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CHAPITRE III

De quelques erreurs qu’il seroit utile de détruire, principalement dans les couvens.

L’amour est un besoin qui nous est commun, mais qui ne se fait sentir qu’à un certain âge. C’est en vain qu’on voudroit éteindre ses feux, lorsqu’on touche à la puberté, les plus grands efforts n’aboutissent alors qu’à leur prêter de la force, & l’incendie s’accroît de plus en plus. Ces réflexions nous font voir que ceux qui font vœu de celibat, seront souvent parjures, ou toujours malheureux. Supposons, cependant qu’il y ait quelques êtres privilégiés qui vivent exempts de ce qu’une fausse dévotion appelle les foiblesses humaines; il faudroit au moins, pour le bien de tous les _religieux_ & _religieuses_, que l’on eût soin d’éloigner d’eux tout ce qui peut les ramener à la nature. Examinons si l’on tient cette conduite dans les monasteres.

Nous avons vû, dans les chapitres précédens, que les flagellations peuvent & doivent produire une irritation sur toutes nos fibres, & que cette irritation se fait principalement sentir aux parties de la génération. Pourquoi donc la discipline est-elle ordonnée dans tous les couvens, & dans de certains jours de pénitence? Doit-on rappeller la vie dans une partie qu’on a voulu destiner à la mort? On ne devroit rien permettre dans le cloître qui puisse blesser la décence, ou qui puisse, comme disent les casuistes, réveiller la chair. L’usage, ou plutôt l’abus de se discipliner, devroit conséquemment y être aboli, puisque l’effet en est toujours pernicieux. Heureusement que ces cérémonies de flagellations se pratiquent dans l’obscurité; car si l’on se présentoit dans la dévote assemblée avec une lumiere à la main, on verroit que la pénitence finit toujours par la masturbation, ou par des pollutions involontaires.

Quelle contradiction dans la conduite des célibataires de ce genre! Ils avalent le matin deux ou trois verres d’une décoction faite avec les plantes les plus froides, & le soir, ils se frappent avec des cordes ou de petites chaînes pour rappeller une chaleur qui commençoit à s’éteindre!

C’est sur-tout parmi les religieuses qu’il ne faudroit jamais parler de fouët ni de disciplines: les femmes étant plus faciles à émouvoir que les hommes, elles sont aussi plus sujettes aux pollutions.

Il semble que la manie de se fustiger ou de fustiger les autres, soit particulierement celle des moines. S’ils s’en tenoient au moins à se discipliner entr’eux, ce ne seroit qu’un petit mal; mais c’est qu’il y en a quelques-uns qui ne rougissent pas d’ordonner le fouët à leurs pénitentes, & qui se chargent sur-tout d’aller le leur donner eux-mêmes au sortir du confessionnal. Combien y a-t-il de confesseurs qui ont débauché de jeunes filles de cette maniere? Combien de scélérats ont abusé d’un ministere respectable pour commettre les horreurs les plus infâmes? On a souvent entendu les tribunaux[20] retentir des justes plaintes de quelques infortunées qui avoient été victimes de leur crédulité: on a vu, plus d’une fois, de justes loix faire traîner les coupables au supplice.

[20] On trouve dans les _causes célebres_, des procès fameux contre les séducteurs de ce genre. De tels exemples sont bien faits pour détourner les âmes honnêtes & timides d’un confessionnal quelconque; elles ont à craindre d’être obligées de payer une absolution beaucoup trop cher. Si les Italiens sont aussi jaloux qu’on le dit, je suis étonné qu’ils ne se chargent pas eux-mêmes d’être les directeurs de la conscience de leurs femmes.

Tout le monde connoît les différentes aventures, qu’on raconte au sujet de quelques cordeliers qui, seuls dans la chambre de leurs pénitentes, les faisoient mettre à genoux, troussoient leurs juppons, leur claquoient les fesses, ou les fustigeoient rudement, suivant la grandeur des péchés qu’elles avoient commis; la correction finissoit par pousser en avant la gentille pécheresse, & lui passer par derriere un _bout du cordon de St. François_, qui avoit la vertu de faire pâmer la dévote, & de lui donner une idée du paradis de Mahomet.

Il est bien singulier, que de tout tems & chez toutes les nations, on ait souvent mêlé l’impudicité & la plus vile corruption aux cérémonies les plus sacrées. Des fêtes _netturales_ se célébroient dans les temples[21]; la dévotion y attiroit toutes les dames Romaines; pendant plusieurs années l’empereur Néron, ses prêtres, ses courtisans, abuserent de la crédulité des unes, & partagerent le libertinage des autres: comme cette fête se célébroit pendant la nuit, aucune n’avoit à rougir; les soupirs qu’on y entendoit, le bruit singulier qui devoit s’y faire, sembloient n’avoir pour cause que de saintes extases. Les pélérinages de la Mecque, qui sont ce qu’il y a de plus saint & de plus révéré chez les Turcs & les Persans, ne sont-ils pas le comble de la dépravation des mœurs? J’ai vu, en Espagne & en Italie, des extravagans courir les rues à la suite d’une sainte _banniere_, & se fustiger sous les fenêtres de leurs maîtresses, en mémoire de la passion du _Christ_[22].

[21] Néron institua ces fêtes pour se consoler de la mort de _Netturius_, l’un de ses favoris, & qui s’étoit attiré la bienveillance de ce prince, par son talent pour les intrigues amoureuses.

[22] Il y a, dans ces pays-là, différentes assemblées de dévôts, qu’on nomme _pénitens_; l’uniforme de ces confréries est des plus plaisant. Il y a des pénitens blancs, des noirs, des bleus, des rouges, des verds, &c. Ils courent les rues, dans de certains jours de pénitence, ils sont presque tous à pied nud, & se _disciplinent_ pour divertir le peuple & sur-tout leurs maîtresses.

Pour expliquer la cause de ces erreurs, il ne faut que connoître les hommes; lorsqu’on est parvenu à se faire une juste idée de la valeur de ceux qui en ont imposé & qui en imposent encore, on n’est plus étonné de voir subsister les abus les plus ridicules. _La crainte a fait les dieux_, dit un grand philosophe, mais il faut ajouter à cette sentence, que c’est l’imposture qui soutient leur trône. Les différens cultes, qu’on rend à ces divinités incompréhensibles, étant l’ouvrage de quelques mortels ou foibles ou trompeurs, il n’est pas surprenant que ces cultes se soient souvent ressentis de la sottise de l’inventeur, & qu’on y ait associé des folies même dangereuses.

Mais je m’écarte de mon plan; comme toutes ces discussions m’entraîneroient trop loin, je reviens à mon sujet... Il seroit nécessaire de supprimer l’usage des flagellations dans tous les couvens, puisqu’elles peuvent contribuer à ranimer le physique de l’amour; on ôteroit par là le ressort le plus excitatif. Je voudrois même défendre à tous les moines & sous des peines très-rigoureuses, de se regarder le corps à nud; car il faut peu de chose pour échauffer un jeune célibataire. Une religieuse de dix-huit à vingt ans, qui s’amuse le soir à chercher ses puces, finit rarement sa petite chasse sans faire un sacrifice à l’amour; elle voudroit ne pas succomber, mais la liqueur fermente, & le moindre attouchement suffit pour la faire répandre.

Il est bien humiliant que nous trouvions encore parmi nous des restes aussi ridicules du fanatisme de nos ancêtres. Devroit-on se rappeller du nom de _moines_ dans un siecle aussi éclairé que le nôtre? Ces illustres & riches fainéans font-ils quelque chose d’utile? Contribuent-ils à nous rendre l’Eternel plus cher? Ministres inutiles, on leur entend bien réciter par fois des couplets qu’ils ne conçoivent peut-être pas; mais ces prieres vagues & stériles peuvent-elles effacer aux yeux du vrai Dieu toutes les sottises qu’ils commettent au sortir du chœur?

La réforme monacale seroit utile & nécessaire, les enfans de _St. Bruno_ ne s’en trouveroient peut-être pas bien, mais les capucins seroient, en général, très-contens. Quelques religieuses accourroient se jetter dans les bras d’un amant que des parens injustes leur enleverent; elles deviendroient épouses fideles, meres tendres; & leur amour enfin exaucé donneroit des sujets à l’Etat.

Ces tems de réforme sont encore bien éloignés, je le sais. En attendant cette heureuse époque, invitons les religieux des deux sexes à ne plus se fustiger pour nos péchés: qu’ils bannissent de leur regle un usage qui ne peut que contrarier leur projet de célibat, & les avilir aux yeux même de l’amour[23].

[23] _Les avilir aux yeux de l’amour_... Oui, & cela parce qu’à force de se fustiger, la nature s’échauffe, les nerfs sont irrités, & cela finit par la masturbation. Je demande s’il y a quelque chose de plus avilissant pour l’amour?

Il faut que ceux qui croient servir Dieu & lui plaire en se fustigeant, se soient fait une idée bien étrange de la Divinité. Ils ne voient sans doute dans le Pere de la nature, qu’un être terrible & vengeur, toujours armé de la foudre pour punir indistinctement l’innocent & le coupable: ils se figurent qu’on ne peut l’appaiser que par des cilices, des jeûnes, & autres mortifications non moins ridicules. Ces erreurs sont aussi extravagantes que dangereuses à la société; elles ôtent à l’homme le désir de se rendre utile à ses semblables, & font qu’il préfere son caprice bigot à la douceur de faire de bonnes œuvres. Un philosophe a dit avec raison, qu’un sauvage errant dans les bois, contemplant le ciel & la nature, sentant pour ainsi dire le seul maître qu’il reconnoît, est plus près de la véritable religion, qu’un chartreux enfoncé dans sa loge & vivant avec les fantômes d’une imagination échauffée.

On doit un culte à l’Eternel; il faut une religion. Mais le culte que demande l’Etre suprême doit s’allier aux devoirs de tout citoyen. Le vrai Dieu ne crie pas aux mortels du haut de son trône: «Jeûnez, fustigez-vous, n’écoutez pas les sens que je vous donnai pour votre bonheur, & renoncez à la nature.»

L’auteur de l’_an deux mille quatre cent quarante_[24] peint bien éloquemment le ridicule de précipiter par dévotion la jeunesse dans nos cloîtres que nous regardons comme sacrés[25]. Puissent les paroles de ce philosophe arrêter de jeunes victimes prêtes à se plonger dans ces tombeaux vivans! «Quelle cruelle superstition enchaîne dans une prison sacrée tant de jeunes beautés qui recelent tous les feux permis à leur sexe, que redouble encore une cloture éternelle, & jusqu’aux combats qu’elles se livrent. Pour bien sentir tous les maux d’un cœur qui se dévore lui-même, il faudroit être à sa place; timide, confiante, abusée, étourdie par un enthousiasme pompeux; cette jeune fille a cru longtems que la religion & son Dieu absorberoient toutes ses pensées: au milieu des transports de son zele, la nature éveille dans son cœur ce pouvoir invincible qu’elle ne connoît pas & qui la soumet à son joug impérieux. Ces traits ignés portent le ravage dans ses sens, elle brûle dans le calme de la retraite; elle combat, mais sa constance est vaincue, elle rougit & désire. Elle regarde autour d’elle, & se voit seule sous des barreaux insurmontables, tandis que tout son être se porte avec violence vers un objet fantastique que son imagination allumée pare de nouveaux attraits. Dès ce moment plus de repos. Elle étoit née pour une heureuse fécondité; un lien éternel la captive & la condamne à être malheureuse & stérile. Elle découvre alors que la loi l’a trompée, que le joug qui détruit la liberté n’est pas le joug d’un Dieu, que cette religion, qui l’a engagée sans retour, est l’ennemie de la nature & de la raison. Mais que servent ses regrets & ses plaintes! Ses pleurs, ses sanglots se perdent dans la nuit du silence. Le poison brûlant, qui fermente dans ses veines, détruit sa beauté, corrompt son sang, précipite ses pas vers le tombeau. Heureuse d’y descendre, elle ouvre elle-même le cercueil où elle doit goûter le sommeil de ses couleurs.»

[24] Cet ouvrage contient de grandes vérités, aussi l’a-t-on défendu. Celui qui l’a écrit ne sera jamais académicien, n’aura jamais de pensions, & cela parce qu’il a eu le courage de dévoiler la honte de ceux qui distribuent l’argent & les honneurs. Ecrivains,... écrivains... faites de plates sottises, soumettez-vous à la censure sans murmure, flattez les grands, sans instruire les petits, alors vous serez prônés, payés, & _bien ou mal_ peints dans le sallon des _illustres_!

[25] Que les grandes choses s’operent lentement! Pourquoi n’imite-t-on pas dans tous les Etats la sage administration de l’immortel _Joseph second_, qui, dès qu’il eut dans les mains le sceptre de l’empire, en frappa les puissances monacales, & renversa l’autel le plus pernicieux qu’eût jamais élevé la superstition? Il a su, par cette juste reforme, rendre des meres à la société & des hommes à l’Etat. Il a ôté à tous ses sujets l’aspect de l’oisiveté & de la débauche que présentent le plus souvent ces hommes cloîtrés, qui n’ont de patrimoine que celui qu’ils déroberent à nos peres, & qui chaque jour s’engraissent encore du travail & de la crédulité du peuple.

En divisant les sexes, en élevant des barrieres éternelles entre l’homme & la femme, les fondateurs des couvens, ne songerent pas aux coupables abus qui devoient en résulter. Comme on ne peut jamais étouffer l’effervescence des sens, il a fallu que les victimes qu’on avoit enterrées dans le cloître, cherchassent des moyens pour appaiser ou tromper l’amour. Poussés par un instinct très-innocent, ces robustes captifs s’occuperent à trouver le plaisir dans leur sexe même. L’on connut la masturbation, & des crimes plus atroces encore.

Ce vice qu’on reprocha tant aux _Jésuites_, & qui faisoit, peut-être, réellement leur honte, vient sans doute du barbare abus de cloîtrer de jeunes gens. Les filles renfermées ne chercherent pas moins à se procurer, entre elles, une idée des plaisirs de l’amour.

Les horreurs de cette espece ne resteront point renfermées dans les endroits où elles avoient pris naissance: les mondains s’occuperent de ces viles & criminelles ressources. Les loix furent forcées de sévir contre ces attentats de _lèse-amour_, & malgré leur juste rigueur, il existe encore des crimes de ce genre. On voit plus d’un vieux financier cajoler son valet ou son garçon perruquier; il y a plus d’une duchesse qui ne soupire que pour sa femme de chambre[26]. O monstres! que faites-vous? voulez-vous passer pour sages & tempérés? Craignez-vous d’être victimes de l’autre sexe? En suivant les loix de la vraie tendresse, vous ne pourriez commettre que des foiblesses; au lieu que vous êtes des vicieux qui méritez l’indignation publique & qu’on doit livrer à l’opprobre!

[26] Il arrive souvent qu’on dit, dans de très bonnes sociétés, en parlant d’un seigneur, ou d’une dame, _un tel est pour homme, la Comtesse est pour femme_. Quelle horreur! on badine sur cela, & l’on fréquente de pareilles gens!... Ce manque de délicatesse est bien digne de ces plats & brillans étourdis qui, par gentillesse, s’honorent entre eux du beau nom de _roués_.