PARTIE I
Durtal se réveilla, gai, alerte, s’étonna de ne point s’entendre gémir, alors que le moment de partir pour la Trappe était venu; il était incroyablement rassuré. Il tenta de se recueillir et de prier, mais il se sentit plus dispersé, plus nomade encore que d’habitude; il demeurait indifférent et inému. Surpris de ce résultat, il voulut s’ausculter et palpa le vide; tout ce qu’il put constater, c’est qu’il se détendait ce matin-là, dans une de ces subites dispositions où l’homme redevient enfant, incapable d’attention, dans un de ces moments où l’envers des choses disparaît, où tout amuse.
Il s’habilla à la hâte, monta dans une voiture, descendit en avance à la gare; là, il fut pris d’un accès de vanité vraiment puérile. En regardant ces gens qui parcouraient les salles, qui piétinaient devant des guichets ou accompagnaient, résignés, des bagages, il ne fut pas éloigné de s’admirer. Si ces voyageurs qui ne s’intéressent qu’à leurs plaisirs ou à leurs affaires se doutaient où, moi, je vais! pensa-t-il.
Puis il se reprocha la stupidité de ces réflexions et, une fois installé dans son compartiment où il eut la chance d’être seul, il alluma une cigarette, se disant: profitons du temps qui nous reste pour en fumer; et il se mit à vagabonder, à rêvasser dans les parages des cloîtres, à rôder dans les alentours de la Trappe.
Il se rappelait qu’une revue avait jadis évalué à deux cent mille, pour la France, le nombre des religieuses et des moines.
Deux cent mille personnes qui, dans une semblable époque, ont compris la scélératesse de la lutte pour la vie, l’immondice des accouplements, l’horreur des gésines, c’est, en somme, l’honneur du pays sauf, se dit-il.
Puis, sautant des âmes conventuelles aux bouquins qu’il avait rangés dans sa malle, il reprit: c’est tout de même curieux de voir combien le tempérament de l’art français est rebelle à la Mystique!
Tous les écrivains surélevés sont étrangers. Saint Denys l’Aréopagite est un grec; Eckhart, Tauler, Suso, la sœur Emmerich sont des allemands; Ruysbroeck est originaire des Flandres; sainte Térèse, saint Jean de la Croix, Marie d’Agréda sont espagnols; le père Faber est anglais; saint Bonaventure, Angèle de Foligno, Madeleine de Pazzi, Catherine de Gênes, Jacques de Voragine, sont italiens...
Tiens, fit-il, surpris par ce dernier nom qu’il venait de citer, j’aurais dû emporter sa «Légende Dorée» dans ma valise; comment n’y ai-je pas pensé, car enfin cette œuvre était le livre de chevet du Moyen Age, le stimulant des heures alanguies par le malaise prolongé des jeûnes, l’aide naïve des vigiles pieuses. Pour les âmes plus méfiantes de notre époque, la Légende Dorée apparaît au moins encore, telle que l’un de ces purs vélins où de candides enlumineurs peignirent des figures de saintes, à l’eau de gomme ou au blanc d’œuf, sur des fonds d’or. Jacques de Voragine est le Jehan Fouquet, l’André Beauneveu de la miniature littéraire, de la prose mystique!
C’est décidément absurde d’avoir oublié ce volume, car il m’eût fait passer d’anciennes et de précieuses journées à la Trappe!
Oui, c’est bizarre, poursuivit-il, retournant sur ses pas, revenant à sa première idée; la France compte des auteurs religieux plus ou moins célèbres, mais très peu d’écrivains mystiques proprement dits, et il en est de même aussi pour la peinture. Les vrais Primitifs sont Flamands, Allemands ou Italiens, aucun n’est Français, car notre école Bourguignonne est issue des Flandres.
Non, il n’y a pas à le nier, la complexion de notre race n’est évidemment point ductile à suivre, à expliquer les agissements de Dieu travaillant au centre profond de l’âme, là où est l’ovaire des pensées, la source même des conceptions; elle est réfractaire à rendre, par la force expressive des mots, le fracas ou le silence de la grâce éclatant dans le domaine ruiné des fautes, inapte à extraire de ce monde secret des œuvres de psychologie, comme celles de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix, d’art, comme celles de Voragine ou de la sœur Emmerich.
Outre que notre champ est peu arable et que le sol est ingrat, où trouver maintenant le laboureur qui l’ensemence, qui le herse, qui prépare, non pas même une moisson mystique, mais seulement une récolte spirituelle, capable d’alimenter la faim des quelques-uns qui errent, égarés, et tombent d’inanition dans le désert glacé de ces temps?
Celui qui devrait être le cultivateur de l’au-delà, le fermier des âmes, le prêtre, est sans force pour défricher ces landes.
Le séminaire l’avait fait autoritaire et puéril, la vie au-dehors l’a rendu tiède. Aussi, semble-t-il que Dieu se soit écarté de lui et la preuve est qu’il a retiré tout talent au sacerdoce. Il n’existe plus de prêtre qui ait du talent, soit dans la chaire, soit dans le livre; ce sont les laïques qui ont hérité de cette grâce si répandue dans l’Église au Moyen Age; un autre exemple est probant encore; les ecclésiastiques n’opèrent plus que très rarement les conversions. Aujourd’hui, l’être qui plaît au Ciel se passe d’eux et c’est le Sauveur qui le percute, qui le manipule, qui manœuvre directement en lui.
L’ignorance du clergé, son manque d’éducation, son inintelligence des milieux, son mépris de la Mystique, son incompréhension de l’art, lui ont enlevé toute influence sur le patriciat des âmes. Il n’agit plus que sur les cervelles infantiles des bigotes et des mômiers; et c’est sans doute providentiel, c’est sans doute mieux ainsi, car s’il devenait le maître, s’il parvenait à hisser, à vivifier la désolante tribu qu’il gère, ce serait la trombe de la bêtise cléricale s’abattant sur un pays, ce serait la fin de toute littérature, de tout art en France!
Pour sauver l’Église, il reste le moine que le prêtre abomine, car la vie du cloître est pour son existence à lui un constant reproche, continua Durtal; pourvu que je ne perde pas encore des illusions, en voyant de près un monastère!--mais non, je suis protégé, j’ai de la chance; j’ai découvert, à Paris, l’un des seuls abbés qui ne fût ni un indifférent, ni un cuistre; pourquoi ne serais-je pas en contact, dans une abbaye, avec d’authentiques moines?
Il alluma une cigarette, inspecta le site par la portière du wagon; le train dévalait dans des campagnes au-devant desquelles dansaient, dans des bouffées de fumée, des fils de télégraphe; le paysage était plat, sans intérêt. Durtal se renfrogna dans son coin.
L’arrivée dans le couvent m’inquiète, murmura-t-il; puisqu’il n’y a pas à proférer d’inutiles paroles, je me bornerai à présenter au père hôtelier sa lettre; ah! Et puis ça s’arrangera tout seul!
Il se sentait, en somme, une placidité parfaite, s’étonnait de n’éprouver aucune soûleur, aucune crainte, d’être même presque rempli d’entrain;--allons, mon brave prêtre avait raison de me soutenir que je me forgeais des monstres d’avance... et il resongea à l’abbé Gévresin, fut surpris, depuis qu’il le fréquentait, de ne rien savoir sur ses antécédents, de n’être pas plus entré dans son intimité qu’au premier jour; au fait, il n’aurait tenu qu’à moi de l’interroger discrètement, mais l’idée ne m’en est jamais venue; il est vrai que notre liaison s’est exclusivement confinée dans des questions de religion et d’art; cette perpétuelle réserve ne crée pas des amitiés bien vibrantes, mais elle institue une sorte de jansénisme de l’affection qui n’est pas sans charme.
Dans tous les cas, cet ecclésiastique est un saint homme; il n’a même rien de l’allure tout à la fois pateline et réservée des autres prêtres. Sauf certains de ses gestes, sa façon de se couler le bras dans la ceinture, de se fourrer les mains dans les manches, de marcher volontiers à reculons quand on cause, sauf son innocente manie d’entrelarder de latin ses phrases, il ne rappelle ni l’attitude, ni le parler démodé de ses confrères. Il adore la mystique et le plain-chant; il est exceptionnel; aussi, comme il me fut, là-haut, soigneusement choisi!
--Ah çà! Mais, voyons, nous devons aborder, soupira-t-il, en consultant sa montre, je commence à avoir faim; allons, cela va bien, dans un quart d’heure nous serons à Saint-Landry.
Il tapota les vitres du wagon, regarda courir les champs et s’envoler les bois, fuma des cigarettes, ôta sa valise des filets, atteignit enfin la station et descendit.
Sur la place même où s’élevait la minuscule gare, il reconnut l’auberge que lui avait indiquée l’abbé. Il aborda dans une cuisine une bonne femme qui lui dit: c’est bien, Monsieur, asseyez-vous, on attellera pendant le repas.
Et il se reput d’incomestibles choses, se vit apporter une tête de veau oubliée dans un baquet, des côtelettes mortifiées, des légumes noircis par le jus des poêles. Dans les dispositions où il était, il s’amusa de ce déjeuner infâme, se rabattit sur un petit vin qui limait la gorge, but, résigné, un café qui déposait de la terre de bruyère au fond des tasses.
Puis, il escalada un tape-cul que conduisait un jeune homme et, ventre à terre, le cheval fila à travers le village et s’engagea dans la campagne.
Chemin faisant, il demanda au conducteur quelques renseignements sur la Trappe; mais ce paysan ne savait rien;--j’y vais souvent, fit-il, mais je n’entre pas; la carriole reste à la porte; alors, vous comprenez, je ne saurais pas vous raconter...
Ils galopèrent pendant une heure sur les routes; puis le paysan salua du fouet un cantonnier et s’adressant à Durtal:
--On dit que les fourmis leur mangent le ventre.
Et comme Durtal réclamait des explications.
--Bé oui, c’est des faignants; ils sont toujours couchés, l’été, le ventre à l’ombre.
Et il se tut.
Durtal ne pensait plus à rien; il digérait, en fumant, abasourdi par le roulis de la voiture.
Au bout d’une autre heure, ils débouchèrent en plein bois.
--Nous approchons?
--Oh, pas encore!
--On l’aperçoit de loin la Trappe?
--Que non!--il faut avoir le nez dessus pour qu’on la voie; elle est dans un bas-fond, au sortir d’une allée, tenez, on dirait celle-là, fit le paysan, en montrant un chemin touffu qu’ils allaient prendre.
Et, en v’là un qui en vient, fit-il, en désignant une espèce de vagabond qui coupait, à travers les taillis, à grands pas.
Et il exposa à Durtal que tout mendiant avait le droit de manger et même de coucher à la Trappe; on lui servait l’ordinaire de la communauté dans une pièce à côté de la loge du frère concierge, mais il ne pénétrait pas dans le couvent.
Et Durtal le questionnant sur l’opinion des villages environnants au sujet des moines, le paysan eut sans doute peur de se compromettre, car il répondit:
--Il y en a qui n’en disent rien.
Durtal commençait à s’ennuyer, quand, enfin, au détour d’une allée, il aperçut une immense bâtisse, au-dessus de lui.
--La v’là, la Trappe! fit le paysan qui prépara ses freins pour la descente.
De la hauteur où il était, Durtal plongeait par-dessus les toits, considérait un grand jardin, des bois et devant eux une formidable croix sur laquelle se tordait un Christ.
Puis la vision disparut, la voiture reprenait à travers les taillis, descendait par des chemins en lacets dont les feuillages interceptaient la vue.
Ils aboutirent enfin, après de lents circuits, à un carrefour au bout duquel se dressait une muraille percée d’une large porte. La carriole s’arrêta.
--Vous n’avez qu’à sonner, dit le paysan qui indiqua à Durtal une chaîne de fer pendant le long du mur; et il ajouta:
--Faudra-t-il que je revienne vous chercher demain?
--Non.
--Alors vous restez?--et le paysan le regarda stupéfié et il tourna bride et remonta la côte.
Durtal demeurait anéanti, la valise à ses pieds, devant cette porte; le cœur lui battait à grands coups; toute son assurance, tout son entrain s’effondraient; il balbutiait: qu’est-ce qui va m’arriver là-dedans?
En un galop de panique, passait devant lui la terrible vie des Trappes: le corps mal nourri, exténué de sommeil, prosterné pendant des heures sur les dalles; l’âme, tremblante, pressée à pleines mains, menée militairement, sondée, fouillée jusque dans ses moindres replis; et, planant sur cette déroute de son existence échouée, ainsi qu’une épave, le long de cette farouche berge, le mutisme de la prison, le silence affreux des tombes!
Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en s’essuyant le front.
Machinalement, il jetait un coup d’œil autour de lui, comme s’il attendait une assistance; les routes étaient désertes et les bois vides; l’on n’entendait aucun bruit, ni dans la campagne, ni dans la Trappe.
Il faut pourtant que je me décide à sonner;--et, les jambes cassées, il tira la chaîne.
Un son de cloche, lourd, rouillé, presque bougon, retentit de l’autre côté du mur.
Tenons-nous, ne soyons pas ridicule, murmurait-il, en écoutant la claquette d’une paire de sabots derrière la porte.
Celle-ci s’ouvrit et un très vieux moine, vêtu de la bure brune des capucins, l’interrogea du regard.
--Je viens pour une retraite et je voudrais voir le Père Étienne.
Le moine s’inclina, empoigna la valise et fit signe à Durtal de le suivre.
Il allait, courbé, à petits pas, au travers d’un verger. Ils atteignirent une grille, se dirigèrent sur la droite d’un vaste bâtiment, d’une espèce de château délabré, flanqué de deux ailes en avance sur une cour.
Le frère entra dans l’aile qui touchait à la grille. Durtal enfila après lui un corridor percé de portes peintes en gris; sur l’une d’elles, il lut ce mot: «Auditoire».
Le trappiste s’arrêta devant, souleva un loquet de bois, installa Durtal dans une pièce et l’on entendit, au bout de quelques minutes, des appels répétés de cloche.
Durtal s’assit, inspecta ce cabinet très sombre, car la fenêtre était à moitié bouchée par des volets. Il y avait pour tout mobilier: au milieu, une table de salle à manger couverte d’un vieux tapis; dans un coin un prie-Dieu au-dessus duquel était clouée une image de saint Antoine de Padoue berçant l’enfant Jésus dans ses bras; un grand Christ pendait sur un autre mur; çà et là, étaient rangés deux fauteuils voltaire et quatre chaises.
Durtal ôta de son portefeuille la lettre d’introduction destinée au père. Quel accueil va-t-il me faire? Se demandait-il; celui-là peut parler, au moins; enfin, nous allons voir, reprit-il, en écoutant des pas.
Et un moine blanc, avec un scapulaire noir dont les pans tombaient, l’un sur les épaules, l’autre sur la poitrine, parut; il était jeune et souriait.
Il lut la lettre, puis il prit la main de Durtal, étonné, l’emmena silencieux au travers de la cour jusqu’à l’autre aile du bâtiment, poussa une porte, trempa son doigt dans un bénitier et le lui présenta.
Ils étaient dans une chapelle. Le moine invita d’un signe Durtal à s’agenouiller sur une marche, devant l’autel, et il pria à voix basse; puis il se releva, retourna lentement jusqu’au seuil, offrit encore à Durtal l’eau bénite et, toujours sans desserrer les lèvres et le tenant par la main, il le ramena d’où ils étaient venus, à l’auditoire.
Là, il s’enquit de la santé de l’abbé Gévresin, saisit la valise et ils montèrent dans un immense escalier menaçant ruine. En haut de cet escalier qui n’avait qu’un étage, s’étendait, troué d’une large fenêtre au centre, un vaste palier, borné, à chacune de ses extrémités, par une porte.
Le P. Étienne pénétra dans celle de droite, franchit un spacieux vestibule, introduisit Durtal dans une chambre qu’une étiquette, imprimée en gros caractères, plaçait sous le vocable de saint Benoît, et dit:
--Je suis confus, Monsieur, de ne pouvoir mettre à votre disposition que ce logement peu confortable.
--Mais il est très bien, s’écria Durtal.--Et la vue est charmante, reprit-il, en s’approchant de la fenêtre.
--Vous serez au moins en bon air, dit le moine, qui ouvrit la croisée.
Au-dessous s’étalait ce verger que Durtal avait traversé, sous la conduite du frère concierge, un clos plein de pommiers rabougris et perclus, argentés par des lichens et dorés par des mousses; puis au dehors du monastère, par-dessus les murs, grimpaient des champs de luzerne coupés par une grande route blanche qui disparaissait à l’horizon dentelé par des feuillages d’arbres.
--Voyez, monsieur, reprit le P. Étienne, ce qui vous manque dans cette cellule et dites-le-moi bien simplement, n’est-ce pas? Car autrement, vous nous réserveriez à tous deux des regrets, à vous qui n’auriez pas osé réclamer ce qui vous était utile, à moi qui m’en apercevrais plus tard et serais peiné de mon oubli.
Durtal le regardait, rassuré par ces allures franches; c’était un jeune père, d’une trentaine d’années environ. La figure, vive, fine, était striée de fibrilles roses sur les joues; ce moine portait toute sa barbe et autour de la tête rasée courait un cercle de cheveux bruns. Il parlait un peu vite, souriait, les mains passées dans la large ceinture de cuir qui lui ceignait les reins.
--Je reviendrai tout à l’heure, car j’ai un travail pressé à finir, dit-il; d’ici-là, tâchez de vous installer le mieux possible; si vous en avez le temps, jetez aussi un coup d’œil sur la règle que vous aurez à suivre dans ce monastère... elle est inscrite sur l’une de ces pancartes... là, sur la table; nous en causerons, après que vous en aurez pris connaissance, si vous le voulez bien.
Et il laissa Durtal seul.
Celui-ci fit aussitôt l’inventaire de la pièce. Elle était très haute de plafond, très peu large, avait la forme d’un canon de fusil, et l’entrée était à l’un de ses bouts et la fenêtre à l’autre.
Au fond, dans un coin, près de la croisée, était un petit lit de fer et une table de nuit ronde, en noyer. Au pied du lit couché le long de la muraille, il y avait un prie-Dieu en reps fané, surmonté d’une croix et d’une branche de sapin sec; en descendant, toujours le long de la même paroi, il trouva une table de bois blanc recouverte d’une serviette, sur laquelle étaient placés un pot à l’eau, une cuvette et un verre.
La cloison opposée à ce mur était occupée par une armoire, puis par une cheminée sur le panneau de laquelle était plaqué un crucifix, enfin par une table plantée vis-à-vis du lit, alors près de la fenêtre; trois chaises de paille complétaient l’ameublement de cette chambre.
--Jamais je n’aurai assez d’eau pour me laver, se dit Durtal, en jaugeant le minuscule pot à l’eau qui mesurait bien la valeur d’une chopine; puisque le P. Étienne se montre si obligeant, je vais lui demander une ration plus lourde.
Il vida sa valise, se déshabilla, substitua à sa chemise empesée une chemise de flanelle, aligna ses outils de toilette sur le lavabo, plia son linge dans l’armoire; puis il s’assit, embrassa la cellule d’un regard et la jugea suffisamment confortable et surtout très propre.
Il alla ensuite vers la table sur laquelle étaient distribués une rame de papier écolier, un encrier et des plumes, fut reconnaissant de cette attention au moine qui savait sans doute, par la lettre de l’abbé Gévresin, qu’il faisait métier d’écrire, ouvrit deux volumes reliés en basane et les referma; l’un était «l’Introduction à la vie dévote» de saint François de Sales, l’autre était intitulé «Manrèse» ou «les Exercices spirituels» d’Ignace de Loyola et il rangea ses livres à lui, sur la table.
Puis il prit, au hasard, une des pancartes imprimées qui traînait sur cette table et il lut:
EXERCICES DE LA COMMUNAUTÉ POUR LES JOURS ORDINAIRES--DE PAQUES A LA CROIX DE SEPTEMBRE.
Lever à 2 heures, Prime et messe à 5 heures 1/4, Travail après le chapitre, Fin du travail à 9 heures et intervalle, Sexte à 11 heures, Angelus et le dîner à 11 heures 1/2, Méridienne après le dîner, Fin de la méridienne à 1 heure 1/2, None et travail, 5 minutes après le réveil, Fin du travail à 4 heures 1/2 et intervalle, Vêpres suivies de l’oraison à 5 heures 1/4, Souper à 6 heures et intervalle, Complies à 7 heures 25 minutes, Retraite à 8 heures.
Il retourna cette pancarte; elle contenait, sur une autre face, un nouvel horaire, intitulé:
EXERCICES D’HIVER--DE LA CROIX DE SEPTEMBRE A PAQUES.
Le lever était le même, mais le coucher était avancé d’une heure; le dîner était reporté de 11 heures 1/2 vers 2 heures; la méridienne et le souper de 6 heures supprimés; les heures canoniales reculées, sauf les Vêpres et les complies qui passaient de 5 heures 1/4 et de 7 heures 25 à 4 heures 1/2 et à 6 heures 1/4.
Ce n’est pas réjouissant de se tirer du lit en pleine nuit, soupira Durtal, mais j’aime à croire que les retraitants ne sont pas soumis à ce régime d’alerte et il saisit une autre pancarte. Celle-ci doit m’être destinée, fit-il, en parcourant l’en-tête de ce carton:
RÈGLEMENT DES RETRAITES DE PAQUES A LA CROIX DE SEPTEMBRE.
Voyons-là de près cette ordonnance.
Et il examina ses deux tableaux réunis, celui du matin et celui du soir:
MATIN SOIR heures heures 4 Lever au son de l’Angelus. 1 1/2 Fin du repos, chapelet. 4 1/2 Prière et méditation. 2 Vêpres et Complies. 5 1/4 Prime, messe. 3 3e méditation. 6 à 7 Examen. 3 1/4 Lecture spirituelle. 7 Déjeuner (on ne s’attend 4 1/4 Matines et Laudes. pas). 7 1/2 Chemin de la Croix. 5 1/4 Réflexions, Vêpres du chœur. 8 Sexte et none. 5 1/2 Examen et oraison. 8 1/2 2e méditation. 6 Souper et récréation. 9 Lecture spirituelle. 7 Litanies, grand silence. 11 Adoration et examen, 7 1/4 Assister à Complies. tierce. 11 1/2 Angelus, dîner, récréation. 7 1/2 Chant du Salve Regina, Angelus. 12 1/4 Méridienne, grand silence. 7 3/4 Examen particulier, retraite.
C’est au moins plus pratique,--4 heures du matin, c’est une heure presque possible!--mais je n’y comprends rien,--les heures canoniales ne concordent pas sur ce tableau avec celles des moines et puis pourquoi ces Vêpres et ces Complies doublées?--Enfin, ces petites cases où l’on vous incite à méditer pendant tant de minutes, à lire pendant tant d’autres, ne me vont guère! Je n’ai pas l’esprit suffisamment malléable pour le couler dans ces gaufriers!--Il est vrai qu’après tout, je suis libre de faire ce que je veux, car personne ne peut vérifier ce qui se manigance en moi, savoir, par exemple, si je médite...
Tiens, il y a encore un règlement derrière, poursuivit-il, en renversant le carton: c’est le règlement de Septembre, je n’ai pas à m’en inquiéter; il diffère, du reste, peu de l’autre; mais voici un post-scriptum qui concerne les deux horaires.
Nota:
1º Ceux qui ne sont pas tenus au Bréviaire diront le Petit Office de la Sainte Vierge.
2º MM. les Retraitants sont invités à faire leur confession dès les premiers jours, afin d’avoir l’esprit plus libre dans les méditations.
3º Après chaque méditation, il faut lire un chapitre de l’Imitation analogue.
4º Le temps propice pour les confessions et le chemin de croix est de 6 heures à 9 heures du matin,--2 heures à 5 heures du soir, en été, et de 9 heures du matin à 2 heures du soir;
5º Lire le tableau des avertissements;
6º Il est bon d’être exact aux heures des repas, pour ne pas faire attendre;
7º Le P. hôtelier est seul chargé de pourvoir aux besoins de MM. les hôtes;
8º On peut demander des livres de retraite si l’on n’en a pas.
La confession! il ne voyait plus que ce mot dans cette série d’articles. Il allait pourtant falloir y recourir! et il se sentit froid dans le dos; je vais en parler au P. Étienne quand il viendra, se dit-il.
Il n’eut pas longtemps à se débattre avec lui-même, car presque aussitôt le moine entra et lui dit:
--Avez-vous remarqué quelque chose qui vous manque et dont la présence vous serait utile?
--Non, mon père; pourtant si vous pouviez m’obtenir un peu plus d’eau...
--Rien n’est plus simple; je vous en ferai monter, tous les matins, une grande cruche.
--Je vous remercie... voyons, je viens d’étudier le règlement...
--Je vais vous mettre tout de suite à votre aise, fit le moine. Vous n’êtes astreint qu’à la plus stricte exactitude; vous devez pratiquer les offices canoniaux, à la lettre. Quant aux exercices marqués sur la pancarte, ils ne sont pas obligatoires; tels qu’ils sont organisés, ils peuvent être utiles à des gens très jeunes ou dénués de toute initiative, mais ils gêneraient, à mon sens du moins, plutôt les autres; d’ailleurs, en thèse générale, nous ne nous occupons pas, ici, des retraitants,--nous laissons agir la solitude,--c’est à vous qu’il appartient de vous discerner et de distinguer le meilleur mode pour employer saintement votre temps. Donc, je ne vous imposerai aucune des lectures désignées sur ce tableau; je me permettrai seulement de vous engager à dire le Petit Office de la Sainte Vierge; l’avez-vous?
--Le voici, dit Durtal, qui lui tendit une plaquette.
--Il est charmant, votre volume, dit le père Étienne qui feuilleta les pages luxueusement imprimées en rouge et noir. Il s’arrêta à l’une d’elles et lut tout haut la troisième leçon des Matines.
--Est-ce beau! s’écria-t-il.--La joie jaillissait soudain de cette figure; les yeux s’illuminaient, les doigts tremblaient sur la plaquette.--Oui, fit-il, en la refermant, lisez cet office, ici surtout, car, vous le savez, la vraie patronne, la véritable abbé des Trappes, c’est la Sainte Vierge!
Après un silence, il reprit: j’ai fixé à huit jours la durée de votre retraite, dans la lettre que j’ai envoyée à l’abbé Gévresin, mais il va de soi que si vous ne vous ennuyez pas trop ici, vous pourrez y demeurer autant que vous le croirez bon.
--Je souhaite de pouvoir prolonger mon séjour parmi vous, mais cela dépendra de la façon dont mon corps supportera la lutte; j’ai l’estomac assez malade et je ne suis pas sans crainte; aussi, pour parer à tout événement, vous serai-je obligé si vous pouviez me faire venir, le plus tôt possible, le confesseur.
--Bien, vous le verrez demain; je vous indiquerai l’heure, ce soir, après Complies. Quant à la nourriture, si vous l’estimez insuffisante, je vous ferai allouer un supplément d’un œuf; mais, là, s’arrête la discrétion dont je puis user, car la règle est formelle, ni poisson, ni viande,--des légumes, et, je dois vous l’avouer, ils ne sont pas fameux!
Vous allez en juger, d’ailleurs, car l’heure du souper est proche; si vous le voulez bien, je vais vous montrer la salle où vous mangerez en compagnie de M. Bruno.
Et, tout en descendant l’escalier, le moine poursuivit: M. Bruno est une personne qui a renoncé au monde et qui, sans avoir prononcé de vœux, vit en clôture. Il est ce que notre règle nomme un oblat; c’est un saint et un savant homme qui vous plaira certainement; vous pourrez causer avec lui, pendant le repas.
--Ah! fit Durtal, et avant et après, je dois garder le silence?
--Oui, à moins que vous n’ayez quelque chose à demander, auquel cas, je serai toujours à votre disposition, prêt à vous répondre.
Pour cette question du silence, comme pour celle des heures du lever, du coucher, des offices, la règle ne tolère aucun allègement; elle doit être observée à la lettre.
--Bien, fit Durtal, un peu interloqué par le ton ferme du père; mais, voyons, j’ai vu sur ma pancarte un article qui m’invite à consulter un tableau d’avertissement et je ne l’ai pas, ce tableau!
--Il est pendu sur le palier de l’escalier, près de votre chambre; vous le lirez, à tête reposée, demain; prenez la peine d’entrer, fit-il, en poussant une porte située dans le corridor en bas, juste en face de celle de l’auditoire.
Durtal se salua avec un vieux Monsieur qui vint au-devant de lui; le moine les présenta et disparut.
Tous les mets étaient sur la table: deux œufs sur le plat, puis une jatte de riz, une autre de haricots et un pot de miel.
M. Bruno récita le Benedicite et voulut servir lui-même Durtal.
Il lui donna un œuf.
--C’est un triste souper pour un Parisien, dit-il, en souriant.
--Oh! du moment qu’il y a un œuf et du vin, c’est soutenable; je craignais, je vous l’avoue, de n’avoir pour toute boisson que de l’eau claire!
Et ils causèrent amicalement.
L’homme était aimable et distingué, de figure ascétique, mais avec un joli sourire qui éclairait la face jaune et grave, creusée de rides.
Il se prêta avec une parfaite bonne grâce à l’enquête de Durtal et raconta qu’après une existence de tempêtes, il s’était senti touché par la grâce et s’était retiré de la vie pour expier, par des années d’austérités et de silence, ses propres fautes et celles des autres.
--Et vous ne vous êtes jamais lassé d’être ici?
--Jamais depuis cinq années que j’habite ce cloître; le temps, découpé tel qu’il est à la Trappe, semble court.
--Et vous assistez à tous les exercices de la communauté?
--Oui; je remplace seulement le travail manuel par la méditation en cellule; ma qualité d’oblat me dispenserait cependant, si je le désirais, de me lever à deux heures pour suivre l’office de la nuit, mais c’est une grande joie pour moi que de réciter le magnifique psautier Bénédictin, avant le jour; mais vous m’écoutez et ne mangez pas. Voulez-vous me permettre de vous offrir encore un peu de riz?
--Non, merci; j’accepterai, si vous le voulez bien, une cuillerée de miel.
Cette nourriture n’est pas mauvaise, reprit-il, mais ce qui me déconcerte un peu, c’est ce goût identique et bizarre qu’ont tous les plats; ça sent, comment dirai-je..., le graillon ou le suif.
--Ça sent l’huile chaude avec laquelle sont accommodés ces légumes; oh! vous vous y accoutumerez très vite; dans deux jours, vous ne vous en apercevrez plus.
--Mais en quoi consiste, au juste, le rôle de l’oblat?
--Il vit d’une existence moins austère et plus contemplative que celle du moine, il peut voyager, s’il le veut, et, quoiqu’il ne soit pas lié par des serments, il participe aux biens spirituels de l’ordre.
Autrefois, la règle admettait ce qu’elle appelait des «familiers».
C’étaient des oblats qui recevaient la tonsure, portaient un costume distinct et prononçaient les trois grands vœux; ils menaient en somme une vie mitigée, mi-laïque, mi-moine. Ce régime, qui subsiste encore chez les purs Bénédictins, a disparu des Trappes depuis l’année 1293, époque à laquelle le Chapitre général le supprima.
Il ne reste plus aujourd’hui dans les abbayes Cisterciennes que les pères, les frères lais ou convers, les oblats quand il y en a, et les paysans employés aux travaux des champs.
--Les convers, ce sont ceux qui ont la tête complètement rasée et qui sont vêtus, ainsi que le moine qui m’a ouvert la porte, d’une robe brune?
--Oui, ils ne chantent pas aux offices, et se livrent seulement à des besognes manuelles.
--A propos, le règlement des retraites que j’ai lu dans ma chambre ne me semble pas clair. Autant que je puis me le rappeler, il double certains offices, met des Matines à quatre heures de l’après-midi, des Vêpres à deux heures; en tout cas, son horaire n’est pas le même que celui des trappistes; comment dois-je m’y prendre pour les concilier?
--Vous n’avez pas à tenir compte des exercices détaillés sur votre pancarte; le père Étienne a dû vous le dire, d’ailleurs; ce moule n’a été fabriqué que pour les gens qui sont incapables de s’occuper et de se guider eux-mêmes. Cela vous explique comment, pour les empêcher de demeurer oisifs, on a en quelque sorte décalqué le bréviaire du prêtre et imaginé de leur distribuer le temps en petites tranches, de leur faire débiter, par exemple, les psaumes des Matines à des heures qui ne comportent aucun psaume.
Le dîner était terminé; M. Bruno récita les grâces et dit à Durtal:
--Vous avez, d’ici à Complies, une vingtaine de minutes libres; profitez-en pour faire connaissance avec le jardin et les bois.--Et il salua poliment et il sortit.
Ce que je fumerais bien une cigarette, pensa Durtal, lorsqu’il fut seul. Il prit son chapeau et quitta, lui aussi, la pièce. La nuit tombait. Il traversa la grande cour, tourna à droite, longea une maisonnette surmontée d’un long tuyau, devina à l’odeur qu’elle exhalait une fabrique de chocolat et il s’engagea dans une allée d’arbres.
Le ciel était si peu clair qu’il ne pouvait discerner l’ensemble du bois où il entrait; n’apercevant personne. Il roula des cigarettes, les fuma lentement, délicieusement, consultant, à la lueur de ses allumettes, de temps en temps, sa montre.
Il restait étonné du silence qui se levait de cette Trappe; pas une rumeur, même effacée, même lointaine, sinon, à certains moments, un bruit très doux de rames; il se dirigea du côté d’où venait ce bruit et reconnut une pièce d’eau sur laquelle voguait un cygne qui vint aussitôt à lui.
Il le regardait osciller dans sa blancheur sur les ténèbres qu’il déplaçait en clapotant, quand une cloche sonna des volées lentes; voyons, dit-il; en interrogeant à nouveau sa montre, l’heure des Complies approche.
Il se rendit à la chapelle; elle était encore déserte; il profita de cette solitude pour l’examiner à son aise.
Elle avait la forme d’une croix amputée, d’une croix sans pied, arrondie à son sommet et tendant deux bras carrés, percés d’une porte à chaque bout.
La partie supérieure de la croix figurait, au-dessous d’une coupole peinte en azur, une petite rotonde autour de laquelle se tenait un cercle de stalles adossées aux murs; au milieu, se dressait un grand autel de marbre blanc, surmonté de chandeliers de bois, flanqué, à gauche et à droite, de candélabres également en bois, placés sur des fûts de marbre.
Le dessous de l’autel était creux et fermé sur le devant par une vitre derrière laquelle apparaissait une châsse de style gothique qui reflétait, dans le miroir doré de ses cuivres, des feux de lampes.
Cette rotonde s’ouvrait en un large porche, précédé de trois marches, sur les bras de la croix qui s’allongeaient en une sorte de vestibule servant tout à la fois de nef et de bas-côtés à ce tronçon d’église.
Ces bras évidés, à leurs extrémités, près des portes, recélaient deux minuscules chapelles enfoncées dans des niches teintes, ainsi que la coupole, en bleu; elles contenaient au-dessus d’autels en pierre, sans ornements, deux statues médiocres, l’une de saint Joseph, l’autre du Christ.
Enfin, un quatrième autel dédié à la Vierge était situé dans ce vestibule, vis-à-vis des marches accédant à la rotonde, en face par conséquent du grand autel. Il se découpait sur une fenêtre dont les vitraux représentaient, l’un, saint Bernard en blanc et l’autre saint Benoît en noir et il paraissait se reculer dans l’église, à cause des deux rangées de bancs qui s’avançaient, à sa gauche et à sa droite, au-devant des deux autres petites chapelles, ne laissant que la place nécessaire pour cheminer le long du vestibule ou pour aller, en ligne droite, de cet autel de la Vierge dans la rotonde, au maître-autel.
Ce sanctuaire est d’une laideur alarmante, se dit Durtal, qui s’en fut s’asseoir sur un banc, devant la statue de saint Joseph; à en juger par les quelques sujets sculptés le long des murs, ce monument date du temps de Louis XVI; fichue époque pour une église!
Il fut distrait de ses réflexions par des sons de cloches et en même temps toutes les portes s’ouvrirent; l’une, sise dans la rotonde même, à gauche de l’autel, donna passage à une dizaine de moines, enveloppés dans de grandes coules blanches; ils se répandirent dans le chœur et occupèrent, de chaque côté, les stalles.
Par les deux portes du vestibule, pénétra, à son tour, une foule de moines bruns qui s’agenouilla devant les bancs, des deux côtés de l’autel de la Vierge.
Durtal en avait quelques-uns près de lui; mais ils baissaient la tête, les mains jointes, et il n’osa les observer; le vestibule était, d’ailleurs, devenu presque noir; la lumière se concentrait dans le chœur où étaient allumées les lampes.
Il dévisagea les moines blancs installés dans la partie de la rotonde qu’il pouvait voir et il reconnut parmi eux le P. Étienne à genoux près d’un moine court; mais un autre, placé au bout des stalles près du porche, presque en face de l’autel et en pleine clarté, le retint.
Celui-là était svelte et nerveux et il ressemblait dans son burnous blanc à un arabe. Durtal ne l’apercevait que de profil et il distinguait une longue barbe grise, un crâne ras, ceint de la couronne monastique, un front haut et un nez en bec d’aigle. Il avait grand air avec son visage impérieux et son corps élégant qui ondulait sous la coule.
C’est probablement l’abbé de la Trappe, se dit Durtal, et il ne douta plus lorsque ce moine tira une cliquette dissimulée devant lui sous son pupitre et dirigea l’office.
Tous les moines saluèrent l’autel; l’abbé récita les prières du prélude, puis il y eut une pause--et, de l’autre côté de la rotonde, là où Durtal ne pouvait regarder, une voix frêle de vieillard, une voix revenue au cristal de l’enfance, mais avec en plus quelque chose de doucement fêlé, s’éleva, montant à mesure que se déroulait l’antienne:
«Deus in adjutorium meum intende.»
Et l’autre côté du chœur, là où se tenaient le P. Étienne et l’abbé, répondit, scandant très lentement les syllabes, avec des voix de basse-taille.
«Domine ad adjuvandum me festina.»
Et tous courbèrent la tête sur les in-folios posés devant eux et reprirent:
«Gloria Patri et Filio et Spiritui sancto.»
Et ils se redressèrent tandis que l’autre partie des pères prononçait le répons: «Sicut erat in principio, etc.»
L’office commença.
Il n’était pas chanté, mais psalmodié, tantôt rapide et tantôt lent. Le côté du chœur, visible pour Durtal, faisait de toutes les voyelles des lettres aiguës et brèves; l’autre, au contraire, les muait en des longues, semblait coiffer d’un accent circonflexe tous les O. On eût dit, d’une part, la prononciation du Midi, et, de l’autre, celle du Nord; ainsi psalmodié, l’office devenait étrange; il finissait par bercer tel qu’une incantation, par dorloter l’âme qui s’assoupissait dans ce roulement de versets interrompu par la doxologie revenant, en ritournelle, après la dernière strophe de chacun des psaumes.
Ah çà! mais, je n’y comprends rien, se dit Durtal qui connaissait ses Complies sur le bout du doigt; ce n’est plus du tout l’office romain qu’ils chantent.
Le fait est que l’un des psaumes manquait. Il retrouva bien, à un moment, l’hymne de saint Ambroise, le «Te lucis ante terminum», clamé alors sur un air ample et rugueux de vieux plain-chant et encore la dernière strophe n’était-elle plus la même! Mais il se perdait à nouveau, attendait les «Leçons brèves», le «Nunc dimittis» qui ne vinrent pas.
Les Complies ne sont pourtant point variables, comme les Vêpres, se dit-il; il faudra que je demande, demain, des explications au P. Étienne.
Puis il fut troublé dans ses réflexions par un jeune moine blanc qui passa, en s’agenouillant devant l’autel, et alluma deux cierges.
Et subitement tous se levèrent et, dans un immense cri, le «Salve Regina» ébranla les voûtes.
Durtal écoutait, saisi, cet admirable chant qui n’avait rien de commun avec celui que l’on beugle, à Paris, dans les églises. Celui-ci était tout à la fois flébile et ardent, soulevé par de si suppliantes adorations, qu’il semblait concentrer, en lui seul, l’immémorial espoir de l’humanité et son éternelle plainte.
Chanté sans accompagnement, sans soutien d’orgue, par des voix indifférentes à elles-mêmes et fondues en une seule, mâle et profonde, il montait en une tranquille audace, s’exhaussait en un irrésistible essor vers la Vierge, puis il faisait comme un retour sur lui-même et son assurance diminuait; il avançait plus tremblant, mais si déférent, si humble, qu’il se sentait pardonné et osait alors, dans des appels éperdus, réclamer les délices imméritées d’un ciel.
Il était le triomphe avéré des neumes, de ces répétitions de notes sur la même syllabe, sur le même mot, que l’Église inventa pour peindre l’excès de cette joie intérieure ou de cette détresse interne que les paroles ne peuvent rendre; et c’était une poussée, une sortie d’âme s’échappant dans les voix passionnées qu’exhalaient ces corps debout et frémissants de moines.
Durtal suivait sur son paroissien cette œuvre au texte si court et au chant si long; à l’écouter, à la lire avec recueillement, cette magnifique exoration paraissait se décomposer en son ensemble, représenter trois états différents d’âme, signifier la triple phase de l’humanité, pendant sa jeunesse, sa maturité et son déclin; elle était, en un mot, l’essentiel résumé de la prière à tous les âges.
C’était d’abord le cantique d’exultation, le salut joyeux de l’être encore petit, balbutiant des caresses respectueuses, choyant avec des mots de douceur, avec des cajoleries d’enfant qui cherche à amadouer sa mère; c’était le--«Salve Regina, Mater misericordiæ, vita, dulcedo et spes nostra, salve.»--Puis cette âme, si candide, si simplement heureuse, avait grandi et connaissant déjà les défaites volontaires de la pensée, les déchets répétés des fautes, elle joignait les mains et demandait, en sanglotant, une aide. Elle n’adorait plus en souriant, mais en pleurant; c’était le--«Ad te clamamus exsules filii Hevæ; ad te suspiramus gementes et flentes in hac lacrymarum valle.»--Enfin la vieillesse était venue; l’âme gisait, tourmentée par le souvenir des avis négligés, par le regret des grâces perdues; et, devenue plus craintive, plus faible, elle s’épouvantait devant sa délivrance, devant la destruction de sa prison charnelle qu’elle sentait proche; et alors elle songeait à l’éternelle inanition de ceux que le Juge damne et elle implorait, à genoux, l’Avocate de la terre, la Consule du ciel; c’était le «Eia ergo, Advocata nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos converte et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis post hoc exsilium ostende.»
Et, à cette essence de prière que prépara Pierre de Compostelle ou Hermann Contract, saint Bernard, dans un accès d’hyperdulie, ajoutait les trois invocations de la fin: «O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria», scellait l’inimitable prose comme avec un triple sceau, par ces trois cris d’amour qui ramenaient l’hymne à l’adoration câline de son début.
Cela devient inouï, se dit Durtal, lorsque les trappistes chantèrent ces doux et pressants appels; les neumes se prolongeaient sur les O qui passaient par toutes les couleurs de l’âme, par tout le registre des sons; et ces interjections résumaient encore, dans cette série de notes qui les enrobait, le recensement de l’âme humaine que récapitulait déjà le corps entier de l’hymne.
Et brusquement, sur le mot Maria, sur le cri glorieux du nom, le chant tomba, les cierges s’éteignirent, les moines s’affaissèrent sur leurs genoux; un silence de mort plana sur la chapelle. Et, lentement, les cloches tintèrent et l’Angelus effeuilla, sous les voûtes, les pétales espacés de ses sons blancs.
Tous, maintenant prosternés, le visage dans les mains, priaient et cela dura longtemps; enfin le bruit de la cliquette retentit; tout le monde se leva, salua l’autel et, en une muette théorie, les moines disparurent par la porte percée dans la rotonde.
--Ah! le véritable créateur de la musique plane, l’auteur inconnu qui a jeté dans le cerveau de l’homme la semence du plain-chant, c’est le Saint-Esprit, se dit Durtal, malade, ébloui, les yeux en larmes.
M. Bruno qu’il n’avait pas aperçu dans la chapelle vint le rejoindre. Ils traversèrent, sans parler, la cour, et quand ils furent rentrés dans l’hôtellerie, M. Bruno alluma deux bougeoirs, en remit un à Durtal et gravement lui dit:
--Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.
Durtal grimpa l’escalier derrière lui. Ils se resaluèrent sur le palier et Durtal pénétra dans sa cellule.
Le vent soufflait sous la porte et la pièce, à peine éclairée par la flamme couchée de la bougie, lui parut sinistre; le plafond très haut disparaissait dans l’ombre et pleuvait de la nuit.
Durtal s’assit, découragé, près de sa couche.
Et cependant, il était projeté par l’une de ces impulsions qu’on ne peut traduire, par une de ces jaculations où il semble que le cœur enfle et va s’ouvrir; et, devant son impuissance à se déliter et à se fuir, Durtal finit par redevenir enfant, par pleurer sans cause définie, simplement par besoin de s’alléger de larmes.
Il s’affala sur le prie-Dieu, attendant il ne savait quoi qui ne vint pas; puis devant le crucifix qui écartelait au-dessus de lui ses bras, il se mit à Lui parler, à Lui dire tout bas:
Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être, mais ils m’ont piétiné et couvert de purin et l’étable même est en ruine. Ayez pitié, je reviens de si loin! Faites miséricorde, seigneur, au porcher sans place! Je suis entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi!
Ah! fit-il soudain, cela me fait penser que je n’ai pas vu le P. Étienne qui devait m’indiquer l’heure à laquelle le confesseur me recevrait demain; il aura sans doute oublié de le consulter; tant mieux, au fond cela me reculera d’un jour; j’ai l’âme si courbaturée que j’ai vraiment besoin qu’elle repose.
Il se déshabilla, soupirant: il faut que je sois debout à trois heures et demie, pour être dans la chapelle à quatre: je n’ai pas de temps à perdre, si je veux dormir. Pourvu que je n’aie pas de névralgies, demain, et que je m’éveille avant l’aube!
II
Il vécut la plus épouvantable des nuits; ce fut si spécial, si affreux, qu’il ne se rappelait pas, pendant toute son existence, avoir enduré de pareilles angoisses, subi de semblables transes.
Ce fut une succession ininterrompue de réveils en sursaut et de cauchemars.
Et ces cauchemars dépassèrent les limites des abominations que les démences les plus périlleuses rêvent. Ils se déroulaient sur les territoires de la luxure et ils étaient si particuliers, si nouveaux pour lui, qu’en se réveillant, Durtal restait tremblant, retenait un cri.
Ce n’était plus du tout l’acte involontaire et connu, la vision qui cesse juste au moment où l’homme endormi étreint la forme amoureuse et va se fondre en elle; c’était ainsi et mieux que dans la nature, long, complet, accompagné de tous les préludes, de tous les détails, de toutes les sensations; et le déclic avait lieu, avec une acuité douloureuse extraordinaire, dans un spasme de détente inouï.
Et, fait bizarre et qui semblait marquer la différence entre cet état et le stupre inconscient des nuits, c’était, en outre de certains épisodes où des caresses qui ne pourraient que se succéder dans la réalité étaient réunies, au même instant, dans le rêve, la sensation nette, précise, d’un être, d’une forme fluidique disparaissant avec le bruit sec d’une capsule ou d’un coup de fouet, d’auprès de vous, dès le réveil. Cet être, on le sentait distinctement près de soi, si près, que le linge, dérangé par le souffle de sa fuite, ondulait et que l’on regardait, effaré, la place vide.
Ah çà mais, se dit Durtal, quand il eut allumé la bougie; cela me reporte au temps où je fréquentais Mme Chantelouve; cela me réfère aux histoires du Succubat.
Il restait, ahuri, sur son séant, scrutait avec un véritable malaise cette cellule noyée d’ombre. Il consulta sa montre; il n’était que onze heures du soir.--Mon Dieu, fit-il, si les nuits sont ainsi que celles-là dans les cloîtres!
Il recourut, pour se remettre, à des affusions d’eau froide, ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air et, glacé, se recoucha.
Il hésitait à souffler la bougie, inquiet de ces ténèbres qui lui paraissaient habitées, pleines d’embûches et de menaces. Il se décida enfin à éteindre et répéta la strophe des Complies que l’on avait chantée, le soir même, à la chapelle:
Procul recedant somnia Et noctium phantasmata, Hostemque nostrum comprime, Ne polluantur corpora.
Il finit par s’assoupir, rêva encore d’immondices, mais il se reprit à temps pour rompre le charme, éprouva encore cette impression d’une ombre s’évaporant à temps pour qu’on ne puisse la saisir dans les draps et il interrogea sa montre. Il était deux heures.
Si cela continue, je serai brisé demain, se dit-il; il parvint tant bien que mal, en somnolant et en se détirant toutes les dix minutes, à atteindre trois heures.
Si je me rendors, je ne me réveillerai pas au moment voulu, pensa-t-il; si je me levais?
Et il sauta en bas du lit, s’habilla, pria, mit de l’ordre dans ses affaires.
D’authentiques excès l’eussent moins abattu que cette fausse équipée, mais ce qui lui semblait surtout odieux, c’était l’inassouvissement que laissait le viol terminé de ces larves. Comparées à leurs avides manigances, les caresses de la femme n’épandaient qu’une volupté tempérée, n’aboutissaient qu’à un faible choc; seulement dans le succubat l’on restait enragé de n’avoir étreint que le vide, d’avoir été la dupe d’un mensonge, le jouet d’une apparence dont on ne se rappelait même plus les contours et les traits. On en arrivait forcément à désirer de la chair, à souhaiter de presser contre soi un véritable corps et Durtal se mit à songer à Florence; elle vous désaltérait au moins, ne vous quittait pas ainsi, pantelant et fiévreux, en quête d’on ne savait quoi, dans une atmosphère où l’on était environné, épié, par un inconnu qu’on ne pouvait discerner, par un simulacre que l’on ne pouvait fuir.
Puis Durtal se secoua, voulut repousser l’assaut de ces souvenirs. Je vais toujours, se dit-il, aller respirer de l’air frais et fumer une cigarette, nous verrons après.
Il descendit l’escalier dont les murs paraissaient ne pouvoir tenir en place et dansaient avec la lueur de la bougie, enfila les corridors, souffla et déposa son lumignon près de l’auditoire et s’élança dehors.
Il faisait nuit noire; à la hauteur d’un premier étage, un œil de bœuf ouvert dans le mur de l’église trouait les ténèbres d’une lune rouge.
Durtal tira quelques bouffées d’une cigarette, puis il s’achemina vers la chapelle. Il tourna doucement le loquet de la porte; le vestibule où il pénétrait était sombre, mais la rotonde, bien qu’elle fût vide, était illuminée par de nombreuses lampes.
Il fit un pas, se signa et recula, car il venait de heurter un corps; il regarda à ses pieds.
Il entrait sur un champ de bataille.
Par terre, des formes humaines étaient couchées dans des attitudes de combattants fauchés par la mitraille; les unes à plat ventre, les autres à genoux; celles-ci, affaissées les mains par terre, comme frappées dans le dos, celles-là étendues les doigts crispés sur la poitrine, celles-là encore se tenant la tête ou tendant les bras.
Et, de ce groupe d’agonisants, ne s’élevaient aucun gémissement, aucune plainte.
Durtal contemplait, stupéfié, ce massacre de moines; et il resta soudain bouche béante. Une écharpe de lumière tombait d’une lampe que le père sacristain venait de déplacer dans la rotonde et, traversant le porche, elle éclairait un moine à genoux devant l’autel voué à la Vierge.
C’était un vieillard de plus de quatre-vingts ans; il était immobile ainsi qu’une statue, les yeux fixes, penché dans un tel élan d’adoration que toutes les figures extasiées des Primitifs paraissaient, près de la sienne, efforcées et froides.
Le masque était pourtant vulgaire; le crâne ras, sans couronne, hâlé par tous les soleils et par toutes les pluies, avait le ton des briques; l’œil était voilé, couvert d’une taie par l’âge; le visage plissé, ratatiné, culotté tel qu’un vieux buis, s’enfonçait dans un taillis de poils blancs et le nez un peu camus achevait de rendre singulièrement commun l’ensemble de cette face.
Et il sortait, non des yeux, non de la bouche, mais de partout et de nulle part, une sorte d’angélité qui se diffusait sur cette tête, qui enveloppait tout ce pauvre corps courbé dans un tas de loques.
Chez ce vieillard, l’âme ne se donnait même pas la peine de réformer la physionomie, de l’ennoblir; elle se contentait de l’annihiler, en rayonnant; c’était, en quelque sorte, le nimbe des anciens saints ne demeurant plus autour du chef, mais s’étendant sur tous ses traits, baignant, apâli, presque invisible, tout son être.
Et il ne voyait ni n’entendait rien; des moines se traînaient sur les genoux, venaient pour se réchauffer, pour s’abriter auprès de lui et il ne bougeait, muet et sourd, assez rigide pour qu’on pût le croire mort, si, par instant, la lèvre inférieure n’eût remué, soulevant dans ce mouvement sa grande barbe.
L’aube blanchit les vitres et, dans l’obscurité qui commençait à se dissiper, les autres frères apparurent à leur tour, à Durtal; tous ces blessés de l’amour divin priaient ardemment, jaillissaient hors d’eux-mêmes, sans bruit, devant l’autel. Il y en avait de tout jeunes à genoux et le buste droit, d’autres, les prunelles en extase, repliés en arrière et assis sur leurs talons, d’autres encore faisaient le chemin de croix et souvent ils étaient posés, les uns devant les autres, face à face et ils se regardaient sans se voir, avec des yeux d’aveugles.
Et parmi ces convers, quelques pères, ensevelis dans leurs grandes coules blanches, gisaient, prosternés, baisaient la terre.
Oh! prier, prier comme ces moines! s’écria Durtal.
Il sentait son malheureux être se détendre; dans cette atmosphère de sainteté, il se dénoua et il s’affaissa sur les dalles, demandant humblement pardon au Christ de souiller par sa présence la pureté de ce lieu.
Et il pria longtemps, se descellant pour la première fois, se reconnaissant si indigne, si vil, qu’il ne pouvait comprendre comment, malgré sa miséricorde, le Seigneur le tolérait dans le petit cercle de ses élus; il s’examina, vit clair, s’avoua qu’il était inférieur au dernier de ces convers qui ne savait peut-être même pas épeler un livre, comprit que la culture de l’esprit n’était rien et que la culture de l’âme était tout, et peu à peu, sans s’en apercevoir, ne pensant plus qu’à balbutier des actes de gratitude, il disparut de la chapelle, l’âme emmenée par celles des autres, hors du monde, loin de son charnier, loin de son corps.
Dans cette chapelle, l’élan était enfin consenti, la projection jusqu’alors refusée était enfin permise; il ne se débattait plus de même qu’au temps où il parvenait si difficilement à s’évader de sa geôle, à Notre-Dame-des-Victoires et à Saint-Séverin.
Puis il réintégra cette chapelle où son animalité était demeurée seule et il regarda, étonné, autour de lui; la plupart des frères étaient partis; un père restait prostré devant l’autel de la Vierge; il le quitta à son tour et regagna la rotonde où les autres pères entraient.
Durtal les observa; il y en avait de toutes les tailles, de toutes les sortes, un gros, chauve, à longue barbe noire et à besicles, des petits blonds et bouffis, de très vieux, hérissés de poils de sanglier, de très jeunes ayant de vagues airs de rêveurs allemands, avec leurs yeux bleus, sous des lunettes: et presque tous, sauf les très jeunes, avaient ce trait commun: le ventre gonflé et les joues sillonnées de vermicelles roses.
Et soudain par la porte ouverte, dans la rotonde même, le grand moine qui conduisait, la veille, l’office, parut. Il renversa sur sa chasuble un capuchon de toile qui lui couvrait la tête et, assisté de deux moines blancs, il monta au maître-autel pour célébrer la messe.
Et ce ne fut pas une de ces messes gargotées comme l’on en cuisine tant à Paris, mais une messe lente et méditée, profonde, une messe où le prêtre consacre longuement, abîmé devant l’autel, et quand il éleva l’hostie, aucune sonnette ne tinta, mais les cloches du monastère épandirent des volées espacées, des coups brefs, sourds, presque plaintifs, tandis que les trappistes disparaissaient, tapis à quatre pattes, la tête cachée sous leurs pupitres.
Quand la messe prit fin, il était près de six heures; Durtal refit le chemin de la veille au soir, passa devant la petite fabrique de chocolat qu’il avait longée, avisa au travers des vitres des pères qui enveloppaient des tablettes dans du papier de plomb, puis, dans une autre pièce, une minuscule machine à vapeur que modérait un convers.
Il gagna cette allée où il avait fumé des cigarettes dans l’ombre. Si triste, la nuit, elle était maintenant charmante avec ses deux rangées de très vieux tilleuls qui bruissaient doucement et le vent rabattait sur Durtal leur languissante odeur.
Assis sur un banc, il embrassait, d’un coup d’œil, la façade de l’abbaye.
Précédé d’un long potager où, çà et là, des rosiers s’épanouissaient au-dessus des vasques bleuâtres et des boules veinées des choux, cet ancien château, bâti dans le goût monumental du XVIIe siècle, s’étendait, solennel et immense, avec ses dix-huit fenêtres d’affilée et son fronton dans le tympan duquel était logée une puissante horloge.
Il était coiffé d’ardoises, surmonté d’un jeu de petites cloches et l’on y accédait par un perron de plusieurs marches. Il arborait une altitude d’au moins cinq étages, bien qu’il n’eût en réalité qu’un rez-de-chaussée et un premier, mais à en juger par l’élévation inattendue des fenêtres, les pièces devaient se plafonner à des hauteurs démesurées d’église; somme toute, cet édifice était emphatique et froid, plus apte, puisqu’on l’avait converti en un couvent, à abriter des adeptes de Jansénius que des disciples de saint Bernard.
Le temps était tiède, ce matin-là; le soleil se tamisait dans le crible remué des feuilles; et le jour, ainsi bluté, se muait au contact du blanc, en rose. Durtal, qui s’apprêtait à lire son paroissien, vit les pages rosir et, par la loi des complémentaires, toutes les lettres, imprimées à l’encre noire, se teindre en vert.
Il s’amusait de ces détails, s’épanouissait, le dos au chaud, dans cette brise chargée d’aromes, se reposait, dans ce bain de lumière, des fatigues de la nuit, quand, au bout de l’allée, il aperçut quelques frères. Ils marchaient, silencieux, les uns, portant sous un bras de grands pains ronds, les autres, tenant des boîtes au lait ou des mannes pleines de foin et d’œufs; ils défilèrent devant lui et le saluèrent respectueusement.
Tous avaient la mine joyeuse et grave. Ah! les braves gens, se dit-il, ce qu’ils m’ont, ce matin, aidé, car c’est à eux que je dois d’avoir pu ne pas me taire, d’avoir pu prier, d’avoir enfin connu la joie de l’oraison qui n’était pour moi à Paris qu’un leurre! à eux et surtout à Notre-Dame de l’Atre qui a eu pitié de mon pauvre être!
Il bondit de son banc, dans un élan d’allégresse, s’engagea dans des allées latérales, atteignit la pièce d’eau qu’il avait entrevue, la veille; devant elle se dressait la formidable croix qu’il avait distinguée de loin du haut de la voiture, dans les bois, avant que d’arriver à la Trappe.
Elle était plantée en face du monastère même et tournait le dos à l’étang; elle supportait un Christ du XVIIIe siècle, grandeur nature, en marbre blanc; et l’étang affectait, lui aussi, la forme d’une croix, telle qu’elle figure sur la plupart des plans des basiliques.
Et cette croix brune et liquide était granulée de pistache par des lentilles d’eau que déplaçait, en nageant, le cygne.
Il vint au-devant de Durtal, et il tendit le bec, attendant sans doute un bout de pain.
Et pas un bruit ne surgissait de ce lieu désert, sinon le craquement des feuilles sèches que Durtal froissait en marchant. L’horloge sonna sept heures.
Il se rappela que le déjeuner allait être servi et il se dirigea à grands pas vers l’abbaye. Le P. Étienne l’attendait; il lui serra la main, lui demanda s’il avait bien dormi, puis:
--Qu’allez-vous manger? Je n’ai que du lait et du miel à vous offrir; j’enverrai aujourd’hui même au village le plus proche pour tâcher de vous procurer un peu de fromage; mais vous allez subir une triste collation, ce matin.
Durtal proposa de substituer du vin au lait et déclara que ce serait pour le mieux ainsi; j’aurais, dans tous les cas, mauvaise grâce à me plaindre, fit-il, car enfin, vous, maintenant, vous êtes à jeun.
Le moine sourit.--Pour l’instant, dit-il, nous faisons, à cause de certaines fêtes de notre ordre, pénitence. Et il expliqua qu’il ne prenait de nourriture qu’une fois par jour, à deux heures de l’après-midi, après None.
--Et vous n’avez même pas pour vous soutenir du vin et des œufs!
Le P. Étienne souriait toujours.--On s’y habitue, dit-il. Qu’est-ce que ce régime, en comparaison de celui qu’adoptèrent saint Bernard et ses compagnons, lorsqu’ils vinrent défricher la vallée de Clairvaux? Leur repas consistait en des feuilles de chêne, salées, cuites dans de l’eau trouble.
Et après un silence, le père reprit: Sans doute la règle des Trappes est dure, mais combien elle est douce si nous nous reportons à ce que fut jadis, en Orient, la règle de saint Pacôme. Songez donc, celui qui voulait accéder à cet ordre restait dix jours et dix nuits à la porte du couvent et il y essuyait tous les crachats, tous les affronts; s’il persistait à vouloir entrer, il accomplissait trois années de noviciat, habitait une hutte où il ne pouvait se tenir debout et se coucher de son long; il ne se repaissait que d’olives et de choux, priait douze fois le jour, douze fois le soir, et douze fois la nuit; le silence était perpétuel et les mortifications ne cessaient pas. Pour se préparer à ce noviciat et s’apprendre à dompter la faim, saint Macaire avait imaginé d’enfoncer du pain dans un vase au col très rétréci et il ne s’alimentait qu’à l’aide des miettes qu’il pouvait retirer avec ses doigts; quand il fut admis dans le monastère, il se contenta de grignoter des feuilles de choux crus, le dimanche. Hein, ils étaient plus résistants que nous, ceux-là! nous n’avons plus, hélas! ni l’âme, ni le corps assez solides pour supporter de tels jeûnes.--Mais que cela ne vous empêche pas de goûter; allons, bon appétit;--ah! pendant que j’y pense, reprit le moine, soyez à dix heures précises à l’auditoire, c’est là que le père prieur vous confessera.
Et il sortit.
Durtal aurait reçu un coup de maillet sur la tête qu’il n’eût pas été mieux assommé. Tout l’échafaudage si rapidement exhaussé de ses joies croula. Ce fait étrange avait lieu; dans cet élan d’allégresse qui le portait depuis l’aube, il avait complètement oublié qu’il fallait se confesser. Et il eut un moment d’aberration. Mais je suis pardonné! se dit-il; la preuve est cet état de bonheur que je n’ai jamais connu, cette dilatation vraiment merveilleuse d’âme que j’ai ressentie dans la chapelle et dans les bois!
L’idée que rien n’était commencé, que tout était à effectuer, l’effara; il n’eut pas le courage d’avaler son pain; il but une goutte de vin et, dans un vent de panique, il se rua dehors.
Il allait, affolé, à grands pas.--Se confesser! le prieur? qui était le prieur? il cherchait vainement parmi les pères dont il se rappelait le visage celui qui allait l’entendre.
Mon Dieu, fit-il tout à coup, mais je ne sais même pas comment l’on se confesse!
Il chercha un coin désert où il pût se recueillir. Il arpentait alors, sans même savoir comment il y était venu, une allée de noyers que bordait un mur. Il y avait là des arbres énormes; il se dissimula derrière le tronc de l’un d’eux et, assis sur la mousse, il feuilleta son paroissien, lut: «En arrivant au confessionnal, mettez-vous à genoux, faites le signe de la croix, demandez la bénédiction du prêtre en disant: Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché; récitez ensuite le Confiteor jusqu’à mea culpa... et...
Il s’arrêta et sans même qu’il eût besoin de la sonder, sa vie bondit en des jets d’ordures.
Il recula, il y en avait tant, de toutes sortes, qu’il s’abîma dans le désespoir.
Puis il eut un effort de volonté, se reprit, voulut canaliser ces sources, les endiguer, les répartir pour s’y reconnaître, mais un affluent refoulait les autres, finissait par tout absorber, devenait le fleuve même.
Et ce péché se montrait d’abord simiesque et sournois, au collège où chacun s’attentait et cariait les autres; puis c’était toute une jeunesse avide, traînée dans les estaminets, roulée dans les auges, vautrée sur les éviers des filles et c’était un âge mûr ignoble. Aux besognes régulières avaient succédé les avaries des sens et de honteux souvenirs l’assaillaient en foule; il se rappelait la recherche de monstrueuses fraudes, la poursuite d’artifices aggravant la malice de l’acte; et les complices, les agentes de ses déchéances défilaient devant lui.
C’était, entre toutes, à un moment, une Mme Chantelouve, une adultère démoniaque qui l’avait précipité dans d’affreux transports, qui l’avait lié aux crimes sans nom des méfaits divins, aux sacrilèges.
Comment raconter cela à ce moine? se dit Durtal, terrifié par ce souvenir; comment même s’exprimer pour se faire comprendre, sans devenir immonde?
Les pleurs lui jaillirent des yeux. Mon Dieu, mon Dieu, soupira-t-il, c’est vraiment trop.
Et, à son tour, Florence parut, avec son sourire de petit voyou et ses hanches de garçonne. Je ne peux pourtant pas narrer au confesseur ce qui se brassait dans l’ombre parfumée de ses vices, s’écria Durtal; je ne peux pourtant pas lui faire gigler à la face ces filets de pus!
Et dire qu’il va falloir faire cela pourtant! et il s’appesantissait sur les turpitudes de cette fille trempée dès l’enfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par des passions de vieillard, sur les canapés désossés des marchands de vins.
Quelle honte que d’avoir été rivé à celle-là, quelle dégoûtation que d’avoir satisfait aux abominables exigences de ses vœux!
Et derrière cette sentine, d’autres s’étendaient. Tous les districts des péchés qu’énumérait patiemment le paroissien, il les avait traversés! il ne s’était jamais confessé depuis sa première communion et c’était, avec l’entassement des années, de successives alluvions de fautes; et il pâlissait à l’idée qu’il allait détailler à un autre homme toutes ses saletés, lui avouer ses pensées les plus secrètes, lui dire ce qu’on n’ose se répéter à soi-même, de peur de se mépriser trop.
Il en sua d’angoisse; puis une nausée de son être, un remords de sa vie le souleva et il se rendit; le regret d’avoir si longtemps vécu dans ce cloaque le crucifia; il pleura longtemps, doutant du pardon, n’osant même plus le solliciter, tant il se sentait vil.
Enfin il eut un sursaut; l’heure de l’expiation devait être proche; sa montre marquait, en effet, dix heures moins le quart. A se laminer ainsi, il avait agonisé pendant plus de deux heures.
Il rejoignit précipitamment la grande allée qui conduisait au monastère. Il marchait, la tête basse, en refoulant ses larmes.
Il ralentit un peu le pas, lorsqu’il atteignit le petit étang; il leva des yeux suppliants vers la croix et, les baissant, il rencontra un regard si ému, si pitoyable, si doux qu’il s’arrêta; et le regard disparut avec le salut du convers qui continua son chemin.
Il a lu en moi, se dit Durtal.--Oh! il a raison de me plaindre, le charitable moine, car vraiment ce que je souffre! ah! Seigneur, être comme cet humble frère! cria-t-il, se rappelant avoir remarqué, le matin même, ce jeune et grand garçon, priant, dans la chapelle, avec une telle ferveur qu’il semblait s’effuser du sol, devant la Vierge.
Il arriva dans un état affreux à l’auditoire et s’effondra sur une chaise; puis, ainsi qu’une bête traquée qui se croit découverte, il se dressa et, perturbé par la peur, emporté par un vent de déroute, il songea à fuir, à aller chercher sa valise, à s’élancer dans un train.
Et il se retenait, indécis, tremblant, l’oreille aux aguets, le cœur lui battant à grands coups; il écoutait des bruits lointains de pas.--Mon Dieu! fit-il, épiant ces pas qui se rapprochaient, quel est le moine qui va entrer?
Le pas se tut et la porte s’ouvrit; Durtal, terrifié, n’osa fixer le confesseur, en lequel il reconnut le grand trappiste, au profil impérieux, celui qu’il croyait être l’abbé du monastère.
Suffoqué, il recula sans proférer un mot.
Surpris de ce silence, le prieur dit:
--Vous avez demandé à vous confesser, Monsieur?
Et, sur un geste de Durtal, il lui désigna le prie-Dieu posé contre le mur et lui-même s’agenouilla, en lui tournant le dos.
Durtal se roidit, s’éboula sur ce prie-Dieu et perdit complètement la tête. Il avait vaguement préparé son entrée en matière, noté des points de repère, classé à peu près ses fautes; il ne se rappelait plus rien.
Le moine se releva, s’assit sur une chaise de paille, se pencha sur le pénitent, l’oreille ramenée par la main en cornet, pour mieux entendre.
Et il attendit.
Durtal souhaitait de mourir pour ne pas parler; il parvint cependant à prendre le dessus, à réfréner sa honte; il desserra les lèvres et rien ne sortit; il resta accablé, la tête dans ses mains, retenant les larmes qu’il sentait monter.
Le moine ne bougeait pas.
Enfin, il fit un effort désespéré, bredouilla le commencement du Confiteor et dit:
--Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance; j’ai mené, depuis ce temps-là, une vie ignoble, j’ai......
Les mots ne vinrent pas.
Le trappiste demeurait silencieux, ne l’assistait point.
--J’ai commis toutes les débauches..., j’ai fait tout..., tout...
Il s’étrangla et les larmes contenues partirent; il pleura, le corps secoué, la figure cachée dans ses mains.
Et comme le prieur, toujours penché sur lui, ne bronchait point.
--Mais je ne peux pas, cria-t-il, je ne peux pas!
Toute cette vie qu’il ne pouvait rejeter l’étouffait; il sanglotait, désespéré par la vue de ses fautes et atterré aussi de se trouver ainsi abandonné, sans un mot de tendresse, sans un secours. Il lui sembla que tout croulait, qu’il était perdu, repoussé par Celui-là même qui l’avait pourtant envoyé dans cette abbaye!
Et une main lui toucha l’épaule, en même temps qu’une voix douce et basse disait:
--Vous avez l’âme trop lasse pour que je veuille la fatiguer par des questions; revenez à neuf heures, demain, nous aurons du temps devant nous, car nous ne serons pressés, à cette heure, par aucun office; d’ici là, pensez à cet épisode du Calvaire: la croix qui était faite de tous les péchés du monde pesait sur l’épaule du Sauveur d’un tel poids que ses genoux fléchirent et qu’il tomba. Un homme de Cyrène passait là, qui aida le Seigneur à la porter. Vous, en détestant, en pleurant vos péchés, vous avez allégé, vous avez délesté, si l’on peut dire, cette croix du fardeau de vos fautes et, l’ayant rendue moins pesante, vous avez ainsi permis à Notre-Seigneur de la soulever.
Il vous en a récompensé par le plus surprenant des miracles, par le miracle de vous avoir attiré de si loin ici. Remerciez-le donc de tout votre cœur et ne vous désolez plus. Vous réciterez aujourd’hui pour pénitence les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des Saints. Je vais vous donner ma bénédiction.
Et le prieur le bénit et disparut. Durtal se releva à bout de larmes; ce qu’il craignait tant était arrivé, le moine qui devait l’opérer était impassible, presque muet! hélas! se dit-il, mes abcès étaient mûrs, mais il fallait un coup de lancette pour les percer!
--Après tout, reprit-il, en grimpant l’escalier pour aller se rafraîchir les yeux dans sa cellule, ce trappiste a été compatissant à la fin, moins dans ses observations que dans le ton dont il les a prononcées; puis, il convient d’être juste, il a peut-être été ahuri par mes larmes; l’abbé Gévresin n’avait sans doute pas écrit au P. Étienne que je me réfugiais à la Trappe pour me convertir; mettons-nous alors à la place d’un homme vivant en Dieu, hors le monde, et auquel on décharge tout-à-coup une tinette sur la tête!
Enfin nous verrons demain; et Durtal se hâta de se tamponner le visage, car il était près de onze heures et l’office de Sexte devait commencer.
Il se rendit à la chapelle; elle était à peu près vide, car les frères travaillaient, à ce moment, dans la fabrique de chocolat et dans les champs.
Les pères étaient à leur place, dans la rotonde. Le prieur tira la cliquette, tous s’enveloppèrent d’un grand signe de croix et à gauche, là où il ne pouvait voir,--car Durtal s’était installé à la même place que le matin, devant l’autel de saint Joseph,--une voix monta:
--«Ave, Maria, gratia plena, Dominus tecum.»
Et l’autre partie du chœur répondit:
--«Et benedictus fructus ventris tui, Jesus.»
Il y eut une seconde d’intervalle et la voix pure et faible du vieux trappiste chanta comme avant l’office des Complies, la veille:
--«Deus, in adjutorium meum intende.»
Et la liturgie se déroula, avec ses «Gloria Patri», etc., pendant lesquels les moines courbaient le front sur leurs livres, et sa série de psaumes articulés sur un ton bref d’un côté, et long de l’autre.
Durtal agenouillé se laissait aller au bercement de la psalmodie, si las qu’il ne pouvait parvenir à prier lui-même.
Puis quand Sexte se termina, tous les pères se recueillirent et Durtal surprit un regard de pitié chez le prieur qui se tourna un peu vers son banc. Il comprit que le moine implorait le Sauveur pour lui, suppliait peut-être Dieu de lui indiquer la manière dont il pourrait, demain, s’y prendre.
Durtal rejoignit M. Bruno dans la cour; ils se serrèrent la main, puis l’oblat lui annonça la présence d’un nouveau convive.
--Un retraitant?
--Non, un vicaire des environs de Lyon; il reste un jour seulement; il est venu visiter l’abbé qui est malade.
--Je croyais d’abord que l’abbé de Notre-Dame de l’Atre était ce grand moine qui conduit l’office...
--Mais non, c’est le prieur, le P. Maximin; quant à l’abbé, vous ne l’avez pas vu et je doute que vous puissiez le voir, car il ne sortira sans doute pas de son lit avant votre départ.
Ils arrivèrent à l’hôtellerie, trouvèrent le P. Étienne s’excusant, auprès d’un prêtre gros et court, de l’indigent régal qu’il apportait.
Ce prêtre aux traits forts, modelés dans de la graisse jaune, était hilare.
Il plaisanta M. Bruno qu’il semblait connaître de longue date sur le péché de gourmandise qui devait se commettre si fréquemment dans les Trappes, puis il huma, en simulant des gloussements d’allégresse, l’inodore bouquet du pauvre vin qu’il se versa; enfin lorsqu’il divisa avec une cuiller l’omelette qui composait le plat de résistance du dîner, il feignit de découper un poulet, s’extasiant sur la belle apparence de la chair, disant à Durtal: je vous affirme, Monsieur, que c’est un poulet de grain; oserai-je vous offrir une aile?
Ce genre de plaisanterie exaspérait Durtal qui n’avait avec cela aucune envie de rire, ce jour-là; aussi se borna-t-il à répondre par un vague salut, tout en souhaitant à part lui que la fin du repas fût proche.
La conversation continua entre ce prêtre et M. Bruno.
Après s’être disséminée sur divers lieux communs, elle finit par se concentrer sur une invisible loutre qui dévastait les étangs de l’abbaye.
--Mais enfin, disait le vicaire, avez-vous au moins découvert le lieu où elle gîte?
--Jamais; l’on distingue aisément dans les herbes froissées les chemins qu’elle parcourt pour se jeter dans l’eau, mais toujours, à un endroit, on perd ses traces. Nous l’avons guettée avec le P. Étienne, pendant des journées; et jamais elle ne s’est montrée.
L’abbé expliqua divers pièges qu’il convenait de tendre. Durtal rêvait à cette chasse à la loutre si plaisamment racontée par Balzac en tête de ses Paysans, quand le dîner s’acheva.
Le vicaire récita les grâces et dit à M. Bruno:
--Si nous allions faire un tour; le bon air remplacera le café que l’on omet de nous servir.
Durtal regagna sa cellule.
Il se sentait vidé, détrité, fourbu, réduit à l’état de filaments, à l’état de pulpe. Le corps concassé par les cauchemars de la nuit, énervé par la scène du matin, demandait à s’asseoir, à ne pas bouger et si l’âme n’avait plus cet affolement qui l’avait brisée dans des sanglots aux pieds du moine, elle restait dolente et inquiète; elle aussi demandait à se taire, à se reposer, à dormir.
Voyons, dit Durtal, il ne s’agit pas de se déserter, secouons-nous.
Il lut les Psaumes de la Pénitence et les Litanies des Saints; puis il hésita entre deux de ses volumes, entre saint Bonaventure et sainte Angèle.
Il se décida pour la Bienheureuse. Elle avait péché, s’était convertie, elle lui semblait moins loin de lui, plus compréhensible, plus secourable que le Docteur Séraphique, que le Saint toujours demeuré pur, à l’abri des chutes.
N’avait-elle pas été, elle aussi, une scélérate charnelle, n’était-elle pas également arrivée de bien loin vers le Sauveur?
Mariée, elle pratique l’adultère et elle se dévergonde; les amants se succèdent et, quand ils sont taris, elle les rejette comme des écales. Soudain la grâce fermente en elle et lui fait éclater l’âme; elle va se confesser, n’ose avouer les plus véhéments de ses péchés au prêtre, et elle communie, greffant ainsi le sacrilège sur ses autres fautes.
Elle vit, jours et nuits, torturée par le remords, finit par supplier saint François d’Assise de la sauver. Et, la nuit suivante, le saint lui apparaît:--Ma sœur, dit-il, si vous m’aviez appelé plus tôt, je vous aurais exaucée déjà.--Le lendemain, elle se rend à l’église, écoute un prêtre qui parle en chaire, comprend que c’est à celui-là qu’elle doit s’adresser et elle s’ouvre pleinement, se confesse entièrement à lui.
Alors commencent les épreuves d’une vie purgative atroce. Elle perd, coup sur coup, sa mère, son mari, ses enfants; elle subit des tentations charnelles si violentes qu’elle en est réduite à saisir des charbons allumés et à cautériser par le feu la plaie même de ses sens.
Pendant deux années, le démon la tisonne. Elle distribue ses biens aux pauvres, revêt l’habit du tiers-ordre de saint François, recueille les malades et les infirmes, mendie dans la rue pour eux.
Un jour, un haut-le-cœur lui vient devant un lépreux dont les croûtes soulevées infectent; pour se punir de son dégoût, elle boit l’eau dans laquelle elle a lavé ces croûtes; des nausées la reprennent; elle se châtie encore en se forçant à avaler une écaille que cette eau n’a pu entraîner et qui lui est restée dans le gosier, à sec.
Pendant des années elle panse des ulcères et médite sur la Passion du Christ. Puis son noviciat de douleurs prend fin et le jour radieux des visions l’éclaire. Jésus la traite en enfant gâtée, la cajole, la nomme ma très douce, ma très aimée fille; il la dispense du besoin de manger, ne la nourrit qu’avec les Espèces Saintes; il l’appelle, l’attire, l’absorbe dans la lumière incréée, lui permet, par une avance d’hoirie, de connaître, vivante, les joies du ciel.
Et elle est si simple, si timide, que, malgré tout, elle a peur, car le souvenir de ses péchés l’alarme. Elle ne peut se croire pardonnée et elle dit au Christ:--«ah! Je voudrais me mettre un collier de fer et me traîner sur la place publique pour crier mes hontes!»
Et il la console et lui répète: rassure-toi, ma fille, j’ai compensé tes péchés par mes souffrances; et comme elle s’accuse encore d’avoir vécu dans l’opulence, qu’elle se reproche d’avoir raffolé de toilettes et de bijoux, Il lui dit en souriant: pour racheter tes richesses, j’ai manqué de tout; il te fallait un grand nombre de robes et, moi, je n’eus qu’un vêtement et les soldats m’en dépouillèrent et le tirèrent au sort; ma nudité fut l’expiation de ta vanité dans les parures...
Et tous les entretiens du Christ sont sur ce ton; il passe son temps à réconforter cette humble que ses bienfaits accablent; et elle est pourtant avec cela la plus amoureuse des saintes! son œuvre est une série de libations spirituelles et de caresses; il semble qu’à côté d’elle, les volumes des autres mystiques charbonnent tant le foyer de ce livre est vif!
Ah! se disait Durtal, en feuilletant ces pages, c’est bien le Christ de saint François, le Dieu de miséricorde qui parle à cette franciscaine!--et il reprenait: cela devrait me donner du courage, car enfin Angèle de Foligno a péché autant que moi et toutes ses fautes lui furent cependant remises! oui, mais aussi, quelle âme elle avait, tandis que la mienne n’est bonne à rien; au lieu d’aimer, elle raisonne! Il est juste de noter pourtant que la Bienheureuse était dans de meilleures conditions que moi pour se rédimer. Elle vivait au XIIIe siècle, avait moins de chemin à faire pour aborder Dieu, car depuis le Moyen Age, chaque siècle nous éloigne de Lui davantage! elle vivait dans un temps plein de miracles et qui regorgeait de Saints et, moi, je vis à Paris, à une époque où les miracles sont rares, où les Saints ne foisonnent guère.--Puis, une fois parti d’ici, je vais m’amollir, me diluer encore dans l’infâme étuvée, dans le bain de péchés des villes, quelle perspective!
A propos... il regarda sa montre et tressauta; il était deux heures--j’ai manqué l’office de None, se dit-il; décidément, il faut que je simplifie l’horaire compliqué de ma pancarte, sans cela je ne m’y reconnaîtrai jamais: et il le traça en effet, en quelques lignes:
Matin--Lever à 4 heures ou plutôt à 3 heures 1/2--Déjeuner à 7 heures--Sexte à 11 heures, dîner à 11 heures 1/2--None à 1 heure 1/2--Vêpres à 5 heures 1/4--Souper à 6 et Complies à 7 heures 25 minutes.
Là, c’est clair au moins et facile à retenir.--Pourvu maintenant que le P. Étienne n’ait pas remarqué mon absence à la chapelle!
Il quitta sa chambre.--Ah! voici le fameux règlement, se dit-il, en considérant un tableau encadré, pendu sur le palier.
Il s’approcha et il lut:
«RÈGLEMENT DE MESSIEURS LES HÔTES.»
Il se composait de nombreux articles et débutait par ces mots:
«On prie humblement ceux que la Divine Providence conduira dans ce monastère d’agréer qu’on les avertisse des choses suivantes:
«On évite, en tout temps, la rencontre des religieux et des frères convers; on n’approche pas du lieu où ils travaillent.
«Il est interdit de sortir de la clôture pour aller à la ferme ou aux environs du Monastère.»
Puis venait une série de recommandations qui figuraient déjà dans le nota des Horaires imprimé sur les pancartes.
Durtal sauta plusieurs paragraphes et lut encore:
«MM. les hôtes sont priés de ne rien écrire sur les portes, de ne pas frotter d’allumettes au mur, de ne pas jeter d’eau sur le plancher.
«On ne peut aller d’une chambre à l’autre pour visiter son voisin ou lui parler.
«On ne peut fumer dans la maison.»
Et dehors non plus, pensa Durtal, j’ai pourtant bien besoin d’allumer une cigarette. Et il descendit.
Il se heurta dans le couloir au père Étienne qui lui fit aussitôt observer qu’il ne l’avait pas vu à sa place pendant l’office. Durtal s’excusa de son mieux. Le moine n’insista pas, mais Durtal comprit qu’il était surveillé et se rendit compte que, sous ses allures bon enfant, l’hôtelier devait, dès qu’il s’agissait de discipline, vous serrer la gorge dans un garrot de fer.
Il n’en douta plus lorsqu’à l’heure des Vêpres, il s’aperçut que le premier regard du moine en entrant dans la chapelle était pour lui, mais il était si veule, si endolori, ce jour-là, qu’il ne s’en occupa guère.
Ce changement brusque d’existence, ces heures de sa vie habituelle si complètement transformées l’ahurissaient et, de sa crise du matin, il avait conservé une sorte de torpeur qui lui brisait tout ressort. Il vécut cette fin de journée à la dérive, ne pensant plus à rien, dormant debout; et quand le soir fut venu, il s’écroula sur son lit comme une masse.
III
Il se réveilla en sursaut à onze heures, avec cette impression de quelqu’un qui se sent regardé pendant qu’il dort. Il fit craquer une allumette, ne vit personne, vérifia l’heure et, retombant sur sa couche, dormit d’un trait jusqu’à près de quatre heures. Il s’habilla en hâte et courut à l’église.
Le vestibule, obscur la veille, était éclairé, ce matin-là, car un vieux moine célébrait une messe à l’autel de saint Joseph, un moine chauve et cassé, avec une barbe blanche fuyant de toutes parts, en coup de vent, volant en de très longs fils.
Un convers l’assistait, un petit homme au poil noir et au crâne rasé, pareil à une boule peinte en bleu; il ressemblait à un bandit, avec sa barbe en désordre et son sac usé de bure.
Et ce bandit avait l’œil doux et étonné des gosses. Il servait le prêtre avec un respect presque craintif, avec une joie contenue vraiment touchante.
Les autres, à genoux sur les dalles, priaient, concentrés, ou lisaient leur messe. Durtal distingua le très vieux de quatre-vingt ans, immobile, la face tendue en avant et les yeux clos; et le jeune, celui dont le regard miséricordieux l’avait secouru près de l’étang, méditait attentivement sur son paroissien l’office. Il devait être âgé de vingt ans, était grand et robuste; la figure un peu fatiguée était tout à la fois mâle et tendre, avec ses traits émaciés et sa barbe blonde qui rebroussait sur la robe, en pointe.
Durtal s’abandonna dans cette chapelle où chacun mettait un peu du sien pour l’adjuver et, songeant à la confession qu’il allait faire, il supplia le Seigneur de le soutenir, il l’implora pour que le moine voulût bien le déplier.
Et il se sentit moins apeuré, plus maître de soi, plus ferme. Il se collationnait et se groupait, éprouvait une douloureuse confusion, mais il n’avait plus ce découragement qui l’avait abattu, la veille. Il se remontait avec cette idée qu’il ne se délaissait pas, qu’il s’aidait de toutes ses forces, qu’il ne pouvait, dans tous les cas, se rassembler mieux.
Il fut distrait de ces réflexions par le départ du vieux trappiste qui avait fini d’offrir le sacrifice, et par l’entrée du prieur qui monta entre deux pères blancs dans la rotonde, au maître-autel, pour dire la messe.
Durtal s’absorba dans son eucologe, mais après que le prêtre eut consommé les Espèces, il cessa de lire, car tous se levaient et il béa, confondu, devant un spectacle dont il ne se doutait même pas, une communion de moines.
Ils s’avançaient, un à un, muets et les yeux bas, puis arrivé devant l’autel, celui qui marchait le premier se retournait et embrassait le camarade qui venait après lui; celui-ci, à son tour, serrait dans ses bras le religieux qui le suivait et il en était ainsi jusqu’au dernier. Tous, avant que d’aller recevoir l’Eucharistie, échangeaient le baiser de paix, puis ils s’agenouillaient, communiaient et ils revenaient encore, un à un, en tournant dans la rotonde derrière l’autel.
Et le retour de ces gens était inouï; les pères blancs en tête, ils s’acheminaient très lentement, les yeux fermés et les mains jointes. Les figures avaient quelque chose de modifié; elles étaient éclairées autrement, en dedans; il semblait que, refoulée par la puissance du sacrement contre les parois du corps, l’âme filtrât, au travers des pores, éclairât l’épiderme de cette lumière spéciale de la joie, de cette sorte de clarté qui s’épand des âmes blanches, file ainsi qu’une fumée presque rose le long des joues et rayonne, en se concentrant, au front.
A considérer l’allure mécanique et hésitante de ces moines, l’on devinait que les corps n’étaient plus que des automates, exécutant par habitude leur mouvement de marche, que les âmes ne se souciaient plus d’eux, étaient ailleurs.
Durtal reconnaissait le vieux convers maintenant si courbé que son visage disparaissait dans sa barbe relevée par la poitrine et ses deux grosses mains noueuses tremblaient, en s’étreignant; il apercevait aussi le jeune et grand frère, les traits tirés dans une face dissoute, glissant à petits pas, sans yeux.
Fatalement, il délibéra sur lui-même. Il était le seul qui ne communiait pas, car il voyait, sortant le dernier derrière l’autel, M. Bruno qui rejoignait, les bras croisés, sa place.
Cette exclusion lui faisait si clairement comprendre combien il était différent, combien il était éloigné de ce monde-là! Tous étaient admis et, lui seul, restait. Son indignité s’attestait davantage et il s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en étranger, séparé de même que le bouc des Écritures, parqué, loin des brebis, à la gauche du Christ.
Ces remarques lui furent saines, car elles dissipèrent la terreur de la confession qui s’affirmait encore. Cet acte lui parut si naturel, si juste, dans sa nécessaire humiliation, dans son indispensable souffrance, qu’il eût voulu l’accomplir tout de suite et pouvoir se représenter dans cette chapelle, émondé, lavé, devenu au moins un peu plus semblable aux autres.
Quand la messe prit fin, il se dirigea vers sa cellule pour y chercher une tablette de chocolat.
En haut de l’escalier, M. Bruno, enveloppé d’un grand tablier, s’apprêtait à nettoyer les marches.
Durtal l’examinait, surpris. L’oblat sourit et lui serra la main.
--C’est une excellente besogne pour l’âme, fit-il, en montrant son balai; cela vous rappelle aux sentiments de modestie que l’on est trop enclin à oublier, lorsqu’on a vécu dans le monde.
Et il se mit à frotter vigoureusement et à recueillir sur une pelle la poussière qui remplissait, comme une poudre de poivre, les salières creusées dans les carreaux du sol.
Durtal emporta sa tablette dans le jardin. Réfléchissons, se dit-il, en la grignotant; si je longeais une autre route, si j’allais me promener dans la partie du bois que j’ignore. Et il n’en eut aucun désir.--Non, dans l’état où je suis, j’aime mieux hanter le même endroit, ne point quitter les lieux où j’ai fixé mes habitudes; je suis déjà si peu coordonné, si facilement épars, que je ne veux pas risquer de me désunir dans la curiosité de nouveaux sites. Et il s’en fut près de l’étang en croix.
Il remonta le long de ses rives et quand il eut atteint le sommet, il s’étonna de rencontrer, à quelques minutes de là, un ruisseau moucheté de pellicules vertes, creusé entre deux haies qui servaient de clôture au monastère. Plus loin, s’étendaient des champs, une vaste ferme dont on entrevoyait les toits dans des arbres, et, partout, à l’horizon, sur des collines, des forêts qui semblaient arrêter la marche en avant du ciel.
--Je me figurais ce territoire plus grand, se dit-il, en revenant sur ses pas et lorsqu’il eut regagné le haut de l’étang en croix, il contempla l’immense crucifix de bois, dressé en l’air et qui se réverbérait dans cette glace noire. Il s’y enfonçait, vu de dos, tremblait dans les petites ondes que plissait le vent, paraissait descendre en tournoyant dans cette étendue d’encre. Et l’on n’apercevait de ce Christ de marbre dont le corps était caché par son bois, que les deux bras blancs qui dépassaient l’instrument de supplice et se tordaient dans la suie des eaux.
Assis sur l’herbe, Durtal regardait l’obscur miroir de cette croix couchée et, songeant à son âme qui était, ainsi que cet étang, tannée, salie, par un lit de feuilles mortes, par un fumier de fautes, il plaignait le sauveur qu’il allait convier à s’y baigner, car ce ne serait même plus le martyre du Golgotha, consommé, sur une éminence, la tête haute, au jour, en plein air, au moins! mais ce serait, par un surcroît d’outrages, l’abominable plongeon du corps crucifié, la tête en bas, la nuit, dans un fond de boue!
--Ah! il serait temps de l’épargner, en me filtrant, en me clarifiant, se cria-t-il.--Et le cygne, demeuré jusqu’alors immobile dans un bras de l’étang, balaya, en s’avançant, la lamentable image, blanchit de son reflet tranquille le deuil remué des eaux.
Et Durtal songea à l’absolution qu’il obtiendrait peut-être et il rouvrit son eucologe et dénombra ses fautes; et lentement, ainsi que la veille, il se tarauda, parvint, en se sondant, à faire sortir du sol de son être un jet de larmes.
Il s’agit de se contenir, se dit-il, tremblant à l’idée qu’il suffoquerait encore, qu’il ne pourrait parler; et il résolut de commencer à rebours sa confession, d’énumérer d’abord les petits péchés, de garder les gros pour la fin, de terminer par l’aveu des méfaits charnels; si alors je succombe, j’arriverai quand même à m’expliquer en deux mots.--Mon Dieu! pourvu néanmoins que le prieur ne se taise pas comme hier, pourvu qu’il me délie!
Il secoua sa tristesse, quitta l’étang, rejoignit son allée de tilleuls et il se plut à inspecter de près ces arbres. Ils érigeaient des troncs énormes, frottés d’orpin roux, gouachés d’argent gris par des mousses; et plusieurs, ce matin-là, étaient enveloppés ainsi que d’une mantille couturée de perles, par des fils de la Vierge que la rosée attachait avec les nœuds clairs de ses gouttes.
Il s’assit sur un banc, puis craignant une ondée, car le temps tournait à la pluie, il se retira dans sa cellule.
Il ne se sentait aucune envie de lire; il n’avait plus qu’une hâte, atteindre, tout en la redoutant, la neuvième heure, en finir avec le lest de son âme et s’en décharger, et il priait mécaniquement, sans savoir ce qu’il marmottait, pensant toujours à cette confession, repris d’alarmes, retraversé de transes.
Il descendit un peu avant l’heure--et le cœur lui manqua, lorsqu’il pénétra dans l’auditoire.
Malgré lui, ses yeux se braquaient sur ce prie-Dieu où il avait si cruellement souffert.
Dire qu’il allait falloir se remettre sur cette claie, s’étendre encore sur ce chevalet de torture! Il essaya de se colliger, de se résumer--et il se cabra brusquement; il entendait les pas du moine.
La porte s’ouvrit et, pour la première fois, Durtal osa dévisager le prieur; ce n’était plus du tout le même homme, plus du tout la figure qu’il discernait de loin; autant le profil était hautain, autant la face était douce; et c’était l’œil qui émoussait l’altière énergie des traits, un œil familier et profond où il y avait, à la fois, de la joie placide et de la pitié triste.
--Allons, dit-il, ne vous troublez pas, car c’est à Notre Seigneur seul qui connaît vos fautes que vous allez parler.
Et il s’agenouilla, pria longuement et vint, ainsi que la veille, s’asseoir près du prie-Dieu; il se pencha sur Durtal et tendit l’oreille.
Un peu rassuré, le pénitent commença sans trop d’angoisses. Il s’accusait de toutes les fautes communes aux hommes, manque de charité envers le prochain, médisance, haine, jugements téméraires, injures, mensonges, vanité, colère, etc.
Le moine l’interrompit, un moment.
--Vous avez déclaré, je crois, tout à l’heure, que, dans votre jeunesse, vous aviez contracté des dettes; les avez-vous payées?
Et sur un signe affirmatif de Durtal, il fit: Bien--et poursuivit:
--Avez-vous fait