Chapter 6 of 15 · 4885 words · ~24 min read

CHAPITRE VI

LES DUNES FOSSILES

Les extensions du désert. — Les ergs morts. — Leur âge.

=Les extensions du désert.= — A lire la plupart des auteurs qui se sont occupés du Soudan, il semblerait établi que, depuis un petit nombre de siècles, le désert s’étend rapidement et gagne de plus en plus vers le sud. Ce serait, si elle était démontrée, une affirmation grave et qui enlèverait tout intérêt aux efforts considérables qui sont actuellement faits pour tirer partie de nos possessions soudanaises.

Heureusement, les faits invoqués semblent pouvoir donner lieu à une interprétation différente et moins fâcheuse pour l’avenir.

Les habitants de Zinder savent qu’il y a quelques années, une source existait auprès de leur village ; elle s’est tarie vers 1891. Gouré, dont Barth (1850) a vanté l’importance (9000 habitants) et la richesse en eau, n’est plus guère qu’un pauvre village (600 habitants en 1905) qui se meurt de soif. On sait que le climat de France et de la Méditerranée n’a pas varié au moins depuis l’époque romaine ; cependant des périodes plus sèches ou plus humides ont été mises en évidence : l’étude des changements de niveau de la Caspienne, celle des glaciers et de leurs crues ont été singulièrement fécondes à ce point de vue.

Les observations de Barth et les souvenirs des indigènes montrent peut-être tout simplement que, au Soudan comme en Europe, les premières années du XXe siècle ont été moins pluvieuses que le milieu du XIXe siècle. Les traditions indigènes, recueillies par Freydenberg, sur les oscillations du Tchad sont conformes, elles aussi, à la loi de Brückner, d’accord par suite avec ce que l’on connaît en Europe.

La décadence évidente de certaines villes de l’Aïr (Agadez, Asoday), l’abandon complet de certaines autres (Es Souk dans l’Adr’ar’, Takaredei dans l’Aïr) ne peuvent guère être attribués, en toute certitude, à une aggravation séculaire de la sécheresse ; ces villes n’ont jamais été que des relais de caravanes et des entrepôts de marchandises ; leur ruine a suivi l’abandon de routes commerciales que l’insécurité du pays, variable avec des causes purement humaines, rendait trop dangereuses.

La ruine des villages qui, au temps de la splendeur du royaume sonr’ai, étaient nombreux à l’est de Gao, est due à l’invasion des pasteurs touaregs : la région qu’occupent actuellement les Oulimminden est très analogue au Mossi ; l’eau s’y trouve à peu de profondeur (de 2 à 20 m.) ; les terres cultivables y existent en grande quantité : elles conviendraient surtout à la culture du petit mil dont on trouve partout quelques pieds, poussés au hasard d’une graine échappée d’un sac : il ne manque à cette région, pour être encore fertile, que d’être habitée par des sédentaires [cap. Pasquier[171]].

Inversement on a opposé à plusieurs reprises [Schirmer, _Le Sahara_, p. 92 ; de Lapparent, _Traité de Géologie_, 5e édition, p. 142] l’état de sécheresse du Tin Toumma (au nord du Tchad) au moment du voyage de Barth (juin 1855), à l’aspect verdoyant que lui attribue Rohlfs (juillet 1866) ; le Tin Toumma est en dehors de la zone des pluies régulières qui au Tchad ne commencent qu’en juin ; il suffit d’ailleurs d’un orage accidentel pour amener un pareil changement, en deux ou trois semaines tout au plus, dans la végétation du pays[172].

=Les ergs morts.= — A côté de ces faits qui peuvent s’expliquer facilement par des oscillations à courte période du climat, il existe des preuves certaines qu’à une époque antérieure, et peut-être pas trop lointaine, la zone qui, vers le 15° de Lat. N., s’étend de la région du Tchad jusqu’au littoral de l’Atlantique, a été un véritable désert.

La plus décisive de ces preuves est l’existence d’un certain nombre d’ergs, comparables par la surface qu’ils recouvrent à ceux du Sud algérien et qui, depuis leur formation, ont été remaniés par la pluie, fixés par la végétation, de sorte que l’on peut les considérer comme des ergs morts, des ergs fossiles.

Les dunes qui entourent le Tchad, à l’ouest et au nord tout au moins, appartiennent à cette catégorie, de même que celle du Kanem et du Chittati [Freydenberg]. Plus à l’est, dans l’Egueï et le Bodelé, il y a quelques dunes mobiles, mais Nachtigal a jugé que ce fait méritait d’être signalé expressément.

Un massif de sable important, assez compact, commence à Chirmalek ; sa limite méridionale est indiquée en gros par une ligne droite, allant de Chirmalek au sud du Mounio (100 km.). Vers le nord, il s’appuie sur le Koutous et peut être suivi au moins jusqu’aux campements tebbous de Tassr et de Dalguian (150 km.). Les dunes de cet erg, basses et assez espacées vers l’est, deviennent plus importantes vers l’ouest, au voisinage du Mounio, comme à Dalguian. J’ai compté six bras d’erg entre Boulloum et Dalguian (10 km.) dont les sommets, malgré les pertes qu’ils ont subies, ont encore 10 à 15 mètres de haut. Quelques dunes sont un peu plus élevées, comme celle qui, visible d’une quinzaine de kilomètres, signale les puits de Tassr. Toutes les dunes de cet erg indiquent qu’à l’époque où elles se sont formées, les vents dominants soufflaient, comme aujourd’hui, d’entre est et nord-est.

[Illustration : Fig. 69. — Répartition des Ergs.]

Séparé du Mounio par la plaine de Nogo, un autre erg s’appuie à l’ouest sur les massifs d’Alberkaram et de Zinder ; sa superficie est à peine moindre que celle du précédent, et il semble se relier, en passant au sud du massif ancien d’Alberkaram, à l’erg qui s’étend de Zinder à l’Adr’ar’ de Tahoua.

Les dunes existent, nombreuses aussi, dans les terrains de parcours des Oulimminden entre Gao et l’Azaouak, où Pasquier ne mentionne, comme relief, que des buttes de sable et des plateaux latéritiques.

Elles couvrent la majeure partie du bassin de Tombouctou où elles s’étendent au nord jusque vers Taoudenni. Cortier et Nieger ont décrit avec soin ces bras d’ergs qui s’étendent de l’est à l’ouest avec une grande régularité sur plus de 100 kilomètres. L’orientation de ces dunes, perpendiculaires à la plupart de celles que l’on observe au Sahara, est très remarquable ; elle le devient davantage encore par le fait que, au sud d’Araouan, toutes les dunes fossiles ont leur versant abrupt sur le nord ; entre Araouan et Taoudenni au contraire, les dunes vivantes ont leur versant abrupt vers le sud. Il n’est pas légitime d’en conclure, avec Cortier [_La Géographie_, XIV, 1906, p. 341], à l’existence d’un centre de dépression vers Araouan, puisque les deux ergs ne sont pas contemporains ; mais il est intéressant de constater qu’aux vents du sud, qui dominaient autrefois dans la région, se sont substitués des vents venant du nord.

Des ergs fossiles existent aussi en Mauritanie et au Sénégal ; dans cette dernière région, à la faveur de pluies plus abondantes, les formes sont devenues presque méconnaissables. Il a fallu les travaux de précision et les recherches attentives du capitaine Friry pour enlever toute hésitation : les amas de sable dont il m’a montré les coupes dans les tranchées toutes fraîches du chemin de fer, auprès de Thiès, ne peuvent être interprétés que comme des dunes fossiles, maintenant très étalées.

On sait que les dunes, dont la réunion constitue un erg, ne peuvent se former que dans des conditions bien déterminées : il faut d’abord du sable suffisamment fin qui, dans le Sahara tout au moins, semble toujours provenir des alluvions de fleuves aujourd’hui desséchés ; il faut de plus une sécheresse assez grande pour que les alluvions, devenues impropres à toute végétation, ne soient retenues par aucune racine. Le vent intervient alors ; il entraîne au loin, en les soulevant parfois à une grande hauteur, les fines poussières argileuses qui sont l’origine des brumes si fréquentes au Sahara méridional et au Soudan ; il laisse en place les cailloux et les graviers qui donnent naissance aux regs, si caractéristiques du désert, enfin il traîne le long du sol, sans le soulever de plus de quelques mètres, le sable, l’accumulant le long des obstacles où s’édifient des dunes ; ces dunes sont fixes dans leur position, si l’obstacle qui leur a donné naissance est fixe lui-même, ce qui semble être le cas le plus fréquent pour les dunes continentales un peu hautes, qui ne sont le plus souvent que des collines ou des plateaux ensablés[173]. Mais si la dune est fixe, les matériaux qui la constituent, au moins à la surface, sont remaniés et renouvelés à chaque coup de vent : la forme est toujours rajeunie et les arêtes, les sifs, conservent toujours une grande netteté [cf. t. I, Pl. III et X].

On connaît aussi le profil habituel d’une dune : du côté du vent, une pente assez douce, sous le vent, une paroi presque verticale de quelques mètres, au pied de laquelle commence un talus de sable éboulé, incliné d’environ 45°. En plan, la forme théorique, en croissant (Barkane) semble très rare au Sahara, comme partout : jusqu’à présent, je ne l’ai vue bien développée que dans la région du cap Blanc où des barkanes typiques assez nombreuses atteignent une hauteur de 10 mètres, et sur des dunes insignifiantes, hautes de quelques centimètres, dans la vallée de l’oued Botha. Lorsque cette forme manque, la dissymétrie de la dune reste cependant toujours reconnaissable ; il n’y a d’ailleurs pas lieu d’insister sur des notions aussi classiques [Sokolow, _Die Dünen_, Berlin, 1894].

On sait moins comment les dunes se modifient, lorsque disparaissent, ou s’atténuent, les conditions qui leur ont donné naissance.

Les vraies dunes, les dunes vivantes, ont une surface et pour ainsi dire un épiderme parfaitement glabre et prodigieusement délicat. Les moindres caprices du vent s’y inscrivent au moyen de rides légères, et le passage des plus petits insectes, en menus caractères cunéiformes, couvrant le sable de jolies arabesques ; la fuite d’une gazelle détermine des éboulements sérieux et à la place d’une empreinte fine et délicate, chaque pas laisse une trace énorme, un entonnoir d’une dizaine de centimètres ; le passage d’un homme ou d’un méhari détermine de véritables effondrements qui rendent la marche dans l’erg singulièrement pénible. Surtout la crête, presque tranchante, qui forme le sommet de la dune est en équilibre particulièrement instable : lorsque par hasard, une caravane est obligée de la franchir, il suffit de quelques hommes pour l’abattre : quelques coups de pieds la font écrouler et permettent d’établir, sans gros effort, une piste accessible aux chameaux.

Cette crête ne peut évidemment subsister qu’à condition de se régénérer constamment.

Lorsque, dans une région de dunes, un climat humide, même légèrement, envahit le désert, la pluie a plusieurs effets : agissant par érosion, elle tend à étaler le sable et à substituer au profil typique de la dune vivante (fig. 70) un profil plus flou et des formes plus adoucies. Si ce mécanisme était seul en jeu, les dunes disparaîtraient rapidement sans laisser aucune trace ; mais à côté de son œuvre de destruction, la pluie provoque deux sortes de phénomènes qui ont, l’un et l’autre, pour effet de consolider le sable : à chaque averse, l’eau de pluie, plus au moins chargée d’acide carbonique, dissout dans le sol le carbonate de chaux et d’une manière générale tous les sels solubles ; dès que le soleil se montre à nouveau, la surface tend à se dessécher ; de l’eau, chargée de sel, vient, par capillarité, remplacer sans cesse l’eau évaporée et abandonne à son tour le calcaire qu’elle tenait en dissolution, donnant ainsi naissance à un grès plus ou moins bien cimenté. Ce mode de fixation est bien connu en Europe : dans la Méditerranée orientale notamment, on exploite souvent un grès tendre, assez facile à travailler, le « poros », qui provient de dunes consolidées.

Pobéguin[174] a montré récemment, sur le littoral du Maroc, des exemples fort nets de cette fixation des dunes. Une observation précise, faite dans la cour du caïd Si Aissa ben Omar, montre que ce phénomène peut se produire rapidement : des silos, creusés depuis moins de dix ans, sont partiellement tapissés d’une croûte calcaire et portent quelques stalactites. Bien que, dans cet exemple, il ne soit pas question de dunes, les conclusions que l’on en peut tirer sont évidemment applicables à la vitesse de lapidification du sable.

Au Sahara, le calcaire est rare, mais dans certains cas tout au moins le fer peut le remplacer : beaucoup de grès ferrugineux superficiels (latérite), analogues à ceux que l’on connaît dans quelques dunes des côtes d’Europe, n’ont pas d’autre origine (cf. chap. VII, II). Sur les bords du Niger, les preuves de ce fait abondent ; parfois même, comme entre Gao et le Tondibi, les concrétions ferrugineuses sont intercalées en plein sable.

Ces concrétions sont quelquefois le seul témoin qui reste d’une dune disparue : on peut les trouver sur n’importe quelle roche, argile ou granite même, qui n’ont pu leur donner naissance ; souvent la position où on les trouve exclut toute possibilité de transport par l’eau : Gautier a noté, dans le sud de l’Adr’ar’, un lambeau de ces grès latéritiques, niché au pied et à l’abri d’une protubérance rocheuse sur les flancs de laquelle ils remontaient, dans une position qui eût admirablement convenu à une petite dune dont ils étaient sans doute le résidu, position qui rend inadmissible leur genèse par l’eau courante.

Même lorsque les éléments minéraux, nécessaires à la formation du ciment d’un grès, font défaut, la pluie fixe la dune en favorisant le développement de la végétation ; les beaux travaux qui, depuis Brémontier, ont permis d’arrêter les ravages des dunes sur les côtes d’Europe, permettent de ne pas insister sur l’efficacité de ce mode de fixage.

Dans toute la zone où les pluies tropicales se font régulièrement sentir, le sol, pendant la saison d’hivernage tout au moins, est complètement couvert d’herbe ; les arbres y persistent seuls en saison sèche et le sol, tassé par la pluie, fixé par l’entrelac des racines, est tout aussi résistant qu’un autre à la marche : il ne reprend sa mobilité que sur quelques pistes trop fréquentées, surtout sur celles que les Européens ont voulu perfectionner, en les rendant aussi nues qu’une grande route de France.

Malgré tous ces changements que la pluie a amenés avec elle dans les vieux ergs du Soudan, les dunes sont encore bien reconnaissables à la nature de leur substance qui est du sable pur, à la dissymétrie de leur relief, à l’incohérence des mamelons et des creux qui nulle part ne s’ordonnent en un système hydrographique défini ; les pistes y ont une allure toute particulière « en montagnes russes » et l’ensemble reproduit très exactement les formes topographiques des forêts de pins des Landes, bien que les arbres de la forêt de Tombouctou, ni d’aucune forêt du Soudan, ne soient comparables, ni comme grandeur ni comme densité, à ceux des pignadars.

Parfois la topographie devient très compliquée, surtout lorsque, aux dunes mortes anciennes, viennent se superposer des dunes plus récentes. Les exemples de ce fait ne sont pas très rares au Soudan et j’en ai noté de fort nets auprès de Bemba, mais les plus intéressants, ou tout au moins ceux que j’ai pu étudier de plus près, sont en Mauritanie.

Sur le littoral de l’Atlantique, de Saint-Louis jusqu’au delà de Nouakchott, la mer recule d’une façon constante depuis fort longtemps et les lignes de rivages successives sont marquées par des chaînes côtières parallèles entre elles et à la côte, et séparées par des plaines, les aftoutt, larges de quelques kilomètres. La dune littorale actuelle, le « sbar », est formée par les vents d’ouest, par la brise de mer, et il en a été de même des chaînes de l’intérieur, qui, lors de leur naissance, étaient littorales. Mais dès que l’on s’éloigne un peu du rivage, les vents d’ouest perdent rapidement de leur intensité et le premier rôle passe au vent d’est ou du nord-est.

J’ai observé, auprès de Boguent, la disposition qui est schématisée figure 70, 2 et 3. En β, une dune ancienne, couverte d’euphorbes, appartient aux ergs fossiles ; elle dessine encore fort nettement un croissant à concavité tournée vers l’est. La dune α, de formation récente, lui est adossée ; son arête est très vive et aucune végétation n’y pousse. C’est dans l’angle sud de l’_x_, formé par les deux croissants, que se trouvent les puits de Boguent.

A Nouakchott (fig. 70, 4) les faits sont tout aussi nets, bien que les deux dunes soient moins distinctes : la dune nouvelle n’est encore qu’un appendice de l’ancienne : la photographie (Pl. XXIII, phot. 43) montre que le flanc oriental, celui qui est abrupt, est très attaqué par le vent d’est qui prend la dune à rebrousse-poils : les euphorbes sont déchaussées. Les exemples d’érosion éolienne sont rarement aussi manifestes ; peut-être le voisinage du poste et les nécessités de la cuisine ne sont-ils pas étrangers à cette ampleur inusitée de l’effet du vent, qu’arrête mal une végétation devenue trop clairsemée.

[Illustration : Fig. 70. — Ergs morts.

1, Transformation de la section d’une dune. — 2, 3, Dunes à Boguent (Mauritanie) ; 2, A l’ouest, dune actuelle, vivante ; à l’est, dune morte (environ 500 mètres d’une pointe à l’autre du croissant) ; 3, Section des deux dunes suivant αβ. La crête de la dune est à 15 mètres au-dessus de la plaine. 4. La dune de Nouakchott (Mauritanie). — Les hachures indiquent les dunes fossiles.]

Les ergs morts du Soudan ont une importance moins considérable que les ergs vivants du Sahara. La surface qu’ils occupent paraît un peu plus restreinte et surtout les dunes sont moins hautes ; la plupart d’entre elles ont à peine 3 ou 5 mètres ; beaucoup sont encore plus basses et n’excèdent pas quelques décimètres. L’une des plus élevées, celle de Nouakchott, n’a pas 15 mètres ; l’on aurait vite épuisé la liste des dunes du Soudan qui atteignent une semblable altitude. La dune de Tassr qui, de très loin, sert de signal, n’a pas 20 mètres ; elle se détache nettement sur tout l’erg environnant. Il est bien clair qu’il faut faire la part de l’érosion dans ce faible relief ; toutes les dunes du Soudan ont été évidemment plus hautes, peut-être du double, mais elles n’ont certes jamais atteint à la hauteur de celles du Sahara. Il semble qu’il y ait, de ce fait, une explication assez simple : les dunes continentales proviennent d’un remaniement, opéré presque sur place, des alluvions fluviales. Les grands ergs du Sahara correspondent aux bassins de fleuves puissants, l’Igharghar et la Saoura, qui n’ont pas d’équivalents dans le nord du Soudan, où, à part les dallols, les vallées quaternaires sont à peine indiquées. On sait quel rôle jouent au Sahara les regs, c’est-à-dire les sols alluvionnaires dépouillés par le vent de leurs matériaux les plus légers, le limon et le sable : dans le tanezrouft d’In Zize [cf. t. I, p. 4], le reg est particulièrement typique et l’évolution semble complète. A l’est de l’Ahaggar, le désert paraît plus jeune et le reg est moins dépouillé d’argile : au sud du tassili de l’oued Tagrira, on marche pendant quelques heures dans une vaste plaine d’alluvion dont la surface est couverte de graviers ; parfois même des traînées de galets, légèrement en relief, indiquent les places où les courants étaient rapides ; c’est en petit ce que l’on peut voir au nord de l’Ahnet où des levées de galets, en saillie parfois de près de 1 mètre, indiquent la place des cours d’eau qui traversaient le marais dont la sebkha Mekhergan est le dernier avatar. Mais dans l’oued Tagrira, comme dans l’oued El R’essour, sous la couche de graviers épaisse à peine de 1 à 2 centimètres, on trouve de suite le sable argileux qui, dans l’ouest, n’apparaît qu’à une dizaine de centimètres de profondeur. Nulle part, comme dans le Sahara d’In Zize, les alluvions n’ont été raclées à fond, laissant voir à nu le sous-sol géologique. Il est difficile de ne pas rapprocher de cette évolution incomplète du reg, l’absence ou du moins l’insignifiance des dunes dans le bassin de Taffassasset : entre l’Ahaggar et l’Aïr, il n’y a aucun erg important.

Dans la zone des ergs morts, les regs font à peu près complètement défaut : à l’ouest de Moa (100 kilomètres au nord-est de Zinder), on suit pendant quelques kilomètres une traînée de graviers, large d’une cinquantaine de mètres ; au nord de la mare de Tarka (à l’ouest du Damergou), quelques galets de latérite jalonnent peut-être un ancien cours d’eau. Au sud de l’Adr’ar’, dans la vallée du Télemsi, auprès de l’oued Idachi, quelques graviers de quartz et de quartzites indiquent un reg que recouvrent souvent les alluvions actuelles.

Ainsi donc le contraste est profond entre le Sahara et sa bordure soudanaise : le réseau hydrographique du nord bien tracé, mais fossile, n’a pas son équivalent dans le sud : les alluvions ont fait défaut dans presque toute la région des ergs morts ; malgré la sécheresse, le vent ne trouvait nulle part les matériaux qui lui sont nécessaires pour construire une dune : le sable libre était trop rare pour que les ergs puissent acquérir l’ampleur qu’on leur connaît dans le Sahara algérien.

On a souvent constaté que les dunes étaient de bons enregistreurs météorologiques ; elles indiquent nettement la direction du vent dominant dans le pays où elle se sont formées ; mais cet enregistrement n’est valable que pour l’époque où elles ont pris naissance : les dunes de Mauritanie le montrent fort nettement.

L’étude des ergs fossiles ne peut nous donner aucun renseignement sur le régime actuel des vents au Soudan, mais bien sur le régime qui régnait lorsque ce pays était un désert ; elle nous apprend qu’autrefois, comme de nos jours, les vents dominants venaient de l’est et du nord-est ; elle nous montre que le Tchad était un centre de haute pression et que, dans l’Azaouad, les vents venaient du sud. Les renseignements précis sont encore trop clairsemés pour que l’on puisse pousser bien loin l’examen de cette météorologie fossile.

=Âge des ergs morts.= — L’âge de ces ergs morts est impossible à fixer avec précision et sans doute n’est-il pas unique.

Dans la région de Tombouctou, les dunes fossiles recouvrent les couches quaternaires à marginelles ; comme il était probable, elles ne sont pas très anciennes ; j’ai indiqué que, sur le littoral de Mauritanie, ces dunes fossiles tracent les étapes successives du recul de la mer ; elles ne sont pas contemporaines les unes des autres ; les plus anciennes sont voisines du Tegant, les plus jeunes de l’Atlantique.

Les tombeaux berbères ne sont rares ni dans la région de Gao ni dans celle de Tahoua ; ils ne sont jamais ensablés et plusieurs d’entre eux sont bâtis au sommet de dunes fixées.

Les dunes fossiles sont plus jeunes que le Quaternaire marin de Tombouctou ; elles sont plus anciennes que les tombeaux berbères. Ces limites sont évidemment assez vagues, mais il importerait surtout d’être fixé de manière précise sur les relations chronologiques qui existent entre les oueds du Sahara et les ergs du Soudan : _a priori_ en effet deux hypothèses se présentent : la période de vie des fleuves du tanezrouft est antérieure à l’établissement du désert au Soudan ou contemporaine de ce désert. Il serait probablement absurde de penser qu’elle a pu être postérieure.

Dans le premier cas, il faudrait admettre qu’après une période quaternaire humide, tout le nord de l’Afrique s’est desséché[175] et que le désert beaucoup plus étendu jadis que maintenant a perdu vers le sud tout le domaine des ergs morts : le Soudan aurait largement gagné sur le Sahara.

Dans la seconde hypothèse, nous aurions eu une simple migration du désert : au sud de la région qu’irriguaient l’Igharghar et la Saoura, région largement habitée dans les vallées par les néolithiques, s’étendait une zone sèche, le Sahara de l’époque.

Un fait important semble indiquer que cette seconde hypothèse est la vraie : un des caractères principaux des pays que couvrent les ergs morts est le caractère provisoire et inachevé de leur réseau hydrographique. Dans le Tegama, les vallées ne sont que des chapelets de mares ; entre Gouré et le Tchad on ne connaît que des dépressions fermées ; dans le bassin de Tombouctou, le Niger n’a pas de berges, et son lit est à peine marqué.

Seuls les _dallols_ de la région de Tahoua sont des vallées bien dessinées et qui, par leur ampleur, témoignent de l’importance des fleuves qui les ont creusées. J’ai indiqué dans un chapitre antérieur (ch. V, I) que ces fleuves disparus de l’hydrographie actuelle ne pouvaient venir que du Nord : les dallols sont les vallées anciennes du Taffassasset et de quelques-uns de ses affluents, c’est-à-dire de fleuves descendus de l’Aïr, de l’Adr’ar’ des Ifor’as, et surtout de l’Ahaggar et de ses contreforts, tout comme l’Igharghar, le Tamanr’asset et l’oued Botha. Cette communauté d’origine permet de croire que tous ces fleuves ont vécu à la même époque : les dallols seraient contemporains des vallées sahariennes.

Les principales vallées que l’on connaisse vers le 15° de Lat. N. ont été creusées par des fleuves venus du nord, et à l’époque où le Sahara était vivant ; partout ailleurs l’érosion n’a pu qu’amorcer son œuvre : le temps lui a manqué pour raccorder les différents tronçons des vallées.

Il n’y aurait donc pas eu changement notable dans les dimensions du désert, mais une simple migration : à un certain moment, encore indéterminé, du Quaternaire, le Sahara aurait été plus méridional que maintenant.

Quelle que soit d’ailleurs l’hypothèse admise, plus grande extension du Sahara ou migration du désert, le changement de climat est indéniable et il resterait à en chercher les causes.

Des modifications importantes du régime météorologique sont connues dès longtemps en Europe et dans l’Amérique du Nord ; les diverses périodes glaciaires en sont une des plus manifestes et l’on a souvent cherché à les expliquer par des causes astronomiques : la précession des équinoxes, les variations de l’excentricité de l’orbite terrestre ont été à maintes reprises invoquées. Il n’est pas niable que ces causes puissent avoir un effet sur le climat de la terre, mais des causes plus voisines, des modifications dans la distribution des mers et des continents interviennent d’une manière plus efficace dans la constitution des climats : en janvier, la température moyenne des îles Feroë dépasse de plus de 40° celle d’Iakoutsk, situé à la même latitude.

Il ne faut pas remonter bien loin dans l’histoire de la terre, pour rencontrer une cartographie bien différente de celle que nous connaissons actuellement : les effondrements qui ont donné naissance à la mer Rouge, à la Méditerranée, à l’Atlantique nord sont d’hier et l’homme a peut-être assisté à quelques-uns de ces phénomènes, comme semblent l’indiquer certaines légendes, dont l’Atlantide est la plus connue.

Au sud du Sahara, nous avons des preuves que dans la région de Tombouctou, la mer existait encore à une époque récente pendant le Quaternaire ; un lac qui lui a succédé, a dû subsister assez longtemps dans la région de Taoudenni ; la présence d’une grande nappe d’eau, dans ce qui est aujourd’hui un des tanezrouft les plus terribles du désert, modifiait certainement le régime des vents. Les lacs que les géologues d’Égypte signalent dans le Quaternaire ancien du désert de Libye, avaient un effet analogue.

Nous avons donc, à portée de la main, toute une série de changements géographiques qui nous donneront la clef des modifications survenues dans le climat de l’Afrique du Nord ; il serait prématuré de chercher à préciser ; la chronologie du Pleistocène et du Quaternaire est à peine établie en Europe ; elle n’existe pas pour l’Afrique. On ne pourrait que bâtir des hypothèses, jeu dangereux et sans portée, lorsqu’elles ne reposent pas sur des faits indiscutables.

Quelle que soit d’ailleurs l’hypothèse qui prévaudra pour justifier ces changements de climat, il semble établi qu’il n’y a pas aggravation continue des conditions météorologiques du Soudan ; il y a eu, au contraire, depuis le Pleistocène, une amélioration considérable puisque, au désert, s’est substituée une zone demi-fertile, la brousse à mimosées où l’élevage est partout possible.

Les phénomènes de dessèchement que l’on observe localement à la limite nord des pluies tropicales, dans la zone sahélienne, tiennent sans doute à des oscillations à courte période, comme on en connaît partout ; elles ne prouvent pas une péjoration générale du climat. Les études précises sont encore trop jeunes au Soudan, pour confirmer pleinement les traditions indigènes, mais l’accord de ces traditions avec la loi de Brückner, loi basée sur l’observation, leur donne du poids et ne permet pas de les rejeter sans une discussion sérieuse, appuyée sur de nombreuses années d’observations.

[Note 171 : _Rens. Col. Bull. Comité Afr. fr._, mai 1907, p. 122.]

[Note 172 : Lahache (_Bull. Soc. Géogr. et d’études coloniales de Marseille_, XXXI, 1907, p. 147-185) a donné un bon résumé critique des travaux parus sur le desséchement de l’Afrique française.]

[Note 173 : C’est ce que Parran a proposé d’appeler des dunes de coteau. _Bull. Soc. Géol. Fr._ [3], XVIII, 1890, p. 245.]

[Note 174 : _Rens. Col. Bull. Com. Afr. Fr._, XVIII., oct. 1907.]

[Note 175 : L’hypothèse, souvent émise, d’un dessèchement général de la terre, paraît bien discutable.]