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CHAPITRE III

ENVIRONS DE TOMBOUCTOU ET RÉGION DES LACS DU NIGER MOYEN

* * * * *

_Hydrographie des environs de Tombouctou._

_Marigot de Day._ — Le marigot de Cabara s’étend jusqu’à Tombouctou pendant les grands hivernages. L’eau n’est pas venue sous cette ville depuis la prise, en 1894. En temps habituel, on redoute ces inondations qui entravent toute communication entre Tombouctou et Cabarah, mais actuellement on en désire une parce que l’eau va manquer à Tombouctou.

_Les mares de Tombouctou._ — Ces mares sont formées par un niveau d’eau sous une couche d’argile. La couche de sable qui recouvre l’argile se trouve imprégnée d’eau sur une hauteur qui varie avec la hauteur de l’eau dans le fleuve et dans les marigots qui communiquent avec lui. Actuellement, il faut descendre de 10 à 15 mètres au-dessous du niveau du sol de la ville, dans les mares pour y puiser de l’eau et encore, tous les soirs, le fond des flaques est presque à sec. Dans la nuit, l’eau s’accumule de nouveau dans ces flaques par suite des suintements qui se produisent sur les parois du sable. L’eau des mares est très sale le soir, les indigènes étant venus y puiser, s’y laver et même s’y baigner pendant toute la journée. Le matin, elle est assez limpide car elle a eu le temps de se déposer dans la nuit. Toutes ces mares sont remplies d’une végétation aquatique. On y trouve diverses algues bleues et surtout vertes (Confervacées, Spirogyres, etc.). L’eau est actuellement colorée en vert, probablement par les spores de ces algues. On trouve dans toutes les mares une _Lemna_ qui ressemble au _L. minor_ par son thalle, mais elle est dépourvue de racines. Il n’y a pas de _Pistia_ dans ces mares ; par contre on y trouve beaucoup de Graminées et de Cypéracées, et en abondance les deux espèces de _Jussiæa_ déjà récoltées.

_Faune des mares de Tombouctou._ — Quelques insectes aquatiques vivent dans l’eau dormante ainsi qu’une espèce de grenouille ou crapaud. On y trouve aussi un poisson siluridé, à grosse tête couverte de grandes écailles osseuses, à bouche entourée de barbillons allongés. Certaines années, on y a vu des caïmans atteignant jusqu’à 1 mètre de longueur. Ils avaient été apportés évidemment par l’inondation. D’après les photographies prises par F. Dubois à son passage à Tombouctou, l’eau paraissait venir jusqu’au niveau du sol à cette époque. Il faut, aujourd’hui, descendre de 5 ou 6 mètres pour aller y puiser.

Les principales mares sont : celles des Spahis dont l’eau est assez claire ; la mare du jardin du poste ; la mare du jardin des Pères Blancs ; la mare située derrière la grande mosquée ; la mare de l’Est ; enfin les mares appartenant aux indigènes. Autour de ces mares on cultive : le _da_, le _gombo_, le cotonnier, le tabac, l’indigotier, une espèce de menthe[7].

_Climat de Tombouctou._

Il n’y a qu’une quinzaine de pluies par an. La plus abondante a lieu vers le 15 août. On en a parfois vu de plus longues.

Les indigènes se souviennent avoir vu plusieurs fois de la glace à Tombouctou. Les chutes de grêle sont assez fréquentes. M. Vidal en a observé une très abondante et dont les grêlons avaient la grosseur d’un œuf de poule. On put en recueillir, au poste, une assez grande quantité pour faire des boissons à la glace. La température est fraîche pendant les mois de novembre, décembre, janvier. On a vu des moyennes de 12° pour une journée. Fréquemment le thermomètre descend, le matin, à 6°. C’est l’époque de la plus grande mortalité, même pour les européens. En juin, juillet, août, la température est très chaude ; cependant il y a toujours du vent. Souvent le thermomètre dépasse 35° à l’ombre au milieu de la journée, entre 10 heures et 4 heures. Le ciel est bleu grisâtre une grande partie de l’année. Du 15 au 30 juillet, il est presque toujours nuageux, et son aspect est celui des ciels du Nord de la France.

_Tornades sèches._ — Elles sont très fréquentes à cette époque de l’année. Il y en a presque tous les jours. Elles apparaissent, en général, à la tombée de la nuit entre 6 heures et 8 heures. Les éclairs sont fréquents. A l’horizon, ce sont des éclairs de chaleur, et entre les nuages noirâtres des éclairs en zig-zags. Ces tornades viennent ordinairement de l’Est, parfois du Nord ou de l’Ouest, très souvent du Sud. Lorsqu’elles se produisent, les sables sont chassés avec une grande violence ; le ciel s’obscurcit et prend une teinte rougeâtre ; le sable s’accumule en gros tas généralement vers l’Est. Cette tornade sèche dure habituellement vingt minutes, mais peut durer deux heures.

_Tornades humides._ — Pendant une tornade sèche il ne pleut, pour ainsi dire pas. On a vu cependant des tornades d’une grande violence ; l’une, en 1897, donna 65 millimètres de pluie et dura plusieurs heures, l’eau tombant à torrents. Il y a environ vingt tornades de pluies par an, réparties entre les mois de juillet, août, septembre, donnant en moyenne 50 centimètres d’eau par an et 22 millimètres par tornade. Le petit hiver est marqué en janvier par la grande fraîcheur qui revient certains jours où le soleil reste caché toute la journée. Il peut aussi tomber quelques petites pluies insignifiantes durant cet hivernage. Pendant le grand hivernage, en outre des vingt grandes tornades dont il a été parlé, il tombe aussi, à la suite d’une partie des tornades sèches, quelques gouttes de pluie, trop faibles pour être enregistrées au pluviomètre. Ce n’est qu’au moment des grandes pluies que l’eau ruisselle un peu ; mais elle est bientôt absorbée par les sables. A Cabarah, et le long du fleuve, il tombe une plus grande quantité d’eau.

_Géologie de Tombouctou._

_Terrains._ — Du sable, des alluvions argilo-humiques dans la vallée du Niger, et c’est tout. Les pierres sont très rares à Tombouctou ; je n’ai pas pu en trouver pour sécher mes plantes. Celles qui servent de meules ou pierres à foyers ont été apportées. Dans les sables j’ai trouvé de petites concrétions calco-siliceuses paraissant de formation récente. Les sables de Tombouctou sont remaniés constamment, les dunes se déplaçant là où elles ne sont pas fixées par les arbustes épineux et les Graminées. Ces sables sont blanchâtres, très fins. Soulevés en nuages dans l’air, ils ont un aspect rougeâtre. Tombouctou ne paraît pas avoir été toujours renfermé dans des dunes de sables.

On trouve dans les mares, à 10 ou 15 mètres de profondeur au-dessus du niveau moyen des dunes, une couche argileuse de terre blanchâtre, brune, liante, très fertile. C’est le niveau d’eau de Tombouctou. Cette terre paraît être due aux alluvions du Niger qui s’étendait jusque là autrefois. Les abords du Niger, vers Kourioumé et Day, sont entravés d’épaisses couches alluvionnaires dans lesquelles les indigènes vont tailler la terre grasse qui sert à fabriquer le ciment de Tombouctou. C’est dans ce terrain que le bras du marigot de Day s’est creusé un lit. Au delà de Kabarah, ces lits ne roulent plus que sur le sable meuble ; il n’y a pas trace d’alluvions dans les tranchées où les eaux se répandront dans quelque temps pour venir à Tombouctou. Les sables de Tombouctou n’étant pas stables, on n’y trouve pas de fossiles ; on rencontre seulement, aux abords de la ville, une grande quantité de débris d’os et de poteries, mais tout cela est très récent. Les os, sur le sable, possèdent une blancheur éclatante. J’ai trouvé, derrière le fort Bonnier, une petite coquille tertiaire à la surface du sable qui n’était évidemment pas en place. Enfin les indigènes m’ont dit qu’avant l’arrivée des Français, au lieu d’aller chercher la terre glaise pour bâtir les habitations du côté de Dayet Kouriouné, on la prenait à Kabarah. On creusait des puits (dont je n’ai pas vu trace) et, avant d’arriver à la couche argileuse, on trouvait un lit de sable plus compact qui était rempli de coquilles admirablement conservées. On voit encore des coquilles semblables chez les indigènes de Tombouctou. Ils les emploient pour faire des colliers. Je m’en suis procuré 300 à raison de 600 cauries (25 pour un sou). D’après mon boy, Sidi Diallo, le sable, à la surface du sol, est jonché de coquilles. Le R. P. Dupuis possède une collection de coquilles tertiaires qui viennent du versant ouest du lac Horo.

_Goundam._

De Djindjin à Goundam il y a seulement 15 ou 16 kilomètres. Peu après notre départ, l’aspect du paysage change. Les arbustes sont plus verts. Des terrains dénudés, un peu argileux, remplacent les dunes de sables mobiles. Ce sol est recouvert presque entièrement d’une courte végétation parmi laquelle domine une Graminée. La petite plante à feuilles composées et à fleurs jaunes est aussi commune. J’ai trouvé également un _Tradescantia_. Les terrains couverts de débris divers attestent la fréquence des campements ou emplacements d’anciens villages. A l’approche de Goundam, on trouve des graviers ferrugineux éparpillés sur le sable, puis des blocs d’une sorte de grès rouge. Tout près de Goundam une couche argileuse retient des eaux boueuses dans une légère dépression. Les arbres de la brousse sont toujours les mêmes qu’à Tombouctou, mais ils ont généralement une plus belle taille et un aspect moins rachitique.

_Montagne de Goundam (Bankerré)._

La montagne plus au nord s’appelle simplement Bancor. Les habitants de Goundam la nomment Bankorré, à proximité du village. Elle est située à 3 kilomètres au nord de Goundam et orientée du Sud au Nord. Son élévation est de 150 mètres environ au-dessus de la plaine sablonneuse couverte de dunes. Elle présente, vers l’Ouest, une échancrure près de laquelle se trouve le sommet. Le front de la colline, vers Goundam, se termine assez brusquement en falaise d’une largeur de 2 kilomètres environ. La pente en est assez raide, quoique interrompue par deux seuils à déclivité douce : l’un au pied de la colline, l’autre au sommet. Ce sommet est un plateau qui s’étend à perte de vue dans la direction du Nord, accidenté seulement, çà et là, par de gros blocs de grès. Vu de Goundam, le front de la montagne paraît dénudé, rougeâtre, semé seulement de petits buissons espacés, arrondis. Quand on arrive au pied, on voit que l’aspect rougeâtre est produit par un enchevêtrement de blocs de grès éboulés à angles tranchants, enchevêtrés sans ordre sur les flancs de la montagne et en rendant l’ascension pénible. Ces blocs qui ont ordinairement une grosseur double ou triple de la tête et qui atteignent quelquefois un volume de plusieurs mètres cubes, sont formés de grès compacts, durs, à grain fin sans galets, blancs ou veinés de rouge, parfois assez micacés. On n’y voit pas trace de fossiles, mais c’est un terrain probablement de même âge que les grès de Bammako. Parfois il s’y trouve, en outre, des paillettes d’un petit minéral noir qui donnent aux blocs l’aspect granitique. Nulle part je n’ai vu la roche en place. Il existe, autour de Goundam, des blocs de cette roche qui sont éboulés plus bas encore, par exemple ceux qui remplissent le fond du lit, visible à la saison sèche, du marigot de Goundam.

Au moment des grandes pluies, les eaux du marigot vont battre les pieds de la montagne, car j’ai trouvé là, en grande quantité, les coquilles nacrées d’un petit bivalve. Les buissons qui croissent sur les flancs de la colline sont des _berré_ (Euphorbes) et des Albarcantegna (_Commiphora africana_ Endl.). Les _hiro_, quoique très communs au pied, ne croissent pas sur les flancs. Les autres arbustes qu’on rencontre sur les flancs sont le _querné_, Capparis à fleur jaune, assez commun ; l’_ashou ouar_, Capparis à fleur jaune-vert, et l’_ashou oueil_, Capparis stérile, ces deux derniers peu communs ; le _deligna_, _Acacia Senegal_ Willd. en pleine floraison, mais peu abondant ; l’_Acacia Trentiniani_, très voisin du précédent ; le _mar doungouri_, Cléome à belles fleurs jaunes.

On remarque encore, parmi les blocs, le _bolla_ (_Boucerosia tombuctuensis_), Asclépiadée cactiforme en pleine floraison. Une petite plante, à fleurs jaunes et à feuilles trifoliolées, est très commune. Elle descend au pied de la montagne ainsi que 4 ou 5 Graminées très caractéristiques.

Du haut de la colline on jouit d’un magnifique panorama : au Sud, la plaine de Goundam et plus loin d’autres montagnes ; à l’Ouest, les montagnes et la trouée du Faguibine ; enfin, au Nord, le plateau très boisé et verdoyant qui s’étend aussi loin que la vue peut porter.

A Goundam, la végétation est en avance sur celle de Tombouctou. Cela tient certainement à la plus grande abondance de pluies tombées ici. Les _kramkrams_, dont les épis sont rares à Tombouctou, entrent ici en pleine floraison. Plusieurs autres plantes, dont je n’avais vu à Tombouctou que de vieux pieds de l’année dernière ou des germinations ou même de jeunes pieds levés aux premières pluies et desséchés ensuite, existent à Goundam en pleine floraison et en pleine végétation.

_13 août._ — A 4 ou 6 kilomètres de Goundam, on trouve l’emplacement de jardins de cultures qui avaient été choisis par le commandant du poste pour en faire une station d’essai. De très beaux cotonniers croissent à l’entrée du Télé. On traverse son lit dans toute sa longueur. Nos chevaux ont de l’herbe (_bourgou_ ?) jusqu’au poitrail.

D’après les indigènes, le _bourgou_ se recueille sur les bords du marigot de Goundam et sert à l’alimentation du bétail pendant une grande partie de l’année. Le Télé est complètement à sec en ce moment. Par places, on aperçoit de hautes végétations très verdoyantes et des prairies de hautes Graminées fourragères, puis on retombe sur des dunes littéralement couvertes de longues tiges de l’_Ipomaea asarifolia_ Roem. et Schult. à larges corolles pourpres. On arrive au village de Fatatiama fort avant dans la nuit, après avoir traversé un terrain couvert de débris de rochers et de gros galets anguleux de grès blancs-rougeâtres. Le sol est entièrement couvert de ces blocs de pierre, aussi la traversée est-elle des plus difficiles. Par places, dans le lit du Télé, on voit des terres à riz préparées pour l’ensemencement. Il se fait deux récoltes par an. La première (blé ou mil) après le retrait des eaux ; la deuxième (riz), pendant l’inondation, c’est-à-dire de septembre à décembre.

_Fatakama._

C’est un gros village, en grande partie détruit. Les murs des cases sont en pierre et la maçonnerie en est grossière. Le village est situé sur une petite falaise rocailleuse au bord du lac. Durant la nuit, une petite tornade survient. Il ne pleut pas beaucoup, mais l’eau tombe davantage vers le Nord où nous passerons demain.

_14 août._ — Au sortir de Fatakama, et jusqu’à _Alfao_ (18 kilomètres), nous marchons constamment dans le lit du Télé maintenant complètement à sec. Le fond en est sablonneux ; par places, un peu humide. C’est là qu’il y a de très belles plantations de coton, gros mil, petit mil, maïs. Dans les sables, on voit de petites coquilles nacrées, très communes aussi sur les bords du Faguibine. Le fond sablonneux du Télé est couvert de Talala (_Ipomaea asarifolia_ Rœm. et Schult.) qui forment réellement le fond de la végétation ; leurs belles fleurs rouges émaillent tout le vallon. Sur les rochers qui forment des falaises pittoresques s’élèvent de très nombreuses touffes de _berré_ et d’_Acacia_.

En arrivant à Alfao nous pénétrons sur les dunes sablonneuses assez élevées, semées de _horré_ et de _Salvadora_. J’ai remarqué, sur la route, trois champignons fréquents qui ont du se développer après la pluie de la veille (une Agaricinée, une Lycoperdiacée, enfin le _Podoxon Chevalieri_ qui est très abondant).

_De Alfao à N’Bouna._

Nous marchons constamment dans les dunes sur une longueur de 28 kilomètres environ. Les dunes sont parfois coupées de masses rocheuses formées de grès rougeâtres à gros grains quartzeux et de sables micacés. Elles m’ont semblé contenir aussi de petites paillettes d’or ; toutefois, je n’oserais affirmer que ce ne sont pas des parcelles de mica plus vivement colorées qui m’ont fait croire à la présence de l’or. Les _berrés_ croissent en abondance sur ces terrains ; leur odeur résineuse est assez pénétrante pour que l’un de nous en soit incommodé.

Partis à 4 heures du soir de Alfao, vers 9 heures 1/2, nous arrivons au bord du Faguibine, dans une vaste plaine de sable absolument nue. Rien n’y pousse. On entend de temps en temps les cris des chacals ; dans le lac croassent des grenouilles. Nos chevaux enfoncent parfois jusqu’au jarret dans ce sable sur lequel croît seulement après les pluies le _Podoxon Chevalieri_.

_15 août._ — _Arrivée à N’Bouna._ — Tous les notables et le chef Baba viennent nous saluer. Des paillotes en nattes constituent ce village dont les rues sont spacieuses. A l’hivernage, le village est envahi par les eaux. Les habitants vont dans les dunes, plus loin, emportant leurs paillettes et reviennent ensuite. Les bords du Faguibine sont couverts de niébés, de mil, de cotonniers, d’indigotiers. Ces cultures forment au village même une étroite bordure qui a à peine 10 mètres de largeur. Vu de N’Bouna, l’aspect de ce grand lac, inondé de lumière, enveloppé de toutes parts par la ceinture éblouissante des sables, est vraiment imposant et grandiose. On aperçoit de là l’île de Taguilem avec son massif montueux élevé d’une trentaine de mètres. En face de nous se trouve une autre petite île plate, qui, ensemencée en riz, sera bientôt recouverte par les eaux. Le Faguibine nourrit de très beaux poissons. Il renferme aussi des caïmans, mais les indigènes affirment qu’ils sont tous de petite taille. De nombreux bancs d’oiseaux vivent constamment sur le rivage.

_Bords du lac Faguibine._

_16 août._ — _Cultures._ — Les six plantes qui sont cultivées à N’Bouna en ce moment sont : le _cotonnier_, le _riz_, les _niébés_, l’_Hibiscus Sabdariffa_ L., le _sésame_, le _gros mil_ et le _petit mil_. Il paraît qu’en quelques endroits on cultive aussi un peu de maïs, du tabac, des melons, des pastèques, des concombres et des courges. La flore est peu riche : c’est celle des bords du Niger et du marigot de Goundam. Le lac est entouré de vastes plages sableuses, nues. A 50 mètres du bord se trouve une pelouse fine, pâturée par des ânes ; elle est formée du gazon court vu à Goundam, composé surtout de _Cynodon dactylon_ L. (chiendent) et de la petite Cypéracée vivace, à tubercule odorant de Bourem. Le sable des bords du fleuve, sur une épaisseur de 2 à 3 centimètres, est coloré en vert par une algue qui donne la même coloration à l’eau du lac. Je n’ai pas vu de plantes aquatiques dans l’intérieur du lac, pas même de _bourgou_. Sur la plage on trouve beaucoup de poissons morts, spécialement des _Siluridés_, et un poisson plat dont la forme générale rappelle celle de la raie. Souvent leurs cadavres sont entassés dans de petites cuvettes, où l’eau a sans doute persisté plus longtemps, et où elle a fini par s’assécher.

Les oiseaux les plus fréquents que nous apercevons sont des grues, des oiseaux trompettes, des vanneaux. La petite coquille blanche est toujours commune sur les bords ainsi que des anodontes et quelques autres bivalves. Quelques pélicans prennent leurs ébats dans le milieu du lac.

_Coupe schématique des bords du Faguibine au moment des basses eaux._

_AB._ Lac Faguibine. Les eaux du bord venant constamment laver les sables de la plage sont toujours boueuses.

_BC._ Écume blanche à la limite des eaux.

_CD._ Zone sablonno-vaseuse, sans végétation, récemment découverte par les eaux. La surface est encore humide et enfonce sous les pieds. Les noirs qui y travaillent ont les pieds enfoncés dans la vase, de la cheville jusqu’à la cuisse. C’est dans cette zone qu’on plante en ce moment le riz venu en pépinière en _EF._

_DE._ Zone sans végétation, à surface couverte de plaques vaseuses, desséchées, fendues et séparées les unes des autres en plaques épaisses de un centimètre environ. Au-dessous de cette couche complètement desséchée et aride, on trouve un sol humide retenant beaucoup l’eau et très riche. C’est un sol sablonno-argilo-humique, retenant l’humidité grâce à la forte proportion d’humus qu’il contient. Il est de couleur rouge grisâtre, avec de larges plaques noires fétides (humus) quand on coupe le sol. Les pieds de riz, développés exceptionnellement dans ce terrain, y sont très beaux ; les pieds de mil, au contraire, sont à feuilles jaunes et malades, la dessiccation du marais ayant été faite trop vite. C’est ce sol exceptionnellement riche qui convient à la culture du blé au moment des hautes eaux.

_EF._ Champs de mil plantés à demeure et pépinières denses de pieds de riz qu’on arrache à cette époque, pour les planter à la limite des eaux. Le sol argilo-humique est déjà moins riche que celui de la zone précédente. Sous une faible épaisseur de terre, 1 ou 2 centimètres, la terre est encore humide et mêlée de taches noirâtres. La surface du sol est souvent recouverte de coquilles de _Cérithes_ semées à la surface du sol, surtout dans les endroits où on a fait des trous pour semer le mil. Il y a de deux à cinq pieds de mil par trous distants de 50 à 70 centimètres. Ils sont assez jeunes ; quelques-uns commencent à laisser sortir les épis. Le riz est très verdoyant. Les touffes sont serrées. Il a été semé à la volée.

_GH._ Terres de moins en moins riches et de moins en moins humides ; le sol est maintenant presque sablonneux. On y cultive encore du mil, des pastèques, de l’indigotier, des melons, des niébés. Il n’y a plus de riz. Les trous creusés de 50 centimètres de profondeur contiennent de l’eau ; c’est le niveau d’eau du lac. La végétation cultivée commence à souffrir de la sécheresse.

_HI._ Petite pelouse de gazons verdoyants, courts, serrés, broutés par les troupeaux. La végétation est constituée par un petit Cyperus à tubercules et par la petite Graminée vivace trouvée sur les bords du marigot à Goundam. Ces deux plantes ont les racines traçantes, ce qui explique qu’elles restent très fraîches. D’ailleurs le sol est encore humide à une très faible profondeur.

_IK._ Premières dunes de sable. Le sol est encore complètement nu. Il n’y a pas trace de végétation arborescente. On y voit seulement quelques touffes de _Talala_. Le sol, dans cette zone, contient un grand nombre de coquilles trivalves nacrées. Beaucoup sont brisées. Quelques-unes sont encore recouvertes de la couche noire extérieure.

_KL._ Deuxième zone de dunes. Le sol est couvert de buissons de _hiro_. Il n’y a presque pas trace de végétation herbacée. Ce sable est jonché de petites coquilles de trois espèces (dont la cérithe).

_LM._ 3o zone des dunes. C’est la flore désertique principalement. Les Mimosas alternent avec les _hiros_. Le sol est mêlé souvent de débris de coquilles nacrées, trivalves de la zone _IK_. Les sables sont mobiles. Ils conservent plusieurs jours, quand il n’y a pas de tornades, l’empreinte des pas des animaux. La zone fertile cultivable _AI_ a une épaisseur variable de 1 à 2 kilomètres. A N’Bouna, elle est bien plus étroite puisqu’elle n’a plus que quelques mètres d’étendue.

_Coupe des bords du lac à N’Bouna._

_AB._ Bords du lac.

_BC._ Rizière ; riz semé en place (terrain humide).

_CD._ Cultures de _niébés_, mil, cotonnier, sol presque inerte ; sables mêlés d’un peu de limons.

_DE._ Dune nue, sur laquelle est bâtie N’Bouna. Le village est recouvert d’eau pendant les hautes eaux. Les habitants se retirent dans la deuxième dune.

_EF._ Dunes boisées où croissent les _hiros_ et les Mimosas.

_Autre coupe des bords du Faguibine._

_AB._ Eau.

_BC._ Écume boueuse des bords.

_CD._ Plage de sable nue, jonchée de poissons morts. Le sable est sec sur une épaisseur de 1 à 2 centimètres. Au-dessus on trouve une couche limoneuse, épaisse de 1 à 2 centimètres, colorée en vert par une algue microscopique qui s’y trouve en abondance.

_DE._ Petit pré, de gazon court, large de 5 à 10 mètres (et Graminée de Goundam).

_EF._ Sables nus ou couverts de quelques touffes de _talala_.

_FG._ Dunes avec touffes de _hiros_ et de Mimosas.

_Ras-el-Mâ._

Ras-el-Mâ est situé en plein désert, loin de tout village. Le plus rapproché est N’Bouna qui se trouve à 50 kilomètres. Il y a des campements plus près. Le poste se trouve actuellement à 8 kilomètres du Faguibine. Au moment de sa création (début de 1895), le poste était situé au bord même du lac. Depuis cette époque, le Faguibine n’a presque pas monté aux hivernages. Il se dessèche de plus en plus et ses eaux sont croupissantes. Les caravanes sont obligées de venir à proximité des routes pour faire boire leurs troupeaux. Les indigènes disent que, dix ans avant la dernière inondation, il y eut déjà une grande crue. En dehors de ces deux inondations, la génération actuelle ne se souvient pas d’en avoir jamais vu des traces aussi importantes. Tout, dans les environs du poste, porte les empreintes de l’inondation de 1895. Le poste est situé à la limite des derniers arbres de la brousse. De là au lac s’étend une vaste plaine nue, couverte seulement de maigres végétaux herbacés. Cette plaine est jalonnée de troncs secs, décortiqués, d’Acacias et d’autres arbres qui ont été tués par l’inondation de 1895. Ces troncs sont en général assez bien conservés, les termites n’existant pas dans le pays. Certains de ces troncs ont jusqu’à 1 mètre de circonférence. A l’entrée du poste, existe une légère dépression dans laquelle passait l’eau du lac et où l’on pouvait se baigner. Il n’y a pas d’eau maintenant autre que celle des puits des environs.

La végétation est très peu avancée. Les _bissos_ (_Acacia arabica_ Willd), sont presque les seuls végétaux ligneux que l’on trouve dans cette région.

Les Foulfoulbés et Toucouleurs appellent cet arbre _gaoudi_. Diallo me raconte qu’on recueille également une gomme pour la vendre, mais qu’elle est bien moins bonne que celle de l’_Acacia Verek_ que les Foulfoulbés appellent _patouki_. La gomme de _gaoudi_ pour eux s’appelle _griaqué_. Ces _bissos_ sont en général de belle taille. Les exemplaires dont le tronc dépasse la grosseur de la cuisse sont fréquents. Ils atteignent de 5 à 8 mètres de hauteur. Leurs branches sont souvent couvertes de la _Loranthacée_ commune. J’ai encore remarqué quelques pieds de Balanites en fruits et quelques touffes du Verek. La végétation est moins avancée qu’à Tombouctou ; ainsi les _bissos_ en fleurs sont actuellement très rares ici.

Les dunes sablonneuses sont constituées par des sables mobiles, couverts de rides, qui s’accumulent par endroits et enterrent presque complètement les plantes ou bien qui disparaissent, çà et là, mettant les racines des arbres à nu. Le poste menace à chaque instant d’être englouti sous les sables. Ceux-ci s’accumulent constamment au pied des cases. Il faut débarrasser la cour très souvent. Jeudi soir, une tornade assez forte avec pluie abondante s’abat. Le matin toute la végétation est poudreuse. Les pieds des _bissos_ sont couverts de coussinets verts- noirâtres de Vaucheries terrestres. Des champignons polypores se sont développés au pied des troncs coupés des arbres.

_Puits de Ras-El-Mâ_

Ces puits sont situés à 1.500 mètres environ à l’ouest du Poste dans la direction du lac. Il en existe un assez grand nombre sans compter ceux qui se sont éboulés. On est obligé de les creuser constamment, les sables venant sans cesse s’y accumuler et menaçant de les obstruer. Il en est résulté, pour quelques-uns, des mares semblables à celles de Tombouctou, un peu moins larges, profondes de 7 à 8 mètres. L’eau qui s’y accumule durant la nuit est presque épuisée dans la journée, mais elle se renouvelle chaque nuit. Depuis que nous occupons ces puits, les caravanes maures et touaregs ne viennent plus s’y abreuver. Le niveau d’eau a beaucoup baissé depuis quelques années, celui du Faguibine ne s’élevant plus guère à l’hivernage. On attend avec impatience dans tout le pays une nouvelle période de grande inondation.

La coupe du terrain où sont situés ces puits est assez uniforme et atteste l’action alternant de l’activité des dépôts lacustres et des invasions sablonneuses désertiques. Sur le plus grand puits, dont les bords ont été fraîchement coupés, j’ai relevé la coupe suivante :

1o Couche de sables blancs mobiles (sables désertiques) de 0m 80. Ces sables sont constitués par des grains de quartz très fin, la plupart blancs, quelques-uns couleur rouille.

2o Sables jaunes terreux mêlés de nodules plus denses, parfois presque noirâtres (débris végétaux). Cette couche est épaisse de 0m 60 environ. En approchant de l’étage 3, cette assise présente un grand nombre de très minces couches d’argiles blanches d’un aspect feuilleté.

3o Couches d’argiles blanches compactes (kaolin) d’origine lacustre, épaisses de 0m 40 à 0m 60. Cette couche d’argiles blanches se retrouve, paraît-il, dans toute la région. Elle a du se déposer en eau très calme. Elle est utilisée pour faire le récrépissage intérieur des murs des cases.

4o Sables jaunes à aspect de loess, contenant encore des traces végétales, mais en moins grande quantité que la couche 2. Elle a une épaisseur de 0m 50 environ.

5o Couches de sables blancs désertiques mêlés de traces de sables jaunâtres (comme 4) avec des débris végétaux, ces traces étant disposées en couches minces, horizontales.

6o Couches de terres fortes argileuses, avec humus couleur gris cendré, couleur de terres franches) visible sur une épaisseur de 3 mètres environ. C’est le niveau d’eau des mares.

Il est important de noter les deux faits suivants :

A. Il n’existe pas de trace de fossiles dans aucune des couches mentionnées ci-dessus.

B. Il n’existe pas de galet, si petit qu’il soit, dans aucune couche. On trouve seulement dans les couches 2 et 4 des sortes de concrétions ferrugineuses encore tendres qui attestent que ce dépôt s’est effectué au bord des lacs, sur une plage alternativement mouillée et desséchée sous l’action d’une évaporation très rapide, l’eau abandonnant ainsi les particules minérales qu’elle tient en dépôt. Tous les bords du lac Faguibine que j’ai vus, ne présentaient comme masses solides que ces agglomérations ordinairement de la grosseur d’une noisette.

Je n’ai pas vu de blocs de pierres sur les bords du Faguibine. C’est le contraire qui existe dans le lac Télé dont le fond asséché contient de nombreuses traces de rochers tourmentés par les érosions, à angles vifs ; il est parfois jonché de gros galets à angles mousses comme aux environs du village de Falakana qui est bâti avec ces pierres. La surface du sable aux alentours du poste est habituellement jonchée de débris d’os récents (moutons, bœufs, ânes, chameaux) et des débris de la coquille indéterminée nacrée des bords du Faguibine.

Les environs du puits de Râs-el-Mâ sont assez herbeux, couverts de Graminées palustres, mais il n’y a pas trace d’arbres.

La Malvacée _albasagna oura_ est la plante la plus abondante, celle du moins qui se fait remarquer par ses grosses touffes hautes de 0m 60 environ. Ces touffes deviennent très nombreuses à mesure qu’on avance vers le lac. Le jardin du poste de Râs-el-Mâ est situé à côté du puits. Il a été entièrement recouvert de paillassons en lanières de chaumes de mil formant claire-voie. Ces paillassons élevés de 1m 50 environ sont destinés à donner aux plantes un abri contre l’ardeur du soleil. J’ai vu, dans le jardin, de jeunes plants des légumes suivants qui sont très vigoureux et de belle apparence : aubergines, tomates, chicorée, radis, choux, épinards, navets, carottes. Il y a aussi deux ou trois beaux jeunes pieds de ricin.

Le sol étant du sable désertique absolument inerte, on a constitué la terre arable en malaxant dans un grand trou avec de la terre forte extraite du fonds des puits, avec du crottin de cheval et de mouton. Moyennant cet engrais, les légumes poussent bien. Autour même du poste, on trouve quelques plantes qui paraissent adventives : le cléome, la sésame à fleurs roses, la plante fournissant la potasse (du fort Nord de Tombouctou), quelques touffes de mil et de la Graminée à gros épis cylindriques cotonneux (très communs dans le Cayor). Les femmes des tirailleurs n’ont pas encore constitué de jardins indigènes.

_Notes complémentaires sur le Faguibine._

Sur les bords du Faguibine, le blé se sème en novembre. On peut diviser les bords du lac où il se sème en trois parts : le tiers avoisinant le bord du fleuve où il réussit bien, la terre étant humide et assez riche ; le tiers moyen où il réussit admirablement ; enfin le tiers le plus éloigné du fleuve où le sol est de mauvaise qualité et où manque l’humidité. La récolte y est très faible ou même nulle les années de sécheresse. L’exploitation de ces terres riches appartient à cinq ou six affermeurs qui paient l’impôt au poste de Râs-el-Mâ, en raison de l’importance de la récolte. Ils doivent fournir le dixième de cette récolte et, en outre, apporter de la paille au poste pour les réparations et la réfection des toits de cases. Le plus gros affermeur est Baba, gabibi[8], ancien captif, chef du village de N’Bouna. Il a, paraît-il, fait preuve de très mauvaise volonté en diverses circonstances ; on vient de le mettre en prison. Les cinq ou six affermeurs de terres des environs de N’Bouna louent, par petites parcelles, ces terres à de nombreux captifs de caravanes, esclaves de Schoboun, de Maures, etc., et prélèvent sur eux la presque totalité de la récolte. Le cultivateur doit, en outre, remettre la moitié de ce qui lui reste à son maître, de sorte qu’il n’a plus rien pour nourrir sa famille. Aussi, est-il obligé de recourir pour son alimentation aux graines de _Panicum turgidum_ Forsk., de _Kram-kram_ (_Cenchrus echinatus_ L.), de _Bourgou_ (_Panicum Burgu_ Cheval.), de _Panicum pyramidale_ Lamk., de Riz sauvage, aux tubercules de Nénuphars (_Nymphæa Lotus_ L. et _N. cœrulea_ Savign.), aux tiges souterraines de l’_Orobanche lutea_ Baumg., parasite sur les racines du _Salvadora persica_ L.

On fait au moins deux récoltes par an sur les bords du Faguibine. La récolte du blé terminée (en mars), on en brûle la paille sur place et la terre est prête pour l’ensemencement du mil aux premières pluies. Pour battre le blé, on réunit les chaumes en cercles, les épis étant dirigés vers le centre du cercle sur un terrain solide, et en les piétinant, les femmes font tomber la graine. Après la récolte du blé, on sème du mil progressivement, à mesure que l’eau se retire. Actuellement, les chaumes de gros mil ont 2 mètres de haut et les épis ne sont pas encore sortis. Le _petit mil_ moins cultivé est bien moins haut et a ses fleurs épanouies en ce moment. Le _riz_ a dû être semé, il y a un mois environ, en pépinière, mais on en sème encore actuellement en place. A mon passage, les indigènes étaient occupés à repiquer ce riz. Les plants ont de 0m 10 à 0m 15 de haut ; on leur coupe l’extrémité des feuilles, on les plante par pieds isolés, mais à chaque trou où il a été semé, il y a jusqu’à vingt pieds de riz. Les semis en pépinière se font généralement dans les champs de mil. On les arrache avant que le mil soit assez haut pour étouffer le riz. Le riz ne tardera pas à être immergé par les eaux, car on le repique à la limite même des terres découvertes, et, comme le niveau du lac s’élève de jour en jour, par suite de la montée de la crue du Niger, l’eau atteint progressivement les jeunes plantes à mesure qu’on les met en place. Le blé du Faguibine réussit bien. On remarque jusqu’à une vingtaine de chaumes par pied ; il s’élève peu. Il est exempt de rouille et de charbon, contrairement au mil. On en reçoit chaque année, comme impôt ou par voie d’achat, une quarantaine de tonnes qui sont transportées au poste de Goundam. Le surplus de la récolte est vendu aux caravanes qui s’en vont dans le Nord, vers Araouan et aux habitants de Tombouctou. L’étendue de la culture n’a pas augmenté depuis notre arrivée, ainsi qu’on le croit généralement. La superficie cultivée varie beaucoup d’une année à l’autre, suivant l’étendue couverte par l’inondation ; à mesure que l’eau baisse dans le lac, la surface cultivée diminue aussi, de sorte que les habitants de la région attendent avec impatience une année de grande inondation.

_De Ras-el-Mâ à Sompi._

_1o Gassa_ (30 kilom.)

Au départ de Ras-el-Mâ, on traverse une plaine déboisée atteinte par les grandes inondations du Faguibine. Cette plaine est couverte de troncs de gommiers morts, à écorce dénudée. Ces arbres ont été tués par les feux de brousse allumés avec intention pour débroussailler afin de cultiver du mil. Ils n’ont pas été détruits par l’inondation de 1895, ainsi qu’on pourrait le croire. La plaine, qu’on traverse ensuite, est couverte de sables rougeâtres très fins, analogues à ceux qui ont été constatés dans la coupe des puits de Ras-el-Mâ. La végétation est très clairsemée. On aperçoit un _Acacia tortilis_ Hayne tous les 50 mètres environ. Le _Balanites_ et l’_Acacia Senegal_ Willd. se trouvent encore ici, en pleine floraison. Ces plateaux de limons rouges, analogues aux _plateaux de lœss_ de l’Europe, sont situés à une distance de 15-20 kilomètres de Ras-el-Mâ. On tombe ensuite dans une dépression qui paraît être une dépendance du petit Daouna. Les _Hiros_ (_Salvadora_) apparaissent dans cette dépression. On y remarque aussi la Capparidée herbacée, _Cleome_ de Goundam. Le fond de ce lac asséché est un sable blanchâtre très fin, avec petits galets rougeâtres, friables (argilo-ferrugineux). Le sol est jonché de quantités innombrables d’une _Cérithe_, à tel point que cette coquille forme parfois la surface totale du sol. Dorénavant, j’en observerai dans toute la traversée des Daouna. Elle sont spécialement abondantes près du point où nous campons au delà de Gassa. Cette dépression est limitée par de hautes dunes sur lesquelles on trouve des _Acacia tortilis_ en pleine floraison, très abondants et dont quelques- uns ont de gros troncs (1 mètre et plus de circonférence). Ce sont bien de véritables arbres.

Après avoir franchi une dune de bordure à pic, nous tombons dans une dépression très étendue toute couverte de Cérithes. C’est le petit Daouna complètement à sec. Nous sommes là à 25 kilomètres environ du lac Faguibine.

Non loin du puits de Gassa, le sol se couvre d’une roche argilo- ferrugineuse qui affleure à la surface du sol ; elle est très légère et très tendre et se débite en petites plaquettes horizontales. Cette pierre feuilletée et très friable n’est autre chose que de la latérite constituée presque exclusivement par du sable et de formation toute récente, car elle paraît tapisser le fond du lac. Cependant elle ne contient jamais de coquilles.

Les puits de Gassa sont à sec, ce qui nous oblige à aller camper plus loin.

Le village est plutôt un ensemble de quelques mauvaises paillotes qui servent à abriter les caravanes et les troupeaux des environs. Nous campons à environ 6 kilomètres du village, près d’une dépression argileuse dans laquelle sont creusés 5 ou 6 puits dont l’eau est blanche. Aux environs, se trouvent quelques plantes adventices : _Solanum_ très voisin, sinon identique au _S. nigrum_ L., enfin une nouvelle espèce de _reseda_ (_R. Sudanica_).

Les puits sont actuellement à 7 ou 8 mètres du niveau de l’eau ; la terre qu’ils traversent est une argile gris-cendrée riche en humus. Dans les déblais on remarque aussi l’argile blanche de Ras-el Mâ. La plaine argileuse est nue ; les arbres qui avoisinent les limites de la dune sont des _hiros_ et des _Acacia tortilis_ Hayne. Cette dune est entièrement jonchée de coquilles (Cérithes) avec de petits galets ferrugineux de la grosseur d’un noyau de cerise.

_De Gassa à Niodougou par Zinguette._

Le départ a lieu vers 8 heures du soir par un beau clair de lune. Pendant 8 ou 10 kilomètres nous traversons le fond du lit du grand Daouna. Au delà des puits, nous traversons de vieilles cultures de mil, puis de vastes espaces qui ont été cultivés en blé l’année précédente.

Le fond du lac est toujours semé de petites coquilles (Cérithes). Il est presque partout à sec ; çà et là seulement de petites flaques d’eau se sont formées à la suite des dernières pluies. On ne voit pas d’arbres ; les seuls végétaux ligneux de cette région sont les _Touri-Touri_, sorte de _Vernonia_, haut de 1 m. 50.

Avant notre arrivée à la première étape, le sol est jonché de blocs de grès affleurant à la surface du sol, de 3 à 5 mètres de haut, ayant des formes étranges (champignons, etc.). Ces rochers se continuent jusqu’à Zinguette. Ils sont formés d’un grès blanc, dont la nuit m’empêche d’apercevoir la stratification.

Au delà de Zinguette, l’aspect du pays change complètement. Le terrain devient caillouteux par places. Ailleurs, le sol est argileux et marécageux.

Dans les nombreuses mares d’hivernage, peuplées de grenouilles, on trouve quelques types ligneux nouveaux. C’est le commencement de la nouvelle zone botanique. Sous l’influence de l’humidité de cette région, plusieurs serpents se glissent dans le sentier. Ils sont gris-cendrés et possèdent de petites écailles saillantes, plus pâles en dessus ; en dessous de larges plaques blanc-jaunes s’étendent d’un bout à l’autre du corps. La queue se termine en pointe brusquement. Ce serpent s’appelle _Tamanin n’colo_ (en songhaï), _Fonfoni_ (en bambara). Un indigène dit que quand on est mordu on n’a pas le temps d’appeler.

Après une heure environ de traversée, au delà de Zinguette, nous sortons des marais. Nous montons une falaise et pendant plusieurs heures, nous traversons une dune tantôt à sables mobiles, tantôt avec petits cailloutis. Ces dunes constituent une véritable forêt de _berré_ (_Euphorbia balsamifera_ Ait.) et d’_albarcanté_ (_Commiphora africana_ Endl.). Ces derniers arbres atteignent des proportions considérables. Quelques-uns ont bien 1 mètre de circonférence et 7 ou 8 mètres de hauteur.

Au campement, où nous arrivons vers 2 heures du matin, on entend dans la nuit les rugissements des lions, des chacals et des hyènes. Des porteurs nous font remarquer aussi des empreintes de pas de girafes. Après un court repos, nous nous mettons en route au matin dès la première heure. La végétation est maintenant bien différente. Ce n’est plus la flore saharienne, mais la flore du Soudan. C’est toujours une forêt d’Euphorbes et d’_albarcantés_, mais au pied croissent quantité de plantes herbacées nouvelles. Comme arbre, c’est le petit _Pterocarpus_ de Bakel à fleurs jaunes, actuellement chargé de petites gousses nummulaires d’un vert tendre et lisses. C’est en somme la végétation de la région de Kayes que nous retrouvons là ; le _Guiera senegalensis_ Lamk. y fait son apparition. La route est pittoresque, encaissée entre deux chaînes de montagnes alignées du Nord au Sud. Ces montagnes sont formées de grès fins compacts et de grès avec gros grains de quartz. Certains bancs sont riches en fer oxydé ; aussi, à leur base, les latérites ferrugineuses compactes font leur apparition. Le minerai de fer est d’ailleurs l’objet d’une exploitation de la part des indigènes et plusieurs hauts fourneaux existent entre le lac Horo et Sompi. Le fer de ces régions est exporté au loin dans le Sahara par les caravanes de Maures.

Les pluies abondantes qui nous surprirent après Niodougou m’empêchèrent de tenir ces notes à jour. Nous étions d’ailleurs complètement sortis de la zone subdésertique et entrés dans la zone soudanaise. Les grosses touffes de l’_Andropogon_ à vétiver jalonnaient les dépressions de leurs chaumes graciles, et en beaucoup d’endroits la base de leurs feuilles commençait à être inondée. Çà et là quelques touffes de _Nauclea inermis_ Baillon et de _Crossopteryx febrifuga_ Benth., marquent les lieux qui sont atteints par les eaux à l’époque de la crue. Les terrains surélevés environnants portent au contraire de grands _albarcantés_ formant de véritables arbres. Quelques-uns, ordinairement les plus souffrants, ou ceux dont le tronc a été endommagé, portent quelques larmes de résine.

Enfin, à quelques kilomètres de Sompi, on trouve les premiers rôniers qui se distinguent immédiatement des _doums_ aperçus depuis Niodougou.

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