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PARTIE I

C’était pendant la première semaine de novembre, la semaine où se célèbre l’octave des morts. Durtal entra, le soir, à huit heures, à Saint-Sulpice. Il fréquentait volontiers cette église parce que la maîtrise y était exercée et qu’il pouvait, loin des foules, s’y trier en paix. L’horreur de cette nef, voûtée de pesants berceaux, disparaissait avec la nuit; les bas côtés étaient souvent déserts, les lampes peu nombreuses éclairaient mal; l’on pouvait se pouiller l’âme sans être vu, l’on était chez soi.

Durtal s’assit derrière le maître-autel, à gauche, sous la travée qui longe la rue de Saint-Sulpice; les réverbères de l’orgue de chœur s’allumèrent. Au loin, dans la nef presque vide, un ecclésiastique parlait en chaire. Il reconnut à la vaseline de son débit, à la graisse de son accent, un prêtre, solidement nourri, qui versait, d’habitude, sur ses auditeurs, les moins omises des rengaînes.

Pourquoi sont-ils si dénués d’éloquence? se disait Durtal. J’ai eu la curiosité d’en écouter un grand nombre et tous se valent. Seul, le son de leurs voix diffère. Suivant leur tempérament, les uns l’ont macéré dans le vinaigre et les autres l’ont mariné dans l’huile. Un mélange habile n’a jamais lieu. Et il se rappelait des orateurs choyés comme des ténors, Monsabré, Didon, ces Coquelin d’église et, plus bas encore que ces produits du conservatoire catholique, la belliqueuse mazette qu’est l’abbé d’Hulst!

Après cela, reprit-il, ce sont ces médiocres-là que réclame la poignée de dévotes qui les écoute. Si ces gargotiers d’âmes avaient du talent, s’ils servaient à leurs pensionnaires des nourritures fines, des essences de théologie, des coulis de prières, des sucs concrets d’idées, ils végéteraient incompris des ouailles. C’est donc pour le mieux, en somme. Il faut un clergé dont l’étiage concorde avec le niveau des fidèles; et certes, la Providence y a vigilamment pourvu.

Un piétinement de souliers, puis des chaises dérangées qui crissèrent sur les dalles l’interrompirent. Le sermon avait pris fin.

Dans un grand silence, l’orgue préluda, puis s’effaça, soutint seulement l’envolée des voix.

Un chant lent, désolé, montait, le «De Profundis». Des gerbes de voix filaient sous les voûtes, fusaient avec les sons presque verts des harmonicas, avec les timbres pointus des cristaux qu’on brise.

Appuyées sur le grondement contenu de l’orgue, étayées par des basses si creuses qu’elles semblaient comme descendues en elles-mêmes, comme souterraines, elles jaillissaient, scandant le verset «De profundis ad te clamavi, Do», puis elles s’arrêtaient exténuées, laissaient tomber ainsi qu’une lourde larme la syllabe finale, «mine»;--et ces voix d’enfants proches de la mue reprenaient le deuxième verset du psaume «Domine exaudi vocem meam» et la seconde moitié du dernier mot restait encore en suspens, mais au lieu de se détacher, de tomber à terre, de s’y écraser telle qu’une goutte, elle semblait se redresser d’un suprême effort et darder jusqu’au ciel le cri d’angoisse de l’âme désincarnée, jetée nue, en pleurs, devant son Dieu.

Et, après une pause, l’orgue assisté de deux contrebasses mugissait, emportant dans son torrent toutes les voix, les barytons, les ténors et les basses, ne servant plus seulement alors de gaînes aux lames aiguës des gosses, mais sonnant découvertes, donnant à pleine gorge, et l’élan des petits soprani les perçait quand même, les traversait, pareil à une flèche de cristal, d’un trait.

Puis une nouvelle pause;--et dans le silence de l’église, les strophes gémissaient à nouveau, lancées, ainsi que sur un tremplin, par l’orgue. En les écoutant avec attention, en tentant de les décomposer, en fermant les yeux, Durtal les voyait d’abord presque horizontales, s’élever peu à peu, s’ériger à la fin, toutes droites, puis vaciller en pleurant et se casser du bout.

Et soudain, à la fin du psaume, alors qu’arrivait le répons de l’antienne «Et lux perpetua luceat eis», les voix enfantines se déchiraient en un cri douloureux de soie, en un sanglot affilé, tremblant sur le mot «eis» qui restait suspendu, dans le vide.

Ces voix d’enfants tendues jusqu’à éclater, ces voix claires et acérées mettaient dans la ténèbre du chant des blancheurs d’aube; alliant leurs sons de pure mousseline au timbre retentissant des bronzes, forant avec le jet comme en vif argent de leurs eaux les cataractes sombres des gros chantres, elles aiguillaient les plaintes, renforçaient jusqu’à l’amertume le sel ardent des pleurs, mais elles insinuaient aussi une sorte de caresse tutélaire, de fraîcheur balsamique, d’aide lustrale; elles allumaient dans l’ombre ces brèves clartés que tintent, au petit jour, les angelus; elles évoquaient, en devançant les prophéties du texte, la compatissante image de la Vierge passant, aux pâles lueurs de leurs sons, dans la nuit de cette prose.

C’était incomparablement beau, ce «De profundis» ainsi chanté. Cette requête sublime finissant dans les sanglots, au moment où l’âme des voix allait franchir les frontières humaines, tordit les nerfs de Durtal, lui tressailla le cœur. Puis il voulut s’abstraire, s’attacher surtout au sens de la morne plainte où l’être déchu, lamentablement, implore, en gémissant, son Dieu. Et ces cris de la troisième strophe lui revenaient, ceux, où suppliant, désespéré, du fond de l’abîme, son Sauveur, l’homme, maintenant qu’il se sait écouté, hésite, honteux, ne sachant plus que dire. Les excuses qu’il prépara lui paraissent vaines, les arguments qu’il ajusta lui semblent nuls et alors il balbutie: «si vous tenez compte des iniquités, Seigneur, Seigneur, qui trouvera grâce?»

Quel malheur, se disait Durtal, que ce psaume qui chante si magnifiquement, dans ses premiers versets, le désespoir de l’humanité tout entière, devienne, dans ceux qui suivent, plus personnel au Roi David. Je sais bien, reprit-il, qu’il faut accepter le sens symbolique de ces plaintes, admettre que ce despote confond sa cause avec celle de Dieu, que ses adversaires sont les mécréants et les impies, que lui-même préfigure, d’après les docteurs de l’Église, la physionomie du Christ, mais, c’est égal, le souvenir de ses boulimies charnelles et les présomptueux éloges qu’il dédie à son incorrigible peuple, rétrécissent l’empan du poème. Heureusement que la mélodie vit hors du texte, de sa vie propre, ne se confinant pas dans les débats de tribu, mais s’étendant à toute la terre, chantant l’angoisse des temps à naître, aussi bien que celle des époques présentes et des âges morts.

Le «De Profundis» avait cessé;--après un silence--la maîtrise entonna un motet du XVIIIe siècle, mais Durtal ne s’intéressait que médiocrement à la musique humaine dans les églises. Ce qui lui semblait supérieur aux œuvres les plus vantées de la musique théâtrale ou mondaine, c’était le vieux plain-chant, cette mélodie plane et nue, tout à la fois aérienne et tombale; c’était ce cri solennel des tristesses et altier des joies, c’étaient ces hymnes grandioses de la foi de l’homme qui semblent sourdre dans les cathédrales, comme d’irrésistibles geysers, du pied même des piliers romans. Quelle musique, si ample ou si douloureuse ou si tendre qu’elle fût, valait le «De Profundis» chanté en faux-bourdon, les solennités du «Magnificat», les verves augustes du «Lauda Sion», les enthousiasmes du «Salve Regina», les détresses du «Miserere» et du «Stabat», les omnipotentes majestés du «Te Deum»? Des artistes de génie s’étaient évertués à traduire les textes sacrés: Vittoria, Josquin De Près, Palestrina, Orlando de Lassus, Haendel, Bach, Haydn, avaient écrit de merveilleuses pages; souvent même, ils avaient été soulevés par l’effluence mystique, par l’émanation même du Moyen Age, à jamais perdue; et leurs œuvres gardaient pourtant un certain apparat, demeuraient, malgré tout, orgueilleuses, en face de l’humble magnificence, de la sobre splendeur du chant grégorien et après ceux-là ç’avait été fini, car les compositeurs ne croyaient plus.

Dans le moderne, l’on pouvait cependant citer quelques morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de Berlioz, de César Franck, et encore sentait-on chez eux l’artiste tapi sous son œuvre, l’artiste tenant à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire et par conséquent omettant Dieu. L’on se trouvait en face d’hommes supérieurs, mais d’hommes, avec leurs faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même de leurs sens. Dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c’était une source extraterrestre, sans filon de péchés, sans trace d’art. C’était une surgie d’âmes déjà libérées du servage des chairs, une explosion de tendresses surélevées et de joies pures; c’était aussi l’idiome de l’Église, l’Évangile musical accessible comme l’Évangile même, aux plus raffinés et aux plus humbles.

Ah! la vraie preuve du Catholicisme, c’était cet art qu’il avait fondé, cet art que nul n’a surpassé encore! C’était, en peinture et en sculpture les Primitifs; les mystiques dans les poésies et dans les proses; en musique, c’était le plain-chant; en architecture, c’était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait, flambait en une seule gerbe, sur le même autel; tout cela se conciliait en une touffe de pensées unique: révérer, adorer, servir le Dispensateur, en lui montrant, réverbéré dans l’âme de sa créature, ainsi qu’en un fidèle miroir, le prêt encore immaculé de ses dons.

Alors, dans cet admirable Moyen Age, où l’art, allaité par l’Église, anticipa sur la mort, s’avança jusqu’au seuil de l’éternité, jusqu’à Dieu, le concept divin et la forme céleste furent devinés, entr’aperçus, pour la première et peut-être pour la dernière fois, par l’homme. Et ils se correspondaient, se répercutaient, d’arts en arts.

Les Vierges eurent des faces en amandes, des visages allongés comme ces ogives que le gothique amenuisa pour distribuer une lumières ascétique, un jour virginal, dans la châsse mystérieuse de ses nefs. Dans les tableaux des Primitifs, le teint des saintes femmes devient transparent comme la cire paschale et leurs cheveux sont pâles comme les miettes dédorées des vrais encens; leur corsage enfantin renfle à peine, leurs fronts bombent comme le verre des custodes, leurs doigts se fusèlent, leurs corps s’élancent ainsi que de fins piliers. Leur beauté devient, en quelque sorte, liturgique. Elles semblent vivre dans le feu des verrières, empruntant aux tourbillons en flammes des rosaces la roue de leurs auréoles, les braises bleues de leurs yeux, les tisons mourants de leurs lèvres, gardant pour leurs parures les couleurs dédaignées de leurs chairs, les dépouillant de leurs lueurs, les muant, lorsqu’elles les transportent sur l’étoffe, en des tons opaques qui aident encore par leur contraste à attester la clarté séraphique du regard, la dolente candeur de la bouche que parfume, suivant le Propre du Temps, la senteur de lys des cantiques, ou la pénitentielle odeur de la myrrhe des psaumes.

Il y eut alors entre artistes, une coalition de cervelles, une fonte d’âmes. Les peintres s’associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes; ils affilièrent en un indestructible accord les cathédrales et les Saintes; seulement, au rebours des usages connus, ils sertirent le bijou d’après l’écrin, modelèrent les reliques d’après la châsse.

De leur côté, les proses chantées de l’Église eurent de subtiles affinités avec les toiles des Primitifs.

Les répons de Ténèbres de Vittoria ne sont-ils pas d’une inspiration similaire, d’une altitude égale à celles du chef-d’œuvre de Quentin Metsys, l’ensevelissement du Christ? Le «Regina Cœli» du musicien flamand Lassus n’a-t-il pas la bonne foi, l’allure candide et baroque de certaines statues de retables ou des tableaux religieux du vieux Brueghel? Enfin le «Miserere» du maître de chapelle de Louis XII, de Josquin de Près, n’a-t-il pas, de même que les panneaux des Primitifs de la Bourgogne et des Flandres, un essor un peu patient, une simplesse filiforme un peu roide, mais n’exhale-t-il point, comme eux aussi, une saveur vraiment mystique, ne se contourne-t-il pas en une gaucherie vraiment touchante?

L’idéal de toutes ces œuvres est le même et, par des moyens différents, atteint.

Quant au plain-chant, l’accord de sa mélodie avec l’architecture est certain aussi; parfois, il se courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit, ténébreux et pensif, tel que les pleins cintres. Le «De Profundis», par exemple, s’incurve semblable à ces grands arcs qui forment l’ossature enfumée des voûtes; il est lent et nocturne comme eux; il ne se tend que dans l’obscurité, ne se meut que dans la pénombre marrie des cryptes.

Parfois, au contraire, le chant grégorien semble emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses flèches déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères et ténues comme des voix d’enfants. Alors il passe d’un extrême à l’autre, de l’ampleur des détresses à l’infini des joies. D’autres fois encore, la musique plane et la musique chrétienne qu’elle enfanta, se plient de même que la sculpture à la gaieté du peuple; elles s’associent aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieux porches; elles prennent ainsi que dans le chant de la Noël, «l’Adeste fideles», et dans l’hymne pascal «l’O filii et filiæ», le rythme populacier des foules; elles se font petites et familières telles que les Évangiles, se soumettent aux humbles souhaits des pauvres, et leur prêtant un air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique qui les emporte en de pures régions où ces âmes naïves s’ébattent aux pieds indulgents du Christ.

Créé par l’Église, élevé par elle, dans les psallettes du Moyen Age, le plain-chant est la paraphrase aérienne et mouvante de l’immobile structure des cathédrales; il est l’interprétation immatérielle et fluide des toiles des Primitifs; il est la traduction ailée et il est aussi la stricte et la flexible étole de ces proses latines qu’édifièrent les moines, exhaussés, jadis, hors des temps, dans des cloîtres.

Il est maintenant altéré et décousu, vainement dominé par le fracas des orgues, et il est chanté Dieu sait comme!

La plupart des maîtrises, lorsqu’elles l’entonnent, se plaisent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d’eaux; d’autres se délectent à imiter le grincement des crécelles, le hiement des poulies, le cri des grues; malgré tout, son imperméable beauté subsiste, sourd quand même de ces meuglements égarés de chantres.

Le silence subit de l’église dispersa Durtal. Il se leva, regarda autour de lui; dans son coin, personne, sinon deux pauvresses endormies, les pieds sur des barreaux de chaises, la tête sur leurs genoux. En se penchant un peu, il aperçut en l’air, dans une chapelle noire, le rubis d’une veilleuse brûlant dans un verre rouge; aucun bruit, sauf le pas militaire d’un suisse, faisant sa ronde, au loin.

Durtal se rassit; la douceur de cette solitude qu’aromatisait le parfum des cires mêlé aux souvenirs déjà lointains à cette heure des fumées d’encens, s’évanouit d’un coup. Aux premiers accords plaqués sur l’orgue, Durtal reconnut le «Dies iræ», l’hymne désespérée du Moyen Age; instinctivement, il baissa le front et écouta.

Ce n’était plus, ainsi que dans le «De Profundis», une supplique humble, une souffrance qui se croit entendue, qui discerne pour cheminer dans sa nuit un sentier de lueurs; ce n’était plus la prière qui conserve assez d’espoir pour ne pas trembler; c’était le cri de la désolation absolue et de l’effroi.

Et, en effet, la colère divine soufflait en tempête dans ces strophes. Elles semblaient s’adresser moins au Dieu de miséricorde, à l’exorable Fils qu’à l’inflexible Père, à Celui que l’Ancien Testament nous montre, bouleversé de fureur, mal apaisé par les fumigations des bûchers, par les incompréhensibles attraits des holocaustes. Dans ce chant, il se dressait, plus farouche encore, car il menaçait d’affoler les eaux, de fracasser les monts, d’éventrer, à coups de foudre, les océans du ciel. Et la terre épouvantée criait de peur.

C’était une voix cristalline, une voix claire d’enfant qui clamait dans le silence de la nef l’annonce des cataclysmes; et après elle, la maîtrise chantait de nouvelles strophes où l’implacable Juge venait, dans les éclats déchirants des trompettes, purifier par le feu la sanie du monde.

Puis, à son tour, une basse profonde, voûtée, comme issue des caveaux de l’église, soulignait l’horreur de ces prophéties, aggravait la stupeur de ces menaces; et après une courte reprise du chœur, un alto les répétait, les détaillait encore et alors que l’effrayant poème avait épuisé le récit des châtiments et des peines, dans le timbre suraigu, dans le fausset d’un petit garçon, le nom de Jésus passait et c’était une éclaircie dans cette trombe; l’univers haletant criait grâce, rappelait, par toutes les voix de la maîtrise, les miséricordes infinies du Sauveur et ses pardons, le conjurait de l’absoudre, comme jadis il épargna le larron pénitent et la Madeleine.

Mais, dans la même mélodie désolée et têtue, la tempête sévissait à nouveau, noyait de ses lames les plages entrevues du ciel, et les solos continuaient, découragés, coupés par les rentrées éplorées du chœur, incarnant tout à tour, avec la diversité des voix, les conditions spéciales des hontes, les états particuliers des transes, les âges différents des pleurs.

A la fin, alors que mêlées encore et confondues, ces voix avaient charrié, sur les grandes eaux de l’orgue, toutes les épaves des douleurs humaines, toutes les bouées des prières et des larmes, elles retombaient exténuées, paralysées par l’épouvante, gémissaient en des soupirs d’enfant qui se cache la face, balbutiaient le «Dona eis requiem», terminaient, épuisées, par un amen si plaintif qu’il expirait ainsi qu’une haleine, au dessus des sanglots de l’orgue.

Quel homme avait pu imaginer de telles désespérances, rêver à de tels désastres? Et Durtal se répondait: personne.

Le fait est que l’on s’était vainement ingénié à découvrir l’auteur de cette musique et de cette prose. On les avait attribuées à Frangipani, à Thomas de Celano, à saint Bernard, à un tas d’autres, et elles demeuraient anonymes, simplement formées par les alluvions douloureuses des temps. Le «Dies iræ» semblait être tout d’abord tombé, ainsi qu’une semence de désolation, dans les âmes éperdues du XIe siècle; il y avait germé, puis lentement poussé, nourri par la sève des angoisses, arrosé par la pluie des larmes. Il avait été enfin taillé lorsqu’il avait paru mûr et il avait été trop ébranché peut-être, car dans l’un des premiers textes que l’on connaît, une strophe, depuis disparue, évoquait la magnifique et barbare image de la terre qui tournait en crachant des flammes, tandis que les constellations volaient en éclats, que le ciel se ployait en deux comme un livre!

Tout cela n’empêche, conclut Durtal, que ces tercets tramés d’ombre et de froid, frappés de rimes se répercutant en de durs échos, que cette musique de toile rude qui enrobe les phrases telle qu’un suaire et dessine les contours rigides de l’œuvre ne soient admirables!--Et pourtant ce chant qui étreint, qui rend avec tant d’énergie l’ampleur de cette prose, cette période mélodique qui parvient, tout en ne variant pas, tout en restant la même, à exprimer tour à tour la prière et l’effroi, m’émeut, me poigne moins que le «De Profundis» qui n’a cependant ni cette grandiose envergure, ni ce cri déchirant d’art.

Mais, chanté en faux-bourdon, ce psaume est terreux et suffoquant. Il sort du fond même des sépulcres, tandis que le «Dies iræ» ne jaillit que du seuil des tombes. L’un est la voix même du trépassé, l’autre celles des vivants qui l’enterrent, et le mort pleure, mais reprend un peu de courage, quand déjà ceux qui l’ensevelissent désespèrent.

En fin de compte, je préfère le texte du «Dies iræ» à celui du «De Profundis», et la mélodie du «De Profundis» à celle du «Dies iræ». Il est vrai de dire aussi que cette dernière prose est modernisée, chantée théâtralement ici, sans l’imposante et nécessaire marche d’un unisson, conclut Durtal.

Cette fois, par exemple, c’est dénué d’intérêt, reprit-il, sortant de ses réflexions, pour écouter, pendant une seconde le morceau de musique moderne que dévidait maintenant la maîtrise. Ah! qui donc se décidera à proscrire cette mystique égrillarde, ces fonts à l’eau de bidet qu’inventa Gounod? Il devrait y avoir vraiment des pénalités surprenantes pour les maîtres de chapelle qui admettent l’onanisme musical dans les églises! C’est, comme ce matin à la Madeleine où j’assistais par hasard aux interminables funérailles d’un vieux banquier; on joua une marche guerrière avec accompagnement de violoncelles et de violons, de tubas et de timbres, une marche héroïque et mondaine pour saluer le départ en décomposition d’un financier!... C’est réellement absurde!--Et, sans plus écouter la musique de Saint-Sulpice, Durtal se transféra, en pensée, à la Madeleine, et repartit, à fond de train, dans ses rêveries.

En vérité, se dit-il, le clergé assimile Jésus à un touriste, lorsqu’il l’invite, chaque jour, à descendre dans cette église dont l’extérieur n’est surmonté d’aucune croix et dont l’intérieur ressemble au grand salon d’un Continental ou d’un Louvre. Mais comment faire comprendre à des prêtres que la laideur est sacrilège et que rien n’égale l’effrayant péché de ce bout-ci, bout-là de romain et de grec, de ces peintures d’octogénaires, de ce plafond plat et ocellé d’œils-de-bœuf d’où coulent, par tous les temps, les lueurs avariées des jours de pluie, de ce futile autel que surmonte une ronde d’anges qui, prudemment éperdus, dansent, en l’honneur de la Vierge, un immobile rigaudon de marbre?

Et pourtant, à la Madeleine, aux heures d’enterrement, lorsque la porte s’ouvre et que le mort s’avance dans une trouée de jour, tout change. Comme un antiseptique supraterrestre, comme un thymol extrahumain, la liturgie épure, désinfecte la laideur impie de ces lieux.

Et, recensant ses souvenirs du matin, Durtal revit, en fermant les yeux, au fond de l’abside en hémicycle, le défilé des robes rouges et noires, des surplis blancs, qui se rejoignaient devant l’autel, descendaient ensemble les marches, s’acheminaient, mêlés jusqu’au catafalque, puis, là, se redivisaient encore, en le longeant, et se rejoignaient, se confondant à nouveau, dans la grande allée bordée de chaises.

Cette procession lente et muette, précédée par d’incomparables suisses, vêtus de deuil, avec l’épée en verrouil et une épaulette de général en jais, s’avançait, la croix en tête, au-devant du cadavre couché sur des tréteaux et, de loin, dans cette cohue de lueurs tombées du toit et de feux allumés autour du catafalque et sur l’autel, le blanc des cierges disparaissait et les prêtres qui les portaient semblaient marcher, la main vide et levée, comme pour désigner les étoiles qui les accompagnaient, en scintillant au-dessus de leurs têtes.

Puis, quand la bière fut entourée par le clergé, le «De Profundis» éclata, du fond du sanctuaire, entonné par d’invisibles chantres.

--Ça, c’était bien, se dit Durtal. A la Madeleine, les voix des enfants sont aigres et frêles et les basses sont mal décantées et sont blettes; nous sommes évidemment loin de la maîtrise de Saint-Sulpice, mais c’était quand même superbe; puis quel moment que celui de la communion du prêtre, lorsque, sortant tout à coup des mugissements du chœur, la voix du ténor lance au dessus du cadavre la magnifique antienne du plain-chant:

«Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis.»

Il semble qu’après toutes les lamentations du «De Profundis» et du «Dies iræ», la présence de Dieu qui vient, là, sur l’autel, apporte un soulagement et légitime la confiante et solennelle fierté de cette phrase mélodique qui invoque alors le Christ sans alarmes et sans pleurs.

La messe se termine, le célébrant disparaît et, de même qu’au moment où le mort entra, le clergé, précédé par les suisses, s’avance vers le cadavre, et, dans le cercle enflammé des cierges, un prêtre en chape profère les puissantes prières des absoutes.

Alors, la liturgie se hausse, devient plus admirable encore. Médiatrice entre le coupable et le Juge, l’Église, par la bouche de son prêtre, adjure le Seigneur de pardonner à la pauvre âme:--«Non intres in judicium cum servo tuo, Domine...»--; puis, après l’Amen, lancé par l’orgue et toute la maîtrise, une voix se lève dans le silence et parle au nom du mort:

«Libera me...»

Et le chœur continue le vieux chant du Xe siècle. Ainsi que dans le «Dies iræ» qui s’appropria des fragments de ces plaintes, le Jugement dernier flamboie et d’impitoyables répons attestent au trépassé la véracité de ses transes, lui confirment qu’à la chute des temps, le Juge viendra, dans le hourra des foudres, châtier le monde.

Et le prêtre fait à grands pas le tour du catafalque, le brode de perles d’eau bénite, l’encense, abrite la pauvre âme qui pleure, la console, la prend contre lui, la couvre, en quelque sorte, de sa chape et il intervient encore pour qu’après tant de fatigues et de peines, le Seigneur permette à la malheureuse de dormir, loin des bruits de la terre, dans un repos sans fin.

Ah! jamais, dans aucune religion, un rôle plus charitable, une mission plus auguste, ne fut réservé à un homme. Élevé au-dessus de l’humanité tout entière par la consécration, presque déifié par le sacerdoce, le prêtre pouvait, alors que la terre gémissait ou se taisait, s’avancer au bord de l’abîme et intercéder pour l’être que l’Église avait ondoyé, étant enfant, et qui l’avait sans doute oubliée depuis, et qui l’avait peut-être même persécutée jusqu’à sa mort.

Et l’Église ne défaillait point dans cette tâche. Devant cette boue de chairs, tassée dans une caisse, elle pensait à la voirie de l’âme et s’écriait: «Seigneur, des portes de l’enfer, arrachez-la»; mais, à la fin de l’absoute, au moment où le cortège tournait le dos et s’acheminait vers la sacristie, elle semblait, elle aussi, inquiète. Recensant peut-être, en une seconde, les méfaits commis pendant son existence par ce cadavre, elle paraissait douter que ses suppliques fussent admises, et ce doute, que ses paroles n’avouaient point, passait dans l’intonation du dernier amen, murmuré à la Madeleine, par des voix d’enfants.

Timide et lointain, doux et plaintif, cet amen disait: nous avons fait ce que nous pouvions, mais... mais... Et, dans le funèbre silence que laissait ce départ du clergé quittant la nef, l’ignoble réalité demeurait seule de la coque vide, enlevée à bras d’hommes, jetée dans une voiture, ainsi que ces rebuts de boucherie qu’on emporte, le matin, pour les saponifier dans les fondoirs.

Quand on évoque, en face de ces douloureuses oraisons, de ces éloquentes absoutes, une messe de mariage, comme cela change! continua Durtal. Là, l’Église est désarmée et sa liturgie musicale est quasi nulle. Il faut bien alors qu’elle joue les marches nuptiales des Mendelssohn, qu’elle emprunte aux auteurs profanes la gaieté de leurs chants pour célébrer la brève et la vaine joie des corps. Se figure-t-on--et cela se fait pourtant--le cantique de la Vierge servant à magnifier l’impatiente allégresse d’une jeune fille qui attend qu’un monsieur l’entame, le soir même, après un repas? s’imagine-t-on le «Te Deum» chantant la béatitude d’un homme qui va forcer sur un lit une femme qu’il épouse parce qu’il n’a pas découvert d’autres moyens de lui violer sa dot?

Loin de ce fermage infamant des chairs, le plain-chant demeure parqué dans ses antiphonaires, comme le moine dans son cloître; et quand il en sort, c’est pour faire jaillir devant le Christ la gerbe des douleurs et des peines. Il les condense et les résume en d’admirables plaintes et si, las d’implorer, il adore, alors ses élans glorifient les Événements éternels, les Rameaux et les Pâques, les Pentecôtes et les Ascensions, les Épiphanies et les Noëls; alors, il déborde d’une joie si magnifique, qu’il bondit hors des mondes, exubère, en extase, aux pieds d’un Dieu!

Quant aux cérémonies mêmes de l’enterrement, elles ne sont plus aujourd’hui qu’un train-train fructueux, qu’une routine officielle, qu’un treuil d’oraisons qu’on tourne, machinalement, sans y penser.

L’organiste songe à sa famille et rumine ses ennuis pendant qu’il joue; l’homme qui pompe l’air et le refoule dans les tuyaux pense au demi-setier qui tarira ses sueurs; les ténors et les basses soignent leurs effets, se mirent dans l’eau plus ou moins ridée de leurs voix; les enfants de la maîtrise rêvent d’aller galopiner, après la messe; d’ailleurs, ni les uns, ni les autres, ne comprennent un mot du latin qu’ils chantent et qu’ils abrègent, du reste, ainsi que dans le «Dies iræ» dont ils suppriment une partie des strophes.

De son côté, la bedeaudaille suppute les fonds que le trépassé rapporte et le prêtre même, excédé par ces prières qu’il a tant lues et pressé par l’heure du repas, expédie l’office, prie mécaniquement du bout des lèvres, tandis que les assistants ont hâte, eux aussi, que la messe, qu’ils n’ont pas écoutée d’ailleurs, s’achève pour serrer la main des parents et quitter le mort.

C’est une inattention absolue, un ennui profond. Et pourtant, c’est effrayant ce qui est là, sur des tréteaux, ce qui attend là, dans l’église; car enfin, c’est l’étable vide, à jamais abandonnée, du corps; et c’est cette étable même qui s’effondre. Du purin qui fétide, des gaz qui émigrent, de la viande qui tourne, c’est tout ce qui reste!

Et l’âme, maintenant que la vie n’est plus et que tout commence? Personne n’y songe; pas même la famille, énervée par la longueur de l’office, absorbée dans son chagrin et qui ne regrette, en somme, que la présence visible de l’être qu’elle a perdu, personne, excepté moi, se disait Durtal, et quelques curieux qui s’unissent, terrifiés, au «Dies iræ» et au «Libera» dont ils comprennent et la langue et le sens!

Alors, par le son extérieur des mots, sans l’aide du recueillement, sans l’appui même de la réflexion, l’Église agit.

Et c’est là le miracle de sa liturgie, le pouvoir de son verbe, le prodige toujours renaissant des paroles créées par des temps révolus, des oraisons apprêtées par des siècles morts! Tout a passé; rien de ce qui fut surélevé dans les âges abolis ne subsiste. Et ces proses demeurées intactes, criées par des voix indifférentes et projetées de cœurs nuls, intercèdent, gémissent, implorent, efficacement, quand même, par leur force virtuelle, par leur vertu talismanique, par leur inaliénable beauté, par la certitude toute-puissante de leur foi. Et c’est le Moyen Age qui nous les légua pour nous aider à sauver, s’il se peut, l’âme du mufle moderne, du mufle mort!

A l’heure actuelle, conclut Durtal, il ne reste de propre à Paris que les cérémonies presque similaires des prises d’habit et des enterrements. Le malheur, c’est que, lorsqu’il s’agit d’un somptueux cadavre, les Pompes Funèbres sévissent.

Elles sortent alors un mobilier à faire frémir, des statues argentées de Vierges d’un goût atroce, des cuvettes de zinc dans lesquelles flambent des bols de punch vert, des candélabres en fer-blanc, supportant au bout d’une tige qui ressemble à un canon dressé, la gueule en l’air, des araignées renversées sur le dos et dont les pattes emmanchées de bougies brûlent, toute une quincaillerie funéraire du temps du premier Empire, frappée en relief de patères, de feuilles d’acanthe, de sabliers ailés, de losanges et de grecques!--Le malheur aussi, c’est que, pour rehausser le misérable apparat de ces fêtes, l’on joue du Massenet et du Dubois, du Benjamin Godard et du Widor, ou pis encore, du bastringue de sacristie, de la mystique de beuglant, comme les femmes affiliées aux confréries du mois de Mai en chantent!

Et puis, hélas! l’on n’entend plus les tempêtes des grandes orgues et les majestés douloureuses du plain-chant, qu’aux convois des détenteurs; pour les pauvres, rien--ni maîtrise, ni orgue--quelques poignées d’oraisons; trois coups de pinceau trempé dans un bénitier et c’est un mort de plus sur lequel il pleut et qu’on enlève! L’Église sait pourtant que la charogne du riche purule autant que celle du pauvre et que son âme pue davantage encore; mais elle brocante les indulgences et bazarde les messes; elle est, elle aussi, ravagée par l’appât du lucre!

Il ne faut pas cependant que je pense trop de mal des crevés opulents, fit Durtal, après un silence de réflexions; car enfin, c’est grâce à eux que je puis écouter l’admirable liturgie des funérailles; ces gens qui n’ont peut-être fait aucun bien, pendant leur vie, font, au moins, sans le savoir, cette charité, à quelques-uns, après leur mort.

Un brouhaha le ramena à Saint-Sulpice; la maîtrise partait; l’église allait se clore. J’aurais bien dû tâcher de prier, se dit-il; cela eût mieux valu que de rêvasser dans le vide ainsi sur une chaise; mais prier? Je n’en ai pas le désir; je suis hanté par le catholicisme, grisé par son atmosphère d’encens et de cire, je rôde autour de lui, touché jusqu’aux larmes par ses prières, pressuré jusqu’aux moelles par ses psalmodies et par ses chants. Je suis bien dégoûté de ma vie, bien las de moi, mais de là à mener une autre existence il y a loin! Et puis... et puis... si je suis perturbé dans les chapelles, je redeviens inému et sec dès que j’en sors. Au fond, se dit-il, en se levant et en suivant les quelques personnes qui se dirigeaient, rabattues par le suisse vers une porte, au fond, j’ai le cœur racorni et fumé par les noces, je ne suis bon à rien.

II

Comment était-il redevenu catholique, comment en était-il arrivé là?

Et Durtal se répondait: je l’ignore, tout ce que je sais, c’est qu’après avoir été pendant des années incrédule, soudain je crois.

Voyons, se disait-il, tâchons cependant de raisonner si tant est que, dans l’obscurité d’un tel sujet, le bon sens subsiste.

En somme, ma surprise tient à des idées préconçues sur les conversions. J’ai entendu parler du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre, ou bien de la foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble, mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille, sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’événements qui déterminent une crise; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, et sans que l’on sache ni comment, ni pourquoi, c’est fait.

Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh! Non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles; les objections qui embarrassaient la route sont résolues; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil et, ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans avoir été prévenu, sans même m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte enfin que l’on connaît.

Non, la seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce.

Mais, fit-il, alors la psychologie de la conversion serait nulle? Et il se répondit:

Ça m’en a tout l’air, car je cherche vainement à me retracer les étapes par lesquelles j’ai passé; sans doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et là, quelques bornes: l’amour de l’art, l’hérédité, l’ennui de vivre; je peux même me rappeler des sensations oubliées d’enfance, des cheminements souterrains d’idées suscitées par mes stations dans les églises; mais ce que je ne puis faire, c’est relier ces fils, les grouper en faisceau; ce que je ne puis comprendre, c’est la soudaine et la silencieuse explosion de lumière qui s’est faite en moi. Quand je cherche à m’expliquer comment, la veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en une nuit, croyant, eh bien je ne découvre rien, car l’action céleste a disparu, sans laisser de traces.

Il est bien certain, reprit-il, après un silence de pensée, que c’est la Vierge qui agit dans ces cas-là sur nous; c’est elle qui vous pétrit et vous remet entre les mains du Fils; mais ses doigts sont si légers, si fluides, si caressants que l’âme qu’ils ont retournée n’a rien senti.

Par contre, si j’ignore la marche et les relais de ma conversion, je puis au moins deviner quels sont les motifs qui, après une vie d’indifférence, m’ont ramené dans les parages de l’Église, m’ont fait errer dans ses alentours, m’ont enfin poussé par le dos pour m’y faire entrer.

Et il se disait sans ambages, il y a trois causes:

D’abord un atavisme d’ancienne famille pieuse éparse dans des monastères; et des souvenirs d’enfance lui revenaient, de cousines, de tantes, entrevues dans des parloirs, des femmes douces et graves, blanches comme des oublies, qui l’intimidaient, en parlant bas, qui l’inquiétaient presque lorsqu’en le regardant, elles demandaient s’il était sage.

Il éprouvait une sorte de peur, se réfugiait dans les jupes de sa mère, tremblant quand, en partant, il fallait apporter son front au-devant de lèvres décolorées pour subir le souffle d’un baiser froid.

De loin, alors qu’il y songeait maintenant, ces entrevues qui l’avaient tant gêné dans son enfance lui semblaient exquises. Il y mettait toute une poésie de cloître, enveloppait ces parloirs si nus d’une odeur effacée de boiseries et de cire; et il revoyait aussi les jardins qu’il avait traversés dans ces couvents, des jardins embaumant le parfum amer et salé du buis, plantés de charmilles, semés de treilles dont les raisins toujours verts ne mûrissaient point, espacés de bancs dont la pierre rongée gardait des anciennes ondées des œils d’eau; et mille détails lui revenaient de ces allées de tilleuls si tranquilles, de ces sentiers où il courait dans la guipure noire que dessinait sur le sol l’ombre tombée des branches. Il conservait de ces jardins qui lui paraissaient devenir plus grands à mesure qu’il avançait en âge un souvenir un peu confus où tremblait l’image embrouillée d’un vieux parc aulique et d’un verger de presbytère, situé au Nord, resté, même quand le soleil l’échauffait, un peu humide.

Il n’était pas surprenant que ces sensations déformées par le temps eussent laissé en lui des infiltrations d’idées pieuses qui se creusaient alors qu’il les embellissait, en y songeant; tout cela pouvait avoir sourdement fermenté pendant trente années et se lever maintenant.

Mais les deux autres causes qu’il connaissait avaient dû être encore plus actives.

C’était son dégoût de l’existence et sa passion de l’art; et ce dégoût s’aggravait certainement de sa solitude et de son oisiveté.

Après avoir autrefois logé ses amitiés au hasard des gens et essuyé les plâtres d’âmes qui n’avaient aucun rapport avec la sienne, il s’était, après tant d’inutile vagabondage, enfin fixé; il avait été l’intime ami d’un Dr des Hermies, un médecin épris de démonomanie et de mystique et du sonneur de cloches de Saint-Sulpice, du breton Carhaix.

Ces affections-là n’étaient plus comme celles qu’il avait connues, tout en superficie et en façade; elles étaient spacieuses et profondes, basées sur des similitudes de pensées, sur des lignes indissolubles d’âmes; et celles-là avaient été brusquement rompues; à deux mois de distance, des Hermies et Carhaix mouraient, tués, l’un par une fièvre typhoïde, l’autre par un refroidissement qui l’alita, après qu’il eut sonné l’angélus du soir, dans sa tour.

Ce furent pour Durtal d’affreux coups. Son existence qu’aucun lieu n’amarra plus partit à la dérive; il erra, dispersé, se rendant compte que cet abandon était définitif, que, pour lui, l’âge n’était plus où l’on s’unit encore.

Aussi vivait-il seul, à l’écart, dans ses livres, mais la solitude qu’il supportait bravement quand il était occupé, quand il préparait un livre, lui devenait intolérable lorsqu’il était oisif. Il s’acagnardait des après-midi dans un fauteuil, s’essorait dans des songes; c’était alors surtout que des idées fixes se promenaient en lui; elles finissaient par lui jouer derrière le rideau baissé de ses yeux des féeries dont les actes ne variaient guères. Toujours des nudités lui dansaient dans la cervelle, au chant des psaumes; et il sortait de ces rêveries, haletant, énervé, capable, si un prêtre s’était trouvé là, de se jeter en pleurant à ses pieds, de même qu’il se fût rué aux plus basses ordures si une fille eût été près de lui, dans sa chambre.

Chassons par le travail tous ces phantasmes, se criait-il, mais travailler à quoi? Après avoir fait paraître une histoire de Gilles de Rais qui avait pu intéresser quelques artistes, il demeurait sans sujet, à l’affût d’un livre. Comme il était, en art, un homme d’excès, il sautait aussitôt d’un extrême à l’autre, et, après avoir fouillé le Satanisme au Moyen Age, dans son récit du maréchal de Rais, il ne voyait plus d’intéressant à forer qu’une vie de sainte et quelques lignes découvertes dans les études sur la Mystique de Gœrres et de Ribet l’avaient lancé sur la piste d’une bienheureuse Lydwine, en quête de documents neufs.

Mais en admettant même qu’il en déterrât, pouvait-il ouvrer une vie de sainte? Il ne le croyait pas et les arguments sur lesquels il étayait son avis semblaient plausibles.

L’hagiographie était une branche maintenant perdue de l’art; il en était d’elle ainsi que de la sculpture sur bois et des miniatures des vieux missels. Elle n’était plus aujourd’hui traitée que par des marguilliers et par des prêtres, par des commissionnaires de style qui semblent toujours, lorsqu’ils écrivent, charger leurs fétus d’idées sur des camions; et elle était, entre leurs mains, devenue un des lieux communs de la bondieuserie, une transposition dans le livre des statuettes des Froc-Robert, des images en chromo des Bouasse.

La voie était donc libre et il semblait tout d’abord aisé de la planer; mais pour extraire le charme des légendes, il fallait la langue naïve des siècles révolus, le verbe ingénu des âges morts. Comment arriver à exprimer aujourd’hui le suc dolent et le blanc parfum des très anciennes traductions de la Légende dorée de Voragine? comment lier en une candide gerbe ces fleurs plaintives que les moines cultivèrent dans les pourpris des cloîtres, alors que l’hagiographie était la sœur de l’art barbare et charmant des enlumineurs et des verriers, de l’ardente et de la chaste peinture des Primitifs?

On ne pouvait cependant songer à se livrer à de studieux pastiches, s’efforcer de singer froidement de telles œuvres. Restait alors la question de savoir si, avec les ressources de l’art contemporain, l’on parviendrait à dresser l’humble et la haute figure d’une Sainte; et c’était pour le moins douteux, car le manque de simplesse réelle, le fard trop ingénieux du style, les ruses d’un dessin attentif et la frime d’une couleur madrée transformeraient probablement l’élue en une cabotine. Ce ne serait plus une Sainte, mais une actrice qui en jouerait plus ou moins adroitement le rôle; et alors, le charme serait détruit, les miracles paraîtraient machinés, les épisodes seraient absurdes!... puis... puis... encore faudrait-il avoir une foi qui fût vraiment vive et croire à la sainteté de son héroïne, si l’on voulait tenter de l’exhumer et de la faire revivre dans une œuvre.

Cela est si exact que voici Gustave Flaubert qui a écrit d’admirables pages sur la légende de Saint Julien-L’Hospitalier. Elles marchent en un tumulte éblouissant et réglé, évoluent en une langue superbe dont l’apparente simplicité n’est due qu’à l’astuce compliquée d’un art inouï. Tout y est, tout, sauf l’accent qui eût fait de cette nouvelle un vrai chef-d’œuvre. Étant donné le sujet, il y manque, en effet, la flamme qui devrait circuler sous ces magnifiques phrases; il y manque le cri de l’amour qui défaille, le don de l’exil surhumain, l’âme mystique!

D’un autre côté, les «Physionomies de Saints» d’Hello valent qu’on les lise. La Foi jaillit dans chacun de ses portraits, l’enthousiasme déborde des chapitres, des rapprochements inattendus creusent d’inépuisables citernes de réflexions entre les lignes; mais quoi! Hello était si peu artiste que d’adorables légendes déteignent dans ses doigts quand il y touche; la lésine de son style appauvrit les miracles et les rend inermes. Il y manque l’art qui sortirait ce livre de la catégorie des œuvres blafardes, des œuvres mortes!

L’exemple de ces deux hommes, opposés comme jamais écrivains ne le furent, et n’ayant pu atteindre la perfection, l’un, dans la légende de saint Julien, parce que la Foi lui faisait défaut et l’autre parce qu’il possédait une inextensible indigence d’art, décourageait complètement Durtal. Il faudrait être en même temps les deux, et rester encore soi, se disait-il, sinon à quoi bon s’atteler à de telles tâches? Mieux vaut se taire; et il se renfrognait, désespéré, dans son fauteuil.

Alors le mépris de cette existence déserte qu’il menait s’accélérait en lui et, une fois de plus, il se demandait l’intérêt que la Providence pouvait bien avoir à torturer ainsi les descendants de ses premiers convicts? Et s’il n’obtenait pas de réponse, il était pourtant bien obligé de se dire qu’au moins l’Église recueillait, dans ces désastres, les épaves, qu’elle abritait les naufragés, les rapatriait, leur assurait enfin un gîte.

Pas plus que Schopenhauer dont il avait autrefois raffolé, mais dont la spécialité d’inventaires avant décès et les herbiers de plaintes sèches l’avaient lassé, l’Église ne décevait l’homme et ne cherchait à le leurrer, en lui vantant la clémence d’une vie qu’elle savait ignoble.

Par tous ses livres inspirés, elle clamait l’horreur de la destinée, pleurait la tâche imposée de vivre. L’Ecclésiastique, l’Ecclésiaste, le livre de Job, les Lamentations de Jérémie attestaient cette douleur à chaque ligne et le Moyen Age avait, lui aussi, dans l’Imitation de Jésus-Christ, maudit l’existence et appelé à grands cris la mort.

Plus nettement que Schopenhauer, l’Église déclarait qu’il n’y avait rien à souhaiter ici-bas, rien à attendre; mais là où s’arrêtaient les procès-verbaux du philosophe, elle, continuait, franchissait les limites des sens, divulguait le but, précisait les fins.

Puis, se disait-il, tout bien considéré, l’argument de Schopenhauer tant prôné contre le Créateur et tiré de la misère et de l’injustice du monde, n’est pas, quand on y réfléchit, irrésistible, car le monde n’est pas ce que Dieu l’a fait, mais bien ce que l’homme en a fait.

Avant d’accuser le ciel de nos maux, il conviendrait sans doute de rechercher par quelles phases consenties, par quelles chutes voulues, la créature a passé, avant que d’aboutir au sinistre gâchis qu’elle déplore. Il faudrait maudire les vices de ses ancêtres et ses propres passions qui engendrèrent la plupart des maladies dont on souffre; il faudrait se dire que si Dieu nous infligea l’excrément, l’homme y a par ses excès ajouté le pus; il faudrait vomir la civilisation qui a rendu l’existence intolérable aux âmes propres et non le Seigneur qui ne nous a peut-être pas créés, pour être pilés à coups de canons, en temps de guerre, pour être exploités, volés, dévalisés, en temps de paix, par les négriers du commerce et les brigands des banques.

Ce qui reste incompréhensible, par exemple, c’est l’horreur initiale, l’horreur imposée à chacun de nous, de vivre; mais c’est là un mystère qu’aucune philosophie n’explique.

Ah! reprenait-il, quand je songe à cette horreur, à ce dégoût de l’existence qui s’est, d’années en années, exaspéré en moi, comme je comprends que j’aie forcément cinglé vers le seul port où je pouvais trouver un abri, vers l’Église.

Jadis, je la méprisais, parce que j’avais un pal qui me soutenait lorsque soufflaient les grands vents d’ennui; je croyais à mes romans, je travaillais à mes livres d’histoire, j’avais l’art. J’ai fini par reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude résolue à rendre heureux. Alors j’ai compris que le pessimisme était tout au plus bon à réconforter les gens qui n’avaient pas un réel besoin d’être consolés; j’ai compris que ses théories, alléchantes quand on est jeune et riche et bien portant, deviennent singulièrement débiles et lamentablement fausses, quand l’âge s’avance, quand les infirmités s’annoncent, quand tout s’écroule!

Je suis allé à l’hôpital des âmes, à l’Église. On vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y soigne; on ne se borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre!

Enfin Durtal avait été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu.

Le jour où, par curiosité, pour tuer le temps, il était entré dans une église et, après tant d’années d’oubli, y avait écouté les Vêpres des morts tomber lourdement, une à une, tandis que les chantres alternaient et jetaient, l’un après l’autre, comme des fossoyeurs, des pelletées de versets, il avait eu l’âme remuée jusque dans ses combles. Les soirs où il avait entendu les admirables chants de l’octave des trépassés, à Saint-Sulpice, il s’était senti pour jamais capté; mais ce qui l’avait pressuré, ce qui l’avait asservi mieux encore, c’étaient les cérémonies, les chants de la semaine sainte.

Il les avait visitées les églises, pendant cette semaine! Elles s’ouvraient ainsi que des palais dévastés, ainsi que des cimetières ravagés de Dieu. Elles étaient sinistres avec leurs images voilées, leurs crucifix enveloppés d’un losange violet, leurs orgues taciturnes, leurs cloches muettes. La foule s’écoulait, affairée, sans bruit, marchait par terre, sur l’immense croix que dessinent la grande allée et les deux bras du transept et, entrée par les plaies que figurent les portes, elle remontait jusqu’à l’autel, là où devait poser la tête ensanglantée du Christ et elle baisait avidement, à genoux, le crucifix qui barrait la place du menton, au bas des marches.

Et cette foule devenait, elle-même, en se coulant dans ce moule crucial de l’église, une énorme croix vivante et grouillante, silencieuse et sombre.

A Saint-Sulpice où tout le séminaire assemblé pleurait l’ignominie de la justice humaine et la mort décidée d’un Dieu, Durtal avait suivi les incomparables offices de ces jours luctueux, de ces minutes noires, écouté la douleur infinie de la Passion, si noblement, si profondément exprimée à Ténèbres par les lentes psalmodies, par le chant des Lamentations et des Psaumes; mais quand il y songeait, ce qui le faisait surtout frémir, c’était le souvenir de la Vierge arrivant le jeudi, dès que la nuit tombait.

L’Église jusqu’alors absorbée dans son chagrin et couchée devant la croix se relevait et se mettait à sangloter, en voyant la Mère.

Par toutes les voix de sa maîtrise, elle s’empressait autour de Marie, s’efforçait de la consoler, en mêlant les larmes du «Stabat» aux siennes, en gémissant cette musique de plaintes endolories, en pressant sur la blessure de cette prose qui rendait de l’eau et du sang comme la plaie du Christ.

Durtal sortait, accablé, de ces longues séances, mais ses tentations contre la foi se dissipaient; il ne doutait plus; il lui semblait qu’à Saint-Sulpice, la grâce se mêlait aux éloquentes splendeurs des liturgies et que des appels passaient pour lui dans l’obscure affliction des voix; aussi éprouvait-il une reconnaissance toute filiale pour cette église où il avait vécu de si douces et de si dolentes heures!

Et cependant, dans les semaines ordinaires, il ne la fréquentait point; elle lui paraissait trop grande et trop froide et elle était si laide! Il lui préférait des sanctuaires plus tièdes et plus petits, des sanctuaires où subsistaient encore des traces du Moyen Age.

Alors, il se réfugiait, les jours de flâne en sortant du Louvre où il s’était longuement évagué devant les toiles des primitifs, dans la vieille église de Saint-Séverin, enfouie en un coin du Paris pauvre.

Il y apportait les visions des toiles qu’il avait admirées au Louvre et il les contemplait à nouveau, dans ce milieu où elles se trouvaient vraiment chez elles.

Puis c’étaient des moments délicieux qu’il y écoulait, emporté dans ces nuées d’harmonie que sillonne l’éclair blanc de la voix enfantine jailli du tonnerre roulant des orgues.

Là, sans même prier, il sentait glisser en lui une langueur plaintive, un discret malaise; Saint-Séverin le ravissait, l’aidait mieux que les autres à se suggérer, certains jours, une indéfinissable impression d’allégresse et de pitié, quelquefois même, alors qu’il songeait à la voirie de ses sens, à se natter l’âme de regrets et d’effroi.

Souvent, il y allait; surtout, le dimanche matin, à dix heures, à la grand’messe.

Là, il s’installait derrière le maître-autel, dans cette mélancolique et délicate abside plantée, ainsi qu’un jardin d’hiver, de bois rares et un peu fous. On eût dit d’un berceau pétrifié de très vieux arbres tout en fleurs, mais défeuillés, de ces futaies de piliers carrés ou taillés à larges pans, creusés d’entailles régulières près de leurs bases, côtelés sur leurs parcours comme des pieds de rhubarbe, cannelés comme des céleris.

Aucune végétation ne s’épanouissait au sommet de ces troncs qui arquaient leurs rameaux dénudés le long des voûtes, les rejoignaient, les aboutaient, assemblant à leurs points de suture, à leurs nœuds de greffe, d’extravagants bouquets de roses blasonnées, de fleurs armoriées et fouillées à jour; et depuis près de quatre cents ans ces arbres immobilisaient leur sève et ne poussaient plus. Les hampes à jamais courbées restaient intactes; la blanche écorce des piliers s’effritait à peine, mais la plupart des fleurs étaient flétries; des pétales héraldiques manquaient; certaines clefs de voûte ne gardaient plus que des calices stratifiés, ouvrés comme des nids, troués comme des éponges, chiffonnés comme des poignées de dentelles rousses.

Et au milieu de cette flore mystique, parmi ces arbres lapidifiés, il en était un, bizarre et charmant, qui suggérait cette chimérique idée que la fumée déroulée des bleus encens était parvenue à se condenser, à se coaguler en pâlissant avec l’âge et à former, en se tordant, la spirale de cette colonne qui tournoyait sur elle-même et finissait par s’évaser en une gerbe dont les tiges brisées retombaient du haut des cintres.

Ce coin où se réfugiait Durtal était à peine éclairé par des verrières en ogive, losangées de mailles noires, serties de minuscules carreaux obscurcis par la poussière accumulée des temps, rendus plus sombres encore par les boiseries des chapelles qui les ceinturaient jusqu’à mi-corps.

Cette abside, elle était bien, si l’on voulait, un massif gelé de squelettes d’arbres, une serre d’essences mortes, ayant appartenu à la famille des palmifères, évoquant encore le souvenir d’invraisemblables phœnix, d’inexacts lataniers, mais elle rappelait aussi, avec sa forme en demi-lune et sa lumière trouble, l’image d’une proue de navire plongée sous l’onde. Elle laissait, en effet, filtrer au travers de ses hublots, aux vitres treillissées d’une résille noire, le murmure étouffé--que simulait le roulement des voitures ébranlant la rue,--d’une rivière qui tamiserait dans le cours saumâtre de ses eaux des lueurs dédorées de jour.

Le dimanche, à l’heure de la grand’messe, cette abside restait déserte. Tout le public emplissait la nef devant le maître-autel ou s’éparpillait plus loin dans une chapelle dédiée à Notre-Dame. Durtal était donc à peu près seul; et les gens même qui traversaient son refuge n’étaient ni hébétés, ni hostiles, ainsi que les fidèles des autres églises. C’étaient dans ce quartier de gueux, de très pauvres gens, des regrattières, des sœurs de charité, des loqueteux, des mioches; c’étaient surtout des femmes en guenilles, marchant sur la pointe des pieds, s’agenouillant sans regarder autour d’elles, des humbles gênées même par le luxe piteux des autels, hasardant un œil soumis et baissant le dos quand passait le suisse.

Touché par la timidité de ces misères muettes, Durtal écoutait la messe que chantait une maîtrise peu nombreuse, mais patiemment dressée. Mieux qu’à Saint-Sulpice où pourtant les offices étaient autrement solennels et exacts, la maîtrise de Saint-Séverin entonnait cette merveille du plain-chant, le «Credo». Elle l’enlevait, en quelque sorte, jusqu’au sommet du chœur et le faisait planer, les ailes grandes ouvertes, presque immobiles, au-dessus des ouailles prosternées, lorsque le verset «et homo factus est» prenait son lent et respectueux essor dans la voix baissée du chantre. C’était, à la fois, lapidaire et fluide, indestructible, ainsi que les articles du Symbole même, inspiré comme le texte que l’Esprit Saint dicta, dans leur dernière assemblée, aux apôtres réunis du Christ.

A Saint-Séverin, une voix de taureau clamait, seule, un verset, puis tous les enfants, soutenus par la réserve des chantres, lançaient les autres et les inaltérables vérités s’affirmaient à mesure, plus attentives, plus graves, plus accentuées, un peu plaintives même dans la voix isolée de l’homme, plus timides peut-être, mais aussi plus familières, plus joyeuses, dans l’élan pourtant contenu des gosses.

A ce moment-là, Durtal se sentait soulevé et il se criait: mais il est impossible que les alluvions de la Foi qui ont créé cette certitude musicale soient fausses! L’accent de ces aveux est tel qu’il est surhumain et si loin de la musique profane qui n’a jamais atteint l’imperméable grandeur de ce chant nu!

Toute la messe était d’ailleurs à Saint-Séverin exquise. Le «Kyrie eleison» sourd et somptueux; le «Gloria in excelsis» divisé entre le grand et le petit orgue, l’un chantant seul et l’autre dirigeant et soutenant le chœur, exultait d’allégresse; le «Sanctus» emballé, presque hagard alors que la maîtrise criait l’«hosanna in excelsis», bondissait jusqu’aux cintres; et l’«Agnus Dei» s’élevait à peine en une claire mélodie suppliante, si humble qu’elle n’osait monter.

En somme, à part des «Salutaris» de contrebande détaillés là, ainsi que toutes les églises, Saint-Séverin conservait, les dimanches ordinaires, la liturgie musicale, la chantait presque respectueusement avec des voix fragiles mais bien teintées d’enfants, avec des basses solidement bétonnées, remontant de leurs puits de vigoureux sons.

Et c’était une joie pour Durtal que de s’attarder dans cet adorable milieu du Moyen Age, dans cette ombre déserte, parmi ces chants qui s’élevaient derrière lui, sans qu’il fût troublé par les manigances des bouches qu’il ne pouvait voir.

Il finissait par être pris aux moelles, suffoqué par de nerveuses larmes et toutes les rancœurs de sa vie lui remontaient; plein de craintes indécises, de postulations confuses qui l’étouffaient sans trouver d’issues, il maudissait l’ignominie de son existence, se jurait d’étouffer ses émois charnels.

Puis, quand la messe était terminée, il errait dans l’église même, s’exaltait devant l’essor de cette nef que quatre siècles bâtirent et scellèrent de leurs armes, en y apposant ces extraordinaires empreintes, ces fabuleux cachets qui s’épanouissent en relief sous le berceau renversé des voûtes. Ces siècles s’étaient réunis pour apporter aux pieds du Christ l’effort surhumain de leur art et les dons de chacun étaient visibles encore. Le XIIIe siècle avait taillé ces piliers bas et trapus dont les chapiteaux se couronnent de nymphéas, de trèfles d’eau, de feuillages à grandes côtes, volutés en crochets et tournés en crosse. Le XIVe siècle avait élevé les colonnes des travées voisines sur le flanc desquelles des prophètes, des moines, des saints, soutiennent de leurs corps étendus la retombée des arcs. Le XVe et le XVIe avaient créé l’abside, le sanctuaire, quelques-uns même des vitraux ouverts au sommet du chœur et, bien qu’ils eussent été réparés par de vrais gnaffs, ils n’en avaient pas moins gardé une grâce barbare, une naïveté vraiment touchante.

Ils paraissaient avoir été dessinés par les ancêtres des imagiers d’Épinal et bariolés par eux de tons crus. Les donateurs et les Saints qui défilaient dans ces clairs tableaux encadrés de pierre, étaient tous maladroits et pensifs, vêtus de robes gomme-gutte, vert bouteille, bleu de prusse, rouge de groseille, violet d’aubergine et lie de vin qui se fonçaient encore au contact des chairs omises ou perdues, restées, en tout cas, comme leur épiderme de verre, incolores. Dans l’une de ces fenêtres, le Christ en croix semblait même limpide, tout en lumière, au milieu des taches azurées du ciel et des plaques rouges et vertes que formaient les ailes de deux anges dont le visage paraissait aussi taillé dans le cristal et rempli de jour.

Et ces vitraux, différents en cela de ceux des autres églises, absorbaient les rayons du soleil, sans les réfracter. Ils avaient sans doute été privés volontairement de reflets, afin de ne pas insulter par une insolente gaieté de pierreries en feu à la mélancolique détresse de cette église qui s’élevait dans l’atroce repaire d’un quartier peuplé de mendiants et d’escarpes.

Alors des réflexions assaillaient Durtal. Dans Paris, les basiliques modernes étaient inertes; elles restaient sourdes aux prières qui se brisaient contre l’indifférence glacée de leurs murs. Comment se recueillir dans ces nefs où les âmes n’ont rien laissé d’elles, où lorsqu’elles allaient peut-être se livrer, elles avaient dû se reprendre, se replier, rebutées par l’indiscrétion d’un éclairage de photographe, offusquées même par l’abandon de ces autels où aucun Saint n’avait jamais célébré la messe? Il semblait que Dieu fût toujours sorti, qu’il ne rentrât que pour tenir sa promesse de paraître au moment de la consécration et qu’aussitôt après, il se retirât, méprisant, de ces édifices qui n’avaient pas été créés expressément pour lui, puisque, par la bassesse de leurs formes, ils pouvaient servir aux usages les plus profanes, puisque surtout ils ne lui apportaient point, à défaut de la sainteté, le seul don qui pût lui plaire, ce don de l’art qu’il a, lui-même, prêté à l’homme et qui lui permet de se mirer dans la restitution abrégée de son œuvre, de se réjouir devant l’éclosion de cette flore dont il a semé les germes dans les âmes qu’il a triées avec soin, dans les âmes qu’il a, après celles de ses Saints, vraiment élues.

Ah! les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises et cette odeur des cierges qu’on éteint, et ces parfums des encens qu’on brûle!

A Paris, il ne restait plus que quelques spécimens de cet art d’antan, que quelques sanctuaires dont les pierres suintaient réellement la Foi; parmi ceux-là, Saint-Séverin apparaissait à Durtal comme le plus exquis et le plus sûr. Il ne se sentait chez lui que là; il croyait que s’il voulait enfin prier pour de bon, ce serait dans cette église qu’il devrait le faire, et il se disait: ici, l’âme des voûtes existe. Il est impossible que les ardentes prières, que les sanglots désespérés du Moyen Age n’aient pas à jamais imprégné ces piliers et tanné ces murs; il est impossible que cette vigne de douleurs où jadis des Saints vendangèrent les grappes chaudes des larmes, n’ait pas conservé, de ces admirables temps, des émanations qui soutiennent, des effluves qui sollicitent encore la honte des péchés, l’aveu des pleurs!

De même que sainte Agnès demeurant immaculée dans les bordeaux, cette église restait intacte dans un milieu infâme, alors que tout autour d’elle dans les rues, au Château rouge, à la crémerie Alexandre, là, à deux pas, la tourbe moderne des sacripants combinaient leurs méfaits, en cuvant, avec des prostituées, les boissons de crimes, les absinthes cuivrées et les trois six!

Dans ce territoire réservé du Satanisme, elle émergeait, délicate et petite, frileusement emmitouflée dans les guenilles des cabarets et des taudis; et, de loin, elle dressait encore, au-dessus des toits, son clocher frêle, pareil à une aiguille piquée, la pointe en bas et ajourant en l’air son chas au travers duquel on apercevait, surplombant une sorte d’enclume, une minuscule cloche. Telle elle apparaissait, du moins, de la place Saint-André-des-Arts. Symboliquement, on eût dit d’un miséricordieux appel toujours repoussé par des âmes endurcies et martelées par les vices, de cette enclume qui n’était qu’une illusion d’optique et de cette très réelle cloche.

Et dire, songeait Durtal, dire que d’ignares architectes et que d’ineptes archéologues voudraient dégager Saint-Séverin de ses loques et la cerner avec les arbres en prison d’un square! Mais elle a toujours vécu dans son lacis de rues noires! Elle est volontairement humble, en accord avec le misérable quartier qu’elle assiste. Au Moyen Age, elle était un monument d’intérieur et non l’une de ces impétueuses basiliques que l’on dressait en évidence sur de grandes places.

Elle était un oratoire pour les pauvres, une église agenouillée et non debout; aussi serait-ce le contre-sens le plus absolu que de la sortir de son milieu, que de lui enlever ce jour d’éternel crépuscule, ces heures toutes en ombre, qui avivent sa dolente beauté de servante en prière derrière la haie impie des bouges!

Ah! si l’on pouvait la tremper dans l’atmosphère embrasée de Notre-Dame des Victoires et adjoindre à sa maigre psallette la puissante maîtrise de Saint-Sulpice, ce serait complet! Se criait Durtal; mais hélas! Ici-bas, rien d’entier, rien de parfait n’existe!

Enfin, au point de vue de l’art, elle était encore la seule qui le ravissait, car Notre-Dame de Paris était trop grande et trop sillonnée par des touristes: puis les cérémonies s’y faisaient rares; on y débitait juste le poids des prières exigées et la plupart des chapelles demeuraient closes; enfin les voix de ses enfants étaient en coton à repriser; à tous coups, elles cassaient, pendant que graillonnait l’âge avancé des basses. A Saint-Étienne du Mont, c’était pis encore; la coque de l’église était charmante, mais la maîtrise était une succursale de la maison Sanfourche; on se serait cru dans un chenil où grognait une meute variée de bêtes malades; quant aux autres sanctuaires de la rive gauche, ils étaient nuls; l’on y supprimait d’ailleurs autant que possible le plain-chant, et partout l’on y embrenait avec des fredons libertins la pauvreté des voix.

Et c’était cependant encore sur cette rive que les églises se respectaient le mieux, car le district religieux de Paris s’arrête à ce côté de la Seine, cesse après que l’on a franchi les ponts.

En somme, en se récapitulant, il pouvait croire que Saint-Séverin par ses effluves et l’art délicieux de sa vieille nef, que Saint-Sulpice par ses cérémonies et par ses chants l’avaient ramené vers l’art chrétien qui l’avait à son tour dirigé vers Dieu.

Puis, une fois aiguillé sur cette voie, il l’avait parcourue, était sorti de l’architecture et de la musique, avait erré sur les territoires mystiques des autres arts et ses longues stations au Louvre, ses incursions dans les bréviaires, dans les livres de Ruysbroeck, d’Angèle de Foligno, de Sainte Térèse, de Sainte Catherine de Gênes, de Madeleine de Pazzi, l’avaient encore affermi dans ses croyances.

Mais ce bouleversement d’idées qu’il avait subi était trop récent pour que son âme encore déséquilibrée se tînt. Par instants, elle semblait vouloir se retourner et il se débattait alors pour l’apaiser. Il s’usait en disputes, en arrivait à douter de la sincérité de sa conversion, se disait: en fin de compte, je ne suis emballé à l’église que par l’art; je n’y vais que pour voir ou pour entendre et non pour prier; je ne cherche pas le Seigneur, mais mon plaisir. Ce n’est pas sérieux! De même que dans un bain tiède, je ne sens point le froid si je reste immobile et que si je remue, je gèle, de même aussi à l’église mes élans chavirent dès que je bouge; je suis presque enflammé dans la nef, moins chaud déjà sous le parvis et je deviens absolument glacé lorsque je suis dehors. Ce sont des postulations littéraires, des vibrations de nerfs, des échauffourées de pensées, des bagarres d’esprit, c’est tout ce que l’on voudra, sauf la Foi.

Mais ce qui l’inquiétait plus encore que ce besoin d’adjuvants pour s’attendrir, c’était que ses sens dévergondés s’exaspéraient au contact des idées pieuses. Il flottait, comme une épave, entre la luxure et l’Église et elles se le renvoyaient, à tour de rôle, le forçant dès qu’il s’approchait de l’une à retourner aussitôt auprès de celle qu’il avait quittée et il en venait à se demander s’il n’était pas victime d’une mystification de ses bas instincts cherchant à se ranimer, sans même qu’il en eût conscience, par le cordial d’une piété fausse.

En effet, combien de fois l’avait-il vu se réaliser l’immonde miracle, alors qu’il sortait presque en larmes de Saint-Séverin? Sournoisement, sans filiation d’idées, sans gradation, sans soudure de sensations, sans même qu’une étincelle crépitât, ses sens prenaient feu et il était sans force pour les laisser se consumer seuls, pour leur résister.

Il se vomissait après, mais il était bien temps! Et alors le mouvement inverse se produisait; il avait envie de courir dans une chapelle, de s’y laver et il était si dégoûté de lui que, s’il allait quelquefois jusqu’à la porte, il n’osait entrer.

D’autres fois, au contraire, il se révoltait et se criait, furieux: c’est bête, à la fin, je me suis gâté le seul plaisir qui me restait, la chair. Jadis, je m’amusais et ne me répugnais point; aujourd’hui, je paye mes pauvres godailles par des tourments. J’ai ajouté un ennui de plus dans mon existence; ah! si c’était à refaire!

Et vainement, il se mentait, tentait de se justifier, en se suggérant des doutes.

Et si tout cela n’était pas véritable? S’il n’y avait rien? Si je me trompais? Si les libres-penseurs avaient raison?

Mais il était bien obligé de se prendre en pitié, car il sentait très distinctement, au fond de lui, qu’il possédait l’inébranlable certitude de la vraie Foi.

Ces discussions sont misérables et ces excuses que je cherche à mes saletés sont odieuses, se disait-il: et une flambée d’enthousiasme jaillissait en lui.

Comment douter de la véracité des dogmes, comment nier la puissance divine de l’Église, mais elle s’impose!

D’abord elle a son art surhumain et sa mystique, puis n’est-elle donc pas surprenante la persistante inanité des hérésies vaincues? Toutes, depuis que le monde existe, ont eu pour tremplin la chair. Logiquement, humainement, elles devaient triompher, car elles permettaient à l’homme et à la femme de satisfaire leurs passions, soi-disant en ne péchant pas, en se sanctifiant même comme les gnostiques, en rendant par les plus basses turpitudes hommage à Dieu.

Que sont-elles devenues? Toutes ont sombré. L’Église, si inflexible sur cette question, est demeurée entière et debout. Elle ordonne au corps de se taire, à l’âme de souffrir et, contre toute vraisemblance, l’humanité l’écoute et balaie, tel qu’un fumier, les séduisantes allégresses qu’on lui propose.

N’est-elle pas décisive aussi cette vitalité que conserve l’Église, malgré l’insondable stupidité des siens? Elle a résisté à l’inquiétante sottise de son clergé, elle n’a pas même été entamée par la maladresse, par le manque de talent de ses défenseurs! c’est cela qui est fort!

Non, plus j’y songe, s’écriait-il, plus je la trouve prodigieuse, unique! Plus je suis convaincu qu’elle seule détient la vérité, qu’hors d’elle, ce ne sont plus que des luxations d’esprit, que des impostures, que des esclandres!--L’Église, elle est le haras divin et le dispensaire céleste des âmes; c’est elle qui les allaite, qui les élève, qui les panse; elle, qui leur notifie, quand le temps des douleurs est venu, que la vie réelle ne commence pas à la naissance, mais bien à la mort. L’Église, elle est indéfectible, elle est suradmirable, elle est immense...

Oui, mais alors, il faudrait suivre ses prescriptions et pratiquer les sacrements qu’elle exige!

Et Durtal, en hochant la tête, ne se répondait plus.

III

Comme tous les incrédules il s’était dit, avant sa conversion: moi, si je croyais que Jésus est Dieu et que la vie éternelle n’est pas un leurre, je n’hésiterais point à renverser mes habitudes, à suivre autant que possible les règles religieuses, à demeurer, en tout cas, chaste. Et il s’étonnait que des gens qu’il avait connus et qui se trouvaient dans ces conditions n’eussent pas une attitude supérieure à la sienne. Lui, qui s’accordait depuis si longtemps d’indulgents pardons, devenait d’une singulière intolérance, dès qu’il s’agissait d’un catholique.

Il comprenait maintenant l’iniquité de ses jugements, se rendait compte qu’entre croire et pratiquer l’abîme le plus difficile à franchir existe.

Il n’aimait pas à se disputer sur cette question, mais elle revenait et l’obsédait quand même et il était bien obligé de s’avouer alors la mesquinerie de ses arguments, les méprisables raisons de ses résistances.

Il était encore assez franc pour se dire: je ne suis plus un enfant; si j’ai la Foi, si j’admets le Catholicisme, je ne puis le concevoir, tiède et flottant, continuellement réchauffé par le bain-marie d’un faux zèle. Je ne veux pas de compromis et de trêves, d’alternances de débauches et de communions, de relais libertins et pieux, non, tout ou rien; se muer de fond en comble ou ne rien changer!

Et aussitôt, il reculait épouvanté, essayait de fuir devant ce parti qu’il s’agissait de prendre, s’ingéniait à se disculper en ergotant pendant des heures, invoquait les plus piètres motifs pour demeurer tel qu’il était, pour ne pas bouger.

Comment faire? si je n’obéis pas à des ordres que je sens s’affirmer, de plus en plus impérieux, en moi, je me prépare une vie de malaises et de remords, car je sais très bien que je ne dois pas m’éterniser ainsi sur le seuil, mais pénétrer dans le sanctuaire et y rester. Et si je me décide... ah! Non, par exemple... car alors il faudra s’astreindre à un tas d’observances, se plier à des séries d’exercices, suivre la messe le dimanche, faire maigre le vendredi; il faudra vivre en cagot, ressembler à un imbécile!

Et il se rappelait soudain, pour s’aider à la révolte, la dégaîne, la tête, des gens assidus dans les églises; pour deux hommes qui avaient l’air d’êtres intelligents, d’êtres propres, combien, à n’en pas douter, étaient des cafards et des pleutres!

Presque tous avaient l’aspect louche, la voix huileuse, les yeux rampants, les lunettes inamovibles, les vêtements en bois noir des sacristains; presque tous égrenaient d’ostensibles chapelets et, plus stratégiques, plus fourbes encore que les impies, ils rançonnaient leur prochain, en quittant Dieu.

Et les dévotes étaient encore moins rassurantes; elles envahissaient l’église, s’y promenaient ainsi que chez elles, dérangeaient tout le monde, bousculaient les chaises, vous cognaient sans même demander pardon; puis elles s’agenouillaient avec faste, prenaient des attitudes d’anges contrits, marmottaient d’intarissables patenôtres, sortaient de l’église encore plus arrogantes et plus aigres.

Comme c’est encourageant de se dire qu’il faudra se mêler à la clique de ces pécores pieuses! s’écriait-il.

Mais aussitôt, sans même qu’il le voulût, il se répondait: tu n’as pas à t’occuper des autres; si tu étais plus humble, ces gens te paraîtraient sans doute moins hostiles; ils ont dans tous les cas le courage qui te manque; eux n’ont pas honte de leur foi et ils ne craignent pas de s’agenouiller en public devant leur Dieu.

Et Durtal restait penaud, car il devait bien s’avouer que cette riposte frappait juste. L’humilité lui faisait défaut, cela était sûr, mais ce qui était peut-être pis encore, il ne pouvait se soustraire au respect humain.

Il appréhendait de passer pour un sot; la perspective d’être aperçu, à genoux, dans une église, l’horripilait; l’idée, si jamais il devait communier, de se lever, d’affronter les regards pour s’acheminer vers l’autel, lui était intolérable.

S’il vient jamais, ce qu’il sera dur à subir ce moment-là! se disait-il; et pourtant, c’est idiot, car enfin je n’ai que faire de l’opinion de personnes que je ne connais point! mais il avait beau se répéter que ses alarmes étaient absurdes, il ne parvenait pas à les surmonter, à se dissuader de la peur du ridicule.

Enfin, reprenait-il, quand même je me déciderais à sauter le fossé, à me confesser et à communier, il resterait toujours à résoudre la terrible question des sens; il faudrait se déterminer à fuir les emprises de la chair, à renoncer aux filles, à accepter un éternel jeûne. Ça, je n’y parviendrai jamais!

Sans compter que, dans tous les cas, le moment serait mal choisi si je tentais dès maintenant cet effort, car je n’ai jamais été si tourmenté que depuis ma conversion; ah! ce que le catholicisme suscite d’immondes rumeurs lorsque l’on rôde dans ses alentours, sans y entrer!

Et à cette exclamation une autre répliquait aussitôt: Eh bien mais alors, il faut y entrer!

Il s’irritait à tourner ainsi sur lui-même, sans changer de place et il essayait de dévier cette conversation, comme s’il se fût entretenu avec une autre personne dont les questions l’embarrassaient; mais il y revenait quand même et, agacé, réunissait toute sa raison, l’appelait à l’aide.

Voyons, il faut tâcher de se repérer pourtant! Il est évident que depuis que je me suis approché de l’Église, mes persuasions d’ordures sont devenues plus fréquentes et plus tenaces; un autre fait est certain encore, c’est que je suis suffisamment usé par vingt ans de noce pour n’avoir plus de besoins charnels. Je pourrais donc parfaitement, en somme, si je le voulais bien, demeurer chaste; mais il faudrait ordonner à ma misérable cervelle de se taire et je n’en ai pas la force!--C’est effrayant tout de même, dire que je suis plus attisé que dans ma jeunesse, car maintenant mes désirs voyagent et, las de l’abri coutumier, ils partent à la recherche du mauvais gîte! Comment expliquer cela? ne s’agirait-il pas alors d’une sorte de dyspepsie d’âme, ne digérant plus les sujets coutumiers, cherchant pour se nourrir des ravigotes de songeries, des salaisons d’idées; ce serait donc cette inappétence des repas sains qui aurait engendré cette convoitise de mets baroques, cet idéal trouble, cette envie de s’échapper hors de moi, de franchir, ne fût-ce que pendant une seconde, les lisières tolérées des sens.

Dans ce cas, le Catholicisme jouerait tout à la fois le rôle d’un révulsif et d’un déprimant. Il stimulerait ces souhaits maladifs et il me débiliterait en même temps, me livrerait, sans vigueur pour résister, à l’émoi de mes nerfs.

A force de s’ausculter, en errant ainsi, il finissait par s’acculer dans une impasse, aboutissait à cette conclusion: je ne pratique pas ma religion parce que je cède à d’ignobles instincts et je cède à ces instincts parce que je ne pratique pas ma religion.

Mais ainsi au pied du mur, il regimbait, se demandant si cette dernière observation était bien juste; car enfin, rien ne prouvait qu’après s’être approché des Sacrements, il ne serait pas attaqué plus violemment encore. C’était même probable, car le démon s’acharnait surtout sur les gens pieux.

Puis il se révoltait contre la lâcheté de ces remarques, se criait: je me mens, car je sais bien que si je faisais seulement mine de me défendre, je serais là-haut puissamment aidé.

Habile à se tourmenter, il continuait à se piétiner l’âme, toujours sur la même piste. Admettons, se disait-il, que, par impossible, j’aie maté mon orgueil et réduit mon corps, admettons qu’il ne me reste plus, à l’heure actuelle, qu’à aller de l’avant, eh bien, je suis encore arrêté, car le dernier obstacle à franchir m’effare.

Jusqu’ici, j’ai pu marcher seul, sans une aide terrestre, sans un conseil; j’ai pu me convertir, sans l’appui de personne, mais aujourd’hui, je ne puis plus faire un pas sans avoir un guide. Je ne puis m’approcher de l’autel, sans le secours d’un truchement, sans le renfort d’un prêtre.

Et une fois de plus, il reculait, car il avait autrefois fréquenté un certain nombre d’ecclésiastiques et il les avait trouvés si médiocres, si tièdes, surtout si hostiles à la Mystique, qu’il se révoltait rien qu’à l’idée de leur exposer le bilan de ses postulations et de ses regrets.

Ils ne me comprendront pas, se disait-il, ils me répondront que la mystique était intéressante au Moyen Age, qu’elle est maintenant désuète, qu’elle est, en tout cas, en parfait désaccord avec le modernisme. Ils croiront que je suis fou, m’assureront d’ailleurs que Dieu n’en demande pas tant, m’engageront, en souriant, à ne pas me singulariser, à faire comme les autres, à penser comme eux.

Je n’ai certes pas la prétention d’aborder, de moi-même, la voie mystique, mais enfin qu’ils me laissent au moins l’envier, qu’ils ne m’infligent pas leur idéal bourgeois d’un Dieu!

Car, il n’y a pas à se leurrer, le Catholicisme n’est point seulement cette religion tempérée qu’on nous propose; il ne se compose pas seulement de petites cases et de formules; il ne réside pas en entier dans d’étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille, dans toute cette bondieusarderie qui s’épand le long de la rue de Saint-Sulpice; il est autrement surélevé, autrement pur; mais alors il faut pénétrer dans sa zone brûlante, il faut le chercher dans la Mystique qui est l’art, qui est l’essence, qui est l’âme de l’Église même.

En usant des puissants moyens dont elle dispose, il s’agit alors de faire le vide en soi, de se dénuder l’âme, de telle sorte que, s’il le veut, le Christ puisse y descendre; il s’agit de désinfecter le logis, de le passer au chlore des prières, au sublimé des sacrements; il s’agit, en un mot, d’être prêt quand l’hôte viendra et nous ordonnera de nous transvaser en lui, tandis que lui-même se fondra en nous.

Je sais, parbleu bien, que cette alchimie divine, que cette transmutation de la créature humaine en Dieu est, la plupart du temps, impossible, car le Sauveur réserve d’habitude ces extraordinaires faveurs à ses élus, mais enfin, si indigne qu’il soit, chacun est présumé pouvoir atteindre ce but grandiose, puisque c’est Dieu seul qui décide et non l’homme, dont l’humble concours est seulement requis.

Je me vois raconter cela à des prêtres! Ils me diront que je n’ai pas à m’occuper d’idées mystiques et ils me présenteront en échange une religionnette de femme riche; ils voudront s’immiscer dans ma vie, me presser sur l’âme, m’insinuer leurs goûts; ils essaieront de me convaincre que l’art est un danger; ils me prôneront des lectures imbéciles; ils me verseront à pleins bols leur bouillon de veau pieux!

Et je me connais, au bout de deux entretiens avec eux, je me révolterai, je deviendrai impie!

Et Durtal hochait la tête, et demeurait pensif, puis il reprenait:

Il importe néanmoins d’être juste; le clergé séculier ne peut être qu’un déchet, car les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires enlèvent, chaque année, la fleur du panier des âmes; les mystiques, les prêtres affamés de douleurs, ivres de sacrifices, s’internent dans des cloîtres, ou s’exilent chez des sauvages qu’ils catéchisent. Ainsi écrémé, le reste du clergé n’est évidemment plus que le lait allongé, que la lavasse des séminaires...

Oui, mais enfin, continuait-il, la question n’est pas de savoir s’ils sont intelligents ou bornés; je n’ai pas à dépecer le prêtre pour chercher à découvrir, sous l’écorce consacrée, le néant de l’homme; je n’ai pas à médire de son insuffisance puisqu’elle s’ajuste en somme à la compréhension des foules. Ne serait-ce pas, d’ailleurs, plus courageux et plus humble de s’agenouiller devant un être dont la misère de cervelle vous serait connue?

Et puis... et puis... je n’en suis pas réduit là; car enfin, j’en sais un, à Paris, qui est un vrai mystique. Si j’allais le voir?

Et il repensait à un abbé Gévresin avec lequel il avait jadis entretenu des relations; il l’avait rencontré, plusieurs fois, chez un libraire de la rue Servandoni, le père Tocane, qui possédait d’introuvables livres sur la liturgie et les vies de Saints.

Apprenant que Durtal cherchait des ouvrages sur la Bienheureuse Lidwine, ce prêtre s’était aussitôt intéressé à lui et ils avaient, en sortant, longuement causé. Cet abbé était très vieux et marchait avec peine; aussi s’était-il volontiers appuyé sur le bras de Durtal qui l’avait accompagné jusqu’à sa porte.

--C’est un sujet magnifique que l’existence de cette victime des péchés de son temps, disait-il; vous vous la rappelez, n’est-ce pas? Et il en avait, à grands traits, retracé, tout en cheminant, les lignes.

Lidwine était née vers la fin du XIVe siècle, à Schcida, en Hollande. Sa beauté était extraordinaire, mais elle tomba malade vers quinze ans et devint laide. Elle entre en convalescence, se rétablit et un jour qu’elle patine avec des camarades sur les canaux glacés de la ville, elle fait une chute et se brise une côte. A partir de cet accident, elle demeure étendue sur un grabat jusqu’à sa mort; les maux les plus effrayants se ruent sur elle, la gangrène court dans ses plaies et de ses chairs en putréfaction naissent des vers. La terrible maladie du Moyen Age, le feu sacré, la consume. Son bras droit est rongé; il ne reste qu’un seul nerf qui empêche ce bras de se séparer du corps; son front se fend du haut en bas, un de ses yeux s’éteint et l’autre devient si faible qu’il ne peut supporter aucune lueur.

Sur ces entrefaites, la peste ravage la Hollande, décime la cité qu’elle habite; elle est la première atteinte; deux pustules se forment, l’une, sous un bras, l’autre, dans la région du cœur. Deux pustules, c’est bien, dit-elle au Seigneur, mais trois seraient mieux, en l’honneur de la Trinité Sainte; et aussitôt un troisième bouton lui crève la face.

Pendant trente-cinq années, elle vécut dans une cave, ne prenant aucun aliment solide, priant et pleurant; si transie, l’hiver, que, le matin, ses larmes formaient deux ruisseaux gelés le long de ses joues.

Elle s’estimait encore trop heureuse, suppliait le Seigneur de ne point l’épargner; elle obtenait de lui d’expier par ses douleurs les péchés des autres; et le Christ l’écoutait, venait la voir avec ses anges, la communiait de sa main, la ravissait en de célestes extases, faisait s’exhaler, de la pourriture de ses plaies, de savants parfums.

Au moment de mourir, il l’assiste et rétablit dans son intégrité son pauvre corps. Sa beauté, depuis si longtemps disparue, resplendit; la ville s’émeut, les infirmes arrivent en foule et tous ceux qui l’approchent guérissent.

Elle est la véritable patronne des malades, avait conclu l’abbé; et, après un silence, il avait repris:

--Au point de vue de la haute Mystique, Lidwine fut prodigieuse, car l’on peut vérifier sur elle la méthode de substitution qui fut et qui est encore la glorieuse raison d’être des cloîtres.

Et comme, sans répondre, Durtal l’avait interrogé du regard, il avait poursuivi:

--Vous n’ignorez pas, Monsieur, que, de tout temps, des religieuses se sont offertes pour servir de victimes d’expiation au ciel. Les vies des Saints et des Saintes qui convoitèrent ces sacrifices et réparèrent par des souffrances ardemment réclamées et patiemment subies les péchés des autres, abondent. Mais, il est une tâche encore plus ardue et plus douloureuse que ces âmes admirables envient. Elle consiste, non plus à purger les fautes d’autrui, mais à les prévenir, à les empêcher d’être commises, en supplantant les personnes trop faibles pour en supporter le choc.

Lisez, à cette occasion, Sainte Térèse; vous verrez qu’elle obtint de prendre à sa charge les tentations d’un prêtre qui ne pouvait les endurer, sans fléchir. Cette substitution d’une âme forte, débarrassant celle qui ne l’est point de ses périls et de ses craintes, est une des grandes règles de la Mystique.

Tantôt, cette suppléance est purement spirituelle et tantôt, au contraire, elle ne s’adresse qu’aux maladies du corps; sainte Térèse se subrogeait aux âmes en peine, la sœur Catherine Emmerich succédait, elle, aux impotentes, relayait, tout au moins, les plus malades; c’est ainsi, par exemple, qu’elle put souffrir les tortures d’une femme atteinte de phtisie et d’une hydropique, pour leur permettre de se préparer à la mort en paix.

Eh bien! Lidwine accaparait toutes les maladies du corps; elle eut la concupiscence des douleurs physiques, la gloutonnerie des plaies; elle fut, en quelque sorte, la moissonneuse des supplices et elle fut aussi le lamentable vase où chacun venait verser le trop plein de ses maux. Si vous voulez parler d’elle, autrement que les pauvres hagiographes de notre temps, étudiez d’abord cette loi de la substitution, cette merveille de la charité absolue, cette victoire surhumaine de la Mystique; elle sera la tige de votre livre et, naturellement, sans efforts, tous les actes de Lidwine se grefferont sur elle.

--Mais, avait questionné Durtal, cette loi subsiste encore?

--Oui, je connais des couvents qui l’appliquent. Au reste, des ordres, tels que les Carmélites et les Clarisses acceptent très bien qu’on leur transfère les tentations dont on souffre; alors ces monastères endossent, pour ainsi dire, les échéances diaboliques imposées à des âmes insolvables dont ils paient de la sorte intégralement les dettes.

--C’est égal, avait fait Durtal, en hochant la tête, pour consentir à attirer ainsi sur soi les attaques destinées au prochain, il faut être joliment certain de ne pas sombrer?

--Les religieuses choisies par Notre Seigneur, comme victimes expiatoires, comme holocaustes, sont, en somme, assez rares, avait repris l’abbé; elles sont, généralement, dans ce siècle surtout, obligées de se réunir, de se coaliser, afin de supporter sans faiblir le poids des méfaits qui les tentent, car, pour qu’une âme puisse subir, à elle seule, les assauts sataniques qui sont parfois atroces, il faut qu’elle soit vraiment assistée par les anges et élue par Dieu... et après un silence, le vieux prêtre avait ajouté:

--Je crois pouvoir parler avec une certaine expérience de ces questions, car je suis l’un des directeurs des religieuses réparatrices dans les couvents.

--Et quand on pense que le monde se demande à quoi servent les ordres contemplatifs! s’était écrié Durtal.

--Ils sont les paratonnerres de la société, avait dit, avec une singulière énergie, l’abbé. Ils attirent sur eux le fluide démoniaque, ils résorbent les séductions des vices, ils préservent par leurs prières ceux qui vivent dans le péché comme nous; ils apaisent enfin la colère du Très-Haut et l’empêchent de mettre en interdit la terre. Ah! Certes, les sœurs qui se vouent à la garde des malades et des infirmes sont admirables, mais combien leur tâche est aisée, en comparaison de celle qu’assument les ordres cloîtrés, les ordres où les pénitences ne s’interrompent jamais, où même les nuits alitées sanglotent!

Il est tout de même plus intéressant que ses confrères, ce prêtre-là, s’était dit Durtal, au moment où ils s’étaient quittés; et comme l’abbé l’avait invité à venir le voir, il y était plusieurs fois allé.

Il avait toujours été cordialement reçu. A diverses reprises, il avait habilement tâté ce vieillard sur quelques questions. Il répondait évasivement lorsqu’il s’agissait de ses confrères. Il ne paraissait point, cependant, en faire grand cas, si l’on en jugeait par ce qu’il avait répliqué, un jour, à Durtal qui lui reparlait de cet aimant de douleurs que fut Lidwine.

--Voyez-vous, une âme faible et probe a tout avantage à se choisir un confesseur, non dans le clergé qui a perdu le sens de la mystique, mais chez les moines. Eux seuls connaissent les effets de la loi de substitution et s’ils voient que, malgré ses efforts, le pénitent succombe, ils finissent par le délivrer, en prenant à leur compte ses tentations ou en les expédiant dans un couvent de province où des gens résolus les usent.

Une autre fois, la question des nationalités était discutée dans un journal que lui montrait Durtal; l’abbé avait haussé les épaules et repoussé les balivernes du chauvinisme. Pour moi, avait-il affirmé placidement, pour moi, la patrie, c’est où je prie bien.

Qu’était ce prêtre? Il ne le savait, au juste. Par le libraire, il avait appris que l’abbé Gévresin était incapable, à cause de son grand âge et de ses infirmités, d’exercer régulièrement le sacerdoce. Je sais que, lorsqu’il le peut, il célèbre encore la messe, le matin, dans un couvent; je crois aussi qu’il confesse chez lui quelques confrères; et Tocane avait dédaigneusement ajouté: il a à peine de quoi vivre et il ne doit pas être bien vu à l’archevêché, à cause de ses idées mystiques.

Là s’arrêtaient ses renseignements. Il est évidemment un très bon prêtre, se répétait Durtal; sa physionomie même le détermine et c’est une contradiction de la bouche et des yeux qui avère cette certitude d’une bonté parfaite; ses lèvres, un peu grosses et violettes, toujours humides, sourient d’un sourire affectueux, mais presque triste, que démentent ses yeux bleus d’enfant, des yeux qui rient, étonnés, sous d’épais sourcils blancs, dans son visage un peu rouge, piqueté sur les joues tel qu’un abricot mûr, de points de sang.

En tout cas, conclut Durtal qui sortit de ses rêveries, j’ai eu bien tort de ne pas continuer les relations que j’avais entamées avec lui.

Oui, mais voilà, rien n’est plus difficile que d’entrer dans la réelle intimité d’un prêtre; d’abord, par l’éducation même qu’il reçut au séminaire, l’ecclésiastique se croit obligé de se disséminer, de ne pas se concentrer en des affections particulières; puis il est, ainsi que le médecin, un homme harassé d’occupations et introuvable. On les voit, quand on les joint, l’un et l’autre, entre deux confessions ou deux visites. L’on n’est pas avec cela bien certain du bon aloi de l’accueil empressé du prêtre, car il est le même pour tous ceux qui l’approchent; enfin ne visitant pas l’abbé Gévresin pour réclamer des secours ou des soins, j’ai eu peur de l’embarrasser, de lui faire perdre son temps et je me suis par discrétion abstenu d’aller le voir.

J’en suis maintenant fâché; voyons, si je lui écrivais ou si j’y retournais, un matin; mais pour quoi lui dire? Encore faudrait-il savoir ce que l’on veut pour se permettre de le relancer. Si j’y vais seulement pour geindre, il me répondra que j’ai tort de ne pas communier, et que lui répliquerai-je? Non, ce qu’il faudrait, ce serait le croiser comme par hasard sur les quais où il bouquine parfois ou chez Tocane, car alors je pourrais l’entretenir d’une façon plus intime, en quelque sorte moins officielle, de mes oscillations et de mes regrets.

Et Durtal se mit à battre les quais et n’y rencontra pas une seule fois l’abbé. Il se rendit chez le libraire sous le prétexte de feuilleter ses livres, mais, dès qu’il eut prononcé le nom de Gévresin, Tocane s’écria: je suis sans nouvelles de lui; il y a deux mois qu’il n’est venu!

Il n’y a pas à tergiverser, il va falloir le déranger chez lui, se dit Durtal, mais il se demandera pourquoi je reviens, après une si longue absence. Outre la gêne que j’éprouve à retourner chez les personnes que j’ai délaissées, il y a encore cet ennui de penser qu’en m’apercevant l’abbé soupçonnera aussitôt un but intéressé à ma visite. Ce n’est vraiment pas commode; si j’avais seulement un bon prétexte; il y aurait bien cette vie de Lidwine qui l’intéresse; je pourrais le consulter sur divers points. Oui, mais lesquels? Je ne me suis pas occupé de cette sainte depuis longtemps et il faudrait relire les indigents bouquins de ses biographes. Au fond, il serait plus simple et il serait plus digne d’agir franchement, de lui dire: voici le motif de ma venue; je vais vous demander des conseils que je ne suis pas résolu à suivre, mais j’ai tant besoin de causer, de me débrider l’âme, que je vous supplie de me faire la charité de perdre pour moi une heure.

Et il le fera certainement et de bon cœur.

Alors est-ce entendu? Si j’y allais, demain?--et aussitôt il s’ébroua. Rien ne pressait; il serait toujours temps; mieux valait réfléchir encore; ah! mais j’y pense, voici Noël; je ne puis décemment importuner ce prêtre qui doit confesser ses clients, car l’on communie beaucoup ce jour-là. Laissons passer son coup de feu, nous verrons après.

Il fut d’abord ravi de s’être inventé cette excuse; puis, il dut intérieurement s’avouer qu’elle n’était pas trop valide, car enfin rien ne prouvait que ce prêtre, qui n’était pas attaché à une paroisse, fût occupé à confesser des fidèles.

Ce n’était guères probable, mais il essaya de se convaincre qu’il pouvait néanmoins en être ainsi; et ses hésitations recommencèrent. Exaspéré, à la fin, par ces débats, il adopta un moyen terme. Il n’irait, pour plus de sûreté, chez l’abbé qu’après Noël, seulement il ne dépasserait pas la date qu’il allait se fixer, et il prit un almanach et jura de tenir sa promesse, trois jours après cette fête.

IV

Ah! Cette messe de minuit! Il avait eu la malencontreuse idée de s’y rendre à Noël. Il était entré à Saint-Séverin, y avait trouvé installé, à la place de la maîtrise, un externat de demoiselles qui tricotaient avec des voix en aiguilles la laine fatiguée des cantiques. Il avait fui jusqu’à Saint-Sulpice, était tombé dans une foule qui se promenait et causait comme en plein vent; il y avait écouté des marches d’orphéons, des valses de guinguettes, des airs de feux d’artifice, et, indigné, il était sorti.

Il lui avait semblé superflu de faire escale à Saint-Germain-des-Prés, car il avait cette église en horreur. Outre l’ennui que dégage sa lourde coque si mal rafistolée et les mornes peintures dont la chargea Flandrin, le clergé y était d’une laideur spéciale, presque inquiétante, et la maîtrise y était vraiment infâme. C’était un ramas de gâte-sauces, d’enfants qui crachaient de la vinaigrette et de vieux chantres qui mitonnaient dans le fourneau de leur gorge une sorte de panade vocale, une vraie bouillie de sons.

Il ne songeait pas non plus à se réfugier à Saint-Thomas d’Aquin dont il redoutait et les aboiements et les flons-flons; restait Sainte-Clotilde où la psallette tient au moins debout et n’a point, ainsi que celle de Saint-Thomas, perdu toute vergogne. Il y pénétra, mais, là encore, il se heurta à un bal d’airs profanes, à un sabbat mondain.

Il avait fini par se coucher, furieux, se disant: tout de même, à Paris, quel singulier baptême musical on réserve au Nouveau-Né!

Le lendemain, en se réveillant, il se sentit sans courage pour affronter les églises; les sacrilèges de cette nuit vont continuer, pensa-t-il; et comme le temps était à peu près beau, il sortit, erra dans le Luxembourg, rejoignit le carrefour de l’Observatoire et le boulevard de Port-Royal et, machinalement, il enfila l’interminable rue de la Santé.

Cette rue, il la connaissait de longue date; il y faisait souvent de mélancoliques promenades, attiré par sa détresse casanière de province pauvre; puis elle était accessible aux rêveries, car elle était bordée, à droite, par les murs de la prison de la Santé et de l’asile des aliénés de Sainte-Anne, à gauche par des couvents. L’air, le jour, coulaient dans l’intérieur de cette rue, mais il semblait que, derrière elle, tout devînt noir; elle était, en quelque sorte, une allée de prison, côtoyée par des cellules où les uns subissaient de force de temporaires condamnations et où les autres souffraient, de leur plein gré, d’éternelles peines.

Je me la figure assez bien, peinte par un Primitif des Flandres, se disait Durtal; le long de la chaussée que pavèrent de patients pinceaux, des étages de maisons ouvertes, du haut en bas, ainsi que des armoires; et, d’un côté, des cachots massifs avec couchettes de fer, cruche de grès, petit judas ouvert dans des portes scellées de puissants verrous; là-dedans, de mauvais larrons, grinçant des dents, tournant sur eux-mêmes, les cheveux droits, hurlant tels que des bêtes enchaînées dans des cages; de l’autre côté, des logettes meublées d’un galetas, d’une cruche de grès, d’un crucifix, fermées, elles aussi, par des portes bardées de fer, et, au milieu, des religieuses ou des moines, à genoux sur le carreau, la face découpée sur le feu d’un nimbe, les yeux au ciel, les mains jointes, envolés, dans l’extase, près d’un pot où fleurit un lys.

Enfin, au fond de la toile, entre ces deux haies de maisons, monte une grande allée au bout de laquelle, dans un ciel pommelé, Dieu le Père assis, avec le Christ à sa droite, et, tout autour d’eux, des chœurs de Séraphins jouant de l’angélique et de la viole; et Dieu le Père immobile sous sa haute tiare, la poitrine couverte par sa longue barbe, tient une balance dont les plateaux s’équilibrent, les saints captifs expiant à mesure, par leurs pénitences et leurs prières, les blasphèmes des scélérats et des fous.

Il faut avouer, se disait Durtal, que cette rue est bien particulière, qu’elle est même probablement, à Paris, unique, car elle réunit, sur son parcours, les vertus et les vices qui, dans les autres arrondissements, se disséminent, d’habitude, malgré les efforts de l’Église, le plus loin qu’ils peuvent, les uns des autres.

Il était arrivé, en devisant, près de Sainte-Anne; alors la rue s’aéra et les maisons baissèrent; elles n’eurent plus qu’un, que deux étages, puis, peu à peu, elles s’espacèrent, ne furent plus reliées, les unes aux autres, que par des bouts déplâtrés de murs.

C’est égal, se disait Durtal, si ce coin de rue est dénué de prestige, il est, en revanche, bien intime; au moins ici, on est dispensé d’admirer le décor saugrenu de ces modernes agences qui exposent dans leurs vitrines, ainsi que de précieuses denrées, des piles choisies de bûches et, dans des compotiers de cristal, les dragées des anthracites et les pralines des cokes.

Et puis voici une ruelle vraiment cocasse et il regardait une sente qui descendait en pente roide dans une grande rue où l’on apercevait le drapeau tricolore en zinc d’un lavoir; et il lut ce nom: rue de l’Ebre.

Il s’y engagea: elle mesurait quelques mètres à peine, était arrêtée dans toute sa longueur, à droite, par un mur derrière lequel on entrevoyait des masures éclopées, surmontées d’une cloche. Une porte cochère treillissée d’un guichet carré s’enfonçait dans ce mur qui s’élevait à mesure qu’il descendait et finissait par se trouer de croisées rondes, par s’élever en une petite bâtisse que dépassait un clocher si bas que sa pointe n’atteignait même pas la hauteur de la maison de deux étages, située en face.

De l’autre côté, c’était une glissade de trois bicoques, collées les unes contre les autres; des tuyaux de zinc rampaient, en montant comme des ceps, se ramifiaient comme les tiges d’une vigne creuse, le long des murs; des fenêtres bâillaient sur des caisses rouillées de plomb. L’on discernait dans de vagues cours d’affreux taudis; dans l’un, était un galetas où dormaient des vaches; dans les deux autres, s’ouvraient une remise de voitures à bras et une bibine derrière les barreaux de laquelle apparaissaient des goulots capsulés de litres.

Ah çà mais, c’est une église, se dit Durtal, en regardant le petit clocher et les trois ou quatre baies rondes qui semblaient découpées dans le papier d’émeri que simulait le mortier noir et rugueux du mur; où est l’entrée?

Il la découvrit, au tournant de cette sente qui se jetait dans la rue de la Glacière. Un porche minuscule donnait accès dans la bâtisse.

Il poussa la porte, pénétra dans une grande pièce, une sorte de hangar fermé peint en jaune, au plafond plat, traversé de poutrelles de fer badigeonnées de gris, liserées de filets d’azur et ornées de becs de gaz de marchand de vins. Au fond, un autel en marbre, six cierges allumés, des fleurs en papier et des colifichets dorés, des candélabres plantés de bougies et sous le tabernacle, un tout petit Saint-Sacrement qui scintillait en réverbérant le feu des cierges.

Il faisait à peine clair, les vitres des croisées ayant été peinturlurées à cru de bandes d’indigo et de jaune serin; on gelait, le poêle n’étant pas allumé et l’église, pavée de carreaux de cuisine, ne possédant aucun paillasson, aucun tapis.

Durtal s’emmitoufla de son mieux et s’assit. Ses yeux finirent par s’habituer à l’obscurité de cette salle; ce qu’il apercevait devant lui était étrange; sur des rangées de chaises, en face du chœur, des formes humaines, noyées dans des flots de mousseline blanche, étaient posées. Aucune ne bougeait.

Soudain, par une porte de côté, une religieuse, également enveloppée, de la tête aux pieds, dans un grand voile, entra. Elle longea l’autel, s’arrêta au milieu, tomba par terre, baisa le sol et, d’un effort de reins, sans même s’aider des bras, se mit debout; elle s’avança, muette, dans l’église, frôla Durtal qui discerna sous la mousseline une magnifique robe d’un blanc de crème, une croix d’ivoire pendue au cou, une cordelière et un chapelet blancs à la ceinture.

Elle alla jusqu’à la porte d’entrée et, là, monta par un petit escalier dans une tribune qui dominait l’église.

Qu’est-ce que cet ordre si somptueusement vêtu, installé dans la misérable chapelle de ce quartier, se demandait-il?

Peu à peu, maintenant, la salle s’emplissait; des enfants de chœur en rouge avec des pèlerines bordées de poils de lapin allumèrent les candélabres, sortirent, ramenèrent un prêtre, habillé d’une chape d’occasion, à grandes fleurs, un prêtre maigre et jeune, qui s’assit et, d’un ton grave, chanta la première antienne des vêpres.

Et subitement, Durtal se retourna. Dans la tribune, un harmonium soutenait les répons d’inoubliables voix. Ce n’était plus la voix de la femme, mais une voix tenant de celle de l’enfant, adoucie, mondée, épointée du bout, et de celle de l’homme, mais écorcée, plus délicate et plus ténue, une voix asexuée, filtrée par les litanies, blutée par les oraisons, passée aux cribles des adorations et des pleurs.

Le prêtre, toujours assis, chanta le premier verset de l’immuable psaume «Dixit Dominus Domino meo.»

Et Durtal vit en l’air, dans la tribune, de longues statues blanches, tenant en main des livres noirs, chantant lentement, les yeux au ciel. Une lampe éclaira l’une de ces figures qui, pendant une minute, se pencha un peu et il aperçut, sous le voile relevé, un visage attentif et dolent, très pâle.

Les vêpres alternaient maintenant leurs strophes, chantées, les unes par les religieuses, en haut, les autres, par les moniales, en bas. La chapelle était presque pleine; un pensionnat de jeunes filles voilées de blanc emplissait un côté; des petites bourgeoises tristement vêtues, des gosses qui jouaient avec leurs poupées, occupaient l’autre. A peine quelques femmes du peuple en sabots et pas un homme.

L’atmosphère devenait extraordinaire. Positivement le brasier des âmes tiédissait la glace de cette pièce; ce n’étaient plus ces vêpres opulentes, telles qu’on les célèbre, le dimanche, à Saint-Sulpice, c’étaient les vêpres des pauvres, des vêpres intimes, en plain-chant de campagne, suivies par les fidèles avec une ferveur prodigieuse, dans un recueillement de silence inouï.

Durtal se crut transporté, hors barrière, au fond d’un village, dans un cloître; il se sentait amolli, l’âme bercée par la monotone ampleur de ces chants, ne discernant plus la fin des psaumes qu’au retour de la doxologie, au «Gloria Patri et filio» qui les séparait les uns des autres.

Il eut un élan véritable, un sourd besoin de supplier l’Incompréhensible, lui aussi; environné d’effluves, pénétré jusqu’aux moelles par ce milieu, il lui parut qu’il se dissolvait un peu, qu’il participait même de loin aux tendresses réunies de ces âmes claires. Il chercha une prière, se rappela celle que Saint Paphnuce enseigna à la courtisane Thaïs, alors qu’il lui cria: «Tu n’es pas digne de nommer Dieu, tu prieras seulement ainsi: «qui plasmasti me, miserere mei», toi qui m’as créée, aie pitié de moi.» Il balbutia l’humble phrase, pria, non par amour ou par contrition, mais par dégoût de lui-même, par impuissance de s’abandonner, par regret de ne pouvoir aimer. Puis il songea à réciter le Pater, s’arrêta à cette idée que cette prière était la plus difficile de toutes à prononcer, lorsqu’on en pèse au trébuchet les phrases. N’y déclare-t-on pas, en effet, à Dieu, qu’on pardonne les offenses de son prochain? Or, combien parmi ceux qui profèrent ces mots pardonnent aux autres? Combien parmi les catholiques qui ne mentent point, lorsqu’ils affirment à Celui qui sait tout qu’ils sont sans haine?

Il fut tiré de ses réflexions par le silence subit de la salle. Les vêpres étaient terminées; l’harmonium préluda encore et toutes les voix des nonnes s’élevèrent, en bas, dans le chœur, en haut dans la tribune, chantant le vieux Noël: «Il est né le divin enfant».

Il écoutait, ému par la naïveté de ce cantique et, soudain, en une minute, brutalement, sans y rien comprendre, la posture de petites filles à genoux sur leurs chaises, devant lui, lui suscita d’infâmes souvenirs.

Il se rebiffa, dégoûté, voulut repousser l’assaut de ces hontes et elles persistèrent. Une femme, dont les perversions l’affolaient, revint le trouver là.

Il revit, sous les chemisettes de dentelles et de soie, renfler les chairs; ses mains tremblèrent et, fiévreusement, elles ouvrirent les abjectes et les délicieuses cassolettes de cette fille.

Tout à coup, cette hallucination cessa; machinalement, son œil était attiré vers le prêtre qui le regardait en parlant bas à un bedeau.

Il perdit la tête, s’imagina que ce prêtre devinait ses pensées et le chassait, mais cette idée était si folle qu’il haussa les épaules et plus sagement se dit que l’on ne recevait sans doute pas d’hommes dans ce couvent de femmes, que l’abbé venait de l’apercevoir et lui dépêchait le bedeau pour le prier de sortir.

Il venait en effet droit à lui; Durtal s’apprêtait à prendre son chapeau, quand, d’un ton tout à fait persuasif et docile, cet employé lui dit: la procession va commencer; il est d’usage que les Messieurs marchent derrière le Saint-Sacrement; bien que vous soyez le seul homme ici, Monsieur L’Abbé a pensé que vous ne refuseriez pas de suivre le cortège qu’on va former.

Ahuri par cette demande, Durtal eut un geste vague dans lequel le bedeau crut discerner une adhésion.

Mais non, se dit-il, lorsqu’il fut seul; je ne veux pas du tout me mêler à la cérémonie; d’abord, je n’y connais rien et je gafferais, ensuite je ne veux pas me couvrir de ridicule. Il s’apprêtait à filer sans bruit, mais il n’eut pas le temps d’exécuter son projet; l’huissier lui apportait un cierge allumé et l’invitait à l’accompagner. Il fit alors contre fortune bon cœur et tout en se répétant: ce que je dois avoir l’air couenne! Il s’achemina derrière cet individu jusqu’à l’autel.

Là le bedeau l’arrêta et le pria de ne plus bouger. Toute la chapelle était maintenant debout; le pensionnat de jeunes filles se divisait en deux files précédées d’une femme portant une bannière. Durtal s’avança devant le premier rang des religieuses.

Les voiles baissés devant les profanes, dans l’église même, étaient levés devant le Saint-Sacrement, devant Dieu. Durtal put examiner ces sœurs pendant une seconde; sa désillusion fut d’abord complète. Il se les figurait pâles et graves comme la nonne qu’il avait entrevue dans la tribune et presque toutes étaient rouges, tachées de son, et croisaient de pauvres doigts boudinés et crevés par les engelures. Elles avaient des visages gonflés et semblaient toutes commencer ou terminer une fluxion; elles étaient évidemment des filles de la campagne; et les novices reconnaissables à leurs robes grises, sous le voile blanc, étaient plus vulgaire encore; elles avaient certainement travaillé dans des fermes; et, pourtant, à les regarder ainsi tendues vers l’autel, l’indigence de leurs faces, l’horreur de leurs mains bleuies par le froid, de leurs ongles crénelés, cuits par les lessives, disparaissaient; les yeux humbles et chastes, prompts aux larmes de l’adoration sous les longs cils, changeaient en une pieuse simplesse la grossièreté des traits. Fondues dans la prière, elles ne voyaient même pas ses regards curieux, ne soupçonnaient même point qu’un homme était là qui les épiait.

Et Durtal enviait l’admirable sagesse de ces pauvres filles qui avaient seules compris qu’il était dément de vouloir vivre. Il se disait: l’ignorance mène au même résultat que la science. Parmi les Carmélites, il est des femmes riches et jolies qui ont vécu dans le monde et l’ont quitté, convaincues à jamais du néant de ses joies, et ces religieuses-ci, qui ne connaissent évidemment rien, ont eu l’intuition de cette vacuité qu’il a fallu des années d’expérience aux autres pour acquérir. Par des voies différentes, elles sont arrivées au même rond-point. Puis, quelle lucidité révèle cette entrée dans un ordre! car enfin, si elles n’avaient pas été recueillies par le Christ, elles seraient devenues quoi, ces malheureuses? Mariées à des pochards et martelées de coups; ou bien servantes dans des auberges, violées par leurs patrons, brutalisées par les autres domestiques, condamnées aux couches clandestines, vouées au mépris des carrefours, aux dangers des retapes! Et, sans rien savoir, elles ont tout évité; elles demeurent innocentes, loin de ces périls et loin de ces boues, soumises à une obéissance qui n’est plus ignoble, disposées par leur genre de vie même à éprouver, si elles en sont dignes, les plus puissantes allégresses que l’âme de la créature humaine puisse ressentir!

Elles restent peut-être encore des bêtes de somme, mais elles sont les bêtes de somme du bon Dieu, au moins!

Il en était là de ses réflexions quand le bedeau lui fit un signe. Le prêtre, descendu de l’autel, tenait le petit ostensoir; la procession des jeunes filles s’ébranlait maintenant devant lui. Durtal passa devant le rang des religieuses qui ne se mêlèrent pas au cortège et, le cierge à la main, il suivit le bedeau qui portait derrière le prêtre un parasol tendu de soie blanche.

Alors, de sa voix traînante d’accordéon grandi, l’harmonium, du haut de la tribune, emplit l’église, et les nonnes, debout à ses côtés, entonnèrent le vieux chant rythmé tel qu’un pas de marche, «l’Adeste fideles», tandis qu’en bas les moniales et les fidèles scandaient, après chaque strophe, le doux et pressant refrain «Venite adoremus».

La procession tourna, plusieurs fois, autour de la chapelle, dominant les têtes courbées dans la fumée des encensoirs que les enfants de chœur brandissaient, en se retournant, à chaque halte, devant le prêtre.

Eh bien mais, je ne m’en suis pas trop mal tiré, se dit Durtal, lorsqu’ils furent revenus devant l’autel. Il croyait que son rôle avait pris fin, mais, sans lui demander, cette fois, son avis, le bedeau le pria de s’agenouiller, à la barre de communion, devant l’autel.

Il se sentait mal à l’aise, gêné de se savoir ainsi, derrière le dos, tout ce pensionnat, tout ce couvent; puis il n’avait pas l’habitude de cette posture; il lui sembla qu’on lui enfonçait des coins dans les jambes, qu’on le soumettait, comme au Moyen Age, à la torture. Embarrassé par son cierge qui coulait et menaçait de le cribler de taches, il remuait doucement sur place, tentant d’émousser, en glissant le bas de son paletot sous ses genoux, le coupant des marches; mais il ne faisait, en bougeant, qu’aggraver son mal; ses chairs refoulées s’inséraient entre les os et son épiderme froissé brûlait. Il finit par suer d’angoisse, craignant de distraire la ferveur de la communauté par une chute; et la cérémonie s’éternisait! à la tribune, les religieuses chantaient, mais il ne les écoutait plus et déplorait la longueur de cet office.

Enfin, le moment de la bénédiction s’apprêta.

Alors, malgré lui, se voyant là, si près de Dieu, Durtal oublia ses souffrances et baissa le front, honteux d’être ainsi placé, tel qu’un capitaine à la tête de sa compagnie, au premier rang de la troupe de ces vierges; et, lorsque, dans un grand silence, la sonnette tinta et que le prêtre, se retournant, fendit lentement l’air en forme de croix et bénit, avec le Saint-Sacrement, la chapelle abattue à ses pieds, Durtal demeura, le corps incliné, les yeux clos, cherchant à se dissimuler, à se faire petit, à passer inaperçu, Là-haut, au milieu de cette foule pieuse.

Le psaume «Laudate Dominum omnes gentes» retentissait encore, quand le bedeau vint lui enlever son cierge. Durtal fut sur le point de jeter un cri, alors qu’il fallut se mettre debout; ses genoux engourdis craquaient et leurs charnières ne manœuvraient plus.

Il finit néanmoins par regagner, cahin-caha, sa place; il laissa s’écouler la foule, et, s’approchant du bedeau, il lui demanda le nom de ce couvent et l’ordre auquel appartenaient ces religieuses.

Ce sont des franciscaines missionnaires de Marie, répondit cet homme, mais ce sanctuaire n’est pas leur propriété, comme vous semblez le croire; c’est une chapelle de secours qui dépend de la paroisse de Saint-Marcel de la Maison-Blanche; elle est seulement reliée par un couloir à la maison que ces sœurs occupent là, derrière nous, dans la rue de l’Ebre. Elles suivent, en somme, les offices au même titre que vous, que moi, et elles tiennent, pour les enfants du quartier, école.

Elle est attendrissante cette petite chapelle, se dit Durtal, lorsqu’il fut seul. Elle est vraiment appariée à l’endroit qu’elle abrite, à la triste rivière des tanneurs qui coule, en deçà de la rue de la Glacière, dans les cours. Elle me fait l’effet d’être à Notre-Dame de Paris ce que sa voisine la Bièvre est à la Seine. Elle est le ruisselet de l’Église, la panne pieuse, la misérable banlieue du culte!

Et elles sont aussi indigentes et exquises, les voix au sexe indécis ou fondu de ces pauvres nonnes! et Dieu sait pourtant si j’exècre la voix de la femme dans le lieu saint, car elle reste quand même impure. Il me semble que la femme apporte toujours avec elle les miasmes permanents de ses malaises et qu’elle fasse tourner les psaumes. Puis, quand même, la vanité, la concupiscence sourdent de la voix mondaine et ses cris d’adoration auprès de l’orgue ne sont que les cris de l’instance charnelle, ses plaintes même dans les hymnes liturgiques les plus sombres ne s’adressent que des lèvres à Dieu, car, au fond, la femme ne pleure que le médiocre idéal du plaisir terrestre qu’elle ne peut atteindre. Aussi, comme je comprends que l’Église l’ait rejetée de ses offices et qu’elle emploie, pour ne pas contaminer l’étole musicale de ses proses, la voix de l’enfant et de l’homme, voire même celle du castrat.

Et cependant dans les couvents de femmes, cela change; il est certain que la prière, que la communion, que les abstinences, que les vœux, épurent le corps et l’âme et l’odeur vocale qui s’en dégage. Leurs effluves donnent à la voix des religieuses, si écrue, si mal équarrie qu’elle puisse être, ses chastes inflexions, ses naïves caresses d’amour pur; ils la ramènent aux sons ingénus de l’enfance.

Dans certains ordres, ils semblent même l’émonder de la plupart de ses branches et concentrer les filets de sève qui restent sur quelques tiges; et il songeait à un monastère de carmélites où il était parfois allé, se rappelait leurs voix défaillantes, presque mortes, dont le peu de santé s’était réfugié dans trois notes, des voix ayant perdu les couleurs musicales de la vie, les teintes du grand air, ne conservant plus, dans le cloître, que celles des costumes qu’elles semblaient refléter, des sons blancs et bruns, des sons chastes et sombres.

Ah! ces Carmélites, il y repensait maintenant, tandis qu’il descendait la rue de la Glacière; et il évoquait une prise de voile dont le souvenir l’emballait, chaque fois qu’il rêvait à des couvents. Il se revoyait, un matin, dans la petite chapelle de l’avenue de Saxe, une chapelle de style ogival, espagnol, percée d’étroites fenêtres tendues de vitraux si foncés que la lumière séjournait dans leurs couleurs, sans éclairer.

Au fond, se dressait, dans l’ombre, le maître-autel, surélevé de six marches; à sa gauche, une grande grille de fer en forme d’ogive était voilée d’un rideau noir et, du même côté, mais presque au bas de l’autel alors, une petite ogive tracée sur un mur plein, s’allongeait en lancette, trouée, au milieu, d’une ouverture simulant une sorte de chatière carrée, un cadre sans panneau, vide.

Ce matin-là, cette chapelle, froide et obscure, rutilait, incendiée par des taillis de cierges et l’odeur d’un encens non altéré, comme celui des autres églises, par des benjoins et des gommes, l’emplissait d’une fumée sourde; elle regorgeait de monde. Tapi dans un coin, Durtal s’était retourné, et avait, ainsi que ses voisins, suivi du regard le dos des thuriféraires et des prêtres qui se dirigeaient vers l’entrée. Et la porte s’était brusquement écartée et il avait eu, dans une explosion de jour, la vision rouge du Cardinal Archevêque de Paris, traversant la nef, branlant une tête chevaline précédée d’un grand nez à lunettes, voûtant sa haute taille, la penchant tout d’un côté, bénissant d’une longue main tordue, telle qu’une patte de crabe, les assistants.

Il était monté avec sa suite à l’autel, s’était agenouillé sur un prie-dieu; puis on lui avait enlevé sa pèlerine, on lui avait passé une chasuble de soie, à croix claire, tissée d’argent, et la messe avait commencé. Un peu avant la communion, le voile noir avait été doucement tiré, derrière la haute grille, et dans un jour bleuâtre pareil à une nuit de lune, Durtal avait entrevu des fantômes blancs qui glissaient et des étoiles qui clignotaient en l’air et, tout contre la grille, une forme de femme, agenouillée, immobile sur le sol, tenant, elle aussi, une étoile au bout d’un cierge. La femme ne bougeait pas, mais l’étoile tremblait; puis quand le moment de la communion avait été proche, la femme s’était levée, avait disparu et sa tête, comme décapitée, était venue remplir le cadre du guichet ouvert dans la lancette.

Penché en avant, il avait alors aperçu, pendant une seconde, une figure morte, les paupières tombées; blanche, sans yeux, de même que les statues en marbre de l’antique. Et tout s’était effacé avec le Cardinal, courbé, le saint ciboire à la main, sur la chatière.

Ce fut si prompt qu’il se demanda s’il n’avait pas rêvé; la messe s’était achevée. L’on entendait, derrière la claire-voie de fer, des psalmodies lamentables, des chants lents, traînés, pleurés toujours sur les mêmes notes; des lueurs vagabondes et des formes blanches passaient dans l’azur fluide des encens. Mgr Richard s’était alors assis, mître en tête, et il interrogeait la postulante, revenue à sa place, agenouillée devant lui, derrière la grille.

Il parlait à voix basse; on ne pouvait l’entendre. Toute la chapelle se penchait pour écouter la novice prononcer ses vœux, mais l’on ne percevait qu’un long murmure. Durtal se rappelait qu’il avait joué des coudes, qu’il était parvenu à s’approcher du chœur et que, là, au travers des barres croisées de la herse, il avait aperçu la femme en blanc, étendue à plat ventre, dans un cadre de fleurs; et tout le couvent défilait, en se courbant sur elle, entonnait le chant des trépassés, l’aspergeait d’eau bénite, comme une morte!

C’est admirable! s’écria-t-il, soulevé dans la rue par le souvenir de cette scène,--et il se disait: la vie! la vie de ces femmes! coucher sur une paillasse piquée de crins, sans oreiller ni draps; jeûner sept mois de l’année sur douze, sauf les dimanches et les jours de fêtes; toujours manger, debout, des légumes et des aliments maigres; rester sans feu, l’hiver; psalmodier pendant des heures, sur des dalles glacées; se châtier le corps, être assez humble pour, si l’on a été douillettement élevée, accepter avec joie de laver la vaisselle, de vaquer aux besognes les plus viles; prier, dès le matin, toute la journée jusqu’à minuit, jusqu’à ce que l’on tombe en défaillance, prier ainsi jusqu’à la mort! Faut-il qu’elles aient pitié de nous et qu’elles tiennent à expier l’imbécillité de ce monde qui les traite d’hystériques et de folles, car il est inapte à comprendre les joies suppliciées de telles âmes!

On ne se sent pas très fier de soi, quand on songe aux Carmélites et même à ces humbles Franciscaines qui sont cependant plus vulgaires. Il est vrai que celles-là n’appartiennent pas à un ordre contemplatif, mais, c’est égal, leurs règles sont assez rigides, leur existence est assez dure pour qu’elles puissent, elles aussi, compenser par leurs oraisons et par leurs œuvres les excès de la ville qu’elles protègent.

Il s’exaltait, en pensant aux monastères. Ah! être terré chez eux, à l’abri des mufles, ne plus savoir si des livres paraissent, si des journaux s’impriment, ignorer pour jamais ce qui se passe, hors de sa cellule, chez les hommes!--et parfaire le bienfaisant silence de cette vie murée, en se nourrissant d’actions de grâces, en se désaltérant de plain-chant, en se saturant avec les inépuisables délices des liturgies!

Puis, qui sait? à force de bonne volonté, de suppliques ardentes, parvenir à L’approcher, à L’entretenir, à Le sentir près de soi, presque content de sa créature, peut-être! Et il évoquait les allégresses de ces abbayes où Jésus vivait. Il se rappelait cet étonnant couvent d’Unterlinden, près de Colmar, où, au XIIIe siècle, ce n’était pas une, deux nonnes, c’était le monastère tout entier qui surgissait, éperdu, devant le Christ dans des cris de joie: des religieuses s’élevaient au-dessus de terre, d’autres entendaient des chants séraphiques ou sécrétaient de leurs corps épuisés des baumes; d’autres encore devenaient diaphanes ou se nimbaient d’étoiles; tous les phénomènes de la vie contemplative étaient visibles dans la haute école de Mystique que fut ce cloître.

Emballé comme il l’était, il se trouva devant sa porte, sans même se souvenir de la route qu’il avait prise et, une fois dans sa chambre, il eut une distension et un éclat d’âme. Il avait envie de remercier, de demander miséricorde, d’appeler, il ne savait qui, de quérir il ne savait quoi. Et soudain ce besoin de s’épancher, de sortir de lui-même, se précisa et il tomba à genoux, disant à la Vierge:

--Ayez pitié, écoutez-moi; j’aime mieux tout plutôt que de rester ainsi, que de continuer cette existence ballottée et sans but, ces étapes vaines! Pardonnez, Sainte Vierge, au salaud que je suis, car je n’ai aucun courage pour commencer les hostilités, pour me combattre! ah! si vous vouliez! je sais bien que c’est fort d’oser vous supplier, alors que l’on n’est même pas résolu à retourner son âme, à la vider comme un seau d’ordures, à taper sur son fond, pour en faire couler la lie, pour en détacher le tartre, mais... mais... que voulez-vous, je me sens si débile, si peu sûr de moi, qu’en vérité, je recule!

Oh! tout de même ce que je voudrais m’en aller, être hors d’ici, à mille lieues de Paris, je ne sais où, dans un cloître! Mon Dieu! c’est fou ce que je vous raconte, car je ne resterais pas deux jours dans un couvent et l’on ne m’y recevrait pas d’ailleurs!

Et il se fit cette réflexion.

Pour une fois que je suis moins sec, moins malpropre que de coutume, je ne trouve à dire à la Vierge que des insanités et des niaiseries, alors qu’il serait si simple de solliciter son pardon, de l’implorer pour qu’elle ait pitié de ma vie déserte, pour qu’elle m’aide à résister aux sommations de mes vices, à ne plus payer, ainsi que je le fais, les redevances des nerfs, l’impôt des sens!

C’est égal, reprit-il, en se relevant, en voilà assez. Je ferai au moins le peu que je puis; sans plus tarder, j’irai chez l’abbé, demain, je lui expliquerai mes litiges d’âme et nous verrons bien après!

V

Il éprouva un véritable soulagement lorsque la bonne lui répondit: Monsieur L’Abbé est chez lui. Il entra dans un petit salon et attendit que le prêtre, qu’il entendait converser avec une personne dans une autre chambre, fût seul.

Il regardait cette petite pièce et constatait que rien n’était changé depuis sa dernière visite. Elle restait meublée d’un divan de velours dont le rouge jadis incarnat était devenu de ce rose fané qu’a la confiture de framboise bue par du pain. Il y avait, en outre, deux fauteuils Voltaire, placés de chaque côté d’une cheminée que paraient une pendule Empire et des vases de porcelaine remplis de sable dans lequel s’enfonçaient des tiges de roseaux secs. En un coin, contre le mur, sous un ancien crucifix de bois, on apercevait un prie-Dieu où la place des genoux était marquée; une table ovale, au milieu; quelques gravures pieuses le long des murs; et c’était tout.

Ça sent l’hôtel et le logis de la vieille fille, se dit Durtal. La vulgarité des meubles, des rideaux en damas déteint, des cloisons tapissées d’un papier de tenture, semé de bouquets de pavots, et de fleurs des champs aux teintes inexactes, rappelait, en effet, les chambres garnies au mois, mais certains détails, d’abord la méticuleuse propreté de la pièce, les coussins de tapisserie posés sur le divan, les ronds de sparterie sous les chaises, un hortensia semblable à un chou-fleur peint, placé dans un cache-pot couvert d’une dentelle, évoquaient, d’autre part, l’intérieur futile et glacé d’une dévote.

Il n’y manquait alors qu’une cage à serins, des photographies dans des cadres de peluche, des coquillages et des pelotes.

Durtal en était là de ses réflexions quand l’abbé survint, lui tendit la main, tout en lui reprochant doucement son abandon.

Durtal s’excusa de son mieux, prétexta des occupations inaccoutumées, de longs ennuis.

--Et notre Bienheureuse Lydwine, qu’en faites-vous?

--Ah! Je n’ai même pas commencé sa vie; je ne suis vraiment point dans un état d’âme qui me permette de l’aborder.

L’accent découragé de Durtal surprit le prêtre.

--Voyons, qu’est-ce qu’il y a? puis-je vous être utile?

--Je ne sais, Monsieur l’abbé; j’ai un peu honte de vous entretenir de semblables misères; et subitement, il se débonda, épandant, au hasard des mots, ses plaintes, avouant l’inconscience de sa conversion, ses débats avec sa chair, son respect humain, son éloignement des pratiques ecclésiales, son aversion pour tous les rites exigés, pour tous les jougs.

L’abbé l’écoutait sans broncher, le menton dans sa main.

--Vous avez plus de quarante ans, dit-il, lorsque Durtal se tut; vous avez franchi l’âge où avant toute impulsion d’idées, c’est l’éveil de la chair qui suscite les tentations; maintenant, vous en êtes à cette période où ce sont les pensées lubriques qui se présentent d’abord à l’imagination, avant que les sens ne tressaillent. Il s’agirait donc de combattre moins votre corps endormi que votre âme qui le stimule et le trouble. D’autre part, vous avez des lots arriérés de tendresses à placer; pas de femme, pas d’enfants qui les puissent prendre; de sorte que, les affections refoulées par le célibat, vous finissez par les reporter là où elles eussent dû tout d’abord aller; votre faim d’âme, vous tentez de la contenter dans les chapelles et, comme vous hésitez, comme vous n’avez pas le courage de vous arrêter à une décision, de rompre une bonne fois, avec vos vices, vous en êtes arrivé à cet étrange compromis: réserver votre tendresse pour l’Église et les manifestations de cette tendresse pour les filles. Voilà, si je ne me trompe, votre bilan exact. Eh bien! Mais, mon Dieu, il ne faut pas trop vous plaindre; car, voyez-vous, l’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme. Quand le Ciel vous a départi cette grâce de n’être pas pris par les sentiments, avec un peu de bonne volonté tout s’arrange.

--Il est indulgent, ce prêtre, pensa Durtal.

--Oui, mais, reprit l’abbé, vous ne pouvez rester toujours entre deux selles; le moment va venir où il faudra enjamber l’une et repousser l’autre...

Et regardant Durtal qui baissait le nez sans répondre.

--Priez-vous seulement?--Je ne vous demande pas si vous faites oraison le matin, car tous ceux qui finissent par s’engager dans la voie divine, après avoir vagabondé, pendant des années, au hasard des routes, n’invoquent pas le Seigneur, dès leur réveil. L’âme se croit mieux portante au lever du jour, elle s’estime plus solide et elle profite aussitôt de cette passagère énergie pour oublier Dieu. Mais il en est d’elle ainsi que du corps lorsqu’il est malade. Dès que la nuit vient, les affections s’aggravent, les douleurs assoupies se réveillent, la fièvre qui dormait se ranime, les ordures ressuscitent et les plaies ressaignent, et alors elle songe au divin Thaumaturge, elle songe au Christ. Priez-vous le soir?

--Parfois... et c’est difficile pourtant! Les après-midi sont encore possibles, mais, vous le dites justement, quand le jour disparaît, les maux sévissent. C’est toute une chevauchée d’idées obscènes qui me passe alors dans la cervelle! Allez donc vous recueillir dans ces moments-là.

--Si vous ne vous sentez pas la force de résister, dans la rue ou chez vous, pourquoi ne vous réfugiez-vous point dans les églises?

--Mais elles sont fermées lorsqu’on a le plus besoin d’elles, le clergé couche Jésus aussitôt que la nuit tombe!

--Je le sais; mais si la plupart des églises sont closes, il en est quelques-unes pourtant qui restent entrebâillées assez tard. Tenez, Saint-Sulpice est du nombre; puis, il en est encore une qui demeure ouverte tous les soirs et qui, par tous les temps, assure les prières et les chants du Salut à ses visiteurs: Notre-Dame des Victoires; vous la connaissez, je pense.

--Oui, Monsieur l’abbé. Elle est laide à faire pleurer, elle est prétentieuse, elle est baroque et ses chantres y barattent une margarine de sons vraiment rances! Je ne la fréquenterais donc pas comme Saint-Séverin et Saint-Sulpice, pour y admirer l’art des anciens «Logeurs du bon Dieu», ou y écouter, même falsifiées, les amples et les familières mélodies du plain-chant. Notre-Dame des Victoires est, au point de vue esthétique, nulle, et j’y suis allé quelquefois pourtant, parce que, seule, à Paris, elle possède l’irrésistible attrait d’une piété sûre, parce que, seule, elle conserve intacte l’âme perdue des Temps. A quelque heure qu’on y aille, dans un silence absolu, des gens prosternés y prient; elle est pleine lorsqu’on l’ouvre et elle est encore pleine quand on la ferme; c’est un va-et-vient continu de pèlerins, issus de tous les quartiers de Paris, débarqués de tous les fonds de la province et il semble que chacun d’eux alimente, avec les prières qu’il apporte, l’immense brasier de Foi dont les flammes se renouvellent, sous ses cintres enfumés, ainsi que ces milliers de cierges qui se succèdent, en brûlant, du matin au soir, devant la Vierge.

Eh bien, moi, qui recherche dans les chapelles les coins les plus déserts, les endroits les plus sombres, moi qui exècre les cohues, je me mêle presque volontiers aux siennes. C’est que, là, chacun s’isole et que néanmoins chacun s’entr’aide; l’on ne voit même plus les corps humains qui vous environnent, mais l’on sent le souffle des âmes qui vous entourent. Si réfractaires, si humide que l’on puisse être, l’on finit par prendre feu à ce contact et l’on s’étonne de se trouver tout à coup moins vil; il me semble que les prières qui, autre part, lorsqu’elles me sortent des lèvres, retombent, épuisées et presque froides sur le sol, s’élancent dans ce lieu, sont emportées, soutenues par les autres, et qu’elles s’échauffent et qu’elles planent et qu’elles vivent!

A Saint-Séverin, j’ai bien éprouvé déjà cette sensation d’une assistance s’épandant des piliers et coulant des voûtes, mais, tout bien considéré, ces secours étaient plus faibles. Peut-être que, depuis le Moyen Age, cette église use, à force de ne pas les renouveler, les célestes effluves dont elle est chargée; tandis qu’à Notre-Dame, cette aide qui jaillit des dalles est continuellement vivifiée par la présence ininterrompue d’une ardente foule. Dans l’une, c’est la pierre imprégnée, c’est l’église même qui vous réconforte, dans l’autre c’est surtout la ferveur des multitudes qui l’emplissent.

Et puis, j’ai cette impression bizarre que la Vierge, attirée, retenue par tant de foi, ne fait que séjourner dans les autres églises, qu’elle n’y va qu’en visite, tandis qu’elle est installée à demeure, qu’elle réside réellement à Notre-Dame.

L’abbé souriait.

--Allons, je vois que vous la connaissez et que vous l’aimez; et pourtant, cette église n’est pas située sur notre rive gauche, hors de laquelle il n’est point de sanctuaire qui vaille, m’avez-vous dit, un jour.

--Oui, et cela m’étonne--d’autant qu’elle se dresse en plein quartier commerçant, à deux pas de la Bourse dont elle peut entendre les cris ignobles!

--Et elle fut elle-même une Bourse, répliqua l’abbé.

--Comment?

--Après avoir été baptisée par des moines et avoir servi de chapelle aux Augustins déchaux, elle a, pendant la Révolution, subi les derniers outrages; la Bourse s’est installée dans ses murs.

--J’ignorais ce détail, s’écria Durtal.

--Mais, reprit l’abbé, il en fut d’elle comme de ces Saintes qui, si l’on en croit leurs biographes, recouvrèrent dans une vie d’oraisons la virginité qu’elles avaient autrefois perdue. Notre-Dame s’est lavée de son stupre et, bien qu’elle soit relativement jeune, elle est aujourd’hui saturée d’émanations, injectée d’effluences angéliques, pénétrée de sels divins; elle est pour les âmes infirmes ce que certaines stations thermales sont pour le corps. On y fait des saisons, on y accomplit des neuvaines, on y obtient des cures.

Eh bien! Revenons à nos moutons, je vous disais donc que vous agiriez sagement, en allant, les mauvais soirs, assister au Salut dans cette église; je serais surpris si vous n’en sortiez pas émondé et vraiment calme.

--S’il n’a que cela à m’offrir, c’est peu, pensa Durtal. Et, après un silence découragé, il reprit:

--Mais, Monsieur l’abbé, quand même je fréquenterais ce sanctuaire et suivrais les offices des autres églises, alors que les tentations m’assaillent; quand même je me confesserais et m’approcherais des Sacrements, à quoi cela m’avancerait-il? Je rencontrerais, en sortant, une femme dont la vue me tisonnerait les sens, eh bien Ce serait, comme après mes départs énervés de Saint-Séverin; l’attendrissement même que j’aurais eu dans la chapelle me perdrait, je suivrais la femme.

--Qu’en savez-vous?--Et subitement le prêtre se leva et arpenta la chambre.

--Vous n’avez pas le droit de parler ainsi, car la vertu du Sacrement est formelle; l’homme qui a communié n’est plus seul. Il est armé contre les autres et défendu contre lui-même; et se croisant les bras devant Durtal, il s’exclama:

--Perdre son âme pour le plaisir de projeter un peu de boue hors de soi, car c’est cela votre amour humain! Quelle démence!--Et depuis le temps que vous vous réprouvez, cela ne vous dégoûte point?

--Si, je me dégoûte--mais après que mes porcheries sont satisfaites.--Si seulement je pouvais arriver au vrai repentir...

--Soyez tranquille, fit l’abbé qui se rassit, vous l’avez...

Et voyant que Durtal hochait la tête.

--Rappelez-vous ce que dit Sainte Térèse: «une peine des commençants, c’est de ne pouvoir reconnaître s’ils ont un vrai repentir de leurs fautes; ils l’ont pourtant et la preuve en est de leur résolution si sincère de servir Dieu». Méditez cette phrase, elle s’applique à vous, car cette répulsion de vos péchés qui vous excède témoigne de vos regrets et vous avez le désir de servir le Seigneur, puisque vous vous débattez, en somme, pour aller à lui.

Il y eut un instant de silence.

--Enfin, Monsieur L’abbé, que me conseillez-vous?

--Je vous recommande de prier chez vous, à l’église, le plus que vous pourrez, partout. Je ne vous prescris aucun remède religieux, je vous invite tout bonnement à mettre à profit quelques préceptes d’hygiène pieuse; nous verrons après.

Durtal restait indécis, mécontent de même que ces malades qui en veulent aux médecins lorsque, pour les contenter, ceux-ci ne leur ordonnent que de pâles drogues.

Le prêtre se mit à rire.

--Avouez, fit-il, en le regardant bien en face, avouez que vous vous dites: ce n’était pas la peine de me déranger, car je ne suis pas plus avancé qu’avant; ce brave homme de prêtre pratique la médecine expectante; au lieu de me couper par des médicaments énergiques mes crises, il me lanterne, me recommande de me coucher de bonne heure, de ne pas attraper froid...

--Oh! Monsieur l’abbé, protesta Durtal.

--Je ne veux cependant pas vous traiter comme un enfant ou vous parler comme à une femme; entendez-moi donc.

La façon dont s’est opérée votre conversion ne peut me laisser aucun doute. Il y a eu ce que la Mystique appelle un attouchement divin; seulement--et ceci est à remarquer--Dieu s’est passé de l’intervention humaine, de l’entremise même d’un prêtre, pour vous ramener dans une voie que vous aviez depuis plus de vingt ans quittée.

Or, nous ne pouvons raisonnablement supposer que le Seigneur ait agi à la légère et qu’il veuille laisser maintenant inachevée son œuvre. Il la parfera donc, si vous n’y mettez aucun obstacle.

En somme vous êtes, à l’heure actuelle, ainsi qu’une pierre d’attente entre ses mains; qu’en fera-t-il? je l’ignore, mais puisqu’il s’est réservé la conduite de votre âme, laissez-le agir; patientez, il s’expliquera; ayez confiance, il vous aidera; contentez-vous de proférer avec le Psalmiste: «Doce me facere voluntatem tuam, quia Deus meus es tu.»

Je vous le répète, je crois à la vertu préventive, à la puissance formelle des Sacrements. Je comprends très bien le système du père Milleriot qui forçait à communier des gens qu’il appréhendait de voir retomber dans leurs péchés, après. Pour toute pénitence, il les obligeait à recommunier encore et il finissait par les épurer avec les Saintes Espèces prises à de hautes doses. C’est une doctrine tout à la fois réaliste et surélevée...

Mais, rassurez-vous, reprit l’abbé, en regardant Durtal qui paraissait gêné, mon intention n’est pas d’expérimenter sur vous cette méthode; au contraire, mon avis est que, dans l’état d’ignorance où nous sommes des volontés de Dieu, vous vous absteniez des Sacrements.

Car il faut que vous les désiriez, il faut que cela vienne de vous ou plutôt de Lui; cette soif de la Pénitence, cette faim de l’Eucharistie, vous l’aurez, dans un temps plus ou moins rapproché, soyez-en sûr. Eh bien! Quand, n’y tenant plus, vous réclamerez le pardon et supplierez qu’on vous laisse approcher de la Sainte Table, alors nous verrons, nous Lui demanderons de quelle manière il conviendra de s’y prendre pour vous sauver.

--Mais, il n’y a pas, je présume, plusieurs manières de se confesser et de communier...

--Évidemment,--aussi n’est-ce point cela que je veux dire; non... mais...

Et le prêtre hésita, chercha ses mots.

--Il est bien certain, reprit-il, que l’art a été le principal véhicule dont le Sauveur s’est servi pour vous faire absorber la Foi. Il vous a pris par votre côté faible... ou fort, si vous aimez mieux. Il vous a imprégné de chefs-d’œuvre mystiques; il vous a persuadé et converti, moins par la voie de la raison que par la voie des sens; et dame, ce sont là des conditions très spéciales dont il importe de tenir compte.

D’autre part, vous n’avez point une âme humble, une âme simple; vous êtes une sorte de sensitive que la moindre imprudence, que la moindre maladresse d’un confesseur fera se replier sur elle.

Pour que vous ne soyez pas à la merci d’une impression fâcheuse, il y aurait donc certaines précautions à prendre. Dans l’état de faiblesse, de défaillance où vous êtes, il suffirait, pour vous mettre en déroute, de si peu de chose, d’une figure déplaisante, d’un mot malheureux, d’un milieu antipathique, d’un rien... est-ce vrai?

--Hélas! soupira Durtal, je suis bien obligé de vous répondre que vous voyez juste: mais, Monsieur l’abbé, il me semble que je n’aurais pas de telles désillusions à craindre, si, quand le moment que vous annoncez sera venu, vous me permettiez de me confesser à vous.

Le prêtre resta silencieux.

--Sans doute, fit-il, si je vous ai rencontré, c’est que, probablement, je dois vous être utile, mais j’ai l’idée que mon rôle se bornera à vous désigner la route; je serai un trait d’union et rien de plus: vous finirez comme vous avez commencé, sans aide, seul; l’abbé demeura rêveur, puis il secoua la tête;--au fait, reprit-il, laissons cela, car nous ne pouvons préjuger les desseins de Dieu; je vais me résumer plutôt: tâchez d’étouffer vos crises charnelles dans la prière; il s’agit moins pour l’instant de n’être pas vaincu, que de faire tous vos efforts pour ne l’être point.

Et, doucement, afin de remonter Durtal qu’il voyait abattu, le prêtre ajouta:

--Si vous succombez, ne désespérez pas, ne jetez pas, après la cognée, le manche. Dites-vous qu’après tout, la Salacité n’est point la plus impardonnable des fautes, qu’elle figure au nombre des deux délits que la créature humaine paie au comptant et qui sont, par conséquent, expiés, en partie au moins, avant la mort. Dites-vous que la Luxure et la Cupidité refusent tout crédit et n’attendent point; et, en effet, celui qui commet indûment l’acte de chair est presque toujours, de son vivant, puni. Pour les uns, ce sont des bâtards à élever, des femmes infirmes, de bas concubinages, des carrières brisées, d’abominables duperies de la part de celles qu’ils aiment. De quelque côté que l’on se tourne avec la femme, on souffre, car elle est le plus puissant engin de douleur que Dieu ait donné à l’homme!

Et il en est de même de la passion du Lucre. Tout être qui se laisse envahir par cet odieux péché le répare généralement avant qu’il meure. Tenez, prenez le Panama. Des cuisinières, des concierges, des petits rentiers qui jusqu’alors vivaient tranquilles, ne cherchaient pas des gains démesurés, des profits par trop illicites, se sont rués, tels que des fous, sur cette affaire. Ils n’ont plus eu qu’une pensée, gagner de l’argent; le châtiment de leur avidité fut, vous le savez, brusque!

--Oui, fit Durtal en riant, les de Lesseps ont été les agents de la Providence, lorsqu’ils ont dérobé les économies des gogos qui les avaient acquises par de probables larcins, du reste!

--Enfin, reprit l’abbé, j’insiste sur cette dernière recommandation: ne vous découragez point, si vous sombrez. Ne vous méprisez pas trop; ayez le courage d’entrer dans une église, après; car c’est par la lâcheté que le démon vous tient; la fausse honte, la fausse humilité qu’il vous insinue, ce sont elles qui nourrissent, qui conservent, qui solidifient, en quelque sorte, votre luxure.

Allons, sans adieu; revenez bientôt me voir.

Durtal se retrouva, un peu ahuri, dans la rue. Il est évident, murmura-t-il, en marchant à grands pas, que l’abbé Gévresin est un habile horloger d’âme. Il m’a dextrement dévissé le mouvement de mes passions et fait sonner mes heures de lassitude et d’ennui; mais, en somme, tous ses conseils se réduisent à celui-ci: cuisez dans votre jus et attendez.

Au fait, il a raison, si j’étais à point, je ne serais pas allé chez lui pour bavarder, mais bien pour me confesser; ce qui est étrange, c’est qu’il ne semble pas du tout croire que c’est lui qui me passera à la lessive; et à qui veut-il donc que je m’adresse? Au premier venu qui me dévidera sa bobine de lieux-communs, qui me frottera, avec de grosses mains, sans y voir clair.

Tout ça... tout ça... voyons, quelle heure est-il? Il regarda sa montre: six heures; je n’ai pas envie de rentrer chez moi, qu’est-ce que je vais faire jusqu’au dîner?

Il était près de Saint-Sulpice. Il fut s’y asseoir afin de mettre un peu d’ordre dans ses idées; il s’installa dans la chapelle de la Vierge qui était presque vide à cette heure.

Il ne se sentait aucun désir de prier, restait là, regardant cette grande rotonde de marbre et d’or, cette scène de théâtre où, seule éclairée, la Vierge s’avance au-devant des fidèles comme du fond d’un décor de grotte, sur des nuées de plâtre.

Deux petites sœurs des Pauvres vinrent, sur ces entrefaites, s’agenouiller non loin de lui et se recueillirent, la tête entre les mains.

Il se prit à rêvasser en les regardant.

Elles sont enviables, se dit-il, ces âmes qui peuvent s’abstraire ainsi dans l’oraison; comment font-elles, car enfin ce n’est pas aisé, lorsque l’on songe aux misères de ce monde, d’aduler la miséricorde si vantée d’un Dieu? On a beau croire qu’il existe, être certain qu’il est bon, on ne le connaît pas, en somme, on l’ignore; Il est, et en effet, il ne peut être qu’immanent et permanent, inaccessible. Il est on ne sait quoi et l’on sait tout au plus ce qu’il n’est point. Essayez de vous l’imaginer et aussitôt le bon sens chavire, car il est au-dessus, au dehors, au dedans de chacun de nous. Il est trois et il est un, il est chaque et il est tout; il est sans commencement et il sera sans fin; il est surtout et à jamais incompréhensible. Si l’on tente de se le figurer, de lui attribuer une enveloppe humaine, on aboutit à la naïve conception des premiers âges; on se le représente sous les traits d’un ancêtre, d’un vieux modèle italien, d’un papa Tourguéneff à longue barbe et l’on ne peut s’empêcher de sourire, tant ce portrait de Dieu le Père est enfantin!

Il est en somme si résolument au-dessus de l’imagination, au-dessus des sens qu’il demeure presque à l’état vocal dans les oraisons et que les élans de l’humanité vont surtout au Fils qui est seul évocable, parce qu’il s’est fait homme, parce qu’il a pour nous quelque chose d’un grand frère, parce qu’ayant pleuré sous la forme humaine, nous pensons qu’il sera plus exorable, qu’il compatira mieux à nos maux.

Quant à la troisième Personne, elle est plus déconcertante encore que la première. Elle est, par excellence, l’Incogniscible. Comment s’imaginer ce Dieu amorphe et asome, cette Hypostase égale aux deux autres qui l’effluent, qui l’expirent, en quelque sorte; on se la figure comme une clarté, comme un fluide, comme un souffle et l’on ne peut même lui prêter ainsi qu’au Père la face virile, car les deux fois qu’elle revêtit un corps, elle se montra sous les espèces d’une colombe et de langues de feu et ces deux aspects si différents n’aident point à nous suggérer l’idée de la nouvelle apparence qu’elle pourrait prendre!

Décidément, la Trinité est effrayante; elle est le vertige même; Ruysbroeck l’admirable l’a du reste écrit:

«Que ceux qui voudraient savoir ce qu’est Dieu et l’étudier sachent que c’est défendu, ils deviendraient fous.»

Aussi, reprit-il, en regardant les deux petites sœurs qui égrenaient maintenant leur rosaire, ce qu’elles ont raison les braves filles de ne pas chercher à comprendre et de se borner à prier de tout leur cœur et la Mère et le Fils!

D’ailleurs dans toutes les vies des Saints qu’elles ont pu lire, elles ont constaté que c’étaient toujours Jésus et Marie qui apparaissaient à ces élus pour les consoler et les affermir.

Au fait, que je suis bête, implorer le Fils c’est implorer les deux autres, car en priant l’un d’entre eux, l’on prie en même temps les trois, puisqu’ils ne font qu’un!--Et cependant les Hypostases sont quand même spéciales, puisque si l’Essence divine est une et simple, elle l’est dans la triple distinction des Personnes, mais, encore une fois, à quoi bon sonder l’Impénétrable?

C’est égal, poursuivit-il, se remémorant cette entrevue qu’il venait d’avoir avec ce prêtre, comment tout cela finira-t-il? Si l’abbé voit juste, je ne m’appartiens déjà plus; je vais entrer dans un inconnu qui m’effraie; si seulement les rumeurs de mes vices consentaient à se taire, mais je les sens qui montent furieusement en moi. Ah! cette Florence,--et il pensait à une fille aux aberrations de laquelle il était rivé,--elle continue à se promener dans ma cervelle; elle se déshabille derrière le rideau baissé de mes yeux; et je suis envahi d’une affreuse lâcheté lorsque j’y songe.

Il essaya, une fois de plus, de l’éloigner, mais elle riait, étendue, ouverte, devant lui, et sa volonté s’affaissait rien qu’à la voir.

Il la méprisait, l’exécrait même, mais la démence de ses impostures le rendait fou; il la quittait, dégoûté et d’elle et de lui; il se jurait de n’y plus retourner et il y revenait quand même, sachant qu’après celle-là, toutes les autres seraient monotones. Il se rappelait mélancoliquement des femmes d’un cru plus recherché, bien supérieur à celui de Florence, des femmes passionnées, elles aussi, et voulant tout, mais comme, en comparaison de cette fille dont le terroir était pour le moins inavouable, elles étaient, au goûter, de bouquet plat et d’arome fade!

Non, plus il y pensait et plus il devait s’avouer qu’aucune d’elles ne savait apprêter d’aussi délicieuses immondices, conditionner d’aussi terribles plats.

Et il la voyait maintenant avancer vers lui sa bouche, étendre la main pour le saisir.

Il eut un recul. Quelle ordure! se cria-t-il, mais sa rêverie se continua; seulement elle dévia sur l’une des sœurs dont il apercevait le doux profil.

Il la déshabilla lentement, se plaisant à des haltes, fermant les yeux, sentant sous la pauvre robe les formes retrouvées de Florence.

Du coup, il s’ébroua, revint à la réalité, se vit à Saint-Sulpice, dans la chapelle. Ah! c’est dégoûtant de venir souiller par de monstrueuses visions l’église! non, mieux vaut partir.

Et il sortit, éperdu.--Je suis chaste depuis quelque temps, c’est peut-être pour cela que je divague, se dit-il, si j’allais chez Florence épuiser toutes les fraudes de mon cerveau, tous les méfaits de mes nerfs, si je vidais ainsi le désir, si je tuais enfin la hantise de son corps, en m’en gavant!

Et il était bien obligé de se répondre qu’il devenait idiot, car il savait, par expérience, que l’obscénité ne se tarit pas et que la luxure s’affame, à mesure qu’on l’alimente. Non, l’abbé a raison, il s’agit de devenir, de rester chaste. Mais comment faire? Prier? est-ce que je le puis, alors qu’à l’église même des nudités m’assaillent! les turpitudes m’avaient déjà suivi à la Glacière; ici, elles m’apparaissent encore et me terrassent. Comment se défendre? car enfin, c’est affreux d’être ainsi seul, de ne rien savoir, de n’avoir aucune preuve, de sentir les prières qu’on s’arrache choir dans le silence, dans le vide, sans un geste qui réponde, sans un mot d’encouragement, sans un signe. On ne sait vraiment pas s’Il est là et s’Il vous écoute! Et l’abbé qui veut que j’attende, de là-haut, une indication, un ordre; mais c’est d’en bas qu’ils me viennent, hélas!

VI

Plusieurs mois s’écoulèrent; Durtal continua son train-train d’idées libertines et d’idées pieuses. Sans force pour réagir, il se regardait couler. Ce n’est pas clair, tout cela, s’écria-t-il rageusement, un jour, où, moins apathique, il s’efforçait d’apurer ses comptes.--Voyons, Monsieur l’abbé, qu’est-ce que cela signifie? chaque fois que mes hantises sensuelles fléchissent, mes obsessions religieuses se débilitent.

--Cela signifie, répondit le prêtre, que votre adversaire vous tend le plus sournois de ses pièges. Il cherche à vous persuader que vous n’arriverez à rien, tant que vous ne vous livrerez pas aux plus répugnantes des débauches. Il tâche de vous convaincre que c’est la satiété et le dégoût seuls de ces actes qui vous ramèneront à Dieu; il vous incite à les commettre pour soi-disant hâter votre délivrance; il vous induit au péché sous prétexte de vous en préserver. Ayez donc un peu d’énergie, méprisez ces sophismes et repoussez-le.

Il allait voir l’abbé Gévresin, chaque semaine. Il aimait la patiente discrétion de ce vieux prêtre qui le laissait aller lorsqu’il était en humeur de confidence, l’écoutait avec soin, ne témoignait aucune surprise de ses réduplications charnelles et de ses chutes. Seulement, l’abbé en revenait toujours à ses premiers conseils, insistait pour que Durtal priât régulièrement et se rendît autant que possible, chaque jour, dans les églises. Il ajoutait même maintenant: «l’heure n’est pas indifférente à la réussite de ces pratiques. Si vous voulez que les chapelles vous soient propices, levez-vous à temps pour assister, dès l’aube, à la première messe, à la messe des servantes et ne négligez pas non plus de fréquenter les sanctuaires, quand la nuit tombe.»

Ce prêtre s’était évidemment tracé un plan; Durtal ne le pénétrait pas encore en son entier, mais il devait constater que ce régime de temporisation et que cette alerte de pensées toujours ramenées vers Dieu par des visites quotidiennes dans les églises, agissaient à la longue sur lui et lui malaxaient peu à peu l’âme. Un fait le prouvait; lui qui n’avait pu pendant si longtemps se recueillir, le matin, il priait maintenant dès son réveil. Dans l’après-midi même, il se sentait, certains jours, envahi par le besoin de causer humblement avec Dieu, par un irrésistible désir de lui demander pardon, d’implorer son aide.

Il semblait alors que le Seigneur lui frappât l’âme de petites touches, qu’il voulût attirer ainsi son attention et se rappeler à lui;--mais quand, attendri, gêné, Durtal voulait descendre en lui-même pour le chercher, il errait, vagabondant, ne savait plus ce qu’il disait, pensait à autre chose, en lui parlant.

Il se plaignait de ces égarements, de ces distractions, au prêtre qui lui répondait:

--Vous êtes sur le seuil de la vie purgative; vous ne pouvez éprouver encore la douce et la familière amitié des oraisons; ne vous attristez pas parce que vous ne pouvez refermer sur vous la porte de vos sens; veillez en attendant; priez mal, si vous ne pouvez faire autrement, mais priez.

Mettez-vous bien dans la tête aussi que ces troubles qui vous affligent, tous les ont connus; croyez bien surtout que nous ne marchons pas à l’aveuglette, que la mystique est une science absolument exacte. Elle peut annoncer d’avance la plupart des phénomènes qui se produisent dans une âme que le Seigneur destine à la vie parfaite; elle suit aussi nettement les opérations spirituelles que la physiologie observe les états différents du corps.

De siècles en siècles, elle a divulgué la marche de la grâce et ses effets tantôt impétueux et tantôt lents; elle a même précisé les modifications des organes matériels qui se transforment quand l’âme tout entière se fond en Dieu.

Saint Denys l’Aréopagite, saint Bonaventure, Hugues et Richard de Saint-Victor, saint Thomas d’Aquin, saint Bernard, Ruysbroeck, Angèle de Foligno, les deux Eckhart, Tauler, Suso, Denys le Chartreux, sainte Hildegarde, sainte Catherine de Gênes, sainte Catherine de Sienne, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Gertrude, d’autres encore ont magistralement exposé les principes et les théories de la mystique; elle a, enfin, trouvé, pour résumer ses exceptions et ses règles, une psychologue admirable, une Sainte qui a vérifié sur elle-même les phases surnaturelles qu’elle a décrites, une femme dont la lucidité fut plus qu’humaine, sainte Térèse. Vous avez lu sa vie et ses «châteaux de l’âme»?

Durtal fit signe que oui.

--Alors, vous êtes renseigné; vous devez savoir qu’avant d’aborder les plages de la Béatitude, avant d’arriver à la cinquième demeure du château intérieur, à cette oraison d’union où l’âme est éveillée à l’égard de son Dieu et complètement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même, elle doit passer par les plus lamentables aridités, par les plus douloureuses épreintes; consolez-vous donc; dites-vous aussi que les sécheresses doivent être une source d’humilité et non une cause d’inquiétude; faites enfin comme le veut Sainte Térèse, portez votre croix et ne la traînez pas!

--Elle m’épouvante cette magnifique et terrible Sainte, soupira Durtal; j’ai lu ses œuvres, eh bien, savez-vous, elle me fait l’effet d’un lys immaculé, mais d’un lys métallique, d’un lys forgé de fer; avouez que ceux qui souffrent n’ont que peu de consolations à attendre d’elle!

--Oui, en ce sens qu’elle ne s’occupe pas de la créature, hors de la voie mystique! Elle suppose les champs déjà défrichés, l’âme déjà affranchie des plus fortes tentations et à l’abri des crises; son point de départ est encore trop haut et trop éloigné pour vous, car elle s’adresse, en somme, à des religieuses, à des femmes cloîtrées, à des êtres qui vivent hors le monde et qui sont par conséquent déjà avancés dans les routes ascétiques où Dieu les mène.

Mais, sautez, par l’esprit, au-dessous de vos boues; rejetez pour quelques instants le souvenir de vos imperfections et de vos peines, et suivez-la. Voyez alors comme, dans le domaine du surnaturel, elle est experte! Comme, malgré ses répétitions et ses longueurs, elle explique savamment, clairement, le mécanisme de l’âme évoluant dès que Dieu la touche. Dans des sujets où les mots se délitent, où les expressions s’émiettent, elle parvient à se faire comprendre, à montrer, à faire sentir, presque à faire voir cet inconcevable spectacle d’un Dieu tapi dans une âme et s’y plaisant.

Et elle va plus loin encore dans le mystère, elle va jusqu’au bout, bondit d’un dernier élan jusqu’à l’entrée du ciel, mais alors elle défaille d’adoration et, ne pouvant plus s’exprimer, elle s’essore, décrit des cercles telle qu’un oiseau affolé, plane hors d’elle-même, dans des cris d’amour!

--Oui, Monsieur l’abbé, je le reconnais, sainte Térèse a exploré plus à fond que tout autre les régions inconnues de l’âme; elle en est, en quelque sorte, la géographe; elle a surtout dressé la carte de ses pôles, marqué les latitudes contemplatives, les terres intérieures du ciel humain; d’autres saints les avaient parcourues avant elle, mais ils ne nous en avaient laissé une topographie ni aussi méthodique, ni aussi exacte.

N’empêche que je lui préfère des mystiques qui ne s’analysent pas ainsi et raisonnent moins, mais qui font, tout le temps, dans leurs œuvres, ce que Sainte Térèse fait à la fin des siennes, c’est-à-dire qui flambent de la première à la dernière page et se consument, éperdus, aux pieds du Christ; Ruysbroeck est de ceux-là; quel brasier que le petit volume qu’a traduit Hello! et tenez pour citer une femme alors, prenons sainte Angèle de Foligno, moins dans le livre de ses Visions qui demeure parfois inerte, que dans la merveilleuse vie qu’elle dicta au frère Armand, son confesseur. Elle aussi explique, et bien avant sainte Térèse, les principes et les effets de la mystique, mais si elle est moins profonde, moins habile à fixer les nuances en revanche, quelles effusions et quelles tendresses! quelle chatte caressante d’âme! quelle Bacchante de l’amour divin, quelle Ménade de pureté! Le Christ l’aime, l’entretient longuement et ses paroles qu’elle a retenues, dépassent toute littérature, s’affirment comme les plus belles qu’on ait écrites. Ce n’est plus le Christ farouche, le Christ espagnol qui commence par fouler sa créature pour l’assouplir, c’est le Christ si miséricordieux des Évangiles, c’est le Christ si doux de saint François, et j’aime mieux le Christ des Franciscains que celui des Carmes!

--Que diriez-vous alors, reprit en souriant l’abbé, de saint Jean de la Croix? Vous compariez tout à l’heure sainte Térèse à une fleur forgée de fer; lui aussi en est une, mais il est le lys des tortures, la royale fleur que les bourreaux imprimaient jadis sur les chairs héraldiques des forçats. De même que le fer rouge, il est à la fois ardent et sombre. A certains tournants de pages, sainte Térèse se penche sur nos misères et nous plaint; lui, demeure imperméable, terré dans son abîme interne, occupé surtout à décrire les peines de l’âme qui, après avoir crucifié ses appétits, passe par «la Nuit obscure», c’est-à-dire par le renoncement de tout ce qui vient du sensible et du créé.

Il veut que l’on éteigne son imagination, qu’on la léthargise de telle sorte qu’elle ne puisse plus former d’images, que l’on claquemure ses sens, que l’on anéantisse ses facultés. Il veut que celui qui convoite de s’unir à Dieu se mette comme sous une cloche pneumatique et fasse le vide en lui, afin que, s’il le désire, le Pèlerin puisse y descendre et achever lui-même de l’épurer, en arrachant les restes des péchés, en extirpant les derniers résidus des vices!

Et alors les souffrances que l’âme endure dépassent les limites du possible; elle gît perdue en de pleines ténèbres, elle tombe de découragement et de fatigue, se croit pour toujours abandonnée de Celui qu’elle implore et qui se cache maintenant et ne lui répond plus; bien heureuse encore lorsqu’à cette agonie ne viennent pas se joindre les affres charnelles et cet esprit abominable qu’Isaïe appelle l’esprit de Vertige et qui n’est autre que la maladie du scrupule poussé à l’état aigu!

Saint Jean vous fait frissonner quand il s’écrie que cette nuit de l’âme est amère et terrible, que l’être qui la subit est plongé vivant dans les enfers!--mais quand le vieil homme est émondé, quand il est raclé sur toutes les coutures, sarclé sur toutes les faces, la lumière jaillit et Dieu paraît. Alors l’âme se jette, ainsi qu’une enfant, dans ses bras et l’incompréhensible fusion s’opère.

Vous le voyez, saint Jean fore plus profondément que les autres le tréfonds du début mystique. Lui aussi traite comme Sainte Térèse, comme Ruysbroeck, des noces spirituelles, de l’influx de la grâce et de ses dons, mais, le premier, il ose décrire minutieusement les phases douloureuses que l’on n’avait jusqu’alors signalées qu’en tremblant.

Puis, s’il est un théologien admirable, il est aussi un saint rigoureux et clair. Il n’a pas la faiblesse naturelle de la femme, il ne se perd point dans des digressions, ne revient pas continuellement sur ses pas; il marche droit devant lui, mais souvent on l’aperçoit, au bout de la route, terrible et sanglant, et les yeux secs!

--Voyons, voyons, s’écria Durtal; toutes les âmes que le Christ veut conduire dans les voies mystiques ne passent point par ces épreuves?

--Si, plus ou moins, presque toujours.

--Je vous avouerai que je croyais la vie spirituelle moins aride et moins complexe; je m’imaginais qu’en menant une existence chaste, en priant de son mieux, en communiant, l’on parvenait sans trop de peine, non pas à goûter les allégresses infinies réservées aux Saints, mais enfin à posséder le Seigneur, à vivre au moins près de lui, à l’aise.

Et je me contenterais fort bien de cette liesse bourgeoise, moi; le prix dont sont payées d’avance les exultations que nous décrit saint Jean me déconcerte...

L’abbé qui souriait ne répondit pas.

--Mais savez-vous que s’il en est ainsi, reprit Durtal, nous sommes bien loin du Catholicisme tel qu’on nous l’enseigne. Il est si pratique, si bénin, si doux, en comparaison de la Mystique?

--Il est fait pour les âmes tièdes, c’est-à-dire pour presque toutes les âmes pieuses qui nous entourent; il vit dans une atmosphère moyenne, sans trop de souffrances et sans trop de joies; seul il est assimilable aux foules et les prêtres ont raison de le présenter ainsi car, sans cela, les fidèles ne comprendraient plus ou prendraient, épouvantés, la fuite.

Mais si Dieu juge que la religion tempérée suffit amplement aux masses, croyez bien qu’il exige de plus pénibles efforts de la part de ceux qu’il daigne initier aux suradorables mystères de sa Personne; il est nécessaire, il est juste qu’il les mortifie, avant de leur faire goûter l’ivresse essentielle de son union.

--En somme, le but de la Mystique, c’est de rendre visible, sensible, presque palpable, ce Dieu qui reste muet et caché pour tous?

--Et de nous précipiter au fond de Lui, dans l’abîme silencieux des joies! Mais afin d’en parler proprement, il faudrait oublier l’usage séculaire des expressions souillées. Nous en sommes réduits, pour qualifier ce mystérieux amour, à chercher nos comparaisons dans les actes humains, à infliger au Seigneur la honte de nos mots. Il nous faut recourir aux termes «d’union», de «mariage», de «noces», à des vocables qui puent le suint! mais aussi, comment énoncer l’inexprimable, comment, dans la bassesse de notre langue, désigner l’ineffable immersion d’une âme en Dieu?

--Le fait est, murmura Durtal..., mais, pour en revenir à sainte Térèse...

--Elle aussi, interrompit l’abbé, a traité de cette «Nuit obscure» qui vous apeure; seulement elle n’en a parlé qu’en quelques lignes; elle l’a qualifiée d’agonie de l’âme, de tristesse si amère qu’elle essaierait en vain de la dépeindre.

--Sans doute, mais je l’aime mieux que saint Jean de la Croix, car elle ne vous dérange pas comme cet inflexible saint. Avouez qu’il est vraiment par trop, celui-là, du pays des grands Christs qui saignent dans des caves!

--Et Sainte Térèse, de quelle nation est-elle donc?

--Oui, je sais bien, elle est espagnole, mais si compliquée, si étrange, que sa race, à elle, s’oblitère, semble moins nette.

Qu’elle soit une admirable psychologue, cela est sûr; mais quel singulier mélange elle montre aussi, d’une mystique ardente et d’une femme d’affaires froide. Car enfin elle est à double fond; elle est une contemplative hors le monde et elle est également un homme d’état; elle est le Colbert féminin des cloîtres. En somme, jamais femme ne fut et une ouvrière de précision aussi parfaite et une organisatrice aussi puissante. Quand on songe que, malgré d’invraisemblables difficultés, elle a fondé trente-deux monastères, qu’elle les a mis sous l’obédience d’une règle qui est un modèle de sagesse, d’une règle qui prévoit, qui rectifie les méprises les mieux ignorées du cœur, on reste confondu de l’entendre traitée par les esprits forts d’hystérique et de folle!

--L’un des signes distinctifs des mystiques, répondit, en souriant, l’abbé, c’est justement l’équilibre absolu, l’entier bon sens.

Ces conversations remontaient Durtal; elles déposaient en lui des germes de réflexions qui levaient quand il était seul; elles l’encourageaient à se fier aux avis de ce prêtre, à suivre ses conseils et il se trouvait d’autant mieux de cette conduite, que ces fréquentations de chapelles, que ces prières, que ces lectures occupaient sa vie désœuvrée et qu’il ne s’ennuyait plus.

J’y aurai toujours gagné des soirs pacifiques et des nuits calmes, se disait-il.

Il connaissait maintenant les attendrissantes aides des soirées pieuses.

Il visitait Saint-Sulpice, à ces heures où, sous la morne clarté des lampes, les piliers se dédoublent et couchent sur le sol de longs pans de nuit. Les chapelles qui restaient ouvertes étaient noires et devant le maître-autel, dans la nef, un seul bouquet de veilleuses s’épanouissait en l’air dans les ténèbres comme une touffe lumineuse de roses rouges.

L’on entendait, dans le silence, le bruit sourd d’une porte, le cri d’une chaise, le pas trottinant d’une femme, la marche hâtée d’un homme.

Durtal était presque isolé dans l’obscure chapelle qu’il avait choisie; il se tenait alors si loin de tout, si loin de cette ville qui battait, à deux pas de lui, son plein. Il s’agenouillait et restait coi; il s’apprêtait à parler et il n’avait plus rien à dire; il se sentait emporté par un élan et rien ne sortait. Il finissait par tomber dans une langueur vague, par éprouver cette aise indolente, ce bien-être confus du corps qui se distend dans l’eau carbonatée d’un bain.

Il rêvait alors au sort de ces femmes éparses, autour de lui, çà et là, sur des chaises. Ah! les pauvres petits châles noirs, les misérables bonnets à ruches, les tristes pèlerines et le dolent grénelis des chapelets qu’elles égouttaient dans l’ombre!

D’aucunes, en deuil, gémissaient, inconsolées encore; d’autres, abattues, pliaient l’échine et penchaient, tout d’un côté, le cou; d’autres priaient, les épaules secouées, la tête entre les mains.

La tâche du jour était terminée; les excédées de la vie venaient crier grâce. Partout le malheur agenouillé; car les riches, les biens portants, les heureux ne prient guère; partout, dans l’église, des femmes veuves ou vieilles, sans affection, ou des femmes abandonnées ou des femmes torturées dans leur ménage, demandant que l’existence leur soit plus clémente, que les débordements de leurs maris s’apaisent, que les vices de leurs enfants s’amendent, que la santé des êtres qu’elles aiment se raffermisse.

C’était une véritable gerbe de douleurs dont le lamentable parfum encensait la Vierge.

Très peu d’hommes venaient à ce rendez-vous caché des peines; encore moins de jeunes gens, car ceux-là n’ont pas assez souffert; seulement quelques vieillards, quelques infirmes qui se traînaient, en s’appuyant sur le dos des chaises, et un petit bossu que Durtal voyait arriver tous les soirs, un déshérité qui ne pouvait être aimé que par Celle qui ne voit même pas les corps!

Et une ardente pitié soulevait Durtal, à la vue de ces malheureux qui venaient réclamer au Ciel un peu de cet amour que leur refusaient les hommes: il finissait, lui, qui ne pouvait prier pour son propre compte, par se joindre à leurs exorations, par prier pour eux!

Si indifférentes dans l’après-midi, les églises étaient, le soir, vraiment persuasives, vraiment douces; elles semblaient s’émouvoir avec la nuit, compatir dans leur solitude aux souffrances de ces êtres malades dont elles entendaient les plaintes.

Et le matin, leur première messe, la messe des ouvrières et des bonnes était non moins touchante; il n’y avait là ni bigotes, ni curieux, mais de pauvres femmes qui venaient chercher dans la communion la force de vivre leurs heures de besognes onéraires, d’exigences serviles. Elles savaient, en quittant l’église, qu’elles étaient la custode vivante d’un Dieu, que Celui qui fut sur cette terre l’invariable Indigent ne se plaisait que dans les âmes mansardées; elles se savaient ses élues, ne doutaient pas qu’en leur confiant, sous la forme du pain, le mémorial de ses souffrances, il exigeait, en échange, qu’elles demeurassent douloureuses et humbles. Et que pouvaient leur faire alors les soucis d’une journée écoulée dans la bonne honte des bas emplois?

«Je comprends pourquoi l’abbé tenait tant à ce que je visse les églises à ces heures matinales ou tardives, se disait Durtal; ce sont les seules, en effet, où les âmes s’ouvrent.»

Mais il était trop paresseux pour assister souvent à la messe de l’aube; il se contenta donc de faire escale, après son dîner, dans les chapelles. Il en sortait, même en priant mal, même en ne priant pas, apaisé, en somme. D’autres soirs, au contraire, il se sentait las de solitude, las de silence, las de ténèbres et alors il délaissait Saint-Sulpice et allait à Notre-Dame des Victoires.

Ce n’était plus, dans ce sanctuaire très éclairé, cet abattement, ce désespoir de pauvres hères qui se sont traînés jusqu’à l’église la plus proche et s’y sont affaissés dans l’ombre. Les pèlerins apportaient à Notre-Dame une confiance plus sûre et cette foi adoucissait leurs chagrins dont l’amertume se dissipait dans les explosions d’espoirs, dans les balbuties d’adoration, qui jaillissaient autour d’elle. Deux courants traversaient ce refuge, celui des gens qui sollicitaient des grâces et celui des gens qui, les ayant obtenues, s’épandaient en des remerciements, en des actes de gratitude. Aussi cette église avait-elle une physionomie spéciale, plus joyeuse que triste, moins mélancolique, plus ardente, en tout cas, que celle des autres églises.

Elle présentait enfin cette particularité d’être très fréquentée par les hommes; mais elle abritait moins des cafards aux regards en fuite ou aux yeux blancs, que des gens de tous les monde dont une fausse piété n’avait pas avili les traits; là, seulement, on voyait des visages clairs et des faces propres; l’on n’y voyait point surtout l’horrible grimace de l’ouvrier des cercles catholiques, de l’affreux blousard dont l’haleine dément l’onction mal arrêtée des traits.

Dans cette église couverte d’ex-voto, plaquée jusqu’en haut de ses voûtes d’inscriptions de marbre célébrant la joie des prières accueillies et des bienfaits reçus, devant cet autel de la Vierge où des centaines de cierges dardaient dans l’air bleu des encens les fers dorés de leurs lances, la prière en commun avait lieu, à huit heures, tous les soirs. Un prêtre en chaire débitait le chapelet, puis quelquefois les litanies de Marie étaient chantées sur un air bizarre, sur une sorte de centon musical, fabriqué avec on ne savait quoi, très rythmé et changeant continuellement de ton; tour à tour, preste et grave, amenant, pendant une seconde, une vague réminiscence de vieux airs du XVIIe siècle, puis tournant brusquement à un coude, en une mélodie d’orgue de barbarie, en une mélodie moderne, presque canaille.

Et il était quand même captivant ce salmis biscornu de sons! Après le Kyrie eleison et les invocations du début, la Vierge entrait en scène comme une ballerine sur une mesure de danse, mais lorsque défilaient certaines de ses qualités, lorsque s’annonçaient certains de ses symboles, la musique devenait singulièrement respectueuse; elle se ralentissait, s’attardait, solennelle, répétant, par trois fois, sur le même motif, quelques-uns de ses attributs, le «Refugium Peccatorum» entre autres, puis elle reprenait sa marche, et recommençait ses grâces en sautillant.

Et quand la chance voulait qu’il n’y eût point de sermon, le Salut avait lieu aussitôt après.

On y célébrait, avec des raclures de maîtrise, avec une basse catarrhale et un ou deux enfants qui reniflaient, les chants liturgiques: «l’Inviolata», cette prose languissante et plaintive, à la mélodie blanche et traînée, si convalescente, si débile qu’elle semblerait ne devoir être chantée que par des voix d’hospices, puis le «Parce Domine», cette antienne si suppliante et si triste, enfin ce morceau détaché du «Pange lingua», le «Tantum ergo», humble et réfléchi, admiratif et lent.

Quand l’orgue plaquait ses premiers accords, quand cette mélodie de plain-chant commençait, la maîtrise n’avait plus qu’à se croiser les bras et à se taire. Ainsi que ces cierges que l’on allume par des fils de fulminate reliés entre eux, les fidèles prenaient feu et, conduits par l’orgue, ils entonnaient eux-mêmes l’humble et le glorieux chant. Ils étaient alors agenouillés sur les chaises, prosternés sur les dalles et, lorsque après l’échange des antiennes et des répons, après l’oremus, le prêtre montait à l’autel, les épaules et les mains enveloppées de l’écharpe de soie blanche, pour saisir l’ostensoir, alors, aux sons grêles et précipités des timbres, un vent passait qui fauchait d’un seul coup les têtes.

Et c’était dans ces groupes embrasés d’âmes une plénitude de recueillement, une réplétion de silence inouï, jusqu’à ce que les timbres retentissant encore invitassent la vie humaine interrompue à s’envelopper d’un grand signe de croix et à reprendre son cours.

Le «Laudate» n’était pas terminé que Durtal sortait, avant que la foule ne se fût écoulée de l’église.

--Vraiment, se disait-il, en rentrant chez lui, la ferveur de ces fidèles qui ne sont plus, ainsi que dans les autres paroisses, des clients de quartier, mais des pèlerins venus de partout et d’on ne sait où, détonne dans la goujaterie de ce sot temps.

Puis on écoute au moins à Notre-Dame des chants curieux; et il resongeait à ces étranges litanies qu’il n’avait jamais entendues que là; et il en avait pourtant subi de toutes les sortes, dans les églises! A Saint-Sulpice, par exemple, elles se débitaient sur deux airs. Quand la maîtrise fonctionnait, elles se déroulaient sur une mélodie de plain-chant, mugie par le gong d’une basse auquel répondait le fifre pointu des gosses; mais, pendant le mois du Rosaire tous les jours, sauf le jeudi, l’on confiait à des demoiselles le soin de les égrener, le soir, et c’était alors, autour d’un harmonium enrhumé, une troupe de jeunes et de vieilles oies qui, dans une musique de foire, faisaient tourner la Vierge sur ses litanies comme sur des chevaux de bois.

Dans d’autres églises, à Saint-Thomas d’Aquin, par exemple, où elles étaient également égouttées par des femmes, les litanies étaient poudrées à frimas et parfumées à la bergamote et à l’ambre. Elles étaient, en effet, adaptées à un air de menuet et elles ne déparaient pas ainsi l’architecture d’opéra de cette église, en présentant une Vierge qui marchait à petits pas, en pinçant de deux doigts sa jupe, s’inclinait dans de belles révérences, se reculait dans de grands saluts. Cela n’avait évidemment rien à voir avec la musique religieuse, mais ce n’était pas au moins désagréable à entendre; il eût seulement fallu, pour que l’accord fût complet, substituer un clavecin à l’orgue.

Mais ce qui était autrement intéressant que ces fredons laïques, c’était le plain-chant qu’on chantait plus ou moins mal, ainsi que partout ailleurs, mais enfin qu’on chantait, lorsqu’il n’y avait pas de cérémonie de gala, à Notre-Dame.

On ne s’y conduisait pas de même qu’à Saint-Sulpice et dans les autres églises, où, presque toujours, on habille le «Tantum ergo» de flons-flons imbéciles, de mélodies pour fanfare militaire et pour banquet.

L’Église ne permettait pas de toucher au texte même de saint Thomas d’Aquin, mais elle laissait le premier maître de chapelle venu supprimer ce plain-chant qui l’avait enveloppé dès sa naissance, qui l’avait pénétré jusqu’aux moelles, qui adhérait à chacune de ses phrases, qui faisait corps et âme avec lui.

C’était monstrueux; et il fallait réellement que les curés eussent perdu, non pas le sens de l’art,--puisqu’ils ne l’ont jamais eu--mais le sens le plus élémentaire de la liturgie, pour accepter de semblables hérésies, pour supporter de pareils attentats dans leurs églises!

Ces souvenirs exaspéraient Durtal; mais il revenait peu à peu à Notre-Dame des Victoires et se calmait. Celle-là, il avait beau l’examiner sur toutes ses faces, elle n’en restait pas moins mystérieuse, pas moins, à Paris, unique.

A la Salette, à Lourdes, il y avait eu des apparitions.--Qu’elles aient été authentiques ou controuvées, peu m’importe, se disait-il, car, en supposant que la Vierge n’y fût pas au moment où l’on proclamait sa venue, elle y fut attirée et elle y demeure maintenant, liée par l’afflux des prières, par les effluences jaillies de la foi des foules; des miracles s’y sont produits; il n’est pas étonnant, dès lors, que des masses pieuses s’y rendent; mais, ici, à Notre-Dame des Victoires, il n’y eut aucune apparition; aucune Mélanie, aucune Bernadette n’y ont vu et décrit l’apparence lumineuse d’une «belle Dame». Il n’y a ni piscines, ni services médicaux, ni guérisons publiques, ni cimes de montagne, ni grotte; il n’y a rien. En 1836, un beau jour, le curé de cette paroisse, l’abbé Dufriche Des Genettes, affirme que, pendant qu’il célébrait la messe, la Vierge lui a manifesté le désir que ce sanctuaire Lui fût spécialement consacré et cela seul a suffi. Cette église qui était alors déserte n’a plus désempli depuis lors et des milliers d’ex-voto attestent les grâces que depuis cette époque la Madone accorde aux visiteurs!

Oui, mais en somme, conclut Durtal, tous ces quémandeurs ne sont pas des âmes bien extraordinaires, car enfin, la plupart sont semblables à moi; ils y sont dans leur intérêt, pour eux, et non pour Elle.

Et il se rappela la réplique de l’abbé Gévresin auquel il avait déjà fait cette réflexion:

--Vous seriez singulièrement avancé dans la voie de la Perfection, si vous n’y alliez que pour Elle.

Soudain, après tant d’heures passées dans les chapelles, une détente eut lieu; la chair éteinte sous la cendre des prières se ralluma et l’incendie, jailli des bas-fonds, devint terrible.

Florence revint trouver Durtal, chez lui, dans les églises, dans la rue, partout; et il resta constamment en vigie devant les appas réapparus de cette fille.

Le temps s’en mêla; les firmaments pourrirent; un été orageux sévit, charriant tous les énervements, affadissant toutes les volontés, décageant dans de fauves moiteurs la troupe réveillée des vices. Durtal blêmit devant l’horreur des soirées longues, devant l’abominable mélancolie des jours qui ne meurent point; à huit heures du soir, le soleil n’était plus couché et à trois heures du matin, il semblait veiller encore; la semaine ne faisait plus qu’une journée ininterrompue et la vie ne s’arrêtait point.

Accablé par l’ignominie des soleils en rage et des ciels bleus, dégoûté de baigner dans des Nils de sueur, las de sentir des Niagaras lui couler sous le chapeau, il ne sortit plus de chez lui; mais alors, dans la solitude, les immondices l’envahirent.

Ce fut l’obsession, par la pensée, par l’image, par tout, la hantise d’autant plus terrible qu’elle se spécialisait, qu’elle ne s’égarait pas, qu’elle se concentrait toujours sur le même point; la figure de Florence, le corps, le gîte même des ébats avoués s’effaçaient; il ne restait plus devant lui que l’obscure région où cette créature transférait le siège de ses sens.

Durtal résistait, puis, affolé, prenait la fuite, essayait de se briser par de grandes marches, de se distraire par des promenades, mais l’ignoble régal le suivait quand même dans ses courses, s’installait devant lui au café, s’interposait entre ses yeux et le journal qu’il voulait lire, l’accompagnait à table, se précisait dans les taches de la nappe et dans les fruits. Il finissait, après des heures de luttes, par échouer, vaincu, chez cette fille, et il en partait, accablé, mourant de dégoût et de honte, sanglotant presque.

Et il n’éprouvait aucun allègement de ces fatigues; c’était même le contraire; loin de fuir, le charme exécré s’imposait plus violent encore et plus tenace. Alors, Durtal en arrivait à se proposer, à accepter de singuliers compromis. Si j’allais visiter, se disait-il, une autre femme que je connais et que les caresses régulières décident encore, peut-être arriverais-je à me briser les nerfs, à chasser cette possession, à m’assouvir, sans ces ennuis et ces remords; et il le fit, tâchant de se persuader qu’il serait plus pardonnable, qu’il pécherait moins, en agissant ainsi.

Le résultat le plus clair de cette tentative fut de ramener, par la comparaison forcée des joutes, le souvenir de Florence et de proclamer l’excellence de ses vices.

Il continua donc de se vautrer chez elle, puis il eut, pendant quelques jours, une telle révolte de ce servage, qu’il se hissa hors de l’égout et reprit pied.

Alors il parvint à se récupérer, à se réunir, et il se vomit. Il avait un peu délaissé, pendant cette crise, l’abbé Gévresin auquel il n’osait avouer ces turpitudes; mais, présageant, à certains indices, de nouvelles attaques, il s’apeura et s’en fut le voir.

Il lui expliqua ses crises, à mots couverts; et il se sentait si désarmé, si triste, que les larmes lui venaient aux yeux.

--Eh bien! êtes-vous sûr maintenant de l’avoir, ce repentir que vous m’assuriez ne pas éprouver jusqu’ici? dit l’abbé.

--Oui, mais à quoi bon? Lorsqu’on est si faible que, malgré tous ses efforts, l’on est certain d’être culbuté au premier assaut!

--Ceci, c’est une autre question.--Allons, je vois que vous vous êtes au moins défendu et qu’à l’heure actuelle vous vous trouvez, en effet, dans un état de fatigue qui exige une aide.

Rassurez-vous donc; allez en paix et péchez moins; la plus grande part de vos tentations va vous être remise; vous pourrez, si vous le voulez bien, supporter le reste; seulement, faites attention, si vous succombez désormais, vous serez sans excuse et je ne réponds pas alors qu’au lieu de s’améliorer, votre situation ne s’aggrave...

Et comme Durtal, stupéfié, balbutiait: vous croyez...

--Je crois, fit le prêtre, à la substitution mystique dont je vous ai parlé; vous l’expérimenterez sur vous-même d’ailleurs; des saintes vont, pour vous secourir, entrer en lice; elles prendront le surplus des assauts que vous ne pouvez vaincre; sans même qu’ils connaissent votre nom, du fond de leur province, des monastères de Carmélites et de Clarisses vont, sur une lettre de moi, prier pour vous.

Et le fait est qu’à partir de ce jour-là, les attaques les plus lancinantes cessèrent. Cette accalmie, cette trêve, la dut-il à l’intercession des ordres cloîtrés ou au changement de temps qui se produisit, à la défaillance du soleil qui se submergea sous des flots de pluie; il ne le sut; une seule chose était certaine, c’est que les tentations s’espacèrent et qu’il put impunément les subir.

Cette idée de couvents le tirant par compassion de la bourbe où il s’enlisait, le ramenant par charité sur une berge, l’exalta. Il voulut aller, avenue de Saxe, prier chez les sœurs de celles qui souffraient pour lui.

Plus de lumières, plus de foules, comme ce matin où il avait assisté à une prise de voile; plus d’odeur de cire et d’encens, plus de défilé de robe pourpre et de chape d’or; c’était le désert et la nuit.

Il se tenait là, seul, dans cette chapelle sombre et humide, sentant l’eau qui dort; et, sans dévider le tournebroche des chapelets ou répéter les oraisons apprises, il rêvassait, cherchant à voir un peu clair dans sa vie, à se rendre compte. Et tandis qu’il se colligeait, des voix lointaines arrivaient derrière la grille et elles s’approchaient peu à peu, passaient par le noir tamis du voile, tombaient brisées autour de l’autel dont la masse confuse se dressait dans l’ombre.

Ces voix des Carmélites aidaient Durtal à s’effondrer dans le désespoir.

Assis sur une chaise il se disait: Lorsqu’on est ainsi que moi incapable de désintéressement quand on Lui parle, il est presque honteux de l’oser prier, car enfin si je songe à Lui, c’est pour demander un peu de bonheur--et cela n’a aucun sens. Dans l’immédiat naufrage de la raison humaine voulant expliquer l’effrayante énigme du pourquoi de la vie, une seule idée surnage, au milieu des débris des pensées qui sombrent, l’idée d’une expiation que l’on sent et dont on ne comprend pas la cause, l’idée que le seul but assigné à la vie est la Douleur.

Chacun aurait un compte de souffrances physiques et morales à épuiser et alors quiconque ne le règle pas, ici-bas, le solde après la mort; le bonheur ne serait qu’un emprunt qu’il faudrait rendre; ses simulacres mêmes s’assimileraient à des avances d’hoirie sur une future succession de peines.

Qui sait, dans ce cas, si les anesthésiques qui suppriment la douleur corporelle n’endettent point ceux qui s’en servent? Qui sait si le chloroforme n’est pas un agent de révolte et si cette lâcheté de la créature à souffrir n’est point une sédition, presque un attentat contre les volontés du ciel? S’il en est ainsi, ces arriérés de tortures, ces débets de détresse, ces warrants de peines évitées, doivent produire de terribles intérêts, là-haut; cela justifie le cri d’armes de sainte Térèse: «Seigneur, toujours souffrir ou mourir!» cela explique pourquoi, dans leurs épreuves, les saints se réjouissent et supplient le Seigneur de ne les point épargner, car ils savent, ceux-là, qu’il faut payer la somme purificatrice des maux pour demeurer, après la mort, indemne.

Puis, soyons justes, sans la douleur, l’humanité serait trop ignoble, car elle seule peut, en les dépurant, exhausser les âmes! Mais tout ça, ce n’est rien moins que consolant, reprit-il.--Et quel accompagnement pour ses tristes songeries que les voix en deuil de ces nonnes! ah! c’est vraiment affreux.

Et il finissait par fuir, par échouer, pour dissiper son navrement, dans le monastère voisin situé au fond de l’impasse de Saxe, dans une allée de banlieue, pleine de réduits qui précèdent des jardins où des serpents en cailloux de rivière se déroulent autour de pastilles d’herbes.

C’était là que résidaient les pauvres Clarisses humiliées de l’Ave Maria, un ordre encore plus rigide que celui des Carmélites, mais plus indigent, moins comme il faut, plus humble.

On pénétrait dans ce cloître par une petite porte poussée contre; l’on montait, sans rencontrer personne, jusqu’au deuxième étage et l’on découvrait une chapelle dont les fenêtres laissaient voir des arbres qui se balançaient dans des pépiements de moineaux fous.

C’était encore une sépulture; mais ce n’était plus, comme en face, la tombe, au fond d’un caveau noir; c’était plutôt un cimetière avec des nids chantant, au soleil, dans des branches; l’on se serait cru, à plus de vingt lieues de Paris, à la campagne.

Le décor de cette claire chapelle essayait pourtant d’être sombre; il ressemblait à celui de ces boutiques de marchands de vins dont les cloisons simulent des murs de caves, avec de chimériques pierres peintes dans les raies imitées d’un faux ciment. Seulement, la hauteur de la nef sauvait l’enfantillage de cette imposture, relevait la vulgarité de ce trompe-l’œil.

Au fond, se dressait au-dessus d’un parquet ciré à glace un autel, flanqué, de chaque côté, d’une grille de fer voilée de noir. Ainsi que le prescrit saint François, tous les ornements, le crucifix, les chandeliers, le tabernacle, étaient en bois; il n’y avait aucun objet de métal exposé, aucune fleur; le seul luxe de cette chapelle consistait en des vitraux modernes dont l’un représentait saint François d’Assise et l’autre sainte Claire.

Durtal jugeait ce sanctuaire aéré et charmant, mais il n’y séjournait que quelques minutes, car ce n’était point ainsi que dans le Carmel un isolement absolu, une paix noire; là, toujours, deux ou trois Clarisses trottinaient dans la chapelle, le regardaient en rangeant les chaises, semblaient étonnées par sa présence.

Elles le gênaient et il avait peur, lui aussi, de les gêner, si bien qu’il se retirait, mais cette courte halte suffisait pour effacer ou tout au moins pour amoindrir la funèbre impression du couvent voisin.

Et Durtal s’en revenait, à la fois très apaisé et très inquiet; très apaisé au point de vue lubrique, très inquiet sur le parti qu’il devait prendre.

Il sentait monter, grandir, de plus en plus, en lui, ce souhait d’en finir avec ces litiges et avec ces transes et il pâlissait dès qu’il songeait à renverser sa vie, à renoncer à jamais aux femmes.

Mais s’il avait encore des hésitations et des craintes, il n’avait déjà plus la ferme intention de résister; il acceptait en principe maintenant l’idée d’un changement d’existence, seulement il tâchait de retarder le jour, de reculer l’heure, il tentait de gagner du temps.

Puis, de même que les gens qui s’exaspèrent dans l’attente, il désirait, certains autres jours, ne plus différer l’inévitable instant et il se criait: que ça se termine! Tout plutôt que de rester ainsi!

Et, ce souhait ne paraissant pas s’exaucer, il se décourageait aussitôt, voulait ne plus songer à rien, regrettait le temps passé, déplorait de se sentir charrié par un courant pareil!

Et quand il se ranimait un peu, il essayait encore de s’ausculter. Au fond, je ne sais plus du tout où j’en suis, se disait-il; ce flux et reflux de vœux différents m’effarent; mais comment en suis-je venu là et qu’est-ce que j’ai? Ce qu’il ressentait, depuis que sa chair le laissait plus lucide, était si insensible, si indéfinissable, si continu pourtant, qu’il devait renoncer à comprendre. En somme, chaque fois qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait qui masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. La seule impression qu’il rapportait, en remontant, c’est que c’est bien moins lui qui s’avançait dans l’inconnu, que cet inconnu qui l’envahissait, le pénétrait, s’emparait peu à peu de lui.

Quand il entretenait l’abbé de cet état tout à la fois lâche et résigné, implorant et craintif, le prêtre se bornait à sourire.

--Terrez-vous dans la prière et baissez le dos, lui dit-il un jour.

--Mais je suis las de tendre l’échine, en piétinant toujours sur la même place, s’écria Durtal. J’en ai surtout assez de me sentir poussé par les épaules et conduit je ne sais où; d’une façon ou d’une autre, il est vraiment temps que cette situation finisse.

--Évidemment.--Et, le regardant dans les yeux, l’abbé, debout, dit d’un ton grave:

--Cette marche vers Dieu que vous trouvez si obscure et si lente, elle est au contraire si lumineuse et si rapide qu’elle m’étonne; seulement, comme vous ne bougez point, vous ne vous rendez point compte de la vitesse qui vous emporte.

Allez, avant qu’il ne soit longtemps, vous serez mûr et, sans qu’il soit besoin de secouer l’arbre, vous vous détacherez seul. La question qui reste maintenant à résoudre est celle de savoir dans quel réceptacle il faudra vous mettre, lorsque vous tomberez enfin de votre vie.

VII

Mais... mais..., s’écria Durtal, il va pourtant falloir s’expliquer; à la fin, avec ses sous-entendus tranquilles, l’abbé m’embête! Son réceptacle où il devra me mettre!--Il n’a pas, je présume, l’idée de faire de moi un séminariste ou un moine; le séminaire est, à mon âge, dénué d’intérêt, et quant au couvent, il est séduisant au point de vue mystique et même capiteux au point de vue de l’art, mais je n’ai pas les aptitudes physiques et encore moins les prédispositions spirituelles pour m’interner à jamais dans un cloître; laissons donc cela, mais alors que veut-il dire?

D’autre part, il a tenu à me prêter les œuvres de saint Jean de la Croix, à me les faire lire; il a donc un but, car il n’est pas homme à marcher à tâtons et il sait ce qu’il veut et où il va; s’imagine-t-il que je suis destiné à la vie parfaite et veut-il me mettre en garde par cette lecture contre les désillusions que, suivant lui, les débutants éprouvent; son flair me semble s’égarer quand il en arrive là. J’ai bien l’horreur du bigotisme et des maniques pieuses, mais je ne me sens pas attiré, tout en les admirant, vers les phénomènes de la mystique. Non, cela m’intéresse à regarder chez les autres; je veux bien voir cela de ma fenêtre, mais je me refuse à descendre; je n’ai pas la prétention de devenir un saint; tout ce que je désire, c’est atteindre l’état intermédiaire entre le bondieusardisme et la sainteté. C’est un idéal affreusement bas, mais, dans la pratique, c’est le seul que je me crois capable d’atteindre, et encore!

Puis, allez donc vous frotter à ces questions! Si l’on se trompe, si l’on obéit à de fausses impulsions, on côtoie la folie, dès qu’on s’avance. Comment, à moins d’une grâce toute particulière, savoir si l’on est bien dans le chemin ou si l’on ne se dirige pas dans la nuit, vers les abîmes? Voici, par exemple, les entretiens de Dieu avec l’âme qui sont si fréquents dans la vie mystique; eh bien, comment être sûr que cette voix intérieure, que ces paroles distinctes que l’on n’entend pas avec les oreilles du corps et qui sont perçues par l’âme d’une façon beaucoup plus claire, beaucoup plus nette que si elles lui arrivaient par les conduites des sens, sont véridiques? Comment s’assurer qu’elles émanent de Dieu et non de notre imagination ou du diable même?

Je sais bien que sainte Térèse traite longuement cette matière dans ses «Châteaux intérieurs» et qu’elle indique les signes auxquels on peut reconnaître l’origine de ces paroles; mais ses preuves ne me paraissent pas toujours si faciles qu’elle le croit à discerner.

Si ces phrases viennent de Dieu, dit-elle, elles sont toujours accompagnées d’effet et portent avec elles une autorité à laquelle rien ne résiste; ainsi une âme est dans la peine et le Seigneur profère simplement en elle ces mots «ne t’afflige pas» et aussitôt la bourrasque dévie et la joie renaît. En second lieu, ces paroles laissent l’âme dans une indissoluble paix; enfin elles se gravent dans la mémoire et souvent même ne s’effacent plus.

Dans le cas contraire, reprend-elle, si ces paroles proviennent de l’imagination ou du démon, aucun de ces effets ne se produit; mais une sorte de malaise, d’angoisse, de doute vous torture; de plus, ces phrases s’évaporent en partie, fatiguent l’âme qui s’efforce, en vain, de les reconstituer dans leur entier.

Malgré ces points de repère, l’on se tient, en somme, sur un terrain mouvant où l’on peut s’enfoncer à chaque pas; mais saint Jean de la Croix intervient à son tour, et, lui, vous ordonne de ne pas bouger. Que faire alors?

L’on ne doit pas, dit-il, aspirer à ces communications surnaturelles et s’y arrêter et cela pour deux motifs: d’abord, parce qu’il y a humilité, abnégation parfaite à se refuser d’y croire; ensuite, parce qu’en agissant de la sorte, on se délivre du travail nécessaire pour s’assurer si ces visions vocales sont vraies ou fausses; on se dispense ainsi d’un examen qui n’a d’autre profit pour l’âme que perte de temps et inquiétudes.

Bien--mais si ces paroles sont réellement prononcées par Dieu, on se rebelle contre sa volonté, en demeurant sourd! Et puis, ainsi que l’affirme sainte Térèse, il n’est pas en notre pouvoir de ne point les écouter et l’âme ne peut penser qu’à ce qu’elle entend, quand Jésus lui parle!--D’ailleurs tous les raisonnements sur cette question vacillent, car l’on n’entre pas, de son plein gré, dans la voie étroite, comme l’appelle l’Église; on y est mené, projeté, malgré soi souvent, et la résistance est impossible; les phénomènes se succèdent et rien au monde n’est de force à les enrayer, exemple sainte Térèse qui, bien qu’elle se défendît par humilité, tombait en extase sous le souffle divin et s’enlevait du sol.

Non, ces états surhumains m’effraient et je ne tiens pas, par expérience, à les connaître. Quant à saint Jean de la Croix, l’abbé n’a pas tort de le déclarer unique, mais bien qu’il taraude les couches les plus profondes de l’âme et atteigne là où jamais la tarière humaine n’a pénétré, il me gêne quand même, dans mon admiration, car son œuvre est pleine de cauchemars qui m’interdisent; je ne suis pas bien certain avec cela que ses géhennes soient exactes; enfin certaines de ses affirmations ne me convainquent pas. Ce qu’il appelle «la Nuit obscure» est incompréhensible; les souffrances de cette ténèbre dépassent le possible, s’écrie-t-il, à chaque page. Ici, je perds pied. Je m’imagine bien, pour les avoir ressenties, des douleurs morales, atroces, des décès de parents ou d’amis, des amours déçues, des espoirs effondrés, des misères spirituelles de toute sorte, mais ce martyr-là qu’il déclare supérieur aux autres, m’échappe car il est hors de nos intérêts humains, hors de nos affections; il se meut dans une sphère inaccessible, dans un monde inconnu et si loin de nous!

J’ai décidément peur qu’il n’y ait abus de métaphores et gongorisme d’homme du Midi, chez ce terrible Saint!

Au reste, voici encore un point où l’abbé m’étonne. Lui qui est si doux, témoigne d’un certain penchant pour le pain sec de la mystique: les effusions de Ruysbroeck, de sainte Angèle, de sainte Catherine de Gênes, le touchent moins que les raisonnements des Saints ergoteurs et durs; et pourtant, à côté de ceux-là, il m’a recommandé la lecture de Marie d’Agréda qu’il ne devrait pas choyer, car elle n’a aucune des qualités que, dans les œuvres de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix, l’on aime.

Ah! il peut se flatter de m’avoir infligé une incomparable désillusion, en me prêtant sa «Cité mystique»!

Sur le renom de cette Espagnole, je m’attendais à des souffles prophétiques, à de formidables empans, à d’extraordinaires visions et pas du tout, c’est simplement bizarre et pompeux, pénible et froid. Puis la phraséologie de son livre est insoutenable. Toutes ces expressions dont ces tomes énormes fourmillent: «ma divine Princesse», «ma grande Reine», «ma grande Dame», alors qu’elle s’adresse à la Vierge qui la traite à son tour de «ma très chère»; cette façon qu’a le Christ de l’appeler «mon épouse», ma «bien-aimée», de la citer continuellement comme «l’objet de ses complaisances et de ses délices»; cette manière qu’elle adopte de nommer les anges «les courtisans du grand Roi», m’agacent et me lassent.

Ça sent les perruques et les jabots, les révérences et les ronds de jambes, ça se passe à Versailles, c’est une mystique de Cour dans laquelle le Christ pontifie, affublé du costume de Louis XIV.

Sans compter, reprit-il, que Marie d’Agréda se répand en de bien extravagants détails. Elle nous entretient du lait de la Vierge qui ne pouvait tourner, des misères féminines dont elle fut exempte; elle explique le mystère de la Conception par trois gouttes de sang qui jaillirent du cœur de Marie dans sa matrice où le Saint-Esprit s’en servit pour former l’enfant; elle déclare enfin que saint Michel, que saint Gabriel remplirent les fonctions de sages-femmes et assistèrent, vivants, sous une forme humaine, aux couches de la Vierge!

C’est tout de même un peu fort!--Je sais bien ce que répond l’abbé, qu’il n’y a pas à tenir compte de ces étrangetés et de ces erreurs, mais qu’il faut lire la «Cité mystique» au point de vue de la vie intérieure de la Sainte Vierge.--Oui, mais alors le livre de M. Olier, qui traite le même sujet, me paraît autrement curieux, autrement sûr!

Ce prêtre forçait-il la note, jouait-il un rôle? Durtal se le demandait, en voyant sa ténacité à ne pas s’écarter pendant un certain temps des mêmes questions. Il essayait quelquefois, pour le tâter, de détourner la conversation, mais doucement l’abbé souriait et la ramenait là où il voulait qu’elle fût.

Quand il crut avoir saturé Durtal d’œuvres mystiques, il en parla moins et il parut ne plus s’éprendre que des ordres religieux, surtout de l’ordre de saint Benoît. Très habilement, il incita Durtal à s’intéresser à cet institut, à l’interroger, et, une fois bien installé sur ce terrain, il n’en démarra plus.

Cela commença un jour où Durtal causait avec lui du plain-chant.

--Vous avez raison de l’aimer, dit l’abbé, car même en dehors de la liturgie et de l’art, ce chant, si j’en crois saint Justin, apaise les attraits et les concupiscences de la chair, «affectiones et concupiscentias carnis sedat»; mais laissez-moi vous l’assurer, vous ne le connaissez que par ouï-dire; il n’y a plus maintenant de vrai plain-chant dans les églises; ce sont, ainsi que pour les produits de la thérapeutique, des frelatages plus ou moins audacieux qu’on vous présente.

Aucun des chants à peu près respectés par les maîtrises--le «Tantum ergo» par exemple--n’est désormais exact. Il demeure presque fidèle jusqu’au verset «Præstet fides» et là il déraille; il ne tient pas compte des nuances très perceptibles pourtant que la mélodie grégorienne impose à ce moment où le texte avoue l’impotence de la raison et l’aide toute-puissante de la Foi; ces adultérations sont plus sensibles encore si vous écoutez, après l’office des Complies, le «Salve Regina». Celui-là, on l’abrège de plus de moitié, on l’énerve, on le décolore, on l’ampute de ses neumes, on en fait un moignon de musique ignoble; si vous aviez entendu ce chant magnifique dans les Trappes, vous pleureriez de dégoût, en l’écoutant braillé à Paris, dans les églises.

Mais en dehors même de l’altération du texte mélodique qui est maintenant acquise, la façon dont on beugle le plain-chant est partout absurde! L’une des premières conditions pour le bien rendre, c’est que les voix marchent ensemble, qu’elles chantent toutes en même temps, syllabe pour syllabe et note pour note; il faut l’unisson, en un mot.

Or, vous pouvez le vérifier, la mélodie grégorienne n’est pas ainsi traitée: chaque voix fait sa partie et s’isole; ensuite, la musique plane n’admet pas d’accompagnement: elle doit se chanter, seule et sans orgue; tout plus, peut-elle tolérer que l’instrument donne l’intonation et accompagne, en sourdine, juste assez, s’il est besoin, pour maintenir la ligne tracée des voix; est-ce ainsi qu’on l’admet dans les églises?

--Oui, je sais bien, répondit Durtal. Quand je l’écoute à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin, à Notre-Dame des Victoires, je n’ignore pas qu’elle est sophistiquée, mais avouez qu’elle est encore superbe ainsi! Je ne défends pas la supercherie, l’adjonction des fioritures, la fausseté des césures musicales, l’accompagnement délictueux, le ton de concert profane qu’on lui inflige à Saint-Sulpice, mais que voulez-vous que je fasse? à défaut de l’original, je dois bien me contenter d’une copie plus ou moins vile et, je le répète, même exécutée de la sorte, cette musique est encore si admirable qu’elle m’enchante!

--Mais, fit tranquillement l’abbé, rien ne vous oblige à écouter du faux plain-chant, alors que vous pouvez en entendre du vrai; car, ne vous déplaise, à Paris même, il existe une chapelle où il est intact et servi d’après les règles dont j’ai parlé.

--Tiens! et où ça?

--Chez les Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Monsieur.

--Et tout le monde peut s’introduire dans ce couvent et assister aux offices?

--Tout le monde,--pendant la semaine, on y chante les Vêpres à trois heures, tous les jours, et la grand’messe se célèbre, le dimanche, à neuf heures.

Ah! si j’avais connu cette chapelle plus tôt, s’écria Durtal, la première fois qu’il en sortit.

Le fait est qu’elle réunissait toutes les conditions qu’il pouvait souhaiter; située dans une rue solitaire, elle était d’une intimité pénétrante; l’architecte qui l’avait construite n’avait rien innové et rien tenté; il l’avait bâtie dans le style gothique, sans y ajouter aucune fantaisie de son cru.

Elle figurait une croix, mais l’un des bras était à peine étendu, faute de place, tandis que l’autre s’allongeait en une salle, séparée du chœur par une grille de fer, au dessus de laquelle un Saint Sacrement était adoré par deux anges agenouillés dont les ailes lilas se repliaient sur des dos roses. Sauf ces deux statues, d’une exécution vraiment coupable, le reste était au moins éteint dans l’ombre et ne choquait pas par trop la vue. La chapelle était obscure et toujours, aux heures des offices, une jeune sacristine, longue et pâle, un peu voûtée, entrait, telle qu’une ombre, et chaque fois qu’elle passait devant l’autel, elle tombait, un genou par terre, et inclinait profondément la tête.

Elle était étrange, à peine humaine, glissait sur les dalles, sans bruit, le front baissé, le bandeau descendu jusqu’aux sourcils et elle semblait s’envoler comme une grande chauve-souris, alors que, vous tournant le dos, debout devant le tabernacle, elle levait les bras et remuait ses larges manches noires pour allumer les cierges. Durtal avait, un jour, aperçu ses traits maladifs et charmants, ses paupières enfumées, ses yeux d’un bleu las, et deviné un corps fuselé par les prières, sous la robe noire serrée par une ceinture de cuir, ornée d’un petit Saint Sacrement de métal doré, au-dessous de la guimpe, près du cœur.

La grille de clôture, située à gauche de l’autel était ample, très éclairée par derrière, de sorte que lorsque même les rideaux étaient fermés, l’on pouvait facilement entrevoir tout le chapitre, échelonné dans des stalles de chêne, surmontées, au fond, d’une stalle plus haute où se tenait l’abbesse. Un cierge allumé était planté au milieu de la salle et, jours et nuits, une religieuse priait devant lui, la corde au cou, pour réparer les insultes que, sous la forme Eucharistique, Jésus subit.

La première fois qu’il avait visité cette chapelle, Durtal s’y était rendu, le dimanche, un peu avant l’heure de la messe et il avait pu assister ainsi à l’entrée des Bénédictines, derrière la claire-voie de fer. Elles s’avançaient, deux par deux, s’arrêtaient au milieu de la grille, faisaient vis-à-vis à l’autel et le saluaient, puis se regardant elles s’inclinaient l’une devant l’autre; et ce défilé de femmes noires où n’éclatait que la blancheur du bandeau et du col et la tache dorée du petit ostensoir placé sur la poitrine, se continuait jusqu’à ce qu’à la fin, les novices apparussent à leur tour, reconnaissables au voile blanc qui leur couvrait la tête.

Et quand un vieux prêtre, assisté d’un sacristain, commençait la messe, doucement, au fond du chapitre, un petit orgue donnait l’intonation aux voix.

Alors Durtal avait pu s’étonner, car il n’avait pas encore entendu une seule et unique voix faite d’une trentaine peut-être, d’un diapason aussi étrange, une voix supra-terrestre qui brûlait sur elle-même en l’air et se tordait en roucoulant.

Cela n’avait plus aucun rapport avec le lamento glacé, têtu des Carmélites, et cela ne ressemblait pas davantage au timbre asexué, à la voix d’enfant, écachée, arrondie du bout, des Franciscaines; c’était autre chose.

A la Glacière, en effet, ces voix écrues, bien qu’adoucies et moirées par les prières, gardaient quand même un peu de l’inflexion traînante presque commune du peuple dont elles étaient issues; elles étaient bien épurées, mais elles n’en restaient pas moins humaines. Ici, c’était une tendresse séraphisée de sons; cette voix, sans origine définie, longuement blutée dans le tamis divin, patiemment modelée pour le chant liturgique, se dépliait en s’embrasant, flambait en des bouquets virginaux de sons blancs; s’éteignait, s’effeuillait en des plaintes pâles, lointaines, vraiment angéliques, à la fin de certains chants.

Ainsi interprétée, la messe accentuait singulièrement le sens de ses proses.

Debout, derrière la grille, le monastère répondait au prêtre.

Durtal avait alors entendu, après un «Kyrie eleison» dolent et sourd, âpre, presque tragique, le cri décidé, si amoureux et si grave, du «Gloria in excelsis» du vrai plain-chant; il avait écouté le Credo, lent et nu, solennel et pensif et il avait pu s’affirmer que ces chants différaient absolument de ceux que l’on entonnait partout, dans les églises. Saint-Séverin, Saint-Sulpice lui semblaient maintenant profanes; à la place de ces molles ardeurs, de ces frisures et de ces boucles, de ces angles de mélodies limés, de ces terminaisons toutes modernes, de ces accompagnements incohérents rédigés pour l’orgue, il se trouvait en face d’un chant à la maigreur effilée et nerveuse des Primitifs; il voyait la rigidité ascétique de ses lignes, la résonance de son coloris, l’éclat de son métal martelé avec l’art barbare et charmant des bijoux Goths; il entendait sous la robe plissée des sons palpiter l’âme naïve, l’amour ingénu des âges et il observait cette nuance curieuse chez les Bénédictines: elles finissaient les cris d’adoration, les roucoulements de tendresse, en un murmure timide, coupé court, comme reculant par l’humilité, comme s’effaçant par modestie, comme demandant pardon à Dieu d’oser l’aimer.

Ah! vous avez eu bien raison de m’envoyer là, dit Durtal à l’abbé quand il le vit.

--Je n’avais pas le choix, répondit, en souriant, le prêtre, car l’on ne respecte le plain-chant que dans les abbayes soumises à la règle Bénédictine. Ce grand ordre de saint Benoît l’a restauré. Dom Pothier a fait pour lui ce que dom Guéranger a fait pour la liturgie.

Au reste, en sus de l’authenticité du texte vocal et de la façon de le traduire, il existe encore deux conditions essentielles et qui ne se rencontrent guère que dans les cloîtres, pour restituer la vie spéciale de ces mélodies, c’est d’abord d’avoir la Foi et ensuite de connaître le sens des mots qu’on chante.

--Mais, interrompit Durtal, je ne présume pas que les Bénédictines sachent le latin.

--Pardon, parmi les moniales de saint Benoît, et même parmi les sœurs cloîtrées des autres ordres, il en est un certain nombre qui étudient assez cette langue pour comprendre le bréviaire et les psaumes. C’est un sérieux avantage qu’elles ont sur les maîtrises qui ne sont composées, la plupart, que d’artisans sans instruction et sans piété, que de simples ouvriers de voix.

Maintenant, sans vouloir rabaisser votre enthousiasme pour la probité musicale de ces religieuses, je dois vous dire que, pour bien saisir, dans son altitude, dans son ampleur, ce magnifique chant, il faut l’entendre non pas vanné par des bouches même désexuées de vierges, mais sorti sans apprêts, tout vif, des lèvres d’hommes. Malheureusement, s’il existe à Paris, rue Monsieur et rue Tournefort, deux communautés de Bénédictines, il ne s’y trouve pas, en revanche, un véritable couvent de Bénédictins...

--Et, rue Monsieur, elles suivent la règle intégrale de saint Benoît?

--Oui, mais en sus des vœux habituels de pauvreté, de chasteté, de stabilité en clôture, d’obéissance, elles prononcent encore le vœu de réparation et d’adoration du Saint-Sacrement, tel que le formula sainte Mechtilde.

Aussi mènent-elles l’existence la plus austère qui soit parmi les nonnes. Presque jamais de viande; lever à deux heures du matin pour chanter l’office de Matines et les Laudes, et, jours et nuits, étés et hivers, elles se relaient devant le cierge de la réparation et devant l’autel. Il n’y a pas à dire, reprit l’abbé, après un silence, la femme est plus courageuse et plus forte que l’homme; aucun ascétère masculin ne pourrait, sans dépérir, supporter, dans l’air débilitant de Paris surtout, une vie pareille.

--Ce qui me stupéfie peut-être plus encore, fit Durtal, c’est lorsque je songe à la qualité d’obéissance qu’on doit exiger d’elles. Comment une créature douée de volonté peut-elle s’anéantir à un tel point?

--Oh! dit l’abbé, l’obéissance est la même dans tous les grands ordres; elle est absolue, sans réticences; la formule en a été excellemment résumée par saint Augustin. Écoutez cette phrase que je me rappelle avoir lue dans un commentaire de sa règle:

«On doit entrer dans les sentiments d’une bête de charge et se laisser conduire comme un cheval et un mulet qui n’ont point d’entendement ou plutôt, afin que l’obéissance soit encore plus parfaite, parce que ces animaux regimbent sous l’éperon, il faut être, entre les mains du supérieur, comme une bûche et un tronc d’arbre qui n’a ni vie, ni mouvement, ni action, ni volonté, ni jugement.» Est-ce clair?

--C’est surtout effarant!--J’admets bien, reprit Durtal, qu’en échange de tant d’abnégation, les religieuses sont là-haut puissamment aidées, mais enfin n’y a-t-il pas des moments de défaillance, des accès de désespoir, des instants où elles regrettent l’existence naturelle au plein air, où elles pleurent cette vie de mortes qu’elles se sont faite; n’y a-t-il pas enfin des jours où les sens réveillés crient?

--Sans doute; dans la vie en clôture, l’âge de vingt-neuf ans est, pour la plupart, à passer, terrible; car c’est alors que la crise passionnelle surgit; si la femme franchit ce cap--et presque toujours elle le franchit--elle est sauvée.

Mais la sédition charnelle n’est pas encore, à proprement parler, l’assaut le plus douloureux qu’elles supportent. Le véritable supplice qu’elles endurent, dans ces heures de trouble, c’est le regret ardent, fou, de cette maternité qu’elles ignorent; les entrailles délaissées de la femme se révoltent et si plein qu’il soit de Dieu, son cœur éclate, l’enfant Jésus qu’elles ont tant aimé leur apparaît alors si inaccessible et si loin d’elles! puis sa vue même les consolerait à peine, car elles rêveraient de le tenir dans leurs bras, de l’emmaillotter, de le bercer, de lui donner le sein, de faire, en un mot, œuvre de mère.

D’autres nonnes ne subissent, elles, aucune attaque précise, aucun siège que l’on connaisse; seulement sans cause définie, elles languissent, meurent tout à coup comme un cierge sur lequel on souffle. C’est l’acedia des cloîtres qui les éteint.

--Mais savez-vous, monsieur l’abbé, que ces détails sont peu encourageants...

Le prêtre haussa les épaules.--C’est le médiocre revers d’un endroit sublime, dit-il; les récompenses qui sont accordées, même sur cette terre, aux âmes conventuelles sont si supérieures!

--Enfin, je ne suppose pas que lorsqu’une religieuse s’abat, frappée dans sa chair, on l’abandonne. Que fait alors une mère abbesse?

--Elle agit suivant le tempérament corporel et suivant la complexion d’âme de la malade. Remarquez qu’elle a pu la suivre pendant les années de la probation; qu’elle a forcément pris un ascendant sur elle; elle doit donc, dans ces moments, surveiller de très près sa fille, s’efforcer de détourner le cours de ses idées, en la brisant par de pénibles travaux et en lui occupant l’esprit; elle doit ne pas la laisser seule, diminuer au besoin ses prières, restreindre ses heures d’office, supprimer les jeûnes, la nourrir, s’il le faut, mieux. Dans d’autres cas, au contraire, elle peut recourir à de plus fréquentes communions, pratiquer la minution ou la saignée, lui faire ingérer des aliments auxquels sont mêlées des semences froides; mais elle doit surtout prier, ainsi que toute la communauté, pour elle.

Une vieille abbesse de Bénédictines, que j’ai connue à Saint-Omer et qui était une incomparable régisseuse d’âmes, limitait surtout alors la durée des confessions. Aux moindres symptômes qu’elle voyait poindre, elle accordait deux minutes, montre en main, à la pénitente; et quand ce temps était écoulé, elle la renvoyait du confessionnal et la mêlait à ses compagnes.

--Et pourquoi cela?

--Parce que, dans les cloîtres, même pour les âmes bien portantes, la confession est l’amollissement le plus dangereux; c’est, en quelque sorte, un bain trop prolongé et trop chaud. Là, les moniales débordent, se déploient inutilement le cœur, s’appesantissent sur leurs maux, les exaspèrent en s’y complaisant; elles en sortent plus débilitées, plus malades qu’auparavant. Deux minutes doivent, en effet, suffire à une religieuse pour énoncer ses peccadilles!

Puis... puis... il faut bien l’avouer, le confesseur est un péril pour le monastère--non que je suspecte son honnêteté, ce n’est point cela que je veux dire--mais comme il est généralement choisi parmi les protégés de l’évêque, il existe de nombreuses chances pour qu’il soit un homme qui ne sache rien et qui, ignorant absolument le maniement de telles âmes, achève de les détraquer, en les consolant. Ajoutez encore que si les attaques démoniaques, très fréquentes dans les cloîtres, se produisent, le malheureux reste bouche béante, conseille à tort et à travers, entrave l’énergie de l’abbesse qui est autrement forte que lui sur ces matières.

--Et, fit Durtal qui chercha ses mots, voyons, je présume que des histoires dans le genre de celles que Diderot raconte dans ce sot volume qu’est la «Religieuse» sont inexactes?

--A moins qu’une communauté ne soit pourrie par une supérieure vouée au Satanisme--ce qui, Dieu merci, est rare,--les ordures narrées par cet écrivain sont fausses, et il y a, d’ailleurs, une bonne raison pour qu’il en soit ainsi, c’est qu’il existe un péché qui est l’antidote de celui-là, le péché de zèle.

--Hein?

--Oui, le péché de zèle qui fait dénoncer sa voisine, qui satisfait les jalousies, qui crée l’espionnage pour contenter ses rancunes; c’est là le vrai péché du cloître. Eh bien, je vous assure que si deux sœurs s’avisaient de perdre toute vergogne, elles seraient aussitôt dénoncées.

--Mais je croyais, Monsieur l’abbé, que la dénonciation était permise par la plupart des règles d’ordres.

--Oui, mais peut-être serait-on porté à en abuser un peu, surtout dans les couvents de femmes, car vous pensez bien que si les cloîtres renferment de pures mystiques, de véritables saintes, ils tiennent aussi des religieuses moins avancées dans les voies de la Perfection et qui conservent bien encore quelques défauts...

--Voyons, puisque nous sommes sur ce chapitre des détails intimes, oserai-je vous demander si la propreté n’est pas tant soit peu négligée par ces braves filles?

Je l’ignore; tout ce que je sais, c’est que, dans les abbayes de Bénédictines que j’ai connues, chaque moniale était libre d’agir comme bon lui semblait; dans certaines constitutions d’Augustines, le cas est au contraire prévu; défense est faite de se laver, sinon tous les mois, le corps. En revanche, chez les Carmélites, la propreté est exigée. Sainte Térèse haïssait la crasse et aimait le linge blanc; ses filles ont même, je crois, le droit d’avoir une fiole d’eau de Cologne dans leurs cellules. Vous le voyez, cela dépend des ordres et probablement aussi, quand les règles n’en font pas expressément mention, des idées que la supérieure professe à ce sujet. J’ajouterai que cette question ne doit pas être seulement envisagée au point de vue mondain; car la saleté corporelle est pour certaines âmes une souffrance, une mortification de plus qu’elles s’imposent. Voyez Benoît Labre!

--Celui qui ramassait sa vermine lorsqu’elle le quittait et la remettait pieusement dans sa manche! Je préfère des mortifications d’un autre genre.

--Il en est de plus dures, croyez-le, et je doute que celles-là vous conviennent plus. Voudriez-vous imiter Suso qui, pour châtier ses sens, traîna pendant dix-huit ans, sur ses épaules nues, une énorme croix plantée de clous dont les pointes lui foraient les chairs? Il s’était de plus emprisonné les mains dans des gantelets de cuir hérissés, eux aussi, de clous, de peur d’être tenté de panser ses plaies. Sainte Rose de Lima ne se traitait pas mieux; elle s’était ceint le corps d’une chaîne si serrée qu’elle avait fini par entrer sous la peau, par disparaître sous le bourrelet saignant des chairs; elle portait, en outre, un cilice de crin de cheval garni d’épingles et couchait sur des tessons de verres; mais toutes ces épreuves ne sont rien en comparaison de celles que s’infligea une Capucine, la vénérable mère Passidée de Sienne.

Celle-là se fustigeait à tour de bras avec des branches de genièvre et de houx, puis elle inondait ses blessures de vinaigre et les saupoudrait de sel; elle dormait, l’hiver, dans la neige; l’été sur des touffes d’orties, sur des noyaux, sur des balais; se mettait des dragées de plomb chaud dans ses chaussures, s’agenouillait sur des chardons, sur des épines, sur des râpes. En Janvier, elle rompait la glace d’un tonneau et se plongeait dedans ou bien elle s’asphyxiait à moitié, en se faisant pendre, la tête en bas, au tuyau d’une cheminée, dans laquelle on allumait de la paille humide, et j’en passe; eh bien fit l’abbé, en riant, je crois que si vous aviez à choisir, vous aimeriez encore mieux les mortifications que s’imposait Benoît Labre.

--J’aimerais surtout mieux rien du tout, répondit Durtal.

Il y eut un instant de silence.

Durtal repensait aux Bénédictines;--mais, reprit-il, pourquoi font-elles insérer dans la «Semaine religieuse,» après leur titre de Bénédictines du Saint-Sacrement, cette mention: «Monastère de Saint Louis du Temple.»

--Parce que, répliqua l’abbé, leur premier couvent a été fondé sur les ruines mêmes de la prison du Temple qui leur furent concédées par ordonnance royale, lorsque Louis XVIII revint en France.

Leur fondatrice et leur supérieure fut Louise Adélaïde de Bourbon Condé, une malheureuse et nomade princesse dont presque toute la vie s’était écoulée dans l’exil. Chassée de France par la Révolution et par l’Empire, traquée dans presque tous les pays de l’Europe, elle erra au hasard des monastères, cherchant abri, tantôt chez les Annonciades de Turin et chez les Capucines du Piémont, tantôt chez les Trappistines de la Suisse et chez les sœurs de la Visitation de Vienne, tantôt encore chez les Bénédictines de la Lithuanie et de la Pologne. Elle avait fini par échouer chez les Bénédictines du comté de Norfolk, lorsqu’elle put rentrer en France.

C’était une femme singulièrement aguerrie dans la science monastique et très experte à diriger les âmes.

Elle voulut que, dans son abbaye, chaque sœur s’offrît au ciel en réparation des crimes commis et qu’elle acceptât les plus pénibles privations pour racheter ceux qui pourraient se commettre; elle y installa l’Adoration perpétuelle et y introduisit également dans toute sa pureté et, à l’exclusion de tout autre, le plain-chant.

Il s’y est, vous avez pu l’entendre, conservé intact; il est vrai que, depuis elle, ses religieuses ont reçu des leçons de Dom Schmitt, l’un des moines les plus doctes en cette matière.

Enfin, après la mort de la princesse, qui eut lieu en 1824, je crois, on reconnut que son cadavre exhalait l’odeur de sainteté et, bien qu’elle n’ait pas été canonisée, son intercession est invoquée par ses filles, dans certains cas. C’est ainsi, par exemple, que les Bénédictines de la rue Monsieur s’adressent à elle lorsqu’elles ont perdu un objet et l’expérience démontre que leur prière n’est jamais vaine, que presque aussitôt l’objet égaré se retrouve.

Mais, continua l’abbé, puisque vous aimez tant ce monastère, allez-y, surtout lorsqu’il resplendit.

Et le prêtre se leva et prit une Semaine religieuse qui traînait sur sa table.

Il la feuilleta. Tenez, dit-il, et il lut: «Dimanche, à trois heures, vêpres chantées; cérémonie de vêture, présidée par le Révérendissime Père Dom Étienne, abbé de la Grande Trappe, et Salut.»

--Le fait est que voilà une cérémonie qui m’intéresse!

--J’irai probablement aussi.

--Alors, nous pourrions nous rejoindre dans la chapelle.

--Parfaitement.

--Les prises d’habits n’ont plus aujourd’hui la gaieté qu’elles avaient au XVIIIe siècle, dans certains instituts de Bénédictines, entre autres dans l’abbaye de Bourbourg, en Flandre, reprit l’abbé, en souriant, après un silence.

Et comme Durtal l’interrogeait du regard.

--Mais oui, c’était sans tristesse ou c’était du moins d’une tristesse bien spéciale, jugez-en. La veille du jour où la postulante devait prendre l’habit, elle était présentée à l’abbesse du Bourbourg par le gouverneur de la ville. On lui offrait du pain et du vin et elle y goûtait dans l’église même. Le lendemain, elle se rendait, vêtue d’habits magnifiques, dans un bal où se tenait toute la communauté des religieuses et, là, elle dansait, puis elle demandait à ses parents de la bénir et elle était conduite, au son des violons, dans la chapelle où l’abbesse prenait possession d’elle. Elle avait, pour la dernière fois, vu, dans ce bal, les joies du monde, car elle était ensuite enfermée, pour le restant de ses jours, dans le cloître.

--C’est d’une allégresse macabre, fit Durtal; il dut y avoir autrefois des coutumes monacales et des congrégations bizarres, reprit-il.

--Sans doute, mais cela se perd dans la nuit des temps. Il me revient à la mémoire pourtant qu’au XVe siècle, il existait, sous l’obédience de saint Augustin, un ordre en effet étrange qui s’appelait l’ordre des filles de saint Magloire et habitait, dans la rue Saint-Denys, à Paris. Les conditions d’admission étaient au rebours de celles des autres chartes. La postulante devait jurer sur les saints Évangiles qu’elle avait perdu sa virginité et l’on ne s’en rapportait pas à son serment; on la visitait et si elle était sage, on la déclarait indigne d’être reçue. On s’assurait également qu’elle ne s’était pas fait déflorer exprès pour pénétrer dans le couvent, mais qu’elle s’était bel et bien livrée à la luxure, avant de venir solliciter l’abri du cloître.

C’était, en somme, une troupe de filles repenties et la règle qui les assujettissait était farouche. On y était fouetté, jeté au cachot, soumis aux jeûnes les plus durs; à l’ordinaire, on pratiquait la coulpe trois fois par semaine; on se levait à minuit; on était surveillé sans relâche, accompagné même aux endroits les plus secrets; les mortifications y étaient incessantes et la clôture absolue. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette nonnerie est morte.

--Et qu’elle n’est pas près de renaître, s’écria Durtal; enfin, Monsieur l’abbé, à dimanche, rue Monsieur, n’est-ce pas?

Et, sur l’affirmation du prêtre, Durtal partit, ruminant, à propos des ordres monastiques, des idées baroques. Il faudrait, se disait-il, fonder une abbaye où l’on pourrait travailler dans une bonne bibliothèque, à l’aise; on y serait quelques-uns, avec une nourriture possible, du tabac à volonté, la permission d’aller faire un tour sur le quai, de loin en loin. Et il rit; mais ce ne serait pas un couvent alors! Ou ce serait un couvent de dominicains, avec les dîners en ville et le flirt de la prédication en moins!

VIII

En se dirigeant, le dimanche matin, vers la rue Monsieur, Durtal se remâchait des bribes de réflexions sur les monastères. Il n’y a pas à dire, ruminait-il, dans l’immondice accumulée des temps, eux seuls sont restés propres et ils sont vraiment en relations avec le ciel et servent de truchement à la terre pour lui parler. Oui, mais encore, faut-il s’entendre et spécifier qu’il s’agit seulement ici des ordres en clôture et demeurés autant que possible pauvres...

En resongeant aux communautés de femmes, il murmura, tout en pressant le pas: voici encore un fait surprenant et qui prouve, une fois de plus, l’inégalable génie dont est douée l’Église; elle est arrivée à faire vivre, côte à côte, sans qu’elles s’assassinent, des ruches de femmes qui obéissent, sans regimber, aux volontés d’une autre femme; ça c’est inouï!

Enfin m’y voici,--et Durtal qui se savait en retard se précipita dans la cour des Bénédictines, gravit, quatre à quatre, le perron de la petite église et poussa la porte. Il demeura hésitant sur le seuil, ébloui par le brasier de cette chapelle en feu. Partout des lampes étaient allumées et, au-dessus des têtes, l’autel flamboyait dans sa futaie incendiée de cierges sur le fond de laquelle se détachait, comme sur l’or d’un iconostase, la face empourprée d’un évêque blanc.

Durtal se glissa dans la foule, joua des coudes, entrevit l’abbé Gévresin qui lui faisait signe; il le rejoignit, s’installa sur la chaise que le prêtre lui avait réservée et il examina l’abbé de la Grande Trappe, entouré de prêtres en chasubles, d’enfants de chœur habillés, les uns en rouge et les autres en bleu, suivi par un trappiste au crâne ras, cerclé d’une couronne de cheveux, tenant la crosse de bois, dans le tournant de laquelle était sculpté un petit moine.

Vêtu de la coule blanche, à longues manches avec gland d’or au capuchon, la croix abbatiale sur la poitrine, la tête coiffée d’une mitre mérovingienne de forme basse, Dom Étienne, avec sa large carrure, sa barbe grisonnante et la joie de son teint, lui fit tout d’abord l’effet d’un vieux Bourguignon, cuit par le soleil dans les travaux des vignes; il lui parut, de plus, être un brave homme, mal à l’aise sous la mitre, intimidé par ces honneurs.

Un parfum âcre qui brûlait l’odorat ainsi qu’un piment brûle la bouche, le parfum de la myrrhe flottait dans l’air; il y eut un remous de foule; derrière la grille dont le rideau noir fut tiré, le couvent, debout, entonna l’hymne de saint Ambroise, le «Jesu corona Virginum», tandis que les cloches de l’abbaye sonnaient à toute volée; dans la courte allée menant du parvis au chœur et bordée par une haie penchée de femmes, un crucifère et des porte-cierges entrèrent, puis, derrière eux, la novice, en costume de mariée, parut.

Elle était brune et légère, toute petite, et elle s’avançait confuse, les yeux baissés, entre sa mère et sa sœur; d’un premier coup d’œil, Durtal la jugea insignifiante, à peine jolie, vraiment quelconque; et instinctivement il chercha l’autre, gêné quand même dans ses habitudes, par cette absence de l’homme dans un mariage.

Se roidissant contre son émotion, la postulante franchit la nef, pénétra dans le chœur, s’agenouilla à gauche, sur un prie-Dieu, devant un grand cierge, assistée de sa mère et de sa sœur, lui servant de paranymphes.

Dom Étienne salua l’autel, monta ses degrés, s’assit dans un fauteuil de velours rouge, installé sur la plus haute marche.

Alors, l’un des prêtres vint chercher la jeune fille et elle s’agenouilla, seule, devant le moine.

Dom Étienne gardait l’immobilité d’un Bouddha et il en eut le geste; il leva un doigt et, doucement, il dit à la novice:

--Que demandez-vous?

Elle parla si bas qu’on l’entendit à peine:

--Mon père, me sentant pressée d’un ardent désir de me sacrifier à Dieu, en qualité de victime en union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ immolé sur nos autels et de consommer ma vie en Adoration perpétuelle de son divin Sacrement, sous l’observance de la règle de notre glorieux Père saint Benoît, je vous demande humblement la grâce du saint habit.

--Je vous l’accorderai volontiers, si vous croyez pouvoir conformer votre vie à celle d’une victime vouée au Saint-Sacrement.

Et elle répondit d’un ton plus assuré:

--Je l’espère, appuyée sur les infinies bontés de mon Sauveur Jésus-Christ.

--Dieu vous donne, ma fille, la persévérance, dit le prélat; il se leva, fit face à l’autel, s’agenouilla, la tête découverte, et commença le chant du «Veni creator» que continuèrent, derrière la natte ajourée de fer, toutes les voix des nonnes.

Puis il remit sa mitre, pria, tandis que le chant des psaumes surgissait sous les voûtes. La novice, que l’on avait pendant ce temps reconduite à sa place, sur le prie-Dieu, se leva, salua l’autel, vint s’agenouiller, entre ses deux paranymphes, aux pieds de l’abbé de la Trappe qui s’était rassis.

Et ses deux compagnes défirent le voile de la fiancée, ôtèrent la couronne de fleurs d’oranger, déroulèrent les torsades des cheveux, tandis qu’un prêtre étendait une serviette sur les genoux du prélat et que le diacre lui présentait sur un plat de longs ciseaux.

Alors, devant le geste de ce moine s’apprêtant, tel qu’un bourreau, à tondre la condamnée dont l’heure de l’expiation est proche, l’effrayante beauté de l’innocence s’assimilant au crime, se substituant aux conséquences de fautes qu’elle ignorait, qu’elle ne pouvait même comprendre, apparut à ce public venu par curiosité dans la chapelle, et, consterné par l’apparent déni de cette justice plus qu’humaine, il trembla lorsque l’évêque saisit à pleine main, ramena sur le front, tira à lui la chevelure.

Et ce fut comme un éclair d’acier dans une pluie noire.

L’on entendit, dans le silence de mort de l’église, le cri des ciseaux peinant dans cette toison qui fuyait sous ses lames, puis tout se tut. Dom Étienne ouvrit la main et, sur ses genoux, en de longs fils noirs, cette pluie tomba.

Il y eut un soupir de soulagement lorsque les prêtres et les paranymphes emmenèrent la mariée, étrange dans sa robe à traîne, avec sa tête déparée et sa nuque nue.

Et presque aussitôt le cortège revint. Il n’y avait plus de fiancée en jupe blanche, mais une religieuse en robe noire.

Elle s’inclina devant le trappiste et se remit à genoux, entre sa mère et sa sœur.

Alors, tandis que l’abbé priait le Seigneur de bénir sa servante, le cérémoniaire et le diacre prirent sur une crédence, près de l’autel, une corbeille où, sous des pétales effeuillés de roses, étaient pliés une ceinture de cuir mort, symbole du terme de cette luxure que les Pères de l’Église logeaient dans la région des reins, un scapulaire qui allégorise la vie crucifiée au monde, un voile qui signifie la solitude de la vie cachée en Dieu; et le prélat énonçait le sens de ces images à la novice, saisissait enfin le cierge allumé dans le flambeau placé devant elle et il le lui tendait, divulguant en un mot l’acception de cet emblème: accipe, charissima soror, lumen Christi...

Puis Dom Étienne reçut le goupillon que lui présentait, en s’inclinant, un prêtre et, ainsi qu’à l’absoute des trépassés, il dessina une croix d’eau bénite sur la jeune fille; ensuite, il se rassit et, doucement, tranquillement, sans même faire un geste, il parla.

Il s’adressait à la postulante seule et glorifiait devant elle l’auguste et l’humble vie des cloîtres. Ne regardez pas en arrière, dit-il, et ne regrettez rien, car, par ma voix, Jésus vous répète la promesse qu’il fit autrefois à Madeleine: «votre part est la meilleure et elle ne vous sera pas ôtée». Dites-vous aussi, ma fille, qu’enlevée désormais à l’éternel enfantillage des labeurs vains, vous accomplirez, sur cette terre, une œuvre utile; vous pratiquerez la charité dans ce qu’elle a de plus élevé, vous expierez pour les autres, vous prierez pour ceux qui ne prient point, vous aiderez, dans la mesure de vos forces, à compenser la haine que le monde porte au Sauveur.

Souffrez et vous serez heureuse; aimez votre Époux et vous verrez combien il est faible pour ses élues! Croyez-moi, son amour est tel qu’il n’attendra même pas que vous soyez purifiée par la mort, pour vous récompenser de vos misérables mortifications, de vos pauvres peines. Il vous comblera, avant l’heure, de ses grâces et vous le supplierez de vous laisser mourir, tant l’excès de ces joies dépassera vos forces!

Et, peu à peu, le vieux moine s’échauffait, revenait sur les paroles du Christ à la Madeleine, montrait qu’à propos d’elle, Jésus avait promulgué la préexcellence des ordres contemplatifs sur les autres ordres, et il donnait brièvement des conseils, appuyait sur la nécessité de l’humilité, de la pauvreté qui sont, ainsi que l’énonce sainte Claire, les deux grands murs de la vie claustrée. Il bénit enfin la novice qui vint lui baiser la main et lorsqu’elle fut retournée à sa place, il pria, les yeux au ciel, le Seigneur d’accepter cette vierge qui s’offrait, comme hostie, pour les péchés du monde, puis il entonna debout le «Te Deum».

Tout le monde se leva et, précédé par la croix et les cierges, le cortège sortit de l’église et se tassa dans la cour.

Alors Durtal put se croire transporté loin de Paris, rejeté tout à coup dans le fond des âges.

La cour entourée de bâtiments était barrée, en face de la porte cochère, par une haute muraille au milieu de laquelle rentrait une porte à deux vantaux; de chaque côté, six pins maigres balayaient l’air; des chants s’entendaient derrière le mur.

La postulante, en avant, seule, près de la porte close, tenait, tête baissée, son cierge. L’abbé de la Trappe, appuyé sur sa crosse, se tenait immobile à quelques pas d’elle.

Durtal examinait les visages; la petite si banale en costume de mariée était devenue charmante; maintenant le corps s’effilait en une grâce timide; les lignes trop loquaces sous la robe mondaine s’étaient tues; sous le suaire religieux, les contours n’étaient plus qu’une naïve ébauche; il y avait eu comme un recul d’années, comme un retour aux formes devinées de l’enfance.

Durtal s’approcha pour la mieux observer; il tenta de scruter cette figure, mais dans le linceul glacé de sa coiffe, elle restait muette, semblait absente de la vie, avec ses yeux fermés, ne vivait plus que par le sourire des lèvres heureuses.

Et, vu de près, le moine, massif et rougeaud, dans la chapelle, était, lui aussi, changé; la charpente demeurait robuste et le teint brûlait; mais les yeux d’un bleu d’eau, jaillie de la craie, d’eau sans reflets et sans rides, les yeux incroyablement purs, changeaient la vulgaire expression des traits, lui enlevaient cette allure vigneronne qu’il avait au loin.

Il n’y a pas à dire, pensa Durtal, l’âme est tout dans ces gens-là et leurs physionomies sont modelées par elle. Il y a des clartés saintes dans ces prunelles, dans ces bouches, dans ces seules ouvertures au bord desquelles l’âme s’avance, regarde hors du corps, se montre presque.

Subitement, derrière le mur, les chants cessèrent; la petite fit un pas, frappa avec ses doigts repliés la porte et, d’une voix qui défaillait, elle chanta:

«Aperite mihi portas Justitiæ: * Ingressa in eas, confitebor Domino.»

Et la porte s’ouvrit. Une autre grande cour, sablée de cailloux de rivière, apparut, limitée au fond par une bâtisse, et toute la communauté, formant une sorte de demi-cercle, des livres noirs à la main, clama:

«Hæc porta Domini: * Justi intrabunt in eam.»

La novice fit un pas encore jusqu’au seuil et elle reprit de sa voix lointaine:

«Ingrediar in locum tabernaculi admirabilis * usque ad domum Dei.»

Et le chœur impassible des moniales répondit:

«Hæc est domus Domini, firmiter ædificata: * Bene fundata est supra firmam petram.»

Durtal contemplait à la hâte ces figures qui ne pouvaient être vues que pendant quelques minutes et à l’occasion d’une cérémonie pareille. C’était une rangée de cadavres, debout, dans des suaires noirs. Toutes étaient exsangues, avaient des joues blanches, des paupières lilas et des bouches grises; toutes avaient des voix épuisées et tréfilées par les privations et les prières, et, la plupart se voûtaient, même les jeunes. Ah! l’austère fatigue de ces pauvres corps! se cria Durtal.

Mais il dut interrompre ses réflexions; la mariée, maintenant agenouillée sur le seuil, se tournait vers Dom Étienne et chantait tout bas:

«Hæc requies mea in sæculum sæculi: * Hic habitabo quoniam elegi eam.»

Le moine déposa sa mitre et sa crosse et dit:

«Confirma hoc, Deus, quod operatus es in nobis.»

Et la postulante murmura:

«A templo sancto tuo quod est in Jerusalem.»

Alors, avant de se recoiffer et de reprendre sa crosse, le prélat pria le Dieu tout-puissant d’infondre la rosée de sa bénédiction sur sa servante, puis désignant la jeune fille à une moniale qui se détacha du groupe des sœurs et s’avança, elle aussi, jusqu’au seuil, il lui dit:

«Nous remettons entre vos mains, Madame, cette nouvelle fiancée du Seigneur; maintenez-la dans la sainte résolution qu’elle vient de témoigner solennellement, en demandant à se sacrifier à Dieu, en qualité de victime et à consommer sa vie en l’honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, immolé sur nos autels. Conduisez-la dans la voie des divins commandements, dans la pratique des conseils du saint Évangile et dans les observances de la règle monastique. Préparez-la pour l’union éternelle à laquelle le céleste Époux la convie et, dans cet heureux accroissement du troupeau confié à vos soins, puisez un nouveau motif de sollicitude maternelle. Que la paix du Seigneur demeure avec vous!»

Et ce fut tout; les religieuses, une à une, se retournèrent et disparurent derrière le mur, tandis que la petite les suivait comme un pauvre chien qui accompagne, tête basse, à distance, un nouveau maître.

La porte replia ses battants.

Durtal restait abasourdi, regardait la silhouette de l’évêque blanc, le dos des prêtres qui remontaient pour célébrer le Salut dans l’église; et derrière eux venaient, pleurant, la figure dans leur mouchoir, la mère et la sœur de la novice.

--Eh bien? Lui dit l’abbé, en glissant son bras sous le sien.

--Eh bien, cette scène est, à coup sûr, le plus émouvant alibi de la mort qui se puisse voir; cette vivante qui s’enfouit elle-même dans la plus effrayante des tombes--car dans celle-là la chair souffre encore--est admirable!

Je me rappelle ce que vous m’avez vous-même raconté sur l’étreinte de cette observance et je frémis, en songeant à l’Adoration perpétuelle, aux nuits d’hiver où une enfant, telle que celle-ci, est réveillée, au milieu de son premier sommeil, et jetée dans les ténèbres d’une chapelle où elle doit, sans s’évanouir de faiblesse et de peur, prier seule, pendant des heures glacées, à genoux sur une dalle.

Qu’est-ce qui se passe dans cet entretien avec l’inconnu, dans ce tête à tête avec l’ombre? Parvient-elle à se quitter, à s’évader de la terre, à atteindre, sur le seuil de l’Éternité, l’inconcevable Époux, ou bien, impuissante à prendre son élan, demeure-t-elle l’âme rivée au sol?

Évidemment, on se la figure, la face tendue, les mains jointes, s’appelant, se concentrant au fond d’elle-même, se réunissant pour mieux s’effuser et on se l’imagine aussi malade, à bout de forces, tentant dans un corps qui grelotte de s’allumer l’âme. Mais qui sait si, certaines nuits, elle y arrive?

Ah! Ces pauvres veilleuses aux huiles épuisées, aux flammes presque mortes qui tremblent dans l’obscurité du sanctuaire, qu’est-ce que le bon Dieu en fait?

Enfin il y a la famille qui assistait à cette prise d’habit et si l’enfant m’enthousiasme, je ne puis m’empêcher de plaindre la mère. Songez donc, si sa fille mourait, elle l’embrasserait, elle lui parlerait peut-être; ou bien alors, si elle ne la reconnaissait plus, ce ne serait pas de son plein gré du moins; et, ici, ce n’est plus le corps, c’est l’âme même de sa fille qui meurt devant elle. Exprès, son enfant ne la reconnaît plus; c’est la fin méprisante d’une affection. Avouez que pour une mère c’est tout de même dur!

--Oui, mais cette soi-disant ingratitude, acquise au prix de Dieu sait quelles luttes, n’est--la vocation divine mise à part--qu’une plus équitable répartition de l’amour humain. Pensez que cette élue devient le bouc émissaire des péchés commis; ainsi qu’une lamentable Danaïde, intarissablement, elle versera l’offrande de ses mortifications et de ses prières, de ses veilles et de ses jeûnes, dans la tonne sans fond des offenses et des fautes! Ah! réparer les péchés du monde, si vous saviez ce que c’est!--Tenez, je me rappelle, à ce propos, qu’un jour l’abbesse des Bénédictines de la rue Tournefort me disait: comme nos larmes ne sont pas assez saintes, comme nos âmes ne sont pas encore assez pures, Dieu nous éprouve dans notre corps. Il y a, ici, des maladies longues et dont on ne guérit pas, des maladies que les médecins renoncent à comprendre; nous expions pour les autres beaucoup ainsi.

Mais si vous recensez la cérémonie de tout à l’heure, il ne sied pas de vous attendrir devant elle outre mesure et de la comparer au spectacle connu des funérailles; la postulante que vous avez vue n’a pas encore prononcé les vœux de sa profession; elle peut donc, si elle le désire, se retirer du couvent et rentrer chez elle. A l’heure présente, pour la mère, elle est une fille exilée, une fille en pension, mais elle n’est pas une fille morte!

--Vous direz ce qui vous plaira, mais cette porte qui se referme sur elle est tragique!

--Aussi, chez les Bénédictines de la rue Tournefort, la scène a-t-elle lieu dans l’intérieur du couvent et sans que la famille y assiste; la mère est épargnée, mais ainsi mitigée, cette cérémonie n’est plus qu’une étiquette banale, qu’une formule presque penaude dans ce huis clos où la Foi se cache.

--Et elles sont également des Bénédictines de l’Adoration perpétuelle, ces nonnes-là?

--Oui, connaissez-vous leur monastère?

Et Durtal faisant signe que non, l’abbé reprit:

--Il est plus ancien, mais moins intéressant que celui de la rue Monsieur; la chapelle y est mesquine, pleine de statuettes de plâtre, de fleurs en taffetas, de grappes de raisins, d’épis en papier d’or; mais l’antique bâtisse qui abrite le cloître est curieuse. Elle tient, comment dirai-je, d’un réfectoire de pension et aussi d’un salon de maison de retraite; elle sent en même temps la vieillesse et l’enfance...

--Je connais ce genre de couvents, fit Durtal; j’en ai autrefois fréquenté un, alors que j’allais visiter, à Versailles, une vieille tante. Pour moi, il évoquait surtout l’idée d’une maison Vauquer tombée dans la dévotion, il fleurait tout à la fois la table d’hôte de la rue de la Clef et la sacristie de province.

--C’est bien cela, et l’abbé reprit, en souriant:

--J’ai eu, rue Tournefort, plusieurs entrevues avec l’abbesse; on la devine plutôt qu’on ne la voit, car on est séparé d’elle par une herse de bois noir derrière laquelle s’étend un rideau qu’elle ouvre.

Je la vois très bien, moi, pensa Durtal qui, se rappelant le costume des Bénédictines, aperçut, en une seconde, une petite face brouillée dans un jour neutre, puis, plus bas, sur le haut de la robe, l’éclat d’un Saint-Sacrement de vermeil, émaillé de blanc.

Il se mit à rire et dit à l’abbé:

--Je ris, parce qu’ayant eu des affaires à régler avec cette tante religieuse dont je vous ai parlé et que je ne discernais, ainsi que votre abbesse, qu’au travers de la treille, j’avais découvert la façon de lire un peu dans ses pensées.

--Ah! et comment?

--Voici. Ne pouvant observer sa physionomie qui se reculait derrière le lattis de la cage et disparaissait sous son voile, ne pouvant non plus, si elle me répondait, me guider sur les inflexions de sa voix toujours circonspecte et toujours calme, j’avais fini par ne me fier qu’à ses grandes lunettes, rondes et cerclées de buffle, que presque toutes les nonnes portent; eh bien, la vivacité réfrénée de la femme éclatait là; subitement, dans un coin des verres, une flammèche s’allumait; je comprenais alors que l’œil avait pris feu et qu’il démentait l’indifférence de la voix, la quiétude voulue du ton.

L’abbé se mit, à son tour, à rire.

--Et la supérieure qui dirige les Bénédictines de la rue Monsieur, vous la connaissez? reprit Durtal.

--J’ai causé avec elle, une fois ou deux; là, le parloir est monastique; il n’a point le côté provincial et bourgeois de la rue Tournefort; il se compose d’une loge sombre occupée dans toute la largeur, au fond par une grille enchevêtrée de fer; derrière cette grille se dressent encore des barreaux de bois et un volet peint en noir. L’on est en pleine nuit et l’abbesse à peine éclairée, vous apparaît, telle qu’un fantôme...

--L’abbesse est cette religieuse, âgée, toute frêle, toute petite, à laquelle Dom Étienne a remis la novice?

--Oui, elle est une remarquable bergère d’âmes et qui plus est, une femme fort instruite et d’une distinction de manières rare.

--Oh! pensa Durtal, je me figure bien qu’elles sont d’exquises, mais aussi de terribles femmes, les abbesses! sainte Térèse était la bonté même, mais lorsque, dans son «Chemin de la Perfection», elle parle des nonnes qui se liguent pour discuter les volontés de leur Mère, elle se décèle inexorable, car elle déclare qu’il faut leur infliger la prison perpétuelle et le plus tôt qu’il se peut et sans faiblir; et, au fond, elle a raison, car toute sœur discole pourrirait le troupeau, donnerait la clavelée aux âmes!

Ils étaient arrivés, en causant, au bout de la rue de Sèvres; l’abbé s’arrêta pour reposer ses jambes.

--Ah! fit-il, comme se parlant à lui-même, si je n’avais pas eu, pendant toute mon existence, de si lourdes charges, d’abord un frère puis des neveux à soutenir, j’eusse fait, depuis bien des années, partie de la famille de saint Benoît. J’ai toujours eu l’attirance de ce grand ordre qui est l’ordre intellectuel de l’Église, en somme. Aussi, quand j’étais plus valide et plus jeune, était-ce dans l’un de ces monastères que j’allais faire mes retraites, tantôt chez les moines noirs de Solesmes ou de Ligugé qui ont conservé les savantes traditions de saint Maur, tantôt chez les Cisterciens, chez les moines blancs de la Trappe.

--C’est vrai, fit Durtal, la Trappe est une des grandes branches de l’arbre de saint Benoît; mais pourtant est-ce que ses ordonnances ne diffèrent pas de celles que laissa le Patriarche?

--C’est-à-dire que les Trappistes interprètent la règle de saint Benoît qui est très souple et très large, moins dans son esprit que dans sa lettre, tandis que les Bénédictins font le contraire.

En somme la Trappe est un rejeton de Cîteaux et elle est bien plus la fille de saint Bernard qui fut pendant quarante ans la sève même de cette tige, que la descendante de saint Benoît.

--Mais, autant que je puis me le rappeler, les Trappes sont elles-mêmes divisées et ne vivent point sous une discipline uniforme.

--Si, maintenant; depuis qu’un bref pontifical daté du 17 mars 1893 a sanctionné les décisions du chapitre général des Trappistes réunis à Rome et édicté la fusion en un seul ordre et sous la direction d’un seul supérieur des trois observances de Trappes qui étaient, en effet, régies par des constitutions en désaccord.

Et voyant que Durtal l’écoutait, attentif, l’abbé poursuivit:

--Parmi ces trois observances, une seule, celle des Trappistes Cisterciens, à laquelle appartenait l’abbaye dont j’étais l’hôte, suivait intégralement les prescriptions du douzième siècle, menait l’existence monastique du temps de saint Bernard. Celle-là ne reconnaissait que la règle de saint Benoît, prise dans son acception la plus stricte et complétée par la Charte de Charité et les us et coutumes de Cîteaux; les deux autres avaient adopté la même règle, mais révisée et modifiée au XVIIe siècle par l’abbé de Rancé; et encore, l’une d’elles, la congrégation de Belgique, avait-elle dénaturé les statuts imposés par cet abbé.

Aujourd’hui, toutes les Trappes ne forment plus, je viens de vous le dire, qu’un seul et même institut placé sous le vocable «d’ordre des Cisterciens réformés de la Bienheureuse Vierge Marie de la Trappe», et toutes reprennent les règlements de Cîteaux et revivent la vie des cénobites au Moyen Age.

--Mais si vous avez fréquenté ces ascétères, dit Durtal, vous devez alors connaître Dom Étienne?

--Non, je n’ai jamais séjourné à la Grande Trappe; j’ai préféré les pauvres et les petits couvents où l’on est mêlé avec les moines, aux imposants monastères qui vous isolent dans une hôtellerie et vous tiennent à l’écart, en somme.

Tenez, il en est une, celle où je m’enfermais, Notre-Dame de l’Atre, une petite Trappe à quelques lieues de Paris, qui est bien le plus séduisant des refuges. Outre que vraiment le Seigneur y réside, car elle a parmi ses enfants de véritables saints, elle est encore charmante avec ses étangs, ses arbres séculaires, sa lointaine solitude, au fond des bois.

--Oui mais, fit observer Durtal, l’existence doit y être quand même implacable, car la Trappe est l’ordre le plus rigide qui ait été imposé aux hommes.

Pour toute réponse, l’abbé lâcha le bras de Durtal et lui prit les mains.

--Savez-vous, lui dit-il, en le regardant bien en face, savez-vous, c’est là que vous devriez aller pour vous convertir.

--Parlez-vous sérieusement, monsieur l’abbé?

Et comme le prêtre lui serrait les mains plus fort, Durtal s’écria:

--Ah! non, par exemple; d’abord, je n’ai pas la robustesse d’âme et j’ai encore moins, s’il est possible, la santé corporelle qu’exigerait un tel régime; je tomberais malade en arrivant et puis... et puis...

--Et puis quoi? Je ne vous propose pas de vous interner à jamais dans un cloître...

--J’aime à le croire, fit Durtal, d’un ton presque piqué.

--Mais bien d’y rester une huitaine, juste le temps nécessaire pour vous y curer. Or, huit jours sont bien vite passés; ensuite, croyez-vous donc que si vous preniez une semblable résolution, Dieu ne vous soutiendrait point.

--C’est joli à dire, mais...

--Parlons hygiène, alors...--Et l’abbé eut un sourire de pitié un peu méprisante.--Je puis vous attester tout d’abord que vous ne serez pas tenu, en votre qualité de retraitant, de mener la vie du trappiste, dans ce qu’elle a de plus austère. Vous pourrez ne pas vous lever à deux heures du matin pour suivre l’office de Matines, mais bien à trois ou même à quatre heures, selon les jours.

Et souriant devant la grimace de Durtal, l’abbé poursuivit:--quant à votre nourriture, elle sera meilleure que celle des moines; vous n’aurez naturellement ni poisson, ni viande, mais l’on vous accordera certainement un œuf par repas si les légumes ne vous suffisent point.

--Et les légumes sont cuits à l’eau et au sel, sans assaisonnement...

--Mais non, ils ne sont accommodés au sel et à l’eau que dans les temps de jeûne; les autres jours vous les aurez cuits dans un lait coupé d’eau ou d’huile.

--Merci bien, s’écria Durtal.

--Mais tout cela est excellent pour la santé, continua le prêtre; vous vous plaignez de gastralgies, de migraines, de maux d’entrailles! Eh bien, ce régime-là, à la campagne, au plein air, vous guérira mieux que les drogues qu’on vous fait prendre.

Puis laissons, si vous le voulez bien, de côté, votre corps, car, en pareil cas, c’est à Dieu qu’il appartient de réagir contre ses défaillances; je vous le dis, vous ne serez pas malade à la Trappe, car ce serait absurde; ce serait le renvoi du pécheur pénitent et Jésus ne serait plus le Christ alors!--mais parlons de votre âme.--Ayez donc le courage de la toiser, de la regarder bien en face; la voyez-vous? Reprit l’abbé, après un silence.

Durtal ne répondit pas.

--Avouez donc, s’écria le prêtre, qu’elle vous fait horreur!

Ils firent quelques pas dans la rue et l’abbé reprit:

--Vous affirmiez être soutenu par les foules de Notre-Dame des Victoires et les effluves de Saint-Séverin. Que sera-ce donc alors, dans l’humble chapelle où vous serez pêle-mêle, par terre, avec des saints? je vous garantis, au nom du Seigneur, une aide telle que jamais vous n’en eûtes et--poursuivit-il en riant--j’ajoute que l’Église se fera belle pour vous recevoir; elle sortira ses parures maintenant omises: les authentiques liturgies du Moyen Age, le véritable plain-chant, sans solos, ni orgues.

--Écoutez, vos propositions m’ahurissent, fit péniblement Durtal. Non, je vous assure, je ne suis pas du tout disposé à m’emprisonner dans un lieu pareil. Je sais bien qu’à Paris, je n’arriverai à rien; je ne suis ni fier de ma vie, ni content de mon âme, je vous le jure, mais de là... à... ou alors, je ne sais pas, moi; il me faudrait au moins un asile mitigé, un couvent doux. Il doit pourtant y avoir, dans ces conditions, des lazarets d’âmes?

--Je ne pourrais que vous envoyer chez les Jésuites qui ont la spécialité des retraites d’hommes; mais, vous connaissant comme je crois vous connaître, je suis sûr que vous n’y resteriez pas deux jours. Vous vous trouveriez avec d’aimables et de très habiles prêtres, mais on vous assommerait de sermons, on voudrait se mêler à votre vie, s’immiscer dans votre art; on surveillerait vos pensées à la loupe; et puis, vous seriez là en traitement avec de bons jeunes gens dont l’inintelligente piété vous ferait horreur: vous fuiriez, exaspéré, de là!

À la Trappe, c’est le contraire. Vous y serez sans nul doute le seul retraitant et il ne viendra à l’idée de personne de s’occuper de vous; vous serez libre; vous pourrez, si vous le voulez, partir de ce monastère tel que vous y serez entré, sans vous être confessé, sans vous être approché des Sacrements; votre volonté y sera respectée et aucun moine ne tentera, sans votre autorisation, de la sonder. C’est à vous seul qu’il appartiendra de décider, si, oui ou non, vous voulez vous convertir...

Et je serai franc jusqu’au bout, n’est-ce pas? vous êtes, je vous l’ai déjà déclaré du reste, un homme sensitif et méfiant; eh bien, le prêtre, tel qu’il se présente à Paris, le religieux même non cloîtré vous semblent... comment m’exprimerai-je? des âmes subalternes... pour ne pas dire plus...

Durtal protesta vaguement, d’un geste.

--Permettez-moi de poursuivre. Une arrière-pensée vous viendrait sur l’ecclésiastique auquel écherrait le soin de vous laver; vous seriez trop sûr qu’il n’est pas un saint,--c’est peu théologique, car fût-il le dernier des prêtres que son absolution n’en serait pas moins valable, si vous la méritiez--mais enfin, il y a là une question de sentiment que je respecte--vous penseriez de lui, en somme: il vit ainsi que moi, il ne se prive pas plus que moi, rien ne me prouve que sa conscience soit bien supérieure à la mienne; et, de là, à perdre toute confiance et à tout quitter, il n’y a qu’un pas. A la Trappe, je vous défie bien de raisonner ainsi, de ne point devenir humble. Quand vous verrez des hommes qui, après avoir tout abandonné pour servir Dieu, mènent une vie de privations et de pénitence telle qu’aucun gouvernement n’oserait l’infliger à ses forçats, vous serez bien obligé de vous avouer que vous n’êtes pas grand’chose à côté d’eux!

Durtal se taisait. Après la stupeur qu’il avait éprouvée à s’entendre proposer une issue pareille, il s’était sourdement irrité contre cet ami qui, si discret jusqu’alors, s’était subitement rué sur son être et l’avait violemment ouvert. Il en avait sorti la dégoûtante vision d’une existence dépareillée, usée, réduite à l’état de poussier, à l’état de loque!--Et Durtal se reculait de lui-même, convenait que l’abbé avait raison, qu’il fallait pourtant bien étancher le pus de ses sens et expier leurs appétits inexigibles, leurs convoitises abominables, leurs goûts cariés; et il était pris alors d’une peur irraisonnée, intense. Il avait le vertige du cloître, la transe attirante de cet abîme sur lequel Gévresin le faisait pencher.

Énervé par cette cérémonie d’une prise de vêture, étourdi par le coup que lui avait, en sortant, asséné le prêtre, il ressentait maintenant une angoisse presque physique dans laquelle tout finissait par se confondre. Il ne savait plus à quelles réflexions entendre, ne voyait surnager, dans ce remous d’idées troubles, qu’une pensée nette: que le moment tant redouté de prendre une résolution était venu.

L’abbé le regarda, s’aperçut qu’il souffrait réellement et sa pitié s’accrut pour cette âme si malhabile à supporter les luttes.

Il saisit le bras de Durtal et doucement dit:

--Mon enfant, croyez-moi, le jour où vous irez de vous-même chez Dieu, le jour où vous frapperez à sa porte, elle s’ouvrira à deux battants et les anges s’effaceront pour vous laisser passer. L’Évangile ne ment pas, allez, lorsqu’il affirme qu’il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont que faire de pénitence. Vous serez d’autant mieux accueilli qu’on vous attend; enfin, soyez assez mon ami pour penser que le vieux prêtre que vous laisserez ici ne demeurera pas inactif et que lui et que les couvents dont il dispose prieront de leur mieux pour vous.

--Je verrai, répondit Durtal, vraiment ému par l’accent attendri de l’abbé, je verrai... je ne puis me décider ainsi, à l’improviste, je réfléchirai... Ah! ce n’est pas simple!

--Priez surtout, fit le prêtre qui était arrivé devant sa porte. J’ai, de mon côté, beaucoup supplié le Seigneur pour qu’il m’éclaire et je vous atteste que cette solution de la Trappe est la seule qu’il m’ait donnée. Implorez-le humblement à votre tour, et vous serez guidé. A bientôt, n’est-ce pas?

Et il serra la main de Durtal qui, demeuré seul, finit par se reprendre. Alors, il se rappela les sourires stratégiques, les phrases ambiguës, les silences songeurs de l’abbé Gévresin; il comprit la mansuétude de ses conseils, la patience de ses ménagements et, un peu dépité quand même d’avoir été, sans le vouloir, si savamment géré, il s’exclama, tout en maugréant: voilà donc le dessein que mûrissait, avec son air de n’y pas toucher, ce prêtre!

IX

Il éprouvait ce réveil douloureux du malade qu’un médecin berne pendant des mois et qui apprend, un beau matin, qu’il n’a plus qu’à se faire transporter dans une maison de santé pour y subir une opération de chirurgie devenue pressante.--Mais on n’agit pas ainsi, se cria Durtal; on prévient, peu à peu, les gens, on les accoutume par des précautions oratoires, à l’idée qu’il faudra se laisser découper sur l’étal, on ne les frappe pas de la sorte à l’improviste!

Oui, mais qu’importe, puisque je sens très bien, au fond de moi, que cet ecclésiastique a raison; je dois, si je veux m’amender, quitter Paris; c’est égal, le traitement qu’il m’inflige est vraiment dur à suivre, comment faire?

Et il vécut, depuis ce moment, des jours hantés par les Trappes. Il rumina la pensée d’un départ, la retourna sur toutes ses faces; il se remâcha le pour et le contre, finit par se dire: classons nos réflexions et ouvrons un compte; établissons, pour nous y reconnaître, un Doit et Avoir.

Le Doit est terrible.--Ramasser sa vie et la jeter dans l’étuve d’un cloître! Mais encore faudrait-il savoir si le corps est en état de supporter un remède pareil; le mien est fragile et douillet, habitué à se lever tard; il tombe en faiblesse quand il n’est pas réconforté par le sang des viandes et des névralgies surviennent, aussitôt que les heures des repas changent. Jamais je n’arriverai à tenir là-bas avec des légumes cuits dans de l’huile chaude ou dans du lait; d’abord, je déteste la cuisine à l’huile et j’exècre d’autant plus le lait que je le digère mal.

Ensuite, je me vois à genoux, par terre, pendant des heures, moi qui ai tant souffert à la Glacière pour être resté dans cette posture pendant un quart d’heure à peine sur une marche.

Enfin, j’ai une telle habitude de la cigarette qu’il me serait absolument impossible d’y renoncer; or, il est à peu près certain qu’on ne me laissera pas fumer dans un couvent.

Non, véritablement, au point de vue corporel, ce départ est insane; dans l’état de santé où je suis, il n’y a pas un médecin qui ne me dissuaderait de tenter un semblable risque.

Si je me place maintenant au point de vue spirituel, je dois bien reconnaître aussi qu’une entrée à la Trappe est effrayante.

Il est à craindre, en effet, que ma sécheresse d’âme, que mon défaut d’amour ne persistent; alors que deviendrai-je dans un tel milieu? Puis il est également probable que, dans cette solitude, dans ce silence absolu, je m’ennuierai à mourir et, s’il en est ainsi, quelle existence que celle qui consistera à arpenter une cellule, en comptant les heures! Non, il faudrait pour cela être certain d’être affermé par Dieu, d’être habité tout entier par lui.

Enfin, il existe deux redoutables questions sur lesquelles je ne me suis jamais appesanti, parce qu’il m’était pénible d’y songer, mais maintenant qu’elles se dressent devant moi, qu’elles me barrent la route, il sied que je les envisage: ce sont les questions de la confession et de la sainte Table.

Se confesser? oui, j’y consens; je suis si las de moi, si dégoûté de ma misérable vie que cette expiation m’apparaît comme méritée, comme nécessaire; je désire m’humilier, je veux bien demander sincèrement pardon, mais encore faudrait-il que cette pénitence me fût assignée dans des conditions possibles!--A la Trappe, si j’en crois l’abbé, personne ne s’occupera de moi; autrement dit, personne ne m’encouragera, ne m’aidera à subir la douloureuse extraction des hontes; je serai un peu ainsi qu’un malade qu’on opère à l’hôpital, loin de ses amis, loin des siens!

La confession, reprit-il, elle est une trouvaille admirable, car elle est la pierre de touche la plus sensible qui soit des âmes, l’acte le plus intolérable que l’Église ait imposé à la vanité de l’homme.

Est-ce étrange!--On parle aisément de ses fredaines, de ses turpitudes à des amis, voire même, dans la conversation, à un prêtre; cela ne paraît pas tirer à conséquence et peut-être qu’un peu de vantardise se mêle aux aveux des péchés faciles, mais raconter la même chose à genoux, en s’accusant, après avoir prié, cela diffère; ce qui n’était qu’une amusette devient une humiliation vraiment pénible, car l’âme n’est pas dupe de ces faux semblants; elle sait si bien, dans son for intérieur, que tout est changé, elle sent si bien la puissance terrible du sacrement, qu’elle, qui tout à l’heure souriait, tremble maintenant, dès qu’elle y pense.

Eh bien, si je me tiens en face d’un vieux moine qui sortira d’une éternité de silence pour m’écouter, d’un moine qui ne m’adjuvera, qui ne me comprendra peut-être point, ce sera affreux! Jamais je n’arriverai au bout de mes peines, s’il ne me tend pas la perche, s’il me laisse étouffer sans me donner de l’air à l’âme, sans me porter secours!

Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser s’avancer, oser Lui offrir comme un tabernacle son égout à peine clarifié par le repentir, son égout drainé par l’absolution, mais encore à peine sec, c’est monstrueux! Je n’ai pas du tout le courage d’imposer au Christ cette dernière insulte; alors à quoi bon s’enfuir dans un monastère?

Non, plus j’y réfléchis, plus je suis forcé de conclure que je serais fou si je m’aventurais dans une Trappe!

L’Avoir, maintenant. La seule œuvre propre de ma vie serait justement de faire un paquet de mon passé et de l’apporter, pour le désinfecter, dans un cloître; et si cela ne me coûtait pas d’ailleurs, où serait le mérite?

Rien ne me démontre, d’autre part, que mon corps, si débilité qu’il soit, ne supportera pas le régime des Trappes. Sans croire, ou feindre de croire, avec l’abbé Gévresin, que ce genre de nourriture puisse m’être propice, je dois compter sur une allégeance surhumaine, admettre, en principe, que si je suis envoyé là, ce n’est point pour m’y aliter ou pour être obligé, dès mon arrivée, d’en partir.--A moins pourtant que ce ne soit le châtiment préparé, l’expiation voulue; et encore non, car ce serait prêter à Dieu d’impitoyables ruses et c’est absurde!

Quant à la cuisine, peu importe qu’elle soit inhumaine si mon estomac la digère; mal manger, se lever dans la nuit, ce n’est rien, pourvu que le corps l’endure; je trouverai bien moyen aussi de fumer des cigarettes, en contrebande, au fond des bois.

Enfin huit jours sont bien vite écoulés et je ne suis même pas forcé, si je me sens défaillir, d’y résider huit jours!

Au point de vue spirituel, je dois bien encore tabler sur la miséricorde divine, croire qu’elle ne m’abandonnera pas, qu’elle me débridera les plaies, qu’elle me modifiera le fond de l’âme. Oui, je sais bien, ce sont des arguments qui ne reposent sur aucune certitude terrestre; mais pourtant si j’ai des preuves que déjà la Providence s’est immiscée dans mes affaires, je n’ai pas de raisons pour juger que ces arguments sont plus débiles que les motifs purement physiques qui servent à étayer mon autre thèse. Or, il faut se rappeler cette conversion si en dehors de ma volonté, il faut enfin tenir compte d’un fait qui devrait m’encourager, de la faiblesse des tentations que maintenant j’éprouve.

Il est difficile d’avoir été plus rapidement et plus complètement exaucé. Que je doive cette grâce à mes propres prières ou à celles des couvents qui m’ont défendu, sans me connaître, toujours est-il que, depuis quelque temps déjà, ma cervelle se tait et que ma chair est calme. Ce monstre de Florence m’apparaît bien encore, à certaines heures, mais elle ne s’approche plus, elle demeure dans la pénombre et la fin du Pater, le «Ne nos inducas in tentationem» la met en fuite.

Voilà un fait insolite et précis pourtant; pourquoi douter alors que je puisse être mieux soutenu à la Trappe, que je ne le suis à Paris même?

Restent la confession et la communion.

La confession?--Elle sera ce que le Seigneur voudra qu’elle soit; c’est lui qui me choisira le moine; moi, je ne peux que me laisser servir; et puis, plus ce sera rêche et mieux ça vaudra; si je souffre bien, je me croirai moins indigne de communier.

Le point le plus douloureux, reprenait-il, c’est celui-là: communier!--Raisonnons pourtant; il est certain que je serai turpide, en proposant au Christ de descendre ainsi qu’un puisatier dans ma fosse; mais si j’attends qu’elle soit vide, jamais je ne serai en état de le recevoir, car mes cloisons ne sont pas étanches et toujours des péchés s’y infiltrent par des fissures!

Tout bien considéré, l’abbé était dans le vrai lorsqu’il me répondit un jour: mais, moi non plus, je ne suis pas digne de L’approcher; Dieu merci, je n’ai pas ces cloaques dont vous me parlez, mais, le matin, quand je vais dire ma messe et que je songe aux poussières de la veille, pensez-vous donc que je n’aie point de honte? Il convient, voyez-vous, de toujours se reporter aux Évangiles, de se répéter qu’Il est venu pour les infirmes et les malades, qu’il veut visiter les péagers et les lépreux; enfin, il faut se convaincre que l’eucharistie est une vigie, est un secours, qu’elle est accordée comme il est écrit dans l’ordinaire de la Messe: «ad tutamentum mentis et corporis et ad medelam percipiendam»; elle est, lâchons le mot, un médicament spirituel; on va au Sauveur de même qu’on se rend chez un médecin; on lui apporte son âme à soigner et il la soigne!

Je suis en face de l’inconnu, poursuivait Durtal; je me plains d’être sec, d’être extravagué, mais qui m’affirme que si je me déterminais à communier, je resterais ainsi? Car enfin si j’ai la Foi, je dois croire à l’occulte travail du Christ dans le Sacrement! Enfin, j’appréhende de m’ennuyer dans la solitude; avec cela que je m’amuse ici! Je n’aurai toujours plus, à la Trappe, ces tergiversations de toutes les minutes, ces continuelles transes; j’aurai le bénéfice d’être assis en moi-même, au moins; et puis... et puis... la solitude, mais je la connais! Est-ce que depuis la mort de des Hermies et de Carhaix, je ne vis pas à l’écart; car enfin je fréquente qui? Quelques éditeurs, quelques hommes de lettres et les relations avec ces gens-là n’ont rien qui me plaisent; quant au silence, c’est un bienfait; je n’entendrai pas débiter de sottises dans une Trappe, je n’écouterai pas de minables homélies, d’indigents sermons; mais je devrais exulter d’être enfin isolé loin de Paris, loin des hommes!

Il se tut et il se fit encore une sorte de revirement en lui; et, mélancoliquement, il se dit: ce que ces litiges sont inutiles, ce que ces réflexions sont vaines! Il n’y a pas à tenter de se faire le comptable de son âme, d’établir des doit et avoir, à tâcher de balancer ses comptes; je sais, sans savoir comment, qu’il faut partir; je suis poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de l’être et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il faudra céder.

A ce moment-là, Durtal était décidé, mais, dix minutes après, cet essai de résolution s’effondrait; il se sentait repris par sa lâcheté, il se remâchait, une fois de plus, des arguments pour ne pas bouger, concluait que ses preuves, pour demeurer à Paris, étaient palpables, humaines, sûres, tandis que les autres étaient intangibles, extranaturelles, par conséquent sujettes à des illusions, peut-être fausses.

Et il s’inventait la peur de ne pas obtenir une chose dont il avait peur, se disait que la Trappe ne l’accueillerait pas ou bien qu’elle lui refuserait la communion et alors il se proposait un moyen terme: se confesser à Paris et communier à la Trappe.

Mais alors il se passait en lui un fait incompréhensible; toute son âme s’insurgeait à cette idée et l’ordre formel lui était vraiment insufflé de ne pas ruser; et il se disait: non, le chicotin doit être bu jusqu’à la dernière goutte, c’est tout ou rien; si je me confessais à l’abbé, ce serait une désobéissance à des prescriptions absolues et secrètes; je serais capable de ne plus aller à Notre-Dame de l’Atre après!

Que faire?--Et il s’accusait de défiance, appelait à son aide, une fois de plus, le souvenir des bienfaits reçus, ce dessillement des yeux, cette marche insensible vers la Foi, la rencontre de ce prêtre unique, du seul peut-être qui pouvait le comprendre et le traiter d’une façon si bénigne et si souple; mais il essayait vainement de se réconforter; alors, il se suscitait le rêve de la vie monacale, la souveraine beauté du cloître; il s’imaginait l’allégresse du renoncement, la paix des folles oraisons, l’ivresse intérieure de l’esprit, la joie de n’être plus chez soi dans son propre corps! Quelques mots de l’abbé sur la Trappe servaient de tremplin à ses songeries et il apercevait une vieille abbaye, grise et tiède, d’immenses allées d’arbres, des ciels filants confus sous le chant des eaux, des promenades muettes dans les bois, à la tombée du jour; il évoquait les solennelles liturgies du temps de saint Benoît, il voyait la moelle blanche des chants monastiques monter sous l’écorce à peine taillée des sons! Il parvenait à s’emballer, se criait: tu as rêvé pendant des années, sur les cloîtres, réjouis-toi car tu vas enfin les connaître! Et il eût voulu partir aussitôt, y habiter et, brusquement, d’un coup, il dégringolait dans la réalité et se disait: c’est facile de désirer vivre dans un monastère, de raconter à Dieu qu’on voudrait bien s’y abriter, quand l’existence de Paris vous pèse, mais lorsqu’il s’agit d’y émigrer pour tout de bon, c’est autre chose!

Il se ruminait ces pensées, partout, dans la rue, chez lui, dans les chapelles. Il faisait la navette d’une église à l’autre, espérant soulager ses transes, en les changeant de place, mais elles persistaient, lui rendaient tous les endroits insupportables.

Puis c’était toujours, dans les lieux consacrés, cette siccité d’âme, ce ressort cassé des élans, ce silence qui se faisait soudain en lui, alors qu’il eût voulu se consoler en Lui parlant. Ses meilleurs moments, ses haltes dans ce boulevari, c’étaient certaines minutes de torpeur absolue; il avait alors comme de la neige dans l’âme; il n’y entendait plus rien.

Mais cet assoupissement de pensées ne durait guères et la bourrasque soufflait à nouveau et les prières qui eussent pu l’apaiser se refusaient encore à sortir; il sollicitait la musique religieuse, les proses désolées des psaumes, les crucifixions des Primitifs pour s’exciter, mais les oraisons couraient, en se brouillant sur ses lèvres; elles se dépouillaient de tout sens, devenaient des mots désemplis, des coques vides.

A Notre-Dame des Victoires où il se traînait dans l’espérance qu’il se dégèlerait au feu des prières voisines, il se dégourdissait, en effet, un peu; il lui semblait alors qu’il se lézardait, fuyait goutte à goutte en des douleurs informulées qui se résumaient dans une plainte d’enfant malade où il disait tout bas à la Vierge: ce que j’ai mal à l’âme!

Puis, de là, il retournait à Saint-Séverin, s’installait sous cette voûte tannée par la patine des prières, et, hanté par son idée fixe, il se plaidait les circonstances atténuantes, s’exagérait les austérités de la Trappe, tâchait presque d’exaspérer sa peur pour excuser, dans un vague appel à la Madone, ses défaillances.

Il faut pourtant que j’aille voir l’abbé Gévresin, murmurait-il, mais le courage lui manquait pour aller prononcer ce «oui» que lui demanderait sûrement le prêtre. Il finit par découvrir un joint pour le visiter, sans se croire obligé à s’engager encore.

Après tout, pensa-t-il, je ne possède aucun renseignement précis sur cette Trappe; je ne sais même pas s’il ne serait point nécessaire, pour s’y rendre, de faire un voyage coûteux et long; l’abbé raconte bien qu’elle n’est pas éloignée de Paris, mais enfin je ne puis, sur cette simple affirmation, me décider; il serait bien utile aussi de connaître les mœurs de ces cénobites, avant que d’aller séjourner chez eux.

L’abbé sourit quand Durtal lui soumit ces objections.

--Le voyage est bref, répondit-il; vous prenez à la gare du Nord, à 8 heures du matin, un billet pour Saint-Landry; le train vous y dépose à 11 heures trois quarts, vous déjeunez dans une auberge près de la gare; là, tandis que vous buvez votre café, on vous prépare une voiture et, après quatre heures de galop, vous arrivez à Notre-Dame de l’Atre pour dîner; est-ce difficile?

Quant au prix, il est modique. Autant que je puis me le rappeler, le chemin de fer coûte une quinzaine de francs; ajoutez deux ou trois francs pour le repas et six ou sept francs pour la voiture...

Et Durtal se taisant, l’abbé reprit:--eh bien?

--Ah! tout ça, tout ça..., si vous saviez...--je suis dans un état à faire pitié; je veux et je ne veux pas; je sais bien que je dois m’y réfugier, mais, malgré moi, je voudrais gagner du temps, retarder l’heure du départ.

Et il continua:--J’ai l’âme détraquée; dès que je veux prier, mes sens s’épandent au dehors, je ne puis me recueillir et, du reste, si je parviens à me rassembler, cinq minutes ne s’écoulent point que je me désagrège; non, je n’ai ni ferveur, ni contrition véritables; je ne L’aime pas assez, là, s’il faut vous le dire.

Enfin, depuis deux jours, une affreuse certitude s’est implantée en moi; je suis sûr que, malgré ma bonace charnelle, si je me trouvais en face de certaine femme dont la vue m’affole, je céderais; j’enverrais la religion au diable; je reboirais mon vomi à pleine bouche; je ne tiens que parce que je ne suis pas tenté; je ne vaux pas mieux que lorsque je péchais. Avouez que je suis dans un bien misérable état pour me retirer dans une Trappe.

--Vos raisons sont pour le moins fragiles, répondit l’abbé:

Vous me dites d’abord que vous êtes distrait dans vos prières, inapte à ne point disperser vos sens; mais vous êtes comme tout le monde, en somme! Sainte Térèse, elle-même, déclare que bien souvent elle ne pouvait réciter le «Credo» sans s’évaguer: c’est là une faiblesse dont il sied de prendre humblement son parti; il convient surtout de ne pas s’appesantir sur ces maux, car la crainte de les voir revenir en assure l’assiduité; on se distrait de ses oraisons par la peur même de ces distractions et par le regret de les avoir eues; allez plus de l’avant, cherchez le large, priez du mieux que vous pourrez et ne vous inquiétez pas!

Vous m’affirmez, d’autre part, que si vous rencontriez une personne dont les attraits vous troublent, vous succomberiez; qu’en savez-vous? pourquoi prendre souci de séductions que Dieu ne vous inflige pas encore et qu’il vous épargnera peut-être? pourquoi douter de sa miséricorde? pourquoi ne pas croire au contraire, que s’il jugeait la tentation utile, il vous aiderait assez pour vous empêcher de sombrer?

Dans tous les cas, vous n’avez pas à appréhender par anticipation le dégoût de votre faiblesse; l’Imitation l’atteste: «quoi de plus insensé et de plus vain que de s’affliger de choses futures qui n’arriveront peut-être jamais». Non, c’est assez de s’occuper du présent, car, à chaque jour suffit sa peine: «sufficit diei malitia sua».

Vous prétendez enfin que vous n’avez pas l’amour de Dieu, je vous répondrai encore: qu’en savez-vous?--Vous l’avez cet amour, par cela seul que vous désirez l’avoir, que vous regrettez de ne pas l’avoir; vous aimez Notre Seigneur par ce seul fait que vous voulez l’aimer!

Oh! C’est spécieux, murmura Durtal.--Enfin, reprit-il, et si, à la Trappe, le moine, révolté par l’outrage prolongé de mes fautes, me refuse l’absolution et m’empêche de communier?

Du coup, l’abbé se mit à rire.

--Vous êtes fou! ah çà, mais quelle idée vous faites-vous du Christ?

--Du Christ, non, mais de son médiateur, de l’être humain qui le remplace...

--Vous ne pouvez échoir qu’à l’homme désigné d’avance, là-haut, pour vous juger; vous avez d’ailleurs, à Notre-Dame de l’Atre, toutes les chances pour vous agenouiller aux pieds d’un saint; dès lors, Dieu l’inspirera, sera là; vous n’avez rien à craindre.

Quant à la communion, la perspective d’en être écarté vous effraie; mais n’est-ce pas encore une preuve de plus que, contrairement à votre opinion, Dieu ne vous laisse pas insensible?

--Oui, mais l’idée de communier ne m’effraie pas moins!

--Je vous répéterai encore: si Jésus vous était indifférent, il vous serait bien égal de consommer ou de ne pas consommer les Espèces Saintes!

--Tout cela ne me convainc guère, soupira Durtal; je ne sais plus où j’en suis; j’ai peur du confesseur, des autres, de moi-même; c’est insensé, mais c’est plus fort que moi; je ne parviens pas à prendre le dessus!

--L’eau vous épouvante; imitez Gribouille, jetez-vous bravement dedans; voyons, si j’écrivais à la Trappe aujourd’hui même que vous y arrivez; quand?

--Oh! s’écria Durtal, attendez encore.

--Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures; voulez-vous vous y rendre dans cinq jours?

Et comme Durtal, abasourdi, se taisait.

--Est-ce entendu?

Alors Durtal éprouva, dans ce moment, une chose étrange; ce fut, ainsi que plusieurs fois à Saint-Séverin, une sorte de touche caressante, de poussée douce; il sentit une volonté s’insinuer dans la sienne, et il recula, inquiet de se voir ainsi géminé, de ne plus se trouver seul dans ses propres aîtres; puis il fut inexplicablement rassuré, s’abandonna, et dès qu’il eut prononcé ce «oui», un immense allègement lui vint; et, sautant alors d’un excès à un autre, il s’ébroua à l’idée que ce départ n’aurait pas lieu tout de suite et il regretta de passer encore à Paris cinq jours.

L’abbé se mit à rire.--Mais encore faut-il que les trappistes soient prévenus; c’est une simple formalité, car avec un mot de moi, vous serez aussitôt reçu, mais attendez au moins que je l’envoie, ce mot! Je le mettrai à la poste ce soir, n’ayez donc aucune inquiétude et dormez en paix.

Durtal rit, à son tour, de son impatience.--Avouez, dit-il, que je deviens bien ridicule!

Le prêtre haussa les épaules.--Voyons, vous m’avez questionné sur ma petite Trappe; je vais m’efforcer de vous satisfaire. Elle est minuscule si on la compare à la grande Trappe de Soligny ou aux établissements de Sept-Fonds, de Meilleray ou d’Aiguebelle, car elle ne se compose que d’une dizaine de pères de chœur et d’une trentaine de frères-lais ou convers. Il y a aussi avec eux un certain nombre de paysans qui travaillent à leurs côtés et les aident à cultiver la terre ou à fabriquer leur chocolat.

--Ils font du chocolat!

--Cela vous étonne? et avec quoi voulez-vous qu’ils vivent? Ah dame! Je vous préviens, ce n’est pas dans un somptueux monastère que vous irez!

--J’aime mieux cela.--Mais, à propos des légendes sur les Trappes, je suppose que les moines ne se saluent pas d’un «frère, il faut mourir» et qu’ils ne creusent pas, chaque matin, leur tombe?

--Ce sont des histoires à dormir debout. Ils ne s’occupent nullement de leur tombe et ils se saluent silencieusement, puisqu’il leur est interdit de parler.

--Mais alors, comment ferai-je, moi, si j’ai besoin de quelque chose?

--L’abbé, le confesseur, le père hôtelier ont le droit de converser avec les hôtes; vous n’aurez affaire qu’à eux seuls; les autres s’inclineront devant vous lorsqu’ils vous rencontreront, mais si vous les interrogez, ils ne vous répondront pas!

--C’est toujours bon à savoir.--Et comment sont-ils habillés?

--Avant la fondation des Cîteaux, les Bénédictins portaient, on le croit du moins, le costume noir de saint Benoît; les Bénédictins proprement dits s’en revêtent encore; mais à Cîteaux la couleur fut changée et les Trappes, qui sont un rejeton de cette branche, ont adopté la robe blanche de saint Bernard.

--Vous me pardonnez, n’est-ce pas, toutes ces questions qui doivent vous paraître puériles? Mais puisque je suis sur le point de fréquenter ces religieux, encore faut-il que je sois un peu renseigné sur les coutumes de leur ordre.

--Je suis à votre entière disposition, répliqua l’abbé.

Et Durtal le questionnant sur la situation de l’abbaye même, il reprit:

--Le monastère actuel date du XVIIIe siècle, mais vous verrez dans ses jardins les débris de l’ancien cloître qui fut érigé du temps de saint Bernard. Il y eut, au Moyen Age, une succession de Bienheureux dans ce couvent; c’est une terre vraiment bénie, apte aux méditations et aux regrets.

L’abbaye est située dans le fond d’une vallée, suivant les prescriptions de saint Bernard, car vous savez que si saint Benoît aimait les collines, saint Bernard recherchait les plaines basses et humides pour y fonder ses cénobies. Un vieux vers latin nous a conservé les goûts différents de ces deux saints:

«Benedictus colles, valles Bernardus amabat.»

--Était-ce par attrait personnel ou dans un but pieux que saint Bernard bâtissait ses ermitages dans des lieux malsains et plats?

--C’était pour que ses moines, dont la santé se débilitait dans les brumes, eussent constamment sous les yeux la salutaire image de la mort.

--Diantre!

--J’ajoute tout de suite que le val où s’élève Notre-Dame de l’Atre est maintenant sans marécage et que l’air y est très pur; vous y longerez de délicieux étangs et je vous recommande, à la lisière de la clôture, une allée de noyers séculaires où vous pourrez faire d’émollientes promenades, au point du jour.

Et, après un silence, l’abbé Gévresin reprit:

--Marchez beaucoup là-bas, parcourez les bois dans tous les sens; les forêts vous instruiront mieux sur votre âme que les livres, «aliquid amplius invenies in sylvis quam in libris», a écrit saint Bernard; priez et les journées seront courtes.

Durtal partit, réconforté, presque joyeux, de chez ce prêtre; il se sentait au moins l’allègement d’une situation tranchée, d’une résolution enfin prise. Il ne s’agit plus maintenant que de se préparer de son mieux à cette retraite, se dit-il; et il pria, se coucha, pour la première fois depuis des mois, l’esprit tranquille.

Mais, le lendemain, dès son réveil, il déchanta; toutes ses préoccupations, toutes ses transes revinrent; il se demanda si sa conversion était mûre pour la brancher et la porter dans une Trappe; la peur du confesseur, l’appréhension de l’inconnu l’assaillirent à nouveau. J’ai eu tort de répondre si vite, et il s’arrêta:

Pourquoi ai-je dit oui? Le souvenir de ce mot prononcé par sa bouche, pensé par une volonté qui était encore la sienne et qui était cependant autre, se rappelait à sa mémoire. Ce n’est pas la première fois que pareil fait m’arrive, rumina-t-il, j’ai déjà subi, seul, dans les églises, des conseils inattendus, des ordres muets, et il faut avouer que c’est vraiment atterrant de sentir cette infusion d’un être invisible en soi, et de savoir qu’il peut presque vous exproprier, s’il lui plaît, du domaine de votre personne.

Eh non, ce n’est point cela; il n’y a point substitution d’une volonté extérieure à la sienne, car l’on conserve absolument intact son franc-arbitre; ce n’est pas davantage une de ces impulsions irrésistibles qu’endurent certains malades, puisque rien n’est plus facile que d’y résister et c’est moins encore une suggestion puisqu’il ne s’agit, dans ce cas, ni de passes magnétiques, ni de somnambulisme provoqué, ni d’hypnose; non, c’est l’irrésistible entrée d’une velléité étrangère en soi; c’est la soudaine intrusion d’un désir net et discret, et c’est une poussée d’âme tout à la fois ferme et douce. Ah! je suis encore inexact, je bafouille, mais rien ne peut rendre cette attentive pression qu’un mouvement d’impatience ferait évanouir; on le sent et c’est inexprimable!

Toujours est-il que l’on écoute avec surprise, presque avec angoisse cette induction, qui n’emprunte pour se faire entendre aucune voix même intérieure, qui se formule sans l’assistance des mots--et tout s’efface, le souffle qui vous pénétra disparaît. L’on voudrait que cette incitation vous fût confirmée, que le phénomène se renouvelât pour l’observer de plus près, pour tenter de l’analyser, de la comprendre, et c’est fini; vous restez seul avec vous-même, vous êtes libre de ne pas obéir, votre volonté est sauve, vous le savez, mais vous savez aussi que, si vous repoussez ces invites, vous assumez pour l’avenir d’indiscutables risques.

En somme, poursuivit Durtal, il y a là influx angélique, touche divine; il y a là quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des mystiques, mais c’est moins complet, moins précis, et pourtant c’est aussi sûr.

Et, songeur, il conclut: ce que je me serais rongé, ce que je me serais colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre dont les arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce secours imprévu, cette aide!

Mais alors, puisque je suis mené par la main, qu’ai-je à craindre?

Et il craignait quand même, ne parvenait pas à se pacifier; puis, s’il avait profité du bien-être d’une décision, il était miné pour l’instant par l’attente d’un départ.

Il essayait de tuer les journées dans des lectures, mais il devait constater, une fois de plus, qu’il n’y avait de consolations à attendre d’aucun livre. Nul ne se rapprochait, même de loin, de son état d’âme. La haute Mystique était si peu humaine, planait à de telles altitudes, loin de nos fanges, qu’on ne pouvait espérer d’elle un souverain appui. Il finissait par se rejeter sur l’«Imitation», dont la Mystique mise à la portée des foules, était une tremblante et plaintive amie qui vous pansait dans les cellules de ses chapitres, priait et pleurait avec vous, compatissait, en tout cas, au veuvage éploré des âmes.

Malheureusement, Durtal l’avait tant lue et il était si saturé des Évangiles, qu’il en avait temporairement épuisé les vertus parégoriques et les calmants. Las de lectures, il recommença ses courses dans les églises. Et si les trappistes ne veulent pas de moi? se disait-il, que deviendrai-je?

--Mais puisque je vous affirme qu’ils vous accueilleront, répliquait l’abbé qu’il allait voir. Il ne fut tranquille que le jour où le prêtre lui tendit la réponse de la Trappe.

Il lut:

«Nous recevrons très volontiers, pour huit jours, à notre hôtellerie, le retraitant que vous voulez bien nous recommander; je ne vois, pour le moment, aucun empêchement à ce que cette retraite commence mardi prochain.»

«Dans l’espoir, monsieur l’abbé, que nous aurons également bientôt le plaisir de vous revoir dans notre solitude, je vous prie d’agréer l’assurance de mes sentiments les plus respectueux.»

«F. M. Étienne,

«hôtelier.»

Il la lut et la relut, enchanté et terrifié à la fois. Il n’y a plus à douter, c’est irrévocable, fit-il. Et il s’en fut en hâte à Saint-Séverin, ayant moins, peut-être, le besoin de prier que de se rendre près de la Vierge, de se montrer à elle, de lui faire une sorte de visite de remerciement, de lui exprimer, rien que par sa présence, sa gratitude.

Et il fut pris par le charme de cette église, par son silence, par l’ombre qui tombait dans l’abside, du haut de ses palmiers de pierre, et il finit par s’anonchalir, par s’acagnarder sur une chaise, par n’avoir plus qu’un désir, celui de ne pas rentrer dans la vie de la rue, de ne pas sortir de son refuge, de ne plus bouger.

Et le lendemain, qui était un dimanche, il s’arrêta chez les bénédictines pour entendre la grand’messe. Un moine noir la célébrait; il reconnut un bénédictin, quand ce prêtre chanta: «Dominous vobiscoum», car l’abbé Gévresin lui avait appris que les bénédictins prononçaient le latin à l’italienne.

Bien qu’il n’aimât guère cette prononciation qui enlevait au latin la sonorité de ses mots et faisait, en quelque sorte, des phrases de cette langue, des attelages de cloches dont on aurait cotonné les battants ou étoupé les vases, il se laissait aller, poigné par l’onction, par l’humble piété de ce moine qui tremblait presque de respect et de joie, alors qu’il baisait l’autel; et il avait une voix foncée à laquelle répondaient, derrière la grille, les claires envolées des nonnes.

Durtal haletait, écoutant ces tableaux fluides de primitifs se dessiner, se former, se peindre dans l’air; il était saisi aux moelles ainsi qu’il l’avait été jadis pendant la grand’messe de Saint-Séverin. Perdue dans cette église où la fleur des mélodies se fanait pour lui depuis qu’il connaissait le plain-chant des bénédictines, il la retrouvait, cette émotion, ou plutôt il la rapportait avec lui, de Saint-Séverin dans cette chapelle.

Et pour la première fois, il eut un désir fou, un désir si violent qu’il lui fondit le cœur.

Ce fut au moment de la communion. Le moine, levant l’hostie, proférait le «Domine, non sum dignus». Pâle et les traits tirés, les yeux dolents, la bouche grave, il semblait échappé d’un moutier du Moyen Age, découpé dans un de ces tableaux flamands où les religieux se tiennent debout au fond, alors que, devant eux, des moniales agenouillées prient, les mains jointes, près des donateurs, l’enfant Jésus auquel la vierge sourit, en baissant, sous un front bombé, de longs cils.

Et lorsqu’il descendit les marches et communia deux femmes, Durtal frémit, jaillit en un élan vers le ciboire.

Il lui parut que s’il était alimenté avec ce pain, tout serait fini, ses sécheresses et ses peurs; il lui sembla que ce mur de péchés qui avait monté, d’années en années, et lui barrait la vue, s’écroulerait et qu’enfin il verrait! Et il eut hâte de partir pour la Trappe, de recevoir, lui aussi, le corps sacré des mains d’un moine.

Cette messe le renforça comme un tonique; il sortit de cette chapelle, joyeux et plus ferme, et quand l’impression s’affaiblit un peu avec les heures, il demeura moins attendri peut-être, mais aussi résolu, plaisantant avec une douce mélancolie, le soir, sur sa situation; se disant: il y a bien des gens qui vont à Barèges ou à Vichy faire des cures de corps, pourquoi n’irais-je pas, moi, faire une cure d’âme dans une Trappe?

X

Je me constituerai prisonnier dans deux jours, soupira Durtal; il serait temps de songer aux préparatifs du départ. Quels livres emporterai-je, pour m’aider là-bas à vivre?

Et il fouillait sa bibliothèque, feuilletait les ouvrages mystiques qui avaient peu à peu remplacé les œuvres profanes sur ses rayons.

Sainte Térèse, je n’en parle pas, se dit-il; ni elle, ni saint Jean de la croix ne me seraient assez indulgents, dans la solitude; j’ai vraiment besoin de plus de pardon et de réconfort.

Saint Denys l’Aréopagite ou l’apocryphe désigné sous ce nom? Il est le premier des Mystiques, celui qui, dans ses délinéations théologiques, s’est peut-être avancé le plus loin. Il vit dans l’air irrespirable des cimes, au-dessus des gouffres, au seuil de l’autre monde qu’il entrevoit dans les éclairs de la grâce; et il reste lucide, inébloui, dans ces coups de lumière qui l’environnent.

Il semble que, dans ses «Hiérarchies Célestes» où il fait défiler les armées du ciel et démontre le sens des attributs angéliques et des symboles, il ait déjà dépassé la frontière où s’arrête l’homme et pourtant, dans son opuscule des «Noms Divins», il hasarde un pas de plus en avant et alors il s’élève dans la superessence d’une métaphysique tout à la fois calme et hagarde!

Il surchauffe le verbe humain à le faire éclater, mais lorsque à bout d’efforts il veut définir l’infigurable, préciser les immiscibles personnes de la Trinité qui se pluralise et ne sort point de son unité, les mots défaillent sur ses lèvres et la langue se paralyse sous sa plume; alors, tranquillement, sans s’étonner, il se refait enfant, redescend de ses sommets parmi nous et, pour tâcher de nous élucider ce qu’il comprit, il recourt aux comparaisons de la vie intime; il en vient, afin d’expliquer cette Triade unique, à citer plusieurs flambeaux allumés dans une même salle et dont les lueurs, bien que distinctes, se fondent en une seule, ne sont plus qu’une.

Saint Denys, rêvassait Durtal, il est un des plus hardis explorateurs de ces régions éternelles... oui, mais quelle lecture aride il me fournirait à la Trappe!

Ruysbroeck? reprit-il--peut-être et encore cela dépend; je puis serrer dans ma trousse, ainsi qu’un cordial, le petit recueil qu’à distillé Hello; quant aux «Noces Spirituelles», si bien traduites par Maeterlinck, elles sont décousues et sans clarté; l’on y étouffe; ce Ruysbroeck-là m’emballe moins. Il est curieux tout de même, cet ermite, car il ne s’enferme pas au-dedans de nous, mais il parcourt plutôt les dehors; il s’efforce, comme saint Denys, d’atteindre Dieu, plus dans le ciel que dans l’âme; mais à vouloir voler si haut, il se fausse les ailes et balbutie on ne sait quoi, quand il descend.

Laissons-le donc.--Voyons maintenant.--Sainte Catherine de Gênes? Ses débats entre l’âme, le corps et l’amour-propre sont anodins et confus, et lorsque, dans ses «Dialogues», elle traite des opérations de la vie interne, elle est si au-dessous de sainte Térèse et de sainte Angèle! En revanche, son «Traité du Purgatoire» est décisif. Il avère que, seule, elle a pénétré dans les espaces des douleurs inconnues et qu’elle en a dégagé et saisi les joies; elle parvient, en effet, à accorder ces deux contraires qui paraissent à jamais inalliables; la souffrance de l’âme se purifiant de ses péchés et l’allégresse de cette même âme qui, au moment où elle endure d’affreuses peines, éprouve un immense bonheur, car elle se rapproche petit à petit de Dieu et elle sent ses rayons l’attirer de plus en plus et son amour l’inonder avec de tels excès qu’il semble que le Sauveur ne veuille plus que s’occuper d’elle.

Sainte Catherine expose aussi que Jésus n’interdit le Ciel à personne, que c’est l’âme même qui, s’estimant indigne d’y pénétrer, se précipite, de son propre mouvement, dans le Purgatoire, pour s’y modifier, car elle n’a plus qu’un but, se rétablir dans sa pureté primitive; qu’un désir, atteindre à ses fins dernières, en s’anéantissant, en s’annihilant, en s’écoulant en Dieu.

C’est une lecture probante, grogna Durtal, mais ce n’est pas celle-là qui me referait à la Trappe, passons.

Et il atteignit d’autres livres dans ses casiers.

En voici un, par exemple, dont l’usage est tout indiqué, poursuivit-il, en prenant la «Théologie Séraphique» de saint Bonaventure, car il condense en une sorte d’of meat des modes d’études pour se scruter, pour méditer sur la communion, pour sonder la mort; puis il y a, dans ce selectæ, un traité sur le «Mépris du monde» dont les phrases comprimées sont admirables; c’est de la véritable essence de Saint-Esprit et c’est aussi une gelée d’onction vraiment ferme. Mettons-le à part, celui-là.

Je ne trouverai pas, pour remédier aux probables détresses des solitudes, de meilleur adjuvant, murmurait Durtal, tout en bousculant de nouvelles rangées de volumes. Il regardait des titres: «La vie de la Sainte Vierge», par M. Olier.

Il hésitait, se disant: il y a pourtant sous l’eau à peine dégourdie du style d’intéressantes observations, de savoureuses gloses; M. Olier a, en quelque sorte, traversé les mystérieux territoires des desseins cachés et il y a relevé ces inimaginables vérités que parfois le Seigneur se plaît à révéler aux Saints. Il s’est constitué l’homme lige de la Vierge, et, vivant près d’elle, il s’est fait aussi le héraut de ses attributs, le légat de ses grâces. Sa vie de Marie est, à coup sûr, la seule qui paraisse réellement inspirée, qui se puisse lire. Là où l’abbesse d’Agréda divague, lui demeure rigoureux et reste clair. Il nous montre la Vierge existant de toute éternité en Dieu, engendrant sans cesser d’être immaculée «comme le cristal qui reçoit et renvoie hors de lui les rayons du soleil, sans rien perdre de son lustre et qui n’en brille, au contraire, qu’avec plus d’éclat», accouchant sans douleurs, mais souffrant, à la mort de son Fils, la peine qu’elle eût dû supporter à sa naissance. Il s’étend enfin en de doctes analyses sur Celle qu’il nomme la Trésorière de tout bien, la Médiatrice d’amour et d’impétration.--Oui, mais pour s’entretenir avec elle, rien ne vaut «l’Officium parvum beatæ Virginis» que je déposerai avec mon paroissien dans ma valise, conclut Durtal; ne dérangeons donc point le livre de M. Olier.

Mon fonds commence à s’épuiser, reprit-il. Angèle de Foligno? certes, car elle est un brasier autour duquel on peut se chauffer l’âme. Je l’emmène avec moi;--puis quoi encore? les Sermons de Tauler? C’est tentant--car jamais on n’a mieux que ce moine traité les sujets les plus abstrus avec un esprit plus lucide. A l’aide d’images familières, d’humbles rapprochements, il parvient à rendre accessibles les plus hautes spéculations de la Mystique. Il est et bonhomme et profond; puis il verse un peu dans le quiétisme, et ce ne serait peut-être pas mauvais d’absorber, là-bas, quelques gouttes de ce looch. Au fait, non, j’aurai surtout besoin de tétaniques. Quant à Suso, c’est un succédané bien inférieur à saint Bonaventure ou à une sainte Angèle,--je l’écarte ainsi que sainte Brigitte de Suède, car celle-là me semble, dans ses entretiens avec le ciel, assistée par un Dieu morose et fatigué, qui ne lui décèle rien d’imprévu, rien de neuf.

Il y a bien encore sainte Madeleine de Pazzi, cette Carmélite volubile qui procède dans toute son œuvre par apostrophes. C’est une exclamative, habile aux analogies, experte en concordances, une sainte affolée de métaphores et d’hyperboles. Elle converse directement avec le Père, et bégaie, dans l’extase, les explications des mystères que lui divulgua l’Ancien des jours. Ses livres contiennent une page souveraine sur la Circoncision, une autre magnifique, construite toute en antithèses, sur le Saint-Esprit, d’autres étranges sur la déification de l’âme humaine, sur son union avec le ciel, sur le rôle assigné dans cette opération aux plaies du Verbe.

Elles sont des nids habités; l’aigle qui représente la Foi gîte dans l’aire du pied gauche; dans le trou du pied droit réside la gémissante douceur des tourterelles; dans la blessure de la main gauche, niche la colombe, symbole de l’abandon; dans la cavité de la main droite, repose l’emblème de l’amour, le pélican.

Et ces oiseaux sortent de leurs nids, viennent chercher l’âme pour la conduire dans la chambre nuptiale de la plaie qui saigne au côté du Christ.

N’est-ce pas aussi cette Carmélite qui, ravie par la puissance de la grâce, méprise assez la certitude acquise par la voie des sens pour dire au Seigneur: «Si je vous voyais avec mes yeux, je n’aurais plus la Foi, parce que la Foi cesse là où se trouve l’évidence».

--Tout bien considéré, fit-il, avec ses dialogues et ses contemplations, Madeleine de Pazzi ouvre d’éloquents horizons, mais l’âme, lutée par la cire des péchés, ne peut la suivre. Non, ce ne serait pas cette sainte-là qui me rassurerait dans un cloître!

Tiens, poursuivit-il en secouant la poussière qui couvrait un volume à couverture grise, tiens, c’est vrai, je possède le «Précieux Sang» du P. Faber; et il rêva, en feuilletant, debout, les pages.

Il se remémorait l’impression oubliée de cette lecture. L’œuvre de cet oratorien était pour le moins bizarre. Les pages bouillonnaient, coulaient en tumulte, charriant de grandioses visions telles qu’en conçut Hugo, développant des perspectives d’époques, telles que Michelet en voulut peindre. Dans ce volume, s’avançait la solennelle procession du précieux Sang, partie des confins de l’humanité, de l’origine même des âges, et elle franchissait les mondes, débordait sur les peuples, submergeait l’histoire.

Le P. Faber était moins un mystique proprement dit qu’un visionnaire et qu’un poète; malgré l’abus des procédés oratoires transférés de la chaire dans le livre, il déracinait les âmes, les emportait au fil de ses eaux, mais lorsqu’on reprenait pied, lorsqu’on cherchait à se souvenir de ce qu’on avait entendu et vu, l’on ne se rappelait plus rien; l’on finissait, en réfléchissant, par se rendre compte que l’idée mélodique de l’œuvre était bien filiforme, bien mince pour être exécutée par un aussi fracassant orchestre; puis il restait de cette lecture quelque chose d’intempérant et de fiévreux qui vous mettait mal à l’aise et faisait songer que ce genre d’ouvrages n’avait que de bien lointains rapports avec la céleste plénitude des grands mystiques!

Non! pas celui-là, fit Durtal. Voyons, rentrons notre récolte: je retiens le petit recueil de Ruysbroeck, la «Vie d’Angèle de Foligno» et «saint Bonaventure», et le meilleur de tous pour mon état d’âme, reprit-il en se frappant le front. Il retourna à sa bibliothèque et saisit un petit livre qui gisait seul en un coin.

Il s’assit et le parcourut, disant: voilà le tonique, le stimulant des faiblesses, la strychnine des défaillances de la Foi, le coup d’aiguillon qui vous jetterait en larmes aux pieds du Christ. Ah! la «Douloureuse Passion» de la sœur Emmerich!

Celle-là n’était point un chimiste de l’être spirituel, comme sainte Térèse; elle ne s’occupait pas de notre vie intérieure; dans son livre, elle s’oubliait et nous omettait, car elle ne voyait que Jésus crucifié et voulait seulement montrer les étapes de son agonie, laisser, ainsi que sur le voile de Véronique, l’empreinte, marquée sur ses pages, de la Sainte Face.

Bien qu’il fût moderne--car Catherine Emmerich était morte en 1824--ce chef-d’œuvre datait du Moyen Age. C’était une peinture qui semblait appartenir aux écoles primitives de la Franconie et de la Souabe. Cette femme était la sœur des Zeitblom et des Grünewald; elle avait leurs âpres visions, leurs couleurs emportées, leur odeur fauve; mais elle paraissait relever aussi, par son souci du détail exact, par sa notation précise des milieux, des vieux maîtres flamands, des Roger Van Der Weyden et des Bouts; elle avait réuni en elle les deux courants issus, l’un de l’Allemagne, l’autre des Flandres; et cette peinture, brossée avec du sang et vernie par des larmes, elle la transposait en une prose qui n’avait aucun rapport avec la littérature connue, une prose dont on ne pouvait, par analogie, retrouver les antécédents que dans les panneaux du XVe siècle.

Elle était d’ailleurs complètement illettrée, n’avait lu aucun livre, n’avait vu aucune toile; elle racontait tout bonnement ce qu’elle distinguait dans ses extases.

Les tableaux de la Passion se déroulaient devant elle, tandis que, couchée sur un lit, broyée par les souffrances, saignant par les trous de ses stigmates, elle gémissait et pleurait, anéantie d’amour et de pitié, devant les tortures du Christ.

A sa parole qu’un scribe consignait, le Calvaire se dressait et toute une fripouille de corps de garde se ruait sur le Sauveur et crachait dessus; d’effrayants épisodes surgissaient de Jésus, enchaîné à une colonne, se tordant tel qu’un ver, sous les coups de fouets, puis tombant, regardant de ses yeux défaits des prostituées qui se tenaient par la main et reculaient, dégoûtées, de son corps meurtri, de sa face couverte, ainsi que d’une résille rouge, par des filets de sang.

Et lentement, patiemment, ne s’arrêtant que pour sangloter, que pour crier grâce, elle peignait les soldats arrachant l’étoffe collée aux plaies, la Vierge pleurant, la figure livide et la bouche bleue; elle relatait l’agonie du portement de croix, les chutes sur les genoux, s’affaissait, exténuée, lorsque arrivait la mort.

C’était un épouvantable spectacle, narré par le menu et formant un ensemble sublime, affreux. Le Rédempteur était étendu sur la croix couchée par terre; l’un des bourreaux lui enfonçait un genou dans les côtes, tandis qu’un autre lui écartait les doigts, qu’un troisième frappait sur un clou à tête plate, de la largeur d’un écu et si long que la pointe ressortait derrière le bois. Et quand la main droite était rivée, les tortionnaires s’apercevaient que la gauche ne parvenait pas jusqu’au trou qu’ils voulaient percer; alors ils attachaient une corde au bras, tiraient dessus de toutes leurs forces, disloquaient l’épaule, et l’on entendait, à travers les coups de marteaux, les plaintes du Seigneur, l’on apercevait sa poitrine qui se soulevait et remontait un ventre traversé par des remous, sillonné par de grands frissons.

Et la même scène se reproduisait pour arrêter les pieds. Eux aussi n’atteignaient pas la place que les exécuteurs avaient marquée. Il fallut lier le torse, ligotter les bras pour ne pas arracher les mains du bois, se pendre après les jambes, les allonger jusqu’au tasseau sur lequel ils devaient porter; du coup, le corps entier craqua; les côtes coururent sous la peau, la secousse fut si atroce que les bourreaux craignirent que les os n’éclatassent en crevant les chairs; et ils se hâtèrent de maintenir le pied gauche sur le pied droit; mais les difficultés recommencèrent, les pieds se révulsaient; on dut les forer avec une tarière pour les fixer.

Et cela continuait ainsi jusqu’à ce que Jésus mourût et alors la sœur Emmerich, terrifiée, perdait connaissance; ses stigmates ruisselaient, sa tête crucifiée pleuvait du sang.

Dans ce livre, l’on regardait grouiller la meute des Juifs, l’on écoutait les imprécations et les huées de la foule, l’on contemplait une Vierge qui tremblait la fièvre, une Madeleine hors d’elle-même, devenue effrayante avec ses cris, et, dominant le lamentable groupe, un Christ hâve et enflé, s’empêtrant les jambes dans sa robe, alors qu’il monte au Golgotha, crispant ses ongles cassés sur la croix qui glisse.

Voyante extraordinaire, Catherine Emmerich avait également décrit les alentours de ces scènes, des paysages de Judée qu’elle n’avait jamais visités et qui avaient été reconnus exacts; sans le savoir, sans le vouloir, cette illettrée était devenue une solitaire, une puissante artiste!

Ah! l’admirable visionnaire et l’admirable peintre! s’écria Durtal, et aussi quelle admirable sainte! ajouta-t-il en parcourant la vie de cette religieuse qui figurait en tête du livre.

Elle était née, en 1774, dans l’Évêché de Munster, de paysans pauvres. Dès son enfance, elle s’entretient avec la Vierge, et elle possède le don qu’eurent également sainte Sibylline de Pavie, Ida de Louvain et plus récemment Louise Lateau, de discerner, en les considérant, en les touchant, les objets bénits de ceux qui ne le furent point. Elle entre, comme novice, chez les Augustines de Dulmen, prononce, à vingt-neuf ans, ses vœux; sa santé est ruinée, d’incessantes douleurs la torturent; elle les aggrave, car de même que la Bienheureuse Lydwine, elle obtient du Ciel la permission de souffrir pour les autres, d’alléger les malades en prenant leurs maux. En 1811, sous le gouvernement de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, le couvent est supprimé et les nonnes dispersées. Infirme, sans le sou, elle est transportée dans une chambre d’auberge, où elle endure toutes les curiosités, toutes les insultes. Le Christ ajoute à son martyre, en lui accordant les stigmates qu’elle implore; elle ne peut plus ni se lever, ni marcher, ni s’asseoir, ne se nourrit plus que du jus d’une cerise, mais elle est ravie dans de longues extases. Elle voyage ainsi en Palestine, suit pas à pas le Sauveur, dicte, en gémissant, cette œuvre affolante, puis râle: «laissez-moi mourir dans l’ignominie avec Jésus sur la croix», et meurt, éperdue d’allégresse, remerciant le ciel de cette vie de supplices qu’elle a subie!

Ah! oui, j’emporte «la Douloureuse Passion»! s’écria Durtal.

--Emportez aussi les Évangiles, fit l’abbé qui arriva, sur ces entrefaites; ce seront les célestes ampoules où vous puiserez l’huile nécessaire pour panser vos plaies.

--Ce qui serait également bien utile et vraiment en accord avec l’atmosphère d’une Trappe, ce serait de pouvoir lire, dans l’abbaye même, les œuvres de saint Bernard, mais elles se composent d’immaniables in-folios et les réductions et les extraits que l’on inséra dans des tomes de format commode sont si mal choisis, que jamais je n’eus le courage de les acquérir.

--Ils ont saint Bernard à la Trappe; on vous prêtera ses volumes si vous les demandez; mais où en êtes-vous au point de vue âme, comment allez-vous?

--Je suis mélancolique, mal attendri et résigné. J’ignore si la lassitude m’est venue de tourner toujours ainsi qu’un cheval de manège sur la même piste, mais enfin, à l’heure actuelle, je ne souffre pas; je suis persuadé que ce déplacement est nécessaire et qu’il serait inutile de ronchonner.--C’est égal, reprit-il après un silence, c’est tout de même drôle, quand je pense que je vais m’incarcérer dans un cloître, non, vrai, j’ai beau faire, cela m’étonne!

--Je vous avouerai, moi aussi, fit l’abbé, en riant, que je ne me doutais guère, la première fois que je vous rencontrai chez Tocane, que j’étais indiqué pour vous diriger sur un couvent;--ah! voilà, je devais évidemment appartenir à cette catégorie de gens que j’appellerai volontiers les gens-passerelles; ce sont, en quelque sorte, des courtiers involontaires d’âmes qui vous sont imposés dans un but que l’on ne soupçonne pas et qu’eux-mêmes ignorent.

--Permettez, si quelqu’un servit de passerelle en cette circonstance, ce fut Tocane, répondit Durtal, car c’est lui qui nous abouta et que nous repoussâmes du pied quand il eut accompli son inconsciente tâche; nous étions évidemment désignés pour nous connaître.

--C’est juste, fit l’abbé qui sourit; allons, je ne sais si je vous reverrai avant votre départ, car je serai demain, à Mâcon, où je resterai cinq jours, le temps de revoir mes neveux et de donner des signatures exigées par un notaire; en tout cas, bon courage, ne négligez point de m’envoyer de vos nouvelles, n’est-ce pas? écrivez-moi, sans trop tarder, pour que je reçoive, en rentrant à Paris, votre lettre.

Et comme Durtal le remerciait de sa diligente affection, il prit sa main et la retint dans les siennes.

--Laissons cela, fit-il; vous ne devez remercier que Celui dont la paternelle impatience a interrompu le sommeil têtu de votre Foi; vous ne devez de reconnaissance qu’à Dieu seul.

Rendez-lui grâce en déguerpissant le plus tôt possible de votre nature, en Lui laissant le logis de votre conscience vide. Plus vous mourrez à vous-même, et mieux il vivra en vous. La prière est le moyen ascétique le plus puissant pour vous renoncer, pour vous évacuer, pour vous rendre à ce point humble; priez donc sans relâche à la Trappe. Implorez la Madone surtout, car, semblable à la myrrhe qui consume la pourriture des plaies, elle guérit les ulcères d’âmes; de mon côté, je la prierai de mon mieux pour vous; vous pourrez ainsi, dans votre faiblesse, vous appuyer pour ne point tomber sur cette ferme, sur cette tutélaire colonne de l’oraison dont sainte Térèse parle. Allons, encore une fois, bon voyage et à bientôt, mon enfant, adieu.

Durtal demeura inquiet. C’est embêtant, se dit-il, que ce prêtre s’en aille de Paris avant moi, car enfin si j’avais besoin d’un subside spirituel, d’une assistance, à qui m’adresserai-je?--Il est décidément écrit que je finirai, tel que j’ai commencé, seul; mais... mais... la solitude, dans ces conditions, c’est consternant! Ah! je ne suis pas gâté! bien que l’abbé en dise.

Le lendemain matin, Durtal se réveilla malade; une névralgie furieuse lui vrillait les tempes; il tenta de la réduire avec de l’antipyrine, mais ce médicament, pris à haute dose, lui détraqua l’estomac sans amortir les coups de vilebrequin qui lui térébraient le crâne. Il erra chez lui, déambulant d’une chaise à l’autre, s’affalant dans un fauteuil, se relevant pour se recoucher, sautant du lit dans des hauts de cœur, chavirant par moments le long des meubles.

Il ne pouvait assigner aucune cause précise à cette attaque; il avait dormi son saoul, ne s’était livré, la veille, à aucun excès.

La tête dans les mains, il se dit: encore deux jours, en comptant aujourd’hui, avant de quitter Paris; eh bien! Je suis propre! Jamais je ne serai en état de prendre un train; et si je le prends, avec la nourriture de la Trappe, je suis sûr de mon affaire!

Il eut presque une minute de soulagement, à l’idée que, sans qu’il y eût de sa faute, il allait peut-être éviter la pénible oblation et rester chez lui; mais la réaction fut immédiate; il comprit que, s’il ne bougeait pas, il était perdu; c’était, à l’état permanent, le tangage d’âme, la crise du dégoût de soi-même, le regret lancinant d’un effort péniblement consenti et soudain raté; c’était enfin la certitude que ce ne serait que partie remise, qu’il faudrait repasser par ces alternances de révolte et d’effroi, recommencer à se battre pour se convaincre!

En admettant que je ne sois pas en état de voyager, j’aurai toujours la ressource de me confesser à l’abbé quand il reviendra et de communier à Paris, pensa-t-il, mais il hochait la tête, s’affirmait encore et toujours qu’il sentait, qu’il savait que ce n’était point cela qu’il devait faire.--Mais alors, disait-il à Dieu, puisque vous m’enfoncez cette idée si violemment que je ne puis même la discuter, malgré son parfait bon sens,--car, après tout, il n’est pas indispensable pour se réconcilier avec vous de se claquemurer dans une Trappe!--alors, laissez-moi partir!

Et doucement, il Lui parlait:

Mon âme est un mauvais lieu; elle est sordide et mal famée; elle n’a aimé jusqu’ici que les perversions; elle a exigé de mon malheureux corps la dîme des délices illicites et des joies indues; elle ne vaut pas cher, elle ne vaut rien; et, cependant, près de vous, là-bas, si vous me secouriez, je crois bien que je la materais; mais mon corps, s’il est malade, je ne puis le forcer à m’obéir! c’est pis que tout, cela! je suis désarmé, si vous ne me venez en aide.

Tenez compte de ceci, Seigneur, je sais, par expérience, que, dès que je suis mal nourri, je névralgise; humainement, logiquement, je suis assuré d’être horriblement souffrant à Notre-Dame de l’Atre et néanmoins, si je suis à peu près sur pied, après-demain, j’irai quand même.

A défaut d’amour, c’est la seule preuve que je puisse vous fournir que vraiment je vous désire, que vraiment j’espère et que je crois en vous; mais alors, Seigneur, assistez-moi!

Et, mélancoliquement, il ajouta: ah! dame, je ne suis pas Lydwine ou Catherine Emmerich qui, lorsque vous les frappiez, criaient: encore!--vous me touchez à peine et je réclame; mais que voulez-vous, vous le savez mieux que moi, la douleur physique m’abat, me désespère!

Il finit par s’endormir, par tuer la journée dans son lit, sommeillant, se réveillant en sursaut d’affreux cauchemars.

Le lendemain, il avait la tête vague, le cœur chancelant, mais les névralgies étaient moins fortes. Il se leva, se dit que, bien qu’il n’eût pas faim, il fallait à tout prix manger, de peur de voir se raviver ses maux. Il sortit, erra dans le Luxembourg, se disant: il s’agit de régler l’emploi de notre temps; je visiterai après le déjeuner Saint-Séverin, je rentrerai ensuite chez moi pour préparer mes malles; après quoi je finirai la journée à Notre-Dame des Victoires.

La promenade le remit; la tête était plus dégagée et le cœur libre. Il entra dans un restaurant où, à cause de l’heure matinale, rien n’était prêt; il s’usa devant un journal sur une banquette. Ce qu’il en avait tenu des journaux ainsi, sans jamais les lire! que de soirs il s’était attardé dans des cafés, en pensant à autre chose, le nez sur un article! C’était au temps surtout où il se colletait avec ses vices; Florence apparaissait et il hennissait car, malgré l’émeute ininterrompue de sa vie, elle gardait le clair sourire d’une gamine qui s’en va, les yeux baissés, les mains dans les poches de son tablier, à l’école.

Et soudain, l’enfant se changeait en une goule qui tournait furieusement autour de lui, le mordait, lui faisait silencieusement comprendre, en se tordant, l’horreur de ses souhaits...

Elles lui coulaient dans tout le corps, cette langueur affreuse de la tentation, cette dissolution de la volonté qui se traduisaient par une sorte de malaise au bout des doigts; et il cédait, suivant l’image de Florence, allait la rejoindre chez elle.

Que tout cela était loin! presque du jour au lendemain le charme s’était rompu; sans luttes réelles, sans efforts véritables, sans rixes intérieures, il s’était abstenu de la revoir, et maintenant, quand elle relançait sa mémoire, elle n’était plus, en somme, qu’un souvenir odieux et doux.

C’est égal, murmura Durtal, en découpant son bifteck, je me demande ce que celle-là doit penser de moi; elle me croit évidemment mort ou perdu; heureusement que je ne l’ai jamais croisée et qu’elle ignore mon adresse!

Allons, reprit-il, il est inutile de remuer ma boue; il sera temps de la touiller quand je serai dans une Trappe;--et il frémit, car l’idée du confesseur s’implantait à nouveau en lui; il avait beau se répéter, pour la vingtième fois, que rien n’arrive comme on le pense, s’affirmer qu’il trouverait un brave homme de moine pour l’écouter, il s’effara, mettant les choses au pire, se voyant, de même qu’un chien lépreux, jeté dehors.

Il expédia son déjeuner et s’en fut à Saint-Séverin; là, la crise se décida; ce fut la fin de tout; l’âme surmenée s’éboula, frappée par une congestion de tristesse.

Il gisait sur une chaise, dans un tel état d’accablement, qu’il ne songeait plus; il restait inerte, sans force pour souffrir; puis, peu à peu, l’âme, anesthésiée, revint à elle et les larmes coulèrent.

Ces larmes le soulagèrent; il pleura sur son sort, s’estima si malheureux, si digne de pitié qu’il espéra davantage en une aide; et il n’osait cependant s’adresser au Christ qu’il jugeait moins accessible, mais il parlait tout bas à la Vierge, la priant d’intercéder pour lui, murmurant cette oraison où saint Bernard rappelle à la Mère du Christ que, de mémoire humaine, l’on a jamais ouï dire qu’elle abandonne aucun de ceux qui implorent son assistance.

Il quitta Saint-Séverin, consolé, plus résolu et, rentré chez lui, il fut distrait par les préparatifs du départ. Appréhendant de manquer de tout, là-bas, il se déterminait à bourrer sa valise; il tassait dans les coins du sucre, des paquets de chocolat, pour essayer de tromper, s’il était besoin, les angoisses de l’estomac à jeun; emportait des serviettes, pensant qu’à la Trappe elles seraient rares; préparait des provisions de tabac, d’allumettes; et c’était, en sus des livres, du papier, des crayons, de l’encre, des paquets d’antipyrine, une fiole de laudanum qu’il glissait sous les mouchoirs, qu’il calait dans des chaussettes.

Quand il eut bouclé sa malle, il se dit, regardant la pendule: à cette heure-ci, demain, je cahoterai dans une voiture et mon internement sera proche; c’est égal, je ferai bien, en prévision d’une défaillance corporelle, d’appeler, dès mon arrivée, le confesseur; en supposant que ça s’annonce mal, j’aurai ainsi le temps de parer au nécessaire et je reprendrai aussitôt le train.

N’empêche qu’il y aura tout de même un fichu moment à passer, murmurait-il, en entrant à Notre-Dame-des-Victoires, le soir; mais ses soucis, ses émois s’effacèrent, quand l’heure du Salut vint. Il fut pris par le vertige de cette église et il se roula, s’immergea, se perdit dans la prière qui montait de toutes les âmes dans le chant qui s’élevait de toutes les bouches et, lorsque l’ostensoir s’avança, en signant l’air, il sentit un immense apaisement descendre en lui.

Et le soir, en se déshabillant, il soupira: demain, je coucherai dans une cellule; c’est quand même étonnant, lorsqu’on y songe! Ce que j’aurais traité de fou celui qui m’aurait prédit, il y a quelques années, que je me réfugierais dans une Trappe! Si encore je m’y rendais de mon plein gré, mais non, j’y vais, poussé par une force inconnue, j’y vais ainsi qu’un chien qu’on fouette!

Au fond, quel symptôme d’un temps! reprit-il. Il faut que, décidément, la société soit bien immonde, pour que Dieu n’ait plus le droit de se montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme moi!

DEUXIÈME