grille claustrale, les religieuses commençaient l’office du soir; leur psalmodie monotone montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus desquelles le vent leur répondait, en imprimant aux tuiles une bruyante vibration.
--Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure, ma chérie? dit Irène à voix basse en se penchant sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre. Alors seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa pâleur.--Qu’as-tu donc? lui demanda-t-elle.
--Oh! ce prêtre! comme il m’a parlé! murmura Nicolette frissonnante...
--Oui, c’est un homme effrayant... Je t’avais avertie. Mais tu as voulu venir à lui...
--Il m’a dit des choses terribles...
--Dictées par son intolérance, sans doute?
--Non, non, mais par le souci de mon salut.
Et comme si les accents qui la terrifiaient tout à l’heure, de nouveau, s’étaient fait entendre, Nicolette se prosterna si violemment que sa sœur entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.
--Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène; tu n’as pas le droit de te livrer à ces tourments. Tu le pouvais autrefois, quand tu étais libre, quand tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu ne t’appartiens pas; tu as un mari; bientôt, tu auras un enfant...
--Oh! un enfant! gémit Nicolette; voilà la preuve de mon crime! Tout à l’heure, tandis que j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être... et il m’a semblé que déjà, avant même de naître, il me reprochait sa naissance.
--Que dis-tu, malheureuse!... Si ton mari t’entendait...
--Ah! si tu pouvais savoir!
--Savoir quoi! Tu m’épouvantes... Parle-moi.
--Non, non, tu ne comprendrais pas.
Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de s’expliquer; elle imposait silence à sa sœur et se replongeait dans ses méditations. Irène resta debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini de prier. Mais Nicolette paraissait avoir oublié que d’autres devoirs l’appelaient ailleurs. Accroupie, la tête penchée, les bras au long du corps, dans une attitude d’accablante fatigue, elle ne voyait rien, n’entendait rien, et il fallut pour la décider à partir qu’Irène lui imposât sa volonté.
Elles sortirent ensemble; silencieusement, elles s’engagèrent dans le chemin désert qui descendait vers la ville. Au bas de ce chemin, une voiture les attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes plus tard, Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle, sans vouloir lui révéler les causes de son trouble, arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma dans sa chambre. Là, elle pouvait s’abandonner librement à sa douleur.
Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le bonheur qu’elle échafaudait depuis quatre mois venait brusquement d’être détruit par la parole acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par lui sur les causes qui si longtemps l’avaient éloignée des sacrements, en substituant l’indifférence à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue contrainte de révéler les voluptueuses joies de son ardent amour, d’avouer qu’en amant passionné, son mari l’avait menée par des chemins trompeurs et doux jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue de l’Église, la passion devient péché. Se livrant sans résistance à ses caresses, heureuse de se donner, elle s’était laissé convaincre que le devoir de la femme est de rendre à l’époux le plaisir qu’elle reçoit de lui, et que les chaînes du mariage ne deviennent fortes que si elles sont forgées au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est ainsi que folle de son corps, elle avait oublié son âme, ses devoirs de chrétienne, les exigences de son salut éternel. L’enfant que maintenant elle était sûre de porter dans ses entrailles avait été conçu dans le plaisir, enfanté dans l’amour, selon le langage des hommes; dans le libertinage et la débauche, selon le langage du confesseur.
Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable, rappelant les devoirs méconnus, les vœux oubliés, formulant des interdictions rigoureuses, infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la continence, parlant avec des termes de répulsion et de mépris de ces voluptés fécondes dont la saveur avait transformé Nicolette, et auxquelles elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer ouvert, le ciel à jamais fermé, si par la sévérité d’une vie nouvelle elle ne purifiait sa chair souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit enfin qu’elle devait se dérober aux exigences de son mari, le contraindre ainsi à obéir aux commandements de l’Église.
--Vous êtes responsable de son âme comme de la vôtre, s’était-il écrié; après avoir aimé, redouté Dieu, si vous l’offensez en vous faisant complice du péché de votre époux, vous qui savez mieux que lui la rigueur des peines éternelles, prenez garde que le ciel vous châtie, et qu’il vous châtie dans l’enfant que vous portez. Toujours cet enfant doit vous rappeler combien vous avez été coupable; non-seulement vous devez l’élever chrétiennement, pour racheter vos fautes passées, mais le souci de son avenir doit vous empêcher d’en commettre de nouvelles.
En se rappelant ces remontrances, Nicolette était épouvantée. Ce qu’on exigeait d’elle, c’est qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se dérobant à sa tendresse, et puisqu’on lui imputait à crime les joies qu’elle devait à l’amant, c’est l’amour même qu’elle était tenue d’immoler. L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne serait-il pas au-dessus de son courage? Saurait-elle affecter l’indifférence pour glacer les désirs de l’amant? Saurait-elle mater les siens? Tout son être se révoltait contre cette dure loi. Elle ne voulait pas se résigner; et un cri de rébellion montait à ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais, hélas! où la conduirait la révolte? Dieu lui-même n’avait-il pas parlé par la bouche du prêtre? Refuserait-elle de se soumettre à Dieu?
Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée par ses angoisses. Vainement il l’interrogea; il ne put obtenir qu’elle en révélât les causes. Tout ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait vu Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement survenu dans sa conduite. Écartant tour à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude suggérait à son mari, elle persistait dans son silence, se contentant de faire remarquer que sa grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait rien de plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé par le défaut de confiance qu’il venait de surprendre, elle mangeant peu, osant à peine lever les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue, rentra dans sa chambre, laissant Frédéric seul, et pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même, de cette exquise intimité qui, chaque soir, les rapprochait l’un de l’autre, dans le chaud bien-être de leur paisible maison.
Alors, devant le mystère contre lequel se brisait sa sollicitude, et qu’il considérait comme un caprice de femme, il eut un mouvement de colère. Se levant tout à coup:
--Je veux voir Irène, s’écria-t-il; elle me dira ce qui s’est passé.
Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers Beaucaire. Dans sa hâte de savoir, il s’était mis en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son mariage, il ne s’était jamais rencontré seul avec Irène. Toujours sa femme avait été entre eux; ils évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication sur le passé. Lui-même ne songeait plus à elle que pour écarter le souvenir de leur brûlant amour, emporté par un coup d’orage et qu’il croyait à jamais détruit. En pensant qu’il allait la revoir, sans témoins, délivrée par le veuvage, maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si puissante fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur. Brusquement, il s’arrêta au milieu du pont que le vent de la mer balançait avec fracas sur les câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus continuer son chemin; il voulait revenir sur ses pas. Mais l’état de sa femme l’inquiétait. Irène seule pouvait le mettre sur la trace de la vérité qu’on lui cachait. Cette considération le décida; il reprit sa marche, et quelques minutes après, il frappait à la porte de sa belle-sœur.
Irène était seule, ce soir-là comme tous les soirs. Depuis la mort de son mari, elle vivait retirée, non que sa douleur fût de celles qui aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais parce qu’il s’y mêlait l’amer regret des circonstances fatales qui lui avaient enlevé Frédéric à la veille du moment où elle aurait pu se l’attacher pour toujours. Ce n’est pas le mort qu’elle pleurait; elle pleurait le vivant à jamais perdu. Pour le mieux pleurer, elle voulait être seule; elle s’enfermait avec ses souvenirs, et quoique décidée à tenir loyalement la promesse faite à Nicolette, elle laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait comme criminel, mais qui la charmait, et dans l’avenir douloureux lui montrait la possibilité d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle aimait toujours.
Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe, elle lisait. En entendant annoncer Frédéric, elle tressaillit. Lui, seul chez elle par cette soirée d’hiver! Qu’y venait-il faire? Nicolette, qu’elle avait laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante? Est-ce là ce que Frédéric venait lui annoncer? Ou bien...? Sa pensée demeura inachevée; l’émotion pâlissait son visage. Une étrange anxiété la prenait au cœur, dominée par une joie inconsciente.
--Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle, debout, la main tendue vers Frédéric, essayant de dissimuler son trouble.
--Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que je serais ce soir chez vous, répondit-il, ce quelqu’un-là, ma chère Irène, m’aurait plus étonné que vous ne paraissez l’être vous-même.
Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant, affectant une entière liberté d’esprit:
--Alors, pourquoi êtes-vous venu? demanda Irène. Est-ce Nicolette qui vous envoie?
--Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec une grande volubilité, comme s’il eût tenté de noyer son émotion dans le flot des paroles, il raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en rentrant chez lui.--Vous avez passé plusieurs heures avec elle aujourd’hui, ajouta-t-il. J’ai pensé que je connaîtrais par vous les motifs de sa métamorphose.
Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait se taire. Elle dit ce qu’elle savait, le désir de Nicolette de ne pas laisser célébrer les fêtes de Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au Carmel, la confession à l’abbé Gavella, et la terreur de la jeune femme en quittant le confessionnal. C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité. Il comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules de Nicolette lui étaient familiers. A diverses reprises, il les avait dissipés sous ses baisers.
--Vont-ils détruire le repos de ma vie, me prendre le cœur de ma femme? s’écria-t-il, la colère aux yeux et sur les lèvres.
--Comme vous l’aimez! soupira Irène, dont ce cri éveilla la jalousie. Il la regarda. Sur ses traits, où, en d’autres temps, il savait lire, il devina le reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa répondre. Elle continua toute frémissante.--Elle est heureuse, elle, tant mieux... C’est égal, quand je songe au passé, à vos serments... Ah! mon pauvre ami, comme vous m’avez eu vite oubliée!
--Oubliée! fit-il durement. Vous vous trompez.
Elle fut toute remuée par ce cri; mais elle eut peur de l’explication qui allait infailliblement suivre son imprudente réflexion; elle s’arrêta. La suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il quitta sa belle-sœur sans avoir pu recouvrer le calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui ne se cicatrisent jamais.
La soirée était avancée quand il rentra. Le froid de la nuit, la rapidité de sa marche, n’avaient pu dissiper son émotion. L’image d’Irène retrouvée le poursuivait. La beauté de la jeune femme avait ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des heures brûlantes, de tout ce passé qu’il croyait à jamais oublié. Ses yeux gardaient la vision des attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le charme l’avait enveloppé. Vainement, il se faisait violence pour ne pas se les rappeler; ils s’imposaient à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse revenait. L’effort désespéré de sa raison le défendait mal contre la tentation tout à coup ravivée. En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait toujours, que faible comme lui, elle n’attendait qu’un signe pour lui ouvrir les bras. De là son trouble. Le crime l’épouvantait; mais la femme l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait. Et tandis que ses lèvres se reprenaient à la saveur des baisers d’autrefois, son imagination déchaînée enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus, et qui obsédaient son cerveau, quelque effort qu’il fît pour en briser la séduction.
--Ce serait infâme! pensa-t-il tout à coup, au moment où, dans le calme de sa maison endormie, il montait lentement l’escalier.
De nouveau il se promit d’éviter de revoir Irène,--il ne pouvait rien de plus,--de chercher l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour qui depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux et ardent, et lui versait le bonheur. Il s’attendrit en y pensant; les témoignages touchants par lesquels il s’était manifesté lui revinrent en foule à l’esprit. Brusquement, il courut vers l’appartement de Nicolette, assuré de trouver là un refuge contre les périls qui le menaçaient. Il allait ouvrir la porte, quand la femme de chambre, qui veillait en attendant son retour, apparut et lui dit:
--Madame s’est couchée très-souffrante; elle prie monsieur de ne pas troubler son repos. Elle lui a fait préparer un lit au second étage.
--C’est bien, répondit Frédéric stupéfait; vous pouvez rentrer chez vous.
Il resta seul, agité par une colère soudaine, surpris et attristé. Sa femme le chassait de son lit, l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre inattendu, il retrouvait l’influence du confesseur; il devinait qu’entre lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager, et il doutait de la victoire. En une minute, il vit sa femme rejetée dans la rigoureuse observance des pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant comme autrefois, avant qu’il lui eût révélé le bonheur d’aimer, dans la froide austérité de sa dévotion de nonne. Il sentit son cœur se glacer, des larmes brûler ses yeux, tandis qu’il comparait la vie sans charme qui s’apprêtait pour lui, à la vie que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle la déception qu’il venait de subir. Elle lui montrait, au delà du malheur qu’il prévoyait, un dédommagement qui en amoindrirait l’amertume. Mais elle le terrifiait. Cette vision troublante eut la durée d’un éclair. Il refusait de désespérer, il se rattachait au seul bonheur qu’il pût légitimement connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y renoncer qu’après avoir tout tenté pour le retenir.
Sa volonté, formulée nettement dans son esprit, l’entraîna à tenter sur l’heure un effort assez efficace pour lui rendre le cœur de Nicolette. Il poussa la porte de la chambre. En entrant, il aperçut, sous la lueur pâle de la veilleuse, sa femme couchée et immobile. Il s’approcha sans bruit vers le lit et dit à voix basse:
--C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il reprit:--Es-tu souffrante? Je t’en prie, parle-moi.
Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette. Elle parut sortir d’un profond assoupissement et murmura:
--C’est mal à vous de me réveiller; je vous avais fait prier de me laisser seule ce soir.
--Ce soir... et pour la première fois, fit-il d’un accent de reproche. Sera-ce du moins la dernière?
--Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de répondre à la question de son mari.
En toute autre circonstance, Frédéric se serait résigné à obéir. Nicolette touchait au cinquième mois de sa grossesse désormais certaine. Sa lassitude s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait appris par Irène, ce qu’il savait de la visite de sa femme au Carmel lui rendait suspectes ses paroles. Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle alléguait pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte et cacher un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas avouer.
--Je m’en vais donc, reprit-il tristement; mais avant, embrasse-moi; répète-moi que tu m’aimes toujours.
--Si je vous aime! soupira-t-elle. Pouvez-vous en douter? Mais il y a amour et amour... celui que Dieu condamne, et celui qu’il bénit...
--Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria Frédéric, celui qui nous a rendus heureux.
Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du corps étendu sous les draps; il l’attira vers lui, cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y retrouver la trace de ses baisers et étouffer là, dans une caresse plus puissante encore, les paroles que sa femme venait de prononcer. Mais elle se détournait en disant:
--Oh! non, non, pas cela...
--Mais cela, c’est ce que tu voulais hier encore...
--Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.
Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la cause de sa disgrâce.
--Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser ton mari?
--Qui vous a dit?
--Qu’importe, puisque je sais... Est-ce lui qui t’a fait cette défense odieuse, Nicolette? Est-ce lui qui a rendu de glace ton cœur embrasé du même feu que le mien? Est-ce lui qui veut y tuer l’amour?
Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette. Si elle se laissait entraîner dans la discussion à laquelle l’invitait Frédéric, elle allait, sous peine de lui infliger une torture, subir de nouveau la séduction et retomber dans le péché. Il fallait à tout prix l’écarter, l’écarter sans l’offenser, et gagner du temps, s’assurer les moyens de le préparer doucement à une vie nouvelle, plus conforme que la vie passée aux préceptes du confesseur.
--Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle doucement...
Il ne la laissa pas achever; il s’éloigna du lit, traversa la chambre en proférant un adieu qui ressemblait plus à une menace qu’à une parole de tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la porte, il aurait entendu les sanglots de Nicolette que désespérait sa brusque sortie. Mais trop vif était son dépit pour que des larmes eussent le pouvoir de le dissiper. Il monta dans la chambre où désormais sa femme l’exilait. Déshabillé en un tour de main, il se coucha, mais ne put dormir, livré aux réflexions les plus contraires, inquiet, désespéré, se plaignant et menaçant tour à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait le cœur de sa femme.
En vérité, elle choisissait bien son moment pour se dérober à sa tendresse, pour rompre les liens de leur intimité: le moment où il venait, tout à coup rapproché d’Irène, de subir une influence dont il ne connaissait que trop les entraînements et la douceur! S’il était conduit à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller son foyer de toutes les hontes de l’adultère et de l’inceste, Nicolette ne l’aurait-elle pas voulu? N’est-ce pas sur elle que retomberait la responsabilité de ses désordres? Durant toute la nuit, ces questions troublantes hantèrent son esprit obsédé par le souvenir d’Irène. Il s’endormit au petit jour, brisé de corps et d’âme, se demandant découragé, avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait à reconquérir sa femme, et ce qu’il deviendrait s’il n’y parvenait pas.
IX
Cette soirée douloureuse amena des lendemains cruels et amers. Partagée entre l’amour de son mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer par la crainte plus encore que par l’amour. Durant les jours qui suivirent cette étrange métamorphose, Frédéric, à diverses reprises, essaya de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances qui résultaient pour elle de son état, devinrent l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement son mari et le glaçait quand il venait vers elle, une caresse dans le geste et dans le regard. Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois, attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle semblait prête à se fondre sous ses baisers et à se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait tout à coup sous l’impression d’un remords subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait pendant quelques heures, allait s’agenouiller dans le confessionnal où l’attendait le prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu et désarmé.
Il tentait cependant encore de la ramener à lui; il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces. Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur mutuelle affection? Elle lui répondait par des larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait, comme si cette allusion à l’être formé dans ses entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel cet être innocent allait devoir la vie.
En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette l’incompréhensible caprice dont les conséquences pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance lui donnait le courage de subir cette épreuve trop longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que les dédains de sa femme ramenaient sans cesse devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur dans l’amour d’Irène.
Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il songeait à sa première maîtresse, libre maintenant et toujours éprise de lui. Il la fuyait; il redoutait de se trouver de nouveau seul avec elle, de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, sachant bien qu’à la première tentation, ils succomberaient, écartant loyalement tout prétexte de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur dans les occupations de la vie du régiment. Il cherchait par tous les moyens à combler le vide de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse, mais résolu à attendre quelque temps encore que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à lui-même, comme terme de sa patience et de ses efforts, le moment où Nicolette, devenue mère, n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser à l’amour de son mari.
Ce moment arriva. Moins d’une année après leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait que son bonheur compromis se reconstituait. Dans l’émotion de la mère, encore que cette émotion fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît pas le caractère mélancolique et douloureux, il croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.
Hélas! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait son péché. Il serait toujours un vivant remords. Ses frêles bras tendus, son regard innocent seraient pour elle comme un reproche qui sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir de sa faiblesse, des vœux violés, des serments trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon aux caresses d’un homme de son corps promis à Dieu. Les premiers sourires de la petite créature ne pouvaient rien contre ce remords provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, quand elle avait étalé devant lui les secrets de sa conscience et le récit de ses longues nuits d’amour. Il fallait expier, avait-il dit; si elle n’expiait pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne comprenait l’expiation que par un éternel renoncement au bonheur de se laisser chérir par son mari. Elle voulait même associer à son repentir le nouveau-né, détourner de lui les colères divines en le consacrant au ciel, en ne s’occupant que de son salut, en faisant de lui un saint.
Ces résolutions lentement formées et arrêtées dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc cruellement déçu quand Nicolette lui annonça qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais au lendemain des jours qui venaient de passer, jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta comme la preuve que Nicolette voulait prolonger et consommer la séparation commencée. Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner de ses desseins. Ils étaient irrévocablement arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. Alors, dans une tentative suprême et désespérée, il retraça les douleurs qu’il avait subies, celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait la réalité douloureuse aux espérances jadis caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.
Elle lui répondait en parlant de ses remords, en l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire pénitence et se sanctifier en vue de leur salut éternel.
--Ce doit être notre unique but, disait-elle; qu’importe le bonheur en ce monde! il n’y faut point être heureux si nous voulons vivre éternellement dans la contemplation de Dieu. Acceptez l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui; il vous en dédommagera un jour.
Ce langage, qui résumait les avertissements de l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de cette lutte incessante, achevait de lui prouver que désormais il avait perdu toute influence sur le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots exercices auxquels se livrait Nicolette, ou tout au moins se résigner à ne plus la considérer que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues incertitudes, le trait décisif qui consomma son malheur.
S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette durant les nombreuses journées nécessaires à la convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications survenues entre le mari et la femme eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait toutes les péripéties du drame intime qui commençait la destruction du foyer domestique. A tout instant, Frédéric pouvait surprendre les regards de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la pitié, tantôt un encouragement. Une tentation violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences dangereuses. Mais il était, malgré tout, dominé par la terreur de ce péril; sa loyauté, plus puissante que son infortune, le retenait encore. Irène quitta la maison de Nicolette pour rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée, sans que Frédéric lui eût livré son secret.
A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric avait cru son empire à jamais assuré, il ne comptait plus. Nicolette partageait son temps entre les devoirs de la maternité et de pieux exercices. C’étaient chaque matin de longues stations dans les églises, toutes les après-midi une visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à son mari; son visage trahissait à toute heure la gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à ceux qui vivaient à son service la même rigueur qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les élégances qui embellissent la grâce des femmes. Comme au temps où elle était jeune fille, elle n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue d’une austérité monacale, songeant non à plaire à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, à effacer sa beauté.
Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie de cloître; elle avait exclu de son appartement les meubles confortables et luxueux. Elle apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses reprises, Frédéric dut exiger une nourriture plus conforme à ses habitudes et à ses goûts. Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait était un constant reproche adressé à ce qu’elle considérait comme une offense pour sa propre foi. S’il laissait échapper une plainte, elle répondait avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors des lois de l’Église; et s’il tentait de prouver que le premier devoir de la vertu est de se faire douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps de dures privations.
Une catastrophe domestique fit trêve un moment à cet état aggravé de jour en jour. En moins de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son père et sa mère. Le général mourut le premier, presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux événement obligea les époux à se rendre au château de Varimpré, les y retint longtemps, et amena même entre eux un rapprochement.
Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours, il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux suprêmes conseils de la morte, confidente des chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance à cette tendresse renaissante, sans voir le but qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup. Nicolette voulait entreprendre de le convertir, profiter de son accablement, de cet état d’âme qui suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer ses propres croyances et les pratiques religieuses qu’elle observait jusqu’à l’excès.
Le passé le disposait mal à subir ces influences. Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention de le dominer. Sa défiance, un moment évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques jours après la mort de sa mère, il entendit Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y jeter humblement, prier avec elle, se repentir de ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie sur sa maison, il se révolta. Il était à bout de patience. Il refusa de condescendre aux désirs qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres querelles qui se prolongèrent durant le séjour qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore après leur retour à Tarascon, emportant ce qui restait d’amour entre leurs cœurs.
En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa maison haïssable à son mari, brisé à jamais les liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse et tendre comme aux premiers mois de son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément raison de son mari. Elle l’eût retenu près de soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y avait d’extrême dans les transports de sa dévotion, ils auraient pu être encore heureux.
Malheureusement, elle était entre les mains de l’abbé Gavella ainsi qu’une matière inerte et molle qu’il pétrissait à son gré. Terrible comme les moines de son pays, au temps où l’Église faisait des prosélytes par le fer et par le feu, l’ancien aumônier des bandes carlistes lui montrait dans Frédéric l’ennemi de son salut, celui dont elle devait se défier, à la tendresse duquel elle devait résister. Cette tendresse, disait le prêtre, cachait sous des dehors trompeurs d’ardents désirs contraires à la loi de chasteté imposée par l’Église aux époux, contraires surtout aux vœux que, jeune fille, Nicolette avait prononcés en se consacrant à Dieu. Il ajoutait qu’entre Dieu et son mari, elle était tenue de choisir, qu’on ne saurait appartenir à la fois à la terre et au ciel. Tout autre jadis le langage de l’abbé Cardenne, inspiré par une tolérance intelligente, par l’esprit de l’Évangile. Mais l’abbé Cardenne n’habitait plus Beaucaire, et Nicolette, livrée à l’abbé Gavella, avait oublié la parole douce et simple de son premier confesseur.
La vie commune, faite désormais de colère, de défiance, d’aigreur, troublée par des querelles durant lesquelles les dernières tentatives de Frédéric pour reconquérir le cœur de sa femme se brisaient contre une implacable froideur, devenait chaque jour plus difficile. Nicolette puisait des consolations dans la prière; elle demandait à Dieu de toucher de sa grâce l’endurcissement de son mari, rebelle aux ordres de l’Église. Pour expier les fautes de ce mari qu’elle considérait comme un pécheur, elle se livrait chaque jour davantage aux exercices pieux, aux mortifications. Elle jeûnait, répandait autour d’elle des aumônes, s’imposait une discipline rigoureuse, les longues veilles aux pieds du crucifix. Elle avait brisé toutes relations avec le monde, ne sortait jamais au bras de Frédéric. On ne la voyait au dehors que lorsqu’elle allait assister à la messe à sa paroisse ou aux Carmélites. Elle s’était même affiliée au tiers ordre du Carmel, et suivait autant qu’elle le pouvait les règles de la vie monastique. Elle goûtait dans ces pratiques un étrange bonheur, propre à lui faire oublier le martyre qu’elle avait imposé à son cœur, en y tuant l’amour.
Mais, à côté d’elle, Frédéric ne pouvait trouver un dédommagement analogue. Son existence, de jour en jour, devenait plus vide, plus désenchantée. Il fuyait maintenant sa maison, à laquelle tout autre séjour lui semblait préférable. Sa femme ne lui inspirait plus qu’un sentiment douloureux, fait d’horreur et de pitié. Il ne pouvait comprendre que ce fût là cette créature dont il avait entendu le cœur battre près du sien, dans une même extase de bonheur amoureux et de passion vibrante. A toute heure, maintenant, il songeait à Irène. Il devinait que le jour où il frapperait à la porte de la jeune femme, cette porte s’ouvrirait, qu’il trouverait dans l’ancien amour le bonheur dont il était dépossédé. Mais il hésitait encore; il avait peur, peur surtout de mettre des torts de son côté, alors que jusqu’à ce moment il pouvait se rendre cette justice d’avoir rempli tout son devoir.
C’est dans ces circonstances qu’un simple incident le remit tout à coup en présence d’Irène. Un soir, comme, après une longue journée de manœuvres militaires dans les plaines qui entourent Tarascon, il rentrait chez lui, la nuit venue, il trouva sa femme en proie aux plus vives alarmes. Une indisposition qui depuis plusieurs jours tenait son fils alité, s’était subitement aggravée. Le médecin, appelé en toute hâte, redoutait une attaque de croup. Déjà Nicolette voyait l’enfant perdu. Allait-il être arraché à ses bras, alors que depuis dix-huit mois elle l’entourait de soins et de sollicitude, et au moment d’atteindre cet âge charmant où chez ces petits êtres l’intelligence s’éveille, leurs lèvres commençant à balbutier les premiers mots? Cette question, en se dressant dans son esprit, provoquait un bruyant désespoir que sa résignation chrétienne était impuissante à apaiser.
Dans sa détresse, et son mari absent, elle avait mandé sa sœur. Quand Frédéric, prévenu par ses domestiques, entra dans la chambre, ayant en une minute oublié les maux qu’il endurait depuis si longtemps pour ne songer qu’à la douleur de la mère, douleur qui brusquement le rapprochait d’elle dans la communauté de leurs angoisses, il vit les deux femmes debout auprès du petit lit, penchées sur l’enfant dont elles épiaient anxieusement la respiration oppressée. Nicolette, à peine vêtue, pâle, les cheveux en désordre, pleurait et se lamentait. Il s’avança. N’écoutant que son cœur, il la prit doucement par la taille, en prononçant quelques mots propres à la rassurer, à apaiser ses craintes. Mais d’un brusque mouvement Nicolette se dégagea, et fixant sur lui un regard gros de reproches, elle lui montra son fils en s’écriant:
--Voilà votre œuvre. Dieu s’est offensé de votre indifférence pour lui. Il vous punit; le malheur est qu’il m’enveloppe dans le châtiment que vous avez attiré sur vous.
Une protestation monta aux lèvres de Frédéric. Il la contint pour ne pas provoquer une querelle, baissa la tête sans répondre. Mais ses yeux, au moment où ses paupières se fermaient, s’arrêtèrent sur Irène, surprise et affligée, comme pour la prendre à témoin de l’injustice de ce reproche. Durant toute la nuit et jusqu’au matin, ils restèrent auprès du berceau sans que les allusions de Nicolette à ce qu’elle appelait l’impiété de son mari parvinssent à ébranler la patience de Frédéric. Il s’était enfermé dans un mutisme impénétrable. Du reste, loin d’empirer, l’état de l’enfant semblait s’améliorer. Au petit jour, le médecin arriva, et, après avoir examiné son malade, déclara qu’il répondait de sa vie. Alors seulement, Nicolette consentit à aller se reposer. Elle s’éloigna sans rétracter les odieuses paroles arrachées à son désespoir, laissant Irène et Frédéric seuls.
--Je suis à bout de courage, murmura alors ce dernier. Vous l’avez entendue. Voilà comment elle me juge et ce qu’elle pense de moi.
Irène le regardait sans oser l’interroger. Mais Frédéric, dont le cœur trop plein avait besoin de se répandre, se décidait enfin à lui confier ses peines. D’un accent ému, tremblant, il les lui racontait à demi-voix. Assis auprès du berceau, elle écoutait anxieuse cette confession.
--Pourquoi m’avoir poussé à ce mariage? s’écria Frédéric en finissant. Il valait mieux nous soustraire par la fuite aux vengeances de votre mari que par le stratagème auquel vous avez voulu recourir. Délivrés maintenant, nous serions à jamais l’un à l’autre. C’est vous seule que j’aimais, vous seule que j’aime toujours. Et comme, toute frissonnante, elle gardait le silence, il ajouta d’un ton résolu:--Vous êtes ma vraie femme, Irène. J’ai beau résister à l’évidence, tout le proclame dans mon cœur. Voulez-vous vous expatrier avec moi? Ma vie vous appartient; je vous la livre pour toujours. Ici, près de Nicolette, c’est l’enfer; au loin, près de vous, ce sera le ciel.
--Avez-vous bien compris la gravité de vos paroles? demanda Irène, dont le cœur se troublait au souvenir ressuscité de la passion non éteinte qu’un mot venait de ranimer.
--Voilà plus d’une année que je veux vous parler, répondit Frédéric. J’ai longtemps résisté. Maintenant, je ne peux plus. Le supplice qu’on m’inflige est au-dessus de mes forces. J’affirme que j’ai tout tenté pour vous oublier; je l’ai voulu fermement, de toute l’énergie de ma volonté et de ma raison. Mais, quoi! le cœur de Nicolette m’est à jamais fermé; c’est sa rigueur qui me ramène vers vous. Abandonnez-vous à mon amour, Irène; il ne vous fera jamais défaut; nous pourrons encore être heureux. Dites un mot, et je préparerai à loisir notre fuite. Seulement, nous emmènerons mon fils; je ne veux pas que sa mère le façonne à son image.
--Le lui prendre! fit Irène avec effroi...
--Elle sera vite consolée... Dieu ne lui tient-il pas lieu de tout? Irène, par pitié, promettez-moi de me suivre...
Il était presque à ses genoux, les mains suppliantes, les yeux brillant d’une ardeur passionnée. Éperdue, Irène se taisait, bouleversée en voyant si près de se réaliser le rêve que tant de fois, dans le silence de ses tristes nuits, elle avait caressé.
--Ce serait un trop grand crime! soupira-t-elle enfin.
Ce fut son unique protestation. Elle se sentait reprise par l’amour; elle ne s’appartenait plus, enveloppée déjà dans le flot des désirs inassouvis et ravivés. La prière de Frédéric montait autour d’elle, désarmait sa résistance, et encore qu’elle protestât d’un geste affaibli, il devinait que désormais elle était à lui, qu’il lui suffirait de parler pour être obéi.
X
Assise sur le bord d’une chaise, dans un coin de la chambre pauvre et nue que l’abbé Gavella occupait hors de l’enceinte du couvent, Nicolette, repliée sur elle-même dans une attitude d’accablement et de douleur, écoutait le prêtre. Ainsi qu’elle le faisait souvent depuis que s’abandonnant à sa direction spirituelle, elle lui avait accordé sa confiance, elle était venue lui raconter ses angoisses et lui demander conseil.
Jamais ses confidences n’avaient eu un caractère plus douloureux. Elle connaissait, depuis quelques heures, la liaison criminelle renouée entre Irène et Frédéric. Une lettre surprise venait de lui en révéler l’existence. Bouleversée, elle était accourue à son confesseur. Entrant comme une folle, elle avait poussé vers lui le cri de sa détresse. Ce n’est pas qu’elle fût atteinte profondément dans son cœur, où l’amour n’était plus que comme une victime expiatoire immolée, offerte à Dieu. Après avoir lassé pendant trois années la tendresse de son mari, découragé ses efforts, elle n’attendait rien de lui. Mais trop grande était l’infamie du crime qu’elle venait de découvrir! Quoi! trahie, trompée par ceux à qui jadis elle avait sacrifié sa vocation religieuse! l’adultère et l’inceste s’étalant à ses côtés! deux âmes se livrant au démon! Elle se révoltait, indignée, résolue à ne pas tolérer le scandale, se demandant comment elle pourrait le faire cesser.
Mais, en même temps, tout au fond de son cœur, s’élevait pour la première fois un reproche contre elle-même, et, avec ce reproche, la crainte que l’abbé Gavella eût contribué par ses conseils à éloigner d’elle son mari. N’est-ce pas pour lui obéir qu’elle s’était refusée à l’amour de Frédéric? pour lui obéir qu’elle avait transformé sa maison en cellule monacale, détruit sa beauté afin d’éteindre des désirs auxquels le prêtre lui ordonnait de se dérober? Si son mari l’avait prise en horreur, s’il avait cherché le bonheur hors de son foyer, à qui la faute? Ce qu’elle pensait, elle n’osait l’exprimer; c’est à peine si elle osait se l’avouer à elle-même. Elle s’était contentée de révéler l’effroyable découverte. Maintenant, brisée par ses aveux, elle attendait que le prêtre parlât, qu’il lui fît connaître comment elle devait agir pour se tirer de peine.
L’abbé Gavella, après l’avoir écoutée silencieusement, arpentait la chambre à grands pas, le front courbé, les mains derrière le dos, passant et repassant devant la femme abandonnée, sans même la regarder. Terrible était son silence; il pesait lourdement sur Nicolette. Elle tournait les yeux vers son directeur, avec une expression de prière et d’angoisse, suspendant un suprême espoir aux lèvres muettes de qui elle attendait un avis efficace. Elle essayait de comprendre ce regard impénétrable qui évitait de se poser sur son visage, et le sien n’exprimait plus que le désenchantement dont ses confidences ne pouvaient, hélas! la guérir. Elle suivait la promenade monotone du prêtre tour à tour vu de face avec sa physionomie farouche, et vu de dos dans le profil des larges épaules dont l’ossature saillante faisait craquer la soutane fripée et luisante, usée jusqu’à la corde.
--Cet homme est un grand pécheur, dit-il tout à coup.
--Un grand pécheur, oui, objecta timidement Nicolette; reste à savoir si ce n’est pas ma rigueur qui l’a plongé dans le péché. Peut-être, si j’avais persisté à demeurer pour lui ce que j’étais aux débuts de notre mariage, il ne m’aurait pas abandonnée.
--Des regrets! murmura dédaigneusement le prêtre.
--Oui, des regrets, s’écria Nicolette. D’abord, mon mari m’a été fidèle et dévoué. Il n’a cessé de l’être que lorsqu’il a compris que j’avais peur de son amour.
--Cet amour était impudique. Vous ne pouviez continuer à y répondre, sans exposer votre âme à la damnation.
La jeune femme baissa la tête, écrasée par cet argument décisif.
--J’avais cependant le droit d’aimer mon mari et d’être aimée de lui.
--Oui, c’est cela, payez-vous de mots... Y a-t-il deux manières de comprendre le mariage chrétien? N’est-il pas vrai que votre mari l’avait compris d’une manière offensante pour Dieu? N’est-il pas vrai qu’il entraînait votre âme à l’enfer? J’ai dû vous ouvrir les yeux, vous tracer vos devoirs, vous rappeler les imprescriptibles lois de la chasteté, lois plus impérieuses pour vous que pour d’autres, puisqu’en d’autres temps, vous aviez juré de les observer. C’est un grand malheur que votre mari ait refusé d’entrer dans vos vues, une épreuve redoutable que le ciel vous impose... Mais je n’ai rien à retirer des conseils que je vous ai donnés.
--Que me reste-t-il donc à faire? Ce malheureux entretient avec ma sœur des relations criminelles. Dois-je laisser se prolonger ce scandale? N’y a-t-il pas là deux âmes à ramener au bien!
--Ah! si vous n’obéissiez qu’au désir de les tirer du péché!... Mais n’est-il pas vrai que vous obéissez surtout à votre jalousie!
--C’est mon mari, murmura Nicolette.
Il y eut un silence. L’abbé Gavella marchait toujours; son visage osseux s’empourprait; l’expression de son regard devenait plus sombre.
--Quelle femme est votre sœur? demanda-t-il tout à coup.
--Une âme passionnée et faible, mais honnête...
--Si vous dites vrai, tout espoir n’est pas perdu. Je la verrai, je lui parlerai.
--Oh! non, pas vous, mon père!
--Pourquoi? fit-il défiant.
--Vous l’épouvanteriez peut-être, mais vous n’obtiendriez rien d’elle; elle chercherait dans les bras de son amant l’apaisement de son épouvante et l’y trouverait. Sur une créature comme elle, l’amant exerce plus d’influence que le confesseur.
--Oui, jusqu’à l’article de la mort, reprit ironiquement le prêtre... A ce moment, nous avons notre revanche... On nous écoute.
--Ma sœur n’est pas à l’article de la mort.
--Mais si, de votre propre aveu, je ne dois rien faire pour arrêter ce débordement d’infamies, pourquoi êtes-vous ici?
--Le besoin de laisser se répandre mon cœur et de confier à quelqu’un ma détresse.
--J’ai passé par des détresses plus profondes que la vôtre, et je ne les ai confiées qu’à Dieu.
--Mais n’êtes-vous pas le représentant de Dieu sur la terre?
L’abbé Gavella se mordit les lèvres et d’abord ne répondit pas. Puis, brusquement, il dit:
--Si vous ne me laissez pas la faculté de faire entendre à votre sœur les reproches qu’elle a mérités, et de l’adjurer au nom de son salut, je ne peux rien.
--Avant de vous laisser lui parler, mon père, je veux la voir.
--Des demi-mesures! s’écria l’abbé Gavella. Tant de ménagements sont-ils donc nécessaires avec les âmes qui se vautrent dans le péché? Faut-il leur laisser le temps de réfléchir, d’hésiter, de discuter avec elles-mêmes? Ne vaut-il pas mieux les arracher tout d’un coup à leur pourriture?
Il parlait durement, en continuant sa promenade fiévreuse et irritée. Son rude accent espagnol donnait à ses paroles un caractère inquisitorial, révélait l’habitude de traiter ses pénitentes comme autrefois il traitait ses miquelets quand il faisait la guerre dans l’Aragon. Homme terrible qui dans toute créature humaine voyait une proie pour le ciel à qui il s’efforçait d’en assurer, coûte que coûte, de gré ou de force, la possession.
--Celle dont nous parlons est ma sœur, supplia Nicolette qui entendait gronder de nouveau dans ce langage la domination à laquelle elle s’était peu à peu assouplie et cause de ses malheurs. Laissez-moi la voir, mon père. Si je ne parviens pas à la détourner du mal, vous serez le premier à l’apprendre, et alors, vous pourrez tenter à votre tour...
L’abbé Gavella ne la laissa pas achever. Il l’interrompit avec brutalité.
--Soit! fit-il, j’attendrai. Mais puisque mon secours ne vous est pas encore nécessaire, vous auriez pu vous dispenser de me déranger ce matin.
--Pardonnez-moi, mon père...
--Bien! bien! allez, ma fille, Dieu vous garde! et puisse-t-il vous inspirer d’énergiques résolutions! Croyez-moi, hâtez-vous de décliner la responsabilité qui pèse sur vous. Ce n’est pas seulement votre honneur domestique qui est en jeu, à cette heure; c’est aussi le salut de deux âmes, de deux âmes dont vous êtes responsable devant le ciel, car vous pouvez faire cesser le scandale abominable par lequel il est grièvement offensé. Les lois humaines elles-mêmes vous donnent des armes dans ce but. Vous devez agir à la fois sur votre sœur et sur votre mari, les menacer de la rigueur de ces lois, revendiquer vos droits d’épouse, employer au besoin la contrainte. Si vous n’êtes pas en état de faire ainsi, il vaudrait mieux substituer à vous ceux à qui vous avez confié vos soucis, moi par exemple. Ah! si vous me mettez en présence des coupables, je leur ferai entendre les paroles vengeresses; je leur montrerai le ciel fermé, l’enfer béant, et je les aurai bientôt courbés à mes pieds, humiliés et repentants. En prononçant ces mots, avec une expression de menace, le terrible aumônier s’arrêta devant Nicolette silencieuse, et, l’enveloppant de son regard soupçonneux, il ajouta d’un accent où éclatait son mépris pour les inquiétudes de cette conscience troublée:--Ame débile! âme de femme! Allez! je prierai pour vous.
Nicolette frissonna et sortit défaillante. Depuis longtemps, elle souffrait de l’influence que l’abbé Gavella exerçait sur elle, pouvoir mystérieux qu’elle subissait comme celui d’un maître dont on ne peut s’affranchir. Elle le voyait souvent. Mais loin de puiser dans leurs fréquents entretiens des consolations et du courage, elle n’en emportait qu’inquiétude et accablement, effrayée de l’entendre parler de Dieu comme d’un justicier redoutable et non comme d’un père compatissant, de ne saisir dans son langage que des allusions à l’enfer et jamais la promesse du ciel. Quand elle le quittait, toute brisée par ses reproches, elle doutait de la possibilité de gagner le paradis, et durant de longues heures, elle pleurait sur son impuissance à se sanctifier. Malgré tout cependant, elle se laissait entraîner vers lui par un invincible attrait; c’est toujours à lui qu’elle venait, sincère et humiliée, avouer ses faiblesses et jusqu’aux terreurs qu’il lui inspirait.
Jamais cette étrange influence ne s’était appesantie sur elle aussi lourdement que ce jour-là. La malheureuse femme se trouva dans la rue, décontenancée, tout en pleurs, sans énergie, regrettant presque de s’être confiée à ce prêtre dont la main semblait ne se lever que pour maudire, et non pour bénir. Depuis trois ans, elle s’était si complétement livrée à lui, qu’elle ne pouvait, dans son infortune, solliciter ailleurs un appui et un secours. Quel secours, quel appui trouvait-elle près de lui, à cette heure cruelle? Il ne savait ni la consoler ni lui rendre le courage. Ame débile! âme de femme! s’était-il écrié. Eh bien, oui! mais c’est pour cela qu’elle aurait eu besoin d’être soutenue. Ce qui lui arrivait n’était-il pas au-dessus des prévisions humaines?
Maintenant qu’allait-elle faire? Elle venait de s’opposer à ce que l’abbé Gavella vît les coupables pour leur parler des devoirs oubliés; elle venait de revendiquer pour elle, pour elle seule, comme son droit d’épouse et de sœur, cette difficile tâche, non qu’elle se sentît entraînée à l’accomplir, mais parce qu’elle redoutait qu’en l’accomplissant avec les procédés d’inquisiteur qui lui étaient familiers il en compromît le succès. Il fallait donc agir, agir sur-le-champ, formuler des reproches, envenimer ses peines déjà si lourdes, de l’âpreté des querelles domestiques. C’était affreux. Pour trouver en soi la force d’obéir aux exigences de sa situation, elle dut se rappeler qu’il y avait deux âmes à tirer du péché, qui ne pouvaient en être tirées que par son intervention.
La nuit venait quand elle arriva chez Irène. L’ombre naissante voilait sa pâleur et son trouble.--Ma sœur est-elle là? demanda-t-elle au domestique qui lui ouvrait la porte.
--Madame est partie pour Marseille, répondit cet homme; elle reviendra demain.
Que sa sœur eût quitté Beaucaire pour vingt-quatre heures, sans l’avertir, il n’y avait rien là qui pût la surprendre. Depuis longtemps, elles se voyaient peu. La rareté de leurs entrevues était la conséquence des incidents qui avaient précédé le mariage de Nicolette, le témoignage de la volonté d’Irène de rassurer sa sœur, en évitant de se rencontrer avec Frédéric. Elle eut pourtant le cœur serré, comme si elle eût pressenti la gravité des circonstances et les causes de ce départ. C’était un répit cependant. Elle éprouva ce soulagement que procure aux esprits craintifs l’ajournement d’une explication pénible.
--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
Accablée, elle reprit le chemin de sa demeure, en se demandant si Frédéric y serait déjà rentré, si dans ce cas elle aborderait le sujet odieux dont elle était tenue de l’entretenir, et s’il ne convenait pas d’éviter toute discussion jusqu’à ce qu’elle eût parlé à Irène. Elle tournait et retournait la question dans son esprit. Elle se trouva chez elle sans l’avoir résolue.
--Où est mon fils? dit-elle à la femme de chambre chargée de veiller sur l’enfant.
--Il n’est pas encore rentré, madame.
--Il est donc sorti! s’écria-t-elle stupéfaite.
--Madame ne le savait-elle pas? reprit la femme de chambre. Monsieur est venu prendre le petit pour le conduire chez sa tante Irène. Du reste, il a laissé cette lettre pour madame.
Nicolette s’empara de la lettre, vivement, sans comprendre, dominée déjà par la surprise et l’effroi. Elle ne se souvenait pas que Frédéric fût jamais sorti avec son fils. Dans quel but l’avait-il emmené? Ce ne pouvait être, quoi qu’il eût dit, pour le conduire chez Irène, puisqu’Irène était partie. Ces pensées traversèrent son esprit, d’un trait, tandis que ses mains tremblantes déchiraient l’enveloppe. Fiévreusement, elle ouvrit la lettre et lut ce qui suit:
«Quand on vous remettra cette lettre, j’aurai quitté Beaucaire pour n’y plus revenir, décidé à ne vous revoir jamais. Vous serez libre, moi aussi, et vous pourrez vous considérer comme veuve. C’est vous qui me chassez de notre maison, et qui m’avez réduit à l’extrémité à laquelle je recours pour me délivrer.
«Depuis plus de trois années, je suis la victime de votre dévotion. En rebutant par vos dédains et vos rigueurs un cœur plein de vous, qui ne demandait qu’à se consacrer à vous éternellement, vous avez fait de moi un martyr. Longtemps j’ai subi mon supplice; mais vous l’avez rendu intolérable, et c’est afin de m’y dérober que brisant ma carrière, je vais mettre l’Océan entre vous et moi.
«Je n’appartiens plus à l’armée, j’ai donné ma démission. De ma fortune personnelle, en possession de laquelle m’a mis la mort de mes parents, j’ai fait deux parts, après avoir vendu le château de Varimpré, où, grâce à vous, je ne reviendrai plus; j’emporte l’une; je vous laisse l’autre; elle grossira votre dot demeurée intacte. Mon notaire vous fera connaître les dispositions que j’ai prises, et dont il ignore d’ailleurs le but.
«Vous auriez fait de mon fils un être à votre image; vous l’auriez livré à des prêtres aussi violents et aussi intolérants que celui qui nous a perdus. Je regarde comme un devoir de le soustraire à l’éducation que vous vouliez lui faire. Peut-être le reverrez-vous un jour; s’il me demande sa mère, je ne lui défendrai pas de venir vous rejoindre. Mais alors, il sera un homme, et armé par moi contre toute tentative qui aurait pour effet d’en faire un catholique semblable à vous.
«Ne cherchez pas à nous retrouver. Mes précautions sont prises pour vous empêcher de découvrir nos traces. Le monde vous plaindra; il me blâmera. Vous saurez, vous, que je ne mérite pas la flétrissure qui me sera infligée, et que je suis encore plus à plaindre que vous ne l’êtes vous-même. D’ailleurs, dans l’exaltation de votre piété, vous trouverez un refuge contre votre douleur. Puissiez-vous en trouver un aussi contre vos remords!»
C’était tout. Pendant une minute, les yeux voilés par l’épouvante, elle agita dans ses mains cette horrible lettre. Puis, tout à coup, le souvenir de sa sœur dont elle venait de constater l’absence se dressa devant elle comme une lumière aveuglante. Elle comprenait: Frédéric et Irène fuyaient ensemble, en emportant l’enfant.
--Mon fils! mon fils! gémit-elle.
Éperdue, affolée, elle voulut s’élancer au dehors, comme si elle espérait encore rejoindre les fugitifs et les ramener. Mais ses forces l’abandonnaient; un nuage tremblant se formait devant ses regards; ses genoux fléchirent. Elle étendit les bras, cherchant autour d’elle un appui. Il lui manqua, et elle tomba lourdement sur le plancher, sans connaissance.
FIN DU