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CHAPITRE XCI.

ENTRÉE DU PRINCE DE GALLES EN ESPAGNE.--_1367, 6 janvier._ NAISSANCE A BORDEAUX DU PRINCE RICHARD, DEPUIS RICHARD II.--_Du 10 au 29 janvier._ CONCENTRATION DE L’ARMÉE ANGLAISE A DAX; ARRIVÉE DU DUC DE LANCASTRE; OCCUPATION DE MIRANDA ET DE PUENTE-LA-REINA; ENTREVUE DE DON PÈDRE, DU PRINCE DE GALLES ET DU ROI DE NAVARRE, A PEYREHORADE.--_Du 14 au 20 février._ PASSAGE DES PYRÉNÉES ET DU DÉFILÉ DE RONCEVAUX PAR LES TROIS CORPS DE L’ARMÉE ANGLAISE.--_13 mars._ ARRESTATION CONCERTÉE DU ROI DE NAVARRE PAR OLIVIER DE MAUNY.--REDDITION DE SALVATIERRA A DON PÈDRE ET ARRIVÉE DES ANGLAIS DEVANT VITORIA; DÉFAITE DE THOMAS FELTON; MORT DE GUILLAUME FELTON.--MOUVEMENT RÉTROGRADE DE l’ARMÉE ANGLAISE; PASSAGE A LAGUARDIA, A VIANA; OCCUPATION DE LOGRONO ET DE NAVARRETE.--_1er avril._ LETTRE DU PRINCE DE GALLES A DON ENRIQUE.--_2 avril._ RÉPONSE DE DON ENRIQUE CAMPÉ A NAJERA (§§ 560 à 576).

La princesse de Galles met au monde à Bordeaux l’enfant qui fut depuis Richard II[1]. Le dimanche suivant, le prince de Galles part le matin de Bordeaux[2] et arrive le soir à Dax[3], en Gascogne, où il séjourne trois jours, attendant que son frère le duc de Lancastre le vienne rejoindre. Parti de basse Normandie, celui-ci débarque à Saint-Mathieu[4], passe à Nantes, traverse le Poitou et la Saintonge, franchit la Gironde à Blaye et arrive à Bordeaux où la princesse fait ses relevailles en l’abbaye de Saint-André. Après une courte halte dans cette ville, le duc de Lancastre s’empresse d’aller rejoindre son frère à Dax. Le prince de Galles reçoit aussi, sur ces entrefaites, la visite du comte de Foix qu’il charge de garder sa principauté pendant son absence. Inquiet sur les dispositions de Charles le Mauvais, qui passe pour avoir conclu un traité d’alliance avec don Enrique de Trastamare, il fait occuper par Hugh de Calverly, un de ses lieutenants, Miranda[5] et Puente-la-Reina[6]. Le roi de Navarre, après avoir fait présenter des excuses au prince à Dax, par l’entremise de Martin de la Carra[7], vient lui-même à Saint-Jean-Pied-de-Port[8], où il s’abouche avec le duc de Lancastre et Jean Chandos, et là il ménage une entrevue qui doit avoir lieu à Peyrehorade[9] entre lui, don Pèdre et le prince de Galles. P. 1 à 5, 259 à 261.

[1] Froissart ajoute que cet enfant naquit le jour de l’Apparition des trois Rois, qui tomba en cette année un mercredi. Cette remarque est parfaitement exacte. La fête de l’Épiphanie que l’on célèbre le 6 janvier tomba, en 1367, un mercredi. Dans le quatrième livre de ses Chroniques, Froissart a pris soin de nous dire qu’il était à Bordeaux au moment de la naissance de Richard II: «A savoir est que j’estoie en la cité de Bourdiaus, et seans à table, quant li rois Richars fu nés, liquels vint au monde par un mercredi, sur le point de dix heures.» Peu s’en fallut même que l’infatigable chroniqueur ne prit part à l’expédition d’Espagne; et s’il n’alla pas plus loin que Dax, c’est que le prince de Galles le renvoya en Angleterre auprès de la reine Philippa, à la personne de laquelle Froissart était alors attaché en qualité de clerc: «Car vu ne l’avoie (il s’agit de Richard II) depuis qu’il fu tenus sur les fons en l’eglise cathedrale de la cité de Bourdiaus, car pour ces jours je y estoie. Et avoie intention d’aller au voyage d’Espaigne avoec le prince de Galles et les seigneurs qui au voyage furent; mais quant nous fusmes en la cité de Dax, le prince me renvoya arrière en Angleterre devers madame sa mère.» La principale source où a puisé Froissart, pour cette partie de ses Chroniques, est la chronique rimée du héraut Chandos sur les faits d’armes du prince de Galles, publiée dans ces derniers temps par M. Coxe pour le Roxburgh-Club. _Life of Edward the black prince_, in-4º de I-XII et 1-399 pages.

[2] 10 janvier 1367.

[3] Dax, Landes. _Asc_ ou _Ax_, leçon que donnent les meilleurs manuscrits de Froissart, est l’ancienne et bonne forme du nom de cette localité. La forme actuelle, qui n’a supplanté définitivement la forme primitive qu’à la fin du dernier siècle, résulte d’une soudure de la préposition _De_, avec élision de l’_e_ final, et de _Ax_.

[4] Nous identifions le «Saint Mahieu de Fine Poterne» de Froissart avec Saint-Mathieu-Fin-de-Terre ou Fineterre, promontoire et hameau de la commune de Plougonvelin, Finistère, arr. Brest, c. Saint Renan, sur l’Océan. Dans une quittance en date du 4 juillet 1374, Pierre de Karrimel s’intitule capitaine de «Saint Mahie de Fine Poterne». _Bibl. Nat._, Tit. sc. de Clairambault, vol. 62, fº 4823.

[5] Aujourd’hui Miranda-de-Arga, Espagne, prov. Navarre, diocèse de Pampelune, sur l’Arga. Il faut bien se garder de confondre, suivant un exemple récent (_Œuvres de Froissart_, XXV, 79), Miranda-de-Arga, ville située, comme le fait remarquer Froissart, à l’entrée du royaume de Navarre, du côté de la Gascogne, avec Miranda-de-Ebro, bourg situé sur l’Èbre et dans le diocèse de Burgos.

[6] Aujourd’hui Puente la Reina, prov. Navarre, sur l’Arga. Cette petite place forte, qui fait partie du diocèse de Pampelune, est à 4 kil. S. O. de cette ville. La chronique rimée du héraut Chandos mentionne aussi cette occupation de Miranda et de Puente la Reina par Hugh de Calverly, qui commandait un détachement de l’avant-garde de l’armée anglaise:

En ce temps et ce termeine, Mirande et le Pont la Reine Ot pris Hugh de Calverley, Dount Navarre fuist effraé.

[7] Don Martino Henriquez ou Enriquez de la Carra.

[8] Basses-Pyrénées, arr. Mauléon.

[9] Landes, arr. Dax.

Entrevue de don Pèdre, du prince de Galles et du roi de Navarre, à Peyrehorade[10]. Charles le Mauvais prend l’engagement de livrer passage à travers son royaume à l’armée anglaise. Le captal de Buch, les seigneurs d’Albret et de Clisson viennent rejoindre à Dax[11] le prince d’Aquitaine et de Galles. Bertrand du Guesclin, de son côté, qui se tient alors auprès du duc d’Anjou, traverse à marches forcées l’Aragon et revient en Espagne offrir ses services à don Enrique de Trastamare auquel il amène un corps de volontaires français et bretons. P. 5, 6, 261.

[10] La forme de ce nom de lieu, dans les divers manuscrits de Froissart, est _Pierreferade_ ou _Pierreferrade_. Cette forme est tout à fait vicieuse. L’étymologie vraie de Peyrehorade est, sans aucun doute, le composé latin _Petraforata_, en français _Pierreforée_. Certains noms de lieu, que l’on trouve dans d’autres régions de la France, tels que _Pierrepercée_ ou _Pierrepertuse_, sont les équivalents exacts de Peyrehorade. Dans ce dernier mot, le changement de _f_ latin en _h_ est un des caractères distinctifs de l’espagnol, et notre savant confrère, M. A. Longnon, nous fait remarquer qu’on le retrouve dans beaucoup de noms de lieu du pays basque: La Hitte, équivalent de La Fitte, Horcade, équivalent de Forcade, etc.

[11] Si le prince d’Aquitaine resta près d’un mois à Dax, il n’était pas seulement occupé à y concentrer ses forces; il y attendait surtout de l’argent pour entrer en campagne. Par acte daté d’Ax (aujourd’hui Dax, Landes) le 29 janvier 1367 (n. st.), Édouard, prince d’Aquitaine et de Galles, donna procuration à Jean des Roches, sénéchal de Bigorre, pour recevoir en son lieu et place 30 000 francs sur la rançon du roi Jean (_Arch. Nat._, J 642, nº 2{7}). C’est par erreur qu’Ax a été identifié avec Ax-sur-Ariége (_Chron. de J. Froissart_, VI, XCI).

Entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Pampelune se trouvent des défilés tellement étroits et inaccessibles que trente hommes en pourraient fermer le passage à toute une armée. L’armée anglaise entreprend ce passage à la mi-février[12], et pour l’opérer avec moins de difficulté, se divise en trois corps. Le premier corps ou avant-garde, sous les ordres du duc de Lancastre, opère ce passage le lundi[13]. Noms des principaux chevaliers qui composent cette avant-garde. P. 7, 8, 261 et 262.

[12] En 1367, la mi-février ou le 14 février tomba un dimanche.

[13] Sans doute le lundi 15 février.

Le mardi, passage du deuxième corps, sous les ordres du prince de Galles, de don Pèdre et du roi de Navarre. Noms des principaux chevaliers qui composent ce deuxième corps. Charles le Mauvais amène le prince de Galles et don Pèdre en sa cité de Pampelune, tandis que leurs hommes vont camper sur les hauteurs qui dominent cette ville. P. 8, 9, 262 et 263.

Le mercredi, passage du troisième corps où figurent James, roi détrôné de Majorque, le captal de Buch, les comtes d’Armagnac et de Périgord, les seigneurs de Clisson, d’Albret, une foule d’autres seigneurs anglo-gascons et les principaux chefs des Compagnies. Tous ces gens d’armes, au nombre d’environ trente mille chevaux, restent campés sur le «comble» de Pampelune jusqu’au dimanche suivant[14] et mettent au pillage le pays des environs, au grand mécontentement du roi de Navarre. P. 9, 10, 263 et 264.

[14] Dimanche 21 février 1367. L’armée anglaise tout entière avait franchi les défilés de Roncevaux à la date du 20 février 1367, comme cela résulte d’une lettre adressée par don Pèdre le 19 février aux habitants de Murcie. Cascales, _Hist. de Murcia_, 116.

Pendant ce temps, don Enrique de Trastamare, qui attend de jour en jour l’arrivée de Bertrand du Guesclin à la tête des troupes auxiliaires de France, appelle sous les armes tous les hommes valides du royaume de Castille pour résister à ses adversaires. Le rendez-vous général est à Santo Domingo[15] où le roi de Castille parvient à rassembler plus de soixante mille hommes, tant de pied qu’à cheval. P. 10, 264.

[15] Aujourd’hui Santo Domingo de la Calzada, Espagne, prov. Logroño, dioc. Calahorra, sur le chemin qui va de Pampelune à Burgos en passant par Logroño. D’après Ayala, beaucoup mieux informé que Froissart sur ce qui se passe à la cour de Burgos, Bertrand du Guesclin se trouvait dès lors auprès de don Enrique.

Don Enrique envoie en Navarre un de ses hérauts porter une lettre[16] de défi au prince de Galles. Celui-ci donne lecture de cette lettre à ses principaux conseillers qui ne sont pas d’accord sur la réponse qu’il convient de faire au défi du roi de Castille. P. 10 à 12, 264 et 265.

[16] Cette lettre n’est, sauf la rime, que la reproduction du texte donné par le héraut Chandos; mais ni Chandos ni Froissart n’ont fait mention d’une réponse de don Enrique de Trastamare à une lettre du prince de Galles, réponse datée du camp de Najera le 2 avril 1367 et dont on trouve le texte dans Rymer (_Foedera_, vol. III, p. 824) et dans Ayala (_Abreviada_, p. 555 et 556). Cette réponse est un document d’une importance capitale en ce qu’il nous montre combien ce que nous appelons aujourd’hui le principe de la légitimité est resté étranger à l’Espagne du moyen âge.

Pendant que le prince se tient en la marche de Pampelune, les frères Felton, Thomas[17] et Guillaume, et Robert Knolles, à la tête de cent soixante lances et de trois cents archers, quittent le gros de l’armée, passent l’Èbre à Logroño et vont se poster en un village appelé Navarrete[18].--Sur ces entrefaites, le roi de Navarre, chevauchant sur les frontières de la Navarre et de l’Aragon, se laisse faire prisonnier par Olivier de Mauny[19], et l’on suppose aussitôt que c’est une ruse concertée à l’avance entre ce prince et le chevalier breton qui l’a arrêté: en demeurant captif jusqu’à l’issue de la campagne, Charles échappe à l’obligation de se joindre de sa personne à l’expédition du prince de Galles et peut attendre les événements[20]. Martin de la Carra, lieutenant général de Navarre pendant la captivité du roi son maître, fournit des guides au prince et à ses gens pour traverser les défilés des montagnes[21]. L’armée anglaise s’avance par le col d’Arruiz[22], traverse le Guipuzcoa[23] et arrive à Salvatierra[24]. P. 12 à 15, 265 à 267.

[17] Thomas était sénéchal d’Aquitaine et Guillaume sénéchal de Poitou.

[18] Comme l’armée anglaise s’avançait alors vers Burgos par la route de Vitoria, le Navarrete dont il s’agit ici ne peut être que le Navarrete situé en Alava et au diocèse de Calahorra; mais Froissart a cru par erreur qu’il était question du Navarrete de la province de Logroño, sur la rive droite de l’Èbre, plus important et plus connu que celui de l’Alava. Voilà pourquoi notre chroniqueur fait passer ici prématurément l’Èbre à la petite troupe d’éclaireurs commandée par Thomas Felton.

[19] Dès 1366, Bertrand du Guesclin, à qui le roi d’Aragon venait de donner le comté de Borja, avait nommé son cousin Olivier de Mauny, l’un de ses plus anciens compagnons d’armes, capitaine de la forteresse de Borja, chef-lieu du comté de ce nom. Borja (aujourd’hui Espagne, prov. Zaragoza, dioc. Tarazona) faisait autrefois partie du royaume d’Aragon, et se trouve presque à la limite de ce pays, de la Navarre et de la Castille Vieille, à 20 kil. au S. E. de Tudela.

[20] Cette arrestation concertée eut lieu le 13 mars 1367 (_Grandes Chroniques_, VI, 245, 246). S’il faut en croire Ayala (dans _Cronicas de los Reyes de Castilla_, Madrid, 1875, I, 550), Charles le Mauvais avait acheté la complaisance de son geôlier en lui promettant une rente de 3000 francs et la ville de Gavray en Normandie: «é que el Rey de Navarra daria por heredad al dicho Mosen Oliver un castillo é villa que el Rey de Navarra avia en tierra de Normandia en Francia, que dicen Gabray, con tres mil francos de oro de renta.» «Gabray» où M. Mérimée a vu Guibray (_Hist. de don Pèdre Ier_, Paris, 1874, p. 453) est évidemment une mauvaise leçon pour Gavray (Manche, arr. Coutances). Le château de Gavray appartenait en effet au roi de Navarre, qui n’eut jamais, en revanche, Guibray en sa possession.

[21] Martin Enriquez de la Carra alla rejoindre, à la tête de trois cents lances, l’armée anglaise près de Pampelune.

[22] Petit village d’Espagne, prov. Navarre, dioc. Pampelune, sur la rive droite du ruisseau Lecumbegui, près de Larracin. Le pas d’Arruiz est devenu dans Froissart le pas de «Sarris».

[23] La province de Guipuzcoa (l’_Epuske_ de Froissart) est au nord-ouest de la Navarre, entre cette dernière province et la Biscaye.

[24] Espagne, prov. Alava, dioc. Calahorra, sur la route de Pampelune à Vitoria, à 16 kil. à l’est de cette dernière ville.

Salvatierra n’oppose aucune résistance et ouvre ses portes à don Pèdre[25]. Pendant ce temps, Thomas Felton et ses éclaireurs, qui se sont rendus maîtres de Navarrete, vont un jour réveiller don Enrique jusque dans son camp et renseignent le prince, établi à Salvatierra, sur la situation et les forces de son adversaire.--Don Enrique, de son côté, passe la rivière qui coule à Najera[26], et s’avance dans la direction de Vitoria à la rencontre des Anglais. Aussitôt qu’il est informé de ce mouvement, le prince de Galles vient à son tour rejoindre devant Vitoria Thomas Felton et ses éclaireurs. P. 15 à 18, 267 à 269.

[25] Cette reddition de Salvatierra à don Pèdre est confirmée par Ayala: «.... la villa de Salvatierra, que es en aquella comarca, se diera al Rey Don Pedro é le acogiera.» Le 22 juin 1382, le chroniqueur espagnol que nous venons de citer, don Pedro Lopez de Ayala, fut fait comte de Salvatierra par don Juan Ier, roi de Castille.

[26] Najera, Espagne, prov. Logroño, dioc. Calahorra, sur le cours d’eau Najerilla, affluent de la rive droite de l’Èbre. D’après Ayala, les positions qui furent successivement occupées par don Enrique sont les suivantes: Santo Domingo de la Calzada, Bañares, sur la rive droite de l’Èbre; sur la rive gauche, Añastro près de Treviño, enfin Zaldiaran, château royal juché sur l’une des plus hautes _sierras_ de l’Alava. Ce fut la force de cette dernière position qui décida le prince de Galles, arrivé jusqu’à Vitoria, à marcher sur Burgos par un autre chemin.

Les chefs de l’armée anglaise, le prince, le duc de Lancastre, Jean Chandos, connétable d’Aquitaine, qui se croient à la veille d’une grande bataille, font trois cents chevaliers nouveaux, et dans le nombre, don Pèdre, le roi détrôné de Castille, et Thomas Holland, le fils d’un premier lit de la princesse d’Aquitaine et de Galles.--Les deux armées restent immobiles en présence l’une de l’autre. P. 18, 19, 269 et 270.

Thomas Felton fait une reconnaissance, à la tête de deux cents hommes d’armes, bien deux lieues en avant des lignes anglaises.--Au moment où Bertrand du Guesclin amène à don Enrique un renfort de trois mille combattants de France et d’Aragon[27], don Tello et don Sanche[28], frères du roi de Castille, partent avec un corps de six mille chevaux pour aller réveiller les Anglais. P. 19 à 21, 270 et 271.

[27] D’après la chronique d’Ayala, ce renfort était, comme nous l’avons dit plus haut, arrivé depuis longtemps.

[28] Ayala, qui omet don Sanche parmi ceux qui prirent part à cette escarmouche, mentionne en revanche, parmi les Français, Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, et le Bègue de Villaines; parmi les Aragonais, don Alfonso, comte de Denia, fils de l’infant don Pedro d’Aragon; enfin, parmi les Castillans, Pero Gonzalez de Mendoza, don Pero Moñiz, maître de Calatrava, don Juan Ramirez de Arellano, et les deux grands maîtres de Santiago, en Castille et en Léon, don Pero Ruiz de Sandoval et don Ferrand Osores.

Ils dispersent une bande de fourrageurs de la compagnie de Hugh de Calverly et vont jeter l’alarme jusqu’au quartier du duc de Lancastre qui commande l’avant-garde de l’armée anglaise. Au retour, ils rencontrent les deux cents hommes d’armes qui sont allés en reconnaissance sous les ordres de Thomas Felton. Ceux-ci descendent aussitôt de cheval, se retranchent sur un tertre et attendent de pied ferme les Espagnols[29]. Seul, Guillaume Felton, frère de Thomas, ne veut point quitter son cheval et se précipite, la lance baissée, au plus épais des rangs ennemis où il trouve la mort[30]. C’est seulement vers le soir que les Castillans parviennent à entamer cette poignée d’Anglais qui sont tous tués ou faits prisonniers. P. 21 à 25, 271 à 274.

[29] Ayala dit que cet engagement eut lieu à Ariñiz: «cerca de una aldea de Alava que dicen Ariñiz.» Ariñez (prov. Alava, dioc. Calahorra) est aujourd’hui un petit village situé dans la banlieue de Vitoria, sur la route qui va de cette ville à Burgos et à Madrid.

[30] La résistance héroïque des Anglais et la bravoure téméraire de Guillaume Felton frappèrent tellement les imaginations que le souvenir s’en est conservé dans l’Alava jusqu’à nos jours. On montre encore aujourd’hui près d’Ariñez le tertre où Guillaume Felton tomba criblé de coups après avoir combattu tout un jour. On l’appelle, dans le patois du pays, _Inglesmendi_, la butte des Anglais. Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_ dans _Cronicas de los Reyes de Castilla_, Madrid, 1875, gr. in-8º, p. 554, col. 1, note 2.

Don Tello et don Sanche amènent leurs prisonniers à don Enrique. Le roi de Castille, en présence de Bertrand du Guesclin et d’Arnoul, sire d’Audrehem, félicite ses deux frères du succès qu’ils viennent de remporter. Dialogue entre le sire d’Audrehem et don Enrique: le sire d’Audrehem conseille au roi de Castille de ne pas livrer de bataille rangée, mais de garder les passages des montagnes et d’affamer l’ennemi[31]. Don Enrique répond qu’il dispose de sept mille hommes d’armes, de dix mille génétaires et de soixante mille fantassins[32], et qu’avec de telles forces il est bien décidé à tenter la fortune des armes. P. 25 à 27, 274 et 275.

[31] Le roi de France se trouvait alors lié par le traité de Brétigny, mais toutes ses sympathies n’en étaient pas moins pour don Enrique. Charles V adressa même un message spécial au roi de Castille pour lui donner le conseil rapporté par Froissart, conseil qui fut fortement appuyé par le sire d’Audrehem et Bertrand du Guesclin: «Estando el Rey Don Enrique en el encinar de Bañares, do tenia sus Compañas ayuntadas, ovo cartas mensageras del Rey Don Carlos de Francia, por las quales le envió rogar é consejar que non pelease, é que escusase aquella batalla, ca él le facia cierto que con el Principe de Gales venia la flor de la caballeria del mundo: é por ende que desmanase aquella pelea, é ficiese su guerra en otra guisa; ca el Principe é aquellas Compañas non podrian durar mucho en Castilla é que se tornarian. Sobre esto Mosen Beltran de Claquin é el Mariscal de Audenehan, que estaban con el Rey Don Enrique é eran Caballeros Vasallos del Rey de Francia, fablaron con el Rey Don Enrique de parte del Rey de Francia todas estas razones que le enviaba decir, é mandaba é ellos que fablasen con él por tal manera que la batalla non se ficiese, ca el Rey de Francia é todo su Consejo eran en esto.» Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_, 1367, cap. VI, p. 553.--Ayala ajoute que don Enrique rejeta ce conseil en disant que, s’il le suivait, les provinces cédées à l’invasion se déclareraient aussitôt pour don Pèdre et que, d’ailleurs, l’honneur lui défendait d’abandonner à la vengeance de son ennemi des cités, des villes et des hommes qui s’étaient dévoués à sa cause.

[32] Le héraut Chandos, dans sa chronique rimée, évalue les forces de don Enrique à 4000 hommes d’armes à cheval, 6000 arbalétriers, montés ou non montés, et 50 000 fantassins. Ayala compte 4500 lances seulement dans l’armée castillane. D’après le moine de Saint-Alban, le rival de don Pèdre n’avait pas sous ses ordres moins de soixante mille combattants: «Erat autem numerus comitivæ circiter sexaginta millia bellatorum.» _Chronicon Angliæ_ (1328-1388), edited by Edward Maunde Thompson, 1874, p. 58.--Nous croyons que la vérité ou du moins la vraisemblance est entre l’évaluation exagérée des chroniqueurs anglais et de Froissart et l’évaluation trop faible d’Ayala.

L’armée anglaise, campée depuis six jours devant Vitoria, commence à manquer de vivres et à souffrir de la famine. Le prince de Galles rentre en Navarre[33], franchit le pas ou col de Laguardia[34], s’arrête deux jours à Viana[35], traverse sur le pont de Logroño la rivière qui sépare la Navarre de la Castille[36], et s’établit sur la rive droite de cette rivière, sous les murs mêmes de Logroño[37], au milieu d’une campagne plantée d’oliviers.--A cette nouvelle, don Enrique quitte San Vicente[38] et vient camper devant Najera.--Frappé du courage et de l’esprit de résolution de son adversaire, le prince de Galles se décide, avant d’en venir aux mains, à adresser une lettre à don Enrique. P. 27 à 29, 275 et 276.

[33] Le prince de Galles, arrivé à Pampelune, avait d’abord marché sur Burgos par la route la plus courte, c’est-à-dire par Vitoria; mais trouvant les défilés de l’Alava bien gardés par don Enrique, il prit le parti de se diriger vers la capitale de la Vieille Castille en passant par Logroño.

[34] Espagne, prov. Alava, dioc. Calahorra, bourg situé à environ 4 kil. de l’Èbre, sur la rive gauche de ce fleuve.

[35] Espagne, prov. Navarra, dioc. Calahorra, petite ville située comme Laguardia sur la rive gauche et à peu de distance de l’Èbre, au nord de Logroño.

[36] Cette rivière, ou plutôt ce fleuve, est l’Èbre que Froissart appelle «l’Emer».

[37] La ville forte de Logroño, située sur la rive droite de l’Èbre et réunie dès le moyen âge par un pont à la rive gauche de ce fleuve, aujourd’hui capitale de la province du même nom, était restée fidèle a don Pèdre. Cascales (_Hist. de Murcia_, 116 vº) a publié une lettre de don Pèdre datée de Logroño, _primero de abril era de 1405_ (1er avril 1367).

[38] Espagne, prov. Logroño, village situé sur l’Èbre, un peu à l’est de Haro et à l’ouest de Logroño, non loin du confluent de l’Èbre et de l’Ojerilla.

Par cette lettre, datée de Logroño le 30 mars [1367], le prince fait savoir au comte de Trastamare, en réponse au message qu’il en a reçu, qu’il entre à main armée en Castille pour rétablir le roi légitime, don Pèdre, allié du roi d’Angleterre son père. Il ajoute que, si le comte veut se désister de ses prétentions sur la couronne de Castille, il se fait fort d’obtenir pour lui de don Pèdre la plus grande situation et qu’au reste il entrera en Castille par où il lui conviendra le mieux[39]. P. 29, 276 et 277.

[39] La lettre rapportée par Froissart se retrouve, sauf la mesure et la rime, dans la chronique rimée du héraut Chandos. Elle diffère essentiellement, et pour le fond et pour la forme, de la lettre authentique datée de Navarrete en Castille le 1er avril 1367 et adressée par le prince de Galles à don Enrique, comte de Trastamare, lettre dont Rymer a publié le texte en castillan et en latin (_Foedera_, édit. de 1830, vol. III, pars II, p. 823 et 824). La réponse de don Enrique, qui s’intitule roi de Castille et de Léon, est datée de Najera le 2 avril, et nous l’avons aussi sous sa double forme, en castillan et en latin. _Ibid._, p. 824 et 825. Cf. Ayala, _Cronica del Rey Don Pedro_, 1367, cap. XI, p. 555 et 556.

Un héraut du prince de Galles apporte le message à Najera où don Enrique est campé au milieu des bruyères. A la lecture de cette lettre, Bertrand du Guesclin conseille au roi de Castille de prendre sans retard toutes ses mesures en vue d’une bataille désormais imminente. Don Enrique répond qu’il ne désire rien tant que d’en venir aux mains et fait de nouveau l’énumération des forces dont il peut disposer. P. 29, 30, 277 et 278.

Le vendredi[40] 2 avril, à l’aube du jour, le prince de Galles quitte Logroño et s’arrête entre neuf et dix heures du matin[41] à Navarrete[42] qui n’est qu’à deux lieues de Logroño. Arrivé là, il envoie des éclaireurs reconnaître la position de l’ennemi et donne l’ordre de se préparer à la bataille pour le lendemain. P. 30, 31, 278 et 279.

[40] Cette indication du jour de la semaine est parfaitement exacte. En 1367, le 2 avril est tombé un vendredi.

[41] Froissart s’est servi de cette expression: «à heure de tierce.» Tierce, en comptant à la manière romaine, c’est la troisième heure du jour ou neuf heures du matin. Froissart a précisé lui-même le sens de tierce dans deux passages où il a raconté la naissance de Richard II: «Et vint cilz enfes sus terre, environ heure de tierce.» Et ailleurs: «.... liquels (Richard II) vint au monde par un mercredi, sur le point de dix heures.»

[42] Navarrete est en effet à 11 kil. au sud-est de Logroño, sur un affluent de la rive droite de l’Èbre. Ce Navarrete est parfois appelé Navarrete de Rioja, pour le distinguer du Navarrete de l’Alava dont il a été question plus haut.