Chapter 3 of 3 · 43574 words · ~218 min read

partie d

’une société secrète? vous êtes-vous battu en duel?--je suis obligé de poser ces questions, car ce sont des péchés réservés.

Non?--Bien--et il se tut.

--Envers Dieu, je m’accuse de tout, reprit Durtal; comme je vous l’ai avoué, hier, depuis ma première communion, j’ai tout quitté, prières, messe, enfin tout; j’ai nié Dieu, je l’ai blasphémé, j’avais entièrement perdu la Foi.

Et Durtal s’arrêta.

Il arrivait aux forfaits des chairs. Sa voix faiblit.

--Ici, je ne sais plus comment m’expliquer, fit-il, en refoulant ses larmes.

--Voyons, dit doucement le moine, vous m’avez affirmé, hier, que vous aviez commis tous les actes que comporte la malice spéciale de la Luxure.

--Oui, mon père.--Et, tremblant, il ajouta:--Dois-je entrer dans des détails?

--Non, c’est inutile. Je me bornerai à vous demander, parce que cela change la nature du péché, s’il y a eu, dans votre cas, des fautes personnelles et des fautes commises entre personnes du même sexe?

--Depuis le collège, non.

--S’il y a eu adultère?

--Oui.

--Dois-je comprendre, que dans vos relations avec les femmes, aucun des excès possibles ne fut omis?

Durtal eut un signe affirmatif.

--Bien, cela suffit.

Et le moine se tut.

Durtal étouffait de dégoût; l’aveu de ces turpitudes lui coûtait affreusement; et cependant, bien qu’il fût encore accablé de honte, il commençait déjà à respirer quand, tout à coup, il se replongea la tête dans ses mains.

Le souvenir du sacrilège, auquel Mme Chantelouve l’avait fait participer, lui revenait.

Il raconta, en balbutiant, qu’il avait assisté, par curiosité, à une messe noire et qu’après, sans le vouloir, il avait souillé une hostie que cette femme, saturée de Satanisme, cachait en elle.

Le prieur écoutait sans broncher.

--Avez-vous continué à fréquenter cette femme après?

--Non, cela m’avait fait horreur.

Le trappiste réfléchit et:

--C’est tout?

--Je crois avoir tout avoué, répondit Durtal.

Le confesseur garda le silence pendant quelques minutes, puis d’une voix pensive, il murmura:

--Je suis plus qu’hier encore frappé par l’étonnant miracle que le ciel a opéré en vous.

Vous étiez malade, si malade que vraiment l’on pouvait dire de votre âme ce que Marthe disait du corps de Lazare: «Jam fœtet!»--Et le Christ vous a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa convalescence; et cette convalescence dure quelquefois plusieurs années, est souvent longue.

Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du Sacrement de Pénitence, de la sainte communion.

La prière?--vous la connaissez, car, après une vie agitée telle que fut la vôtre, vous n’avez pu vous décider à émigrer ici, sans avoir auparavant beaucoup prié.

--Ah! si mal!

--Peu importe, puisque votre désir était de prier bien!--La confession?--Elle vous fut pénible; elle le sera moins maintenant que vous n’aurez plus à avouer des années accumulées de fautes. La communion m’inquiète davantage; l’on pourrait en effet craindre que dans le cas où vous triompheriez de la chair, le Démon ne vous attendît là et qu’il ne s’efforçât de vous en éloigner, car il sait fort bien que, sans ce divin Magistère, aucune guérison n’est possible. Vous aurez donc à porter sur ce point toute votre attention.

Le moine réfléchit une minute, puis il reprit:

--La sainte Eucharistie... vous en aurez plus qu’un autre besoin, car vous serez plus malheureux que les êtres moins cultivés, que les êtres plus simples. Vous serez torturé par l’imagination. Elle vous a fait beaucoup pécher et, par un juste retour, elle vous fera beaucoup souffrir; elle sera la porte mal fermée de votre personne et c’est par là que le Démon s’introduira et s’épandra en vous.--Veillez donc de ce côté et priez ardemment pour que le Seigneur vous vienne en aide. Dites-moi, avez-vous un chapelet?

--Non, mon père.

--Je sens, reprit le moine, dans le ton dont vous avez prononcé ce nom, percer une certaine hostilité contre le chapelet.

--Je vous avouerai que ce moyen mécanique pour réciter des oraisons me gêne un peu; je ne sais pas, mais il me semble qu’au bout de quelques secondes, je ne pourrais plus penser à ce que je répète; je bafouillerais, je finirais certainement par balbutier des bêtises...

--Vous avez connu, fit tranquillement le prieur, des pères de famille. Leurs enfants leur bredouillaient des caresses, leur racontaient n’importe quoi et ils étaient cependant ravis de les entendre! Pourquoi voulez-vous que Notre Seigneur, qui est un bon père, n’aime pas à écouter ses enfants même lorsqu’ils ânonnent, même lorsqu’ils débitent des bêtises?

Et, après une pause, il poursuivit:

--Je flaire un peu de ruse diabolique dans votre avis, car de grandes grâces sont attachées à cette couronne d’oraisons. La Très Sainte Vierge a elle-même révélé ce moyen de prier aux Saints; Elle a déclaré s’y complaire; cela doit suffire pour nous le faire aimer.

Faites-le donc pour Elle qui a puissamment aidé à votre conversion, qui a intercédé auprès de son Fils pour vous sauver. Rappelez-vous aussi que Dieu a voulu que toutes les grâces nous vinssent par Elle. Saint Bernard le déclare expressément: «Totum nos habere voluit per Mariam.»

Le moine fit une nouvelle pause et il ajouta:

--Le chapelet met, du reste, les sots en fureur et c’est là un signe sûr. Vous voudrez bien, comme pénitence, réciter une dizaine, pendant un mois, chaque jour.

Il se tut, puis lentement, il reprit:

--Nous gardons tous, hélas! cette cicatrice du péché originel qu’est le penchant au mal; chacun la ménage plus ou moins; vous, depuis l’âge de discrétion, vous l’avez constamment ouverte, mais il suffit que vous exécriez votre plaie pour que Dieu la ferme. Je ne vous parlerai donc pas de votre passé, puisque votre repentir et votre ferme propos de ne plus pécher l’effacent. Demain, vous recevrez le gage de la réconciliation, vous communierez; après tant d’années, le Seigneur s’engagera dans la route de votre âme et s’y arrêtera; abordez-le avec grande humilité et préparez-vous d’ici là, par la prière, à ce mystérieux cœur à cœur que sa bonté désire. Dites maintenant votre acte de contrition, je vais vous donner la sainte absolution.

Le moine leva les bras et les manches de sa coule blanche volèrent ainsi que deux ailes au-dessus de lui. Il proférait, les yeux au ciel, l’impérieuse formule qui rompt les liens; et trois mots prononcés, d’une voix plus haute et plus lente: «Ego te absolvo» tombèrent sur Durtal qui frémit de la tête aux pieds.

Il s’affaissa presque sur le sol, incapable de se réunir, de se comprendre, sentant seulement et cela d’une façon très nette,--que le Christ était en personne présent, était là, près de lui dans cette pièce,--et, ne trouvant aucune parole pour le remercier, il pleura, ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine.

Il lui sembla sortir d’un rêve, alors que le prieur lui dit: «Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître; c’est un bon présage; ayez confiance en Notre Seigneur et allez en paix.

Et le père ajouta, en lui serrant la main: n’ayez aucune crainte de me déranger, je suis à votre entière disposition; non seulement pour la confession, mais encore pour tous les entretiens, pour tous les conseils qui pourraient vous être utiles; c’est bien entendu, n’est-ce pas?

Ils quittèrent ensemble l’auditoire; le moine le salua dans le corridor et disparut. Durtal hésitait entre aller méditer dans sa cellule ou dans l’église, quand M. Bruno survint.

Il s’approcha de Durtal et lui dit:

--Hein? c’est un fameux poids de moins sur l’estomac!

Et Durtal le regardant, étonné, il rit.

--Pensez-vous donc qu’un vieux pécheur tel que moi n’ait pas découvert à mille riens, ne fût-ce qu’à vos pauvres yeux qui maintenant s’éclairent, que vous n’étiez pas encore réconcilié lorsque vous êtes débarqué ici. Or, je viens de surprendre le révérend père qui retourne dans le cloître et, vous, je vous rencontre sortant de l’auditoire; il n’est pas dès lors nécessaire d’être bien malin pour deviner que le grand lavage vient d’avoir lieu!

--Mais, fit Durtal, le prieur que vous n’avez pu voir avec moi, puisqu’il était parti quand vous êtes entré, aurait pu accomplir une autre tâche.

--Non, car il n’était pas en scapulaire; il avait la coule. Et comme il n’endosse cette robe que pour se rendre à l’église ou à confesse, j’étais bien certain, étant donnée cette heure-ci qui ne comporte aucun office, qu’il venait de l’auditoire. J’avançai encore que les trappistes n’étant pas confessés dans cette pièce, deux personnes seulement pouvaient s’y entretenir avec lui, vous ou moi.

--Vous m’en direz tant, répliqua Durtal, en riant.

Le Père Étienne les accosta sur ces entrefaites et Durtal lui réclama un chapelet.

--Mais je n’en ai pas, s’écria le moine.

--J’en possède plusieurs, fit M. Bruno, et je serai très heureux de vous en offrir un. Vous permettez, mon père...

Le moine acquiesça d’un signe.

--Alors si vous voulez bien m’accompagner, reprit l’oblat, en s’adressant à Durtal, je vous le remettrai, sans plus tarder.

Ils montèrent ensemble l’escalier et Durtal connut alors que M. Bruno demeurait dans une pièce située au fond d’un petit corridor, pas bien loin de la sienne.

Cette cellule était très simplement meublée d’un ancien mobilier bourgeois, d’un lit, d’un bureau d’acajou, d’une large bibliothèque pleine de livres ascétiques, d’un poêle de faïence et de fauteuils.

Ces meubles appartenaient évidemment à l’oblat, car ils ne ressemblaient en rien au mobilier des Trappes.

--Asseyez-vous, je vous prie, dit M. Bruno, en montrant un fauteuil, et ils causèrent.

Après s’être d’abord engagée sur le Sacrement de Pénitence, la conversation se fixa sur le P. Maximin et Durtal avoua que la haute mine du prieur l’avait terrifié tout d’abord.

M. Bruno se mit à rire.--Oui, fit-il, il produit cet effet sur ceux qui ne l’approchent point, mais quand on le fréquente, on discerne qu’il n’est rigide que pour lui-même, car nul n’est, pour les autres, plus indulgent; c’est un vrai et un saint moine, dans toute l’acception du terme; aussi a-t-il de grandes lumières...

Et comme Durtal lui parlait des autres cénobites et s’étonnait qu’il y eût, parmi eux, de très jeunes gens, M. Bruno répondit:

--S’imaginer que la plupart des trappistes ont vécu dans le monde est une erreur. Cette idée, si répandue, que les gens se réfugient dans les Trappes après de longs chagrins, après des existences désordonnées, est absolument fausse; d’ailleurs, pour pouvoir endurer le régime débilitant du cloître, il faut commencer jeune et surtout ne pas apporter un corps usé par des abus de toute sorte.

Il convient aussi de ne pas confondre la misanthropie et la vocation monastique;--ce n’est pas l’hypocondrie, mais l’appel divin, qui conduit dans les Trappes. Il y a là une grâce spéciale qui fait que de tout jeunes gens, qui n’ont jamais vécu, aspirent à pouvoir s’interner dans le silence et à y souffrir les privations les plus dures; et ils sont heureux ainsi que je vous souhaiterais de l’être; et cependant leur existence est encore plus rigoureuse que vous ne la supposez; prenons les convers, par exemple.

Songez qu’ils se livrent aux labeurs les plus pénibles et qu’ils n’ont même pas comme les pères la consolation d’assister à tous les offices et de les chanter; songez que leur récompense qui est la communion ne leur est même pas très souvent concédée.

Représentez-vous maintenant l’hiver ici. Le froid y est terrible; dans ces bâtiments délabrés, rien ne ferme et le vent balaie la maison du haut en bas; ils y gèlent sans feu, couchent sur des grabats; et ils ne peuvent se soutenir, s’encourager entre eux, car ils se connaissent à peine, puisque toute conversation est interdite.

Pensez aussi que ces pauvres gens n’ont jamais un mot aimable, un mot qui les soulage ou qui les réconforte. Ils travaillent de l’aube à la nuit et jamais le maître ne les remercie de leur zèle, jamais il ne dit au bon ouvrier qu’il est content.

Considérez encore que, l’été, lorsque pour faucher la moisson, l’on embauche, dans les villages voisins, des hommes, ceux-là se reposent quand le soleil torréfie les champs; ils s’assoient à l’ombre des meules, en manches de chemise et ils boivent s’ils ont soif et ils mangent; et le convers les regarde dans ses lourds vêtements; et il continue sa besogne et il ne mange pas et il ne boit point. Allez, il faut des âmes fortement trempées pour résister à une vie pareille!

--Mais enfin, dit Durtal, il doit y avoir des jours de détente, des moments où la règle se relâche.

--Jamais; il n’y a même pas, ainsi que dans des ordres bien austères pourtant--chez les Carmélites, pour en citer un,--une heure de récréation où le religieux peut parler et rire. Ici, le silence est éternel.

--Même lorsqu’ils sont ensemble au réfectoire?

--On lit alors les conférences de Cassien, l’Échelle sainte de Climaque, les vies des Pères du Désert, ou quelque autre volume pieux.

--Et le dimanche?

--Le dimanche, on se lève une heure plus tôt; mais c’est en effet leur bon jour, car ils peuvent suivre tous les offices, passer tout leur temps dans l’église!

--L’humilité, l’abnégation, exacerbées jusqu’à ce point, sont surhumaines! s’écria Durtal.--Mais, pour qu’ils puissent se livrer, du matin au soir, aux travaux éreintants des champs, encore faut-il qu’on leur accorde, en quantité suffisante, une nourriture assez forte.

M. Bruno sourit.

--Ils consomment tout bonnement des légumes qui ne valent même pas ceux qu’on nous sert et, en guise de vin, ils se désaltèrent avec une boisson aigre et douceâtre qui dépose une moitié de lie par verre. Ils en ont la valeur d’une hémine ou d’une pinte, mais ils peuvent l’allonger avec de l’eau, s’ils ont soif.

--Et ils font combien de repas?

--Cela dépend.--Du 14 Septembre au Carême ils ne mangent qu’une fois par jour, à 2 heures 1/2--et, durant le Carême, ce repas est reculé jusqu’à 4 heures. De Pâques au 14 Septembre où le jeûne Cistercien est moins rigide, le dîner a lieu vers 11 heures 1/2 et l’on peut y ajouter le mixte, c’est-à-dire une légère collation le soir.

--C’est effrayant! travailler et, pendant des mois, ne s’alimenter qu’à deux heures de l’après-midi, alors qu’on est debout depuis deux heures du matin et que l’on n’a pas dîné la veille!

--Aussi est-on, parfois, obligé d’élargir un peu la règle et lorsqu’un moine tombe en faiblesse, on ne lui refuse pas un morceau de pain.

Il faudra bien, du reste, continua M. Bruno d’un ton pensif, que l’on desserre davantage encore l’étreinte de ces observances, car cette question de la table devient une véritable pierre d’achoppement pour le recrutement des Trappes; des âmes qui se plairaient dans ces cloîtres sont forcées de les fuir, parce que le corps qu’elles traînent après elles ne peut s’accoutumer à ce régime[1].

[1] L’opinion de M. Bruno a été récemment adoptée par tous les abbés de l’ordre. Dans un chapitre général des Trappes tenu, du 12 au 18 septembre 1894, en Hollande, à Tilburg, il a été décidé qu’en dehors des temps de jeûne, les moines goûteraient le matin, dîneraient à onze heures et souperaient le soir.

L’article CXVI des nouvelles constitutions, votées par cette assemblée capitulaire et approuvées par le Saint Siège, est, en effet, ainsi conçu:

«Diebus quibus non jejunatur a Sancto Pascha usque ad Idus Septembris, Dominicis per totum annum et omnibus festis Sermonis aut feriatis extra Quadragesimam, omnes monachi mane accipiant mixtum, hora undecima prandeant et ad seram cœnent.»

--Et les Pères mènent la même existence que les convers?

--Absolument, ils donnent l’exemple; tous avalent la même pitance et couchent dans le même dortoir, sur des lits pareils; c’est l’égalité absolue. Seulement, les pères ont l’avantage de chanter l’office et d’obtenir des communions plus fréquentes.

--Parmi les convers, il en est deux qui m’ont particulièrement intéressé, l’un, tout jeune, un grand blond qui a une barbe allongée en pointe, l’autre un très vieux, tout courbé.

--Le jeune est le frère Anaclet; c’est une véritable colonne de prières que ce jeune homme et l’une des plus précieuses recrues dont le ciel ait doté notre abbaye. Quant au vieux Siméon, il est un enfant des Trappes, car il a été élevé dans un orphelinat de l’ordre. Celui-là est une âme extraordinaire, un véritable saint, qui vit déjà fondu en Dieu. Nous en causerons plus longuement, un autre jour, car il est temps que nous descendions; l’heure de Sexte est proche.

Tenez, voici le chapelet que je me suis permis de vous offrir. Laissez-moi y joindre une médaille de saint Benoît.--Et il remit à Durtal un petit chapelet de bois et l’étrange rondelle, gravée de lettres cabalistiques, qu’est l’amulette de saint Benoît.

--Vous connaissez le sens de ces signes?

--Oui, je l’ai lu autrefois dans une brochure de Dom Guéranger.

--Bon.--Et, à propos, quand communiez-vous?

--Demain.

--Demain, c’est impossible!

--Pourquoi est-ce impossible?

--Mais parce que, demain, l’on ne célébrera qu’une seule messe, celle de cinq heures et que la règle empêche d’y communier isolément. Le P. Benoît, qui en dit d’habitude une autre avant, est parti, ce matin, et il ne reviendra que dans deux jours. Il y a donc erreur.

--Enfin le prieur m’a positivement déclaré que je communierais demain! s’écria Durtal.--Tous les pères ne sont donc pas prêtres, ici?

--Non, en fait de prêtres, il y a l’abbé qui est malade, le prieur qui offrira, demain, le sacrifice à cinq heures, le P. Benoît dont je vous ai parlé, un autre que vous n’avez pas vu et qui voyage. Au reste, si cela avait été possible, je me serais approché, moi aussi, de la Sainte Table.

--Alors, s’ils ne sont pas tous consacrés, quelle différence existe-t-il entre les pères qui n’ont pas obtenu le sacerdoce et les simples convers?

--L’éducation.--Pour être père, il faut avoir fait ses études, savoir le latin, n’être pas, en un mot, ce que sont les frères lais, des paysans ou des ouvriers.--Dans tous les cas, je verrai le prieur et je vous rendrai, pour la communion de demain, réponse après l’office. Mais c’est ennuyeux; il aurait fallu que vous pussiez vous mêler ce matin à nous!

Durtal eut un geste de regret. Il s’en fut à la chapelle, ruminant sur ce contre-temps, priant Dieu de ne pas retarder plus longtemps sa rentrée en grâce.

Après Sexte, l’oblat vint le rejoindre.--C’est bien comme je pensais, fit-il, mais vous serez néanmoins admis à la consomption du sacrement.--Le père prieur s’est entendu avec le vicaire qui dîne auprès de nous. Il dira, demain matin, avant son départ une messe et vous y communierez.

--Oh! gémit Durtal.

Cette nouvelle lui crevait le cœur. Être venu à la Trappe pour recevoir l’Eucharistie des mains d’un prêtre de passage, d’un prêtre jovial tel qu’était celui-là!--Ah non, j’ai été confessé par un moine et je voudrais être communié par un moine! se cria-t-il.--Il vaudrait mieux attendre que le P. Benoît fût rentré--mais comment faire? Je ne puis cependant exposer au prieur que ce soutanier inconnu me déplaît et qu’il me serait vraiment pénible, après avoir tant fait, de finir par être réconcilié, dans un cloître, ainsi!

Et il se plaignit à Dieu, lui dit que tout le bonheur qu’il pouvait avoir, d’être décanté, d’être enfin clair, était maintenant gâté par ce mécompte.

Il arriva au réfectoire, la tête basse.

Le vicaire était déjà là. Voyant la mine contrite de Durtal, il tenta charitablement de l’égayer, mais les plaisanteries qu’il essaya produisirent l’effet contraire. Pour être poli, Durtal souriait, mais d’un air si gêné, que M. Bruno, qui l’observait, détourna la conversation et accapara le prêtre.

Durtal avait hâte que le dîner prît fin. Il avait mangé son œuf et il absorbait péniblement une purée de pommes de terre à l’huile chaude qui ressemblait à s’y méprendre, comme aspect, à de la vaseline; mais la nourriture, il s’en souciait peu maintenant!

Il se disait: c’est terrible d’emporter d’une première communion un souvenir irritant, une impression pénible--et je me connais, ce sera pour moi une hantise. Parbleu, je sais bien qu’au point de vue théologique, il importe peu que j’aie affaire à un prêtre ou à un trappiste; l’un et l’autre ne sont que des truchements entre Dieu et moi, mais enfin, je sens très bien aussi que ce n’est pas du tout la même chose. Pour une fois au moins, j’ai besoin d’une garantie, d’une certitude de sainteté et comment l’avoir avec un ecclésiastique qui colporte les plaisanteries d’un placier en vins?--Il s’arrêta, songeant que l’abbé Gévresin l’avait précisément, par crainte de ces méfiances, envoyé dans une Trappe.--Quelle déveine! se dit-il.

Il n’écoutait même point l’entretien qui se traînait, à côté de lui, entre le vicaire et l’oblat.

Il se battait, tout seul, en mâchant, le nez dans son assiette.

--Je n’ai pas envie de communier demain, reprit-il; et il se révolta. Il était lâche et il devenait imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne se donnerait pas à lui, quand même?

Il sortit de table, agité par une angoisse sourde et il erra dans le parc et dévala au hasard des allées.

Une autre idée s’implantait maintenant, l’idée d’une épreuve que lui infligeait le Ciel. Je manque d’humilité, se répétait-il; eh bien, c’est pour me punir que la joie d’être sanctifié par un moine m’est refusée.--Le Christ m’a pardonné, c’est déjà beaucoup.--Pourquoi m’accorderait-il davantage, en tenant compte de mes préférences, en exauçant mes vœux?

Cette pensée l’apaisa pendant quelques minutes; et il se reprocha ses révoltes, s’accusa d’être injuste envers un prêtre qui pouvait être, après tout, un saint.

Ah! Laissons cela, se dit-il; acceptons le fait accompli, tâchons pour une fois d’être un peu humble; en attendant j’ai mon chapelet à réciter; il s’assit sur l’herbe et commença.

Il n’en était pas au deuxième grain, qu’il était à nouveau poursuivi par son mécompte. Il recommença son Pater et son Ave, continua, ne songeant même plus au sens de ses prières, ruminant:--Quelle malchance, il faut que justement un moine, qui célèbre la messe tous les jours, s’absente pour que, demain, je subisse une déception pareille!

Il se tut, eut une minute d’accalmie et soudain un nouvel élément de trouble fondit sur lui.

Il regardait son chapelet dont il avait égrené dix grains.

Mais, voyons, le prieur m’a commandé d’en débiter une dizaine, tous les jours, une dizaine de grains ou une dizaine de chapelets?

De grains, se répondit-il--et presque aussitôt il se répliqua: de chapelets.

Il demeura perplexe.

--Mais c’est idiot, il n’a pu m’ordonner de défiler dix chapelets par jour; cela ferait quelque chose comme cinq cents oraisons, à la suite; personne ne pourrait, sans dérailler, parfaire une semblable tâche; il n’y a donc pas à hésiter, il s’agit de dix grains, c’est clair!

--Eh non! car enfin si le confesseur vous impose une pénitence, on doit admettre qu’il la proportionne à la grandeur des fautes qu’elle répare. Puis, j’avais une répugnance pour ces gouttes de dévotion mises en globules, il est donc naturel qu’il m’ingurgite le rosaire, à haute dose!

Pourtant... pourtant... cela ne se peut! je n’aurais même pas à Paris le temps matériel de l’ânonner; c’est absurde!

Et l’idée qu’il se trompait revint, lancinante, à la charge.

Il n’y a pas à barguigner, cependant; dans le langage ecclésiastique, une dizaine désigne dix grains; sans doute... mais je me rappelle fort bien qu’après avoir prononcé le mot chapelet, le père s’est exprimé ainsi: vous direz une dizaine, ce qui signifie une dizaine de chapelets, car autrement il eût spécifié une dizaine... d’un chapelet.

Et il se riposta aussitôt:--le père n’avait pas à mettre les points sur les i, puisqu’il employait un terme convenu, connu de tous. Cet ergotage sur la valeur d’un mot est ridicule!

Il essaya de chasser cette tourmente en faisant vainement appel à sa raison; et subitement, il se sortit un argument qui acheva de le détraquer.

Il s’inventa que c’était par lâcheté, par paresse, par désir de contradiction, par besoin de révolte, qu’il ne voulait pas dévider ses dix bobines. Entre les deux interprétations, j’ai choisi celle qui me dispensait de tout effort, de toute peine, c’est vraiment trop facile!--Cela seul prouve que je me leurre lorsque j’essaie de me persuader que le prieur ne m’a pas prescrit d’égrapper plus de dix grains!

Puis un Pater, dix Ave et un Gloria, mais alors ce n’est rien; ce n’est pas sérieux comme pénitence!

Et il dut se répondre: c’est pourtant beaucoup pour toi, puisque tu ne peux parvenir à les proférer, sans t’évaguer!

Il pivotait sur lui-même, sans avancer d’un pas.

--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, se dit-il, en tâchant de se reprendre; je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon bon sens, car il n’y a pas à en douter, je le sais, je dois égoutter une dizaine d’Ave et pas un de plus!

Il demeura interloqué, presque effrayé de cet état qui était nouveau pour lui.

Et, pour se débarrasser, pour se faire taire, il s’imagina une nouvelle réflexion qui conciliait vaguement les deux parties, qui parait au plus pressé, qui présentait au moins une solution provisoire.

Dans tous les cas, reprit-il je ne puis communier demain si je n’ai pas accompli aujourd’hui ma pénitence; dans le doute, le plus sage est de s’atteler aux dix chapelets; plus tard nous verrons; je pourrais, au besoin, consulter le prieur. Il est vrai qu’il va me croire imbécile, si je lui parle de ces chapelets! je ne puis cependant lui demander cela!

--Mais alors, tu vois bien, tu l’avoues toi-même, il ne saurait être question que de dix grains!

Il s’exaspéra, se rua, pour obtenir son propre silence, sur le rosaire.

Il avait beau fermer les yeux, tenter de se ramasser, de se grouper, il lui fut impossible, au bout de deux dizaines, de suivre ses oraisons; il bafouillait, oubliait les bols du Pater, s’égarait dans les granules des Ave, piétinait sur place.

Il s’avisa, pour se réprimer, de se transporter en imagination, à chaque dose, dans une des chapelles de la vierge qu’il aimait à fréquenter à Paris, à Notre Dame des Victoires, à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin; mais ces vierges n’étant pas assez nombreuses pour qu’il pût leur dédier chaque dizain, il évoqua les Madones des tableaux des Primitifs et, recueilli devant leur image, il tourna le treuil de ses exorations, ne comprenant pas ce qu’il marmottait, mais priant la Mère du Sauveur d’accepter ses patenôtres, comme elle recevrait la fumée perdue d’un encensoir, oublié devant l’autel.

Je ne puis me forcer davantage, se dit-il; il sortit de ce labeur, harassé, moulu, voulut souffler; il lui restait encore trois chapelets à épuiser.

Et aussitôt qu’il se fut arrêté, la question de l’Eucharistie, qui s’était tue, reprit:

--Mieux valait ne pas communier que de communier mal; et il était impossible qu’après de tels débats, qu’avec de pareilles préventions, il pût aborder proprement la Sainte Table.

Oui, mais alors comment faire?--au fond, n’était-ce pas déjà monstrueux que de discuter les ordres du moine, que de vouloir opérer à sa guise, que de réclamer ses aises!--Je vais, si cela continue, si bien pécher aujourd’hui que je serai obligé de me reconfesser, se dit-il.

Pour rompre cette obsession, il s’élança encore sur son rouet, mais alors, il s’assotit complètement; l’artifice dont il s’était servi pour se tenir au moins devant la Vierge était usé. Quand il voulut s’abstraire, puis se susciter un souvenir de Memling, il ne put y parvenir et ses oraisons purement labiales, en l’excédant, le désolèrent.

J’ai l’âme exténuée, pensa-t-il, j’agirai sagement en la laissant reposer, en demeurant tranquille.

Il erra autour de l’étang, ne sachant plus que devenir. Si j’allais dans ma cellule?--Il s’y rendit, essaya de s’absorber dans le Petit Office de la Vierge et il ne saisit pas un seul mot des phrases qu’il lisait. Il redescendit et recommença à rôder dans le parc.

--Il y a de quoi devenir fou! se cria-t-il--et, mélancoliquement, il se répéta: je devrais être heureux, prier en paix, me préparer à l’acte de demain et jamais je n’ai été si inquiet, si bouleversé, si loin de Dieu!

--Il faut pourtant que j’achève cette pénitence! Le désespoir l’abattit, il fut sur le point de tout lâcher; il se mata encore, s’astreignit à épeler ses grains.

Il finit par les expédier; il était à bout de forces.

Et aussitôt il trouva un nouveau moyen de se torturer.

Il se reprocha d’avoir geint ces prières, négligemment, sans même avoir sérieusement tenté d’agréger ses sens.

Et il fut sur le point de recommencer tout le chapelet; mais devant l’évidente folie de cette suggestion, il se cabra, se refusa de s’écouter, puis il se harcela encore.

--Il n’en est pas moins vrai que tu n’as pas exactement rempli la tâche assignée par le confesseur, puisque ta conscience te reproche ton manque de recueillement, tes diversions.

Mais je suis crevé! se cria-t-il, je ne puis, dans cet état, réitérer ces exercices!--et, cette fois encore, il aboutit, pour se départager, à s’inventer un nouveau joint.

Il pourrait compenser par une dizaine, réfléchie, prononcée avec soin, toutes les boules du rosaire qu’il avait marmonnées, sans les comprendre.

Et il essaya de remettre la manivelle en marche, mais dès qu’il eut extrait le Pater, il divagua; il s’entêta quand même à vouloir moudre les Ave, mais alors son esprit se dispersa, s’enfuit de toutes parts.

Il s’arrêta, songeant: à quoi bon? du reste, une dizaine, même bien dite, équivaudrait-elle à cinq cents oraisons ratées? et puis, pourquoi une dizaine et pas deux, pas trois; c’est absurde!

La colère le gagnait; à la fin du compte, conclut-il, ces récidives sont ineptes; le Christ a positivement déclaré qu’il ne fallait pas user de vaines redites dans les prières. Alors quel est le but de ce moulinet d’Ave?

--Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote sur les injonctions du moine, je suis perdu, se dit-il, tout à coup; et d’un effort de volonté il étouffa les révoltes qui grondaient en lui.

Il se réfugia dans sa cellule; les heures s’allongeaient interminables; il les tuait à se ressasser toujours les mêmes objections, toujours les mêmes réponses. Cela devenait un rabâchage dont il avait, lui-même, honte.

Ce qui est certain, c’est que je suis victime d’une aberration, reprit-il; je ne parle pas de l’Eucharistie; là, mes pensées peuvent n’être point justes, mais elles ne sont pas démentielles au moins, tandis que pour cette question des patenôtres!

Il s’ahurit si bien, à se sentir martelé tel qu’une enclume, entre ces deux hantises, qu’il finit par s’assoupir sur une chaise.

Il atteignit ainsi l’heure des Vêpres et le souper. Après ce repas, il retourna dans le parc.

Et alors les litiges en léthargie se ranimèrent et tout revint. Ce fut une mêlée furieuse dans tout son être. Il restait là, immobile, s’écoutait, atterré, quand un pas rapide s’approcha et M. Bruno lui dit:

--Prenez garde, vous êtes sous le coup d’une attaque démoniaque!

Et comme Durtal, stupéfait, ne répondait pas.

--Oui, fit-il; le bon Dieu m’accorde parfois des intuitions, et je suis certain, à l’heure qu’il est, que le diable vous travaille les côtes. Voyons, qu’avez-vous?

--J’ai... que je n’y comprends rien moi-même; et Durtal narra l’étonnante bataille qu’il se livrait depuis le matin, à propos du chapelet.

--Mais c’est fou, s’écria l’oblat; c’est dix grains que le prieur vous a commandé de dire; dix chapelets sont impossibles à réciter!

--Je le sais... et cependant je doute encore.

--C’est toujours la même tactique, fit M. Bruno; arriver à vous dégoûter de la chose qu’on doit pratiquer; oui, le diable a voulu vous rendre le chapelet odieux, en vous accablant. Puis qu’y a-t-il encore? vous n’avez pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Durtal.

--Je m’en doutais, lorsque je vous observai pendant le repas. Ah! dame, après les conversions, le Malin s’agite; et ce n’est rien, il m’en a fait voir à moi de plus dures que cela, je vous prie de le croire.

Il glissa son bras sous celui de Durtal, le ramena à l’auditoire, le pria d’attendre et disparut.

Quelques minutes après, le prieur entrait.

--Eh bien! dit-il, M. Bruno me raconte que vous souffrez. Qu’y a-t-il, au juste?

--C’est si bête que j’ai honte de m’expliquer.

--Vous n’étonnerez jamais un moine, fit le prieur, en souriant.

--Eh bien, je sais pertinemment, je suis sûr que vous m’avez donné dix grains de chapelet à débiter, pendant un mois, chaque jour, et, depuis ce matin, je me dispute, contre toute évidence, contre tout bon sens pour me convaincre que c’est de dix chapelets quotidiens que se compose ma pénitence.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains; eh bien! c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que vous aurez à réciter. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers, aujourd’hui?

Durtal fit signe que oui.

--Et, naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes impatienté et vous avez fini par battre la campagne.

Et voyant que Durtal souriait piteusement.

--Eh bien! entendez-moi, déclara le père, d’un ton énergique, je vous défends absolument, à l’avenir, de jamais recommencer une prière; elle est mal dite, tant pis, passez, ne la répétez pas.

Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous est venue, car cela va de soi; c’est là où l’ennemi porte tous ses efforts. N’écoutez donc pas la voix diabolique qui vous la déconseille; vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement; d’ailleurs je prends tout sur moi.

Autre question maintenant, comment sont les nuits?

Durtal lui relata l’abominable nuit de son arrivée à la Trappe et cette sensation d’être épié qui l’avait réveillé, la veille.

--Ce sont des manifestations que nous connaissons de longue date, elles sont sans danger imminent; ne vous en inquiétez donc point. Toutefois, si elles persistaient, vous voudriez bien m’en aviser, car nous ne négligerions pas alors d’y mettre ordre.

Et le trappiste sortit tranquillement, tandis que Durtal restait songeur.

Que les phénomènes du Succubat soient sataniques, je n’en ai jamais douté, pensa-t-il, mais ce que j’ignorais, ce sont ces attaques de l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte et qui est vaincue néanmoins; ça c’est fort; il sied seulement que cette leçon me serve et que je ne sois plus ainsi désarçonné à la première alerte!

Il remonta dans sa cellule; une grande paix était descendue en lui. A la voix du moine tout s’était tu; il n’éprouvait plus que la surprise d’avoir déraillé pendant des heures; il comprenait maintenant qu’il avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même qu’il avait lutté.

Il pria, se coucha. Et, soudain, par une nouvelle tactique qu’il ne devina point, l’assaut reprit.

Sans doute, se dit-il, je communierai, demain, mais... mais... suis-je bien préparé à un pareil acte? j’aurais dû me recueillir, dans la journée, j’aurais dû remercier le Seigneur de m’avoir absous, et j’ai perdu mon temps à des sottises!

Pourquoi n’ai-je pas avoué cela tout à l’heure au P. Maximin? comment n’y ai-je pas songé?--Puis j’aurais dû me reconfesser.--Et ce prêtre qui doit me communier, ce prêtre!

L’horreur qu’il ressentit pour cet homme s’accrut subitement, devint si véhémente qu’il finit par s’étonner. Ah çà mais, voilà que je suis encore roulé par l’ennemi, se dit-il et il s’affirma:

--Tout cela ne m’empêchera pas de consommer, demain, les célestes Apparences, car j’y suis bien décidé; seulement, n’est-ce pas affreux de se laisser ainsi épreindre et harceler sans répit par l’Esprit de Malice, de n’avoir aucun indice du ciel qui n’intervient pas, de ne rien savoir?

Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous plaise!--donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords m’allier à Vous; faites que, par impossible, demain, ce ne soit pas ce prêtre, mais bien un moine...

Et il s’arrêta, confondu lui-même de son audace, se demandant comment il osait solliciter, en le précisant, un signe.

C’est imbécile! se cria-t-il; d’abord, on n’a pas le droit de réclamer de Dieu de semblables faveurs; puis comme il n’exaucera pas ce vœu, j’y aurai gagné quoi? d’aggraver encore mes angoisses, car j’augurerai quand même de ce refus que ma communion ne vaut rien!

Et il supplia le Seigneur d’oublier son souhait, s’excusa de l’avoir formulé, voulut se convaincre lui-même qu’il devait n’en tenir aucun compte, et, abêti par les transes de cette journée, il finit, en priant, par s’endormir.

IV

Il se répétait, quand il descendit de sa cellule: c’est ce matin que je communie et ce mot, qui eût dû le percuter et le faire vibrer, n’éveillait en lui aucun zèle. Il restait assoupi, n’ayant de goût à rien, las de tout, se sentant froid dans le fond de l’être.

Une crainte le dégourdit pourtant, lorsqu’il fut dehors. J’ignore, se dit-il, le moment où il faudra quitter mon banc et aller m’agenouiller devant le prêtre; je sais que la communion des fidèles a lieu après celle de l’officiant; oui, mais à quel instant au juste dois-je bouger? C’est vraiment une déveine de plus que d’être obligé de se diriger, seul, vers l’inquiétante Table; autrement, je n’aurais qu’à suivre les autres et je ne risquerais pas au moins d’être inconvenant.

Il scruta, en y pénétrant, la chapelle; il cherchait M. Bruno qui eût peut-être pu, en se plaçant à son côté, lui éviter ces soucis, mais l’oblat ne s’y trouvait point.

Durtal s’assit, désemparé, songeant à ce signe qu’il avait imploré la veille, s’efforçant de rejeter ce souvenir, y pensant quand même.

Il voulut se compulser et se réunir et il priait le Ciel de lui pardonner ces allées et venues d’esprit, quand M. Bruno entra, et s’en fut s’agenouiller devant la statue de la Vierge.

Presque à la même minute, un frère, qui avait une barbe en varech plantée au bas d’une figure en poire, apporta près de l’autel de saint Joseph une petite table de jardin, sur laquelle il posa un bassin, un manuterge, deux burettes et une serviette.

Devant ces préparatifs qui lui rappelaient l’imminence du sacrifice, Durtal se roidit et parvint, d’un effort, à renverser ses anxiétés, à culbuter ses troubles et, s’échappant de lui-même, il supplia ardemment Notre-Dame d’intervenir pour qu’il pût, pendant cette heure au moins, sans s’extravaguer, prier en paix.

Et quand il eut terminé son oraison, il leva les yeux, eut un sursaut, examina, béant, le prêtre qui s’avançait, précédé du convers, pour célébrer la messe.

Ce n’était plus le vicaire qu’il connaissait, mais un autre, plus jeune, d’allure majestueuse, très grand, les joues pâles et rasées, la tête chauve.

Durtal le considérait, marchant, solennel et les yeux baissés, vers l’autel et il vit, tout à coup, une flamme violette brûler ses doigts.

Il a l’anneau épiscopal, c’est un évêque, se dit Durtal qui se pencha pour discerner, sous la chasuble et sous l’aube, la couleur de la robe. Elle était blanche.

Alors, c’est un moine, reprit-il, ahuri;--et, machinalement, il se tourna vers la statue de la Vierge, appela d’un regard précipité l’oblat qui vint s’asseoir auprès de lui.

--Qui est-ce?

--C’est Dom Anselme, l’abbé du monastère.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Durtal tomba à genoux, suffoqué, presque tremblant: il ne rêvait pas! le Ciel lui répondait par le signe qu’il avait fixé!

Il eût dû s’abîmer devant Dieu, s’écraser à ses pieds, s’épandre en une fougue de gratitude; il le savait et il le voulait; et, sans qu’il sût comment, il s’ingéniait à chercher des causes naturelles qui pussent justifier cette substitution d’un moine au prêtre.

C’est, sans doute, très simple; car enfin, avant d’admettre une sorte de miracle... au reste, j’en aurai le cœur net, car je veux, après la cérémonie, tirer cette aventure au clair.

Et il se révolta contre les insinuations qui se glissaient en lui. Eh! quel intérêt pouvait présenter le motif de ce changement; il en fallait évidemment un; mais celui-là n’était qu’une conséquence, qu’un accessoire; l’important c’était la volonté surnaturelle qui l’avait fait naître. Dans tous les cas, tu as obtenu plus que tu n’avais demandé; tu as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de la Trappe! Et il se cria: O croire, croire comme ces pauvres convers, ne pas être nanti d’une âme qui vole ainsi à tous les vents; avoir la Foi enfantine, la Foi immobile, l’indéracinable Foi! ah! Père, Père, enfoncez-la, rivez-la en moi!

Et il eut un tel élan qu’il se projeta; tout disparut autour de lui et il dit, en balbutiant, au Christ: «Seigneur, ne vous éloignez point. Que votre miséricorde réfrène votre équité; soyez injuste, pardonnez-moi; accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme!»

M. Bruno lui toucha le bras et l’invita, d’un coup d’œil, à l’accompagner. Ils marchèrent jusqu’à l’autel et s’agenouillèrent sur les dalles, puis quand le prêtre les eut bénis, ils s’agenouillèrent plus près, sur la seule marche, et le convers leur tendit une serviette, car il n’y avait ni barre, ni nappe.

Et l’abbé de la Trappe les communia.

Ils rejoignirent leur place. Durtal était dans un état de torpeur absolue; le Sacrement lui avait, en quelque sorte, anesthésié l’esprit; il gisait, à genoux, sur son banc, incapable même de démêler ce qui pouvait se mouvoir au fond de lui, inapte à se rallier et à se ressaisir.

Et il eut, tout à coup, l’impression qu’il étouffait, qu’il manquait d’air; la messe était finie; il s’élança dehors, courut à son allée; là, il voulut s’expertiser et il trouva le vide.

Et devant l’étang en croix dans l’eau duquel se noyait le Christ, il éprouva une mélancolie infinie, une tristesse immense.

Ce fut une véritable syncope d’âme; elle perdit connaissance; et quand elle revint à elle, il s’étonna de n’avoir pas ressenti un transport inconnu de joie; puis il s’attarda sur un souvenir gênant, sur tout le côté trop humain de la déglutition d’un Dieu; il avait eu l’hostie, collée au palais, et il avait dû la chercher et la rouler, ainsi qu’une crêpe, avec la langue, pour l’avaler.

Ah! c’était encore trop matériel! Il n’eût fallu qu’un fluide, qu’un feu, qu’un parfum, qu’un souffle!

Et il chercha à s’expliquer le traitement que le Sauveur lui faisait suivre.

Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non la communion qui avaient agi. Près du confesseur, il avait très nettement perçu la présence du Rédempteur; tout son être avait été, en quelque sorte, injecté d’effluves divins et l’Eucharistie lui avait seulement apporté un tribut d’étouffement et de peine.

Il semblait que les deux Sacrements eussent substitué leurs effets, l’un à l’autre; ils avaient manœuvré à rebours sur lui; le Christ s’était rendu sensible à l’âme, avant et non après.

Mais c’est assez compréhensible, se dit-il, la grande question pour moi, c’était d’avoir la certitude absolue du pardon; par une faveur spéciale, Jésus m’a ratifié ma foi dans le dictame de Pénitence. Pourquoi eût-il fait davantage?

Et puis, quelles seraient alors les largesses qu’il réserverait à ses Saints? non mais, je suis, tout de même, étonnant. Je voudrais être traité comme il traite certainement le frère Anaclet et le frère Siméon, c’est un comble!

J’ai obtenu plus que je ne méritais. Et cette réponse que j’eus, ce matin même? bien oui, mais pourquoi tant d’avances pour aboutir subitement à ce recul?

Et, en s’acheminant vers l’abbaye pour y manger son fromage et son pain, il se dit: mon tort envers Dieu, c’est de toujours raisonner, alors que je devrais tout bêtement l’adorer ainsi que le font, ici, les moines. Ah! pouvoir se taire, se taire à soi-même, en voilà une grâce!

Il arriva au réfectoire; il y était, d’habitude, seul, M. Bruno n’assistant jamais, le matin, au repas de sept heures. Il commençait à se tailler une miche, quand le P. hôtelier parut.

Il tenait un pavé de grès et des couteaux. Il sourit à Durtal et lui dit: je vais faire reluire les lames du monastère, car elles en ont vraiment besoin;--et il les déposa sur une table, dans une petite pièce qui attenait au réfectoire.

--Eh bien! êtes-vous content? fit-il, en revenant.

--Certainement--mais, que s’est-il passé, ce matin, comment ai-je été communié par l’abbé de la Trappe, alors que je devais l’être par ce vicaire qui dîne avec moi?

--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le père abbé a subitement, en se réveillant, déclaré qu’il lui fallait, ce matin, célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du prieur qui, en tant que médecin, lui défendait de quitter son lit. Je ne sais pas et personne ne sait ce qui l’a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier et il a répondu: parfaitement, c’est moi qui le communierai. M. Bruno en a, du reste, profité pour s’approcher, lui aussi, du Sacrement, car il aime à recevoir Notre-Seigneur des mains de Dom Anselme.

Et cette combinaison a aussi satisfait le vicaire, poursuivit, en souriant, le moine; car il est parti de la Trappe de meilleure heure, ce matin, et il a pu dire sa messe dans une commune où il était attendu... A propos, il m’a chargé de l’excuser auprès de vous de n’avoir pu vous présenter ses adieux.

Durtal s’inclina.--Il n’y a plus à douter, pensait-il, Dieu a voulu me répondre d’une façon nette.

--Et votre estomac?

--Mais il va bien, mon père; je suis stupéfié; je n’ai jamais si bien digéré qu’ici; sans compter que les névralgies, que je craignais tant, m’épargnent.

--Cela prouve que, Là-Haut, on vous protège.

--Oui, certes, je vous assure. Tiens, pendant que j’y pense, il y a longtemps, du reste, que je voulais vous demander cela--comment sont donc organisés vos offices? ils ne s’adaptent pas avec ceux que détaille mon eucologe.

--Mais, en effet, ils diffèrent des vôtres qui appartiennent au rituel romain. Les Vêpres sont pourtant presque semblables, sauf parfois les capitules et puis ce qui vous déroute peut-être, c’est que les nôtres sont très souvent précédées des Vêpres de la Sainte Vierge. En règle générale, nous avons un psaume de moins, par office, et presque partout des leçons brèves.

Excepté, reprit, en souriant, le P. Étienne, dans les Complies, là où justement vous en récitez. Ainsi, vous avez pu le remarquer, nous ignorons l’«In manus tuas Domine», qui est une des rares leçons brèves que les paroisses chantent.

Maintenant, nous possédons aussi un Propre des Saints spécial; nous célébrons la commémoration de Bienheureux de notre ordre qui ne figurent pas dans vos livres. En somme, nous suivons à la lettre le bréviaire monastique de saint Benoît.

Durtal avait terminé son déjeuner. Il se leva, craignant d’importuner le père par ses questions.

Un mot du moine lui trottait quand même dans la cervelle, ce mot que le prieur tenait l’emploi de médecin; et, avant de sortir, il interrogea encore le P. Étienne.

--Non--le R. P. Maximin n’est pas médecin, mais il connaît très bien les simples et il a une petite pharmacie qui suffit, en somme, tant qu’on ne tombe pas gravement malade.

--Et dans ce cas-là?

--Dans ce cas-là, on peut appeler le praticien d’une des villes les plus proches, mais on n’est jamais malade à ce point ici; ou alors on approche de sa fin et la visite d’un docteur serait inutile...

--En somme le prieur soigne l’âme et le corps, à la Trappe.

Le moine approuva d’un signe de tête.

Durtal s’en fut se promener. Il espéra dissiper son étouffement par une longue marche.

Il s’engagea dans un chemin qu’il n’avait pas encore parcouru et il déboucha dans une clairière où se dressaient les ruines de l’ancien couvent, quelques pans de murs, des colonnes tronquées, des chapiteaux de style roman; malheureusement, ces débris étaient dans un déplorable état, couverts de mousse, granités, rêches et troués, pareils à des pierres ponces.

Il continua sa route, aboutit à une longue allée, au-dessous de laquelle s’étendait un étang; celui-là était cinq ou six fois grand comme le petit étang en forme de croix qu’il fréquentait.

Cette allée qui le surmontait était bordée de vieux chênes et, au milieu, s’érigeait, près d’un banc de bois, une statue de la Vierge, en fonte.

Il gémit, en la regardant. Le crime de l’Église le poursuivait, une fois de plus; là, et même dans cette petite chapelle si pleine d’un relent divin, toutes les statues provenaient des bazars religieux de Paris ou de Lyon!

Il s’installa, en bas, près de l’étang dont les bords étaient ceinturés par des roseaux qu’entouraient des touffes d’osiers; et il s’amusait à contempler les couleurs de ces arbustes, leurs feuilles d’un vert lisse, leurs tiges d’un jaune citron ou d’un rouge sang, à observer l’eau qui frisait, qui se mettait à bouillir sous un coup de vent. Et des martinets la rasaient, l’effleuraient du bout de leur aile, en détachaient des gouttes qui sautaient ainsi que des perles de vif argent. Et ces oiseaux remontaient, tournoyaient au-dessus, poussant les huit, huit, huit, de leurs cris, tandis que des libellules s’allumaient dans l’air qu’elles sabraient de flammes bleues.

Le pacifiant refuge! pensait Durtal; j’aurais dû m’y reposer plus tôt; il s’assit sur un lit de mousse, et il s’intéressa à la vie sourde et active des eaux. C’était, par instants, le clapotis et l’éclair d’une carpe qui se retournait, en bondissant; par d’autres, c’étaient de grands faucheux qui patinaient, à la surface, traçant de petits cercles, se cognant les uns sur les autres, s’arrêtant, puis refilant, en dessinant de nouveaux ronds; et, par terre, alors, auprès de lui, Durtal voyait jaillir les sauterelles vertes au ventre vermillon, ou, grimpant à l’assaut des chênes, des colonies de ces bizarres insectes qui ont sur le dos une tête de diable peinte au minium sur un fond noir.

Et, au-dessus de tout cela, s’il levait les yeux, c’était la mer silencieuse et renversée du ciel, une mer bleue, crêtée de nuages blancs qui s’escaladaient comme des vagues; et ce firmament courait en même temps dans l’eau où il moutonnait sous une vitre glauque.

Durtal se dilatait, en fumant des cigarettes; la mélancolie qui le comprimait depuis l’aube commençait à se fondre et la joie s’insinuait en lui de se sentir une âme lavée dans la piscine des Sacrements et essorée dans l’aire d’un cloître. Et il était, à la fois, heureux et inquiet; heureux car l’entretien qu’il venait d’avoir avec le père hôtelier lui ôtait les doutes qu’il pouvait conserver sur le côté surnaturel que présentait le soudain échange d’un prêtre et d’un moine, pour le communier; heureux aussi de savoir que, non seulement, malgré les désordres de sa vie, le Christ ne l’avait pas repoussé, mais encore qu’il lui accordait des encouragements et lui donnait des gages, qu’il entérinait par des actes sensibles l’annonce de ses grâces. Et il était néanmoins inquiet, car il se jugeait encore aride et il se disait qu’il allait falloir reconnaître ces bontés par une lutte contre soi-même, par une nouvelle existence complètement différente de celle qu’il avait jusqu’ici menée.

Enfin, nous verrons! et il s’en fut, presque rasséréné, à l’office de Sexte et de là au dîner où il retrouva M. Bruno.

--Nous irons nous promener aujourd’hui, fit l’oblat, en se frottant les mains.

Et Durtal le considérant, étonné.

--Mais oui, j’ai pensé qu’après une communion un peu d’air hors les murs vous ferait du bien et j’ai proposé au R. P. abbé de vous libérer aujourd’hui de la règle, au cas où cette offre ne vous déplairait pas.

--J’accepte volontiers et je vous remercie, et vraiment, de votre charitable attention, s’écria Durtal.

Ils dînèrent d’un potage à l’huile dans lequel nageaient une côte de choux et des pois; ce n’était pas mauvais, mais le pain fabriqué à la Trappe rappelait, lorsqu’il était rassis, le pain du siège de Paris et faisait tourner les soupes.

Puis ils goûtèrent d’un œuf à l’oseille et d’un riz salé au lait.

Nous rendrons d’abord, si vous le voulez bien, dit l’oblat, une visite à Dom Anselme qui m’a exprimé le désir de vous connaître.

Et à travers un dédale de couloirs et d’escaliers, M. Bruno conduisit Durtal dans une petite cellule où se tenait l’abbé. Il était vêtu de même que tous les pères de la robe blanche et du scapulaire noir; seulement, il portait, pendue au bout d’un cordon violet, sur la poitrine, une croix abbatiale d’ivoire, au centre de laquelle des reliques étaient insérées, sous un rond de verre.

Il tendit la main à Durtal et le pria de s’asseoir.

Puis, il lui demanda si la nourriture lui paraissait suffisante. Et, sur la réponse affirmative de Durtal, il s’enquit de savoir si le silence prolongé ne lui pesait pas trop.

--Mais du tout, cette solitude me convient parfaitement.

--Eh bien, fit l’abbé, en riant, vous êtes un des seuls laïques qui supportiez aussi facilement notre régime. Généralement, tous ceux qui ont tenté de faire une retraite parmi nous étaient rongés par la nostalgie et par le spleen et ils n’avaient plus qu’un désir, prendre la fuite.

Voyons, reprit-il, après une pause; il n’est tout de même pas possible qu’un changement si brusque d’habitudes n’amène point des privations pénibles; il en est une, au moins, que vous devez ressentir plus vivement que les autres?

--C’est vrai, la cigarette, allumée à volonté, me manque.

--Mais, fit l’abbé qui sourit, je présume que vous n’êtes pas resté sans fumer, depuis que vous êtes ici?

--Je mentirais si je vous racontais que je n’ai pas fumé en cachette.

--Mon Dieu, le tabac n’avait pas été prévu par saint Benoît; sa règle n’en fait donc pas mention et je suis dès lors libre d’en permettre l’usage; fumez donc, monsieur, autant de cigarettes qu’il vous plaira et sans vous gêner.

Et Dom Anselme ajouta:

--J’espère avoir un peu plus de temps à moi, prochainement,--si toutefois je ne suis pas encore obligé de garder la chambre,--auquel cas je serais heureux de causer longuement avec vous.

Et le moine, qui paraissait exténué, leur serra la main. En redescendant avec l’oblat dans la cour, Durtal s’écria:

--Il est charmant le père abbé, et il est tout jeune.

--Il a quarante ans à peine.

--Il a l’air vraiment souffrant.

--Oui, il ne va pas et il lui a fallu, ce matin, une énergie peu commune pour dire sa messe; mais voyons, nous allons tout d’abord visiter le domaine même de la Trappe que vous ne devez pas avoir exploré en son entier, puis nous sortirons de la clôture et nous pousserons jusqu’à la ferme.

Ils partirent, côtoyèrent les restes de l’ancienne abbaye et, chemin faisant, en contournant la pièce d’eau près de laquelle Durtal s’était, le matin, assis, M. Bruno entra dans des explications, à propos des ruines.

--Ce monastère avait été fondé en 1127 par saint Bernard qui y avait installé, comme abbé, le Bienheureux Humbert, un Cistercien épileptique qu’il avait, par miracle, guéri. Il y eut à cette époque des apparitions dans le couvent; une légende raconte que deux anges venaient couper un des lis plantés dans le cimetière et l’emportaient au ciel, chaque fois qu’un des moines mourait.

Le second abbé fut le Bienheureux Guerric qui se rendit fameux par sa science, son humilité et sa patience à endurer les maux. Nous possédons ses reliques; ce sont elles qui sont enfermées dans la châsse placée sous le maître-autel.

Mais le plus curieux des supérieurs qui se succédèrent ici, au Moyen Age, fut Pierre Monoculus dont l’histoire a été écrite par son ami, le synodite Thomas de Reuil.

Pierre dit Monoculus ou le borgne fut un saint affamé d’austérités et de souffrances. Il était assailli par d’horribles tentations dont il se riait. Exaspéré, le Diable s’attaqua au corps et lui brisa, à coups de névralgies, le crâne, mais le ciel lui vint en aide et le guérit. A force de verser des larmes, par esprit de pénitence, Pierre s’éteignit un œil et il remercia Notre-Seigneur de ce bienfait. «J’avais, disait-il, deux ennemis; j’ai échappé au premier, mais celui que je garde m’inquiète plus que celui que j’ai perdu.»

Il a opéré des guérisons miraculeuses; le roi de France Louis VII le vénérait à un tel point qu’il voulait baiser, lorsqu’il le voyait, sa paupière vide. Monoculus mourut en 1186; l’on trempa des linges dans son sang, on lava ses entrailles dans du vin qui fut distribué, car cette mixture constituait un puissant remède.

Cet ascétère était alors immense; il comprenait tout le pays qui nous entoure, entretenait plusieurs léproseries dans ses environs et il était habité par plus de trois cents moines; malheureusement, il en fut de l’abbaye de Notre-Dame de l’Atre, ainsi que de toutes les autres. Sous le régime des abbés commendataires, elle déclina; elle se mourait, n’ayant plus que six religieux pour la soigner, lorsque la Révolution la supprima. L’église fut alors rasée et remplacée, depuis, par la chapelle en rotonde.

Ce n’est qu’en 1875 que la maison actuelle, qui date de 1833, je crois, fut réconciliée et redevint un cloître. On y appela des Trappistes de Sainte-Marie de la Mer, au diocèse de Toulouse, et cette petite colonie a fait de Notre-Dame de l’Atre la pépinière Cistercienne que vous voyez.

Telle est, en quelques mots, l’histoire de ce couvent, dit l’oblat. Quant aux ruines, elles sont enfouies sous terre et l’on découvrirait, sans doute, de précieux fragments, si, faute d’argent et de bras, l’on ne devait renoncer à exécuter des fouilles.

Il survit de l’ancienne église pourtant, en sus de ces colonnes brisées et de ces chapiteaux que nous avons longés, une grande statue de Vierge qui a été dressée dans l’un des corridors de l’abbaye; puis, il subsiste encore deux anges assez bien conservés et qui sont, tenez, là-bas, au bout de la clôture, dans une petite chapelle cachée derrière un rideau d’arbres.

--On aurait bien dû mettre la Vierge devant laquelle s’est peut-être agenouillé saint Bernard, dans l’église, sur l’autel même voué à Marie, car la statue coloriée qui le surmonte est d’une laideur importune,--ainsi que celle-là, d’ailleurs, dit Durtal, en désignant, au loin, la Madone de fonte qui s’élevait devant l’étang.

L’oblat baissa la tête et ne répondit pas.

--Savez-vous, s’écria Durtal qui, devant ce silence, n’insista pas et changea de conversation, savez-vous que je vous envie de vivre ici!

--Il est certain que je ne méritais nullement cette faveur, car, en somme, le cloître est bien moins une expiation qu’une récompense; c’est le seul endroit où l’on soit, loin de la terre et près du ciel, le seul où l’on puisse s’adonner à cette vie mystique qui ne se développe que dans la solitude et le silence.

--Oui, et s’il est possible, je vous envie plus encore d’avoir eu ce courage de vous aventurer dans des régions qui, je vous l’avouerai, m’effraient. Je sens si bien, du reste, que, malgré le tremplin des prières et des jeûnes, malgré la température même de la serre claustrale où l’orchidée du Mysticisme pousse, je me dessécherais, dans ces parages, sans jamais m’épanouir.

L’oblat sourit.--Qu’en savez-vous? reprit-il; cela ne se fait pas en une heure; l’orchidée dont vous parlez ne fleurit pas en un jour; l’on avance si lentement, que les mortifications s’espacent, que les fatigues se répartissent sur les années et qu’on les tolère aisément, en somme.

En règle générale, il faut, pour franchir la distance qui nous sépare du Créateur, passer par les trois degrés de cette science de la Perfection chrétienne qu’est la Mystique; il faut successivement vivre la vie Purgative, la vie Illuminative, la vie Unitive, pour joindre le Bien incréé et se verser en lui.

Que ces trois grandes phases de l’existence ascétique se subdivisent, elles-mêmes, en une infinité d’étapes, que ces étapes soient des degrés pour saint Bonaventure, des demeures pour sainte Térèse, des pas pour sainte Angèle, peu importe; ils peuvent varier de longueur et de nombre, suivant la volonté du seigneur et le tempérament de ceux qui les parcourent. Il n’en reste pas moins acquis que l’itinéraire de l’âme vers Dieu comprend, d’abord, des chemins à pic et des casse-cou--ce sont les chemins de la vie purgative--puis, des sentiers encore étroits, mais déjà taillés en lacets et accessibles--ce sont les sentiers de la vie illuminative--enfin, une route large, presque plane, la route de la vie unitive, au bout de laquelle l’âme se jette dans la fournaise de l’Amour, tombe dans l’abîme de la suradorable infinité!

En somme, ces trois voies sont successivement réservées à ceux qui débutent dans l’ascèse chrétienne, à ceux qui la pratiquent, à ceux enfin qui touchent le but suprême, la mort de leur Moi et la vie en Dieu.

Il y a longtemps déjà, poursuivit l’oblat, que j’ai placé mes désirs au delà de l’horizon, et pourtant je ne progresse guères; je suis à peine dégagé de la vie purgative, à peine...

--Et vous n’appréhendez pas, comment dirai-je, des infirmités matérielles, car enfin si vous parvenez à franchir les limites de la contemplation, vous risquez de vous ruiner à jamais le corps. L’expérience paraît démontrer, en effet, que l’âme divinisée agit sur le physique et y détermine d’incurables troubles.

L’oblat sourit. D’abord je n’atteindrai sans doute pas au dernier degré de l’initiation, au point extrême de la Mystique; puis, en supposant que je les atteigne, que seraient des accidents corporels en face des résultats acquis?

Permettez-moi aussi de vous affirmer que ces accidents ne sont, ni aussi fréquents, ni aussi certains que vous semblez le croire.

On peut être un grand mystique, un admirable saint et ne pas être le sujet de phénomènes visibles pour ceux qui vous entourent. Pensez-vous donc, par exemple, que la lévitation, que l’envolée dans les airs du corps, qui paraît constituer la période excessive du ravissement, ne soit pas des plus rares?

Vous me citerez qui? sainte Térèse, sainte Christine l’Admirable, saint Pierre d’Alcantara, Dominique de Marie Jésus, Agnès de Bohême, Marguerite du Saint-Sacrement, la Bienheureuse Gorardesca de Pise et surtout saint Joseph de Cupertino qui s’enlevait, lorsqu’il le voulait, du sol. Mais ils sont dix, vingt, sur des milliers d’élus!

Et remarquez bien que ces dons ne prouvent pas leur supériorité sur les autres Saints. Sainte Térèse le déclare expressément: il ne faut pas s’imaginer qu’une personne, par cela même qu’elle est favorisée de grâces, soit meilleure que celles qui n’en ont point, car Notre Seigneur dirige chacun suivant son besoin particulier.

Et c’est bien là la doctrine de l’Église dont l’infatigable prudence s’affirme lorsqu’il s’agit de canoniser les morts. Ce sont les qualités et non les actes extraordinaires qui la déterminent; les miracles mêmes ne sont pour elle que des preuves secondaires, car elle sait que l’Esprit du Mal les imite.

Aussi trouverez-vous dans les vies des Bienheureux des faits plus rares, des phénomènes plus confondants encore que dans les biographies des Saints. Ces phénomènes les ont plutôt desservis qu’ils ne les ont aidés. Après les avoir béatifiés, pour leurs vertus, l’Église a sursis--et pour longtemps sans doute--à les promouvoir à la souveraine dignité de Saints.

Il est, en somme, difficile de formuler une théorie précise à ce sujet, car si la cause, si l’action intérieure est la même pour tous les contemplatifs, elle n’en diffère pas moins, je le répète, suivant les desseins du Seigneur et la complexion de ceux qui les subissent; la différence des sexes change souvent la forme de l’influx mystique, mais elle n’en modifie nullement l’essence; l’irruption de l’Esprit d’en Haut peut produire des effets divers, mais elle n’en reste pas moins identique.

La seule observation que l’on puisse oser, en ces matières, c’est que la femme se montre, d’habitude, plus passive, moins réservée, tandis que l’homme réagit plus violemment contre les volontés du Ciel.

--Cela me fait songer, dit Durtal, que, même en religion, il existe des âmes qui semblent s’être trompées de sexe. Saint François d’Assise, qui était tout amour, avait plutôt l’âme féminine d’une moniale et sainte Térèse, qui fut la plus attentive des psychologues, avait l’âme virile d’un moine. Il serait plus exact de les appeler sainte François et saint Térèse.

L’oblat sourit.--Pour en revenir à votre question, reprit-il, je ne crois pas du tout que la maladie soit la conséquence forcée des phénomènes que peut susciter le rapt impétueux de la Mystique.

--Voyez cependant sainte Colette, Lidwine, sainte Aldegonde, Jeanne-Marie de la croix, la sœur Emmerich, combien d’autres qui passèrent leur existence, à moitié paralysées, sur un lit!

--Elles sont une minorité infime. D’ailleurs les Saintes ou les Bienheureuses dont vous me citez les noms étaient des victimes de la substitution, des expiatrices des péchés d’autrui, Dieu leur avait réservé ce rôle: il n’est pas étonnant dès lors qu’elles soient demeurées alitées et percluses, qu’elles aient été constamment à peu près mortes.

Non, la vérité est que la Mystique peut modifier les besoins du corps, sans, pour cela, par trop altérer la santé ou la détruire. Je sais bien, vous me répondrez par le mot effrayant de sainte Hildegarde, par ce mot tout à la fois équitable et sinistre: «le Seigneur n’habite pas dans les corps sains et vigoureux» et vous ajouterez, avec sainte Térèse, que les maux sont fréquents dans le dernier des châteaux de l’âme. Oui, mais ces Saintes se hissèrent sur les cimes de la vie et retinrent d’une façon permanente, dans leur coque charnelle, un Dieu. Parvenue à ce point culminant, la nature, trop faible pour supporter l’état parfait, se brise, mais, je l’affirme encore, ces cas sont une exception et non une règle. Ce sont du reste des maladies qui ne sont point contagieuses, hélas!

Je n’ignore pas, reprit l’oblat, après une pause, que des gens nient résolument l’existence même de la Mystique et par conséquent n’admettent point qu’elle puisse influer sur les conditions de l’organisme, mais l’expérience de cette réalité surnaturelle est séculaire et les preuves abondent.

Prenons, par exemple, l’estomac; eh bien, sous l’épreinte céleste, il se transforme, supprime toute nourriture terrestre, consomme seulement les Espèces Saintes.

Sainte Catherine de Sienne, Angèle de Foligno ont exclusivement vécu, pendant des années, du sacrement: et ce don fut également dévolu à sainte Colette, à sainte Lidwine, à Dominique de Paradis, à sainte Colombe de Riéti, à Marie Bagnesi, à Rose de Lima, à saint Pierre d’Alcantara, à la mère Agnès de Langeac, à beaucoup d’autres.

Sous l’emprise divine, l’odorat, le goût ne présentent pas des métamorphoses moins étranges. Saint Philippe de Néri, sainte Angèle, sainte Marguerite de Cortone, reconnaissaient un goût spécial au pain azyme, alors qu’après la consécration, il n’était plus du froment, mais la chair même du Christ. Saint Pacôme distinguait les hérétiques à leur puanteur; sainte Catherine de Sienne, saint Joseph de Cupertino, la mère Agnès de Jésus, découvraient les péchés, à leurs mauvaises odeurs; saint Hilarion, sainte Lutgarde, Gentille de Ravenne, pouvaient dire à ceux qu’ils rencontraient, rien qu’en les flairant, les fautes qu’ils avaient commises.

Et les Saints épandent, eux-mêmes, de leur vivant et après leur mort, de puissants parfums.

Quand saint François de Paule et Venturini de Bergame offrent le sacrifice, ils embaument.--Saint Joseph de Cupertino secrète de telles fragrances qu’on peut le suivre à la piste; et, quelquefois, c’est, pendant la maladie, que ces aromes se dégagent.

Le pus de saint Jean de la Croix et du Bienheureux Didée fleurait les essences candides et décidées des lis; Barthole, le tertiaire, rongé jusqu’aux os par la lèpre, exhalait de naïves émanations et il en était de même de Lidwine, d’Ida de Louvain, de sainte Colette, de sainte Humiliane, de Marie-Victoire de Gênes, de Dominique de Paradis, dont les plaies étaient des cassolettes d’où s’échappaient de fraîches senteurs.

Et nous pourrions ainsi énumérer les organes, les sens, les uns après les autres, nous y constaterions d’exorbitants effets. Sans parler de ces fidèles stigmates qui s’ouvrent ou se ferment suivant le Propre de l’année liturgique, quoi de plus stupéfiant que le don de bilocation, le pouvoir de se dédoubler, d’être en même temps, au même moment, dans deux endroits? Et pourtant de nombreux exemples de ce fait incroyable s’imposent; plusieurs même sont célèbres, entre autres ceux de saint Antoine de Padoue, de saint François Xavier, de Marie d’Agréda qui était à la fois dans son monastère en Espagne et au Mexique où elle prêchait les mécréants, de la mère Agnès de Jésus, qui, sans sortir de son couvent de Langeac, venait visiter à Paris M. Olier.--Et l’action d’en Haut semble singulièrement énergique aussi, lorsqu’elle s’empare de l’organe central de la circulation, du moteur qui refoule le sang dans toutes les parties du corps.

Nombre d’élus avaient le cœur si brûlant que les linges roussissaient sur eux; le feu qui consumait Ursule Benincasa, la fondatrice des Théatines, était si vif, que cette sainte soufflait des colonnes de fumée dès qu’elle ouvrait la bouche; sainte Catherine de Gênes trempait ses pieds ou ses mains dans de l’eau glacée et l’eau bouillait; la neige fondait autour de saint Pierre d’Alcantara et, un jour que le Bienheureux Gerlach traversait une forêt, en plein hiver, il conseilla au compagnon qui marchait derrière lui et qui ne pouvait plus avancer, car ses jambes se gelaient, de mettre ses pieds sur la marque de ses pas et celui-ci ne sentit plus aussitôt le froid.

J’ajouterais que certains de ces phénomènes, qui font sourire les libres-penseurs, se sont renouvelés et ont été vérifiés tout récemment.

Les linges roussis par les feux du cœur ont été observés par le Dr Imbert Gourbeyre sur la stigmatisée Palma d’Oria et des phénomènes de haute Mystique, qu’aucune science ne peut expliquer, ont été épiés, minutes par minutes, notés, contrôlés, sur Louise Lateau, par le professeur Rohling, par le Dr Lefebvre, par le Dr Imbert-Gourbeyre, par le Dr de Noüe, par des délégations médicales issues de tous les pays...

Mais, nous voici arrivés, reprit l’oblat; pardon, je passe devant vous pour vous guider.

Ils avaient quitté, tout en causant, la clôture et, coupant à travers champs, ils atteignaient une immense ferme; des trappistes les saluèrent respectueusement quand ils entrèrent dans la cour. M. Bruno, s’adressant à l’un d’eux, le pria de vouloir bien leur faire visiter le domaine.

Le convers les conduisit dans des étables, puis dans des écuries, puis dans des poulaillers; Durtal, que ce spectacle n’intéressait pas, se bornait à admirer la bonne grâce de ces braves gens. Aucun ne parlait, mais ils répondaient aux questions par des mimiques et des clins d’yeux.

--Mais comment font-ils pour communiquer entre eux, demanda Durtal, lorsqu’il fut hors de la ferme?

--Vous venez de le voir; ils correspondent avec des signes; ils emploient un alphabet plus simple que celui des sourds-muets, car chacune des idées qu’ils peuvent avoir besoin d’exprimer pour leurs travaux en commun est prévue.

Ainsi, le mot «lessive» est traduit par une main qui en tape une autre; le mot «légume» par l’index gauche qu’on ratisse; le sommeil est simulé par la tête penchée sur le poing; la boisson par une main close portée aux lèvres.--Et pour les termes dont le sens est plus spirituel, ils usent d’un moyen analogue. La confession se rend par un doigt que l’on pose, après l’avoir baisé, sur le cœur; l’eau bénite est signifiée par les cinq doigts serrés de la main gauche, sur lesquels on trace une croix avec le pouce de la droite; le jeûne par les doigts qui étreignent la bouche; le mot «hier» par le bras retourné vers l’épaule; la honte par les yeux couverts avec la main.

--Bien, mais supposons qu’ils aient envie de me désigner, moi qui ne suis pas un des leurs, comment s’y prendraient-ils?

--Ils se serviraient du signe «hôte» qu’ils figurent en éloignant le poing et en le rapprochant du corps.

--Ce qui veut dire que je viens de loin chez eux; le fait est que c’est ingénu et même transparent, si l’on veut.

Ils marchèrent, silencieusement, le long d’une allée qui dévalait dans des champs de labour.

--Je n’ai pas aperçu, parmi ces moines, le frère Anaclet et le vieux Siméon, s’écria tout à coup Durtal.

--Ils ne sont pas occupés à la ferme; le frère Anaclet est employé à la chocolaterie et le frère Siméon garde les porcs; tous les deux travaillent dans l’enceinte même du monastère. Si vous le voulez, nous irons souhaiter le bonjour à Siméon.

Et l’oblat ajouta:--Vous pourrez attester, en rentrant à Paris, que vous avez vu un véritable saint, tel qu’il en exista au XIe siècle; celui-là nous reporte au temps de saint François d’Assise; il est en quelque sorte, la réincarnation de cet étonnant Junipère dont les Fioretti nous célèbrent les innocents exploits. Vous connaissez cet ouvrage?

--Oui, il est, après la Légende dorée, le livre où s’est le plus candidement empreinte l’âme du Moyen Age.

--Eh bien, pour en revenir à Siméon, ce vieillard est un saint d’une simplicité peu commune.--En voici une preuve entre mille. Il y a de cela quelques mois, j’étais dans la cellule du prieur, quand le frère Siméon se présente. Il dit au père la formule usitée pour demander la parole: «Benedicite»;--le P. Maximin lui répond: «Dominus» et sur ce mot, qui l’autorise à converser, le frère montre ses lunettes et raconte qu’il ne voit plus clair.

Ce n’est pas bien surprenant, dit le prieur, voilà bientôt dix ans que vous portez les mêmes lunettes; vos yeux ont pu s’affaiblir depuis ce temps; ne vous inquiétez pas, nous trouverons le numéro qui convient maintenant à votre vue.

Tout en discourant, le P. Maximin remuait le verre des lunettes, machinalement, entre ses mains et soudain il rit, en me montrant ses doigts qui étaient devenus noirs. Il se détourne, prend un linge, achève de nettoyer les lunettes, et, les replaçant sur le nez du frère, il lui dit: voyez-vous, frère Siméon?

Et le vieux, stupéfait, s’écrie: oui... j’y vois!

Mais ceci n’est qu’une des faces de ce brave homme. Une autre c’est l’amour de ses bêtes. Quand une truie va mettre bas, il sollicite la permission de passer la nuit auprès d’elle, il l’accouche, la soigne comme son enfant, pleure lorsqu’on vend les gorets ou qu’on expédie ses cochons à l’abattoir. Aussi ce que tous ces animaux l’adorent!

Vraiment, reprit l’oblat, après un silence, Dieu aime par-dessus tout les âmes simples, car il comble le frère Siméon de grâces. Seul, ici, il possède le don de commandement sur les Esprits et peut résorber et même prévenir les accidents démoniaques qui surgissent dans les cloîtres.--L’on assiste alors à des actes étranges: un beau matin, tous les porcs tombent sur le flanc; ils sont malades et sur le point de crever.

Siméon, qui connaît l’origine de ces maux, crie au Diable: attends, attends un peu, toi, et tu vas voir! Il court chercher de l’eau bénite, en asperge, en priant, son troupeau et toutes les bêtes qui agonisaient se relèvent et gambadent, en remuant la queue.

Quant aux incursions diaboliques dans le couvent même, elles ne sont que trop réelles et, parfois, on ne les refoule qu’après de persistantes obsécrations et d’énergiques jeûnes: à certains moments, dans la plupart des abbayes, le Démon répand des semis de larves dont on ne sait comment se défaire. Ici, le père abbé, le prieur, tous ceux qui sont prêtres, ont échoué; il a fallu, pour que les exorcismes fussent efficaces, que l’humble convers intervînt; aussi, en prévision de nouvelles attaques, a-t-il obtenu le droit de laver quand bon lui semble, avec de l’eau bénite et des oraisons, le monastère.

Il a le pouvoir de sentir le Malin là où il se cache et il le poursuit, le traque, finit par le jeter dehors.

Voici la porcherie, continua M. Bruno, en désignant en face de l’aile gauche du cloître une masure entourée de palissades et il ajouta:

--Je vous préviens, le vieux grunnit tel qu’un pourceau, mais il ne répondra, lui aussi, que par des signes à nos questions.

--Mais il peut parler à ses animaux.

--Oui, à eux seuls.

L’oblat poussa une petite porte et le convers, tout courbé, leva péniblement la tête.

--Bonjour, mon frère, dit M. Bruno, voici monsieur qui voudrait visiter vos élèves.

Il y eut un grognement de joie sur les lèvres du vieillard. Il sourit et les invita d’un signe à le suivre.

Il les introduisit dans une étable et Durtal recula, assourdi par des cris affreux, suffoqué par l’ardeur pestilentielle des purins. Tous les porcs se dressaient debout, derrière leur barrière, hurlaient d’allégresse, à la vue du frère.

--Paix, paix, fit le vieillard, d’une voix douce, et, haussant le bras au-dessus des palis, il cajola les groins qui s’étouffaient à grogner, en le flairant.

Il tira Durtal par la manche, et le faisant pencher au-dessus du treillage, il lui montra une énorme truie au nez retroussé, de race anglaise, un animal monstrueux, entouré d’une bande de gorets qui se ruaient, ainsi que des enragés, sur des tétines.

--Oui, ma belle, va, ma belle, murmura le vieux, en lui lissant les soies avec la main.

Et la truie le regardait avec des petits yeux languissants et lui léchait les doigts; elle finit par pousser des clameurs abominables lorsqu’il partit.

Et le frère Siméon exhiba d’autres élèves, des cochons avec des oreilles en pavillon de trompe et des queues en tire-bouchons, des truies dont les ventres traînaient et dont les pattes semblaient à peine sorties du corps, des nouveau-nés qui pillaient goulûment la calebasse des pis, et d’autres plus grands qui jouaient à se poursuivre et se roulaient dans la boue, en reniflant.

Durtal lui fit compliment de ses bêtes et le vieillard jubila, s’essuya, avec sa grosse main, le front; puis, sur une question de l’oblat s’informant de la portée de telle truie, il têtait ses doigts à la file; répondait à cette réflexion que ces animaux étaient vraiment voraces, en tendant les bras au ciel, en indiquant les baquets vides, en enlevant des bouts de bois, en arrachant des touffes d’herbes qu’il portait à ses lèvres, en grouinant comme s’il avait le museau plein.

Puis il les conduisit dans la cour, les rangea contre le mur, ouvrit, plus loin, une porte et s’effaça.

Un formidable verrat passa tel une trombe, culbuta une brouette, fit jaillir tout autour de lui, ainsi qu’un obus, des éclats de terre; puis il courut au galop, en rond, tout autour de la cour et finit par aller piquer une tête dans une mare de purin. Il s’y ventrouilla, s’y retourna, gigota, les quatre pattes en l’air, s’échappa de là, noir, sale de même qu’un fond de cheminée, ignoble.

Après quoi, il se mit en arrêt, sonna joyeusement du groin et voulut aller caresser le moine qui le contint, d’un geste.

--Il est magnifique votre verrat! dit Durtal.

Et le convers regarda Durtal avec des yeux humides; et il se frotta le cou avec la main, en soupirant.

--Cela signifie qu’on le tuera prochainement, dit l’oblat.

Et le vieux acquiesça d’un hochement douloureux de tête.

Ils le quittèrent, en le remerciant de sa complaisance.

--Quand je songe à la façon dont cet être, qui s’est voué aux plus basses besognes, prie dans l’église, ça me donne envie de me mettre à genoux et de faire, ainsi que ses pourceaux, de lui baiser les mains! s’écria Durtal après un silence.

--Le frère Siméon est un être angélique, répliqua l’oblat. Il vit de la vie Unitive, l’âme ensevelie, noyée dans l’océan de la divine Essence. Sous cette grossière enveloppe, dans ce pauvre corps, réside une âme sans péchés; aussi, est-il bien juste que Dieu le gâte! Il lui a, ainsi que je vous l’ai dit, délégué tout pouvoir sur le Démon; et, dans certains cas, il lui concède également la puissance de guérir, par l’imposition des mains, les maladies, il a renouvelé ici les guérisons miraculeuses des anciens Saints.

Ils se turent, puis prévenus par les cloches qui sonnaient les Vêpres, ils se dirigèrent vers l’église.

Et, revenant alors sur lui-même, tentant de se récupérer, Durtal demeura stupéfait. La vie monastique reculait le temps. Il était à la Trappe depuis combien de semaines et il y avait déjà combien de jours qu’il s’était approché des Sacrements? cela se perdait dans le lointain: ah! l’on vivait double, dans les cloîtres!--Et, pourtant, il ne s’y ennuyait pas; il s’était aisément plié au dur régime et, malgré la concision des repas, il n’avait aucune migraine, aucune défaillance; il ne s’était même jamais si bien porté!--mais ce qui persistait, c’était cette sensation d’étouffement, de soupirs contenus, cette ardente mélancolie des heures et, plus que tout, cette vague inquiétude d’entendre enfin en soi, d’y écouter les voix de cette Trinité, Dieu, le Démon et l’homme, réunie en sa propre personne.

Ce n’est pas la paix rêvée de l’âme--et c’est même pis qu’à Paris, se disait-il, en se rappelant l’épreuve démentielle du chapelet--et, cependant--expliquez cela, l’on est, quand même, heureux ici!

V

Levé de meilleure heure que de coutume, Durtal descendit à la chapelle. L’office de Matines était terminé, mais quelques convers, parmi lesquels se trouvait le frère Siméon, priaient, à genoux, sur le sol.

La vue de ce divin porcher jeta Durtal dans de longues rêveries. Il essayait vainement de pénétrer dans le sanctuaire de cette âme cachée comme une invisible chapelle derrière le rempart en fumier d’un corps, il ne parvenait même pas à se figurer les aîtres si adhésifs et si dociles de cet homme qui avait atteint l’état le plus élevé auquel, ici-bas, la créature humaine puisse prétendre.

Quelle force de prières il possède! se disait-il, en regardant ce vieillard.

Et il se remémorait les détails de son entrevue, la veille. C’est pourtant vrai, pensait-il, il y a chez ce moine un peu de l’allure de ce frère Junipère dont la surprenante simplicité a franchi les âges.

Et il se recordait des aventures de ce Franciscain que ses compagnons laissèrent, un jour, seul, dans le couvent, en lui recommandant de s’occuper du repas, afin qu’il fût prêt, dès leur retour.

Et Junipère réfléchit:--que de temps dépensé à préparer les mets! Les frères qui se relaient dans cet emploi n’ont plus le moyen de vaquer aux oraisons!--et désirant alléger ceux qui lui succéderont à la cuisine, il se résout à conditionner de si copieux plats que la communauté puisse s’alimenter avec eux pendant quinze jours.

Il allume tous les fourneaux, se procure, on ne sait comment, d’énormes chaudrons, les remplit d’eau, y précipite, pêle-mêle, des œufs avec leurs écailles, des poulets avec leurs plumes, des légumes qu’il omet d’éplucher et il s’évertue devant un feu à rôtir des bœufs, à piler, à remuer avec un bâton la pâtée saugrenue de ses bassines.

Quand les frères rentrent et s’installent au réfectoire, il accourt, la figure rissolée et les mains cuites, et sert, joyeux, sa ratatouille. Le supérieur lui demande s’il n’est pas fol et il demeure stupéfié que l’on ne s’empiffre pas cet étonnant salmis. Il avoue, en toute humilité, qu’il a cru rendre service à ses frères et ce n’est que sur l’observation que tant de nourriture sera perdue, qu’il pleure à chaudes larmes et se déclare un misérable; il crie qu’il n’est propre qu’à gâter les biens du bon Dieu, tandis que les moines sourient, admirant la débauche de charité et l’excès de simplicité de Junipère.

Le frère Siméon serait assez humble et assez naïf pour renouveler d’aussi splendides gaffes, se disait Durtal; mais mieux encore que le brave Franciscain, il m’évoque le souvenir de cet exorbitant saint Joseph de Cupertino dont l’oblat parlait hier.

Celui-là, qui s’appelait lui-même frère Ane, était un délicieux et pauvre être, si modeste, si borné qu’on le chassait de partout. Il passe dans la vie, la bouche ouverte, se cognant, ahuri, contre tous les cloîtres qui le repoussent. Il vagabonde, inapte à remplir même les besognes les plus viles. Il a, comme dit le peuple, des mains en beurre, il casse tout ce qu’il touche. On lui commande d’aller chercher de l’eau, et, il erre, sans comprendre, absorbé en Dieu, finit, quand personne n’y pense plus, par en apporter au bout d’un mois.

Un monastère de Capucins, qui l’avait recueilli, s’en débarrasse. Il repart, vague, désorbité, dans les villes, échoue dans un autre couvent où il s’emploie à soigner les animaux qu’il adore; et il surgit dans une perpétuelle extase, se révèle le plus singulier des thaumaturges, chasse les démons et guérit les maux. Il est tout à la fois idiot et sublime; dans l’hagiographie, il reste unique et semble y figurer pour fournir la preuve que l’âme s’identifie avec l’Éternelle Sagesse, plus par le non-savoir que par la science.

Et, lui aussi, il aime les bêtes, se disait Durtal, en contemplant le vieux Siméon; et, lui aussi, il poursuit le Malin et opère par sa sainteté des guérisons.

Dans une époque où tous les hommes sont exclusivement hantés par des pensées de luxure et de lucre, elle paraît extraordinaire l’âme décortiquée, l’âme candide et toute nue, de ce bon moine. Il a quatre-vingt ans sonnés, et il mène, depuis sa jeunesse, l’existence sommaire des Trappes; il ne sait probablement pas dans quel temps il vit, sous quelles latitudes il habite, s’il est en Amérique ou en France, car il n’a jamais lu un journal et les bruits du dehors ne parviennent pas jusqu’à lui.

Il ne se doute même pas du goût de la viande et du vin; il n’a aucune notion de l’argent dont il ne soupçonne ni la valeur, ni l’aspect; il ne s’imagine point comment une femme est faite; ce n’est que par la saillie de ses verrats et la gésine de ses truies qu’il devine peut-être l’essence et les suites du péché de chair.

Il vit seul, concentré dans le silence et terré dans l’ombre; il médite sur les mortifications des Pères du Désert qu’on lui détaille pendant qu’il mange; et la frénésie de leurs jeûnes le rend honteux de son misérable repas et il s’accuse de son bien-être!

Ah! ce père Siméon, il est innocent; il ne sait rien de ce que nous connaissons et il sait ce que tout le monde ignore; son éducation est faite par le seigneur même qui l’instruit de ses vérités incompréhensibles pour nous, qui lui modèle l’âme avec du ciel, qui s’infond en lui et le possède et le déifie dans l’union de Béatitude!

Cela nous met un peu loin des cagots et des dévotes, aussi loin, du reste, qu’est le Catholicisme moderne de la Mystique, car décidément cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute!

Et c’est vrai cela.--Au lieu de tendre de toutes ses forces à ce but inouï, de prendre son âme, de la façonner en cette forme de colombe que le Moyen Age donnait à ses pyxides, au lieu d’en faire la custode où l’hostie repose dans l’image même du Saint-Esprit, le catholique se borne à tâcher de cacher sa conscience, s’efforce de ruser avec le Juge, par crainte d’un salutaire enfer; il agit non par dilection mais par peur; c’est lui qui, avec l’aide de son clergé et le secours de sa littérature imbécile et de sa presse inepte, a fait de la religion un fétichisme de Canaque attendri, un culte ridicule, composé de statuettes et de troncs, de chandelles et de chromos; c’est lui qui a matérialisé l’idéal de l’Amour, en inventant une dévotion toute physique au Sacré-Cœur!

Quelle bassesse de conception! continuait Durtal qui était sorti de la chapelle et errait sur les bords du grand étang. Il regarda les roseaux qui se courbaient comme une moisson encore verte, sous un coup de vent; puis il entrevit, en se penchant, un vieux bateau qui portait, sur sa coque bleuâtre, le nom presque effacé de «l’Alleluia»; cette barque disparaissait sous des touffes de feuilles autour desquelles s’enroulaient les clochettes du volubilis, une fleur symbolique, car elle s’évase, telle qu’un calice, et elle a la blancheur mate d’une oublie.

La senteur tout à la fois câline et amère des eaux le grisait. Ah! se dit-il, le bonheur consiste certainement à être interné dans un lieu très fermé, dans une prison bien close, où une chapelle est toujours ouverte; et il reprit: tiens, voici le frère Anaclet; le convers s’avançait, courbé sous une banne.

Il passa devant Durtal, en lui souriant des yeux; et, tandis qu’il continuait sa route, Durtal pensa: cet homme est pour moi un sincère ami; quand je souffrais tant, avant de me confesser, il m’a tout exprimé dans un regard. Aujourd’hui qu’il me croit plus rasséréné, plus joyeux, il est content et il me le déclare dans un sourire; et jamais je ne lui parlerai, jamais je ne le remercierai, jamais même je ne saurai qui il est--jamais je ne le reverrai peut-être!

En partant d’ici, je conserverai un ami pour lequel je sens, moi aussi, de l’affection; et aucun de nous n’aura même échangé avec l’autre un geste!

Au fond, ruminait-il, cette réserve absolue ne rend-elle pas notre amitié plus parfaite; elle s’estompe dans un éternel lointain, reste mystérieuse et inassouvie, plus sûre.

Tout en se ratiocinant ces réflexions, Durtal se dirigea vers la chapelle où l’appelait l’office et, de là, il se rendit au réfectoire.

Il fut surpris de ne trouver qu’un seul couvert sur la nappe. Qu’est-il arrivé à M. Bruno?--voyons, je vais quand même un peu l’attendre, songea-t-il; et, pour tuer le temps, il s’amusa à lire un tableau imprimé qui était pendu au mur.

C’était une sorte d’avertissement qui débutait ainsi:

Éternité!

«Hommes pécheurs, vous mourrez.--Soyez toujours prêts.»

«Veillez donc, priez sans cesse, n’oubliez jamais les quatre fins que vous voyez, ici, tracées:»

«La Mort qui est la porte de l’Éternité,»

«Le Jugement qui décide de l’Éternité,»

«L’Enfer qui est le séjour de la malheureuse Éternité,»

«Le Paradis qui est le séjour de la bienheureuse Éternité.»

Le P. Étienne interrompit Durtal, en lui annonçant que M. Bruno était allé à Saint-Landry, afin d’y effectuer quelques achats, et qu’il ne reviendrait que pour le coucher, à huit heures; dînez donc sans plus tarder et dépêchez-vous, car tous les plats vont être froids.

--Et comment se porte le père abbé?

--Doucement; il garde encore la chambre, mais il espère pouvoir, après-demain, descendre un peu pour assister au moins à quelques-uns des offices.

Et le moine salua et disparut.

Durtal se mit à table, mangea d’une soupe à l’eau de fèves, avala un œuf mollet, une cuillerée de fèves tièdes et comme, une fois dehors, il longeait la chapelle, il y entra et s’agenouilla devant l’autel de la Vierge; mais aussitôt l’esprit de blasphème l’emplit; il voulut à tout prix insulter la Vierge; il lui sembla qu’il éprouverait une joie âcre, une volupté aiguë, à la salir et il se retint, se crispa la face pour ne pas laisser échapper les injures de roulier qui se pressaient sur ses lèvres, qui se disposaient à sortir.

Et il détestait ces abominations, il se révoltait contre elles, il les refoulait avec horreur et l’impulsion devenait si irrésistible qu’il dut, pour se taire, se saigner, à coups de dents, la bouche.

C’est un peu fort d’entendre gronder en soi le contraire de ce que l’on pense, se dit-il; mais il avait beau appeler toute sa volonté à l’aide, il sentait qu’il allait céder, cracher quand même ces impuretés, et il s’enfuit, songeant que mieux valait, s’il n’y avait plus moyen de résister, vomir ces ordures dans la cour plutôt que dans l’église.

Et dès qu’il eut quitté la chapelle, cette folie de blasphèmes cessa; surpris par l’étrange violence de cette attaque, il déambula le long de l’étang.

Et, peu à peu, une intuition inexpliquée d’un péril qui le menaçait lui vint. Ainsi qu’une bête qui flaire un ennemi caché, il regarda avec précaution en lui, finit par apercevoir un point noir à l’horizon de son âme et, brusquement, sans qu’il eût le temps de se reconnaître, de se rendre compte du danger qu’il voyait surgir, ce point s’étendit, le couvrit d’ombre; il ne fit plus jour en lui.

Il eut cette minute de malaise qui précède l’orage, et, dans le silence anxieux de son être, tels que des gouttes de pluie, des arguments tombèrent.

Les pénibles effets du Sacrement, mais ils se justifiaient! N’avait-il pas procédé de telle sorte que sa communion ne pouvait qu’être infidèle? Évidemment.--Au lieu de se tasser et de s’étreindre, il avait passé un après-midi de révolte et de colère; le soir même, il avait indignement jugé un ecclésiastique dont le seul tort était de se complaire dans la vanité des plaisanteries faciles. S’était-il confessé de cette iniquité et de ces séditions? pas le moins du monde; et, après la communion, s’était-il, comme il l’eût fallu, enfermé en tête à tête avec son Hôte? encore moins. Il l’avait abandonné, sans plus s’occuper de Lui; il avait déguerpi de son logis interne, s’était promené dans les bois, n’avait même pas assisté aux offices!

Mais voyons, voyons, ces réprimandes sont ineptes! j’ai communié, tel que j’étais, sur l’ordre formel du confesseur; quant à cette promenade, je ne l’ai ni demandée, ni souhaitée! c’est M. Bruno qui, d’accord avec l’abbé de la Trappe, a décidé qu’elle me serait propice; je n’ai donc rien à me reprocher, je suis indemne.

--Cela prouve-t-il que tu n’aurais pas mieux agi, en vivant cette journée en prières, dans l’église?

--Mais, se cria-t-il, avec ce système-là, on ne marcherait plus, on ne mangerait plus, on ne dormirait plus, car on ne devrait jamais s’éloigner de l’église. Il y a temps pour tout, que diantre!

--Sans doute, mais une âme plus diligente eût refusé cette excursion, justement parce qu’elle lui plaisait; elle l’eût écartée, par mortification, par esprit de pénitence.

--Évidemment mais... ces scrupules le torturèrent; le fait est, se dit-il, que j’aurais pu employer mon après-midi plus saintement;--de là, à croire qu’il s’était mal conduit, il n’y avait qu’un pas et il le fit. Il se lapida, pendant une heure, suant d’angoisse, s’accusant de méfaits imaginaires, s’engageant dans cette voie si loin qu’il finit par s’ébrouer, par comprendre qu’il déraillait.

L’histoire du chapelet lui revint en mémoire et alors il se blâma de se laisser encore acculer par le démon. Il commençait à souffler, à reprendre son assiette, quand des attaques autrement redoutables se présentèrent.

Ce ne fut plus une instillation d’arguments qui coulaient goutte à goutte, mais une pluie furieuse qui se précipita sur son âme, en avalanche. L’orage, dont l’ondée de scrupules n’était que le prélude, éclata en plein; et, dans la panique du premier moment, dans l’assourdissement de la tempête, l’ennemi démasqua ses batteries, le frappa au cœur.

--Il n’avait retiré aucun bien de cette communion, mais il était vraiment par trop jeune aussi! ah çà, est-ce qu’il croyait que, parce qu’un prêtre avait proféré cinq mots latins sur un pain azyme, ce pain s’était transsubstantié en la chair du Christ? qu’un enfant accueille de pareilles sornettes, passe encore! mais avoir franchi la quarantaine et écouter d’aussi formidables bourdes, c’était excessif, presque inquiétant!

Et les insinuations le cinglèrent, comme des paquets de grêle: qu’est-ce qu’un pain qui est du blé avant et qui n’est plus après qu’une apparence? qu’est-ce qu’une chair qu’on ne voit ni ne sent? qu’est-ce qu’un corps dont l’ubiquité est telle qu’il paraît en même temps sur les autels de pays divers? qu’est-ce qu’une puissance qui se trouve annihilée lorsque l’hostie n’est pas fabriquée avec du pur froment?

Et cela devint une véritable inondation qui l’ensevelit; et cependant, de même qu’un imperméable pieu, cette Foi qu’il avait acquise, sans avoir jamais su comment, restait immobile, disparaissait sous des torrents d’interrogation, mais ne bougeait point.

Et il se révolta et se dit: qu’est-ce que cela prouve sinon que la ténèbre sacramentelle de l’Eucharistie est insondable. D’ailleurs, si c’était intelligible, ce ne serait pas divin. Si le Dieu que nous servons pouvait être compris par la raison, il ne vaudrait pas la peine d’être servi, a dit Tauler; et l’Imitation déclare nettement aussi à la fin de son IVe livre que si les œuvres de Dieu étaient telles que l’intelligence de l’homme pût aisément les saisir, elles cesseraient d’être merveilleuses et ne pourraient être qualifiées d’ineffables.

Et une voix railleuse reprit:

--Voilà qui s’appelle répondre, en avouant que l’on n’a rien à répondre.

--Enfin, fit Durtal qui réfléchissait, j’ai assisté à des expériences de spiritisme où nulle tricherie n’était possible. Il était bien évident que ce n’étaient ni le fluide des spectateurs, ni la suggestion des personnes entourant la table qui dictaient les réponses, puisque, en frappant ses coups, cette table s’exprima subitement en anglais, alors que personne ne parlait cette langue et que, quelques minutes plus tard, s’adressant à moi qui étais éloigné d’elle et qui, par conséquent, ne la touchais pas, elle me raconta, en français, cette fois, des faits que j’avais oubliés et que, seul, je pouvais savoir. Je suis donc bien obligé de supposer un élément de surnaturel se servant, en guise de truchement, d’un guéridon, d’accepter, sinon l’évocation des morts, au moins ce qui semble plus probable, l’existence constatée de larves.

Alors, il n’est pas plus surprenant, plus impossible que le Christ se substitue à la pâte d’un pain, qu’une larve furète et bavarde dans un pied de table. Ces phénomènes déroutent également les sens; mais si l’un d’eux est indéniable--et la manifestation spirite l’est, à coup sûr--quels motifs invoquer pour nier la vraisemblance de l’autre qui a été attestée d’ailleurs par des milliers de Saints?

Au fond, poursuivit-il, en souriant, il y avait déjà la démonstration par l’absurde, mais celle-ci pourrait s’intituler la démonstration par l’abject, car si le mystère Eucharistique est sublime, il n’en est pas de même du Spiritisme qui n’est, en fin de compte, que la latrine du surnaturel, que le goguenot de l’au-delà!

--S’il n’y avait encore que cette énigme, reprit la voix, mais toutes les doctrines catholiques sont d’un gabarit pareil! examine la religion dès sa naissance et dis si elle ne débute pas par un dogme absurde?

Voici un Dieu, infiniment parfait, infiniment bon, un Dieu qui n’ignore ni le passé, ni le présent, ni l’avenir, il savait donc qu’Ève pécherait; alors, de deux choses l’une: ou il n’est pas bon puisqu’il l’a soumise à cette épreuve, en connaissant qu’elle n’était pas de force à la subir; ou bien alors, il n’était pas certain de sa défaite; auquel cas, il n’est pas omniscient, il n’est pas parfait.

Durtal ne répondait pas à ce dilemme qu’il est, en effet, malaisé de résoudre.

--Pourtant, se dit-il, l’on peut tout d’abord écarter l’une de ces deux propositions, la dernière; car il est enfantin de s’occuper du futur lorsqu’il s’agit de Dieu; nous le jugeons avec notre misérable entendement et il n’y a pour lui, ni présent, ni passé, ni avenir; il les voit tous, dans la lumière incréée, au même instant. Pour lui, la distance ne se figure pas et l’espace est nul. Les jadis, les maintenant et les demain ne sont qu’un. Il ne pouvait par conséquent douter que le Serpent vaincrait. Ce dilemme amputé se détraque donc...

--Soit, mais l’autre alternative reste, que fais-tu de sa bonté?

--Sa bonté... Et Durtal avait beau se ressasser les arguments tirés du libre-arbitre ou de la venue promise du Sauveur, il était bien forcé de s’avouer que ses réponses étaient débiles.

Et la voix se fit plus pressante:

--Tu admets aussi le péché originel?

--Je suis bien obligé de l’admettre, puisqu’il existe. Qu’est-ce que l’hérédité, l’atavisme, sinon, sous un autre vocable, le terrible péché des origines?

--Et cela te paraît juste que des générations innocentes réparent encore et toujours la faute du premier homme?

Et comme Durtal ne répliquait pas, la voix insinua doucement:

--Cette loi est tellement inique qu’il semble que le Créateur en ait eu honte et que, pour se punir de sa férocité et ne pas se faire à jamais exécrer par sa créature, il ait voulu souffrir sur la croix, expier son crime, en la personne de son propre Fils!

--Mais, s’écria Durtal exaspéré, Dieu n’a pu commettre un crime et se châtier; si cela était, Jésus serait le Rédempteur de son Père et non le nôtre; c’est fou!

Il retrouvait peu à peu son équilibre; lentement, il récita le Symbole des Apôtres, tandis que les objections qui le démolissaient se pressaient, les unes à la suite des autres, en lui.

Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, dans cette bagarre, très lucide: c’est que nous sommes deux pour l’instant en moi. Je puis suivre mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes que mon double me souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi nette.

Et l’attaque faiblit sur cette réflexion; on eût cru que l’ennemi découvert battait en retraite.

Mais, il n’en fut rien; après une courte trêve, l’assaut recommença sur un autre point.

--Es-tu bien sûr de ne t’être pas suggestionné, de ne t’être pas monté le coup à toi-même? A force d’avoir voulu croire, tu as fini par enfanter et par t’implanter, en la déguisant sous le nom de grâce, une idée fixe autour de laquelle maintenant tout festonne. Tu te plains de n’avoir pas éprouvé des joies sensibles après ta communion, cela démontre simplement que tu ne t’étais pas assez tendu, ou que, lassée de ses excès de la veille, ton imagination s’est révélée inapte à te jouer l’affolante féerie que tu te réclamais, après la messe.

Au reste, tu devrais le savoir, tout dépend, dans ces questions-là, de l’activité plus ou moins fébrile de la cervelle et des sens; vois ce qui a lieu pour les femmes; elles se leurrent plus facilement que l’homme; car là encore se décèle la différence des conformations, la variété des sexes; le Christ se donne charnellement sous les apparences d’un pain; c’est le mariage mystique, l’union divine consommée par la voie des lèvres; il est bien l’époux des femmes, tandis que, nous autres, sans le vouloir, par l’aimant même de notre nature, nous sommes plus attirés par la Vierge. Mais elle ne se livre pas, ainsi que son fils, à nous; elle ne réside pas dans le Sacrement; la possession est avec elle impossible; elle est notre mère mais elle n’est pas notre Épouse, comme lui est l’Époux des Vierges.

On conçoit dès lors que les femmes s’emballent plus violemment et qu’elles adorent mieux et qu’elles se figurent plus aisément qu’elles sont choyées. D’ailleurs, M. Bruno te le disait hier: la femme est plus passive, moins rebelle à l’action céleste...

--Eh! qu’est-ce que cela me fait? qu’est-ce que cela prouve? Que plus on aime et mieux on est aimé? mais si cet axiome est faux, au point de vue terrestre, il est certainement exact au point de vue divin; ce qui serait monstrueux, ce serait que le Seigneur ne traitât pas mieux l’âme d’une Clarisse que la mienne!

Il y eut encore un temps de repos; et l’attaque tourna et se rua sur un nouvel endroit.

--Alors tu crois à l’éternel enfer? Tu supposes un Dieu plus cruel que tu ne serais, un Dieu qui a créé les gens, sans qu’ils aient été consultés, sans qu’ils aient demandé à naître; et, après avoir pâti pendant leur existence, ils seraient encore suppliciés sans merci, après leur mort; mais, voyons, toi-même, tu verrais torturer ton plus fervent ennemi, que tu serais pris de pitié, que tu solliciterais sa grâce. Tu pardonnerais et le Tout-Puissant serait implacable? tu m’avoueras que c’est se faire de Lui une singulière idée.

Durtal se taisait; l’enfer se perpétuant à l’infini demeurait, en effet, gênant. La réplique qu’il est légitime que les peines soient éternelles puisque les récompenses le sont n’était pas décisive, car enfin le propre de la Bonté parfaite serait justement d’abréger les châtiments et de prolonger les joies.

Mais enfin, se dit-il, sainte Catherine de Gênes a élucidé cette question. Elle expose très bien que Dieu envoie un rayon de miséricorde, un courant de pitié dans les enfers, qu’aucun damné ne souffre autant qu’il mériterait de souffrir, que si l’expiation ne doit pas cesser, elle peut se modifier, s’atténuer, devenir, à la longue, moins rigoureuse, moins intense.

Elle remarque aussi qu’au moment de se séparer du corps, l’âme s’entête ou cède; si elle reste endurcie, si elle ne manifeste aucune contrition de ses fautes, la coulpe ne saurait lui être remise, car après la mort le franc-arbitre ne subsiste plus, la volonté que l’on possède, à l’instant où l’on sort de ce monde, reste invariable.

Si, au contraire, elle ne persévère pas dans ses sentiments d’impénitence, une partie de la répression lui sera sans nul doute ôtée; par conséquent, n’est voué à la géhenne continuelle, que celui qui, délibérément, ne veut pas, quand il en est temps encore, revenir à résipiscence, que celui qui se refuse à renier ses fautes.

Ajoutons que, d’après la Sainte, Dieu n’a même pas à faire évacuer l’âme pour jamais polluée sur les enfers, car elle y va d’elle-même, elle y est conduite par la nature même de ses péchés; elle s’y précipite, comme en son propre bien, elle s’y engouffre naturellement, si l’on peut dire.

En somme, on peut se figurer un enfer très petit et un purgatoire très grand; on peut s’imaginer que l’enfer est peu peuplé, qu’il n’est réservé qu’aux cas de scélératesse rares, qu’en réalité la foule des âmes désincarnées se presse dans le Purgatoire et y endure des corrections proportionnées aux méfaits qu’elles ont, ici-bas, voulus. Ces idées n’ont rien d’insoutenable et elles ont l’avantage d’accorder les idées de miséricorde et de justice.

--Parfait! répliqua railleusement la voix. Alors l’homme serait bien bon de se contraindre; il peut voler, piller, tuer son père et violer sa fille, c’est le même prix; pourvu qu’à la dernière minute il se repente, il est sauvé!

--Mais non! la contrition n’enlève que l’éternité de la peine et non la peine même! chacun doit être puni ou récompensé, selon ses œuvres. Celui qui sera souillé d’un parricide ou d’un inceste supportera un châtiment autrement pénible, autrement long que celui qui ne les aura point commis; l’égalité dans la souffrance piaculaire, dans la douleur réparatrice, n’existe pas.

Au reste, cette idée d’une vie purgative après la mort est si naturelle, si certaine, que toutes les religions l’assument. Pour toutes, l’âme est une sorte d’aérostat qui ne peut monter, atteindre ses fins dernières dans l’espace, qu’en jetant son lest. Dans les cultes de l’Orient, l’âme, pour se dépurer, se réincarne; elle se frotte dans de nouveaux corps, ainsi qu’une lame dans des couches de grès qui l’éclaircissent. Pour nous autres, catholiques, elle ne subit aucun avatar terrestre, mais elle s’allège, se dérouille, s’éclaire dans le Purgatoire où Dieu la transforme, l’attire, l’extrait peu à peu de sa gangue de péchés, jusqu’à ce qu’elle puisse s’élever et se perdre en lui.

Pour en finir avec cette irritante question d’un perpétuel enfer, comment ne point concevoir que la justice divine hésite, la plupart du temps, à prononcer d’inexorables arrêts. L’humanité est, en majeure partie, composée de scélérats inconscients et d’imbéciles qui ne se rendent même pas compte de la portée de leurs fautes. Ceux-là, leur parfaite incompréhension les sauve. Quant aux autres qui se putréfient, en sachant ce qu’ils font, ils sont évidemment plus coupables, mais la Société qui hait les gens supérieurs se charge, elle-même, de les châtier; elle les humilie, les persécute et il est dès lors permis d’espérer que Notre-Seigneur prendra en pitié ces pauvres âmes si misérablement piétinées, pendant leur séjour sur la terre, par la cohue des mufles.

--Alors il y a tout avantage à être un imbécile, car l’on est épargné sur la terre et au ciel.

--Ah certes! Et puis... et puis... à quoi sert de discuter, puisque nous ne pouvons nous faire la moindre idée de ce qu’est la justice infinie d’un Dieu!

En voilà assez, d’ailleurs, ces débats m’assomment! Il essaya de distraire sa pensée de ces sujets, il voulut, pour rompre l’obsession, se reporter à Paris, mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le double revenait à la charge.

Il s’emparait, une fois de plus, du dilemme boiteux de tout à l’heure, assaillait encore la bonté du Créateur, à propos des péchés de l’homme. Le Purgatoire est déjà exorbitant, car enfin, disait-il, Dieu savait que l’homme céderait aux tentations; alors pourquoi les tolérer et surtout pourquoi le condamner? c’est de la bonté, c’est de la justice, cela?

--Mais c’est un sophisme! s’écria Durtal qui s’agaçait. Dieu laisse à chacun sa liberté; personne n’est tenté au delà de ses forces. S’il permet, en certains cas, que la séduction dépasse nos moyens de résistance, c’est pour nous rappeler à l’humilité, pour nous ramener à lui par le remords, c’est pour d’autres causes que nous ignorons et qu’il n’a pas à nous montrer. Il est probable qu’alors ces transgressions sont autrement appréciées que celles que nous avons pratiquées de notre plein gré...

--La liberté de l’homme! Elle est jolie, oui, parlons-en! et l’atavisme? et le milieu? et les maladies du cerveau et des moelles? est-ce qu’un homme agité d’impulsions maladives, envahi par des troubles génésiques, est responsable de ses actes?

--Mais qu’est-ce qui dit que, dans ces conditions-là, on lui impute là-haut, ces actes?--c’est idiot, à la fin, de toujours comparer la justice divine aux tribunaux des hommes! mais c’est tout le contraire; les jugements humains sont souvent si infâmes qu’ils avèrent qu’une autre équité existe. Mieux que les preuves de la théodicée, la magistrature prouve Dieu, car, sans lui, comment serait-il assouvi cet instinct de justice si inné en chacun de nous que même les plus humbles des bêtes l’ont?

--Tout cela n’empêche, reprit la voix, que le caractère change suivant que l’estomac fonctionne bien ou mal; la médisance, la colère, l’envie, c’est de la bile accumulée ou de la digestion ratée; la bonhomie, la joie, c’est le sang qui circule librement, le corps qui s’épanouit à l’aise; les mystiques sont des anémo-nerveux; tes extatiques sont des hystériques mal nourris, les maisons d’aliénés en regorgent; ils dépendent de la science quand les visions commencent.

Du coup, Durtal se remit; les arguments matérialistes étaient peu inquiétants, car aucun ne tenait debout; tous confondaient la fonction et l’organe, l’habitant et le logis, l’horloge et l’heure. Leurs assertions ne reposaient sur aucune base. Assimiler la bienheureuse lucidité et l’inégalable génie d’une sainte Térèse aux extravagances des nymphomanes et des folles, c’était si obtus, si niais, qu’on ne pouvait vraiment qu’en rire!--Le mystère demeurait entier; aucun médecin n’avait pu et ne pouvait découvrir la psyché dans les cellules rondes ou fusiformes, dans les matières blanches ou les substances grises du cerveau. Ils reconnaissaient plus ou moins justement les organes dont l’âme se servait pour tirer les fils du pantin qu’elle était condamnée à mouvoir, mais, elle, restait invisible; elle était partie, alors qu’ils forçaient les pièces de son logis, après la mort.

Non, ces racontars-là n’agissent pas sur moi, se confirma Durtal.

--Et celui-ci, agit-il mieux? crois-tu à l’utilité de la vie, à la nécessité de cette chaîne sans fin, de ce touage de souffrances qui se prolongera, pour la plupart, même après la mort? la vraie bonté, elle eût consisté à ne rien inventer, à ne rien créer, à laisser tout en l’état, dans le néant, en paix!

L’attaque pivotait sur elle-même, revenait toujours, après d’apparents détours, au même rond-point.

Durtal baissa le nez, car cet argument le démâtait; toutes les répliques que l’on pouvait imaginer étaient d’une faiblesse insigne et la moins étique, celle qui consiste à nous dénier le droit de juger, parce que nous ne pouvons percevoir que des détails du plan divin, parce que nous ne possédons sur lui aucune vue d’ensemble, ne prévalait pas contre la terrible phrase de Schopenhauer: «si Dieu a fait le monde, je ne voudrais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le cœur!»

Il n’y a pas à barguigner, se disait-il, j’ai beau saisir que la Douleur est le vrai désinfectant des âmes, je suis pourtant obligé de me demander pourquoi le Créateur n’a pas inventé un moyen de nous purifier moins atroce.--Ah! lorsque je songe aux souffrances internées dans les asiles d’aliénés et les salles d’hospice, ça me révolte, ça me fait douter de tout!

Si encore la Douleur était un antiseptique des délits futurs ou un détersif des fautes passées, on comprendrait encore! Mais non, elle s’abat, indifférente, sur les mauvais et sur les bons; elle est aveugle.--La meilleure preuve est la Vierge qui était sans tache et qui n’avait pas, comme son Fils, à expier pour nous. Elle ne devait pas, par conséquent, être châtiée et, elle aussi, elle a subi au pied du Calvaire le supplice exigé par cette horrible loi!

--Bien, mais alors, reprit Durtal, après un silence de réflexion, si la Vierge innocente a donné l’exemple, de quel droit, nous autres, les coupables, osons-nous nous plaindre?

Non, il faudrait pourtant se résoudre à demeurer dans les ténèbres, à vivre entouré d’énigmes. L’argent, l’amour, rien n’est clair; le hasard, s’il existe, est aussi mystérieux que la Providence et plus qu’elle encore, il est indéchiffrable! Dieu est au moins une origine de l’inconnu, une clef.

--Une origine qui est, elle-même, un autre secret, une clef qui n’ouvre rien!

Ah! c’est irritant, se dit-il, d’être ainsi harcelé, dans tous les sens. En voilà assez; d’ailleurs, ce sont là des questions qu’un théologien est seul à même de discuter; moi, je suis sans armes; la partie n’est pas égale; je ne veux plus répondre.

Et il ne pouvait pas ne point entendre un vague ricanement qui montait en lui.

Il quitta le jardin, se dirigea vers la chapelle, mais la crainte d’être repris par des folies de blasphèmes l’en détourna. Ne sachant plus où aller, il regagna sa cellule, se répétant: il ne faudrait pas se chamailler ainsi; oui, mais comment s’empêcher d’entendre des ergotages qui sortent d’on ne sait où. J’ai beau me crier: tais-toi!--l’autre parle!

Arrivé dans sa chambre, il voulut prier et tomba à genoux devant son lit.

Alors ce fut abominable. Cette posture suscita des souvenirs de Florence, étendue au travers de la couche. Il se releva et les vieilles aberrations revinrent.

Il repensait à cette créature, à ses goûts bizarres, à sa manie de mordiller les oreilles, de boire des odeurs de toilette dans de petits verres, de grignoter des tartines de caviar et des dattes. Elle était si libertine et si étrange, imbécile sans doute, mais obscure!

--Et si elle était dans cette pièce, retroussée, sur ce lit, là, devant toi, que ferais-tu?

Il se balbutiait:--je tâcherais de ne pas céder!

--Tu mens, avoue donc que tu te jetterais sur elle, avoue que tu enverrais la conversion, le cloître, tout au diable!

Il en pâlit; la possibilité de sa lâcheté le suppliciait. Avoir communié, alors que l’on n’était pas plus certain de l’avenir, pas plus assuré de soi, c’est presque un sacrilège, se dit-il.

Et il se cabra. Jusqu’ici il avait tenu bon, mais la vision de Florence l’entama. Il s’affala, désespéré, sur une chaise, ne sachant plus que devenir, ramassant ce qui lui restait de courage pour descendre à l’église où commençait l’office.

Il s’y tréfila, s’y tenailla, assailli par des rappels turpides, dégoûté de lui-même, sentant sa volonté qui fuyait, blessée de toutes parts.

Et quand il fut dans la cour, il demeura abasourdi, se demandant où il allait s’abriter. Tous les lieux lui étaient devenus hostiles; dans sa cellule, c’étaient des souvenances charnelles, dehors, c’étaient les tentations contre la Foi; ou plutôt je traîne cela constamment avec moi, se cria-t-il. Mon Dieu, mon Dieu! j’étais, hier, si tranquille!

Il piétinait au hasard d’une allée, quand un nouveau phénomène surgit.

Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure; maintenant, c’était le silence et la mort.

Les ténèbres complètes se faisaient en lui.

Il cherchait à tâtons son âme et la trouvait inerte, sans connaissance, presque glacée. Il avait le corps vivant et sain, toute son intelligence, toute sa raison et ses autres puissances, ses autres facultés, s’engourdissaient, peu à peu, et s’arrêtaient. Il se manifestait, en son être, un effet tout à la fois analogue et contraire à ceux que le curare produit sur l’organisme, lorsqu’il circule dans les réseaux du sang; les membres se paralysent; l’on n’éprouve aucune douleur, mais le froid monte; l’âme finit par être séquestrée toute vive dans un cadavre; là, c’était le corps vivant qui détenait une âme morte.

Harcelé par la peur, il se dégagea d’un suprême effort, voulut se visiter, voir où il en était; et de même qu’un marin, qui, dans un navire où s’est déclarée une voie d’eau, descend à fond de cale, il dut rétrograder, car l’escalier était coupé, les marches s’ouvraient sur un abîme.

Malgré la terreur qui le galopait, il se pencha, fasciné, sur ce trou et, à force de fixer le noir, il distingua des apparences; dans un jour d’éclipse, dans un air raréfié, il apercevait au fond de soi le panorama de son âme, un crépuscule désert, aux horizons rapprochés de nuit; et c’était, sous cette lumière louche, quelque chose comme une lande rasée, comme un marécage comblé de gravats et de cendres; la place des péchés arrachés par le confesseur restait visible, mais, sauf une ivraie de vices sèche qui rampaient encore, rien ne poussait.

Il se voyait épuisé; il savait qu’il n’avait plus la force d’extirper ses dernières racines et il défaillait, à l’idée qu’il faudrait encore s’ensemencer de vertus, labourer ce sol aride, fumer cette terre morte. Il se sentait incapable de tout travail, et il avait en même temps la conviction que Dieu le rejetait, que Dieu ne l’aiderait plus. Cette certitude le ravina. Ce fut inexprimable;--car rien ne peut rendre les anxiétés, les angoisses de cet état par lequel il faut avoir passé pour le comprendre. L’affolement d’un enfant qui ne s’est jamais éloigné des jupes de sa mère et que l’on abandonnerait sans crier gare, en pleine campagne, à la brune, pourrait seul en donner un semblant d’idée; et encore, en raison même de son âge, l’enfant, après s’être désolé, finirait-il par se calmer, par se distraire de son chagrin, par ne plus percevoir le danger qui l’entoure, tandis que, dans cet état, c’est le désespoir tenace et absolu, la pensée immuable du délaissement, la transe opiniâtre, que rien ne diminue, que rien n’apaise.

L’on n’ose plus, ni avancer, ni reculer; on voudrait se terrer, attendre, en baissant la tête, la fin d’on ne sait quoi, être assuré que des menaces que l’on ignore et que l’on devine sont écartées. Durtal en était à ce point; il ne pouvait revenir sur ses pas, car cette voie, qu’il avait quittée, lui faisait horreur. Il eût mieux aimé crever que de retourner à Paris pour y recommencer ses instances charnelles, pour y revivre ses heures de libertinage et d’ennuis; mais s’il ne pouvait plus rebrousser chemin, il ne pouvait davantage marcher de l’avant, car la route aboutissait à un cul-de-sac. Si la terre le repoussait, le ciel se fermait en même temps, pour lui.

Il gisait, à mi-côte, dans la cécité, dans l’ombre, il ne savait où.

Et cet état s’aggravait d’une incompréhension absolue des causes qui l’amenaient, s’exagérait au souvenir des grâces autrefois reçues.

Durtal se rappelait la douceur des prémisses, la caresse des touches divines, cette marche continue et sans obstacles, cette rencontre d’un prêtre isolé, cet envoi à la Trappe, cette facilité même à se plier à la vie monastique, cette absolution aux effets vraiment sensibles, cette réponse rapide, nette, qu’il pouvait communier sans crainte.

Et, subitement, sans qu’il eût en somme, failli, celui qui l’avait jusqu’alors tenu par la main, refusait de le guider, le congédiait, sans dire mot, dans les ténèbres.

Tout est fini, pensa-t-il; je suis condamné à flotter, ici-bas, tel qu’une épave dont personne ne veut; aucune berge ne m’est désormais accessible, car si le monde me répugne, je dégoûte Dieu. Ah! Seigneur, souvenez-vous de l’enclos de Gethsemani, de la tragique défection du Père que vous imploriez dans d’indicibles affres! Souvenez-vous qu’alors un ange vous consola et ayez pitié de moi, parlez, ne vous en allez pas!--Dans le silence où s’éteignit son cri, il s’accabla; et, cependant, il voulut réagir contre cette désolation, tenter d’échapper au désespoir: il pria, et il eut de nouveau cette sensation très précise que ses obsécrations ne portaient point, n’étaient même pas entendues. Il appela l’Intendante des allégeances, la Médiatrice des pardons à son aide et il fut persuadé que la Vierge ne l’écoutait plus.

Il se tut, découragé, et l’ombre se condensa encore, et une nuit complète le recouvrit. Il ne souffrit plus alors, au sens propre du mot, mais ce fut pis; car ce fut l’anéantissement dans le vide, le vertige de l’homme que l’on courbe sur un gouffre; et les bribes de raisonnement qu’il pouvait rassembler et lier, dans cette débâcle, finirent par se ramifier en des scrupules.

Il cherchait quelles fautes justifiaient, depuis sa communion, une telle épreuve et il ne les découvrait pas. Il en vint à grossir ses peccadilles, à enfler ses impatiences; il voulut se convaincre qu’il avait éprouvé un certain plaisir à surprendre l’image de Florence dans sa cellule, et il se tortura si violemment qu’il ranima l’âme à moitié évanouie par ces moxas et la remit, sans le vouloir, dans cet état aigu de scrupules où elle était, quand s’annonça la crise.

Et il ne perdait pas, dans ces bagarres de réflexions, la triste faculté de l’analyse. Il se disait, se jaugeant d’un coup d’œil:--Je suis comme la litière d’un cirque, piétiné par toutes les douleurs qui sortent et rentrent à tour de rôle. Les doutes sur la Foi, qui semblaient s’étirer dans tous les sens, tournaient, en somme, dans le même cercle. Et voici maintenant que les scrupules, dont je me croyais débarrassé, réapparaissent et me parcourent.

Comment expliquer cela? cette torture, qui la lui infligeait, l’Esprit de Malice ou Dieu?

Qu’il fût trituré par le Malin, cela était sûr; la nature même de ces attaques décelait son étampe; oui, mais comment interpréter cet abandon de Dieu? car enfin, le Démon ne pouvait empêcher le Sauveur de l’assister! et il était bien obligé de conclure que s’il était martyrisé par l’un, l’Autre se désintéressait, laissait faire, se retirait complètement de lui.

Cette constatation déduite de remarques précises, cette assurance raisonnée, l’acheva. Il en cria d’angoisse, regardant l’étang près duquel il marchait, souhaitant d’y tomber, jugeant que l’asphyxie, que la mort seraient préférables à une vie pareille.

Puis il trembla devant cette eau qui l’attirait et il s’enfuit, charria sa détresse au hasard des bois. Il tenta de l’user par de longues marches, mais il se fatiguait sans la lasser; il finit par s’affaisser, moulu, brisé, devant la table du réfectoire.

Il considérait son assiette, sans courage pour manger, sans envie de boire; il haletait, ne tenait plus, si éreinté qu’il fût, en place. Il se leva, erra dans la cour, jusqu’aux Complies et là, dans la chapelle où il espérait quand même trouver un soulagement, ce fut le comble; la mine éclata; l’âme sapée depuis le matin fit explosion.

A genoux, désolé, il tentait encore d’invoquer un appui et rien ne venait; il étranglait, emmuré dans une fosse si profonde, sous une voûte si épaisse, que tout appel était étouffé, qu’aucun son ne vibrait. A bout de courage, il pleura, la tête dans ses mains, et, tandis qu’il se plaignait à Dieu de l’avoir ainsi amené, pour le supplicier, dans une Trappe, d’ignobles visions l’assaillirent.

Des fluides lui passaient devant la face, peuplaient l’espace de priapées. Il ne les voyait pas avec les yeux de son corps qui n’étaient nullement hallucinés, mais il les percevait hors de lui et les sentait en lui; en un mot, le toucher était extérieur et la vision interne.

Il tâcha de fixer la statue de saint Joseph, devant laquelle il se tenait, et il voulut se forcer à ne discerner qu’elle, mais ses yeux semblèrent se retourner, ne plus voir qu’en dedans et des croupes ouvertes les emplirent. Ce fut une mêlée d’apparitions aux contours indécis, aux couleurs confuses, qui ne se précisaient qu’aux endroits convoités par la séculaire infamie de l’homme. Et cela changea encore. Les formes humaines se fondirent. Il ne resta, dans d’invisibles paysages de chairs, que des marais rougis par les feux d’on ne sait quel couchant, que des marais frissonnant sous l’abri divisé des herbes. Puis le site sensuel se rétrécit encore, mais se maintint, cette fois, et ne bougea plus; et ce fut la poussée d’une flore immonde, l’épanouissement de la pâquerette des ténèbres, l’éclosion du lotus des cavernes, enfoui au fond du val.

Et des souffles ardents stimulaient Durtal, l’enveloppaient, se muaient en des haleines furieuses qui lui buvaient la bouche.

Il regardait, malgré lui, ne pouvant se soustraire aux avanies imposées de ces viols, mais le corps était inerte, demeurait calme et l’âme se révoltait en gémissant; la tentation était donc nulle; mais si ces manigances ne parvenaient à lui suggérer que du dégoût et de l’horreur, elles le faisaient incomparablement pâtir, en s’attardant; toute la lie de son existence dévergondée remontait à sa surface; ces rappels de ruts avariés le crucifiaient. Jointe à la somme des douleurs accumulées depuis l’aube, la surcharge de ces souvenirs l’écrasa et une sueur froide l’inonda, de la tête aux pieds.

Il agonisa et soudain, comme s’il venait surveiller ses aides, vérifier si ses ordres s’exécutaient, le bourreau entra en scène; Durtal ne le vit pas, mais il le sentit, et ce fut inénarrable. Dès qu’elle eut l’impression de la présence démoniaque réelle, l’âme trembla tout entière, voulut fuir, tourbillonna ainsi qu’un oiseau qui se cogne aux vitres.

Et elle retomba, épuisée; alors, si invraisemblable que cela fût, les rôles de la vie s’intervertirent; le corps se dressa, tint bon, commanda l’âme affolée, réprima, dans une tension furieuse, cette panique.

Très nettement, très clairement, Durtal perçut pour la première fois, la distinction, la séparation de l’âme et du corps, et pour la première fois aussi, il eut conscience de ce phénomène d’un corps qui avait tant torturé sa compagne par ses exigences et ses besoins, oublier dans le danger commun toutes les rancunes et empêcher celle qui lui résistait d’habitude de sombrer.

Il vit cela en un éclair et subitement tout s’effaça. Il sembla que le Démon s’était éloigné; le mur de ténèbres qui cernait Durtal s’ouvrit et des lueurs fusèrent de toutes parts; en un immense élan, le Salve Regina, jailli du chœur, balayait les fantômes, chassait les larves.

Le cordial exalté de ce chant le ranima. Il reprit courage, se remit à espérer que cet effroyable abandon allait cesser; il pria et ses exorations s’élevèrent; il comprit qu’elles étaient écoutées enfin.

L’office était terminé; il rejoignit l’hôtellerie, et quand il parut si défait, si pâle, devant le P. Étienne et l’oblat, ils s’écrièrent: qu’avez-vous?

Il s’effondra sur une chaise, essaya de leur décrire l’épouvantable calvaire qu’il avait gravi. Il y a plus de neuf heures que cela dure, fit-il, je m’étonne de n’être pas devenu fou!--et il ajouta: c’est égal, jamais je n’aurais cru que l’âme pût tant souffrir!

Et le visage du père s’illumina. Il pressa les mains de Durtal et lui dit:

--Réjouissez-vous, mon frère; vous êtes traité tel qu’un moine ici!

Comment cela? fit Durtal, interdit.

--Mais oui, cette agonie--car il n’y a pas d’autre mot pour définir l’horreur de cet état,--elle est une des plus sérieuses épreuves que Dieu nous inflige; c’est une des opérations de la vie purgative; soyez heureux, car c’est une grande grâce que Jésus vous fait!

--Et cela prouve que votre conversion est bonne, affirma l’oblat.

--Dieu! mais ce n’est pas lui pourtant qui m’a insinué les doutes sur la Foi, qui a fait naître en moi la folie des scrupules, qui m’a suscité l’esprit de blasphème, qui m’a caressé par de dégoûtantes apparitions, la face!

--Non, mais Il le permet. Ah! c’est affreux, je le sais, dit l’hôtelier. Dieu se cache et, on a beau l’appeler, il ne vous répond pas. On se croit délaissé et cependant Il est près de vous; et tandis qu’Il s’efface, Satan s’avance. Il vous tortille, il vous pose un microscope sur vos fautes; sa malice vous ronge la cervelle ainsi qu’une lime sourde--et, quand à tout cela se joignent, pour vous excéder, les visions impures...

Le trappiste s’interrompit--puis, se parlant à lui-même, lentement, il dit:

--Ce ne serait rien d’être en présence d’une tentation réelle, d’une vraie femme, en chair et en os, mais ces apparences sur lesquelles l’imagination travaille, c’est horrible!

--Et moi qui croyais que l’on avait la paix dans les cloîtres!

--Non, on est sur cette terre pour lutter et c’est justement dans les cloîtres que le Très-Bas s’agite; là, les âmes lui échappent et il veut, à tout prix, les conquérir. Aucun endroit sur la terre n’est plus hanté par lui qu’une cellule; personne n’est plus harcelé qu’un moine.

--Un récit qui figure dans la Vie des Pères du Désert est à ce point de vue typique, fit l’oblat. Un seul démon est chargé de garder une ville et il dort, pendant que deux ou trois cents démons, qui ont ordre de guetter un monastère, n’ont aucun repos, se démènent, c’est le cas de le dire, comme de vrais diables!

Et, en effet, la mission d’accélérer le péché des villes est une sinécure; car sans même qu’elles s’en doutent, Satan les tient; il n’a donc que faire de les tourmenter pour les retirer de la fiance de Dieu, puisque, sans même qu’il ait à se donner le moindre mal, toutes lui obéissent.

Aussi réserve-t-il ses légions pour assiéger les couvents où la résistance est acharnée. Au reste, vous venez de voir la façon dont il conduit l’attaque!

--Ah! s’exclama Durtal, ce n’est pas lui qui vous fait le plus souffrir! car ce qui est pis que le scrupule, pis que les tentations contre la pureté ou contre la Foi, c’est l’abandon supposé du ciel; non, rien ne peut rendre cela!

--C’est ce que la théologie mystique nomme «la Nuit obscure», répondit M. Bruno.

Et Durtal s’écria:

--Ah! j’y suis maintenant; je me souviens... voilà donc pourquoi saint Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les douleurs de cette Nuit et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme qu’on est alors plongé, tout vivant, dans les enfers.

Et moi qui doutais de la véracité de ses livres; moi qui l’accusais d’outrance! il atténuait plutôt. Seulement, il faut avoir ressenti cela, par soi-même, pour y croire!

--Et vous n’avez rien vu, repartit tranquillement l’oblat; vous avez passé par la première partie de cette Nuit, par la Nuit des sens; elle est terrible déjà, je le sais par expérience, mais elle n’est rien en comparaison de la Nuit de l’esprit qui parfois lui succède. Celle-là est l’exacte image des souffrances que Notre-Seigneur endura au jardin des Olives, alors que, suant le sang il cria, à bout de forces: Seigneur, détournez de moi ce calice!

Celle-là est si épouvantable... et M. Bruno se tut, en pâlissant. Quiconque a subi ce martyre, reprit-il après une pause, sait d’avance ce qui attend, dans l’autre vie, les réprouvés!

--Voyons, fit le moine, l’heure du coucher est sonnée. Il n’existe qu’un remède à tous ces maux, c’est la Sainte Eucharistie; demain, dimanche, la communauté s’approche du Sacrement; il faut que vous vous joigniez à nous.

--Mais je ne peux pas communier dans l’état où je suis...

--Eh bien, soyez debout, cette nuit, à trois heures; j’irai vous chercher dans votre cellule et je vous emmènerai chez le P. Maximin qui nous confesse à cette heure.

Et sans attendre sa réponse, l’hôtelier lui serra la main et s’en fut.

--Il a raison, fit l’oblat, c’est le vrai remède.

Et quand il fut remonté dans sa chambre, Durtal pensa:

--Je comprends maintenant pourquoi l’abbé Gévresin tenait tant à me prêter saint Jean de la Croix; il savait que j’entrerais dans la Nuit obscure; il n’osait m’avertir nettement de peur de m’effrayer et il voulait cependant me mettre en garde contre le désespoir, m’aider par le souvenir ici de ces lectures. Seulement, comment a-t-il pu penser que, dans un pareil naufrage, je me rappellerais quelque chose!

Tout cela me fait songer que j’ai omis de lui écrire et qu’il faudra que, demain, je tienne ma promesse, en lui envoyant une lettre.

Et il repensa à ce saint Jean de la Croix, à ce Carme inouï, qui avait si placidement décrit cette terrifiante phase de la genèse mystique.

Il se rendait compte de la lucidité, de la puissance d’esprit de ce Saint, expliquant la vicissitude la plus obscure, la moins connue de l’âme, surprenant, suivant les opérations de Dieu qui maniait cette âme, la comprimait dans sa main, la pressait comme une éponge, puis la laissait se réimbiber, se regonfler de douleurs et la tordait encore et la faisait s’égoutter en des larmes de sang, pour l’épurer.

VI

Non, dit tout bas Durtal, je ne veux pas usurper la place de ces braves gens.

--Mais je vous assure que ça leur est égal.

Et Durtal se défendant encore de passer devant les convers qui attendaient leur tour de confession, le P. Étienne insista: Je vais rester avec vous et dès que la cellule sera libre, vous y entrerez.

Durtal était alors sur le palier d’un escalier qui portait, échelonné sur chacune de ses marches, un frère agenouillé ou debout, la tête enveloppée dans son capuchon, le visage tourné contre le mur. Tous se récolaient, s’épuraient, silencieux, l’âme.

De quelles fautes peuvent-ils bien s’accuser, pensait Durtal? qui sait? reprit-il, apercevant le frère Anaclet, la tête dans sa poitrine et les mains jointes; qui sait s’il ne se reproche pas l’affection si discrète qu’il a pour moi; car, dans les couvents, toute amitié est interdite!

Il se remémorait, dans le «Chemin de la perfection» de sainte Térèse, une page à la fois ardente et glacée où elle crie le néant des liaisons humaines, déclare que l’amitié est une faiblesse, avère nettement que toute religieuse qui désire voir ses proches est imparfaite.

--Venez, dit le P. Étienne qui interrompit ses réflexions et le poussa par la porte d’où sortait un moine, dans la cellule. Le P. Maximin y était assis, près d’un prie-Dieu.

Durtal s’agenouilla et lui raconta, brièvement, ses scrupules, ses luttes de la veille.

--Ce qui vous arrive n’est pas surprenant après une conversion; au reste, c’est bon signe, car, seules, les personnes sur lesquelles Dieu a des vues sont soumises à ces épreuves, dit lentement le moine, lorsque Durtal eut terminé son récit.

Et il poursuivit:

--Maintenant que vous n’avez plus de péchés graves, le Démon s’efforce de vous noyer dans un crachat. En somme, dans ces épisodes d’une malice aux abois, il y a pour vous tentation et non pas faute.

Vous avez, si je sais résumer vos aveux, subi la tentation de la chair et de la Foi et vous avez été torturé par le scrupule.

Laissons de côté les visions sensuelles; telles qu’elles se sont produites, elles demeurent indépendantes de votre volonté, pénibles, sans doute, mais inactives.

Les doutes sur la Foi sont plus dangereux.

Pénétrez-vous bien de cette vérité qu’il n’existe, en sus de la prière, qu’un remède qui soit souverain contre ce mal, le mépris.

Satan est l’orgueil, méprisez-le et aussitôt son audace croule; il parle; haussez les épaules, et il se tait. Ce qu’il faut, c’est de ne pas disserter avec lui; si retors que vous puissiez être, vous auriez le dessous, car il possède la plus rusée des dialectiques.

--Oui, mais comment faire? je ne voulais pas l’écouter et je l’entendais quand même; j’étais bien obligé, ne fût-ce que pour le réfuter, de lui répondre.

--Et c’est justement sur cela qu’il comptait pour vous réduire; retenez avec soin ceci: afin de vous donner la facilité de le rétorquer, il vous présentera, au besoin, des arguments grotesques et, une fois qu’il vous verra, confiant, naïvement satisfait de l’excellence de vos répliques, il vous embrouillera dans des sophismes si spécieux que vous vous débattrez vainement pour les résoudre.

Non, je vous le répète, eussiez-vous la meilleure des raisons à lui opposer, ne ripostez pas, refusez la lutte.

Le prieur se tut, puis tranquillement, il reprit:

--Il y a deux manières de se débarrasser d’une chose qui gêne, la jeter au loin ou la laisser tomber. Jeter au loin exige un effort dont on peut n’être pas capable, laisser tomber n’impose aucune fatigue, est simple, sans péril, à la portée de tous.

Jeter au loin implique encore un certain intérêt, une certaine animation, voire même une certaine crainte; laisser tomber, c’est l’indifférence, le mépris absolu; croyez-moi, usez de ce moyen et Satan fuira.

Cette arme du mépris serait aussi toute-puissante pour vaincre l’assaut des scrupules si, dans les combats de cette nature, la personne assiégée y voyait clair. Malheureusement, le propre du scrupule est d’affoler les gens, de leur faire perdre aussitôt la tramontane, et il est dès lors indispensable de s’adresser au prêtre, pour se défendre.

En effet, poursuivit le moine, qui s’était interrompu, un moment, pour réfléchir--plus on se regarde de près et moins on se voit; l’on devient presbyte dès qu’on s’observe; il est nécessaire de se placer à un certain point de vue pour distinguer les objets, car lorsqu’ils sont très rapprochés, ils deviennent aussi confus que s’ils étaient loin. C’est pourquoi il faut, en pareil cas, recourir au confesseur qui n’est ni trop éloigné, ni trop contigu, qui se tient juste à l’endroit d’où les objets se détachent dans leur relief. Seulement, il en est du scrupule ainsi que de certaines maladies qui, lorsqu’elles ne sont pas prises à temps, deviennent presque incurables.

Ne lui permettez donc point de s’implanter en vous; le scrupule ne résiste pas à l’aveu, dès qu’il débute. Au moment où vous le formulez devant le prêtre, il se dissout; c’est une sorte de mirage qu’un mot efface.

Vous m’objecterez, continua le moine, après un silence, qu’il est très mortifiant d’avouer des chimères qui sont, la plupart du temps, absurdes; mais c’est bien pour cela que le Démon vous suggère presque toujours moins des arguties que des sottises. Il vous appréhende ainsi, par la vanité, par la fausse honte.

Le moine se tut encore, puis il continua:

Le scrupule non traité, le scrupule non guéri mène au découragement, qui est la pire des tentations, car, dans les autres, Satan n’attaque qu’une vertu en particulier et il se montre, tandis que, dans celle-là, il les attaque toutes en même temps et il se cache.

Et cela est si vrai que si vous êtes séduit par la concupiscence, par l’amour de l’argent, par l’orgueil, vous pouvez, en vous examinant, vous rendre compte de la nature de la tentation qui vous épuise; dans le découragement, au contraire, votre entendement est obscurci à un tel degré que vous ne soupçonnez même pas que cet état, dans lequel vous croupissez, n’est qu’une manœuvre diabolique qu’il faut combattre; et vous lâchez tout, vous livrez même la seule arme qui pouvait vous sauver, la prière, dont le Démon vous détourne ainsi que d’une chose vaine.

N’hésitez donc jamais à couper le mal dans sa racine, à soigner le scrupule aussitôt qu’il naît.

Maintenant, dites-moi, vous n’avez pas autre chose à confesser?

--Non, si ce n’est l’indésir de l’Eucharistie, la langueur dans laquelle maintenant je fonds.

--Il y a de la fatigue dans votre cas, car l’on n’endure pas impunément un pareil choc; ne vous inquiétez pas de cela--ayez confiance--ne prétendez point vous présenter devant Dieu, tiré à quatre épingles; allez à lui, simplement, naturellement, en négligé même, tel que vous êtes; n’oubliez pas que si vous êtes un serviteur, vous êtes aussi un fils; ayez bon courage, Notre Seigneur va dissiper tous ces cauchemars.

Et lorsqu’il eut reçu l’absolution, Durtal descendit à l’église, pour attendre l’heure de la messe.

Et quand le moment de la communion fut venu, il suivit M. Bruno derrière les convers; tous étaient agenouillés sur les dalles et, les uns après les autres, ils se relevaient pour échanger le baiser de paix, et gagner l’autel.

Tout en se répétant les conseils du P. Maximin, tout en s’exhortant à l’abandon, Durtal ne pouvait s’empêcher de penser, en voyant tous ces moines aborder la Table: ce que le Seigneur va trouver un changement lorsque je m’avancerai à mon tour; après être descendu dans les sanctuaires, il va être réduit à visiter les bouges. Et sincèrement, humblement, il le plaignit.

Et il éprouva, comme la première fois qu’il s’était approché du pacifiant mystère, une sensation d’étouffement, de cœur gros, lorsqu’il fut retourné à sa place. Il quitta, aussitôt la messe terminée, la chapelle et s’échappa dans le parc.

Alors, doucement, sans effets sensibles, le Sacrement agit; le Christ ouvrit, peu à peu, ce logis fermé et l’aéra; le jour entra à flots chez Durtal. Des fenêtres de ses sens qui plongeaient jusqu’alors sur il ne savait quel puisard, sur quel enclos humide et noyé d’ombre, il contempla subitement, dans une trouée de lumière, la fuite à perte de vue du ciel.

Sa vision de la nature se modifia; les ambiances se transformèrent; ce brouillard de tristesse qui les voilait s’évanouit; l’éclairage soudain de son âme se répercuta sur les alentours.

Il eut cette sensation de dilatement, de joie presque enfantine du malade qui opère sa première sortie, du convalescent qui, après avoir traîné dans une chambre met enfin le pied dehors; tout se rajeunit. Ces allées, ces bois qu’il avait tant parcourus, qu’il commençait à connaître, à tous leurs détours, dans tous leurs coins, lui apparurent sous un autre aspect. Une allégresse contenue, une douceur recueillie émanaient de ce site qui lui paraissait, au lieu de s’étendre ainsi qu’autrefois, se rapprocher, se rassembler autour du crucifix, se tourner, attentif, vers la liquide croix.

Les arbres bruissaient, tremblants, dans un souffle de prières, s’inclinaient devant le Christ qui ne tordait plus ses bras douloureux dans le miroir de l’étang, mais qui étreignait ces eaux, les éployait contre lui, en les bénissant.

Et elles-mêmes différaient; leur encre s’emplissait de visions monacales, de robes blanches qu’y laissait, en passant, le reflet des nuées; et le cygne les éclaboussait, dans un clapotis de soleil, faisait, en nageant, courir devant lui de grands ronds d’huile.

L’on eût dit de ces ondes dorées par l’huile des catéchumènes et le saint Chrême que l’Église exorcise, le samedi de la Semaine Sainte; et, au-dessus d’elles, le ciel entr’ouvrit son tabernacle de nuages, en sortit un clair soleil semblable à une monstrance d’or en fusion, à un saint sacrement de flammes.

C’était un Salut de la nature, une génuflexion d’arbres et de fleurs, chantant dans le vent, encensant de leurs parfums le Pain sacré qui resplendissait là-haut, dans la custode embrasée de l’astre.

Durtal regardait, transporté. Il avait envie de crier à ce paysage son enthousiasme et sa foi; il éprouvait enfin une aise à vivre. L’horreur de l’existence ne comptait plus devant de tels instants qu’aucun bonheur simplement terrestre n’est capable de donner. Dieu seul avait le pouvoir de gorger ainsi une âme, de la faire déborder et ruisseler en des flots de joie; et, lui seul pouvait aussi combler la vasque des douleurs, comme aucun événement de ce monde ne le savait faire. Durtal venait de l’expérimenter; la souffrance et la liesse spirituelles atteignaient, sous l’épreinte divine, une acuité que les gens les plus humainement heureux ou malheureux ne soupçonnent même pas.

* * * * *

Cette idée le ramena aux terribles détresses de la veille. Il tenta de résumer ce qu’il avait pu observer sur lui-même dans cette Trappe.

D’abord, cette distinction si nette du corps et de l’âme; puis cette action démoniale, insinuante et têtue, presque visible, alors que l’action céleste demeure, au contraire, sourde et voilée, n’apparaît qu’à certains moments, semble s’éliminer pour jamais, à d’autres.

Et tout cela, se sentant, se comprenant, ayant l’air simple en soi, mais ne s’expliquant guères. Ce corps paraissant s’élancer au secours de l’âme, et lui empruntant sans doute sa volonté, pour la relever alors qu’elle s’affaisse, était inintelligible. Comment un corps avait-il pu même obscurément réagir et témoigner tout à coup d’une décision si forte qu’il avait serré sa compagne dans un étau et l’avait empêché de fuir?

C’est aussi mystérieux que le reste, se disait Durtal et, songeur, il reprenait:

--Ce qui n’est pas moins étrange, c’est la manœuvre secrète de Jésus dans son Sacrement. Si j’en juge par ce qui m’est arrivé, une première communion exaspère l’action diabolique, tandis qu’une seconde la réprime.

Ah! ce que je me suis mis dedans, avec tous mes calculs! En m’abritant ici, je me croyais à peu près sûr de mon âme et mon corps m’inquiétait; et c’est juste le contraire qui s’est passé.

Mon estomac s’est ravigouré et s’est montré apte à supporter un effort dont jamais je ne l’eusse cru capable et mon âme a été au-dessous de tout, vacillante et sèche, si fragile, si faible!

Enfin, laissons cela.

Il se promena, soulevé de terre par une joie confuse. Il se vaporisait en une sorte de griserie, en une vague éthérisation où montaient, sans même penser à se formuler par des mots, des actions de grâces; c’était un remerciement de son âme, de son corps, de tout son être, à ce Dieu qu’il sentait vivant en lui et épars dans ce paysage agenouillé qui semblait s’épandre, lui aussi, en des hymnes muettes de gratitude.

L’heure qui sonnait à l’horloge du fronton lui rappela que le moment d’aller déjeuner était venu. Il regagna l’hôtellerie, se coupa une tartine qu’il enduisit de fromage, but un demi-verre de vin et il s’apprêtait à ressortir quand il réfléchit que l’horaire des offices avait changé.

Ils doivent être différents de ceux de la semaine, se dit-il, et il grimpa dans sa cellule pour y consulter les pancartes.

Il n’en découvrit qu’une, celle du règlement même des moines, qui contenait des renseignements sur les pratiques dominicales du cloître et il la lut:

Exercices de la communauté pour tous les dimanches ordinaires.

MATIN SOIR heures heures

1 Lever, petit office, oraison, 2 Fin du repos, None. à 1 h. 1/2. 4 Vêpres et Salut. 2 Grand office canonial chanté. 5 3/4 Un quart d’heure 5 1/2 Prime, messe matutinale, 6 heures. d’oraison. 6 3/4 Chapitre, instructions, grand 6 Souper. silence. 7 Lecture d’avant 9 1/4 Aspersion, Tierce, procession. Complies. 10 Grand’messe. 7 1/4 Complies. 11 10 Sexte et examen particulier. 7 1/2 Salve, Angelus. 11 1/2 Angelus, dîner. 7 3/4 Examen et retraite. 12 1/4 Méridienne, grand silence. 8 Coucher, grand silence.

Nota:

--Après la Croix de Septembre, plus de Méridienne--None est à 2 heures, Vêpres à 3, souper à 5, Complies à 6 et coucher à 7.

Durtal résuma cet indicateur à son usage, sur un bout de papier. En somme, se dit-il, je dois être à la chapelle à 9 heures 1/4 pour l’aspersion, la grand’messe et l’office de Sexte--de là, à 2 heures à None--puis à 4 heures, pour les Vêpres et le Salut, à 7 heures 1/2 enfin pour les Complies.

Voilà une journée qui va être occupée, sans compter que je suis levé depuis deux heures et demi du matin, conclut-il; et quand il arriva à l’église vers neuf heures, il y rencontra la plupart des convers à genoux, les uns faisant leur chemin de croix, les autres égrenant leur chapelet; et, dès que la cloche tinta, tous se remirent à leur place.

Assisté de deux pères en coule, le prieur, vêtu de l’aube blanche, entra et tandis que l’on chantait l’antienne «Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor», tous les moines, à la suite, défilèrent devant le père Maximin, debout sur les marches, tournant le dos à l’autel, et il les aspergea d’eau bénite, alors que, baissant la tête, ils regagnaient, en se signant, leurs stalles.

Puis le prieur descendit de l’autel, vint jusqu’à l’entrée du vestibule où il dispersa l’eau d’une croix, tracée par le goupillon, sur l’oblat et sur Durtal.

Il put enfin s’habiller et vint célébrer le sacrifice.

Alors Durtal put recenser ses dimanches chez les Bénédictines.

Le Kyrie eleison était le même, mais plus lent, plus sonore, plus grave sur la terminaison prolongée du dernier; à Paris, la voix des nonnes l’effilait et le lissait quand même, satinait le son de son glas, le rendait moins sourd, moins ample. Le «Gloria in excelsis» différait; celui de la Trappe était plus primitif, plus montueux, plus sombre, intéressant par sa barbarie même, mais moins touchant, car dans ces formules d’adoration dans «l’adoramus te», par exemple, ce «te» ne se détachait plus, ne s’égouttait plus comme une larme d’essence amoureuse, comme un aveu retenu, par humilité, sur le bord des lèvres;--mais ce fut quand le Credo s’éleva, que Durtal put s’exalter à l’aise.

Il ne l’avait pas encore entendu aussi autoritaire et aussi imposant; il s’avançait, chanté à l’unisson, déroulait la lente procession des dogmes, en des sons étoffés, rigides, d’un violet presque obscur, d’un rouge presque noir, s’éclaircissait à peine à la fin, alors qu’il expirait en un long, en un plaintif amen.

En suivant l’office Cistercien, Durtal pouvait reconnaître les tronçons de plain-chant encore conservés dans la messe des paroisses. Toute la partie du canon, le «Sursum Corda», le «Vere Dignum», les antiennes, le «Pater», restaient intacts. Seuls le «Sanctus» et «l’Agnus Dei» changeaient encore.

Massifs, bâtis, en quelque sorte, dans le style roman, ils se drapaient dans cette couleur ardente et sourde que revêtent, en somme, les offices de la Trappe.

--Eh bien! Fit l’oblat, lorsque, après la cérémonie, ils s’assirent devant la table du réfectoire; eh bien! Comment trouvez-vous notre grand’messe?

--Elle est superbe, répondit Durtal. Et, rêvassant, il dit:

--Avoir le tout complet! transporter ici, au lieu de cette chapelle sans intérêt, l’abside de Saint-Séverin; pendre sur les murs des tableaux de Fra Angelico, de Memling, de Grünewald, de Gérard David, de Roger Van Den Weyden, de Bouts, y adjoindre d’admirables sculptures, des œuvres de pierre, telles que celles du grand portail de Chartres, des retables en bois sculptés, tels que ceux de la cathédrale d’Amiens, quel rêve!

Et pourtant, reprit-il, après un silence, ce rêve a été une réalité, cela s’est vu. Cette église idéale, elle a existé pendant des siècles, partout, au Moyen Age! Le chant, les orfèvreries, les panneaux, les sculptures, les tissus, tout était à l’avenant; les liturgies possédaient, pour se faire valoir, de fabuleux écrins; ce que tout cela est loin!

--Vous ne direz toujours pas, répliqua, en souriant, M. Bruno, que les ornements d’église sont laids ici!

--Non, ils sont exquis. D’abord, les chasubles n’ont pas ces formes de tablier de sapeur et elles n’arborent point sur les épaules du prêtre ce renflement, cette sorte de soufflet pareil à une oreille couchée d’ânon, qu’à Paris les étoliers fabriquent.

Puis ce n’est plus la croix galonnée ou tissée, emplissant toute l’étoffe, tombant ainsi d’un paletot sac dans le dos du célébrant; les chasubles trappistines ont gardé la forme d’antan, telle que nous l’ont conservée, dans leurs scènes religieuses, les anciens imagiers et les vieux peintres; et cette croix à quatre feuilles, semblable à celles que le style ogival cisela dans les murs de ses églises, tient du lotus très épanoui, d’une fleur si mûre que ses pétales écartés s’abaissent.

Sans compter, poursuivit Durtal, que l’étoffe qui semble taillée dans une sorte de flanelle ou de molleton doit avoir été plongée dans de triples teintures car elle prend une profondeur et une clarté magnifique de tons. Les passementiers religieux peuvent chamarrer d’argent et d’or leurs moires et leurs soies, jamais ils n’arriveront à donner la couleur véhémente et pourtant si familière à l’œil de cette trame cramoisie fleurie de jaune soufre que portait le P. Maximin, l’autre jour.

--Oui, et la chasuble de deuil, avec ses croix lobées et ses discrets rinceaux blancs, dont s’enveloppa le P. abbé, le jour où il nous communia, n’était-elle pas, elle aussi, une caresse pour le regard?

Durtal soupira: Ah! si les statues de la chapelle décelaient un goût pareil!

--A propos, fit l’oblat, venez saluer cette Notre-Dame de l’Atre, dont je vous ai parlé et qui a été découverte dans les vestiges du vieux cloître.

Ils se levèrent de table, enfilèrent un corridor, s’engagèrent dans une galerie latérale au bout de laquelle ils s’arrêtèrent en face d’une statue, grandeur nature, de pierre.

Elle était lourde et mastoque, représentait, dans une robe à longs plis, une paysanne couronnée et joufflue, tendant sur un bras un enfant qui bénissait une boule.

Mais, dans ce portrait d’une robuste terrienne, issue des Bourgognes ou des Flandres, il y avait une candeur, une bonté presque tumultueuses qui jaillissaient de la face souriante, des yeux ingénus, des bonnes et grosses lèvres, indulgentes, prêtes à tous les pardons.

Elle était une Vierge rustique faite pour les humbles convers; elle n’était pas une grande dame qui pût les tenir à distance, mais elle était bien leur mère nourrice d’âme, leur vraie mère à eux! Comment ne l’a-t-on pas compris, ici; comment, au lieu de présider dans la chapelle, se morfond-elle dans le bout d’un corridor? s’écria Durtal.

L’oblat détourna la conversation.--Que je vous prévienne, fit-il, le Salut n’aura pas lieu après les Vêpres, ainsi que l’indique votre pancarte, mais bien après les Complies; ce dernier office sera donc avancé d’un quart d’heure, au moins.

Et l’oblat remonta dans sa cellule, pendant que Durtal se dirigeait vers le grand étang. Là il se coucha sur une litière de roseaux secs, regardant ces eaux qui venaient se briser, en ondulant, à ses pieds. Le va-et-vient de ces eaux limitées, repliées sur elles-mêmes, ne dépassant plus le bassin qu’elles s’étaient creusé, l’entraîna dans de longues rêveries.

Il se disait qu’un fleuve était le plus exact symbole de la vie active; on le suivait dès sa naissance, sur tout son parcours, au travers des territoires qu’il fécondait; il remplissait une tâche assignée, avant que d’aller mourir, en s’immergeant, dans le sépulcre béant des mers; mais l’étang, cette eau hospitalisée, emprisonnée dans une haie de roseaux qu’il avait lui-même grandis, en fertilisant le sol de ses bords, il se concentrait, vivait sur lui-même, ne semblait s’acquitter d’aucune œuvre connue, sinon d’observer le silence et de réfléchir à l’infini le ciel.

L’eau sédentaire m’inquiète, continuait Durtal. Il me semble que, ne pouvant s’étendre, elle s’enfonce et que là où les eaux courantes empruntent seulement le reflet des choses qui s’y mirent, elle les engloutisse, sans les rendre. C’est à coup sûr, dans cet étang, une absorption continue et profonde de nuages oubliés, d’arbres perdus, de sensations même saisies sur le visage des moines qui s’y penchèrent. Cette eau est pleine et non pas vide comme celles qui se distraient, en voguant dans les campagnes, en baignant les villes. C’est une eau contemplative en parfait accord avec la vie recueillie des cloîtres.

Le fait est, conclut-il, qu’une rivière n’aurait, ici, aucun sens; elle ne serait que de passage, resterait indifférente et pressée, serait dans tous les cas inapte à pacifier l’âme que l’eau monacale des étangs apaise. Ah! ce qu’en fondant Notre-Dame de l’Atre, saint Bernard avait su assortir la règle Cistercienne et le site.

Mais, laissons ces imaginations, dit-il, en se levant; et, songeant que c’était dimanche, il se transféra à Paris, revit ses haltes, ce jour-là, dans les églises.

Le matin, Saint-Séverin l’enchantait, mais il ne fallait pas s’ingérer dans ce sanctuaire d’autres offices. Les Vêpres y étaient bousillées et mesquines; et, si c’était jour de gala, le maître de chapelle se révélait obsédé par l’amour d’une musique ignoble.

Quelquefois, Durtal s’était réfugié à Saint-Gervais où l’on jouait au moins, à certaines époques, des motets de vieux maîtres; mais cette église était, de même que saint-Eustache, un concert payant où la Foi n’avait que faire. Aucun recueillement n’était possible au milieu de dames qui se pâmaient derrière des faces à main et s’agitaient dans des cris de chaises. C’étaient de frivoles séances de musique pieuse, un compromis entre le théâtre et Dieu.

Mieux valait Saint-Sulpice où le public était silencieux au moins. C’était là, d’ailleurs, que les Vêpres se célébraient avec le plus de solennité et le moins de hâte.

La plupart du temps, le séminaire renforçait la maîtrise et, maniées par ce chœur imposant, elles se déroulaient, majestueuses, soutenues par les grandes orgues.

Chantées, par moitié, sans unisson, réduites à l’état de couplets débités, les uns, par un baryton et, les autres, par le chœur, elles étaient maquillées et frisées au petit fer, mais comme elles n’étaient pas moins adultérées dans les autres églises, il y avait tout avantage à les écouter à Saint-Sulpice dont la puissante maîtrise, très bien dirigée, n’avait pas, ainsi qu’à Notre-Dame, par exemple, ces voix en farine qui s’égrugent au moindre souffle.

Cela ne devenait réellement odieux que lorsqu’en une formidable explosion, la première strophe du Magnificat frappait les voûtes.

L’orgue avalait alors une strophe sur deux et, sous le séditieux prétexte que la durée de l’office des encensements était trop longue pour être emplie, tout entière, par ce chant, M. Widor, installé devant son buffet, écoulait des soldes défraîchis de musique, gargouillait là-haut, imitant la voix humaine et la flûte, le biniou et le galoubet, la musette et le basson, rapiotait des balivernes qu’il accompagnait sur la cornemuse ou bien, las de minauder, il sifflait furieusement au disque, finissait par simuler le roulement des locomotives sur les ponts de fonte, en lâchant toutes ses bombardes.

Et le maître de chapelle, ne voulant pas se montrer inférieur dans sa haine instinctive du plain-chant à l’organiste, se donnait la joie, lorsque commençait le Salut, de remiser les mélodies grégoriennes, pour faire dégurgiter des rigodons à ses choristes.

Ce n’était plus un sanctuaire, mais un beuglant. Les «Ave Maria», les «Ave verum», tous les déculottages mystiques de feu Gounod, les rapsodies du vieux Thomas, les entrechats d’indigents musicastres, défilaient, à la queue leu leu, dévidés par des chefs de chœur de chez Lamoureux, chantés malheureusement aussi par des enfants dont on ne craignait pas de polluer la chasteté des voix, dans ces passes bourgeoises de musique, dans ces retapes d’art!

--Ah! se disait Durtal, si seulement ce maître de chapelle, qui est évidemment un excellent musicien, car enfin, lorsqu’il le faut, il sait faire exécuter, mieux que nulle part à Paris, le «De Profundis» en faux bourdon et le «Dies Iræ»,--si seulement cet homme faisait jouer, ainsi qu’à saint-Gervais, du Palestrina et du Vittoria, de l’Aichinger et de l’Allegri, de l’Orlando de Lassus et du De Près--mais non, il doit également abominer ces maîtres, les considérer comme des débris archaïques, bons à reléguer dans des combles!

Et Durtal continuait:

C’est tout de même incroyable, ce que l’on entend maintenant à Paris, dans les églises! Sous couleur de ménager le gagne-pain des chantres, on supprime la moitié des strophes des cantiques et des hymnes et l’on y substitue, pour varier les plaisirs, les divagations ennuyées d’un orgue.

On y beugle le «Tantum ergo» sur l’air national autrichien, ou, ce qui est pis encore, on l’affuble de flons-flons d’opérettes ou de glous-glous de cantine. On divise même son texte en des couplets qu’on agrémente, ainsi qu’une chanson à boire, d’un petit refrain.

Et les autres proses ecclésiales sont traitées de même.

Et cependant la papauté a formellement défendu par plusieurs bulles de laisser souiller le sanctuaire par des fredons. Pour n’en citer qu’une, dans son Extravagante «Docta Sanctorum», Jean XXII a expressément prohibé la musique et les voix profanes dans les temples. Il a en même temps interdit aux maîtrises d’altérer par des fioritures le plain-chant. Les décrets du Concile de Trente ne sont pas, à ce point de vue, moins nets, et, tout récemment encore, un règlement de la sacrée congrégation des Rites est intervenu pour proscrire les sabbats musicaux dans les lieux saints.

Alors que font les curés qui sont, en somme, chargés de la police musicale dans leurs églises? rien, ils s’en fichent.

Ah! ce n’est pas pour dire, mais avec ces prêtres qui, dans l’espoir d’une recette, permettent, les jours de fête, à des voix retroussées d’actrices de danser le chahut aux sons pesants de l’orgue, elle est devenue quelque chose de pas bien propre, la pauvre Église!

A Saint-Sulpice, reprit Durtal, le curé tolère la vilenie des gaudrioles qu’on lui sert, mais il n’admet pas au moins, comme celui de Saint-Séverin, que des cabotines égaient, le Vendredi-Saint, par les éclats débraillés de leurs voix, l’office. Il n’a pas encore accepté non plus le solo de cor anglais que j’ai ouï, un soir d’Adoration perpétuelle, à Saint-Thomas. Enfin, si les grands Saluts à Saint-Sulpice sont une honte, les Complies y restent, malgré leur attitude théâtrale, vraiment charmantes.

Et Durtal songea à ces Complies dont la paternité est souvent attribuée à saint Benoît; elles étaient, en somme, la prière intégrale des soirs, l’adjuration préventive, la sauvegarde contre les entreprises du Succubat; elles étaient, en quelque sorte, des sentinelles avancées, des grand’gardes posées autour de l’âme, pour la protéger, pendant la nuit.

Et l’ordonnance de ce camp retranché de prières était parfaite. Après la bénédiction, la voix la plus amenuisée, la plus filiforme de la maîtrise, la voix du plus petit des enfants lançait, ainsi qu’un qui vive, la leçon brève tirée de la première épître de saint Pierre, avertissant les fidèles qu’ils aient à être sobres et à veiller pour ne pas se laisser surprendre à l’improviste. Un prêtre récitait ensuite les prières habituées des soirs, l’orgue de chœur donnait l’intonation et les psaumes tombaient, psalmodiés, un à un, des psaumes crépusculaires où, devant ces approches de la nuit peuplée de lémures et sillonnée de larves, l’homme appelle Dieu à l’aide et le prie d’éloigner de son sommeil le viol des chemineaux de l’enfer, le stupre des lamies qui passent.

Et l’hymne de saint Ambroise, le «Te lucis ante terminum», précisait davantage encore le sens épars de ces psaumes, le résumait en ses courtes strophes. Malheureusement la plus importante, celle qui prévoit et décèle les dangers luxurieux de l’ombre, était engloutie par les grandes orgues. Cette hymne à Saint-Sulpice ne se clamait pas en plain-chant, ainsi qu’à la Trappe, mais il s’entonnait sur un air pompeux et martelé, un air emballé de gloire, d’une assez fière allure, originaire sans doute du XVIIIe siècle.

Puis, c’était une pause--et l’homme se sentait mieux à l’abri, derrière ce rempart d’invocations, se recueillait alors, plus rassuré, et empruntait des voix innocentes pour adresser à Dieu de nouvelles suppliques. Après le capitule débité par l’officiant, les enfants de la maîtrise chantaient le répons bref «In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum» qui se déroulait en se bissant, puis se dédoublait et ressoudait à la fin ses deux tronçons séparés par un verset et une moitié d’antienne.

Et après cette prière c’était encore le cantique de ce Siméon qui, dès qu’il eût vu le Messie, désira mourir. Ce «Nunc dimittis» que l’Église a incorporé dans les complies, pour nous stimuler à nous réviser, le soir--car nul ne sait s’il se réveillera, le lendemain,--était enlevé par toute la maîtrise qui alternait avec les répons de l’orgue.

Enfin, pour terminer cet office de ville assiégée, pour prendre ses dernières dispositions et tenter de reposer à l’abri d’un coup de main, en paix, l’Église édifiait encore quelques oraisons et plaçait ses paroisses sous la tutelle de la Vierge dont elle chantait une des quatre antiennes qui se succèdent, suivant le Propre.

Les Complies sont évidemment à la Trappe moins solennelles, moins intéressantes même qu’à Saint-Sulpice, conclut Durtal, car le bréviaire monastique est par extraordinaire moins complet pour cet office que le bréviaire romain. Quant aux Vêpres du dimanche, je suis curieux de les entendre, ici.

Et il les entendit; mais elles ne différaient guères des Vêpres adoptées par les Bénédictines de la rue Monsieur; elles étaient plus massives, plus graves, plus romanes, si l’on peut dire, car, forcément les voix de femmes les effilent en lancettes, les ogivent, les modulent, en quelque sorte, dans le style gothique, mais les airs grégoriens étaient les mêmes.

Par contre, elles ne ressemblaient en rien à celles de Saint-Sulpice, dont les sauces modernes sophistiquent les essences mêmes des plains-chants. Seulement le Magnificat de la Trappe, abrupt et d’un éclat sec, ne valait pas ce majestueux, cet admirable Magnificat Royal qu’à Paris l’on chante.

Ils sont étonnants avec leurs superbes voix, ces moines, se disait Durtal et il sourit, tandis qu’ils achevaient le cantique de la Vierge, car il se rappelait que, dans la primitive Église le chantre s’appelait «fabarius cantor», «mangeur de fèves», parce qu’il était condamné à manger ces légumes pour fortifier sa voix. Or, à la Trappe, les plats de fèves étaient fréquents; c’était peut-être là la recette des voix monastiques toujours jeunes!

Et il rêvassait à la liturgie et au plain-chant, en fumant des cigarettes, après Vêpres, dans les allées.

Il se remémorait le symbolisme de ces heures canoniales qui retraçaient, chaque jour, au fidèle, la brièveté de la vie, lui en résumaient l’image, depuis l’enfance jusqu’à la mort.

Récitée, dès l’aube, Prime figurait l’adolescence; Tierce la jeunesse; Sexte la pleine vigueur de l’âge; None les approches de la vieillesse et les Vêpres allégorisaient la décrépitude. Elles appartenaient d’ailleurs aux Nocturnes et elles se psalmodiaient jadis à six heures du soir, à cette heure où, au temps des équinoxes, le soleil se couche dans la cendre rouge des nuées. Quant aux Complies, elles retentissaient, alors que, symbole du trépas, la nuit était venue.

Cet office canonial était un merveilleux rosaire de psaumes; chaque grain de chacune de ces heures se référait aux différentes phases de l’existence humaine, suivait, peu à peu, les périodes du jour, le déclin de la destinée, pour aboutir au plus parfait des offices, aux Complies, cette absoute provisoire d’une mort représentée, elle-même, par le sommeil!

Et si, de ces textes si savamment triés, de ces proses si solidement scellées, Durtal passait à la robe sacerdotale de leurs sons, à ces chants neumatiques, à cette divine psalmodie, toute uniforme, toute simple, qu’est le plain-chant, il devait constater que, sauf dans les cloîtres Bénédictins, on lui avait partout adjoint un accompagnement d’orgue, on l’avait enfourné de force dans la tonalité moderne et il disparaissait sous ces végétations qui l’étouffaient, devenait partout incolore et amorphe, incompréhensible.

Un seul de ses bourreaux, Niedermeyer, s’était au moins montré pitoyable. Lui, avait essayé d’un système plus ingénieux et plus probe. Il avait renversé les termes du supplice. Au lieu de vouloir assouplir le plain-chant et le fourrer dans le moule de l’harmonie moderne, il avait contraint cette harmonie à se ployer à la tonalité austère du plain-chant. Il conservait ainsi son caractère, mais combien il eût été plus naturel de le laisser solitaire, de ne pas l’obliger à remorquer un inutile cortège, une maladroite suite!

Ici au moins, à la Trappe, il vivait, s’épanouissait, en toute sécurité, sans traîtrises de la part de ces moines. Il y avait toujours homophonie, toujours on le chantait, sans accompagnement, à l’unisson.

Cette vérité, il put se la confirmer, une fois de plus, après le souper, le soir, alors qu’à la fin des Complies, le père sacristain alluma tous les cierges de l’autel.

A ce moment, dans le silence, ces trappistes à genoux, la tête dans leurs mains ou la joue penchée sur la manche de leur grande coule, trois convers entrèrent, deux tenant des flambeaux et un autre qui les précédait, un encensoir; et, derrière eux, à quelques pas, le prieur s’avança, les mains jointes.

Durtal regardait le costume changé des trois frères. Ils n’avaient plus leur robe de bure, faite de pièces et de morceaux, pisseuse, couleur de macadam, mais des robes d’un brun violi de prune, sur lequel tranchait le blanc tuyauté d’un surplis neuf.

Tandis que le P. Maximin, vêtu d’une chape d’un blanc laiteux, tissée de croix en jaune citron, insérait l’hostie dans la custode, le thuriféraire déposait l’encensoir sur les braises duquel fondaient les larmes des vrais encens. Contrairement à ce qui a lieu à Paris où l’encensoir brandi devant l’autel sonne contre ses chaînes et simule le cliquetis clair du cheval qui secoue, en levant la tête, la gourmette et le mors, l’encensoir à la Trappe demeurait immobile devant l’autel, fumait seul, derrière le dos des officiants.

Et tout le monde chanta l’implorante et la mélancolique antienne du «Parce Domine», puis le «Tantum ergo», ce chant magnifique qui pourrait presque être mimé, tant les sentiments qui se succèdent dans sa prose rimée sont, dans leurs nuances, nets.

Dans la première strophe, il semble, en effet, qu’il hoche doucement la tête, qu’il appuie, pour ainsi dire, du menton, afin d’attester l’insuffisance des sens à expliquer le dogme de la Présence réelle, l’avatar accompli du Pain. Il est alors admiratif et réfléchi; puis cette mélodie si attentive, si respectueuse, ne s’attarde plus à constater la faiblesse de la raison et la puissance de la Foi, mais dans sa seconde strophe, elle s’élance, adule la gloire des trois personnes, exulte d’allégresse, ne se reprend qu’à la fin où la musique ajoute un sens nouveau au texte de saint Thomas, en avouant dans un long, dans un dolent amen, l’indignité de l’assistance à recevoir la bénédiction de la chair remise sur cette croix que l’ostensoir va dessiner dans l’air.

Et, lentement, tandis que, déroulant sa spirale de fumée, l’encensoir tendait comme une gaze bleue devant l’autel, tandis que le saint-sacrement se levait, tel qu’une lune d’or, parmi les étoiles des cierges scintillant dans les ténèbres commencées de cette brume, les cloches de l’abbaye tintèrent, à coups précipités et doux. Et tous les moines accroupis, les yeux fermés, se redressèrent et entonnèrent le «Laudate» sur la vieille mélodie qui se chante également à Notre-Dame-des-Victoires, au Salut du soir.

Puis, un à un, après s’être agenouillés devant l’autel, ils sortirent de l’église, pendant que Durtal et l’oblat retournaient à l’hôtellerie où les attendait le P. Étienne.

Il dit à Durtal:--Je ne voulais pas aller me coucher, sans savoir comment vous aviez supporté la journée; et comme Durtal le remerciait, en l’assurant que ce dimanche avait été très pacifique, le père Étienne sourit et révéla, en un mot, que, sous leur attitude réservée, tous à la Trappe, s’intéressaient à leur hôte plus que lui-même ne le croyait.

Le R. P. abbé et le P. prieur vont être contents quand je vais leur donner cette réponse, dit le moine, qui souhaita bonne nuit à Durtal, en lui serrant la main.

VII

A sept heures, au moment où il s’apprêtait à manger son pain, Durtal se heurta au P. Étienne.

--Mon père, dit-il, c’est demain mardi; le temps de ma retraite est écoulé et je vais partir; comment dois-je m’y prendre pour commander une voiture à Saint-Landry?

Le moine sourit.

--Je puis, quand le facteur apportera le courrier, le charger de cette commission; mais, voyons, vous avez donc bien hâte de nous quitter?

--Non, mais je ne voudrais pas abuser...

--Écoutez, puisque vous êtes si bien rompu à la vie des Trappes, restez-nous encore pendant deux jours. Le procureur doit se rendre, pour régler un différend, à Saint-Landry. Il vous conduira à la gare dans notre voiture. Cela vous évitera une dépense et le trajet d’ici au chemin de fer vous paraîtra, à deux, moins long.

Durtal accepta et comme il pleuvait, il remonta dans sa chambre. Elle est étrange, fit-il en s’asseyant, cette impossibilité où l’on se trouve, dans un cloître, de lire un livre; l’on n’a envie de rien; on pense à Dieu par soi-même et non par les volumes qui vous en parlent.

Machinalement, il avait tiré d’un tas de bouquins un in-dix-huit, qu’il avait rencontré, sur sa table, le jour où il s’était installé dans la cellule; celui-là exhibait ce titre: «Manrèse» ou «les Exercices spirituels» d’Ignace de Loyola.

Il avait déjà parcouru cet ouvrage à Paris et les pages qu’il feuilletait à nouveau ne changeaient pas l’impression rêche, presque hostile, qu’il avait conservée de ce livre.

Le fait est que ces exercices ne laissaient aucune initiative à l’âme; ils la considéraient ainsi qu’une pâte molle bonne à couler dans un moule; ils ne lui montraient aucun horizon, aucun ciel. Au lieu d’essayer de l’étendre, de la grandir, ils la rapetissaient de parti pris, la rabattaient dans les cases de leur gaufrier, ne la nourrissaient que de minuties fanées, que de vétilles sèches.

Cette culture japonaise d’arbres contrefaits et demeurés nains, cette déformation chinoise d’enfants plantés dans des pots, horripilaient Durtal qui ferma le volume.

Il en ouvrit un autre: «l’Introduction à la vie dévote», de saint François de Sales.

Certes, il n’éprouvait aucun besoin de le relire, malgré ses mignardises et sa bonhomie tout d’abord charmante mais qui finissaient par vous écœurer, par vous poisser l’âme avec ses dragées aux liqueurs et ses fondants; en somme cette œuvre si vantée dans le monde des catholiques était un julep parfumé à la bergamote et à l’ambre. Cela sentait le mouchoir de luxe secoué dans une église où persistait un relent d’encens.

Mais l’homme même, l’évêque que fut saint François de Sales était suggestif; il évoquait avec son nom toute l’histoire mystique du XVIIe siècle.

Et Durtal rappelait ses souvenirs gardés de la vie religieuse de ces temps. Il y avait eu alors dans l’Église deux courants:

Celui du Mysticisme dit exalté, originaire de sainte Térèse, de saint Jean de la croix et ce courant s’était concentré sur Marie Guyon.

Et un autre, celui du Mysticisme dit tempéré, dont les adeptes furent saint François de Sales et son amie, la célèbre baronne de Chantal.

Ce fut naturellement ce dernier courant qui triompha. Jésus se mettant à la portée des salons, descendant au niveau des femmes du monde, Jésus modéré, convenable, ne maniant l’âme de sa créature que juste assez pour la douer d’un attrait de plus, ce Jésus élégant fit fureur; mais Mme Guyon, qui dérivait surtout de sainte Térèse, qui enseignait la théorie mystique de l’amour et le commerce familier avec le ciel, souleva la réprobation de tout un clergé qui abominait la Mystique sans la comprendre; elle exaspéra le terrible Bossuet qui l’accusa de l’hérésie à la mode, de molinisme et de quiétisme. Elle réfuta, sans trop de peine, ce grief, la malheureuse, mais il ne l’en persécuta pas moins; il s’acharna sur elle, la fit incarcérer à Vincennes, se révéla tenace et hargneux, atroce.

Fénelon, qui avait essayé de concilier ces deux tendances, en apprêtant une petite Mystique, ni trop chaude, ni trop froide, un peu moins tiède que celle de saint François de Sales et surtout beaucoup moins ardente que celle de sainte Térèse, finit à son tour par déplaire au cormoran de Meaux et, bien qu’il eût lâché et renié Mme Guyon dont il était, depuis de longues années, l’ami, il fut poursuivi, traqué par Bossuet, condamné à Rome, envoyé en exil à Cambrai.

Et, ici, Durtal ne pouvait s’empêcher de sourire, car il se remémorait les plaintes navrées de ses partisans, pleurant cette disgrâce, représentant ainsi qu’un martyr cet archevêque dont la punition consistait à cesser son rôle de courtisan à Versailles pour aller enfin administrer son diocèse qui ne paraissait pas l’avoir préoccupé jusqu’alors.

Ce Job mitré qui restait, dans son malheur, archevêque et duc de Cambrai et prince du Saint-Empire et riche, se désolant parce qu’il est obligé de visiter ses ouailles, dénote bien l’état de l’épiscopat sous le règne redondant du grand Roi. C’était un sacerdoce de financiers et de valets.

Seulement, il avait encore une certaine allure, il avait du talent, dans tous les cas; tandis que, maintenant, les évêques ne sont, pour la plupart, ni moins intrigants, ni moins serviles; mais ils n’ont plus ni talent, ni tenue. Pêchés, en partie, dans le vivier des mauvais prêtres, ils s’attestent prêts à tout, sortent des âmes de vieux usuriers, de bas maquignons, de gueux, quand on les presse.

C’est triste à dire, mais c’est ainsi, conclut Durtal. Quant à Mme Guyon, reprit-il, elle ne fut ni une écrivain originale, ni une sainte; elle n’était qu’une succédanée mal venue des vrais mystiques; elle présumait et manquait, à coup sûr, de cette humilité qui a magnifié les sainte Térèse et les sainte Claire; mais enfin, elle flambait, elle était une emballée de Jésus, elle n’était surtout pas une courtisane pieuse, une bigote mitigée de cour, comme la Maintenon!

Au reste, quelle époque religieuse que celle-là! Ses saints ont tous quelque chose de sage et de compassé, de verbeux et de froid qui m’en détourne. Saint François de Sales, saint Vincent de Paul, sainte Chantal... non, j’aime mieux saint François d’Assise, saint Bernard, sainte Angèle... La Mystique du XVIIe siècle, elle est bien à l’avenant de ses églises emphatiques et mesquines, de sa peinture pompeuse et glacée, de sa poésie solennelle, de sa prose morne!

Voyons, fit-il, ma cellule n’est encore ni balayée, ni rangée et j’ai peur, en m’attardant ici, de gêner le P. Étienne. Il pleut cependant trop fort pour que je puisse me promener dans les bois; le plus simple serait d’aller lire le Petit Office de la Vierge, à la chapelle.

Il y descendit; elle était à cette heure à peu près vide; les moines travaillaient dans les champs ou dans la fabrique; seuls, deux pères, à genoux devant l’autel de Notre-Dame, priaient si violemment qu’ils ne l’entendirent même pas pousser la porte.

Et Durtal qui s’était installé auprès d’eux, en face du porche donnant sur le maître-autel, les voyait réverbérés dans la plaque de verre placée devant la châsse du Bienheureux Guerric. Cette plaque faisait, en effet, glace et les pères blancs s’y enfonçaient, vivaient en oraisons sous la table, dans le cœur même de l’autel.

Et, lui aussi, y apparaissait, en un coin, reflété, au bas de la châsse, près de la dépouille sacrée du moine.

A un moment, il releva la tête et il s’aperçut que l’œil de bœuf percé dans la rotonde, derrière le maître-autel, reproduisait, sur sa vitre étamée de gris et de bleu, les marques gravées au revers de la médaille de saint Benoît, les premières lettres de ses formules impératives, les initiales de ses distiques[2].

[2] L’image diminuée de cet œil de bœuf sert de fleuron à la couverture et à la page-titre de ce livre.--L’explication des signes est donnée au verso de la page-titre.

On eût dit d’une immense médaille claire, tamisant un jour pâle, le blutant au travers d’oraisons, ne le laissant pénétrer que sanctifié, que bénit par le Patriarche, jusqu’à l’autel.

Et tandis qu’il rêvassait, la cloche tinta; les deux trappistes regagnèrent leurs stalles, pendant que les autres entraient.

A traîner ainsi, dans cette chapelle, l’heure de Sexte était sonnée. L’abbé s’avança. Durtal le revoyait, pour la première fois, depuis leur entretien; il semblait moins souffrant, moins pâle, marchait majestueux dans sa grande coule blanche, au capuchon de laquelle pendait un gland violet et les pères s’inclinaient, en baisant leur manche devant lui; il atteignit sa place que désignait une crosse de bois debout près d’une stalle et tous s’emmantelèrent d’un grand signe de croix, saluèrent l’autel et la voix faible, implorante, du vieux trappiste monta: «Deus in adjutorium meum intende».

Et l’office continua, dans le tangage monotone et charmant de la doxologie, coupé d’inclinations profondes, de grands mouvements de bras relevant la manche de la coule tombant jusqu’à terre, pour permettre à la main de sortir et de tourner les pages.

Quand Sexte fut terminé, Durtal s’en fut rejoindre l’oblat.

Ils trouvèrent sur la table du réfectoire une petite omelette, des poireaux liés dans une sauce à la farine et à l’huile, des haricots et du fromage.

--C’est étonnant, dit Durtal, comme à propos des mystiques, le monde erre sur des idées préconçues, sur des rengaînes. Les phrénologistes prétendent que les mystiques ont des crânes en pointe; or, ici, où leur forme est plus visible qu’ailleurs puisque tous sont sans cheveux et rasés, il n’y a pas plus de têtes en œuf qu’autre part. Je regardais, ce matin, la contexture de ces chefs; aucun n’est pareil. Les uns sont ovales et couchés, d’autres sont en poire et sont droits; d’autres sont ronds; ceux-ci ont des bosses et ceux-là n’en ont point; et il en est de même des faces; quand elles ne sont pas transfigurées par la prière, elles sont quelconques. S’ils ne portaient pas le costume de leur ordre, personne ne pourrait reconnaître en ces trappistes des êtres prédestinés vivant hors la société moderne, en plein Moyen Age, dans la fiance absolue d’un Dieu. S’ils ont des âmes qui ne ressemblent pas à celles des autres, ils ont, en somme, le visage et le corps des premiers venus.

--Tout est en dedans, dit l’oblat. Pourquoi les âmes élues seraient-elles écrouées dans des geôles charnelles différentes des autres?

Cette conversation qui continuait, à bâtons rompus, sur la Trappe, finit par se fixer sur la mort dans les cloîtres et M. Bruno divulgua quelques détails.

--Quand la mort est proche, fit-il, le père abbé dessine sur la terre une croix de cendre bénite que l’on recouvre de paille et l’on y dépose, enveloppé dans un drap de serge, le moribond.

Les frères récitent auprès de lui les prières des agonisants et, au moment où il expire, on chante en chœur le répons: «Subvenite Sancti Dei» le père abbé encense le cadavre qu’on lave tandis que les moines psalmodient l’office des trépassés dans une autre pièce.

On remet ensuite au défunt ses habits réguliers et, processionnellement, on le transfère dans l’église où il gît, sur un brancard, le visage découvert, jusqu’à l’heure désignée pour les funérailles.

Alors la communauté entonne, en s’acheminant vers le cimetière, non plus le chant des trépassés, les psaumes des douleurs et les proses des regrets, mais bien «l’In exitu Israël de Ægypto», qui est le psaume de la délivrance, le chant libéré des joies.

Et le trappiste est enterré, sans cercueil, dans sa robe de bure, la tête couverte par son capuce.

Enfin, pendant trente jours, sa place reste vide au réfectoire; sa portion est servie, comme de coutume, mais le frère portier la distribue aux pauvres.

Ah! le bonheur de décéder ainsi, s’écria en terminant l’oblat, car, si l’on meurt, après avoir honnêtement rempli sa tâche, dans l’ordre, on est assuré de l’éternelle béatitude, selon les promesses faites par Notre Seigneur à saint Benoît et à saint Bernard!

--La pluie cesse, dit Durtal; j’ai envie de visiter aujourd’hui cette petite chapelle, au bout du parc, dont vous m’avez parlé, l’autre jour. Quel est le chemin le plus court pour l’accoster?

M. Bruno lui établit son itinéraire et Durtal s’en fut, en roulant une cigarette, rejoindre le grand étang; là, il bifurqua par un sentier, sur la gauche, et escalada une ruelle d’arbres.

Il glissait sur la terre détrempée, avançait avec peine. Il finit par atteindre cependant un bouquet de noyers qu’il contourna. Derrière eux, s’élevait une tour naine coiffée d’un minuscule dôme et percée d’une porte. A gauche et à droite de cette porte, sur des socles où des ornements de l’époque romane apparaissaient encore sous la croûte veloutée des mousses, deux anges de pierre étaient debout.

Ils appartenaient évidemment à l’école Bourguignonne, avec leurs grosses têtes rondes, leurs cheveux ébouriffés et divisés en ondes, leurs faces joufflues au nez relevé, leurs solides draperies à tuyaux durs. Eux aussi provenaient des ruines du vieux cloître, mais ce qui était malheureusement bien moderne, c’était l’intérieur de cette chapelle si exiguë que les pieds touchaient presque le mur d’entrée lorsqu’on s’agenouillait devant l’autel.

Dans une niche enfumée par une gaze blanche, une Vierge qui exhibait des yeux en plâtre bleu et deux pommes d’api à la place des joues, souriait en étendant les mains. Elle était d’une insignifiance vraiment gênante, mais son sanctuaire, qui gardait la tiédeur des pièces toujours closes, était intime. Les cloisons tapissées de lustrine rouge étaient époussetées, le plancher était balayé et les bénitiers pleins, de superbes roses-thé s’épanouissaient dans des pots, entre les candélabres. Durtal comprit alors pourquoi il avait si souvent aperçu M. Bruno se dirigeant, des fleurs à la main, de ce côté; il devait orer dans ce lieu qu’il aimait sans doute parce qu’il était isolé dans la solitude profonde de cette Trappe.

Le brave homme! se cria Durtal, resongeant aux services affectueux, aux prévenances fraternelles que l’oblat avait eus pour lui. Et il ajouta: l’heureux homme aussi, car il se possède et vit si placide ici!

Et en effet, reprit-il, à quoi bon lutter si ce n’est contre soi-même? s’agiter pour de l’argent, pour de la gloire, se démener afin d’opprimer les autres et d’être adulé par eux, quelle besogne vaine!

Seule, l’Église, en dressant les reposoirs de l’année liturgique, en forçant les saisons à suivre, pas à pas, la vie du Christ, a su nous tracer le plan des occupations nécessaires, des fins utiles. Elle nous a fourni le moyen de marcher toujours côte à côte avec Jésus, de vivre l’au jour le jour des Évangiles; pour les chrétiens, elle a fait du temps le messager des douleurs et le héraut des joies; elle a confié à l’année le rôle de servante du Nouveau Testament, d’émissaire zélée du culte.

Et Durtal réfléchissait à ce cycle de la liturgie qui débute au premier jour de l’an religieux, à l’Avent, puis tourne d’un mouvement insensible, sur lui-même, jusqu’à ce qu’il revienne à son point de départ, à cette époque où l’Église se prépare, par la pénitence et la prière, à célébrer la Noël.

Et, feuilletant son eucologe, voyant ce cercle inouï d’offices, il pensait à ce prodigieux joyau, à cette couronne du roi Recceswinthe que le musée de Cluny recèle.

L’année liturgique n’était-elle pas, comme elle, pavée de cristaux et de cabochons par ses admirables cantiques, par ses ferventes hymnes, sertis dans l’or même des Saluts et des Vêpres?

Il semblait que l’Église eût substitué à cette couronne d’épines dont les Juifs avaient ceint les tempes du Sauveur, la couronne vraiment royale du Propre du Temps, la seule qui fût ciselée dans un métal assez précieux, avec un art assez pur, pour oser se poser sur le front d’un Dieu!

Et la grande Lapidaire avait commencé son œuvre en incrustant, dans ce diadème d’offices, l’hymne de saint Ambroise, et l’invocation tirée de l’Ancien Testament, le «Rorate cœli», ce chant mélancolique de l’attente et du regret, cette gemme fumeuse, violacée, dont l’eau s’éclaire alors qu’après chacune de ses strophes surgit la déprécation solennelle des patriarches appelant la présence tant espérée du Christ.

Et les quatre dimanches de l’Avent disparaissaient avec les pages tournées de l’eucologe; la nuit de la Nativité était venue: après le «Jesu Redemptor» des Vêpres, le vieux chant Portugais, l’«Adeste fideles», s’élevait, au Salut, de toutes les bouches. C’était une prose d’une naïveté vraiment charmante, une ancienne image où défilaient les pâtres et les rois, sur un air populaire approprié aux grandes marches, apte à charmer, à aider, par le rythme en quelque sorte militaire des pas, les longues étapes des fidèles quittant leurs chaumières pour se rendre aux églises éloignées des bourgs.

Et, imperceptiblement, ainsi que l’année, en une invisible rotation, le cercle virait, s’arrêtait à la fête des Saints Innocents où s’épanouissait, telle qu’une flore d’abattoir, en une gerbe cueillie sur un sol irrigué par le sang des agneaux, cette séquence rouge et sentant la rose qu’est le «Salvete flores martyrum», de Prudence;--la couronne bougeait encore et l’hymne de l’Épiphanie, le «Crudelis Herodes» de Sedulius, paraissait à son tour.

Maintenant, les dimanches gravitaient, les dimanches violets où l’on n’entend plus le «Gloria in excelsis», où l’on chante l’«Audi Benigne» de saint Ambroise et le «Miserere», ce psaume couleur de cendre qui est peut-être le plus parfait chef-d’œuvre de tristesse qu’ait puisé, dans ses répertoires de plains-chants, l’Église.

C’était le Carême, dont les améthystes s’éteignaient dans le gris mouillé des hydrophanes, dans le blanc embrumé des quartz et l’invocation magnifique l’«Attende Domine» montait sous les cintres. Issu, comme le «Rorate cœli», des proses de l’Ancien Testament, ce chant humilié, contrit, énumérant les punitions méritées des fautes, devenait sinon moins douloureux, en tous cas plus grave encore et plus pressant, lorsqu’il confirmait, lorsqu’il résumait, dans la strophe initiale de son refrain, l’aveu déjà confessé des hontes.

Et, subitement, sur cette couronne éclatait, après les feux las des Carêmes, l’escarboucle en flamme de la Passion. Sur la suie bouleversée d’un ciel, une croix rouge se dressait et des hourras majestueux et des cris éplorés acclamaient le Fruit ensanglanté de l’arbre; et le «Vexilla regis» se répétait encore, le dimanche suivant, à la férie des Rameaux qui joignait à cette prose de Fortunat l’hymne verte qu’elle accompagnait d’un bruit soyeux de palmes, le «Gloria, laus et honor» de Théodulphe.

Puis les feux des pierreries grésillaient et mouraient. Aux braises des gemmes succédaient les charbons éteints des obsidiennes, des pierres noires, renflant à peine sur l’or terni, sans un reflet, de leurs montures; l’on entrait dans la Semaine Sainte; partout le «Pange lingua» de Claudien Mamert et le «Stabat» gémissaient sous les voûtes; et c’étaient les Ténèbres, les lamentations et les psaumes dont le glas faisait vaciller la flamme des cierges de cire brune, et, après chaque halte, à la fin de chacun des psaumes, l’un des cierges expirait et sa fusée de fumée bleue s’évaporait encore dans le pourtour ajouré des arches, lorsque le chœur reprenait la série interrompue des plaintes.

Et la couronne conversait une fois de plus; les grains de ce rosaire musical coulaient encore et tout changeait. Jésus était ressuscité et les chants d’allégresse sautaient des orgues. Le «Victimæ Paschali laudes» exultait avant l’évangile des messes et, au Salut, l’«O filii et filiæ», vraiment créé pour être entonné par les jubilations éperdues des foules, courait, jouait, dans l’ouragan joyeux des orgues qui déracinaient les piliers et soulevaient les nefs.

Et les fêtes carillonnées se suivaient à de plus longs intervalles. A l’Ascension, les cristaux lourds et clairs de saint Ambroise emplissaient d’eau lumineuse le bassin minuscule des chatons; les feux des rubis et des grenats s’allumaient à nouveau avec l’hymne cramoisie et la prose écarlate de la Pentecôte, le «Veni Creator» et le «Veni Spiritus». La fête de la Trinité passait, signalée par les quatrains de Grégoire le Grand et pour la fête du Saint Sacrement, la liturgie pouvait exhiber le plus merveilleux écrin de son douaire, l’office de saint Thomas, le «Pange lingua», l’«Adoro te», le «Sacris Solemniis», le «Verbum supernum» et surtout le «Lauda Sion», ce pur chef-d’œuvre de la poésie latine et de la scolastique, cette hymne si précise, si lucide dans son abstraction, si ferme dans son verbe rimé autour duquel s’enroule la mélodie la plus enthousiaste, la plus souple peut-être du plain-chant.

Le cercle se déplaçait encore, montrant sur ses différentes faces les vingt-trois à vingt-huit dimanches qui défilent derrière la Pentecôte, les semaines vertes du temps de Pèlerinage, et il s’arrêtait à la dernière férie, au dimanche après l’octave de la Toussaint, à la Dédicace des Églises qu’encensait le «Cœlestis urbs», de vieilles stances dont les ruines avaient été mal consolidées par les architectes d’Urbain VIII, d’antiques cabochons dont l’eau trouble dormait, ne s’animait qu’en de rares lueurs.

La soudure de la couronne religieuse de l’année liturgique se faisait alors aux messes où l’évangile du dernier dimanche qui suit la Pentecôte, l’évangile selon saint Mathieu répète, ainsi que l’évangile selon saint Luc qui se récite au premier dimanche de l’Avent, les terribles prédictions du Christ sur la désolation des temps, sur la fin annoncée du monde.

Ce n’est pas tout, reprit Durtal que cette course au travers de son paroissien intéressait. Dans cette couronne du Propre du Temps, s’insèrent, telles que des pierres plus petites, les proses du Propre des Saints qui comblent les places vides et achèvent de parer le cycle.

D’abord, les perles et les gemmes de la Sainte Vierge, les joyaux limpides, les saphirs bleus et les spinelles roses de ses antiennes, puis l’aigue-marine si lucide, si pure de l’«Ave maris stella», la topaze pâlie des larmes de l’«O quot undis lacrymarum» de la fête des Sept Douleurs, et l’hyacinthe, couleur de sang essuyé, du «Stabat»; puis s’égrènent les fêtes des Anges et des Saints, les hymnes dédiées aux Apôtres et aux Évangélistes, aux Martyrs solitaires ou accouplés, hors et pendant le temps pascal, aux Confesseurs Pontifes ou non Pontifes, aux Vierges, aux saintes Femmes, toutes fêtes différenciées par des séquences particulières, par des proses spéciales, dont quelques-unes naïves, comme les quatrains tressés en l’honneur de la nativité de saint Jean-Baptiste, par Paul Diacre.

Il reste enfin la Toussaint avec le «Placare Christe» et les trois coups de tocsin, le glas en tercets du «Dies iræ» qui retentit le jour réservé à la Commémoration des morts.

Quel immense bien-fonds de poésie, quel incomparable fief d’art l’Église possède! s’écria-t-il, en fermant son livre; et des souvenirs se levaient pour lui de cette excursion dans l’eucologe.

Que de soirs où la tristesse de vivre s’était dissipée, en écoutant ces proses clamées dans les églises!

Il repensait à la voix suppliante de l’Avent et il se rappelait un soir où il rôdait, sous une pluie fine, le long des quais. Il était chassé de chez lui par d’ignobles visions et en même temps obsédé par le dégoût croissant de ses vices. Il avait fini, sans le vouloir, par échouer à Saint-Gervais.

Dans la chapelle de la Vierge, de pauvres femmes étaient prostrées. Il s’était agenouillé, las, abasourdi, l’âme si mal à l’aise, qu’elle somnolait, sans force pour s’éveiller. Des chantres et des gamins de la maîtrise s’étaient installés avec deux ou trois prêtres dans cette chapelle; on avait allumé des cierges, et une voix blonde et ténue d’enfant avait, dans le noir de l’église, chanté les longues antiennes du Rorate.

Dans l’état d’accablement, de tristesse où il stagnait, Durtal s’était senti ouvert et saigné jusqu’au fond de l’âme, alors que moins tremblante qu’une voix plus âgée qui eût compris le sens des paroles qu’elle disait, cette voix racontait ingénument, presque sans confusion, au Juste: «Peccavimus et facti sumus tanquam immundus nos».

Et Durtal reprenait ces mots, les épelait, terrifié, pensait: ah oui, nous avons péché et nous sommes semblables au lépreux, Seigneur!--Et le chant continuait et, à son tour, le Très-Haut empruntait ce même organe innocent de l’enfance, pour confesser à l’homme sa pitié, pour lui confirmer le pardon assuré par la venue du Fils.

Et la soirée s’était terminée par un Salut de plain-chant au milieu de ce silence prosterné de malheureuses femmes.

Durtal se rappelait être sorti de l’église, étayé, renfloué, débarrassé de ses hantises et il était reparti sous la bruine, surpris que le chemin fût aussi court, fredonnant le Rorate dont l’air l’obsédait, finissant par y voir l’attente personnelle d’un inconnu propice.

Et c’étaient d’autres soirs... l’Octave des Morts à Saint-Sulpice et à Saint-Thomas d’Aquin où l’on ressuscitait, après les Vêpres des trépassés, la vieille séquence disparue du bréviaire romain, le «Languentibus in Purgatorio».

Cette église était la seule à Paris qui eût conservé ces pages de l’hymnaire gallican et elle les faisait détailler, sans maîtrise, par deux basses, mais ces chantres, si médiocres d’habitude, aimaient sans doute cette mélodie, car s’ils ne la chantaient pas avec art, ils l’expulsaient au moins dans un peu d’âme.

Et cette invocation à la Madone que l’on adjurait de sauver les âmes du Purgatoire était dolente comme ces âmes mêmes, et si mélancolique, si languide qu’on oubliait l’alentour, l’horreur de ce sanctuaire dont le chœur est une scène de théâtre, entourée de baignoires fermées et garnie de lustres; on rêvait, loin de Paris, quelques instants, hors de cette population de dévotes et de domestiques qui fréquente ce lieu, le soir.

Ah! l’Église, se disait-il, en descendant le sentier qui conduisait au grand étang, quelle génitrice d’art! et subitement, le bruit d’un corps tombant dans l’eau, interrompit ses réflexions.

Il regarda derrière la haie des roseaux et ne vit rien, sinon de grands cercles courant sur l’onde et, tout à coup, dans l’un de ces ronds, une tête minuscule de chien parut tenant un poisson dans la gueule; et la bête se haussa un peu hors de l’eau, montra un corps effilé et couvert d’une fourrure et, tranquillement, de ses petits yeux noirs, elle fixa Durtal.

Puis, en un éclair, elle franchit la distance qui la séparait du bord et disparut sous les herbes.

--C’est la loutre, se dit-il, se rappelant la discussion à table du vicaire de passage et de l’oblat.

Et il s’en allait rejoindre l’autre étang quand il se heurta au père Étienne.

Il lui raconta sa rencontre.

--Pas possible! s’écria le moine; personne n’a jamais vu la loutre; vous devez confondre avec un rat d’eau, avec un autre animal, car cette bête que nous guettons depuis des années est invisible.

Durtal lui en fit la description.

--C’est pourtant elle! convint l’hôtelier, surpris.

Il était évident que cette loutre vivait à l’état de légende dans cet étang. Dans ces existences monotones, dans ces jours semblables du cloître, elle prenait les proportions d’un sujet fabuleux, d’un événement dont le mystère devait occuper les intervalles ménagés entre les oraisons des heures.

--Il faut indiquer à M. Bruno l’endroit exact où vous l’avez remarquée, car il va recommencer la chasse, fit le P. Étienne, après un silence.

--Mais enfin en quoi cela peut-il vous gêner qu’elle mange vos poissons, puisque vous ne les pêchez point?

--Pardon, nous les pêchons pour les envoyer à l’Archevêché, répondit le moine qui reprit:--c’est tout de même bien étrange que vous ayez aperçu cette bête!

Décidément, en partant d’ici, l’on dira de moi: il est le Monsieur qui a vu la loutre! pensa Durtal.

Tout en causant, ils étaient parvenus près de l’étang en croix.

--Regardez, dit le père, en désignant le cygne qui se dressait, furieux, et battait des ailes, en sifflant.

--Qu’est-ce qui lui prend?

--Il lui prend que la couleur blanche de ma robe l’exaspère.

--Ah! et pourquoi?

--Je ne sais; il veut peut-être être le seul qui soit blanc, ici; il épargne les convers, mais dès qu’un père... tenez, vous allez voir.

Et l’hôtelier se dirigea tranquillement vers le cygne.

--Viens, dit-il à la bête irritée qui l’éclaboussa d’eau; et il tendit la main que le cygne happa.

--Voilà, fit le moine, en montrant la marque d’une pince rouge imprimée dans sa chair.

Et il sourit, en se tenant la main et quitta Durtal qui se demanda si, en procédant de la sorte, le trappiste n’avait pas voulu s’infliger une punition corporelle pour expier une distraction quelconque, une vétille.

Ce coup de bec a dû le tenailler atrocement, car les larmes lui sont montées aux yeux. Comment s’est-il exposé si joyeusement à cette morsure?

Et il se souvenait qu’un jour, à l’office de None, un des jeunes moines s’était trompé dans le ton d’une antienne; au moment où se terminait l’office, il s’était agenouillé devant l’autel, puis il s’était étendu sur les dalles tout de son long, à plat ventre, la bouche collée au sol, jusqu’à ce que la cliquette du prieur lui eût intimé l’ordre de se relever.

C’était la coulpe volontaire, pour une négligence commise, pour un oubli. Qui sait si le P. Étienne ne s’était pas, à son tour, châtié d’une pensée qu’il jugeait peccamineuse, en se faisant ainsi pincer?

Il consulta, à ce propos, l’oblat, le soir, mais M. Bruno se contenta de sourire, sans répondre.

Et Durtal lui parlant de son prochain départ pour Paris, le vieil homme hocha la tête.

--Étant données, fit-il, les appréhensions, la gêne que vous cause la communion, vous agirez sagement en vous approchant, dès votre rentrée, de la Sainte Table.

Et voyant que Durtal ne répliquait pas et baissait le nez:

--Croyez-en un homme qui a connu ces épreuves; si vous ne vous étreignez pas, tandis que vous serez encore sous l’impression toute chaude de la Trappe, vous flotterez entre le désir et le regret, sans avancer; vous vous ingénierez à vous découvrir des excuses pour ne pas vous confesser; vous tâcherez de croire qu’il est impossible de vous aboucher, à Paris, avec un abbé qui vous comprenne. Or, permettez-moi de vous l’assurer, rien n’est plus faux. Si vous désirez un confident expert et facile, allez chez les Jésuites; si vous voulez surtout une âme zélée de prêtre, allez à Saint-Sulpice.

Vous y rencontrerez des ecclésiastiques honnêtes et intelligents, de braves cœurs. A Paris, où le clergé des paroisses est si mélangé, ils sont le dessus de panier du sacerdoce; et cela se conçoit, ils forment une communauté, habitent en cellule, ne dînent pas en ville et, comme le règlement Sulpicien leur interdit de prétendre aux honneurs et aux places, ils ne risquent pas de devenir, par ambition, de mauvais prêtres. Vous les connaissez?

--Non, mais pour résoudre cette question qui ne laisse pas, en effet, de m’inquiéter, je compte sur un abbé que je fréquente, sur celui-là même qui m’a envoyé dans cette Trappe.

Et cela me fait penser, reprit-il, en se levant pour se rendre à Complies, que j’ai encore oublié de lui écrire. Il est vrai que, maintenant, il est trop tard, j’arriverai chez lui presque aussitôt que ma lettre. C’est bizarre, mais à force de se promener dans ses propres aîtres, à force de vivre sur soi-même, les jours coulent et l’on n’a le temps de rien faire ici!

VIII

Il avait espéré, pour son dernier jour à la Trappe, une matinée de quiétude et de flâne d’esprit, une mitigation de sieste spirituelle et de réveil charmé par des mélopées d’offices et, pas du tout, l’idée envahissante, têtue, qu’il allait quitter, le lendemain, le monastère, lui gâtait toutes les joies qu’il s’était promises.

Maintenant qu’il n’avait plus à se monder, à se passer au van des confessions, à se présenter à la susception matinale du Viatique, il restait irrésolu, ne sachant plus à quoi occuper son temps, ahuri par cette reprise de la vie profane qui renversait ses barrages d’oubli, qui l’atteignait déjà par-dessus les digues franchies du cloître.

Ainsi qu’une bête capturée, il commença de se frotter contre les barreaux de sa cage, fit le tour de la clôture, s’emplissant la vue de ces paysages où il avait égoutté de si clémentes et de si cruelles heures.

Il sentait en lui un affaissement de terrain, un éboulis d’âme, un découragement absolu devant cette perspective de rentrer dans l’existence habituelle, de se mêler à nouveau aux va-et-vient des hommes; et il éprouvait en même temps une fatigue cérébrale immense.

Il se traîna par les allées, dans un état de complet déconfort, dans un de ces accès de spleen religieux qui déterminent, lorsqu’ils se prolongent, pendant des années, le «tædium vitæ» des cloîtres. Il avait horreur d’une vie autre que celle-là et l’âme, surmenée par des prières, défaillait dans un corps insuffisamment reposé et mal nourri; elle n’avait plus aucun désir, demandait à n’être pas dérangée, à dormir, tombait dans un de ces états de torpeur où tout devient indifférent, où l’on finit par perdre doucement connaissance, par s’asphyxier sans que l’on souffre.

Il avait beau, pour réagir en se consolant, se promettre qu’il assisterait, à Paris, aux offices des Bénédictines, qu’il se tiendrait sur la lisière de la société, à part, il était bien obligé de se répondre que ces subterfuges sont impossibles, que l’évent même de la ville est rebelle aux leurres, que l’isolement dans une chambre ne ressemble en rien à la solitude d’une cellule, que les messes célébrées dans les chapelles ouvertes au public ne peuvent s’assimiler aux offices fermés des Trappes.

Puis à quoi bon tenter de se méprendre? Il en était de l’âme comme du corps qui se porte mieux au bord de la mer ou dans les montagnes que dans le fond des villes. Il y avait l’air spirituel meilleur même à Paris, dans certains quartiers religieux de la rive gauche que dans les arrondissements situés sur l’autre rive; plus vif dans quelques basiliques, plus pur, par exemple, à Notre-Dame des Victoires que dans les églises telles que la Trinité ou la Madeleine.

Mais le monastère était, en quelque sorte, la vraie plage et le haut plateau de l’âme. L’atmosphère y était balsamique; les forces revenaient, l’appétit perdu de Dieu se ranimait; c’était la santé succédant aux malaises, le régime fortifiant et soutenu substitué à la langueur, aux exercices restreints des villes.

Cette conviction qu’aucune duperie ne lui serait à Paris possible l’atterra. Il vagabonda de la cellule à la chapelle, de la chapelle dans les bois, attendant avec impatience l’heure du dîner pour pouvoir parler à quelqu’un, car, dans son désarroi, un nouveau besoin venait de naître. Il avait, depuis plus de huit jours, étiré des après-midi entières sans desserrer les dents; il n’en souffrait pas, était même satisfait de ce silence, mais depuis qu’il était talonné par cette idée d’un départ, il ne pouvait plus se taire, pensait dans les allées, tout haut, pour alléger cette sensation de cœur gros qui l’étouffait.

M. Bruno était trop sagace pour ne point deviner le malaise de son compagnon, devenu tour à tour taciturne et bavard pendant le repas. Il fit semblant de ne rien voir, mais, après qu’il eut récité les grâces, il disparut et Durtal, qui rôdait près du grand étang, fut surpris de l’apercevoir se dirigeant de son côté avec le P. Étienne.

Ils l’accostèrent et le trappiste qui souriait lui proposa, s’il n’avait pas formé d’autre projet, de se distraire, en visitant le couvent et surtout la bibliothèque que le père serait ravi de lui montrer.

--Si cela me convient, mais certainement! s’écria Durtal.

Ils retournèrent, tous les trois, vers l’abbaye; le moine souleva le loquet d’une petite porte creusée dans un mur près de l’église et Durtal pénétra dans un cimetière minuscule, planté de croix de bois sur des tombes d’herbe.

Il n’y avait aucune inscription, aucune fleur dans cet enclos qu’ils traversèrent; le moine poussa une autre porte et ils débouchèrent dans un long couloir qui puait le rat. Au bout de ce couloir, Durtal reconnut l’escalier qu’il avait franchi, un matin, pour aller se confesser chez le prieur. Ils le laissèrent à leur gauche, tournèrent dans une autre galerie et l’hôtelier les introduisit dans une salle immense, percée de hautes fenêtres, décorée de trumeaux du XVIIIe siècle et de grisailles; elle était exclusivement meublée de bancs et de stalles au-dessus desquels, un siège isolé, sculpté d’armes abbatiales peintes, marquait la place de Dom Anselme.

--Oh! cette salle du chapitre, elle n’a rien de monastique! dit le P. Étienne, en désignant les peintures profanes des murs; nous avons conservé tel quel le salon de cet ancien château, mais je vous prie de croire que ce décor ne nous plaît guère.

--Et que fait-on dans cette salle?

--Mais, nous nous y réunissons après la messe; le chapitre s’ouvre par la lecture du martyrologe, suivie des dernières prières de Prime. Puis on lit un passage de la règle que le P. abbé commente. Enfin, nous pratiquons l’exercice d’humilité, c’est-à-dire que celui d’entre nous qui a commis une faute contre la règle se prosterne et l’avoue devant ses frères.

Ils se rendirent de là au réfectoire. Cette pièce aussi haute de plafond, mais plus petite, était garnie de tables dessinant la forme d’un fer à cheval. Des sortes de grands huiliers contenant, chacun, deux demi-bouteilles de piquette séparées par une carafe et, devant eux, des tasses de terre brune à deux anses servant de verres, y étaient, de distance en distance, posés. Le moine expliqua que ces faux huiliers à trois branches indiquaient la place de deux couverts, chaque moine ayant droit à sa demi-bouteille de boisson et partageant avec son voisin l’eau de la carafe.

--Cette chaire, reprit le P. Étienne, en désignant un grand coquetier de bois, adossé à la muraille, est destinée au lecteur de semaine, au père qui fait la lecture pendant le repas.

--Et il dure combien de temps ce repas?

--Juste une demi-heure.

--Oui, et la cuisine que nous autres nous mangeons est une cuisine délicate, en comparaison de celle qu’on sert aux moines, dit l’oblat.

--Je mentirais si je vous affirmais que nous nous régalons, répondit l’hôtelier. Savez-vous ce qui est le plus pénible à supporter, les premiers temps surtout, c’est le manque d’assaisonnement des plats. Le poivre et les épices sont interdits par la règle, et comme aucune salière ne figure sur notre table, nous avalons tels quels des aliments qui sont à peine salés, pour la plupart.

Certains jours d’été, lorsque l’on sue à grosses gouttes, cela devient presque impossible, car le cœur lève. Et il faut s’enfourner quand même cette pâtée chaude, l’absorber en quantité suffisante pour ne pas faiblir jusqu’au lendemain; on se regarde, découragés, n’en pouvant plus; il n’y a pas d’autre mot pour définir notre dîner au mois d’août, c’est un supplice.

--Et tous, le P. abbé, le prieur, les pères, les frères, tous ont la même nourriture?

--Tous. Venez visiter maintenant le dortoir.

Ils montèrent au premier. Un immense corridor, garni, tel qu’une écurie, de box de bois, s’étendait, fermé à chacun de ses bouts par une porte.

--Voici notre logis, fit le moine, en s’arrêtant devant ces cases. Des pancartes étaient placées au-dessus d’elles, affichant le nom de chaque moine et la première arborait sur son étiquette cette inscription: le père abbé.

Durtal tâta le lit accoté contre l’une des deux cloisons.

Il avait l’aspérité d’un peigne à carder et le mordant d’une râpe. Il se composait d’une simple paillasse piquée, étendue sur une planche; pas de draps, mais une couverture de prison en laine grise; à la place des oreillers un sac de paille.

--Dieu que c’est dur! s’écria Durtal, et le moine rit.

--Nos robes amortissent la rugosité de ce faux matelas, dit-il, car la règle ne nous permet pas de nous déshabiller; nous pouvons seulement nous déchausser; aussi dormons-nous tout vêtus, la tête enveloppée dans notre capuce.

--Et ce qu’il doit faire froid dans ce corridor balayé par tous les vents! ajouta Durtal.

--Sans doute, l’hiver est farouche ici; mais ce n’est pas cette saison-là qui nous alarme; on vit tant bien que mal, même sans feu, par les temps de glace; mais l’été!--Si vous saviez ce que le réveil dans des vêtements encore trempés de sueur, pas secs depuis la veille, est atroce!

Puis, bien qu’à cause de la grande chaleur on ait souvent à peine dormi, il faut, avant le jour, sauter en bas de sa couche et commencer aussitôt le grand office de nuit, les Vigiles qui durent au moins deux heures. Même après vingt ans de Trappe, on ne peut pas ne point souffrir de ce lever; on se bat à la chapelle contre le sommeil qui vous écrase; on dort pendant que l’on entend chanter un verset; on lutte pour se tenir éveillé, afin de pouvoir en chanter un autre, et l’on retombe.

Il faudrait pouvoir donner un tour de clef à la pensée et l’on en est incapable.

Vraiment, je vous assure qu’en dehors même de la fatigue corporelle qui explique cet état, le matin, il y a là une agression démoniaque, une tentation incessante pour nous inciter à mal réciter l’office.

--Et vous subissez, tous, cette lutte?

--Tous; et cela n’empêche, conclut le moine dont le visage rayonna, cela n’empêche que nous ne soyons ici vraiment heureux.

C’est que toutes ces épreuves ne sont rien à côté des joies profondes et intimes que le bon Dieu nous accorde! ah! il est un maître généreux; il nous paye au centuple nos pauvres peines.

Tout en parlant, ils avaient enfilé le corridor et étaient arrivés à son autre bout.

Le moine ouvrit la porte et Durtal, stupéfié, se trouva dans un vestibule, juste en face de sa cellule.

--Je ne croyais pas, dit-il, habiter si près de vous!

--Cette maison est un véritable labyrinthe--mais M. Bruno va vous conduire à la bibliothèque où le père prieur vous attend, car, moi, il faut que j’aille à mes affaires. A tout à l’heure, reprit-il, en souriant.

La bibliothèque était située de l’autre côté de l’escalier par lequel Durtal accédait à sa chambre. Elle était grande, garnie de rayons du haut en bas, occupée au milieu par une sorte de table comptoir sous laquelle s’étageaient encore des rangées de livres.

Le P. Maximin dit à Durtal:

--Nous ne sommes pas bien riches, mais enfin nous possédons des instruments de travail assez complets sur la théologie et la monographie des cloîtres.

--Vous avez des volumes superbes, s’écria Durtal qui regardait de magnifiques in-folio reliés dans de splendides reliures aux armes.

--Tenez, voici les œuvres de saint Bernard en une belle édition, et le moine présenta à Durtal d’énormes textuaires imprimés avec des caractères graves, sur papier sonore.

--Quand je pense que je m’étais promis de savourer saint Bernard, dans cette abbaye même qu’il a fondée, et me voici à la veille de mon départ et je n’ai rien lu.

--Vous ne connaissez pas ses ouvrages?

--Si, des morceaux épars de ses sermons et de ses lettres; j’ai parcouru des selectæ médiocres de ses œuvres, mais c’est tout.

--Il est notre maître par excellence ici, mais il n’est pas le seul de nos ancêtres en saint Benoît dont ce couvent dispose, dit le père, avec une certaine fierté.--Voyez, et il désigna sur des rayons de puissants in-quarto, voici: saint Grégoire Le Grand, Bède le Vénérable, saint Pierre Damien, saint Anselme... et vos amis sont là, fit-il, suivant de l’œil Durtal qui lisait des titres de volumes, sainte Térèse, saint Jean de la Croix, sainte Madeleine de Pazzi, sainte Angèle, Tauler,... et celle-ci qui, de même que la sœur Emmerich, dictait ses entretiens avec Jésus, pendant l’extase.--Et le prieur tira de la file des livres deux in-dix-huit: les «Dialogues» de sainte Catherine de Sienne.

--Elle est terrible pour les prêtres de son temps cette Dominicaine, reprit le moine. Elle vérifie leurs méfaits, leur reproche nettement de vendre le Saint-Esprit, de pratiquer des sortilèges, de se servir du sacrement pour composer des maléfices.

--Sans compter les vices indus dont elle les accuse dans la série du péché de chair, ajouta l’oblat.

--Certes, elle ne mâche pas ses mots, mais elle avait le droit de le prendre sur ce ton et de menacer au nom du Seigneur, car elle était vraiment inspirée par Lui. Sa doctrine était puisée aux sources divines.--«Doctrina ejus infusa, non acquisita», a dit l’Église dans la bulle qui la canonise. Ses Dialogues sont admirables; les pages où Dieu lui explique les saintes fraudes dont il use parfois pour ramener les hommes au bien, les passages où elle traite de la vie monastique, de cette barque qui possède trois cordages: la chasteté, l’obéissance et la pauvreté, et qui affronte la tempête sous la conduite du Saint-Esprit, sont délicieux. Elle se révèle, dans son œuvre, l’élève du disciple bien-aimé et de saint Thomas d’Aquin. On croirait entendre l’Ange de l’école paraphrasant le dernier des Évangiles!

--Oui, fit à son tour l’oblat; si sainte Catherine de Sienne ne s’adonne pas aux hautes spéculations de la Mystique, si elle n’analyse point comme sainte Térèse les mystères de l’amour divin et ne trace pas l’itinéraire des âmes destinées à la vie parfaite, elle reflète directement au moins les entretiens du ciel. Elle appelle, elle aime! Vous avez parcouru, Monsieur, ses traités de la Discrétion et de la Prière?

--Non. J’ai lu Catherine de Gênes, mais les livres de Catherine de Sienne ne me sont jamais tombés entre les mains.

--Et ce recueil-ci, qu’en pensez-vous?

Durtal regarda le titre et fit la moue.

--Je vois que Suso ne vous ravit guères.

--Je mentirais si je vous assurais que les dissertations de ce Dominicain m’enchantent. D’abord, l’illuminé que fut cet homme ne m’attire pas. Sans parler de la frénésie de ses pénitences, quelle minutie de dévotion, quelle étroitesse de piété fut la sienne! Songez qu’il ne pouvait se décider à boire sans avoir, au préalable, divisé son breuvage en cinq parts. Il pensait honorer ainsi les cinq plaies du Sauveur; et encore avalait-il en deux fois sa dernière gorgée, pour s’évoquer l’eau et le sang qui sortirent du flanc du Verbe.

Non, ça ne m’entre pas dans la caboche, ces choses-là; jamais, je n’admettrai que de semblables pratiques puissent glorifier le Christ!

Et, remarquez bien que cet amour des égrugeures, que cette passion des béatilles se retrouve dans toute son œuvre. Son Dieu est si difficile à contenter, si méticuleux, si tâtillon, que personne n’irait au Ciel si l’on croyait ce qu’il raconte!--C’est un épilogueur d’éternité, un grigou de paradis, ce Dieu-là!

En somme, Suso s’épand en d’impétueux discours sur des vétilles; puis ce qu’avec ses insipides allégories, son morose «Colloque des neuf rochers» m’assomme!

--Vous conviendrez bien, pourtant, que son étude sur «l’Union de l’âme» est substantielle et que «l’office de l’Éternelle Sagesse qu’il composa vaut qu’on le lise.

--Je ne dis pas, mon père; je n’ai plus présent à la mémoire cet office; mais je me rappelle assez bien le traité de «l’Union avec Dieu»; il m’a semblé plus intéressant que le reste, mais avouez qu’il est de bien courte haleine... et puis sainte Térèse a élucidé, elle aussi, cette question du renoncement humain et de la fruition divine... et dame alors!

--Allons, fit l’oblat en souriant, je renonce à faire de vous un lecteur fervent du bon Suso.

--Pour nous, reprit le P. Maximin, voici vraiment quel devrait être, si nous avions un peu de temps pour travailler, le levain de nos méditations, le sujet de nos lectures et il amena à lui un in-folio qui contenait les œuvres de sainte Hildegarde, abbesse du monastère de Ruperstberg.

C’est que, voyez-vous, celle-là est la grande Prophétesse du Nouveau Testament. Jamais, depuis les visions de saint Jean à Pathmos, l’Esprit-Saint ne s’était communiqué à un être terrestre avec autant de plénitude et de lumière. Dans son «Heptachronon», elle prédit le protestantisme et la captivité du Vatican; dans son «Scivias» ou «Connaissance des voies du Seigneur» qui a été rédigé, d’après son récit, par un moine du couvent de Saint-Désibode, elle interprète les symboles des Écritures et la nature même des éléments. Elle a également écrit un diligent commentaire de notre règle et d’altières et d’enthousiastes pages sur la musique sacrée, sur la littérature, sur l’art qu’elle définit excellemment: une réminiscence à moitié effacée d’une condition primitive dont nous sommes déchus depuis l’Éden. Malheureusement, pour la comprendre, il faut se livrer à de minutieuses recherches, à de patientes études. Son style apocalyptique a quelque chose de rétractile; il semble qu’il se recule et se referme davantage encore lorsqu’on veut l’ouvrir.

--Je sais bien, moi, que j’y perds mon peu de latin, dit M. Bruno. Quel dommage qu’il n’existe pas une traduction, avec gloses à l’appui, de ses œuvres!

--Elles sont intraduisibles, fit le père qui poursuivit:

Sainte Hildegarde est, avec saint Bernard, l’une des plus pures gloires de la famille de saint Benoît. Quelle prédestinée que cette vierge qui fut inondée des clartés intérieures dès l’âge de trois ans et mourut à quatre-vingt-deux ans, après avoir vécu toute sa vie dans les cloîtres!

--Et ajoutez qu’elle fut, à l’état permanent, fatidique, s’écria l’oblat. Elle ne ressemble à aucune autre Sainte; tout en elle étonne jusqu’à cette façon dont Dieu l’apostrophe, car il oublie qu’elle est femme et l’appelle: «l’homme».

--Et, elle, emploie, quand elle veut se désigner, cette étrange expression: «moi, la chétive forme», repartit le prieur.--Mais voici une autre écrivain qui nous est chère aussi, et il montra à Durtal les deux volumes de sainte Gertrude. Celle-là est encore l’une de nos grandes moniales, une abbesse vraiment Bénédictine, dans le sens exact du mot, car elle faisait expliquer les Saintes Écritures à ses nonnes, voulait que la piété de ses filles s’appuyât sur la science, que leur foi se sustentât avec des aliments liturgiques, si l’on peut dire.

--Je ne connais d’elle que ses «Exercices», observa Durtal et ils m’ont laissé le souvenir de paroles d’écho, de redites des Livres Saints. Si tant est qu’on puisse la juger sur de simples extraits, elle me paraît ne pas avoir l’expression originale, être bien au-dessous d’une sainte Térèse ou d’une sainte Angèle.

--Sans doute, répondit le moine. Elle se rapproche cependant de sainte Angèle par le don de la familiarité lorsqu’elle converse avec le Christ et aussi par la véhémence amoureuse de ses propos; seulement tout cela se transforme en sortant de sa propre source; elle pense liturgiquement; et cela est si vrai que la plus minime des réflexions se présente aussitôt à elle, habillée de la langue des Évangiles et des Psaumes.

Ses «Révélations», ses «Insinuations», son «Héraut de l’amour divin» sont merveilleux à ce point de vue; puis n’est-elle pas exquise sa prière à la Sainte Vierge qui débute par cette phrase: Salut, ô blanc lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille?...

Comme suite à ses œuvres, les Bénédictins de Solesmes ont édité aussi les «Révélations» de sainte Mechtilde, son livre sur «la Grâce spéciale» et sa «Lumière de la Divinité»; ils sont là, sur cette rangée...

--Que je vous montre des guides savamment jalonnés pour l’âme qui s’échappe d’elle-même et veut tenter l’ascension des monts éternels, dit à son tour M. Bruno, en présentant à Durtal la «Lucerna mystica» de Lopez Ezquerra, les in-quarto de Scaramelli, les tomes de Schram, l’Ascétique chrétienne de Ribet, les «Principes de théologie mystique» du père Séraphin.

--Et celui-ci, le connaissez-vous? reprit l’oblat; ce volume qu’il tendait était intitulé «De l’Oraison», demeurait anonyme, portait en bas de sa première page: Solesmes, typographie de l’abbaye de Sainte-Cécile--et au-dessous de la date imprimée 1886, Durtal déchiffra ces mots écrits à l’encre: «Communication essentiellement privée».

--Je n’ai jamais vu cet opuscule qui ne semble pas, du reste, avoir été mis dans le commerce; quel en est l’auteur?

--La plus extraordinaire des moniales de ce temps; l’abbesse des Bénédictines de Solesmes. Je regrette seulement que vous partiez si tôt, car j’eusse été heureux de vous le faire lire.

Au point de vue du document il est d’une science vraiment souveraine et il contient d’admirables citations de sainte Hildegarde et de Cassien; au point de vue de la Mystique même, la mère sainte Cécile ne fait évidemment que reproduire les travaux de ses devancières et elle ne nous apprend rien de très neuf. Néanmoins, je me rappelle un passage qui me semble plus spécial, plus personnel. Attendez...

Et l’oblat compulsa quelques pages. Le voici:

«L’âme spiritualisée ne paraît pas exposée à la tentation proprement dite, mais par une permission divine, elle est appelée à se frotter au Démon, esprit contre esprit... Le contact du Démon est alors perçu à la surface de l’âme, sous la forme d’une brûlure tout à la fois spirituelle et sensible... Si l’âme tient bon dans son union avec Dieu, si elle est forte, la douleur quoique très vive est supportable, mais si l’âme commet quelque légère imperfection même intérieure, le Démon avance d’autant et porte son horrible brûlure plus avant, jusqu’à ce que, par des actes généreux, elle ait pu le repousser plus au dehors.»

Cet effleurement satanique qui produit un effet presque matériel sur les parties les plus intangibles de notre être est, vous l’avouerez, pour le moins curieux, conclut l’oblat, en fermant le volume.

--La mère sainte Cécile est une stratégiste remarquable d’âme, fit le Prieur, mais... mais... cette œuvre qu’elle a rédigée pour les filles de son abbaye contient, je crois, quelques propositions téméraires qui n’ont pas été lues sans déplaisir à Rome.

Pour en finir avec nos pauvres richesses, reprit-il, nous n’avons de ce côté--et il désigna une partie des bibliothèques qui couvraient la pièce--que des ouvrages de longue haleine, le Ménologe Cistercien, la Patrologie de Migne, des dictionnaires d’hagiographie, des manuels d’herméneutique sacrée, de droit canon, d’apologétique chrétienne, d’exégèse biblique, les œuvres complètes de saint Thomas, des outils de travail que nous n’employons guère, car, vous le savez, nous sommes un rameau du tronc Bénédictin voué à une vie de labeur corporel et de pénitence; nous sommes les hommes de peine du bon Dieu, surtout. Ici, c’est M. Bruno qui se sert de ces livres et moi aussi quelquefois, car je suis plus spécialement chargé du spirituel, dans ce monastère, ajouta, en souriant, le moine.

Durtal le regardait; il maniait avec des mains caressantes, couvait d’un œil tout en lumière bleue, les volumes, riait avec une joie d’enfant en tournant les pages.

Quelle différence entre ce moine qui adorait évidemment les bouquins et ce prieur, au profil impérieux, aux lèvres muettes qui l’avait écouté, le second jour, en confession! puis, songeant à tous ces trappistes, à la sérénité de leurs visages, à l’allégresse de leurs yeux, Durtal se disait que ces Cisterciens n’étaient nullement, ainsi que le monde croit, des gens douloureux et funèbres, mais qu’ils étaient, bien au contraire, les plus gais des hommes.

--A propos, dit le P. Maximin, le R. P. abbé m’a chargé d’une commission. Sachant que vous voulez nous quitter demain, il serait désireux, maintenant qu’il est sur pied, de passer au moins quelques minutes avec vous. Il sera libre, ce soir. Cela vous gênerait-il de le rejoindre après Complies?

--Pas du tout, je serai très heureux de causer avec dom Anselme.

--Alors, c’est entendu.

Ils descendirent. Durtal remercia le prieur qui rentra dans la clôture des couloirs et l’oblat qui remonta dans sa cellule. Il baguenauda, atteignit, malgré ce tourment du départ qui le hantait, sans trop de peine, le soir.

Le Salve Regina qu’il entendait pour la dernière fois peut-être, ainsi modelé par des voix mâles, cette chapelle aérienne bâtie avec des sons et s’évaporant avec la fin de l’antienne, dans la fumée des cierges, le remua jusqu’au fond de l’âme; puis vraiment, ce soir-là, la Trappe se montrait charmante. Après l’office, on dit le chapelet, non comme à Paris où l’on débite un Pater, dix Ave et un Gloria et ainsi de suite; là, on égrenait, en latin, un Pater, un Ave, un Gloria et l’on recommençait jusqu’à ce que l’on eût épuisé de la sorte quelques dizaines.

Ce chapelet fut détaillé à genoux, moitié par le prieur, moitié par tous les moines. Il roulait au galop si vite que l’on discernait à peine les mots, mais dès qu’il fut terminé, sur un signal, le grand silence se fit et chacun, la tête dans ses mains, pria.

Et Durtal se rendit compte du système ingénieux des oraisons conventuelles; après les prières purement vocales comme celles-là, venait la prière mentale, la déprécation personnelle, stimulée, mise en train par la machine même des patenôtres.

Rien n’est laissé au hasard dans la religion; tout exercice qui semble, au premier abord, inutile, a une raison d’être, se disait-il, en sortant dans la cour. Et le fait est que le rosaire, qui ne paraît être qu’une toupie de sons, remplit un but. Il repose l’âme excédée des supplications qu’elle récite, en s’y appliquant, en y pensant; il l’empêche de bafouiller, de rabâcher toujours à Dieu les mêmes pétitions, les mêmes plaintes; il lui permet de souffler, de se délasser, dans des orations où elle peut se dispenser de réfléchir et se déprendre. En somme, le chapelet occupe, en priant, les heures de fatigue où l’on ne prierait point.--Ah! voici le père abbé.

Le trappiste lui exprima le regret de ne le visiter que quelques moments, ainsi; puis, après qu’il eut répondu à Durtal, qui s’enquérait de l’état de sa santé, qu’il espérait être enfin guéri, il lui proposa de se promener dans le jardin et l’invita à ne point se gêner pour fumer, s’il en avait envie, ses cigarettes.

Et la conversation s’engagea sur Paris. Dom Anselme demandait des renseignements et finissait par dire, en souriant:

--Je vois par des bribes de journaux qui me parviennent que la société est férue de socialisme, pour l’instant. Tout le monde voudrait résoudre la fameuse question sociale. Où ça en est-il?

--Où ça en est? mais à rien! A moins de changer les âmes des ouvriers et des patrons et de les rendre, du jour au lendemain, désintéressées et charitables, à quoi voulez-vous que tous ces systèmes aboutissent?

--Eh bien mais, fit le moine, en enveloppant d’un geste le monastère, elle est résolue cette question, ici.

Le salaire n’existant plus, toutes les sources des conflits sont supprimées.

Chacun besogne suivant ses aptitudes et suivant ses forces; les pères, qui n’ont pas de solides épaules et de gros bras, plient les enveloppes des chocolats ou apprêtent des comptes et ceux qui sont robustes remuent la terre.

J’ajoute que l’égalité dans nos cloîtres est telle que le prieur et l’abbé n’ont aucun avantage de plus que les autres moines. A table, les portions et, au dortoir, les paillasses sont identiques. Les seuls profits de l’abbé consistent, en somme, dans les inévitables soucis que suscitent la conduite morale et la direction temporelle d’une abbaye. Il n’y a donc pas de raison pour que les ouvriers conventuels se mettent en grève, conclut, en souriant, l’abbé.

--Oui, mais vous êtes des minimistes, vous supprimez la famille, la femme, vous vivez de rien et vous n’attendez de n’être réellement récompensés de vos labeurs qu’après la mort. Allez donc faire comprendre cela aux gens des villes!

--La situation sociale se résume ainsi, n’est-ce pas? Les patrons veulent exploiter les ouvriers qui veulent, à leur tour, être payés le plus possible en travaillant le moins qu’ils pourront. Eh bien! mais alors, c’est sans issue!

--Parfaitement, et c’est triste, car le socialisme dérive, en somme, d’idées clémentes, d’idées propres, mais toujours il se heurtera contre l’égoïsme et le lucre, contre les inévitables brisants des péchés de l’homme.

Et votre petite fabrique de chocolat vous procure-t-elle au moins des bénéfices?

--Oui, c’est elle qui nous sauve.

L’abbé se tut pendant une seconde, et il reprit:

--Vous savez, Monsieur, comment un couvent se fonde. Je choisis pour exemple notre ordre. Un domaine et les terres qui en dépendent lui sont offerts, à charge par lui de les peupler. Que fait-il? il prend une poignée de ses moines et les essaime dans le sol qu’on lui donne. Mais, là, s’arrête sa tâche. Le grain doit lever seul; autrement dit, les trappistes, détachés de leur maison-mère, doivent gagner leur vie et se suffire.

Aussi, quand nous prîmes possession de ces bâtiments, étions-nous si pauvres que, depuis le pain jusqu’aux souliers, tout nous manquait; mais nous n’avions aucune inquiétude sur l’avenir, car il n’y a pas d’exemple, dans l’histoire monastique, que la Providence n’ait point secouru les abbayes qui se fiaient à elle. Petit à petit, nous avons tiré de cette terre notre provende; nous avons appris les métiers utiles; maintenant nous fabriquons nos vêtements et nos chaussures; nous moissonnons notre blé et cuisons notre pain; notre existence matérielle est donc assurée, mais les impôts nous écrasent; c’est pourquoi nous avons fondé cette fabrique dont le rapport devient, d’années en années, meilleur.

Dans un an ou deux, la bâtisse qui nous abrite et que nous n’avons pu faire réparer, faute d’argent, s’effondrera; mais si Dieu permet que des âmes généreuses nous viennent en aide, peut-être serons-nous alors en état d’édifier un monastère et c’est notre souhait à tous, car vraiment cette bicoque, avec ses pièces à la débandade et sa chapelle en rotonde, nous est pénible.

L’abbé se tut encore, puis, après une pause, il dit, à mi-voix, se parlant à lui-même:

--On ne saurait le nier, un couvent qui n’a pas l’aspect d’un cloître est un obstacle aux vocations; le postulant a besoin--c’est dans la nature, cela--de se pétrir dans un milieu qui lui plaise, de s’encourager dans une église qui l’enveloppe, dans une chapelle un peu sombre, et, pour obtenir ce résultat, il faut le style roman ou le gothique.

--Ah oui! par exemple.--Et vous avez beaucoup de novices?

--Nous avons surtout beaucoup de sujets qui désirent tâter de la vie des Trappes, mais la plupart ne parviennent pas à supporter notre régime. En dehors même de la question de savoir si la vocation des débutants est imaginaire ou réelle, nous sommes, au point de vue physique, après quinze jours d’essai, nettement fixés.

--Ce qui doit terrasser les constitutions les plus robustes, c’est ce repas unique de légumes; je ne comprends même pas comment, en menant une existence active, vous pouvez y résister.

--La vérité, c’est que les corps obéissent quand les âmes sont résolues. Nos ancêtres l’enduraient bien, la vie des Trappes! Ce qui manque aujourd’hui, ce sont les âmes. Je me souviens, moi, quand j’ai fait ma probation dans un cloître de Cîteaux, je n’avais aucune santé et pourtant j’aurais, s’il l’avait fallu, mangé des pierres!

Au reste, la règle sera prochainement adoucie, poursuivit l’abbé; mais, dans tous les cas, il est un pays qui, en prévision d’une disette, nous assurerait un bon nombre de recrues, la Hollande.

Et voyant le regard étonné de Durtal, le père dit:

--Oui, dans ce pays protestant, la végétation mystique est florissante. Le Catholicisme y est d’autant plus fervent qu’il est, sinon persécuté, du moins méprisé, noyé dans la masse des luthériens. Peut-être cela tient-il aussi de la nature du sol, à ses plaines solitaires, à ses canaux silencieux, au goût même des hollandais pour une vie régulière et paisible; toujours est-il que, dans ce petit noyau de catholiques, la vocation Cistercienne est très fréquente.

Durtal regardait ce trappiste qui marchait, majestueux et tranquille, la tête enfouie dans son capuce, les mains passées sous sa ceinture.

Par instants, ses yeux éclairaient dans l’intérieur du capuchon et l’améthyste qu’il portait au doigt pétillait en de brèves flammes.

L’on n’entendait aucun bruit; à cette heure, la Trappe dormait. Durtal et l’abbé longeaient les rives du grand étang dont l’eau vivait, seule éveillée dans le sommeil de ces bois, car la lune qui resplendissait dans un ciel sans nuées l’ensemençait d’une myriade de poissons d’or; et ce frai lumineux tombé de l’astre montait, descendait, frétillait en de milliers de cédilles de feu dont le vent qui soufflait activait les lueurs.

L’abbé ne causait plus et Durtal qui rêvait, grisé par la douceur de cette nuit, gémit subitement. Il venait de s’aviser qu’à pareille heure, le lendemain, il serait à Paris et, voyant le monastère dont la façade apparaissait, toute pâle, au fond d’une allée, ainsi qu’au bout d’un tunnel noir, il s’écria, songeant à tous ces moines qui l’habitaient:

--Ah! ce qu’ils sont heureux!

Et l’abbé répondit: trop.

Puis, doucement, à voix basse:

--C’est pourtant vrai; nous entrons ici pour faire pénitence, pour nous mortifier et nous avons à peine souffert que déjà Dieu nous console! Il est si bon qu’il veut se leurrer, lui-même, sur nos mérites. S’il tolère qu’à certains moments le Démon nous persécute, il nous donne, en échange, tant de bonheur qu’il n’y a plus aucune proportion de gardée entre la récompense et la peine. Parfois, quand j’y songe, je me demande comment il subsiste encore cet équilibre que les moniales et les moines sont chargés de maintenir, car, ni les uns, ni les autres, nous ne souffrons assez pour neutraliser les offenses assidues des villes.

L’abbé s’interrompit, puis il reprit pensif:

--Le monde ne conçoit même pas que les austérités des abbayes puissent lui profiter. La doctrine de la suppléance mystique lui échappe complètement. Il ne peut se figurer que la substitution de l’innocent au coupable, alors qu’il s’agit de subir une peine méritée, est nécessaire. Il ne s’explique pas davantage qu’en voulant pâtir pour les autres, les moines détournent les colères du Ciel et établissent une solidarité dans le bien qui fait contre-poids à la fédération du mal. Et Dieu sait pourtant de quels cataclysmes ce monde inconscient serait menacé, si, par suite d’une disparition soudaine de tous les cloîtres, cet équilibre qui le sauve était rompu!

--Le cas s’est déjà présenté, fit Durtal qui,--tout en écoutant ce trappiste, pensait à l’abbé Gévresin et se rappelait que ce prêtre s’exprimait, sur le même sujet, en des termes presque pareils.--La Révolution a, en effet, supprimé, d’un trait de plume, tous les couvents; mais, j’y songe, l’histoire de ce temps, sur lequel tant de regrattiers s’acharnent, est encore à écrire. Au lieu de chercher des documents sur les actes, sur les personnes mêmes des Jacobins, il faudrait dépouiller les archives des ordres religieux qui existaient à cette époque.

En travaillant ainsi à côté de la Révolution, en sondant ses alentours, l’on exhumerait ses fondements, l’on déterrerait ses causes; l’on découvrirait certainement qu’à mesure que les couvents s’effondraient, des excès monstrueux prenaient naissance. Qui sait si les folies démoniaques d’un Carrier ou d’un Marat ne concordent point avec la mort d’une abbaye dont la sainteté préservait, depuis des années, la France?

--Pour être juste, répondit l’abbé, il convient de dire que la Révolution n’a détruit que des ruines. Le régime de la Commende avait fini par sataniser les monastères. Ce sont eux, hélas! qui, par le relâchement de leurs mœurs, ont fait pencher la balance et attiré sur ce pays la foudre.

La Terreur n’a été qu’une conséquence de leur impiété. Dieu, que rien ne retenait plus, a laissé faire.

--Oui, mais comment convaincre maintenant de la nécessité des compensations un monde qui divague dans des accès continus de gain; comment le persuader qu’il serait urgent, pour conjurer de nouvelles crises, d’abriter les villes derrière les redoutes sacrées des cloîtres?

Après le siège de 1870, prudemment, l’on enveloppa Paris dans un immense réseau d’infranchissables forts; mais ne serait-il pas indispensable aussi de l’entourer d’une ceinture de prières, de bastionner ses alentours de maisons conventuelles, d’édifier, partout, dans sa banlieue, des monastères de Clarisses, de Carmélites, de Bénédictines du Saint-Sacrement, des monastères qui seraient, en quelque sorte, de puissantes citadelles destinées à arrêter la marche en avant des armées du mal?

--Certes, les villes auraient grand besoin d’être garanties des invasions infernales par un cordon sanitaire d’ordres... mais, voyons, Monsieur, je ne veux point vous priver d’un repos utile; je vous joindrai, demain, avant que vous ne quittiez notre solitude; je tiens cependant à vous affirmer dès maintenant que vous ne comptez ici que des amis et que vous y serez toujours le bienvenu. J’espère que, de votre côté, vous ne garderez pas un mauvais souvenir de notre pauvre hospitalité et que vous nous le prouverez, en revenant nous voir.

Ils étaient arrivés, tout en bavardant, devant l’hôtellerie.

Le père serra les mains de Durtal, et il gravit lentement le perron, balayant de sa robe la poussière argentée des marches, montant, tout blanc, dans un rayon de lune.

IX

Durtal voulut, aussitôt après la messe, visiter, une dernière fois, ces bois qu’il avait, tour à tour, si languissamment et si violemment battus. Il se promena d’abord dans la vieille allée de ces tilleuls dont les pâles émanations étaient vraiment pour son esprit ce que leurs feuilles infusées sont pour le corps, une sorte de panacée très faible, de sédatif bénin, très doux.

Puis il s’assit à leur ombre, sur un banc de pierre. En se penchant un peu, par les trous agités des branches, il apercevait la façade solennelle de l’abbaye, et, vis-à-vis d’elle, séparée par le potager, la gigantesque croix debout, devant ce plan liquide d’une basilique que simulait l’étang.

Il se leva, s’approcha de cette croix d’eau dont le ciel bleuissait le jus de chique et il contemplait le grand Christ de marbre blanc qui dominait toute la Trappe, semblait se dresser, en face d’elle, comme un rappel permanent des vœux de souffrances qu’il avait acceptés et qu’il se réservait de changer, à la longue, en joies.

Le fait est, se dit Durtal qui repensait à ces aveux contradictoires des moines, confessant qu’ils menaient, à la fois la vie la plus attrayante et la plus atroce, le fait est que le bon Dieu les dupe. Ils atteignent ici-bas le paradis en y cherchant l’enfer; quelle étrange existence, j’ai moi-même égouttée dans ce cloître, reprit-il, car j’y ai été, presque en même temps, et très malheureux et très heureux; et maintenant je sens bien le mirage qui déjà commence; avant deux jours, le souvenir des chagrins qui furent cependant, si je les recense avec soin, très supérieurs aux liesses, aura disparu et je ne me rappellerai plus que les témulences intérieures à la chapelle, que les vols délicieux, le matin, dans les sentiers du parc.

Ce que je regretterai la geôle en plein air de ce couvent!--c’est curieux, je m’y découvre attaché par d’obscurs liens; il me remonte, lorsque je suis dans ma cellule, je ne sais quelles souvenances de famille ancienne. Je me suis aussitôt retrouvé chez moi, dans un lieu que je n’avais jamais vu; j’ai reconnu, dès le premier instant, une vie très spéciale et que j’ignorais néanmoins. Il me semble que quelque chose qui m’intéresse, qui m’est même personnel, s’est passé, avant que je ne fusse né, ici. Vraiment, si je croyais aux métempsycoses, je pourrais m’imaginer que j’ai été, dans les existences antérieures, moine... mauvais moine alors, se dit-il, en souriant de ces réflexions, puisque j’aurais dû me réincarner et retourner, pour expier mes fautes, dans un cloître.

Tout en se causant, il avait arpenté une longue allée qui conduisait au bout de la clôture et, coupant à mi-chemin à travers des halliers, il flâna sur la lisière du grand étang.

Il ne bouillonnait pas de même que certains jours où le vent le creusait et l’enflait, le faisait courir et revenir sur lui-même, dès qu’il touchait ses rives. Il restait immobile, n’était remué que par des reflets de nuages mouvants et d’arbres. Par moments, une feuille tombée des peupliers voisins voguait sur l’image d’une nuée; par d’autres, des bulles d’air filaient du fond et crevaient à la surface, dans le bleu réverbéré du ciel.

Durtal chercha la loutre, mais elle ne se montra point; il revoyait seulement les martinets qui écorchaient l’eau d’un coup d’aile, les libellules qui pétillaient comme des aigrettes, éclairaient comme les flammes azurées des soufres.

S’il avait souffert près de l’étang en croix, il ne pouvait évoquer devant la nappe de cet autre étang que le rappel des lénitives heures qu’il y avait coulées, étendu sur un lit de mousse ou sur une couche de roseaux secs; et il le regardait, attendri, essayant de le fixer, de l’emporter dans sa mémoire, pour revivre à Paris, les yeux fermés, sur ses bords.

Il poursuivit sa marche, s’attarda dans une allée de noyers qui longeait les murailles au-dessus du monastère; de là, il plongeait dans la cour, devant le cloître, sur des communs, des écuries, des bûchers, sur les cabines mêmes des porcs. Il tentait d’apercevoir le frère Siméon, mais il était probablement occupé dans les étables, car il ne parut pas. Les bâtiments étaient muets, les pourceaux rentrés; seuls, quelques chats efflanqués rôdaient, taciturnes, se regardant à peine lorsqu’ils se rencontraient, chacun de son côté, à la recherche sans doute d’un nourrissant gibier qui les consolerait de ces éternels repas de soupe maigre que leur servait la Trappe.

L’heure pressait, il s’en fut prier, une dernière fois, à la chapelle et regagna sa cellule, afin de préparer sa valise.

Tout en rangeant ses affaires, il pensait à l’inutilité des logis qu’on pare. Il avait dépensé tout son argent, à Paris, pour acheter des bibelots et des livres, car il avait jusqu’alors détesté la nudité des murs.

Et aujourd’hui, considérant les parois désertes de cette pièce, il s’avouait qu’il était mieux chez lui entre ces quatre cloisons blanchies à la chaux, que dans sa chambre tendue, à Paris, d’étoffes.

Subitement, il discernait que la Trappe l’avait détaché de ses préférences, l’avait en quelques jours renversé de fond en comble. La puissance d’un pareil milieu! se dit-il, un peu effrayé de se sentir ainsi transformé. Et il reprit, en bouclant sa malle: il faut pourtant que je rejoigne le P. Étienne, car enfin, il s’agit de régler ma dépense; je ne veux pas du tout être à la charge de ces braves gens.

Il visita les corridors, finit par croiser le père dans la cour.

Il était un peu gêné pour aborder cette question; aux premiers mots, l’hôtelier sourit.

--La règle de saint Benoît est formelle, fit-il, nous devons recevoir les hôtes comme nous recevrions Notre-Seigneur Jésus même, c’est vous dire que nous ne pouvons échanger contre de l’argent nos pauvres soins.

Et Durtal insistant, embarrassé.

--S’il ne vous convient pas d’avoir partagé, sans la payer, notre maigre pitance, faites alors comme il vous plaira; seulement la somme que vous donnerez sera distribuée, par pièces de dix et de vingt sous, aux pauvres qui viennent, chaque matin, de bien loin souvent, frapper à la porte du monastère.

Durtal s’inclina et remit l’argent qu’il tenait tout préparé, dans sa poche, au père; puis il s’enquit s’il ne pourrait pas entretenir le P. Maximin avant son départ.

--Mais si; au reste, le père prieur ne vous aurait pas laissé partir, sans vous serrer la main. Je vais m’assurer s’il est libre; attendez-moi dans le réfectoire.--Et le moine disparut et rentra, quelques minutes après, précédé du prieur.

--Eh bien, dit celui-ci, vous allez donc vous replonger dans la bagarre!

--Oh! sans joie, mon père.

--Je comprends cela. C’est si bon, n’est-ce pas, de ne plus rien entendre et de se taire? enfin, prenez courage, nous prierons pour vous.

Et comme Durtal les remerciait, tous les deux, de leurs attentives bontés.

--Mais c’est plaisir que d’accueillir un retraitant tel que vous, s’écria le P. Étienne; rien ne vous rebute et vous êtes si exact que vous êtes debout avant l’heure; vous m’avez rendu mon rôle de surveillant facile. Si tous étaient aussi peu exigeants et aussi souples!

Et il avoua avoir hébergé des prêtres envoyés par leurs évêques en pénitence, des ecclésiastiques tarés dont les plaintes sur la nourriture, sur la chambre, sur les exigences matinales du réveil, ne tarissaient pas.

--Si encore, fit le prieur, l’on pouvait espérer les ramener au bien, les renvoyer guéris dans leurs paroisses, mais non; ils décampent encore plus révoltés qu’avant; le Diable ne les lâche pas, ceux-là!

Sur ces entrefaites, un convers apporta des plats recouverts par des assiettes et les déposa sur la table.

--Nous avons modifié l’heure de votre dîner, à cause du train, fit le P. Étienne.

--Bon appétit, adieu, et que le Seigneur vous bénisse, dit le prieur.

Il leva la main et enveloppa d’un grand signe de croix Durtal qui s’agenouilla, surpris par le ton subitement ému du moine. Mais le P. Maximin se reprit aussitôt et il le salua, au moment où M. Bruno entrait.

Le repas fut silencieux; l’oblat était visiblement peiné du départ de ce compagnon qu’il aimait et Durtal considérait, le cœur gros, ce vieillard qui était si charitablement sorti de sa solitude pour lui prêter son aide.

--Vous ne viendrez donc pas, un jour, à Paris, me voir? lui dit-il.

--Non, j’ai quitté la vie sans esprit de retour; je suis mort au monde; je ne veux plus revoir Paris, je ne veux plus revivre.

Mais si Dieu me prête encore quelques années d’existence, j’espère vous retrouver ici, car ce n’est pas en vain que l’on a franchi le seuil de l’ascétère mystique, pour y vérifier, par une expérience sur soi-même, la réalité de ces perquisitions que Notre Seigneur opère. Or, comme Dieu ne procède pas au hasard, il achèvera certainement, en vous triturant, son œuvre. J’ose vous le recommander, tâchez de ne pas vous céder et essayez de mourir assez à vous-même pour ne point contrarier ses plans.

--Je sais bien, fit Durtal, que tout s’est déplacé en moi, que je ne suis plus le même, mais ce qui m’épouvante, c’est d’être sûr maintenant que les travaux de l’école Térésienne sont exacts... alors, alors... s’il faut passer par tous les rouleaux des laminoirs que saint Jean de la Croix décrit...

Un bruit de voiture, dans la cour, l’interrompit. M. Bruno s’en fut à la fenêtre et s’informa:

--Vos bagages sont descendus?

--Oui.

Ils se regardèrent.

--Écoutez, je voudrais vraiment vous dire...

--Non, non, ne me remerciez pas, s’écria l’oblat. Voyez-vous, je n’ai jamais si bien compris la misère de mon être; ah! si j’avais été un autre homme, j’aurais pu, en priant mieux, vous aider plus!

La porte s’ouvrit et le P. Étienne déclara:

--Vous n’avez pas une minute à perdre, si vous ne voulez pas manquer le train.

Ainsi bousculé par l’heure, Durtal n’eut que le temps d’embrasser son ami qui l’accompagna dans la cour. Sur une sorte de char à banc, un trappiste qui allongeait, sous un crâne chauve et des joues vergetées de fils roses, une grande barbe noire, l’attendait, assis.

Durtal pressait, une dernière fois, la main de l’hôtelier et de l’oblat, quand le père abbé vint, à son tour, lui souhaiter un bon voyage et, au bout de la cour, Durtal aperçut deux yeux qui le fixaient, ceux du frère Anaclet qui, de loin, lui disait, un peu incliné, sans un geste, adieu.

Jusqu’à ce pauvre homme dont le regard éloquent racontait une affection vraiment touchante, une pitié de saint pour l’étranger qu’il avait vu si tumultueux et si triste, dans l’abandon désolé des bois!

Certes, la rigidité de la règle interdisait toute effusion à ces moines, mais Durtal sentait bien qu’ils étaient allés pour lui jusqu’aux limites des concessions permises et son affliction fut affreuse lorsqu’il leur jeta, en partant, un dernier merci.

Et la porte de la Trappe se referma, cette porte devant laquelle il avait tremblé, en arrivant, et qu’il considérait, les larmes aux yeux, maintenant.

--Nous allons détaler bon train, fit le procureur, car nous sommes en retard. Et le cheval courut, ventre à terre, sur les routes.

Durtal reconnaissait son compagnon pour l’avoir entrevu dans la rotonde, chantant au chœur, pendant l’office.

Il avait l’air à la fois bonhomme et décidé et son petit œil gris souriait, en furetant, derrière des lunettes à branches.

--Eh bien, dit-il, comment avez-vous supporté notre régime?

--J’ai eu toutes les chances; je suis débarqué, ici, l’estomac détraqué, le corps malade et les repas laconiques de la Trappe m’ont guéri!

Et Durtal lui narrant brièvement les stages d’âme qu’il avait subis, le moine murmura:

--Ce n’est rien, en fait d’assauts démoniaques, nous avons eu, ici, de véritables cas de possession.

--Et c’est le frère Siméon qui les a résolus!

--Ah! vous savez cela... Et il répliqua très simplement à Durtal qui lui parlait de son admiration pour les pauvres convers.

--Vous avez raison, Monsieur; si vous pouviez causer avec ces paysans et ces illettrés, vous seriez surpris des réponses souvent profondes que ces gens vous feraient; puis ils sont les seuls qui soient réellement courageux à la Trappe; nous autres, les pères, lorsque nous nous croyons trop affaiblis, nous acceptons volontiers le supplément autorisé d’un œuf; eux pas; ils prient davantage et il faut admettre que Notre Seigneur les écoute, puisqu’ils se rétablissent et ne sont, en somme, jamais malades.

Et à une question de Durtal lui demandant en quoi consistaient ses fonctions de procureur, le moine repartit:

--Elles consistent à tenir des comptes, à être placier de commerce, à voyager, à pratiquer tout, hélas! sauf ce qui concerne la vie du cloître; mais nous sommes si peu nombreux à Notre-Dame de l’Atre que nous devenons forcément des maîtres Jacque. Voyez le P. Étienne qui est célerier de l’abbaye et hôtelier, il est aussi sacristain et sonneur de cloches; moi, je suis également premier chantre et professeur de plain-chant.

Et, tandis que la voiture roulait, cahotée dans les ornières, le procureur affirmait à Durtal qui lui racontait combien les offices chantés de la Trappe l’avaient ravi:

--Ce n’est pas chez nous qu’il convient de les entendre; nos chœurs sont trop restreints, trop faibles, pour pouvoir soulever la masse géante de ces chants. Il faut aller chez les moines noirs de Solesmes ou de Ligugé, si vous voulez retrouver les mélodies grégoriennes exécutées, telles qu’elles le furent au Moyen Age. A propos, connaissez-vous, à Paris, les Bénédictines de la rue Monsieur?

--Oui, mais ne pensez-vous point qu’elles roucoulent un peu?

--Je ne dis pas; n’empêche cependant que leur répertoire est authentique; mais au petit séminaire de Versailles, vous avez mieux encore, puisqu’on y chante exactement comme à Solesmes; remarquez-le bien, du reste, à Paris, quand les églises consentent à ne pas répudier les cantilènes liturgiques, elles usent, pour la plupart, de la fausse notation imprimée et répandue à foison dans tous les diocèses de France, par la maison Pustet, de Ratisbonne.

Or, les erreurs et les fraudes dont pullulent ces éditions sont avérées.

La légende sur laquelle ses partisans l’étayent est inexacte. Prétendre, ainsi qu’ils le font, que cette version n’est autre que celle de Palestrina qui fut chargé par le pape Paul V de réviser la liturgie musicale de l’Église, est un argument dénué de véracité et privé de force, car tout le monde sait que lorsque Palestrina est mort il avait à peine commencé la correction du Graduel.

J’ajouterai que, quand bien même ce musicien aurait achevé son œuvre, cela ne prouverait pas que son interprétation devrait être préférée à celle qui a été récemment constituée, après de patientes recherches, par l’Abbaye de Solesmes; car les textes Bénédictins s’appuient sur la copie conservée au monastère de Saint Gall, de l’antiphonaire de saint Grégoire qui représente le monument le plus ancien, le plus sûr que l’Église détienne du vrai plain-chant.

Ce manuscrit dont des fac-simile, dont des photographies existent est le code des mélodies grégoriennes et il devrait être, s’il m’est permis de parler de la sorte, la bible neumatique des maîtrises.

Les disciples de saint Benoît ont donc absolument raison lorsqu’ils attestent que leur version est la seule fidèle, la seule juste.

--Comment se fait-il alors que tant d’églises se fournissent à Ratisbonne?

--Hélas! comment se fait-il que Pustet ait pendant si longtemps accaparé le monopole des livres liturgiques et... mais non, mieux vaut se taire... tenez seulement pour certain que les volumes allemands sont la négation absolue de la tradition grégorienne, l’hérésie la plus complète du plain-chant.

A propos, quelle heure avons-nous?--Ah! Il faut nous dépêcher, fit le Procureur, en regardant la montre que lui tendait Durtal.--Hue, la belle!--Et il cingla la bête.

--Vous conduisez avec un entrain! s’écria Durtal.

--C’est vrai, j’ai oublié de vous dire qu’en sus de mes autres fonctions, j’exerçais encore, au besoin, celle de cocher.

Durtal pensait qu’ils étaient tout de même extraordinaires ces gens qui vivaient de la vie intérieure, en Dieu. Dès qu’ils consentaient à redescendre sur la terre, ils se révélaient les plus sagaces et les plus audacieux des commerçants. Un abbé fondait, avec les quelques sous qu’il réussissait à se procurer, une fabrique; il décernait l’emploi qui convenait à chacun de ses moines et il improvisait avec eux des artisans, des commis aux écritures, transformait un professeur de plain-chant en un placier, se débrouillait dans la bagarre des achats et des ventes et, peu à peu, la maison, qui ne s’élevait qu’au ras du sol, grandissait, poussait, finissait par nourrir de ses fruits l’abbaye qui l’avait plantée.

Transportés dans un autre milieu, ces gens-là eussent tout aussi facilement créé de grandes usines et lancé des banques. Et il en était de même des femmes. Quand on songe aux qualités pratiques d’homme d’affaires et au sang-froid de vieux diplomate que doit posséder, pour régir sa communauté, une mère abbesse, l’on est bien obligé de s’avouer que les seules femmes vraiment intelligentes, vraiment remarquables, sont, hors les salons, hors le monde, à la tête des cloîtres!

Et comme il s’étonnait, tout haut, que les moines fussent si experts à monter des entreprises.

--Il le faut bien, soupira le père; mais si vous croyez que nous ne regrettons pas le temps où l’on pouvait se suffire, en piochant la terre! on avait l’esprit libre, au moins; on pouvait se sanctifier dans ce silence qui est aussi nécessaire que le pain au moine, car c’est grâce à lui que l’on étouffe la vanité qui surgit, que l’on réprime l’indocilité qui murmure, que l’on refoule toutes les aspirations, toutes les pensées vers Dieu, que l’on devient enfin attentif à sa Présence.

Au lieu de cela... mais nous voici à la gare; ne vous occupez pas de votre valise et allez prendre votre billet car j’entends siffler le train. Et Durtal n’eut que le temps, en effet, de serrer la main du père qui lui déposa son bagage dans le wagon.

Là, quand il fut seul assis, regardant le moine qui s’éloignait, il se sentit le cœur gonflé, prêt à se rompre.

Et dans le vacarme des ferrailles, le train partit.

Nettement, clairement, en une minute, Durtal se rendit compte de l’effrayant désarroi dans lequel l’avait jeté la Trappe.

Ah! ce qu’en dehors d’elle, tout m’est égal et ce que plus rien ne m’importe! se cria-t-il. Et il gémit, sachant qu’il ne parviendrait plus, en effet, à s’intéresser à tout ce qui fait la joie des hommes! L’inutilité de se soucier d’autre chose que de la Mystique et de la liturgie, de penser à autre chose qu’à Dieu, s’implanta si violemment en lui qu’il se demanda ce qu’il allait devenir à Paris avec des idées pareilles.

Il se vit, subissant les tracas des controverses, la lâcheté des condescendances, la vanité des affirmations, l’inanité des preuves. Il se vit, choqué, heurté par les réflexions de tout le monde, contraint désormais de s’avancer ou de reculer, de se taire.

Dans tous les cas, c’était la paix à jamais perdue. Comment, en effet, se rallier et se recouvrer, alors qu’il faudrait s’habiter dans un lieu de passage, dans une âme ouverte à tous les vents, visitée par la foule des pensées publiques?

Son mépris des relations, son dégoût des accointances s’accrurent. Non, tout, plutôt que de me mêler encore à la société, se clama-t-il; et il se tut, désespéré, car il n’ignorait point qu’il ne pourrait, loin de la zone monastique, rester dans l’isolement. C’était l’ennui, à bref délai, le vide; aussi pourquoi ne s’était-il rien réservé, pourquoi s’était-il confié tout entier au cloître? il n’avait même pas su ménager le plaisir de rentrer dans son intérieur; il avait découvert le moyen de perdre l’amusement du bibelot, de s’extirper cette dernière satisfaction, dans la blanche nudité d’une cellule! il ne tenait plus à rien, gisait, démantelé, se disait: j’ai renoncé au peu de bonheur qui pouvait m’échoir et je vais mettre quoi à la place?

Et, terrifié, il perçut les inquiétudes d’une conscience habile à se tourmenter, les reproches permanents d’une tiédeur acquise, les appréhensions des doutes contre la Foi, la crainte des clameurs furieuses des sens remués par des rencontres.

Et il se répétait que le plus difficile ne serait pas encore de mater les émois de sa chair, mais bien de vivre chrétiennement, de se confesser, de communier, à Paris, dans une église.--Ça, jamais il n’y arriverait.--Et il supputait ses discussions avec l’abbé Gévresin, ses atermoiements, ses refus, prévoyait que leur amitié se traînerait dans des disputes.

Puis où se réfugier? au souvenir seul de la Trappe, les représentations théâtrales de Saint-Sulpice le faisaient bondir. Saint-Séverin lui semblait et distrait et fade. Comment demeurer aussi parmi le peuple stupide des dévots, comment écouter, sans grincer des dents, les chants grimés des maîtrises? Comment enfin retrouver dans la chapelle des Bénédictines, et même à Notre-Dame des Victoires, cette sourde chaleur rayonnant des âmes des moines et dégelant, peu à peu, les glaces de son pauvre être?

Et puis ce n’était même pas cela! ce qui était vraiment navrant, vraiment affreux, c’était de penser que jamais plus sans doute il n’éprouverait cette admirable allégresse qui vous soulève de terre, vous porte on ne sait où, sans qu’on sache comment, au-dessus des sens!

Ah! ces allées de la Trappe parcourues dès l’aube, ces allées où, un jour, après une communion, Dieu lui avait dilaté l’âme de telle sorte, qu’il ne la sentait même plus sienne, tant le Christ l’avait noyée dans la mer de sa divine infinité, engloutie dans le céleste firmament de sa Personne!

Comment réintégrer cet état de grâce, sans communion et hors d’un cloître? Non, c’est bien fini, conclut-il.

Et il fut pris d’un tel accès de tristesse, d’un tel élan de désespoir, qu’il rêva de descendre à la première station et de retourner à la Trappe; et il dut hausser les épaules car il n’avait ni le caractère assez patient, ni la volonté assez ferme, ni le corps assez résistant pour supporter les terribles épreuves d’un noviciat. D’ailleurs, la perspective de n’avoir pas de cellule à soi, de coucher tout habillé, pêle-mêle, dans un dortoir, l’épouvantait.

Mais quoi alors? Et douloureusement, il se résumait,

--Ah! se disait-il, j’ai vécu vingt années en dix jours dans ce couvent et je sors de là, la cervelle défaite et le cœur en charpie; je suis à jamais fichu. Paris et Notre-Dame-de-l’Atre m’ont rejeté à tour de rôle comme une épave et me voici condamné à vivre dépareillé, car je suis encore trop homme de lettres pour faire un moine et je suis cependant déjà trop moine pour rester parmi les gens de lettres.

Il tressauta et se tut, ébloui par des jets de lumière électrique qui l’inondèrent, en même temps que s’arrêtait le train.

Il était de retour à Paris.

--Si ceux-là, reprit-il, pensant à ces écrivains qu’il lui serait sans doute difficile de ne pas revoir, si ceux-là savaient combien ils sont inférieurs au dernier des convers! s’ils pouvaient s’imaginer combien l’ébriété divine d’un porcher de la Trappe m’intéresse plus que toutes leurs conversations et que tous leurs livres! Ah! vivre, vivre à l’ombre des prières de l’humble Siméon, Seigneur!

ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY